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littérature & philosophie un dialogue renoué

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Deux inédits du philosophe

cioran

désespoir, mode d’emploi

Par Peter Sloterdijk, Pierre Assouline, Nicolas Cavaillès Virgil Tanase, Vincent Piednoir, Patrice Bollon…

événement Julien gracq ses manuscrits de guerre enfin publiés

un nouveau texte de jean giono Son conte oriental en avant-première entretien avec Philippe forest « Qu’on m’accuse de tout ce qu’on veut »

M 02049 - 508 - F: 6,00 E

DOM 6,50 € - BEL 6,50 € - CH 12,00 FS - CAN 8,30 $ CAN - ALL 6,90 € - ITL 6,60 € - ESP 6,60 € - GB 5 £ -  AUT  6.70 € - GR 6,60 € - PORT CONT 6,60 € - MAR 60 DH - LUX 6,60 € - TUN 7,3 TND - TOM /S 850 CFP - TOM/A 1350 CFP - MAY 6,50 €

www.magazine-litteraire.com - Mai 2011


Éditorial

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Service abonnements Le Magazine Littéraire, Service abonnements 22, rue René-Boulanger, 75472 Paris Cedex 10 Tél. - France : 01 55 56 71 25 Tél. - Étranger : 00 33 1 55 56 71 25 Courriel : abo.maglitteraire@groupe-gli.com Tarifs France 2010 : 1 an, 11 numéros, 58 €. Achat de revues et d’écrins : 02 38 33 42 87 U. E. et autres pays, nous contacter. Pour joindre directement par téléphone votre correspondant, composez le 01 44 10, suivi des quatre chiffres placés après son nom. Rédaction Directeur de la rédaction Joseph Macé-Scaron (13 85) j.macescaron@yahoo.fr Rédacteur en chef Laurent Nunez (10 70) lnunez@magazine-litteraire.com Rédacteur en chef adjoint Hervé Aubron (13 87) haubron@magazine-litteraire.com Conseiller éditorial Alexis Lacroix Chef de rubrique « La vie des lettres » Alexis Brocas (13 93) Conception couverture A noir Conception maquette Blandine Perrois Directrice artistique  Blandine Perrois (13 89) blandine@magazine-litteraire.com Responsable photo  Michel Bénichou (13 90) mbenichou@magazine-litteraire.com SR/éditrice web  Enrica Sartori (13 95) enrica@magazine-litteraire.com Correctrice Valérie Cabridens (13 88) vcabridens@magazine-litteraire.com Fabrication Christophe Perrusson (13 78) Directrice administrative et financière Dounia Ammor (13 73) Directrice commerciale et marketing  Virginie Marliac (54 49) Marketing direct Gestion : Isabelle Parez (13 60) iparez@magazine-litteraire.com Promotion : Anne Alloueteau (54 50) Vente et promotion Directrice : Évelyne Miont (13 80) diffusion@magazine-litteraire.com Ventes messageries VIP Diffusion Presse Contact : Frédéric Vinot (N° Vert : 08 00 51 49 74) Diffusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31 Publicité Directrice commerciale Publicité et Développement Caroline Nourry (13 96) Publicité littéraire  Marie Amiel - directrice de clientèle (12 11) mamiel@sophiapublications.fr Publicité culturelle Françoise Hullot - directrice de clientèle (12 13) fhullot@sophiapublications.fr Service comptabilité Sylvie Poirier (12 89) spoirier@sophiapublications.fr Impression Imprimerie G. Canale, via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie. Commission paritaire n° 0410 K 79505. ISSN‑ : 0024-9807 Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. Copyright © Magazine Littéraire Le Magazine Littéraire est publié par Sophia Publications, Société anonyme au capital de 115 500 euros. Président-directeur général et directeur de la publication Philippe Clerget Dépôt légal : à parution

