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www.magazine-litteraire.com - Janvier 2013

dossier

Tolkien Tolkien La fabrique d’un monde

enquête sur les « gender studies »

M 02049 - 527 - F: 6,00 E

Grand entretien Toni morrison

« Tout art véritable est politique »


Éditorial

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Édité par Sophia Publications 74, avenue du Maine, 75014 Paris. Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94 Courriel : courrier@magazine-litteraire.com Internet : www.magazine-litteraire.com Service abonnements Le Magazine Littéraire, Service abonnements 17 route des boulangers 78926 Yvelines cedex 9 Tél. - France : 01 55 56 71 25 Tél. - Étranger : 00 33 1 55 56 71 25 Courriel : abo.maglitteraire@groupe-gli.com Tarifs France 2011 : 1 an, 12 numéros, 62,50 €. Achat de revues et d’écrins : 02 38 33 42 87 U. E. et autres pays, nous contacter.

Le libertinage, cela n’existe pas

Rédaction

Directeur de la rédaction Joseph Macé-Scaron (13 85) j.macescaron@yahoo.fr Rédacteur en chef Laurent Nunez (10 70) lnunez@magazine-litteraire.com Rédacteur en chef adjoint Hervé Aubron (13 87) haubron@magazine-litteraire.com Chef de rubrique « La vie des lettres » Alexis Brocas (13 93) abrocas@magazine-litteraire.com Directrice artistique  Blandine Scart Perrois (13 89) blandine@magazine-litteraire.com Responsable photo  Michel Bénichou (13 90) mbenichou@magazine-litteraire.com Rédactrice  Enrica Sartori (13 95) enrica@magazine-litteraire.com Correctrice Valérie Cabridens (13 88) vcabridens@magazine-litteraire.com Fabrication Christophe Perrusson (13 78) Directrice administrative et financière Dounia Ammor (13 73) Directrice commerciale et marketing  Virginie Marliac (54 49) Marketing direct Gestion : Isabelle Parez (13 60) iparez@magazine-litteraire.com Promotion : Anne Alloueteau (54 50) Vente et promotion Directrice : Évelyne Miont (13 80) diffusion@magazine-litteraire.com Ventes messageries VIP Diffusion Presse Contact : Frédéric Vinot (N° Vert : 08 00 51 49 74) Diffusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31 Publicité Directrice commerciale Publicité et Développement Caroline Nourry (13 96) Publicité littéraire  Marie Amiel - directrice de clientèle (12 11) mamiel@sophiapublications.fr Publicité culturelle Françoise Hullot - directrice de clientèle (secteur culturel) (12 13) fhullot@sophiapublications.fr Responsable communication Elodie Dantard (54 55) Service comptabilité Sylvie Poirier (12 89) spoirier@sophiapublications.fr Impression Imprimerie G. Canale, via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie. Commission paritaire n° 0415 K 79505. ISSN‑ : 0024-9807 Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. Copyright © Magazine Littéraire Le Magazine Littéraire est publié par Sophia Publications, Société anonyme au capital de 115 500 euros. Président-directeur général et directeur de la publication Philippe Clerget Dépôt légal : à parution

