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INÉDIT LA LITTÉRATURE FRANÇAISE PAR HENRY JAMES

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www.magazine-litteraire.com - Octobre 2010

LE PLAISIR

Épicure, Casanova, Barthes, Nabokov, Roth‌ Principes pour une vie heureuse

DOCUMENTS ANAĂ?S NIN, SES JOURNAUX DE JEUNESSE RELUS PAR WENDY GUERRA T 02049 - 501 - F: 6,00 E

PHILOSOPHIE Demain, tous pragmatiques ? ENTRETIEN AVEC EDNA O’BRIEN  L’Irlande a vÊcu dans le mensonge 


Éditorial

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Rédaction Directeur de la rédaction Joseph Macé-Scaron (13 85) jmacescaron@yahoo.fr Rédacteur en chef François Aubel (10 70) faubel@magazine-litteraire.com Rédactrice en chef adjointe Minh Tran Huy (13 86) minh@magazine-litteraire.com Rédacteur en chef adjoint Hervé Aubron (13 87) haubron@magazine-litteraire.com Conception couverture A noir Conception maquette Blandine Perrois Directrice artistique Blandine Perrois (13 89) blandine@magazine-litteraire.com Responsable photo Michel Bénichou (13 90) mbenichou@magazine-litteraire.com SR/éditrice web Enrica Sartori (13 95) enrica@magazine-litteraire.com Correctrice Valérie Cabridens (13 88) vcabridens@magazine-litteraire.com Fabrication Christophe Perrusson (13 78) Directrice administrative et financière Dounia Ammor (13 73) Directrice commerciale et marketing Virginie Marliac (54 49) Marketing direct Gestion : Isabelle Parez (13 60) iparez@magazine-litteraire.com Promotion : Anne Alloueteau (54 50) Vente et promotion Directrice : Évelyne Miont (13 80) diffusion@magazine-litteraire.com Ventes messageries VIP Diffusion Presse Contact : Frédéric Vinot (N° Vert : 08 00 51 49 74) Diffusion librairies Difpop : 01 40 24 21 31 Publicité Directrice commerciale Publicité et Développement Caroline Nourry (13 96) Directeur commercial adjoint Jacques Balducci (12 12) jbalducci@sophiapublications.fr Publicité littéraire Marie Amiel - responsable de clientèle (12 11) mamiel@sophiapublications.fr Publicité culturelle Françoise Hullot - responsable de clientèle (12 13) fhullot@sophiapublications.fr Service comptabilité Nathalie Puech-Robert (12 89) npuech-robert@sophiapublications.fr Impression Imprimerie G. Canale, via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie. Commission paritaire n° 0410 K 79505. ISSN- : 0024-9807 Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. Copyright © Magazine Littéraire Le Magazine Littéraire est publié par Sophia Publications, Société anonyme au capital de 115 500 euros. Président-directeur général et directeur de la publication Philippe Clerget Dépôt légal : à parution

Les grands lecteurs Par Joseph Macé-Scaron

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Rinaldi fait resurgir tous e nos jours ce n’est pas l’absence de ces écrivains passés de Grands Écrivains (dont Dominique l’anonymat à l’oubli, comme Noguez a dressé, jadis, un portrait Augiéras, moine de Pigalle acide) qui m’inquiète, c’est la dispaet gigolo de l’Athos, ou rition recherchée, voulue, je dirais Germain Nouveau, parpresque planifiée du Grand Lecteur. Qu’est-ce qu’un venu à se glisser dans le grand lecteur ? Sans doute une personne pour qui boîtier de La Pléiade le livre n’est pas un ornement de table basse ou le comme il était parvenu, Goncourt offert pour les fêtes à la belle famille parce jadis, à se glisser entre Verque l’on a épuisé toutes les idées de cadeaux. Mais laine et Rimbaud. Mais il a il faut bien dépasser cette définition étriLa littérature également le goût des fiquée. Le grand lecteur ne se limite pas expérimentale des gures imposantes comme au nombre d’ouvrages ouverts. D’ailannées 1970, celle de la sage Liselotte leurs, le livre ne se donne pas si on le et ses Pinocchio qui von der Pfalz, dite la Palaparcourt. Le grand lecteur est celui qui tine, femme dont les bras sait « s’abandonner totalement à lui, ne devinrent jamais ressemblaient à des gigots esprit comme corps, esprit plongeant des personnages mais dont l’esprit était si dans les pages comme la tête ». de roman, indispose délicat et subtil qu’elle s’acJ’emprunte cette définition à l’essai de Angelo Rinaldi commodait de cette cour Charles Dantzig, Pourquoi lire ? &, qui au plus haut point. de Versailles peuplée d’hyssoutient, avec talent, que la lecture est « sœur de la littérature ». Encore une fois, cette ques- tériques. Pour autant, les puissants le font bâiller tion grave est traitée avec l’humour nécessaire. La quand il ne les cloue pas au pilori. Son exécution de lecture y est abordée dans tous ses éclats, et l’on Napoléon aurait ravi le duc d’Enghien. pense souvent – ce qui n’est pas un mince complih oui, Rinaldi a le sens de la formule. Parlement – à un autre essai, celui d’Italo Calvino : Pourt-il de Marcel Aymé ? Il évoque « le coup de quoi lire les classiques. Le livre de Dantzig est un sabot flanqué aux lettres françaises par La essai salubre émaillé de superbes phrases : « Tout Jument verte ». De l’auteur de Bouvard et Pécuécrivain célèbre depuis longtemps est pareil à un chet ? « Finalement, chez Flaubert comme dans le lièvre qui dort dans un pâté. Une croûte d’apprécia- rôti, tout est bon, même l’entame. » Et le lecteur se tion le recouvre que le lecteur doit casser. » surprend à battre des mains et à s’exclamer : il y a un grand lecteur qui aime débusquer « Encore ! Encore ! » le gibier emprisonné dans sa croûte, c’est La littérature expérimentale des années 1970 et ses bien Angelo Rinaldi. L’écrivain et académi- Pinocchio qui ne devinrent jamais des personnages cien vient de publier Dans un état critique ', cent de roman l’indispose au plus haut point. Mais il vingt chroniques parues dans Le Nouvel Observa- n’aime pas davantage la grosse fresque sudaméricaine, aujourd’hui remplacée par le lourd pavé teur entre 1998 et 2003. Entrer chez Rinaldi (puisque – au fond – il s’agit anglo-saxon où les rebondissements sont de nature bien de cela), c’est se souvenir de ce que l’on éprou- à conforter les naïfs et les paresseux dans l’illusion vait enfant en pénétrant dans le cabinet d’un méde- que c’est cela le roman : des événements en cascin de campagne. De la crainte et beaucoup de cade, une bousculade de personnages devant le curiosité. L’odeur des escaliers cirés se mêlant à celle portillon. j.macescaron@yahoo.fr des hortensias dont les feuilles froissées sentent & Pourquoi lire ?, Charles Dantzig, éd. Grasset, 250 p., 19 ö. l’orange. Un médecin de campagne qui avec assu- ' Dans un état critique, Angelo Rinaldi, rance savait diagnostiquer l’appendicite qu’aucun éd. Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 408 p., 20 ö. grand ponte parisien n’avait su déceler. HANNAH/OPALE