L’auteur en ses œuvres Par Joseph Macé-Scaron

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adis moquée, bafouée, condamnée, malrotter une biogratraitée, la biographie se porte comme un phie contre une charme. Un demi-siècle d’anathèmes et les autre peut provocoups de boutoir conjugués de Flaubert, quer des étincelles. C’est de Mallarmé, de Proust, de Valéry, de Blanprécisément ce que Franchot et des avatars successifs de Barthes ne sont pas çois-Bernard Michel  (**) parvenus à faire disparaître ce continent littéraire. fait en comparant les vies Mieux, il existe fort heureusement des universitaires de Proust et de Beckett. La pour l’explorer et en dessiner la carte. José-Luis thèse est ­simple et belle. Diaz, qui a beaucoup œuvré lui-même pour sortir Les œuvres de ces deux l’écrivain du trou du souffleur, est un de créateurs sont liées par ces aventuriers, et il le prouve brillamune même humanité fraPeut-on être ment dans son dernier essai (*). gile. En s’approchant de asthmatique leur psyché tourmentée, Qu’est-ce qui se joue ici ? Si l’on en croit ou dépressif à l’auteur révèle combien ils les biographes, une guerre de frontières longueur de jours poursuivent un objectif selon que l’on choisisse de faire entrer et de nuits, et identique. ­Beckett contiou non « l’intime » dans le champ de la devenir totalement nuateur de Proust ? Cette littérature. Que faire des Mémoires ? neuf parce qu’on idée déjà exposée devient Comment traiter les Correspondances ? se met à écrire ? ici plus séduisante. BecSi l’on en croit les anti-biographes, une kett, tout comme Proust, guerre de position où les intrus, leurs pieds coincés dans la porte du Panthéon qui se « considérait son œuvre et sa vie comme indépenreferme, s’acharnent à être des « érudits sur des dantes ». Mais, écrit François-­Bernard Michel, peutriens  » (Hugo). Pour certains romantiques, ces on être asthmatique ou dépressif à longueur de «  gens-là  » ne sont que des scribes du «  détail, jours et de nuits, et devenir totalement neuf parce connaisseurs du vêtement, ignorants de l’âme »… qu’on se met à écrire ? Pour d’autres, le sujet transcendant et infini l’em- Virginia Woolf repoussa la proposition de sa sœur porte sur l’œuvre. « No poem is equal to its poet », d’écrire des Mémoires. Le hasard – qui est, comme notait Carlyle. Pour Lamartine, ceux qui prétendaient nous le savons, la rencontre de deux détermi­ qu’Homère n’avait pas existé, et que L’Iliade et nismes – voulut qu’elle rencontrât, un jour de 1939, L’Odyssée étaient ­l’œuvre de chanteurs ambulants, Freud, qui balayait d’un revers de main, ainsi que étaient dans le tort : « Cette opinion est l’athéisme nous le rappelle Daniel Mendelsohn (***), l’idée de du génie ; elle se réfute par sa propre absurdité. » se prêter à un exercice aussi vulgaire. Woolf et Freud ette querelle qui traverse le xixe siècle est bien approchaient de la fin de leur vie. Le psychanalyste plus violente que celle des Anciens et des aurait offert un narcisse à la romancière. Par ce Modernes. Certes, l’« Affaire » remonte à la geste, Freud commettait l’erreur de tous ceux qui Renaissance. L’affirmation de l’individu en peinture, vomissent la biographie. Si « écrire un grand roman et notamment à travers l’art du portrait, donne alors sans sujet » était l’ambition de Mrs Woolf, sa vie était sa pleine mesure dans les récits de vie et les premiers bien du même tonneau : un chef-d’œuvre peuplé de essais autobiographiques. Déjà, on fourbit les armes ce qu’elle nommait des instants de « non-être ». dans une de ces guerres de religion dont nous avons j.macescaron@yahoo.fr le secret. Montaigne est renvoyé dans sa tour et ces (*) L’Homme et l’Œuvre, José-Luis Diaz, éd. PUF, Messieurs de Port-Royal clament qu’un honnête « Les Littéraires », 242 p., 26 €. homme doit éviter de « se servir des mots je et moy ». (**) Proust et Beckett. Deux corps éloquents, C’est dire si l’essai de José-Luis Diaz est bien plus François-Bernard Michel, éd. Actes Sud, « Un endroit aller », 186 p., 19 €. qu’une agréable promenade littéraire, il nous permet où (***) Si beau, si fragile, Daniel Mendelsohn, d’embrasser plusieurs siècles de création littéraire traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle D. Taudière, en reposant cette question : « Qui dit moi en je ? » éd. Flammarion, 428 p., 22 €. Hannah/Opale

Édité par Sophia Publications 74, avenue du Maine, 75014 Paris. Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94 Courriel : courrier@magazine-litteraire.com Internet : www.magazine-litteraire.com

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Sommaire

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Cahier critique : les Manuscrits de guerre de Julien Gracq.

Le cercle critique

À l’occasion du IIe Congrès des écrivains de la Caraïbe (qui s’est tenu en Guadeloupe en avril dernier), panorama d’une région littéraire très fertile.

Retrouvailles

Une nouvelle rubrique qui se propose de faire découvrir un livre oublié ou méconnu, suggéré par un écrivain, un critique ou un lecteur.

Ce numéro comporte 3 encarts : 1 encart abonnement sur les exemplaires kiosque, 1 encart Edigroup sur exemplaires kiosque de Suisse et Belgique, 1 encart Le Nouvel Observateur sur une sélection d’abonnés.

Littérature et philosophie, inséparables sœurs ennemies. Artificiellement opposés, les deux domaines disposent de nombreux terrains de rencontre.

Catherine Meurisse – AFP – Ozkok/Sipa – Olivier Roller

Sur www.magazine-litteraire.com

Courants caraïbes

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27 Camille de Toledo, Vies pøtentielles 29 Mathias Énard, L’Alcool et la Nostalgie 30 Peter Handke, La Nuit morave 31 André Benchetrit, Le Livre de Sabine 32 Flann O’Brien, The Best of Myles 34 Joyce Carol Oates, Folles nuits Poésie 35 Henri Cole, Terre médiane 35 Jacques Jouet, L’Histoire poèmes Non-fiction 36 Éric Marty, Pourquoi le xx e siècle

66 68 70 71 74 74 76 78 80

Les Amants de la Toussaint 

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a-t-il pris Sade au sérieux ? Christian Jambet, Qu’est-ce que la philosophie islamique ? Vincent Kaufmann, La Faute à Mallarmé Marc Bloch, Mélanges historiques Jean Clair, Dialogue avec les morts Jean-Pierre Martin,  Les Écrivains face à la doxa David Foster Wallace, Tout et plus encore. Une histoire compacte de ∞

Photo de couverture : John Foley/Opale. © ADAGP-Paris pour les œuvres de ses membres reproduites à l'intérieur de ce numéro. Nous remercions les éditions de l’Herne et Anatolia pour leur contribution à l’iconographie de ce numéro.