Par Joseph Macé-Scaron

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n oublie trop souvent que le xviie siètous. Parfois, le hasard nous cle, derrière ses imposants ordonconduit à en reprendre un nancements, fut aussi le règne de la qui a échappé à notre sélecfantaisie, de la nouveauté et du burtion. C’est le cas d’un premier roman – récit ? – de lesque. Dix-septiémiste et romancier, Fabien Béhar qui vient de Jean-Paul Desprat nous le rappelle dans son Dictionparaître à La Musardine (3). naire des curiosités (1). Quel bouillonnement ! ComÀ première vue, ni la coubien de rus souterrains parcourent ce Grand Siècle verture – une sorte de dont certains nourriront le fleuve révolutionnaire. tableau à la craie – ni le L’Académie putéane, ou cabinet Dupuy, ouvre le bal. titre, Fuck Buddies, ne Elle rassemblait des politiques mais aussi le futur carretiennent notre attention. dinal de Retz et même le jeune BosLibertin, Diderot ? Le texte est publié à La suet. Libertinage érudit ? Les invités Pour Jean Starobinski, Musardine, une maison dans l’hôtel de Thou, à Paris, constiil est avant tout d’édition érotique qui est tuaient surtout un concert d’esprits une « conscience aussi une librairie de Paris déniaisés. L’ouvrage se termine par où l’on trouve de tout, y l’entrée « Vocabulaire précieux ». Le en mouvement ». compris des œuvres de lecteur est invité, cette fois, chez Mme de Lafayette ou Mlle de Scudéry. Saint-Simon Jean-Jacques Pauvert et d’Éric Jourdan. Fuck Buden parle comme d’« académie de galanterie, de vertu dies, désignant les amants de passage, nous raconte et de science ». Ce babil qu’un Saint-Évremond trouve le libertinage vagabond de l’auteur, comédien et dra« ridicule » est juste en train de faire sauter le corset maturge, du début des années 1980 à la fin des de la langue sous couvert d’une affectation délicate. années 2000. Ce n’est pas un document socioloiderot et les encyclopédistes ne désignaient gique, tout est soumis ici au hasard, au subjectif. Versailles que par la méprisante expression Ce n’est pas un livre érotique, au sens strict du « à quatre lieux d’ici », apprend-on chez Des- terme, puisqu’il n’y règne aucun désir de titiller le prat. Diderot, qui « poursuit avec nous une conver- lecteur. Pas de signes de prouesse non plus, puisque sation qui n’a pas de fin », comme le montre Jean- Fabien Béhar ne ­masque pas ses ratages, ses doutes, Claude Bonnet, qui vient de rééditer sa promenade ses faiblesses. buissonnière avec l’écrivain, publiée la première fois n fait, ce texte fait très exactement penser à en 1984  (2). Vingt-huit ans après, Bonnet nous proTricks de Renaud Camus. Dans la forme aussi : il s’agit de courts portraits, des renpose une lecture accompagnée de l’œuvre, mais éclairée à la lueur des innombrables travaux sur l’auteur contres et des étreintes fugitives. C’est le recueil des de La Religieuse. Quel contraste avec cette époque désirs inaboutis, la description du passage et de où Diderot était revisité par Jacques Derrida ou l’anonymat à travers des situations et des êtres qui Claude Lévi-Strauss comme un maître de l’émancipa- nous marqueront davantage que bien d’autres rention et de la déconstruction ! On mesure le chemin contres. Et l’on retrouve dans ce Fuck Buddies ce parcouru, mais dans quel sens ? Bonnet a intégré dans que Roland Barthes relevait dans Tricks : « Cette ses Promenades une marche avec Jean Starobinski, ­éthique est celle de la Bienveillance, qui est sûrement qui vient de publier Diderot, un diable de ramage la vertu la plus contraire à la chasse amoureuse, et chez Gallimard, un ensemble de dix-huit études sur donc la plus rare. » j.macescaron@yahoo.fr le philosophe. Libertin, Diderot ? Il demeure, d’abord (1) La France du Grand Siècle. Dictionnaire de curiosités, et avant tout, pour Starobinski, « une conscience en Jean-Paul Desprat, éd. Tallandier, 286 p., 17,90 €. (2) Diderot. Promenades dans l’œuvre, Jean-Claude mouvement ». Bonnet, éd. Le Livre de poche, 432 p., 6,75 €. Nous recevons au Magazine Littéraire des centaines (3) Fuck Buddies et autres corps anonymes, Fabien Béhar, d’ouvrages chaque mois. Impossible de les recenser éd. La Musardine, 186 p., 16 €. capman/sipa

Pour joindre directement par téléphone votre correspondant, composez le 01 44 10, suivi des quatre chiffres placés après son nom.

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Sommaire

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En complément du dossier

Sur www.magazine-litteraire.com

Le système des arts selon Tolkien, par Alexis Brocas.

Retour sur scène

Chaque mois, le compte rendu d’un nouveau spectacle par Christophe Bident, notre spécialiste du théâtre.

Dans le goulag nord-coréen

La version intégrale de notre entretien (p. 23), avec Blaine Harden, lauréat du grand prix de la biographie politique pour son livre Rescapé du camp 14.

Le cercle critique

Des articles inédits, exclusivement en ligne.

Ce numéro comporte 3 encarts : 1 encart abonnement sur les exemplaires kiosque, 1 encart Edigroup sur les exemplaires kiosque de Suisse et Belgique et 1 encart RDE sur une sélection d’abonnés.

Fanny miChaEliS – P. ChanDlER/ToPFoTo/RogER-viollET – J.-C. BouRCaRT/RaPho/gamma

Perspectives : La guerre des « genres »

illuSTRaTion PanCho PouR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

Grand entretien : Toni Morrison

3 L’éditorial de Joseph Macé-Scaron 6 Contributeurs

Le dossier 44 J. R. R.

Perspectives 8 La guerre des « genres » pages coordonnées par Patrice Bollon 10 La biologie et le sexe des anges,

par Thomas Tanase

46 48 50 51 52

par Shmuel Trigano 16 Bibliographie

54 54 56

12 Entretien avec Françoise Héritier 14 Une inquiétante utopie du neutre,

L’actualité 18 La vie des lettres Édition, festivals,

spectacles… Les rendez-vous du mois

28 Le feuilleton de Charles Dantzig

Le cahier critique 30 Shalom Auslander, L’Espoir, cette tragédie 32 Bruno Racine, Adieu à l’Italie 32 Ludovic Degroote, Monologue 33 Hubert Nyssen, Dits et inédits 34 Frédéric Ciriez, Mélo 34 Martin Page, L’Apiculture

38 39 40 40 42 42

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Dossier : J. R. R. Tolkien

selon Samuel Beckett

Le feuilleton de Charles Dantzig.

Janvier 2013

44

35 Bertrand Leclair, Malentendus 36 Julian Barnes, Une fille, qui danse 37 Pascal Mortin, Comment trouver l’amour

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n° 527

à cinquante ans quand on est parisienne (et autres questions capitales) Maria Semple, Bernadette a disparu Guy Goffette, Géronimo a mal au dos Antonio Soler, Lausanne Rosa Montero, Des larmes sous la pluie Michael Edwards, Paris Aubaine Zbigniew Herbert, Monsieur Cogito

En couverture : illustration d’Olivier Marbœuf pour Le Magazine Littéraire, d’après un portrait de J. R. R. Tolkien (photo DR/éd. Christian Bourgois). En vignette : Toni Morrison (Delman/Vistalux/Starface) © ADAGP-Paris 2012 pour les œuvres de ses membres reproduites à l’intérieur de ce numéro.