Édité par Sophia Publications 74, avenue du Maine, 75014 Paris. Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94 Courriel : courrier@magazine-litteraire.com Internet : www.magazine-litteraire.com Service abonnements Le Magazine Littéraire, Service abonnements 22, rue René-Boulanger, 75472 Paris Cedex 10 Tél. - France : 01 55 56 71 25 Tél. - Étranger : 00 33 1 55 56 71 25 Courriel : abo.maglitteraire@groupe-gli.com Tarifs France 2010 : 1 an, 11 numéros, 58 €. Achat de revues et d’écrins : 02 38 33 42 87 U. E. et autres pays, nous contacter. Pour joindre directement par téléphone votre correspondant, composez le 01 44 10, suivi des quatre chiffres placés après son nom.

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Sommaire 54

Critique : Indignation, de Philip Roth

Sur www.magazine-litteraire.com

Le cercle critique 8]VfjZbd^h! YZhXg^i^fjZh^c‚Y^iZh ZmXajh^kZbZci VXXZhh^WaZhZca^\cZ#

Archives ;dXjhhjgaÉZmedh^i^dc >gƒcZC‚b^gdkh`n!Vj B‚bdg^VaYZaVH]dV]#

Dossier : en savoir plus 9dXjbZcik^Y‚d/ 6cV‰hC^c^ciZgk^Zl‚Z eVg?ZVc8]Vadc Zi7ZgcVgYE^kdi Zc&.,)#

Anniversaire EVgji^dch!XdaadfjZh½ IdjiZhaZhVXijVa^i‚h YjXZciZcV^gZ<ZcZi#

Ce numéro comporte 5 encarts : 1 encart abonnement sur les exemplaires kiosque, 1 encart Edigroup sur exemplaires kiosque en Suisse et Belgique, 1 encart Beaux Arts, 1 encart Trésors des musées du monde, 1 encart Britannica sur une sélection d’abonnés.

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À la veille du centenaire de la naissance de Jean Genet, d’éclairantes lettres inédites.

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Dossier : Le plaisir

Grand entretien avec Edna O’Brien

L’actualité

Le dossier

 (  +  -  &%

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L’éditorial de Joseph Macé-Scaron Contributeurs Courrier Enquête Philosophie : demain, tous pragmatiques ?  &+ La vie des lettres Édition, festivals, spectacles… Les rendez-vous du mois Le cahier critique Fiction  ') Jean Echenoz, Des éclairs  '+ Thomas Heams-Ogus,

Cent seize Chinois et quelques  '- Alice Ferney, Passé sous silence  '. Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont  (% Vassilis Alexakis, Le Premier Mot  (' Jean-Marie Blas de Roblès, La Montagne de minuit  () Philip Roth, Indignation  (+ Thomas Pynchon, Vice caché  (- Gonçalo M. Tavares, Apprendre à prier à l’ère de la technique  )% Don DeLillo, Point Oméga  )& Javier Cercas, Anatomie d’un instant Poésie  )' Pétrarque, Chansonnier Non-fiction  )) Yves Citton, L’Avenir des humanités  )* Jürgen Leonhardt, La Grande Histoire du latin  )+ Douwe Draaisma, Une histoire de la mémoire  )- Maurice Merleau-Ponty, Œuvres  *% Bengt Jangfeldt, Une biographie de Vladimir Maïakovski  *' Jean Vallier, C’était Marguerite Duras

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Le plaisir dossier coordonné par Maxime Rovere Épicure, par Pierre-Marie Morel Les épicurismes, par Daniel Delattre Ovide, par Danièle Robert Marie de France et Le Roman de la rose, par Michèle Gally Rabelais, les mots et la chose, par Romain Menini Racine, les joies de la tragédie, par Jean-Philippe Grosperrin Marguerite de Navarre, par Nicole Cazauran Jean de La Fontaine et Charles Perrault, par Marc Escola Spinoza, par Maxime Rovere L’Arétin et Casanova, tentations de Venise, par Marie Viallon L’Harmonie des plaisirs selon Alain Corbin, par Anne Vincent-Buffault La psychanalyse, au-delà du principe de plaisir, entretien avec J.-D. Nasio Vladimir Nabokov, par Cécile Guilbert Anaïs Nin, par Béatrice Commengé La petite mort de Barthes, par Laurent Nunez Philip Roth, par Nathalie Crom Pascal Quignard, par Laurent Nunez

