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RENTRÉE LITTÉRAIRE LE CAHIER CRITIQUE DE 30 PAGES

www.magazine-litteraire.com - Septembre 2010

numéro

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LES ROMANCIÈRES FRANÇAISES Mme de Lafayette, George Sand, Françoise Sagan, Annie Ernaux, Marie NDiaye… Des femmes puissantes

ENQUÊTE LES ÉCRIVAINS ÉTRANGERS JUGENT NOTRE LITTÉRATURE T 02049 - 500 - F: 6,50 E

AVANT-PREMIÈRE Une nouvelle inédite de Raymond Carver GRAND ENTRETIEN L’apocalypse selon Antoine Volodine


Éditorial

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Rédaction Directeur de la rédaction Joseph Macé-Scaron (13 85) jmacescaron@yahoo.fr Rédacteur en chef François Aubel (10 70) faubel@magazine-litteraire.com Rédactrice en chef adjointe Minh Tran Huy (13 86) minh@magazine-litteraire.com Rédacteur en chef adjoint Hervé Aubron (13 87) haubron@magazine-litteraire.com Conception couverture A noir Conception maquette Blandine Perrois Directrice artistique Blandine Perrois (13 89) blandine@magazine-litteraire.com Responsable photo Michel Bénichou (13 90) mbenichou@magazine-litteraire.com SR/éditrice web Enrica Sartori (13 95) enrica@magazine-litteraire.com Correctrice Valérie Cabridens (13 88) vcabridens@magazine-litteraire.com Fabrication Christophe Perrusson (13 78) Directrice administrative et financière Dounia Ammor (13 73) Directrice commerciale et marketing Virginie Marliac (54 49) Marketing direct Gestion : Isabelle Parez (13 60) iparez@magazine-litteraire.com Promotion : Anne Alloueteau (54 50) Vente et promotion Directrice : Évelyne Miont (13 80) diffusion@magazine-litteraire.com Ventes messageries VIP Diffusion Presse Contact : Frédéric Vinot (N° Vert : 08 00 51 49 74) Diffusion librairies Difpop : 01 40 24 21 31 Publicité Directrice commerciale Publicité et Développement Caroline Nourry (13 96) Directeur commercial adjoint Jacques Balducci (12 12) jbalducci@sophiapublications.fr Publicité littéraire Marie Amiel - responsable de clientèle (12 11) mamiel@sophiapublications.fr Publicité commerciale Françoise Hullot - responsable de clientèle (12 13) fhullot@sophiapublications.fr Service comptabilité Nathalie Puech-Robert (12 89) npuech-robert@sophiapublications.fr Impression Imprimerie G. Canale, via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie. Commission paritaire n° 0410 K 79505. ISSN- : 0024-9807 Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. Copyright © Magazine Littéraire Le Magazine Littéraire est publié par Sophia Publications, Société anonyme au capital de 115 500 euros. Président-directeur général et directeur de la publication Philippe Clerget Dépôt légal : à parution

Houellebecq, encore une fois Par Joseph Macé-Scaron

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faire rire. Or le romancier u moment où paraît ce 500e numéro du a au moins un point comMagazine Littéraire, la presse, qui, mun avec le philosophe chaque année, réduit encore davantage mécontemporain Alain Finl’espace consacré à la littérature, aura kielkraut : une franche déouvert en grand dans ses colonnes les testation du rire, qu’il assivannes à cette marée de papier qu’est la rentrée littémile à une grimace de notre raire. Pourquoi pas. Nous n’avons jamais ici encensé époque. Les marques ou les ni dénigré ce (bref) état de grâce éditorial. Il n’y a pas célébrités – ce qui revient de bonne ou de mauvaise rentrée, principe stupide souvent au même – qui s’il en est un. Il y a des romans, des récits, des ougrouillent dans ces pages vrages qui méritent d’être remarqués développent non pas un coparce qu’ils enrichissent la littérature, Je ne suis pas sûr mique mais un tragique de parce qu’ils apportent un nouvel éclaique les livres de situation. Houellebecq emrage sur notre époque ou, parfois, parce Houellebecq soient que, plus simplement, ils révèlent un tafaits pour être aimés. prunte dans ce roman davantage à Lichtenberg ou à lent naissant ou confirment la construcQuelle drôle d’idée, Blake qu’à Woody Allen. tion d’une œuvre. Encore faut-il remettre d’ailleurs, que en perspective cette actualité littéraire. e ne suis pas sûr que de vouloir « aimer » C’est notre parti pris, et que nous honoles livres de Houelleun écrivain. rons cette fois-ci en présentant un dossier becq soient faits pour sur les romancières françaises. être aimés. Quelle drôle Cette rentrée littéraire est marquée par la parution d’idée, d’ailleurs, que de vouloir « aimer » un écrid’un nouveau roman de Michel Houellebecq, La vain. Peut-on vraiment « aimer » la peinture d’un Carte et le Territoire &. L’écrivain nous conte d’une Schiele ou d’un Munch ? Sans doute pas. Mais nous manière apparemment classique l’existence d’un pouvons tout du moins essayer de les comprendre. véritable artiste, Jed Martin, qui devient un « artiste Houellebecq est un écrivain qui ne triche pas – et contemporain » en commençant par réifier les cartes ce, depuis au moins la biographie qu’il consacra Michelin (en leur donnant un aspect de territoire) et autrefois à Lovecraft. L’auteur d’Extension du qui recevra, plus tard, sexe, gloire, et surtout argent, domaine de la lutte ne se regarde pas écrire. Il nous après avoir sollicité l’appui, pour écrire le catalogue dit quelque chose sur le monde, sur « son » monde, de son exposition et pour servir de modèle, d’un cer- sa façon de voir le monde. Sa démarche est suffisamtain Houellebecq Michel, tiré de son exil irlandais. ment riche pour donner lieu à un livre d’Aurélien auteur fait dire à un de ses personnages Bellanger, Houellebecq écrivain romantique ', qui qu’une des rares qualités est l’obsession. l’inscrit dans toute une tradition littéraire. Nous Les lecteurs trouveront donc des considé- reviendrons sur La Carte et le Territoire ainsi que rations très houellebecquiennes sur le sexe, la mort, sur cet essai. Attendons juste que les bateleurs de l’effroi et la vacuité de nos vies contemporaines. Ils foire, qui situent la littérature quelque part entre la découvriront, en outre, avec plaisir, une vue en course en sac et la dégustation de l’andouillette, tranche, à la manière de Damien Hirst, de ces vaches aient rangé leurs tréteaux. sacrées que sont le monde de l’art et celui des afLa Carte et le Territoire, Michel Houellebecq, faires. Cette mise en coupe réglée risque d’entraîner & éd. Flammarion, 428 p., 22 ö. (En librairie le 8 septembre.) un contresens. Sans doute, les critiques vont-ils ' Houellebecq écrivain romantique, Aurélien Bellanger, déceler dans ces pages le souci d’amuser ou, pis, de éd. Léo Scheer, 250 p., 18 ö. HANNAH/OPALE