Abonnez-vous page 89

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Tolkien dossier coordonné par Alexis Brocas, avec Vincent Ferré Vie d’un scribe, par Hervé Aubron Les cercles amicaux, par Irène Fernandez Un sac d’anneaux, par Alexis Brocas Soubassements méconnus, par Vincent Ferré Tectonique du Tolkien théoricien, par Damien Bador La légende à travers siècles, par Vincent Ferré Un lecteur éclectique, par Michaël Devaux Musique et enchantement, par Sébastien Marlair et Damien Bador Le triomphe de Sisyphe, par Sébastien Hoët Le seigneur des cycles, par Anne Besson Alliage et spirales de l’Anneau, par Charles Delattre Catholique et syncrétique, par Leo Carruthers Des racines vertes, par Tatjana Silec De tous les diables, par Grégory Bouak Une œuvre ou un monde ? par Anne Besson Un archaïsme novateur, par Isabelle Pantin Interprète français-hobbit, par Daniel Lauzon Savant et rêveur, par Vincent Ferré Agonie et regain du merveilleux, par Gil Bartholeyns Le rêve d’une mythologie anglaise, par Sébastien Marlair Un Seigneur vite adoubé, par Alexis Brocas Guerres de l’Œil, par Hervé Aubron Cinéma : un hobbit attendu, par S. Marlair

Le magazine des écrivains 84 Grand entretien avec Toni Morrison 90 Admiration Jacques Roubaud, par l’OuLiPo 94 Avant-première Nouilles froides

à Pyongyang, de Jean-Luc Coatalem

98 Le dernier mot, par Alain Rey

Prochain numéro en vente le 24 janvier

Dossier : Tennessee Williams


Perspectives

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La guerre des «  Le débat autour du « mariage pour tous » avive une nouvelle fois les polémiques sur les théories du genre, non sans caricatures. Cette lignée intellectuelle n’est en effet pas si unifiée : elle pose plus de questions qu’elle ne donne de réponses, invitant à interroger – plus qu’à absolument balayer – nos actuels cadres de pensée. Pages coordonnées par Patrice Bollon, illustrations Fanny Michaelis pour Le Magazine Littéraire

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our les un(e) s, dont ces cent à deux cent mille personnes qui ont défilé en novembre dernier dans les rues de nos villes aux cris de : « Un papa, une maman : y a pas mieux pour les enfants ! », la situation serait drama­ tique. Selon elles/eux, nous ne vivrions aujourd’hui pas moins que les prémisses d’une vaste catastrophe morale, sociale et humaine annon­ cée, d’une effroyable mutation anthropologique ! En dissociant l’union maritale et la parenté de la procréation « naturelle » entre un homme et une femme, ledit mariage pour tous, ouvert aux gays et aux les­ biennes, et l’homoparentalité fémi­ nine ou masculine, mis au vote à la fin de ce mois à l’Assemblée nationale

(1) Précisons que,

contrairement à ce qui avait été annoncé dans le programme du gouvernement socialiste, ces techniques ont été écartées du projet de loi qui doit être débattu fin janvier à l’Assemblée nationale, mais la question ne saurait l’être éternellement, tant elle fait corps avec l’idée d’homoparentalité.

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Histoire

Généalogie du genre

 genres » par le gouvernement socialiste, dissoudraient les racines de la « Civilisation ». Ne pouvant plus s’appuyer sur les rôles indispensables d’un père et d’une mère sexuellement différenciés pour se construire, les enfants échoueraient à bâtir leur identité. Couplée aux techniques de procréation médicalement assistée (1), l’homo­parentalité menacerait la « transmission » des valeurs entre les générations. Enfin, en mettant en cause la différence homme-femme, ces mesures seraient la porte ouverte au relativisme intégral, à l’indistinction et, de là, à la faillite de toute société : au « retour de la barbarie » ! Pour les autres, il ne s’agirait là, au contraire, que d’une « simple » et légitime question de liberté et d’égalité : liberté pour chacun d’adopter

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(2) Rappelons,

entre autres, que la loi française n’a dépénalisé l’homosexualité qu’en 1982, que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne l’a retirée de sa liste des « maladies mentales » qu’en 1990, et que, sur le plan de la parenté, ce n’est que depuis le 1er janvier 2005 que possibilité a été donnée en France aux femmes de transmettre leur nom à leurs enfants à égalité avec celui de leur géniteur.