Le magazine des écrivains  .% Grand entretien avec Edna O’Brien :

« On est écrivain avant même de parler »  .+ Avant-première Henry James  %% & &%' &%* &%+

face à ses confrères français Archétype Personne, par Laurent Nunez Admiration Anaïs Nin, par Wendy Guerra Extraits Journaux de jeunesse d’Anaïs Nin Le dernier mot, par Alain Rey

En couverture : Gabrielle d’Estrées et sa sœur la duchesse de Villars (détail), École française, vers 1594 (RMN/R.-G. Ojeda). © ADAGP-Paris-2010 pour les œuvres de ses membres reproduites à l'intérieur de ce numéro.

Abonnez-vous page 99

Prochain numéro en vente le 21 octobre 2010

PARRY/GALLIMARD – CRAMPTON/WRITER PICTURES/LEEMAGE – L. RICCIARINI/LEEMAGE – E. MCCABE/CAMERAPRESS/GAMMA

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n° 501


Événement À %NQUÐTE

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Demain, tous pragmatiques ? Pour cette lignée philosophique, les idées ne sont pas préexistantes et universelles. Elles sont toujours à faire, à refaire et à évaluer, selon leurs effets. Longtemps méprisé en Europe, le pragmatisme s’impose aujourd’hui avec force. Par Patrice Bollon

THE GRANGER COLLECTION/RUE DES ARCHIVES

ILLUSTRATION MARC GUERRA

P

ublication progressive des Œuvres en dix Dans une très bonne synthèse parue il y a peu, Jeanvolumes – dont trois déjà parus & – du Pierre Cometti (lire entretien p. 14-15) ose même à ce philosophe, logicien, mathématicien, propos l’expression de « non-réception - ». homme de science, sémioticien et méta- Parce que, dans un souci de diffusion du nouveau couphysicien américain Charles Sanders rant, William James a pu résumer, un peu à l’emportePierce (1839-1914), l’« inventeur » du pragmatisme et le pièce (quoique de façon assez juste mais partielle), la créateur du terme ; regain d’intérêt pour les écrits et thèse centrale du pragmatisme comme définissant la la figure de William James (1842-1910), le frère aîné du vérité d’une idée ou d’une théorie par l’« utilité » grand Henry et l’auteur du Pragmatisme ', avec la qu’elle a pour nous, par le fait qu’elle « réussit », on a traduction tardive de son « testament philosophique », vite classé le pragmatisme, pour reprendre un jugeles Essais d’empirisme radical (, et la multiplication ment de Bertrand Russell, comme une sorte d’« expresde monographies et autres biographies intellectuelles sion philosophique de l’esprit du commerce américain » – soit quelque chose sur lui ) ; réimpression en avoisinant l’acception vulgaire du « poche » de deux ouvrages, parmi terme, faite de réalisme à courte ses plus importants, de John vue, de calcul, sinon d’opportuDewey (1859-1952), le philosophe nisme, voire de compromission. le plus influent de la scène intellecHeidegger, lui, y voyait, dans son tuelle américaine de l’entre-deuxjargon inimitable, rien moins que guerres, tenant d’une conception « l’interprétation américaine de « instrumentaliste » de la connaisl’américanisme . ». C’en est au sance, sur la politique, Le Public et ses problèmes, et l’esthétique, L’Art point que, devant toutes ces comme expérience *, etc. : à méprises, Charles S. Pierce proposa, un temps, de remplacer le considérer l’actualité éditoriale, terme par celui de « pragmatiquelque chose est manifestement cisme » – un vocable suffisamen train de se passer en France ment laid, expliqua-t-il avec depuis cinq ou six ans autour de Pour Charles S. Pierce cette constellation de pensée, (1839-1914), l’inventeur humour, pour mettre le pragmatisme « à l’abri des kidnappeurs » venue à la fin du XIXe siècle et au du mot pragmatisme, et autres détourneurs de sens ! début du XXe des États-Unis, qu’on la signification d’une Cette requalification aurait-elle a regroupée sous le terme global conception se confond changé le cours des choses ? Rien de « pragmatisme ». avec l’ensemble de moins sûr. D’une part, parce des conséquences que, au moment de son élaboraBergson enthousiaste pratiques que tion, le pragmatisme était une On parlerait volontiers de résurl’on peut tirer d’elle. école ou une attitude de pensée, rection, si le pragmatisme avait eu chez nous une « première vie ». En dépit de l’accueil sinon encore floue, du moins faisant coexister, sur cerenthousiaste de Bergson, la personnalité dominante tains enjeux centraux, des partis pris divergents. Charde la pensée française des années 1900-1930, de l’in- les S. Pierce croyait ainsi en l’existence d’une réalité térêt manifesté par Durkheim ou Georges Sorel + et extérieure à ce que nous pouvons en penser : c’était, de quelques études pénétrantes de grands lettrés ,, comme l’on dit, un « réaliste » ; William James était à l’histoire du pragmatisme en France a plutôt été, cet égard plus « flottant ». Si le pragmatisme a gagné, jusqu’à présent, celle des contresens qu’il a suscités. en un siècle, en cohérence, il reste d’ailleurs en partie