Édité par Sophia Publications 74, avenue du Maine, 75014 Paris. Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94 Courriel : courrier@magazine-litteraire.com Internet : www.magazine-litteraire.com Service abonnements Le Magazine Littéraire, Service abonnements 22, rue René-Boulanger, 75472 Paris Cedex 10 Tél. - France : 01 55 56 71 25 Tél. - Étranger : 00 33 1 55 56 71 25 Courriel : abo.maglitteraire@groupe-gli.com Tarifs France 2010 : 1 an, 11 numéros, 58 €. Achat de revues et d’écrins : 02 38 33 42 87 U. E. et autres pays, nous contacter. Pour joindre directement par téléphone votre correspondant, composez le 01 44 10, suivi des quatre chiffres placés après son nom.

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Septembre 2010À *%%Le Magazine Littéraire


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Sommaire 56 Cercle critique

Sur www.magazine-litteraire.com

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Inédit 9ZhZmigV^ih Yj_djgcVaYZ BVgna^cZ9ZhW^daaZh! Je vais faire un tour.

Dossier : en savoir plus Ä9dXjbZcihk^Y‚d/ 8daZiiZ!9jgVh! NdjgXZcVg!C9^VnZ! 9Vgg^ZjhhZXf### Ä8dbea‚bZcih W^Wa^d\gVe]^fjZh#

Portrait d’éditeur ?ZVc"?VXfjZh EVjkZgi!jcZcigZi^Zc Òab‚YZ&.+-#

Ce numéro comporte 5 encarts : 1 encart abonnement sur les exemplaires kiosque, 1 encart Edigroup sur exemplaires kiosque en Suisse et Belgique, 1 encart Faton, 1 encart Studio Ciné Live, 1 encart Atlas sur une sélection d’abonnés.

GEORGES DUDOGNON/ADOC-PHOTOS – JEAN-LUC BERTINI – LÉA CRESPI – HÉLÈNE BAMBERGER/ÉD. DE MINUIT

Dossier : les romancières françaises.

n° 500

septembre 2010

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Critique : spécial rentrée littéraire.

Grand entretien avec Antoine Volodine.

Actualité

Le dossier

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L’éditorial de Joseph Macé-Scaron Contributeurs Courrier Enquête La France est-elle toujours une puissance littéraire ?  &+ La vie des lettres Édition, festivals, spectacles... Les rendez-vous du mois Le cahier critique  '+ 8aVjYZArnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ?  ', Mathias Énard, Parle-leur de batailles,  '-  (%  ('  ()  (+  (,  (-  (.  )%  )&  )'  ))  )+  )-  ).  *%  *&  *'  *)  **

de rois et d’éléphants Philippe Forest, Le Siècle des nuages Chantal Thomas, Le Testament d’Olympe Antoine Sénanque, L’Homme mouillé François Taillandier, Time to Turn Michaël Ferrier, Sympathie pour le fantôme Yves Ravey, Enlèvement avec rançon Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme Agnès Desarthe, Dans la nuit brune Marie Nimier, Photo-Photo Virginie Despentes, Apocalypse bébé Patrick Lapeyre, La vie est brève et le désir sans fin Mathieu Riboulet, Avec Bastien J. M. Coetzee, L’Été de la vie Sarah Waters, L’Indésirable David Trueba, Savoir perdre Will Self, Le Livre de Dave Sofi Oksanen, Purge Jim Harrison, Les Jeux de la nuit Ali Smith, Girl Meets Boy Bret Easton Ellis, Suite(s) impériale(s)

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Les romancières françaises, dossier coordonné par Cécile Guilbert Mme de Lafayette, par Belinda Cannone Femmes de lettres au xviiie siècle, par Benedetta Craveri George Sand, par Diane de Margerie Colette, par Elisabeth Ladenson Violette Leduc, par Carlo Jansiti Françoise Sagan, par M.-D. Lelièvre Nathalie Sarraute, par Claude Arnaud Hélène Bessette, par Céline Minard Marguerite Duras, par Michèle Manceaux Lol V. Stein, par Laurent Nunez Marguerite Yourcenar, par Josyane Savigneau Littérature et mouvements féministes, par Delphine Naudier Virginie Despentes, par Alexis Brocas Louise de Vilmorin, par Patrick Mauriès Dominique Aury, par Angie David Dominique Rolin, par P. Boyer de Latour Catherine Clément, Hélène Cixous et Julia Kristeva, par Aliocha Wald Lasowski Annie Ernaux, Christine Angot, Catherine Millet... L’écriture de soi, par Nelly Kaprièlian Les expérimentales, par Caroline Hoctan Marie Darrieussecq, par Chloé Brendlé Marie NDiaye, par Chloé Brendlé