 n général, on voit en France, dans la « théorie du genre », E l’idée selon laquelle le genre (masculin/féminin) serait une « construction sociale » ne dérivant pas du sexe biologique et pouvant donc en être dissocié, un avatar de la French theory des Foucault, Lacan, Derrida et consorts, croisé avec l’ultraféminisme anti-essentialiste, dénonçant l’idée « mystificatrice » d’une « nature féminine », des années 1960-1970, et représenté par Gayle Rubin, Monique Wittig, Luce Irigaray, etc. L’histoire de la doctrine est, en réalité, beaucoup plus mêlée. Le terme de « genre », opposé à celui de « sexe », a d’abord été employé dans les années 1950 par le psychologue américain d’origine néo-zélandaise John Money (1921-2006). Spécialiste des intersexes (hermaphrodites), il avait constaté que certaines « réassignations » de ceux-ci vers le sexe masculin ou féminin réussissaient, d’autres pas. Il en avait déduit que le « sexe d’éducation », dans lequel ces transfuges étaient élevés, avait plus d’importance dans la constitution de leur « identité/rôle de genre » que leur « sexe biologique ». S’exerça ensuite l’influence de l’ethnométhodologie du sociologue américain Harold Garfinkel (1917-2011). Pour lui, les identités des individus, telles que celle d’Agnès, une transsexuelle qu’il avait suivie dans les années 1960, naissent des interactions entre les agents/acteurs, mais ne leur préexistent pas. Si on adjoint à cela un fond d’épistémologie marxiste, des éléments de l’Histoire de la sexualité de Foucault et un peu de déconstruction derridienne, on obtient la gender theory de Judith Butler (née en 1956), l’incontestable chef de file du courant. Cette généalogie complexe fait qu’il n’y a pas une « théorie du genre » unifiée, mais plusieurs versions/interprétations, assez différentes entre elles, de sa probléma­tique. Ce qu’oublient volontiers en France ses opposant(e)s et ses partisan(e)s, souvent complices dans l’idéologisation, et donc P. B. la simplification, de la question du genre. 

l’« orientation sexuelle » qui lui plaît, et possibilité égale pour tous de participer à ces deux institutions sociales que sont le mariage et la famille. Comme cela s’est toujours produit, la société, soutiennent-elles/ils, doit s’adapter, adapter ses institutions au nouvel ordre des choses, et ce, sans angoisses surfaites. Dans un couple d’hommes ou de femmes, l’un(e) peut très bien jouer le rôle du père, l’autre de la mère. Après tout, n’est-ce pas déjà le cas de bien des couples « normaux », où, du fait des occupations de chacun, ces tâches sont partagées, remplies par un seul parent, ou même inversées ? La construction de l’identité des enfants et la permanence de la transmission n’auraient ainsi aucune raison de se voir plus affectées dans un couple homo

q­ u’hétérosexuel. Quant à la différence homme-femme, là réside précisément, selon elles/eux, la question. N’est-elle pas le dernier rempart de l’inégalité, que nos démocraties ­doivent démanteler ? Et ne faut-il pas en finir avec ces intolérances, qui rejetaient jadis et rejettent encore parfois celles ou ceux qui ne partagent pas les goûts sexuels « dominants » dans la marginalité ou la clandestinité, avec les souffrances psychiques et sociales que cela implique (2) ?

Résistances françaises Face à la querelle du mariage pour tous et de l’homoparentalité qui divise la France, on serait tenté de dire qu’il s’agit là d’un problème purement politique et moral, auquel la science et la philosophie


La vie des lettres

Rita meRcedes pouR le magazine littéraire

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internet60 millions de chroniqueurs De plus en plus de critiques littéraires amateurs s’expriment sur le Net : contestant le monopole de la critique « de métier », ils peuvent aider des auteurs peu relayés à émerger. Portrait de groupe.

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n quoi un journaliste profes­ tionnée aux romans des copains. J’étais sans sionnel serait­il plus qualifié doute naïve, mais j’ai eu envie de changer de que moi pour parler de ses voie après cette expérience. » Grande lec­ lectures ? » Bonne question, trice, elle ouvre un blog. « J’y gagnais énor­ que n’est pas seule à se poser mément en liberté : personne ne me contrô­ Isabelle Roussel, dévoreuse de livres depuis lait, je pouvais écrire sur des livres peu quarante ans. De plus en plus de « vraies médiatisés. Nous sommes blogueurs pour gens » prennent leur clavier pour dire leurs éviter les accointances. » envies, raconter leurs coups de cœur, parta­ Liberté : maître mot que met aussi en avant ger leurs émotions. Les blogs d’amateurs Kévin Juliat, créateur d’Actulitteraire.fr. « Je sont légion, au point de tailler des croupières fais ce que je veux, je ne lis que ce que je veux, à la critique traditionnelle, du moins à son j’ai une liberté que les journalistes n’ont pas. » côté prescripteur. « J’en ai marre que les Abeline Majorel, fondatrice en 2009 de Chro­ livres que j’aime ne soient niquesdelarentreelitteraire. « Ce que j’aime, jamais traités dans la com, regroupe 300 béné­ presse, poursuit Isabelle voles pour tenter d’offrir un c’est partager. Roussel. Alors je vais voir point de vue sur chacun Je ne rêve pas d’être sur les blogs, où je recon­ des titres publiés à la ren­ Jérôme Garcin. » nais le goût de gens qui trée. Elle reçoit les livres et Abeline Majorel, blogueuse aiment les mêmes choses les envoie elle­même aux que moi et écrivent sans arrière­pensées. » chroniqueurs que cela intéresse pour éviter C’est justement pour avoir vu la critique offi­ les pressions du milieu. Quelques réunions cielle à l’œuvre qu’Anne­Sophie Demonchy, rassemblent parfois ceux qui le peuvent. enseignante et fondatrice de Lalettrine.com, Abeline Majorel est passionnée toujours, a refusé de jouer ce jeu­là. « J’ai fait un stage péremptoire parfois. Pigiste, scénariste pour au Figaro littéraire, à l’époque où il était « sites de téléphone rose », écrivaine, nègre, dirigé par Jean­Marie Rouart, et ce que j’y ai historienne… il lui arrive de se contredire vu m’a beaucoup désillusionnée. Des journa­ mais jamais de tiédir. « Je ne rêve pas d’être listes écrivaient sur des livres qu’ils n’avaient Jérôme Garcin, affirme­t­elle. Ce que j’aime, pas lus, on accordait une place dispropor­ c’est partager. » Elle engloutit 90 livres de la