& Œuvres I (Pragmatisme

et pragmaticisme), II (Pragmatisme et sciences normatives) et III (Écrits logiques), Charles S. Pierce, sous la direction de Claudine Tiercelin et Pierre Thibaud, éd. du Cerf, 2002, 2003 et 2006. ' Le Pragmatisme, William James (1907), traduit par Nathalie Ferron, éd. Champs-Flammarion, 2007. ( Essais d’empirisme radical, William James (1912), traduit de l’anglais par Guillaume Garreta et Mathias Girel, éd. Agone, 2005, rééd. Champs-Flammarion, 2007. Cf. aussi la série des réimpressions de William James aux Empêcheurs de penser en rond : Précis de psychologie, 2003, La Volonté de croire, 2005, Philosophie de l’expérience. Un univers pluraliste, 2007, etc. ) Cf. William James. Empirisme et pragmatisme, David Lapoujade, éd. Les Empêcheurs de penser en rond, 2007

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(PUF, 1997), William James. L’Attitude empiriste, Stéphane Madelrieux, éd. PUF, 2009, et William James, Michel Meulders, éd. Hermann, 2010. * Éd. Folio Essais, 2010. + Cf. Pragmatisme et sociologie, Émile Durkheim (1913-1914), éd. Vrin, 1955, et De l’utilité du pragmatisme, Georges Sorel, éd. Marcel Rivière, 1921. , Cf. Les Philosophies pluralistes d’Angleterre et d’Amérique, Jean Wahl (1920), éd. Les Empêcheurs de penser en rond, 2005. - Qu’est-ce que le pragmatisme ?, JeanPierre Cometti, éd. Folio Essais Inédit, 2010. . « L’époque des “conceptions du monde” » (1938), dans Chemins qui ne mènent nulle part, Heidegger, éd. Gallimard, « Tel », 1986. &% « Comment rendre nos idées claires », dans Œuvres I, Charles S. Pierce, op. cit.

hétérogène – ce qui fait paradoxalement une part de son intérêt. Tout autre qu’une doctrine, définissant une orthodoxie, c’est en effet une « méthode ». C’est même ainsi que Pierce l’a définie à l’origine : en posant que la signification d’une conception se confond avec l’ensemble des conséquences pratiques qu’on peut tirer d’elle, il avait pour objectif d’aider à « rendre nos idées claires » – titre de l’essai « fondateur » du pragmatisme, paru en 1878 &% – en nous épargnant les visions obscures de la métaphysique.

Un faux procès en relativisme La vraie raison de la difficulté du pragmatisme à s’implanter en France – et plus généralement en Europe, quoiqu’il y eût une branche italienne florissante – vint d’ailleurs : de l’intensité de la rupture qu’il opérait avec certaines de nos habitudes de pensée les plus profondément ancrées en nous. Le philosophe des sciences Bruno Latour, un des rares en France à s’en revendiquer, parle, pour cette raison, d’une « autre tradition philosophique » ou d’une « autre métaphysique », si étrangère à la nôtre que, quand il en parle dans ses cours, il voit, dit-il, les yeux de ses étudiants « s’écarquiller ». Pour comprendre ce renversement, il faut revenir à la notion pragmatique de la vérité, développée par William James. Alors que, pour Platon et toute la tradition « rationaliste » qu’il a engendrée, la vérité d’une

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chose est vue comme un attribut de cette chose, une « essence », qui préexiste à sa « découverte » et existerait sans elle, James la concevait comme le fruit d’un processus lié à l’intérêt que nous tirons de ses conséquences. Pour lui, la vérité n’est pas « faite », elle est à faire, elle « se fait » petit à petit ; et c’est dans la mesure où elle nous aide à vivre et à agir qu’elle devient « vérité ». Où l’on entrevoit l’une des sources intellectuelles majeures du pragmatisme, le darwinisme, avec son idée de l’adaptation des organismes vivants à leur environnement et de la sélection des mieux adaptés à cette fin. Pierce disait de la pensée qu’elle était là pour établir les croyances qui nous permettent d’agir. Elle naît et finit donc aussi avec le doute. James étendit en quelque sorte cette remarque à la vérité. Selon lui, la vérité est historique – paradoxalement, Hegel fut aussi une des sources d’inspiration du pragmatisme – et transitoire. Ce n’est pas que James niait l’existence possible d’une vérité définitive, atemporelle, qu’on puisse établir à la longue. Il avait résolu de ne pas poser ce type de question. L’accusation, souvent faite à son égard, de « relativisme », tombe donc largement à plat. En un sens, si l’on peut dire que le pragmatisme est anti-platonicien, il est peut-être plus encore a-platonicien : il entend rompre (et c’est en cela qu’il est effectivement « pratique » – le terme, rappelons-le, vient du grec pragma, qui signifie « action ») avec toute une série de questions, dont il considère


La vie des lettresÀ

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anniversaire Jean Genet : l’amour

d’une mère resté lettre morte

COLL. PARTICULIÈRE

L’écrivain s’est longtemps interrogé sur ses origines. Alors que l’on s’apprête à célébrer le centenaire de sa naissance, en décembre prochain, quatre lettres inédites de sa mère percent le secret de ses origines.

Jean Genet enfant, vers 1912, entre ses parents nourriciers, les Régnier, menuisiers dans le Morvan.