Le magazine des écrivains  .- Grand entretien avec Antoine Volodine &%+ Archétype Manon Lescaut,

par Chantal Thomas &%- Admiration Raymond Carver,

par Jay McInerney

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La France est-elle toujours une puissance littéraire ? Le point de vue des écrivains étrangers. Jean Echenoz est l’un des auteurs hexagonaux les plus appréciés hors de nos frontières. Photos de couverture : MP/Leemage – Georges Dudognon/Adoc Photos – Olivier Roller/Fedephoto. © ADAGP-Paris-2010 pour les œuvres de ses membres reproduites à l'intérieur de ce numéro.

&&% Inédit Une nouvelle de Raymond Carver :

« Où sont-ils passés, tous ? » &&) Le dernier mot, par Alain Rey

Prochain numéro en vente le 23 septembre 2010


Événement À %NQUÐTE

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La France est-elle toujours une puissance littéraire ? 497 romans français paraissent en cette rentrée. Une production record, mais pour quel rayonnement hors de nos frontières ? Le point de vue des auteurs étrangers. Par Alexis Lacroix et Lauren Malka

& La Pensée tiède, Perry

Anderson, suivie d’une réponse de Pierre Nora, éd. du Seuil, 2005. ' Voir, notamment, Que reste-t-il de la culture française ?, Donald Morrison, suivi du Souci de la grandeur, par Antoine Compagnon, éd. Denoël, 2008.

Anna Gavalda, l’une des signatures françaises se vendant le mieux à l’étranger.

Le Magazine LittéraireÀ *%%Septembre 2010

PASCAL BASTIEN/FEDEPHOTO

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usqu’à une date très récente, l’auto- public international par l’éditorialiste américain dénigrement passait pour une spécialité Donald Morrison. En décembre 2007, son article franco-française. La rumination morose retentissant publié dans le magazine Time – qui d’une présumée décadence était même consacra pour l’occasion sa une à « la mort de la culture française » (« The Death of devenue un filon édi« La littérature French Culture ' » – fixa les tertorial florissant. Mais cette figure française a, hélas ! imposée d’autoflagellation ne mes du débat. Le verdict à l’endélaissé toute forme rejaillissait que dans un domaine : contre de la « culture qui tombe » de propos sur la réalité s’y révélait sans appel : à l’étranle jugement porté sur le rayonnedu monde, au profit de ment économique de la France. ger, martelait l’éditorialiste l’auscultation de soi. » C’était sans compter avec des vedette, les produits culturels leaders d’opinion anglo-saxons français n’ont plus la cote ; ils sont Avraham B. Yehoshua prompts à donner à ce « francopénalisés par une touche horripidéclinisme » une force de percussion inattendue, lante de sophistication. Du point de vue anglo-saxon, sinon cruelle. Alors que Michel Houellebecq, l’une la littérature, foyer multiséculaire du rayonnement des personnalités les plus français, ne serait pas victime d’une simple dégringoremarquées de la littéra- lade : rapportée à l’éclat des générations précédentes ture française sur la – « de Molière, Hugo, Balzac et Flaubert à Proust, à scène internationale, Sartre, Camus et Malraux » –, sa Berezina est sans s’apprête à publier un précédent. Et Donald Morrison de recenser avec roman qui suscitera cruauté le nombre très réduit de traductions de l’attention et la polé- romans français et francophones aux États-Unis, mique bien au-delà des quand chaque rentrée littéraire parisienne est l’occacercles de la critique fran- sion de célébrer toutes les gloires vivantes du novel çaise, Le Magazine Littéraire a américain, de Thomas Pynchon à Philip Roth en pasinterrogé une quinzaine d’écri- sant par Marisha Pessl. vains étrangers sur leur perception Fermez le ban ? Depuis maintenant près de trois ans, de la créativité littéraire les Français, sonnés par ce verdict, oscillent entre hexagonale. l’abattement et l’ironie dénégatrice. La confusion des La thèse d’une France ressentis et des ressentiments est maximale quand, désormais subsidiaire malgré l’intuition répandue de la partialité de cet sur la scène culturelle « audit » américain, il reste difficile de démêler le vrai internationale a été du faux. Ainsi que le résume en revanche la romandéfendue et exposée cière portugaise Lídia Jorge, « de temps en temps, il par l’historien bri- faut nous regarder dans le miroir des autres ». Le t a n n ique Per r y détour par de grands témoins internationaux, qui Anderson &, avant confessent leurs dilections et leurs aversions pour d’être condensée en certains auteurs comme leurs doutes sur la place du direction du grand patrimoine littéraire national dans la course


DANIEL MORDZINSKI/OPALE/FLAMMARION

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planétaire à la traduction, permet d’appréhender sous un jour peu habituel, et certainement salvateur, la « situation » de la littérature française.