rentrée, lisant « ce qui [l’]intrigue ». Sur cette passion pour les livres, elle multiplie les anecdotes : elle sachant lire à 4 ans ; elle engueulant les clients incultes d’un bouqui­ niste chez qui elle avait pris ses quartiers ; elle, enfant, campant le samedi dans une librairie montpelliéraine… Et aujourd’hui elle s’amusant de quelques faits d’armes : avoir repéré avant tout le monde La Couleur des sentiments de Kathryn Stockett et lui avoir décerné un prix littéraire du web bien avant que des prix officiels ne la récom­ pensent ; avoir interrogé François Vallejo sur son usage du point­virgule, une question cer­ tes négligée par la grande presse ; ou avoir stigmatisé le « style » d’Éliette Abecassis écri­ vant « Nos pas crissaient sous la neige » dans Et te voici permise à tout homme… « On ne fait pas de la critique, on partage des expériences de lecteur, précise Abeline Majo­ rel. Et on essaie de maintenir quelque chose d’éthiquement correct avec un principe : pas d’interférences avec le marketing. » Et avec une dimension personnelle évidente : « Sur le blog, on raconte ce qu’on a vécu quand on a lu. » Jusqu’à plus soif parfois. Voici, prise au hasard sur Accrocdeslivres – Les Livres de Melisande, la critique d’un polar de Pieter Aspe : la blogueuse raconte quand elle a lu le livre, combien elle a lu de livres dans la

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À consulter

www.lalettrine.com/ actu-litteraire.fr/ chroniquesdelarentreelitteraire.com/ accrocdeslivres.blogspot.fr/ www.babelio.com/ www.actusf.com/spip/ semaine, si elle avait deviné le nom du coupable, ou bien quand elle lira les autres de la série… C’est cette dimension très personnelle qui fait la différence par rapport à la critique officielle, laquelle avoue d’ailleurs ne guère lire les blogs.

Des baromètres pour les éditeurs « C’est un vrai phénomène, confie Nathalie Crom, chef du service livre de Télérama. Cela nous pousse à nous interroger sur notre légitimité. Et nous devons la justifier par ce qui reste notre travail : replacer une œuvre dans son contexte, la restituer dans la carrière de son auteur, ne pas se contenter du petit jeu du “j’aime” ou “j’aime pas”, qui, parfois intelligemment argumenté, parfois moins, est le lot commun des critiques Internet. » Michel Abescat, rédacteur en chef du même journal, va consulter les blogs spécialisés en livres jeunesse ou en polars. « Souvent, ils sont très en avance et parlent des livres bien plus tôt que nous. Mais leur dimension uniquement affective m’inquiète. C’est beaucoup plus facile, et il ne faudrait pas que la critique professionnelle se mette à copier la critique amateur. » Les éditeurs s’intéressent aux blogs sans en faire une cible première. Si plusieurs blogueurs stigmatisent Gallimard, très chiche en