À

l’automne, une déferlante de publications de Jean Genet, de livres sur son œuvre, de représentations théâtrales et de colloques en France et au Maroc (où il fut enterré) célébrera le centenaire de sa naissance (le 19 décembre 1910, à Paris). Au milieu de ce foisonnement, surgissent quatre lettres inédites de sa mère, Camille Genet, écrites entre 1911 et 1913, qui fournissent enfin des réponses à trois questions cruciales : les causes de l’abandon qui marquera tant l’écrivain, la confirmation de l’existence jusqu’ici supposée du

petit frère, Frédéric Genet, et l’intention, restée lettre morte, de récupérer ses deux enfants par une mère à bout de souffle. Ces missives au style soigné, dont nous publions en avant-première une transcription de la plus poignante (lire ci-contre), ont été retrouvées dans le dossier de pupille de l’écrivain conservé dans les archives de l’Assistance publique de la Seine. Il était inaccessible en 1988 quand Albert Dichy (spécialiste de l’œuvre de Genet) et Pascal Fouché (historien, éditeur des correspondances de Proust et de Céline avec Gaston Gallimard) publièrent Jean

« Il y a une chose que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi ma mère m’a abandonné. » Genet. Essai de chronologie 1910-1944. Ces lettres sont reproduites dans une nouvelle édition de l’ouvrage à paraître le 7 octobre, qui comprend d’autres documents inédits sur cette période que Genet disait être « la plus obscure de sa vie », de sa naissance à sa dernière sortie de prison en 1944. Notamment une

reproduction de l’expertise psychiatrique menée par un médecin militaire auquel Genet donna le premier récit de son enfance. Intitulé Jean Genet matricule 192.102. Chronique des années 1910-1944, ce texte corrige les approximations de la légende diffusée par le Saint Genet de Sartre. Il dévoile aussi les circonstances de la rédaction et de la publication des premiers écrits de Genet en pleine occupation allemande, sous le manteau et entre divers séjours en prison. Le roman des origines est passé au tamis des archives écrites et des souvenirs de ses camarades Le Magazine LittéraireÀ *%&Octobre 2010


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édition 8:CI:C6>G:

d’enfance du Morvan recueillis par les deux auteurs. Un filtre nécessaire pour saisir la trajectoire de l’écrivain. La mère de Jean Genet, Camille Gabrielle Genet, accoucha dans la solitude et donna son fils à une nourrice quelques jours après sa naissance. De son vivant, il ne vit ni photographie ni lettre de sa mère. Il ne sut rien de cette « ouvrière-lingère » sans ressources, ni de ce père (Frédéric Blanc, né en Bretagne, la quarantaine, on n’en sait pas plus), et moins encore de ce frère cadet (ou demi-frère ?) qui, comme l’indique la lettre que nous publions ici, fut également confié à l’Assistance publique. Tous furent pour lui des fantômes. L’année 1911, dans le livre de Pascal Fouché et Albert Dichy, apparaît ainsi marquée du sceau officiel de l’abandon, ce matricule 192.102. « Nourrice impayée.

PARRY/GALLIMARD

Jean Anouilh peu célébré

L’auteur de Journal du voleur, en mars 1951.

Mère disparue. » Genet est envoyé dans le Morvan, où il vivra une « enfance dorée » auprès de ses parents nourriciers, Eugénie et Charles Régnier. Puis, en 1913, Camille, « absolument seule et

86GI:"A:IIG:9:86B>AA:<:C:I Zk)&`k_d'/')WkZ_h[Yj[khZ[bÊ7ii_ijWdY[fkXb_gk[

Monsieur, Depuis longtemps je suis tourmentée au sujet de mon fils Frédéric Genet né le 1er mars 1913 et que j’ai été dans l’obligation absolue de vous abandonner le 26 avril. Je l’ai su bien malade et je voudrais savoir de ses nouvelles. J’ai eu un autre fils aussi nommé Jean né à Paris le 19 décembre 1910 et que j’ai dû vous confier. Je comptais pouvoir le reprendre lorsque l’autre petit est venu et étant absolument seule et pouvant à peine me suffire à moi-même j’ai dû les abandonner et cela est pour moi une souffrance continuelle et un remords qui me ronge mais que faire ? Je ne vous donne pas mon adresse car la dernière fois on est venu faire une enquête dans la petite pension où j’habitais en en faisant connaître le motif et j’ai dû quitter cette maison car depuis la vie n’y était plus possible et une nouvelle enquête faite à mon domicile ou à mon atelier serait absolument désastreuse pour moi. J’espère Monsieur que vous comprendrez et pardonnerez cette réserve et ne me refuserez pas ce que je vous demande si instamment des nouvelles de mes 2 petits enfants. Je ne perd [sic] pas courage et j’espère toujours des jours meilleurs qui ne viendront peut-être jamais. Recevez Monsieur avec tous mes remerciements mes respectueuses salutations. Camille Genet Poste Restante Bureau 5 Octobre 2010À *%&Le Magazine Littéraire

pouvant à peine [se] suffire à [elle-même] », cherche à obtenir des nouvelles de ses enfants. Elle meurt à 30 ans, en 1919, emportée par l’épidémie de grippe espagnole. « Il y a une chose que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi ma mère m’a abandonné », confiera Genet à sa marraine, Lucie Wirtz. Avant de se raviser : alors qu’il eut la possibilité de consulter confidentiellement son dossier au début des années 1970, l’écrivain déchira devant témoin la lettre sésame. « Trop tard », lâcha-t-il. Aujourd’hui nous en savons probablement plus que Jean Genet sur celle qui « fut la mère la plus chérie » (Journal du voleur). Olivier Cariguel

À lire

Jean Genet matricule 192.102. Chronique des années 1910-1944, Albert Dichy et Pascal Fouché, éd. Gallimard, « Les Cahiers de La NRF », 456 p., prix non fixé. (En vente le 7 octobre.) Le Magazine Littéraire consacrera son dossier de décembre à Jean Genet (n° 503, en vente le 25 novembre).

Toutes les actualités du centenaire Genet sur www.magazine-litteraire.com.