Abonnez-vous page 89 Mai 2011 508 Le Magazine Littéraire

Entretien avec Philippe Forest.

Le dossier 46 Cioran,

Le cahier critique Fiction 22 Julien Gracq, Manuscrits de guerre 26 Claude Louis-Combet, Gorgô 26 Juan Gabriel Vásquez,

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Dossier : Cioran, cent ans de finitude.

inséparables sœurs ennemies, par Anne Sauvagnargues 12 La vie des lettres Édition, festivals, spectacles… Les rendez-vous du mois

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mai 2011

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L’actualité 3 L’éditorial de Joseph Macé-Scaron 6 Contributeurs 8 Analyse Littérature et philosophie,

Chaque mois, des critiques inédites exclusivement accessibles en ligne.

n° 508

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cent ans de finitude

d ossier coordonné par Maxime Rovere Le labyrinthe et le palais, par Patrice Bollon Chronologie « Fanatique jusqu’au ridicule », par Vincent Piednoir Le prieur de la Sainte Folle Témérité, par Peter Sloterdijk Le penseur de l’ombre, par Ingrid Astier À quoi bon lire ? par Nicolas Cavaillès Triste avec méthode, par Constantin Zaharia « Disciple des saints », par Simona Modreanu Les montagnes magiques, par Eugène Van Itterbeek La passion des préjugés, par Ger Groot Cioran épistolier, par Vincent Piednoir Inédit « Progrès de l’ironie » Inédit « Le sentiment que tout va mal » L’énergie du désespoir, par Ingrid Astier L’apostat du verbe, par Aurélien Demars L’histrion contrarié, par Virgil Tanase Cahiers à spirale, par Sylvia Massias En voie de recomposition, par Pierre Assouline Bibliographie

Le magazine des écrivains 84 Grand entretien avec Philippe Forest :

90 92 94 98

« Qu’on m’accuse de tout ce qu’on veut », propos recueillis par Nelly Levalet et Clément Rizet Admiration Blaise Cendrars, par Frédéric Ferney Archétype L’homme désarmé, par Mona Thomas Inédit Le noyau d’abricot, par Jean Giono Le dernier mot, par Alain Rey

Prochain numéro en vente le 26 mai

Dossier : Balzac


Analyse

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Littérature et philosophie

Inséparables sœurs enne Les deux domaines ont longtemps été artificiellement opposés alors qu’ils recherchent pareillement de nouvelles manières de percevoir, d’expérimenter ou de penser. Éclairage, par une spécialiste de Gilles Deleuze. Par Anne Sauvagnargues, illustrations Catherine Meurisse pour Le Magazine Littéraire

L

a littérature, comme la philosophie, se situe à l’interstice du réel et du discours, pour transformer nos modes de perception et de compréhension, en attirant notre attention sur d’autres portions moins explorées, ou d’autres usages moins connus de notre expérience. On se représente souvent la réalité comme si au-dessus des choses flottait en apesanteur le voile transparent des idées. Il n’en est rien, et la relation entre réel et mots est plutôt celle d’un filtre, ou d’une membrane, qui sélectionne dans la réalité les informations les mieux susceptibles de faire sonner la langue dans laquelle nous vivons. La littérature pense, elle pèse sur la langue, pas tout à fait à la manière des discours savants, puisque nous avons tranché dans nos savoirs la proximité qui reliait discours poétiques et scientifiques, mais seulement depuis peu, depuis que l’université s’est mise au ­siècle dernier à enseigner en jargons spécifiques pour ré­ partir les compétences en diplômes spécialisés. Il ne faut pas prendre trop au sérieux cette distribution en lopins, sorte de cadastre des propriétés du savoir. Elle sert surtout à s’orienter dans une offre des métiers, à mettre de l’ordre dans l’apprentissage et dans

l­’en­seignement, et ne vaut que pour les cahiers et les listes de cours, c’est-à-dire pour l’institution du savoir, non pour sa production. Dès qu’on lit on est précipité dans un univers d’affects et de percepts : la littérature sert à cela, à transformer la manière que nous avons de sentir le monde et de nous établir en lui, en augmentant notre capacité d’apprécier la réalité qui change avec nous. Car nous vivons dans des cocons de mots. Ils nous alimentent et nous contiennent, parfois à l’étroit, lorsque nos coudes ou nos genoux cherchent à se plier selon des angles inaccoutumés, pour nous détendre de nos positions habituelles et nous permettre d’étendre un peu nos expériences.