Une diffusion parcellaire Bien sûr, certains écrivains rejoignent, pour partie, dans un premier temps, le pessimisme crépusculaire de Donald Morrison. Un des axes de la charge de l’éditorialiste américain consiste à affirmer que, en France, de nombreuses œuvres littéraires, à l’exception de quelques best-sellers, sont difficiles d’accès, ne pouvant qu’exercer un effet dissuasif sur un large public international et donc freiner les initiatives de traduction. En Pologne, pays très longtemps féru de culture française et soumis, depuis quelques années, à un tropisme américain, un écrivain comme Marek Bie´nczyk semble partiellement adhérer au diagnostic du Time : « Les auteurs français qui sont traduits chez nous sont les classiques ou les grands succès. Parmi les écrivains contemporains, ne sont traduits que les livres qui se vendent bien, mais qui n’ont pas de bonnes critiques dans la presse intellectuelle. » Et l’auteur de Tworki de citer, tour à tour, des romanciers aussi différents qu’Andreï Makine, Éric-Emmanuel Schmitt, Anna Gavalda, Amélie Nothomb ou Frédéric Beigbeder. Hormis ces « fabricants » de best-sellers, ajoute-t-il, seul Michel Houellebecq sortirait du lot, en raison des « nombreuses polémiques qu’il a suscitées ». En Pologne, ajoute-t-il, même les philosophes s’emparent de ses romans « pour en discuter les thèses ». Il en va de même en Allemagne, où Les Particules élémentaires et Plateforme se sont vendus respectivement à 140 000 et 200 000 exemplaires. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Houellebecq a conservé la propriété des droits allemands pour La Possibilité d’une île. Pour persuader ses lecteurs que la littérature française est « difficile d’accès », l’éditorialiste de Time évoquait l’assèchement d’une partie de la fiction contemporaine dans les paludes nombrilistes de l’autofiction. Septembre 2010À *%%Le Magazine Littéraire

L’hypothèse d’une autarcie régressive de la fiction ne convainc pas tous les écrivains étrangers. Seul l’Israélien Avraham B. Yehoshua émet de nettes réserves contre cette écriture de soi qui, de Marguerite Duras à Christine Angot, a formé une lame de fond dans la littérature française contemporaine : « Peu à peu, sous l’influence de Proust, la littérature française s’est, hélas ! écartée des problèmes moraux qui lui donnaient une part de sa densité et de sa force, pour délaisser toute forme de propos sur la réalité du monde, au profit de l’auscultation de soi. » L’ArgentoCanadien Alberto Manguel ne perçoit pas les choses ainsi : la grille interprétative de Donald Morrison lui semble erronée, et il n’hésite pas à citer en

Michel Houellebecq publie en cette rentrée La Carte et le Territoire. L’une des rares nouveautés très attendues au-delà de nos frontières.

Un net reflux outre-Atlantique Qui connaît J. M. G. Le Clézio et Georges Perec aux États-Unis? Une étroite élite, et encore... En cause, le déséquilibre criant du flux des traductions d’une langue vers l’autre et le désintérêt américain pour les voix venues de l’étranger. Alors que 40 000 œuvres littéraires écrites en anglais ont été traduites à Paris de 1990 à 2003, seules 640 œuvres françaises l’ont été aux États-Unis dans le même temps. C’est ce qui ressort d’une enquête portant sur les échanges éditoriaux entre les deux pays, menée par Gisèle Sapiro, directrice du Centre européen de sociologie et de science politique. Cette synthèse multiplie les données chiffrées éloquentes. De 1980 à 2000, les traductions ont augmenté dans le monde de 50 %. Un chiffre, toutefois, qui n’est pas

synonyme de diversification, « car l’anglais a renforcé sa position hypercentrale, de 43 % à 59 % des livres traduits ». Loin derrière, « le français s’est maintenu à 10 % ». Une asymétrie quantitative qui est aussi qualitative : les traductions de romans populaires français aux États-Unis sont quasi inexistantes. En revanche, une écrasante majorité de traductions de l’anglais figurent parmi les best-sellers et les polars, thrillers ou romans sentimentaux en France. Seule note optimiste : Gisèle Sapiro prétend déchiffrer « une prise de conscience dans la nouvelle génération et un renouveau avec de petits éditeurs qui investissent dans la traduction du français, comme Arcade fondé par Richard Seaver à New York, ou David Godine à A. L. et L. M. Boston ».


La vie des lettresÀ

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portraitGuillaume Ollendorff Associé à Grégoire Desseins, le jeune éditeur lie les villes à leurs musiques et la pensée aux images dans deux collections audacieuses.

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Le chant des villes en streaming Mais, plus que le dépositaire d’un héritage, Guillaume Ollendorff est fils de son époque. Son obsession : mettre en lien les savoirs, les personnes, les modes d’expression. Ses deux collections orientent donc l’objet livre hors du terrain textuel – l’une vers l’image, l’autre vers le son. La première, « Le Sens figuré », s’inspire de la collection « For Beginners » de l’éditeur américain Writers & Readers, qui présente les grands auteurs sous forme de BD. Elle a donné à Guillaume l’idée de produire des ouvrages illustrés d’introduction à la philosophie : « J’avais envie de faire des livres plus beaux, plus osés graphiquement. Et surtout, tout Nietzsche en deux heures, je n’y crois pas. » Pas de synthèse, donc : un point d’entrée ludique détermine un parcours visuel et conceptuel. Spinoza aime les exemples animaliers – voici Spinoza par les bêtes ; Nietzsche a noté un jour qu’il était le Bouddha de l’Europe – voici Nietzsche l’éveillé. C’est original, intelligent et... beau. À chaque fois, la plastique et la théorie constituent un ensemble dont les parties s’emboîtent. L’autre « J’avais envie de collection, « Sampler », livre faire des livres plus des portraits d’une ville par sa osés graphiquement. musique. Commencée avec Et puis, tout Nietzsche Berlin, elle devrait se poursuien deux heures, vre par Detroit ou Manchester. je n’y crois pas. » Ici, le coup de génie d’Ollendorff & Desseins est d’avoir associé au livre un site Internet qui permet d’écouter en streaming les morceaux qui, de Schönberg aux musiques techno, font l’identité sonore de Berlin. On peut donc lire l’ouvrage en écoutant la centaine d’œuvres commentées une à une. Ce n’est pas seulement confortable, c’est généreux : on n’est pas censé avoir de la culture avant d’ouvrir le livre. À l’image d’un éditeur qui semble s’être cultivé par hasard et cite les références les plus pointues comme s’il les avait lues sur le comptoir, en feuilletant un journal gratuit. Maxime Rovere