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services de presse, ils affirment être sollicités régulièrement par d’autres. « Nous sommes un bon baromètre. Quand, parmi nos lecteurs, il y a un buzz, c’est bon signe », dit Guillaume Teisseire, de Babelio.com, qui avait ainsi précocement repéré Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates. Les blogs, résumeront plusieurs blogueurs, c’est un peu comme le bouche à oreille. « En fait, raconte Anne Bouissy, attachée de presse au Livre de poche, les blogs sont surtout utiles pour les littératures de niche : science-fiction, polar, romance… » Là, l’activité blogueuse, qui remplace celle des fanzines, prend tout son sens. Jérôme Vincent l’a bien senti en créant Actusf.com, successeur d’un magazine papier artisanal. Constitué en SARL en 2003, Actusf vient de faire sa première embauche. Autour des fondateurs gravitent des gens qui viennent par amitié, par cooptation. « On est moins chiant que la critique officielle », dit Jérôme Vincent en riant. Ils sont surtout, dans ce domaine, plus érudits : en vrais connaisseurs, ils font des critiques parfois extrêmement argumentées d’un genre sous-traité dans la presse, et couvrent 800 titres par an, soit une grande partie de l’actualité. « Plusieurs des fidèles du blog ont publié (Éric Holstein, Arkady Knight…). Mais nous ne faisons pas Actusf pour avoir des contacts. Chacun gère son réseau comme il l’entend. » Moins que les liens parfois douteux qui peuvent exister entre écrivains et journalistes, la « corruption » des blogs vient plutôt des écrivains euxmêmes, du moins de ceux qui publient à compte d’auteur. « Nous en repérons de temps en temps qui écrivent eux-mêmes des critiques enthousiastes sur leurs propres livres », s’amuse Guillaume Teisseire. Babelio est le seul site à avoir élaboré un timide modèle économique. Tous les mois, il lance l’opération « masse critique », où les éditeurs proposent une centaine de titres à la sagacité des internautes. Si le chiffre de vingt critiques est atteint, le site touche 1 000 euros. La banque de données réunie est louée à diverses institutions, comme les bibliothèques. Les internautes, pourvoyeurs de la matière première, ne sont, eux, pas payés. « Ils peuvent refuser : ils ne le font pas. Nous sommes une petite entreprise qui tourne, mais fragile », affirme Guillaume Teisseire. Les Assises de la critique littéraire, qui se sont tenues pour la première fois les 22 et 23 novembre à Avignon, auront-elles fait une place aux blogueurs ? Pas si sûr, à l’heure où nous imprimons ces lignes. « L’édition ne sait pas traiter les blogueurs, accuse Abeline Majorel. On nous refuse notre légitimité. Le plaisir est-il moins valable que le métier ? » Hubert Prolongeau

hypertextes

Mails de Flaubert ou de Darwin Internet marque-t-il la fin des correspondances, ou au contraire leur multiplication à l’infini? Signée tour à tour « le scheik qui t’aime », « Ton oncle, Tom, bon nègre », « Ton vieux ganachon », « Votre vieux troubadour toujours agité, toujours HHHindigné comme saint Polycarpe », « le R P Cruchard des Barnabites, directeur des Dames de la Désillusion », la correspondance de « votre très humble et dévoué G. Flaubert » est un trésor de style et d’humanité, très efficacement mis en ligne par l’université de Rouen. Elle rejoindra cette autre traversée qu’est la correspondance de Van Gogh, dont la version numérique restitue non seulement une vie mais aussi tout un univers, comme les très spirituels échanges de nos contemporains Pierre Senges et Arno Bertina dans la Revue critique de fixxion française contemporaine. Assurément, sur Internet, les projets éditoriaux de correspondances abondent, de l’édition intégrale des lettres de Darwin à celles de d’Alembert, le web proposant même une visualisation cartographique de la République des lettres, comme si le réseau des réseaux se devait, depuis ce premier email envoyé un petit matin de 1971 sur le réseau encore militaire Arpanet, de rendre hommage à l’époque lointaine du « snail mail », le courrier des escargots, comme disent les Anglo-Saxons, cette époque où s’écrire c’était penser dans le temps différé de l’attente et se confier à la matière du papier.

Alexandre Gefen

Sites

flaubert.univ-rouen.fr/ correspondance/ www.vangoghletters.org/ www.revue-critique-de-fixxionfrancaise-contemporaine.org/rcffc/ issue/view/2/ www.darwinproject.ac.uk/ dalembert.obspm.fr/ republicofletters.stanford.edu/


Critique

franco vogt

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Anne Frank squatte L’Espoir, cette tragédie, Shalom Auslander, traduit de l’anglais (États-Unis)

par Bernard Cohen, éd. Belfond, 336 p., 20 €.

Par Jean-Baptiste Harang

Dans le roman de Shalom Auslander,  une famille juive découvre une occupante clandestine dans la maison qu’elle vient d’acquérir : Anne Frank, toujours vivante et secrètement recluse dans ce grenier.

A

nne Frank est née le 12 juin 1929 à Francfort dans une famille juive guère pratiquante. Son père, Otto, ancien officier allemand de la Première Guerre mondiale, installa toute sa famille à Amsterdam après l’arrivée des nazis au pouvoir. Il ménagea dans ses bureaux une cachette afin de protéger sa famille de la déportation. Pendant ce séjour clandestin, Anne Frank tint un journal, du 12 juin 1942 au 1er août 1944, le jour de son arrestation et de son départ pour Auschwitz. Ce journal connut un succès international, traduit partout, et vendu à des dizaines de millions d’exemplaires. On l’a dite morte en mars 1945 à Bergen-Belsen.

Aujourd’hui Anne Frank va sur ses 83 ans, elle vit à Stockton, une petite ville des États-Unis, et, forte de ce premier succès littéraire, elle écrit un roman qu’elle espère à la hauteur de sa première œuvre. C’est du moins ce qu’on apprend à la lecture du livre de Shalom Auslander : « Le village de Stockton, deux mille quatre cents habitants, n’a rien de particulier. Aucune célébrité n’y a vécu, aucune bataille histo­ rique n’y a été livrée, aucun mouvement notable n’y a vu le jour, aucun concert légendaire n’y a été accueilli. » Il faut être prudent. Certes, à cette page 21, on ne peut pas affirmer la présence d’une célébrité puisque Anne Frank ne se dénoncera au héros du livre que douze pages plus tard, et on notera que la mention d’un concert légendaire trahit, sans doute volontairement, la malignité de l’auteur, puisque Shalom Auslander vit à Woodstock. Le héros, Solomon Kugel, et sa famille (sa femme, son fils et bientôt sa mère supposée mourante) ont