Sortir de l’abécédaire scolaire Toutes nos choses sont habillées de langage, un langage uniforme et réfléchissant qui nous montre dans chacune d’entre elles le miroir brillant et légèrement décevant de nos routines vocales : notre langue sent un peu le renfermé, faite d’habitudes et de coutumes unanimes, de manières d’agir plus que de sentir, qui mettent en forme nos expériences toujours so­ciales et partagées. Dans le langage, nos chaussures sont rangées dans l’entrée, et nos pantoufles veillent sous nos lits. Tout un répertoire de gestes, mais aussi de caractères, tout un panorama de personnages, allant du verre d’eau sur la table de chevet à la montre que nous bouclons à notre poignet, qui nous agencent socialement, nous acclimatent à des habitudes mentales partagées, des manières de réagir automatiques, des goûts qui flottent autour de nous. Tel est le rôle de la langue : elle nous amène, en parlant, à agir et à sentir comme les autres, en imprégnant notre mémoire de mots, qui sont des concentrés d’actions, de réactions, de ma­nières de juger. Nous avons pris nos expériences dans les grands abécédaires coloriés de notre enfance, où, à côté des lettres bombées, faisant les importantes, les choses imprimées en couleur tâchaient de faire leur chemin dans notre imagination : A comme abeille ; B comme bateau. C’est toute une histoire de sortir de l’abécédaire ­scolaire : la littérature nous y aide, elle sert même à

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mies cela. C’est elle qui est la mieux placée. Elle produit de nou­ veaux personnages sensoriels qui gonflent dans nos oreilles et nous font pousser des doigts ­supplémentaires, des neurones tactiles et visuels qui s’attardent sur de nouveaux fragments de ­réalité, s’en­ chantent ou se désolent de tel ou tel aspect rendu sensible à notre grande surprise, et pour ­lequel nous n’avons pas encore de réponse programmée. De tels relevés constituent des gourmandises sensorielles et pensées. Ils ne nous montrent pas les choses telles qu’elles sont (car les Nous enseignant la grammaire ­choses ne sont ni d’une des passions, la littérature a été manière ni d’une autre), le creuset de toutes les sciences mais nous font découvrir humaines : psychologie, sociologie, de nouveaux univers sen­ histoire, ethnographie... soriels au cœur de la réa­ lité la plus ordinaire. Qu’il s’agisse de romans parlant exactement de notre monde, de poésie, ou de textes plus exo­tiques, très anciens ou très éloignés de nos sociétés, qui scandent des chapelets d’intrigues et d’émotions peu familières, chaque fois que nous lisons, nous prenons contact avec des personnages et paysages qui augmentent notre capacité de sentir. Il ne s’agit pas seulement de person­ nages humains, de « héros », ni même du décor dans lequel ils évoluent, pas davantage des émotions ou des résolutions qui les traversent, mais de la finesse ­clinique avec laquelle tous ces éléments se trouvent extraits d’un vécu pour être précipités dans des mots.

Aventures mentales Ces personnages constituent déjà des inventions, des transformateurs d’expériences : ce sont des modes d’individuation, des sortes de capteurs qui prélèvent dans le réel des zones de vie, des circonstances d’ac­ tions. Ils peuvent nous sembler proches comme les personnages de Balzac, définis de pied en cap, du moindre bouton à leur arbre généalogique complet,

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(1) La Chartreuse de Parme,

Stendhal.

définissant la notice sociologique détaillée du bourgeois ou de l’aristocrate du xixe siècle. Ils ­peuvent être lacunaires et défectueux, à la manière des person­ nages de Beckett qui rampent et rô­ dent dans des secteurs raréfiés, fai­ sant exploser avec d’autant plus de violence leurs émotions minimales dans nos univers plus remplis. Personnages et décor, action et description composent en réa­ lité des personnages senso­ riels, qui dé­coupent de nou­ veaux modes d’individuation, c’est-à-dire des blocs de per­ ception et de trem­blantes ­cartes psychiques ­d’affect, de nouveaux univers ­sensoriels, faits d’émotion et de percep­ tion autant que de savoir, d’idées, d’informations. C’est pour cela que nous aimons les personnages de romans – le roman est un sca­ phandre d’expérience, qui a mis notre désir à l’affût et nous a permis, notre main plongée dans un livre comme un gant, de grelotter d’émoi en dévalant les pages, apprenant que le prince allait casser le grand vase du salon dans L’Idiot de Dostoïevski ou que la San­ severina, volant sur les tapis poussié­ reux du palais du prince de Parme, pour sauver Fabrice, n’avait pas 25 ans (1). Les romans furent les scaphandres hermétiques vers de nouveaux terri­ toires d’expériences, nous appareillant pour des aven­ tures pas encore à la mesure de nos jeunes corps imberbes. C’est la littérature qui nous a fait grandir. Beauté des sensations, exactement capables de déplier une toute nouvelle tenture sensorielle, entre les ­choses et les mots ; mais aussi beauté des explications, faisant brusquement volte-face, claquant comme des voiles pour rabattre notre expérience sensorielle dans une direction imprévue. Dans la longueur des phrases, leurs méandres, goutte à goutte, avec une poignante et sidérante précision, des mots se succèdent, dépliant des aventures mentales que rien, aucun discours ­pré­alable, pas même les pensées construites de la phi­ losophie lorsqu’elle opère dans le lexique savant, n’aurait pu vraiment laisser présager. La littérature pro­ duit de nouveaux modes d’individuation, et elle les rend sensibles dans les mots, en les écartant, les déten­ dant, les espaçant pour leur permettre de filtrer une réalité exigeante, à même le quotidien le plus familier, ou parce qu’elle décrit des tranches d’existence tout à fait en dehors de notre portée. C’est elle qui nous a enseigné la grammaire des passions, et nos répertoires scientifiques les plus divers palpitent et sont conservés en elle, sans que nous nous en apercevions toujours. La psychologie, bien sûr, mais aussi la sociologie, l’histoire,