L’écrivain serait-il esthétiquement incorrect? Le centenaire de sa naissance, en juin dernier, est en tout cas passé totalement inaperçu. Certes, Colombe, joué par Anny Duperey et Sara Giraudeau la saison dernière, part en tournée. Certes, le dramaturge a les honneurs de l’université Paris-Est-Créteil-Marnela-Vallée, les 14 et 15 octobre, avec un colloque « Jean Anouilh artisan du théâtre : savoir-faire et faire savoir ». Mais ces initiatives semblent bien isolées et ce silence relatif apparaît difficilement compréhensible au regard de l’entrée, en 2007, du dramaturge en Pléiade. D#8# G:IG69J8I>DC

Lawrence retrouve ses plumes Après les éditions Le Bruit du temps, qui ont publié en mai dernier une nouvelle traduction de ses Croquis étrusques, la collection « Bouquins » a fait retraduire le grand roman mexicain de D. H. Lawrence, Le Serpent à plumes dans son intégralité. Ce roman, l’avantdernier de l’auteur, n’était jusqu’ici disponible en France qu’en version tronquée. Signée Philippe Mikriammos, cette nouvelle traduction paraîtra en janvier 2011, dans un volume intitulé Le Serpent à plumes et autres œuvres mexicaines. >Cw9>IH

Pascal Garnier, toujours présent Le Grand Loin n’était pas le dernier livre du romancier Pascal Garnier. Les éditions Zulma détiennent trois inédits de l’auteur disparu le 5 mars dernier : un roman, Cartons, un triptyque de nouvelles et un livre jeunesse. Tous paraîtront en 2012. Les amateurs de cet univers désespéré pourront patienter en se plongeant dans la revue Brèves, qui lui consacre son numéro 93. Par ailleurs, les adaptations télévisuelles de deux de ses textes, Comment va la douleur? et Lune captive dans un œil mort, sont en préparation.


CritiqueÀ &ICTION

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Echenoz, du tonnerre Des éclairs, Jean Echenoz, éd. de Minuit, 176 p., 14,50 €. Par Jean-Baptiste Harang

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e livre raconte la vie de Gregor et ne dit que son prénom, un inventeur génial qui a tout découvert et s’est fait détrousser de ses idées mal protégées par des brevets trop élémentaires pour notre monde sans moralité, le monde des Edison, des Westinghouse, des Marconi, qui préfèrent la fortune à l’ouvrage. Gregor ne s’en soucie guère, ce qui ne l’empêche pas d’être assez antipathique. C’est son charme. Le livre s’appelle Des éclairs, et il n’en manque pas, d’éclairs, au contraire, c’est un livre du tonnerre. Du feu de Dieu. Tout livre contenant des éclairs est-il nécessairement éblouissant ? Oui et non, ça dépend, ces éclairs-là demandent quelques éclaircissements. Ils figurent, de façon sibylline, sur le dos du livre : « Fiction sans scrupules biographiques, ce roman utilise cependant la destinée de l’ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) et les récits qui en ont été faits. Avec lui s’achève, après Ravel et Courir, une suite de trois vies. » C’était donc ça, une parenthèse de trois livres dans une œuvre de quinze. Et quelle parenthèse ! On se souvient de Ravel, voici quatre ans, dont on avait salué la perfection, avec l’enthousiasme et la naïveté des ignorants au point qu’en un seul paragraphe on usait huit fois des mots « parfait » et « perfection », si bien que l’auteur y vit une moquerie et certains de ses amis et collègues trouvèrent exagéré l’usage d’un terme qu’ils eussent préféré que l’on réservât pour l’un de leurs opus. Ravel fait le récit des dix dernières années du composiExtrait teur du même nom, à partir de décembre 1927 et de sa tournée « uis, quand les éclairages se sont triomphale aux États-Unis. On sait qu’il va mourir, on sait qu’un brusquement rallumés dans la chirurgien viendra bientôt chersalle, on se regarde en clignant cher des poux sous son crâne. On des yeux, sans oser applaudir, retient son souffle, le livre court à avant de constater que Gregor et la perte de son héros, un deuil tous ses accessoires ont en un léger s’installe, après tout, on ne le instant disparu de la scène deveconnaît pas ce Ravel, et puis c’est nue tel un écrin laqué, immaculé, le silence, la perfection du silence vide – comme un miroir renaprès la musique fragile et sûre voyant au monde sa stupeur. » qu’on a aimée. C’était cela, Ravel, Des éclairs, Jean Echenoz mais quelques jours plus tard, à l’endroit même où nous le disions parfait, un spécialiste (entendons « spécialiste » au sens Jean Echenoz que donnait Jean-Roger Caussimon à cette spécialité) (ici en 1999) boucle vint nous démontrer que nous nous trompions : Ravel avec Des éclairs, après ne serait pas un livre parfait, mais, comme tous les Ravel et Courir, « une livres, un récit autobiographique où le boléro et l’Amé- suite de trois vies ». rique n’étaient autres que l’embarras d’un prix Goncourt et d’une notoriété. Où avions-nous la tête, Echenoz avait effectivement reçu ce prix sept ans plus tôt,

à peine remis d’un séjour américain dont il fit le récit en 1991 sous le titre prémonitoire d’Ayez des amis. La leçon était si rude qu’à la publication de Courir, voici deux ans, le plus prudent fut de se taire, d’autant plus facilement qu’on nous avait coupé le sifflet. Courir fait le portrait d’un fabuleux athlète. Emil Zátopek est un as, un coureur atypique, il ne sait pas s’arrêter, court à son idée, dans un style pas très catholique avec cette particularité redoutable : il court plus vite et plus loin que les autres. Un peu rêveur, un peu poète, son sac à médailles ne désemplit pas. Zátopek court pour un pays communiste qui saura le récompenser jusqu’au mépris en lui offrant un poste d’éboueur dans les rues de la capitale. Le livre est une course, la phrase en est la foulée, la respiration, le rythme, talon battant sur la cendrée, le souffle court, le souffle au cœur léger dans la victoire, résigné d’un peu d’indifférence lorsque viendra le temps d’être dépassé. Zátopek est un ange, innocent et madré, le livre le quitte bien avant qu’il ne Le Magazine LittéraireÀ *%&Octobre 2010