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emménagé dans une ferme de Stockton, achetée à un prix plus que assumé, d’ailleurs il collectionne les mots d’auteurs, recueillis sur raisonnable aux Messerschmidt, sans se méfier d’éventuelles nui- leur lit de mort (quand ils ont eu l’heur de mourir dans leur lit), et sances qui pourraient expliquer cette somme modique. On parle il a bien raison car la comédie finit souvent mal. Pour tout simplifier et ne pas tout raconter, d’un incendiaire dans le quartier qui semble on rappelle qu’un incendiaire rôde, que les viser les fermes un peu à l’écart du bourg, Extrait matsot sont hors de prix, que le petit n’a en particulier celles qui ont appartenu aux pas de santé, que l’épouse et le fils sont uand Kugel était petit, mère Messerschmidt, mais la police et les pombien capables de partir pour New York, qu’à lui avait raconté que pour sur­ piers semblent maîtriser l’affaire. Non, ce force de soigner une rescapée on peut bien vivre dans une chambre à gaz il qui trouble le sommeil de Solomon (appeperdre son boulot et que, si l’on déménage, fallait uriner sur un mouchoir et lez-le Sol), c’est une odeur nauséabonde on risque de tomber sur Elie Wiesel dans la le placer sur sa bouche et son nez qui se répand dans toute la maison par les cabane au fond du jardin. quand le gaz commençait à sortir. conduits du chauffage à air pulsé et des Après La Lamentation du prépuce et AttenKugel ne savait pas du tout si bruits nocturnes incessants, le cliquetis tion Dieu méchant, L’Espoir, cette tragédie c’était vrai. Si ça l’était, et si vous d’une machine à écrire, ou pis, de grands est le troisième livre de Shalom Auslander refusiez de vous mettre un bout coups de marteau sur les canalisations. publié par Belfond, et son premier vrai Page 31 Solomon Kugel se décide à monter de tissu plein de pisse sur la roman, traduit avec beaucoup de finesse et au grenier, à quatre pattes, lampe torche en figure, vous mouriez bêtement ; si de drôlerie par Bernard Cohen. On y main. L’odeur de merde lui laisse espérer la c’était faux, votre mort était retrouve toute la verve et l’imagination icodécouverte rassurante d’une bonne quanencore pire, bien pire, parce que noclaste de ce jeune écrivain de l’État de tité de crottes de souris, mais il tombe sur non seulement vous mouriez New York élevé dans la culture juive tradile corps d’une vieille femme emmitouflée dans une chambre à gaz, mais en tionnelle et bien décidé à s’en servir pour dans une vieille couverture, plus ou moins plus avec un chiffon plein de démonter les nuisances de tout fondamenmorte. Mais la couverture tousse et ne pisse sur la figure. talisme. Faut-il être juif et drôle pour se pertarde pas à se présenter deux pages plus L’Espoir, cette tragédie, mettre de faire dire à Anne Frank : « J’ai été loin : « Je suis Anne Frank. » Shalom Auslander l’heureuse bénéficiaire de six décennies Restent trois cents pages, et elles ne seront de culpabilité et de remords, monsieur pas de trop, pour tenter de savoir ce que l’on doit faire d’Anne Frank lorsqu’on la trouve dans son grenier, à Kugel » ; ou : « Je suis Miss Holocauste 1945. » Les critiques améri80 ans passés, sale, acariâtre, vindicative, sûre d’elle et de son cains ont rapproché le talent de Shalom Auslander de celui de talent, sachant jouer de son état de santé, de son bon droit à Philip Roth et de Franz Kafka. On les comprend. exister, et de la différence subtile entre rescapée et survivante. Bien sûr, on peut en parler à sa femme, prévenir la police et faire 7 JANVIER > 3 féVRIER 2013 crÉAtIoN un procès à l’ancien propriétaire. Mais Kugel a de sérieux handicaps pour adopter l’une ou plusieurs de ces solutions drastiques : sa femme n’est pas du genre à tergiverser, et préviendra la police, l’ancien propriétaire avouera bien vite qu’il a lui-même hébergé dans le même grenier la même célébrité pendant trente ans. Et, de la police aux grands titres de la presse, il n’y a qu’un pas : « Un Juif livre une survivante de l’Holocauste à la police ! Torturée par les Bertolt Brecht - Guy Pierre Couleau nazis, expulsée par un Juif : la tragique et incroyable histoire d’une rescapée. » Il va falloir jouer plus fin, au risque de se prendre d’affection pour son invitée surprise. Anne Frank, elle, joue sur du velours, avant même de donner à Kugel sa première liste de courses, elle lui explique qu’il ne peut pas la dénoncer parce qu’il est juif, de même que les Messerschmidt se devaient de la protéger parce qu’ils sont allemands : « Les Messerschmidt, a-t-elle déclaré, étaient de braves gens. Allemands, d’accord, mais qui en avaient honte. Ce sont les meilleurs. Je préfère les gens qui se détestent. Allemands complexés, Juifs complexés, Français complexés, Américains complexés. Nous aurions beaucoup moins de problèmes dans ce monde si plus de gens avaient le courage de se détester. » Kugel est par ailleurs victime de soucis collatéraux : son locataire du rez-de-chaussée, qu’il est contraint de ménager car sans son loyer il ne peut faire face aux échéances de l’emprunt, veut violemment faire valoir son droit à l’usage du grenier. Et « Mère ». Kugel héberge sa mère, une mère très juive qui perd la boule, croit que les poissons panés poussent dans son jardin et ne se remet pas d’être née trop tard pour avoir vécu l’Holocauste. Elle compense en chérissant 01 43 90 11 11 www.theatre-quartiers-ivry.com son père sous forme d’abat-jour et sa mère réduite à l’état de savonnette. On devine que les relations de « Mère » et d’Anne Frank ThéâTRE d’IVRy ANToINE VITEz M° Mairie d’Ivry promettent d’être complexes. Solomon Kugel est un pessimiste