La vie des lettres

the stanley kubrick archive/jacques kubrick

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Stanley Kubrick vers 1949. Il est alors photographe pour le magazine Look.

cinémaKubrick,

mots de passe Une exposition à la Cinémathèque donne l’occasion de se replonger dans l’œuvre de Stanley Kubrick, hantée par l’écriture.

L’

exposition que co n s a cr e la Cinémathèque française à ­Stanley Kubrick donne parfois le sentiment d’un écomusée consacré à une lointaine bataille. Accumulés, les accessoires fétiches ou les ­ébauches fossiles ont tendance à réduire les films à des blasons figés. C’est dans l’écrit que réside la part la plus vive du matériel ­rassemblé : posé là, un essaim de

paperasses toujours susceptibles de s’envoler en bruissant. Ne se voit là qu’une infime fraction de l’écheveau de fiches, mémos, messages qu’a produits Kubrick, greffier de sa propre œuvre, homme-télex émettant dans le monde entier à partir de son manoir anglais. Visionnaire ? Certes, mais aussi scriptural. Il fut, somme toute, l’un des rares cinéastes à avoir montré un écrivain au travail. Ce n’est pas si courant, ce n’est pas

si simple : il n’y a là quasi rien à voir ou à entendre. Dans Shining, Kubrick fit le pari de disproportionner la chose, de la grossir, de la gigantiser. Sa caméra ne se faufilait pas seulement dans le dédale d’un labyrinthe ou d’un palace désert ; elle se faisait aussi petite souris épouvantée sur le bureau d’un romancier, prise dans le cliquetis des touches, le fracas du chariot à papier, à l’ombre d’une machine à écrire devenue monument aux morts écrasant. Dans l’exposition, des livres annotés rappellent que onze des treize longs métrages de Kubrick sont des adaptations, laissant entrevoir une bibliothèque ­bigarrée.

Une surprenante remarque de Kubrick se trouve dans la première salle : « Si on peut l’écrire ou le penser, on peut le filmer. »

Il y a là des ouvrages obscurs – à la lettre des prétextes. Il y a aussi des poids lourds  : ­Schnitzler (dont Eyes Wide Shut adapte, assez fidèlement, La Nouvelle rêvée), Nabokov (Lolita), ou un écrivain plus ancien et négligé, que Kubrick a fait redécouvrir (Thackeray, auteur du picaresque Barry Lyndon). Le rayon littérature de genre est aussi fourni, avec Anthony Burgess (Orange mécanique), Stephen King (Shin­ ing), et bien sûr Arthur C. Clarke pour 2001, l’odyssée de l’espace. Ce dernier film représente un cas peu fréquent : intéressé par une nouvelle antérieure de Clarke, Kubrick y adjoint des prolongements de son cru qu’il soumet à l’écrivain en lui commandant un roman dont l’adaptation précéderait la parution. Les nombreux projets non concrétisés ­n’échappent pas au mobile littéraire. Seule exception : un « Napoléon » longuement maturé qui ne verra pas le jour. En revanche, le désir précoce de se confronter à la Shoah et au nazisme sera périodiquement relancé par divers livres, Kubrick proposant aussi à l’écrivain Isaac Bashevis Singer d’écrire un scénario sur l’Holocauste. Une nouvelle de Brian ­Aldiss, «  Les supertoys durent tout l’été » (1969), suscite chez le cinéaste le rêve d’un Pinocchio peuplé de robots. D’autres films fantômes auraient pu – mais c’est discuté – naître du Brûlant secret de Zweig ou du Parfum de Patrick Süskind. Il ne s’agit pas seulement de trouver du grain à moudre. Ce que condense une étonnante re­ marque de Kubrick, reproduite dans la première salle de l’exposition : « Si on peut l’écrire ou le penser, on peut le filmer. » L’aveu d’un écrivain frustré ? Absolument pas. Un défi toujours relancé ? Mieux que cela : une compétition fondatrice, chacune de ses œuvres étant conçue comme une course de fond entre mots, images et sons, appelés à se chicaner ou s’épauler, à se poursuivre ou se heurter. L’écrit ne s’efface pas pour laisser place au film, il y nage en sous-marin et trahit parfois sa présence à