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meure, évitant au lecteur la tentation, même légère, d’un deuil. Et, puisque la leçon a porté, notons le caractère autobiographique de l’entreprise : Echenoz a, dès 1988, précisé dans une notice biographique totalement mensongère qu’il est, je cite, « assez bon nageur ». Voici donc Gregor et ses éclairs, qui achève une suite de trois vies, cette fois clairement annoncé comme, nous l’avons dit, « une fiction sans scrupules biographiques ». Vidons immédiatement l’abcès autobiographique, Gregor est un inventeur, l’invention est le cœur du métier de romancier. Dans Ravel et Courir, Echenoz n’a rien inventé sinon deux livres admirables dont les copyrights valent brevets. Dans Lac, 1989, le professeur Belsunce invente une nouvelle nage (proche de l’indienne) et dans Nous trois, 1992, « l’orbiteur » renvoie la fusée de Tintin à l’âge de pierre. Ajoutons que Gregor vécut le gros de son âge à New York qui, nous l’avons vu, est la gloire cachée d’Echenoz. Nous ne savons rien de l’ingénieur Nikola Tesla (quelques savants se souviennent qu’on donna son nom à l’unité d’induction magnétique, mais ce n’est pas tous les jours qu’on en mesure), rien sinon les bornes de sa vie, né la même année que le maréchal Pétain (il n’était pas encore maréchal) et mort quand ce dernier s’abîmait encore dans une gloire que l’histoire viendra contrarier. Nous n’en savons rien, si bien que les scrupules biographiques n’étouffent pas plus les lecteurs que l’auteur, qui n’hésite pas à écrire le mot roman sur la couverture. Gregor est né dans un éclair quelque part dans les Balkans, qu’importe où, il n’y reviendra pas (Tesla est né à Smiljan), « de telles venues au monde risquant de vous rendre un peu nerveux, son caractère se dessine vite : ombrageux, méprisant, susceptible, cassant, Gregor se révèle précocement antipathique », page 11, ça n’a pas traîné, et il s’y tiendra. C’est même là un des tours de force les plus impressionnants du livre : faire le portrait d’un personnage particulièrement antipathique, donné comme tel mais non pas comme cible de moquerie, sans que ce sentiment n’alentisse l’allant du texte, sa drôlerie, ni ne vienne déteindre sur le récit lui-même. Bref, Gregor est un monsieur je sais tout qui n’en fait qu’à sa tête, invente à tire-larigot, et pas de petites choses, son échelle est celle des chutes du Niagara, il connaît les langues et les sciences, conquiert l’Amérique et maîtrise définitivement les courants électriques à partir de l’alternatif dont il a l’intuition conquérante. La photographie, le télégraphe, le téléphone, les rayons X, la radio, le radar, l’orage, non, pas la photographie. Il n’a peur de rien, sinon des microbes, dandy dépensier sans affect, beau mec sans regard pour les femmes qui le badent, il est prêt à tout, des démonstrations de music-hall aux éclairs artificiels, et même à inventer l’énergie universelle et gratuite qui mettrait ses commanditaires sur la paille (« Où est-ce que je vais installer le compteur ? »). On ne les y prendra pas. Gregor se referme sur lui-même, lentement, à New York, dans des hôtels de moins en moins luxueux et des chemises amidonnées, avec pour seules compagnies son mauvais caractère et ses pigeons malades. Plus pitoyable que sympathique. Ainsi s’achève la troisième et dernière vie de Jean Echenoz. Parfaitement. Octobre 2010À *%&Le Magazine Littéraire

Compartiment conteur Incident de personne, Éric Pessan, éd. Albin Michel, 184 p., 15 €. Par Bernard Quiriny

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uite à un incident de personne, notre train est bloqué en pleine voie. Pour votre sécurité… » Annonce banale et vague (que peut bien recouvrir l’euphémisme « incident de personne » ?) faite aux voyageurs d’un TGV pour Nantes, immobilisé quelque part entre Le Mans et Angers, à l’heure où tombe la nuit, au milieu des champs déserts. Le narrateur, épuisé, rentre d’un séjour à Nicosie, la capitale chypriote, où il a animé un atelier d’écriture ; las, mélancolique et désargenté (« je suis en lambeaux »), il balance entre le désir d’arriver enfin chez lui et le dégoût à l’idée de la solitude et des factures impayées qui l’y attendent. Face à lui, une passagère qui, après avoir passé la première moitié du voyage à fixer son téléphone portable, sort de sa bulle et engage prudemment la conversation. Le décor est posé, le roman proprement dit commence. Par définition, il ne se passera rien dans ce wagon immobile où fulminent les voyageurs impatients et où résonne sans cesse la même annonce diplomatique ; ce huis clos parfait ne sera épisodiquement rompu que par les apparitions fugaces d’une ombre fantomatique au-dehors, mal discernable dans l’obscurité, grâce à quoi le romancier installe un brouillard fantastique qui confère un surcroît de tension au livre. L’essentiel se déroule en réalité dans la tête du narrateur, d’où tout est vu (significativement, il évoque son interlocutrice à la deuxième personne, à la façon d’un Butor dans La Modification, autre roman ferroviaire par excellence) ; ce sont toutes les histoires qu’elle contient, les siennes, mais aussi celle des apprentis écrivains qu’il guide lors de ses ateliers, qui vont s’entremêler pour former la trame de ce texte aux allures d’entrelacs ondoyant d’intrigues, de personnages, de scènes, comme une cuve qui déborde – l’histoire de ce retraité japonais qui décourage les suicidaires sur les falaises de Tojimbo, celle des clandestins interceptés dans les trains vers l’Italie, celle du conflit gréco-turc à Chypre, et aussi les dizaines de drames intimes que déversent ses étudiants dans leurs textes. « Je pourrais en raconter des histoires, j’en suis boursouflé, ne sentez-vous pas craquer les coutures ? » L’originalité de ce roman discrètement traversé de références littéraires (Calvino, Camus, ainsi que Dostoïevski et Poe en exergue : « Je suis incapable de ne pas lire », confesse le narrateur) tient dans son unité paradoxale, sa manière – fluide, et parfois éblouissante – de tisser toutes ses histoires en une, et de faire de ce tissage son authentique sujet. Sommes-nous autre chose qu’une masse de récits accumulés – et le narrateur en particulier, réceptacle professionnel des récits d’autrui ? Grave, mélancolique, ce texte envoûtant est peut-être surtout une démonstration de notre incapacité à conserver nos secrets par-devers nous, y compris quand, comme le héros, on a pour habitude d’écouter plutôt que de parler. « C’est ainsi, observe-t-il : les histoires sont faites pour être propagées. »