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l a lu beaucoup de philosophie, connaît bien la musique électronique, aime les bandes dessinées et les vêtements sportswear : Guillaume Ollendorff, 39 ans, pourrait être le symbole d’une génération. Celle qui a appris les langues comme on apprend à marcher, a fait de l’Europe son terrain de jeu, s’est épanouie dans le multimédia et commence à prendre en main les moyens de la production culturelle. Il est le contraire de l’éditeur qui vit dans le monde des livres : on le soupçonne capable de parler de tout. Après des études de droit, il a travaillé pour Yahoo! à la fin des années 1990, le moment idéal pour observer la bulle Internet gonfler et éclater. « C’est gagner au loto sans y jouer ! » En plus de le mettre en fonds, Internet lui offre l’occasion de rencontrer Grégoire Desseins, avec lequel il s’associe en 2007 pour créer la maison d’édition qui porte leurs deux noms. Par là, Guillaume renoue avec une tradition familiale. En effet, le nom d’Ollendorff, à la fin du XIXe siècle, était celui d’un éditeur qui a publié Maupassant, Jean Lorrain, a refusé Proust – « comme tout le monde » –, avant d’être racheté par Grasset. On imagine la figure de l’arrière-grand-oncle trônant au cœur de la mythologie familiale. Le père de Guillaume a aussi travaillé dans l’édition, au Seuil, avant de conseiller les libraires.

Don Quichotte, illustré par Gustave Doré, 1863. 8A6HH>FJ:

Cervantès retourne en prison Pour poursuivre l’exploration de Don Quichotte débutée peut-être avec la lecture de notre premier hors-série consacré cet été aux grands héros de la littérature, les éditions Flammarion annoncent la sortie, en janvier 2011, du prochain roman d’Olivier Weber. Un livre centré sur les cinq années que Cervantès passa en captivité, à Alger, au service du renégat grec Dali Mami. L’auteur tentera notamment d’y montrer comment cette incarcération influa sur la rédaction de son chef-d’œuvre. >CHDA>I:

Un record pour Énard

Guillaume Ollendorff, cofondateur des éditions Ollendorff & Desseins.

Le livre de Mathias Énard, Zone, dont la traduction anglaise doit sortir en décembre, suscite une certaine excitation aux États-Unis, où sa composition – une longue et unique phrase, si l’on omet les passages en flash-back – intrigue. Ainsi le Chicago Tribune s’est amusé à établir un palmarès de la plus longue phrase de la littérature : Énard en sort vainqueur avec sa phrase de 150000 mots, loin devant Les Portes du paradis, du Polonais Jerzy Andrzejewski, et Cours de danse pour adultes et élèves avancés, du Tchèque Bohumil Hrabal, autres romans d’une seule phrase, mais de 40000 et 30000 mots seulement. Voilà Joyce et ses phrases de 13000 mots dépassé par les chiffres, sinon par les lettres. Le Magazine Littéraire *%% Septembre 2010


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La fiction, espace de pensée

Le centenaire de la naissance de Jean Genet, le 19 décembre 1910, approche et donnera lieu à plusieurs publications et rééditions de circonstance aux éditions Gallimard. Parmi celles-ci, Jean Genet, menteur sublime, récit que Tahar Ben Jelloun a tiré de sa rencontre avec le dramaturge. Notons aussi la reparution des introuvables (sinon en œuvres complètes) Le Funambule (coll. « L’Arbalète »), L’Ennemi déclaré et Splendid’s (éd. Folio). Ceux-ci s’assortissent d’un volume rassemblant des correspondances jusqu’alors ignorées : Les Lettres inédites à Ibis. De nombreux événements sont également prévus : du 19 au 25 septembre, le Théâtre Mouffetard jouera Le Balcon, le Théâtre de l’Europe prépare une semaine Genet (du 22 au 28 novembre). Plusieurs colloques étudieront la figure et l’œuvre de « saint Genet », ainsi que l’appelle Sartre dans son ouvrage (également republié), Saint Genet comédien et martyr.

Espace d’évasion, la fiction est aussi ce lieu immatériel où se déploie la pensée. Pour le redécouvrir, les éditions Hermann ont lancé une nouvelle collection critique. Intitulée « Fictions pensantes », elle est dirigée par Franck Salaün, professeur de littérature française à l’université de Montpellier. Ses trois premières parutions proposent des analyses de Diderot, des Petits poèmes en prose de Baudelaire, ou encore du naturalisme poétique. Le dernier-né de la collection, signé de Franck Salaün lui-même, s’intitule Besoin de fictions. Sur l’expérience littéraire de la pensée et le concept de « fiction pensante ». De quoi se convaincre de l’opportunité de cette nouvelle collection (80 p., 14 €).

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Ellory revient primé Le Magazine Littéraire a été parmi les premiers à vous parler du Britannique R. J. Ellory et de ses « thrillers au ralenti » à l’écriture très travaillée (Seul le silence, Vendetta). Les éditions Sonatine s’apprêtent à publier (le 7 octobre) Les Anonymes, titre qui vient de remporter, en Grande-Bretagne, le prix du meilleur livre policier de l’année. Rappelons que le parcours d’Ellory ressemble à une leçon de courage pour apprenti romancier, puisque, avant d’être internationalement célébré, le romancier a écrit et envoyé pas moins de vingt-deux manuscrits, tous refusés!