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l’écran. Ce sont par exemple de brutaux intertitres assénant un découpage en chapitres dérou­ tant ou contestable, comme éma­ nant d’une ligne narrative pa­ rallèle ou parasite (de 2001 à Shining) ou encore cet art de la voix off intrusive (très marqué dans Barry Lyndon) désamor­ çant une séquence à venir en an­ nonçant sa teneur ou imposant une signification n’ayant rien d’évident si l’on en croit ce que l’on voit et entend par ailleurs. C’est une autre définition pos­ sible du cinéma de Kubrick : face au cobra dominateur du texte, trouver des images-mangoustes capables de lui tenir tête et de lui couper le sifflet en se faisant le plus mates, sèches, sibyllines pos­ sible. Pas par simple goût de l’émulation, mais en vertu d’un pressentiment (formulé dès Docteur Folamour) : le monde est appelé à être infesté de codes et de protocoles, d’écrits contrai­ gnants. Partout, des modes d’em­ ploi. La voix blanche, atone et synthétique de HAL, l’ordinateur de 2001, est bien celle d’un texte tyrannique, imposant son pro­ gramme aux corps humains, substituant à la fatalité des dieux une machination sans maître. À l’ère des ordinateurs, tout est écrit en même temps qu’illisible pour un seul œil humain. Face à ce texte invasif, on travaille à le dérégler, à le faire bugger si l’on est écrivain. Si l’on est Kubrick, on le tient en joue pour le faire sortir de sa tanière et donner à voir sa gueule.  Hervé Aubron

éditionNadeau,

un siècle d’écrivains

É

diteur, critique et directeur de La Quinzaine littéraire, Maurice Nadeau est une figure majeure de l’édition fran­ çaise. Voilà qu’il fête ses cent ans, et pour cet anniversaire plusieurs publications sont évidemment prévues. La plus passion­ nante est sans doute la réédition ne varietur de ses Mémoires lit­ téraires, Grâces leur soient rendues ; mais il y a aussi Le Chemin de la vie, livre d’entretiens extraits de la série d’émission de Laure Adler « Hors-champs » sur France Culture, complété par quatre ­textes critiques sur Henri Calet, Baudelaire, Balzac et Malcolm Lowry. Un livre qui reprend le titre de la première collection de Nadeau créée en 1947 aux éditions du Pavois où parurent Les Jours de notre mort de David Rousset. Le parcours de ce serviteur de la littérature est celui d’un enfant de la méritocratie : orphelin de père à 5 ans, puis pupille de la nation, Maurice Nadeau intègre l’école normale d’instituteurs, puis l’École normale supérieure de Saint-Cloud. Nommé professeur en collège, il rejoint le mouvement trotskiste, distribue des tracts à la sortie des usines et vend à la criée le journal La Vérité. Nadeau, qui avait tourné casaque devant les dérives sta­ liniennes, ne s’en laissait pas conter. Au contact d’Adrienne Monnier, la grande libraire de la rue de l’Odéon, il découvre Georges Bataille et « l’expérimentateur » Henri Michaux. Engagé dans la résistance, il accède à la notoriété en publiant la première Histoire du surréalisme dès 1945. « Votre livre définitif, déjà traditionnel, où je vis que je n’étais pas oublié, qu’un homme avait voulu rappeler mon travail dans la vie », lui témoigna Antonin Artaud. À la Libération, Maurice Nadeau entre comme « rédacteur » à Combat, journal dirigé par Albert Camus et Pascal Pia. Il accueillera, cette fois chez l’éditeur Corrêa (et non aux éditions du Pavois, où il débuta), Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry. Car Nadeau transporta, d’une maison d’édition à l’autre, les auteurs qu’il publiait dans sa revue Les Lettres nouvelles : souvent il s’entendit dire que ses livres perdaient de l’argent, et souvent il fut prié de déménager. Son chemin intellec­ tuel est jalonné par la révélation d’écrivains majeurs (David Rousset, Malcolm Lowry, donc, mais aussi Georges Perec, Leonardo Sciascia, Witold Gombrowicz, Michel Houellebecq…). Cet infatigable « héros du travail » (Michel Maurice Nadeau en 2006. Leiris) tient toujours sa maison d’édition, fondée en 1977. 

À voir

Stanley Kubrick, l’exposition, jusqu’au 31 juillet, Cinémathèque française,

Olivier Cariguel

Paris 12e. Programmation et conférences afférentes : www.cinematheque.fr/

À lire

Stanley Kubrick, l’intégrale,

Le Chemin de la vie. Entretiens avec Laure Adler,  Maurice Nadeau,

coffret 13 DVD + le livre The Stanley Kubrick Archives, d’Alison Castle, éd. Warner, 200 € env. Reprise en salle de tous les films depuis Lolita à partir du 1er juin.

éd. Verdier, 160 p., 15 €.

Kubrick, Michel Ciment,

Stanley Kubrick’s Napoleon : The Greatest Movie Never Made, Alison Castle, éd. Taschen, 1 112 p., 49,99 €. 

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Mai 2011 508 Le Magazine Littéraire

despatin et gobeli/opale

À lire rééd. Calmann-Lévy, 336 p., 45 €.

édition

Grâces leur soient rendues. Mémoires littéraires, Maurice Nadeau, éd. Albin Michel, 482 p., 24 €.

La Quinzaine littéraire, numéro spécial le 1er mai.