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D’Épicure à Quignard

Le plaisir Dossier coordonné par Maxime Rovere

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François Boucher, Étude de pied de Louise O’Murphy, XVIIIe siècle, musée Carnavalet, Paris.

MUSÉE CARNAVALET/ROGER-VIOLLET

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Octobre 2010À *%&Le Magazine Littéraire

« Personne n’est l’ennemi des lucioles », écrit dans les vallons en fleurs, nous butinons [ses] Fernando Pessoa dans Le Gardeur de trou- paroles d’or, oui, d’or » (De natura rerum, peaux : on pourrait en dire autant du plaisir. chant III, v. 11-12) ! De Lucrèce à Quignard, la Bien qu’une curieuse injonction nous tradition de pensée commencée en Grèce a conduise à le défendre, le plaisir par lui-même pu rejoindre la vocation de la littérature à ne connaît pas d’ennemis. Par conséquent, la chanter le plaisir. C’est ainsi que, de loin en question qu’il pose à ceux qui le rencontrent loin, scintillent des manières de faire, de dire n’est pas celle du « pour ou contre », mais celle et de penser, qui expriment au fond des du « comment ». Les censeurs les plus aus- façons de sentir. tères le rejettent dans les béatitudes de Ce sont ces variations subtiles que nous avons « l’après-vie », les jouisseurs les plus débridés voulu présenter à travers l’histoire, plutôt que l’absorbent dans l’immédiateté du présent. de suivre le cadastre des plaisirs établi d’après Dans tous les cas, il s’agit moins d’en poser les des divisions toujours un peu plaquées (le corps et l’esprit, l’odorat, bornes que d’en définir les De cette promenade, l’ouïe, le toucher…). Car le contours. Tâche naturelleon conclura peut-être mystère le plus grand tient ment délicieuse que l’hisceci : que le plaisir moins au détail qu’à l’entoire littéraire laisse à la est ce sur quoi semble, et il est plus aisé fois inaboutie et chaque il n’y a rien à savoir de faire l’analyse poinfois recommencée. et beaucoup à parler. tilleuse des plaisirs que C’est que notre expérience d’en saisir la profonde du plaisir est un curieux mélange d’évidence immédiate et d’élabora- unité. « Nous savons d’avoir des sens, et le tion symbolique. Incarnée au plus profond de plus sûr est de dire que nous n’en avons la chair, elle est très largement dépendante qu’un, sans nous donner aucune peine pour des conditions esthétiques dans lesquelles l’analyser », propose Casanova, en connaisnous vivons. Oui : ce que nous trouvons beau, seur, dans sa « Méditation du 29 mai 1789 ». bon ou agréable, ce qui aimante notre appétit Ici, on a voulu le prendre au mot, même si, sexuel comme la faim et la soif, aussi bien que volatile et capricieux, le plaisir ne se laisse pas la manière réflexive dont nous identifions le enfermer : il s’échappe par portes et fenêtres, plaisir, tout cela se façonne et se déforme pro- tantôt blotti dans le silence du ressenti, tantôt gressivement en fonction d’une sensibilité couché à la surface des textes, parfois muet, (aesthesis) que les artistes de tous bords plus souvent aveuglant, enjeu de pouvoir et contribuent à fabriquer. C’est ce qui fait des de savoirs mêlés, pierre de touche de l’union écrivains, mieux que les témoins, les vrais des corps et de la phrase juste. De cette prodémiurges du plaisir. Car le dire, c’est le ré- menade, on conclura peut-être ceci : que le inventer. Donnez-lui forme, il prendra vie. plaisir est ce sur quoi il n’y a rien à savoir et On imagine le cataclysme causé dans le beaucoup à parler. Et même, en définitive, monde antique par l’apparition d’Épicure et que c’est à lui que devrait s’appliquer le mot de sa philosophie, entièrement tournée vers sublime forgé par Kant pour le devoir : unle plaisir comme souverain bien (et à laquelle überschriebar (littéralement « insurcriable »). est consacré un volume de La Pléiade tout Qu’il parle ou qu’il se taise, on ne peut pas juste paru). Depuis, « pareils à des abeilles crier (scrieben) plus fort que le plaisir.


Le plaisir