ALEX MAJOLI/MAGNUM

Jean Genet, bientôt 100 ans

Andrew Wylie : son « Odyssey » court-circuite les éditeurs.

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dans l’édition

Septembre 2010 *%% Le Magazine Littéraire

ULF ANDERSEN

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st-ce une préfiguration de ce qui attend l’édition française ou une évolution propre à son homologue américaine ? Aux États-Unis, où le marché du livre numérique compte trois ans d’avance, le célèbre agent d’écrivains Andrew Wylie vient de donner corps à ce qui n’était jusqu’alors qu’un cauchemar pour professionnels du livre : l’édition sans éditeurs. Il a en effet lancé, en partenariat avec Amazon, une collection de livres intitulée « Odyssey ». Celle-ci proposera des textes publiés par ses protégés – il est l’agent entre autres de Salman Rushdie, de Philip Roth ou de Martin Amis. Il s’agira de versions numériques de textes parus en librairie en un temps où il n’était pas encore question de droits numériques dans les contrats. Ces textes ne seront disponibles que sur le site Amazon. Court-circuitées, les maisons d’édition ont condamné cette initiative. Deux des plus importantes, Random House et Macmillan, ont même rompu toutes les négociations en cours portant sur les auteurs représentés par l’agent et étudient les suites judiciaires à donner à cette affaire. Sans illusion : en 2001, Random House avait attaqué en justice l’éditeur numérique Rosetta, qui avait publié plusieurs de ses auteurs sans autorisation. Or le tribunal avait donné raison à Rosetta. La réaction la plus intéressante est venue des auteurs. « Les éditeurs sont largement responsables de ce qui leur arrive », a affirmé la Guilde des écrivains. Celle-ci estime que les droits d’auteur pratiqués par Odyssey représentent « 60 % à 63 % du prix de vente ». Un chiffre supérieur aux 25 % devenus la règle dans les contrats d’édition numérique américains. En France, les droits d’auteur, en matière d’édition numérique, se négocient autour de 20 %, à quelques notables exceptions près. Est-ce à dire qu’un acteur du livre français suivra bientôt la piste d’Andrew Wylie ? Selon Antoine Gallimard, interrogé par Livres Hebdo, c’est une « possibilité sérieuse ». Une loi sur le prix unique du livre numérique doit être présentée devant l’Assemblée ce mois-ci. Elle devrait empêcher les ventes à bas tarifs telles qu’elles sont pratiquées aux États-Unis par Amazon, mais ne concernerait que les livres numériques homothétiques (semblables aux exemplaires imprimés). Il suffirait d’inclure des liens vers de la musique ou des images pour la contourner. Alexis Brocas

Michel Houellebecq en 1998, par Ulf Andersen. E=DID

Clichés littéraires Voilà quarante ans, le célèbre photographe norvégien Ulf Andersen tirait son premier portrait d’écrivain, en immortalisant Michel Butor. Les éditions Anabet publient le 29 octobre un volume reprenant plus de cent de ses photographies d’écrivains, parmi lesquels Rushdie, Camus, Sagan, Beckett ou Houellebecq. Les textes seront signés Pierre Jourde. « Un critique qui s’expose en tant qu’auteur, qui travaille sur l’effet produit par les livres, et connaissant bien cette période, qui coïncide avec son parcours d’écrivain », explique David D’Équainville, cofondateur des éditions Anabet. À l’occasion de la sortie de cet ouvrage, celles-ci organisent un concours de questions portant sur ces quatre décennies littéraires. Pour s’inscrire, il suffit d’écrire à cette adresse : rentreelitteraire@anabet.com.


CritiqueÀ &ICTION

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Après 1968, les années initiatiques Qu’as-tu fait de tes frères ? Claude Arnaud, Grasset, 370 p., 19 €. Par Benoît Duteurtre

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Le paradis du libre échangisme Mai 68 et ses suites révolutionnaires ont nourri une littérature générationnelle souvent autosatisfaite. L’une des forces du récit de Claude Arnaud est de raconter cette époque à travers les yeux d’un enfant, puis d’un adolescent qui n’a rien à justifier comme acteur des événements, mais qui se laisse emporter, émerveiller, instrumentaliser, abuser. Dans une succession de chaExtrait pitres bien rythmés, le jeune « Arnulf » devient d’abord militant « gauchiste ; puis il rejoint l’entoune grève reconductible est rage de Félix Guattari, chantre de votée par les classes de seconde la libération sexuelle, et vit à 16 ans et de première ; je suis parmi les toutes les folies d’une époque quelques élèves de quatrième qui éprise de politique, d’expériences envahissent avec eux le bouleradicales et d’utopie. Il observe vard Murat, en direction du lycée aussi ses aînés, protagonistes de La Fontaine. Je m’entends exiger cette révolution des mœurs : ceux la démission des ministres de qui élargissent d’abord son horizon l’Éducation et de l’Intérieur dont mais qui lui laisseront, à 20 ans, je connaissais à peine le nom la l’impression d’entrer dans la vie veille – ils s’appellent Peyrefitte avec la gueule de bois. et Fouchet, je les hais, ils ont l’air Claude Arnaud, que l’on connaît vieux et suffisants. » pour sa biographie de Cocteau et Qu’as-tu fait de tes frères ? pour son remarquable Qui dit je Claude Arnaud en nous ? (prix Femina de l’essai), revient à la question qui hantait

CRÉDIT CRÉD CRÉ C CR RÉD RÉ R ÉDIT É T

e « 35 » est une barre d’immeubles de la porte de Saint-Cloud. Au début des années 1960, cette modeste portion du 16 e arrondissement était peuplée d’agents administratifs comme on en voyait dans la France des Trente Glorieuses. Les enfants y ressentaient l’ennui d’un pays tourné vers l’ordre et vers le travail. Troisième de la famille, après deux aînés brillants et spirituels, le petit Claude Arnaud voit soudain cette machine se dérégler à la faveur des grèves de Mai 68. Les cheveux bouclés, âgé de seulement 12 ans, il part à pied vers le centre de Paris où des jeunes gens et des adultes débattent dans la confusion. Des images étranges (les étudiants à l’Odéon, affublés des costumes du théâtre) ; un homme qui le suit avec insistance ; mais surtout, au bout du compte, le formidable désir d’échapper à une vie programmée d’avance.