Police des mots Comment passer sous silence cette excellente deuxième édition de La Police des écrivains (éd. Horay) ? Établie par Bruno Fuligni, elle reproduit les dossiers policiers de suspects tels que Victor Hugo, Willy et Colette, Zola… augmentés de ceux de Sartre, de Vian et de Prévert. Vous y apprendrez que le « sr Tourgueneff » était un « partisan absolu des doctrines de Bakounine », que Sartre s’inspirait de « Heideger » et de « Kirkegaord ». Mais rares sont les policiers capables d’égaler la perfidie dysorthographique de l’officier Lombard : « Verlaine devint amoureux de Raimbaud […] et ils allèrent goûter, en Belgique, la paix du cœur et ce qui s’en suit. » Le poète est un phare flanqué de gyrophares…

La bio de Carmen par Lacouture Après la biographie du Job biblique par Pierre Assouline, Jean Lacouture s’est à son tour lancé dans un essai « parabiographique » sur une figure fictive quoique emblématique : celle de Carmen, telle qu’elle apparaît chez Bizet ou Mérimée. L’ouvrage devrait paraître en juin aux éditions du Seuil.

Érasme reporté L’édition des adages d’Érasme, prévue pour mai aux Belles Lettres, a été reportée à octobre prochain. Cette publication en cinq volumes rassemble les 20 000 notes de lecture rédigées par le philosophe à partir de ses lectures antiques. Dirigée par Jean-Christophe Saladin, elle a réclamé le concours de 60 traducteurs.

Nobel en Stock Les éditions Stock publient, le 4 mai, un recueil du prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer : Les Aventures d’un idéaliste et autres nouvelles inédites. Ce texte était jusqu’ici impubliable en France pour des raisons juridiques complexes. Il a fallu l’intervention du romancier Jerome Charyn pour débloquer la situation.


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Critique  Fiction

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Gracq au front, en errant Manuscrits de guerre, Julien Gracq,

éd. José Corti, présentation de Bernhild Boie, 256 p., 19 €. Édition avec fac-similé du manuscrit : 336 p., 29 €.

Par Pierre Assouline

L

a guerre, la guerre, la guerre. Il est peu de visiteurs de Julien Gracq, à Paris comme à Saint-Florent-le-Vieil, qui ne se souviennent l’avoir écouté parler de la guerre. Ou plutôt des guerres, la grande et la dernière. La première fois, il avait 8 ans lorsqu’il entendit les volées de cloches et les sonneries de clairons annonçant la signature de l’armistice à travers tout le pays et, partant, le début du ­xxe siècle ; la seconde fois, il avait 29 ans lorsqu’il assista impuissant et les armes à la main à l’effondrement de son pays et de son peuple. Comment la guerre aurait-elle jamais pu le lâcher ? Deux cahiers constituent ces Manuscrits de guerre inédits retrouvés dans le fonds d’archives légué par l’écrivain à la Bibliothèque nationale : l’un, intitulé « Louis Poirier/Souvenirs de guerre », y raconte, sous la forme d’un carnet de bord intime de 77 pages, aride, télégraphique, voire pauvre comme un procèsverbal, sa campagne du 10 mai au 2 juin 1940 entre Winnezeele (Flandre intérieure) et Dunkerque ; l’autre, qui se présente comme « Récit », se veut mise en fiction sur 66 pages du vécu de la guerre les 23 et 24  juin  1940. Ils ont probablement été écrits peu après, donc sans recul ni décantation, au retour de captivité du lieutenant Poirier (137e régiment d’in­ fanterie) de son stalag en Silésie. ­L’ensemble paraît donc dans un Extrait volume unique et sous le titre commun de Manuscrits de guerre. ’il fallait par exemple attaquer Ils sont d’un écrivain en devenir qui cherche sa voix, auteur d’un demain, avec cette troupe imbibée seul roman, publié chez José Corti de défaite comme d’eau une en 1938, Au château d’Argol. éponge ? Cette idée soulève le rire Le « Récit », écrit à la troisième – mais à quoi bon y penser ? Heupersonne, est d’un style plus trareusement à la guerre l’imaginavaillé. Le « il » en question s’aption est toujours punie, j’ai eu le pelle lieutenant G. et préfigure le temps d’apprendre au moins cela. lieutenant Grange d’Un balcon en Et c’est peut-être cette certitude forêt (1958), texte qui se voulait qui fait qu’on y dort si bien, car « quelque chose sur la guerre ». cette nuit encore je me vautrerai Dans «  Récit  », deux Gracq se dans le plus profond sommeil. cherchent et s’affrontent en per« Souvenirs de guerre »,  manence  : le géographe d’une Julien Gracq précision maniaque dans l’art tout en nuances de la description et le surréaliste grand lecteur de littérature fantastique si Julien Gracq en 1951. prompt à s’évader du réel. Parfois ses personnages sont dans la glaise, la boue, la merde ; parfois, ils s’échappent du côté du merveilleux et de la fantasmagorie. Dans les «  Souvenirs  », les notations ont la