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Maître Puntila et son valet Matti

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Dossier

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Quarante ans après la mort de l’auteur,

Tolkien, l’œuv

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Longtemps Tolkien fut considéré avec un lequel il fait bon se plonger, pour une quête dédain semblable à celui que certains de ses ou au hasard – rappelez-vous, « tous ceux qui personnages humains réservent aux hobbits : errent ne sont pas perdus ». Or, si détaillé qu’il on ne le prenait pas pour un grand écrivain, soit, ce monde présente toujours un point de tout au plus un demi-grand qui s’ébattait sur fuite, une légende qui demande à être éclairuunn territoire tissé de légendes, bien éloigné cie, une allusion à une antique bataille. Tolddes es enjeux de la littérature de son siècle. Un kien a le génie de nous suggérer qu’il existe ooriginal, riginal, en somme, dont les passions n’avaient toujours un ailleurs à découvrir. Il ne ment ssens ens que pour lui – et, certes, pour les pas : cet ailleurs existe bien, dans des textes quelques millions de naïfs rêveurs qui parta- passés ou à venir. De là « l’évasion » que Tolkien permettrait au lecteur ? Certes, mais le geaient sa manie des elfes et des dragons ! Ces a priori n’apparaissent plus viables monde de Tolkien nous parle aussi du nôtre, aujourd’hui. Défiant les préjugés, une géné- avec lequel il n’est pas sans lien. ration d’universitaires s’est attachée à mon- Nous savons que la littérature ne progresse trer les richesses de l’œuvre de Tolkien ; à pas par bonds à la façon des sciences ou des grenouilles. Tolkien se mettre à nu ses racines L’œuvre de Tolkien fondait en partie sur un plongeant dans des excède largement ses patrimoine littéraire, linstrates littéraires anlivres les plus connus : guistique et mytholociennes. Ils ont souligné gique ancien. Mais ces la floraison des noms, retour sur ses textes, éléments ont été fondus vocables, langues, qu’il fit alors que sort en salle dans le creuset d’une éclore sur les terres de sa le premier volet de création si singulière, création. Ils ont révélé la l’adaptation du Hobbit. exprimée avec une telle congruence entre ses travaux de philologue et son œuvre littéraire. Ils puissance illocutoire, qu’elle a laissé dans ont dégagé le socle catholique sur lequel il l’imaginaire collectif moderne une empreinte éleva celle-ci. Ils ont rappelé, enfin, l’origina- pérenne. Pour preuve, comme le Dracula de lité d’une écriture qui unit – notamment – Stoker où le Holmes de Doyle, les créatures des éléments issus de l’épopée et du mer- de Tolkien ont poursuivi leur chemin hors veilleux pour déboucher sur une création qui des livres, pour devenir, après l’inévitable s’en distingue. C’est sur ces recherches, ras- processus de simplification que suppose une semblées récemment dans un Dictionnaire telle diffusion, des archétypes de la culture Tolkien paru aux éditions du CNRS, que ce populaire. Le nain atrabilaire, l’elfe éthéré et dossier s’appuie. Et c’est le portrait d’un le vaillant petit hobbit nous apparaissent homme et le paysage d’une œuvre bien dif- comme des types, voire des stéréotypes, qui férents des caricatures que nous entre- masquent la complexité de leurs figures originelles. À l’heure où le premier volet de prenons ici d’esquisser. Le monde de Tolkien excède largement ses l’adaptation filmée du Hobbit confère à l’imaœuvres les plus connues – Le Seigneur des gerie tolkienienne un surcroît de popularité, anneaux, Le Hobbit et Le Silmarillion. Il il semble donc essentiel de revenir aux textes : forme un gigantesque réseau d’histoires, c’est dans ces pages que se trouvent les vrais d’essais, de poèmes, de généalogies dans trésors et la magie première. A. B.

Bill Potter/Camera Press/gamma

Dossier coordonné par Alexis Brocas, avec Vincent Ferré

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Le Hobbit devient un film

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John Ronald Reuel Tolkien  Ă Oxford, en 1972.

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À l’heure où le premier volet de l’adaptation filmée du Hobbit confère à l’imagerie tolkienienne un surcroît de popularité, il semble essent...

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