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Claude Arnaud, entre euphorie et gueule de bois.

ses précédents livres : celle de notre identité, si fragile. Il le fait ici sur un mode plus intime, en mêlant le tableau d’une époque à l’histoire de ses propres transfigurations. Il montre aussi comment l’air du temps accélère la décomposition de sa famille, après la mort prématurée de sa mère : parce que ses frères abandonnent leurs études sous la pression politique ; parce que leur père fait soudain figure de coupable social et générationnel, sous le jugement implacable de ses jeunes gardes rouges. Les jolis souvenirs de vacances en Corse, au début du livre, renforcent, par Le Magazine LittéraireÀ *%%Septembre 2010


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JEAN-LUC BERTINI

contraste, le sentiment d’une destruction aveugle mêlée aux ivresses adolescentes. Au centre du livre, Claude Arnaud rejoint les maos de la Gauche prolétarienne et leur gourou, Pierre Victor. « Aussi brillant à l’oral que lourd à l’écrit », le futur Benny Lévy manipule sa cour de jeunes militants. Quelques-uns croient la partie gagnée parce que « Radio Tirana nous soutient ». Arnulf, lui, glisse rapidement d’un cercle à l’autre pour fréquenter des psychanalystes, coucher avec des hommes et avec des femmes, devenir l’amant d’un travesti, dans une société où chacun doit prendre son plaisir sans appropr iation bourgeoise de son conjoint ! La drogue est omniprésente ; et là encore Claude Arnaud restitue tout à la fois le sentiment de plaisir, de découverte, conjugué à celui de l’errance et du gaspillage. Comme s’il voulait rappeler que toute expérience nous construit, et que cette France des années 1970, dans son urgence à tout balayer – et même avec ses idées idiotes –, reste un moment exceptionnel : « Le paradis du libre-échangisme. Toutes sortes de faunes s’y croisent, l’apartheid social et le tourisme mondialisé ne l’ont pas encore vidé ou stérilisé. » Les fameuses années 1980 verront s’effondrer les illusions lyriques ; elles en sont aussi le prolongement : on le sent à la fin du roman, quand le narrateur découvre la r ue Sainte-A nne où règne Fabrice Emaer, patron du Sept et du Palace. Le goût festif des nouvelles nuits parisiennes reste teinté de bohème hippie, de bouffées de drogues et d’ambiguïté sexuelle. C’est à ce moment, toutefois, qu’Arnulf redevient Claude Arnaud et décide de se mettre au travail : « Je n’avais peut-être pas d’essence mais j’allais tenter de m’assurer une existence... » Ainsi, le troisième de la famille, le moins fixé sur lui-même, s’en sort-il mieux que ses frères, largués en chemin, et dont la présence obsédante nourrit un livre personnel qu’on ne lâche pas jusqu’à la fin, tant il a le goût romanesque de la vérité. Septembre 2010À *%%Le Magazine Littéraire

Énard ottoman Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias Énard, éd. Actes Sud, 154 p., 17 €. Par Sébastien Lapaque

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près Zone, un roman de 500 pages qui fut l’un des événements de l’automne 2008, Mathias Énard poursuit sa route d’écrivain avec un livre de 150 pages : il étonnera ceux qui imaginaient qu’il allait continuer à explorer les carences, les violences et les amertumes de notre monde en miettes en appuyant généreusement sur le pédalier des grandes orgues. Un livre dense et serré après un livre ample et complexe, c’est une cadence déroutante. Elle fut naguère celle de Jacques Laurent, qui publia Le Petit Canard (150 p.) dans la foulée des Corps tranquilles (900 p.). Le propre de l’artiste est d’aller là où son cœur le porte – et surtout d’être là où on ne l’attend pas. Sur les pas de Michel-Ange, invité par le sultan Bajazet à édifier un pont sur la Corne d’Or au printemps 1506, c’est vers l’Orient que Mathias Énard laisse s’envoler son imagination dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants. Ce qui ne fait pas de son livre un roman historique. L’écrivain ne donne pas dans la reconstitution en costumes dont on connaît les périls depuis Salammbô. Dans ce roman déroutant, il ne raconte pas, il rêve. Ce qui ne manquera pas de troubler certains lecteurs. Abandonnant à d’autres les considérations scientifiques ou archéologiques, l’écrivain porte un regard ironique et distant sur le monde qu’il restitue. Voyez cette scène inaugurale, au moment où MichelAnge pose le pied sur un quai du port de Constantinople. « Évidemment, Istanbul était bien différente alors ; on l’appelait surtout Constantinople ; Sainte-Sophie trônait seule sans la Mosquée bleue, la rive orientale du Bosphore était désolée, le grand bazar n’était pas encore cette immense toile d’araignée où se perdent les touristes du monde entier pour qu’on les y dévore. L’Empire n’était plus romain et pas encore l’Empire, la ville balançait entre Ottomans, Grecs, Juifs et Latins. » Il n’y a pas que le style qui soit envoûtant dans le livre de Mathias Énard, ni cet art qu’il a de varier ses métaphores et de faire alterner les points de vue. Il y a aussi cette façon de brouiller la frontière entre le rêve et la réalité. Ce livre est parsemé de personnages réels et de personnages imaginés, de faits vrais et de faits inventés, de choses vues et de choses voulues. On peut dire que le romancier a plutôt l’imagination fertile. En 1506, Michelangelo Buonarroti s’est réellement brouillé avec Giuliano della Rovere, pape sous le nom Jules II, à la demande duquel il avait commencé à travailler au tombeau en marbre visible à Rome dans la basilique Saint-Pierre-aux-Liens. Vexé d’être traité comme un domestique et d’avoir été publiquement humilié, le sculpteur a fui vers Florence et a conçu le projet de trouver refuge du côté de la Sublime Porte. À la suite de Léonard de Vinci, il avait été invité à jeter un pont sur la Corne d’Or par le Grand Turc. Mais l’artiste italien a-t-il fait le voyage d’Orient rapporté dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ? Il aimait les garçons, c’est une histoire certaine. Mais a-t-il un jour succombé aux charmes d’un dénommé Mesihi ? A-t-il connu, à Constantinople, l’imbroglio amoureux et criminel que Mathias Énard met en scène de manière ensorcelante ? Le livre refermé, ces questions ne se posent À lire aussi plus. Qu’il porte son regard sur son Zone, Mathias Énard, temps ou sur une époque lointaine, l’écrivain n’est pas celui qui restitue le rééd. Actes Sud, « Babel », 528 p., 10,50 €. réel. C’est celui qui le crée.


DossierÀ

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De Mme de Lafayette

Les romanciè Dossier coordonné par Cécile Guilbert

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Si la romancière anglaise a fini par constituer Ce qui frappe néanmoins, c’est que, rebelles un archétype, rien de tel en ce qui concerne aux courants littéraires et aux mouvements sa consœur française dont l’« histoire » se théoriques, la plupart des grandes romanrévèle beaucoup plus ancienne et complexe. cières françaises du XXe siècle ont tracé (fémiEn effet, débute dès le XVIIe siècle une phase nisme aidant) leur sillon à l’écart, n’ont pas fait paradoxale où les femmes, pleinement asso- école et sont demeurées très hétérogènes les ciées à la vie de l’esprit dans la civilité mon- unes aux autres. Quoi de commun entre Mardaine de l’Ancien Régime, oscillent entre guerite Yourcenar et Françoise Sagan ? Louise autonomie littéraire et réserve. Or, si une de Vilmorin et Nathalie Sarraute ? Marguerite Mlle de Scudéry et une Mme de Lafayette Duras et Dominique Rolin ? Annie Ernaux et inaugurent bel et bien la grande saga du Céline Minard ? Si la psychanalyse, le structuroman français au féminin, rappelons qu’il ralisme ou la « déconstruction » derridienne n’est pas alors le plus prestigieux des genres ont déteint parfois sur les romans des plus littéraires et qu’il se bornera longtemps, sous « philosophes » d’entre elles (comme Hélène la forme de l’autobiographie déguisée et du Cixous ou Julia Kristeva), si le travail sur la roman épistolaire, à ne témoigner que de la langue se dissémine en une multitude de « fic« science du cœur » traditions expérimentales », tionnellement attribuée c’est encore « l’écriture de D’abord cantonnées aux femmes – fussentsoi », sur les brisées audaà une réductrice elles « de lettres ». Bénéficieuses d’une Violette « science du cœur », ciant de l’émancipation Leduc, qui alimente la elles témoignent prônée par la philosophie majorité des romans au XXe siècle d’une des Lumières, les plus pricontemporains féminins grande diversité, vilégiées d’entre elles parrétive à l’effet d’école. se déclinant en récits viennent toutefois à devedéguisés, autobiographies nir célèbres en leur temps, même si « la ou autofictions. Du coup, impossible de dresgloire » devient, selon le mot de Mme de Staël, ser un tableau exhaustif des romancières fran« le deuil éclatant du bonheur ». Encore rares çaises à l’œuvre aujourd’hui (beaucoup ont dans la seconde moitié du XIXe siècle (Aurore été laissées de côté, y compris les « francoDupin est obligée de prendre le pseudonyme phones »). Et qu’on nous pardonne d’avoir masculin de George Sand pour s’imposer), négligé les catégories spécifiques du roman les femmes se voulant romancières bénéfi- historique ou policier. cieront néanmoins de la voie ouverte par Guidés par des noms propres plus que par quelques individualités exceptionnelles de la l’exigence taxinomique, pariant sur leurs affiBelle Époque (comme Rachilde et Colette), nités, leur connaissance intime du « métier » dont les existences transgressives se d’écrire, nous avons fait le choix de confier confondent avec travestissement masculin ou majoritairement à des femmes écrivains (et saphisme – d’où scandales. La suite ? Éclec- pour moitié romancières) la responsabilité de tique et multiforme, à l’image des innom- rendre hommage à leurs aînées. En résulte brables déclinaisons d’un genre littéraire (auteurs masculins compris !) un dossier marfourre-tout occupant de plus en plus exclusi- qué du sceau de ces différentes subjectivités, vement le trône de la littérature et à l’intérieur aux tonalités contrastées. À l’image de tous ces singuliers destins enfin revisités. C. G. duquel les deux sexes s’imposent à égalité.

Les mains de Nathalie Sarraute (1983). Le Magazine Littéraire *%% Septembre 2010


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à Marie NDiaye

YVES DEJARDIN/OPALE

res françaises

Septembre 2010 *%% Le Magazine Littéraire

Les romancières françaises  

D’abord cantonnées à une réductrice « science du coeur », elles témoignent au XXe siècle d’une grande diversité, rétive à l’effet d’école.

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