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sécheresse de notes à leurs dates, où tout incident est consigné à cru : « Je m’installe dans une maison basse à gauche de la route. Petite maison de briques : trois pièces sous un grenier. Devant, bouchant la vue du canal, une espèce de grange forme avec le corps de la maison la barre d’un T. Entre la maison et le canal, des appentis, des remises, qui peuvent protéger. Le long du canal, sorte de verger clairsemé, où on a déjà ébauché des trous individuels. J’installe là, en bordure de la berge, mes deux F.M. – en essayant de prendre le canal d’enfilade pour avoir des champs de tir. » Le « Récit », c’est tout autre chose. Le contraire ­dirait-on. Un morceau de choix, parmi d’autres : « La section cheminait collée aux haies basses, les casques parfois un instant silhouettés en noir sur le ciel rougeoyant. Aux premiers pas qu’on avait faits en dehors du bois, on avait eu un peu l’impression de marcher sur la mer, mais en quelques secondes toute espèce de peur s’était volatilisée : on était dans le fil de la chance, por-

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éd. josé corti

éd. josé corti

en écrivant

Page manuscrite et couverture du cahier dans lequel Louis Poirier consignait ses « Souvenirs de guerre ».

À lire aussi

La Géopolitique et le Géographe, Yves Lacoste,

éd. Choiseul, 262 p., 20 €. Dans ce livre d’entretien, le géographe évoque entre autres l’œuvre littéraire de son confrère devenu écrivain. 

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tés comme sur de l’eau. On cheminait de champ en champ dans cette campagne coupée et onirique, insolite comme une mer de la lune, extraordinaire ­d’inconnu. Toutes amarres larguées – avec un sentiment de bien-être pur, de respiration libre, d’éveil jamais ressenti. Le lieutenant G., tous ses esprits fouettés comme par un vent matinal, considérait de temps en temps l’arroi de sa colonne avec une poussée irrépressible de fou rire : vraiment, on pouvait le dire, pensait-il, avec une espèce d’enthousiasme, c’était des choses comme on n’en voyait pas tous les jours. » Et les éclaireurs ­marchent en tête de la colonne d’un pas de porteurs de cierges… On y sent l’ombre portée de la catas­trophe annoncée, d’autant plus attirante qu’elle est vénéneuse. Le livre se nourrit de cette tension. Ici une vision de Chirico, là une collision digne des Pieds Nickelés. Le génie de l’écrivain consiste à mettre de l’inattendu dans une trame et un dénouement des plus attendus puisque le lecteur sait déjà l’essentiel de

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l­’histoire. On connaît des anciens combattants qui ont « fait » Dunkerque : on en connaît peu qui l’aient vu. Le lecteur dispose de deux éditions de ces Manuscrits de guerre. Dix euros les séparent. La différence est justifiée par l’adjonction du fac-similé de l’original du texte. Une authentique émotion se dégage lorsque l’œil caresse la couverture du cahier d’écolier Le Conquérant dans lequel il a aligné ses phrases. Elles sont si régulières et si fines qu’on les suppose tracées à la plume Sergent-Major, la trousse posée face à lui. La graphie est petite, la marge et les paragraphes respectés, le remords absent. Ni rature ni pâté. Propre et net. On y entend la voix ouatée, secrète et chuchoteuse du professeur d’histoire-géo du lycée de Quimper. C’était en mai et juin 1940. La France fut pendant ­quelques semaines prise d’une frénésie de vagabondage. Des soldats s’abaissant dans l’ivrognerie y croisaient dans l’errance des familles angoissées. Une armée en déroute s’y livrait au pillage. Un chaos indescriptible dont la peur du lendemain était l’alpha et l’oméga. La débâcle ne fut pas seulement le dérèglement général de toute une société à la recherche ­d’ordres et de commandement. Elle marqua un collapsus collectif dont le souvenir a hanté longtemps les générations de Français de 7 à 77 ans qui la subirent de plein fouet. Ces Manuscrits de guerre sont le livre de l’attente angoissée comme Un balcon en forêt était celui de l’ennui, mais il y a peu des uns dans l’autre. L’auteur se révèle déjà pudique et sans pathos dans cette fixation d’images et d’émotions d’un temps exceptionnel, fait de tragédies et d’étonnements. Sous la plume de Gracq, la guerre est habitée la nuit ; ­chaque bruit y est pesant, chaque signe source d’inquiétude. L’invisible alourdit encore le climat. L’analyse comparée de ce qu’il consigne dans l’instant de son vécu de la guerre et de ce qu’il écrira plus tard révèle que le romancier n’aura finalement conservé que le souvenir émotionnel global aux dépens des petits détails matériels. Un gouffre brumeux, une atmosphère où tout est suspendu, comme dans un rêve éveillé.


Dossier

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Cioran, cent

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Tandis que les marchands de bonheur en­ se fasse d’abord pratique, style de vie, per­ vahissent les librairies, l’œuvre de Cioran, né sonnage situé au-delà de la mouvante fron­ il y a un siècle, désarçonne et fait figure d’ex­ tière entre public et privé, est une affaire qui ception : elle nous apprend que le désespoir, court de Socrate à Plotin et qui ne s’est épui­ l’angoisse et le ­désarroi valent mieux que l’in­ sée qu’à la fin de l’Antiquité. Jusque dans le satiable et ­ennuyeuse quête du bonheur. Le choix de la pauvreté, jusque dans la manière xxe siècle l’a montré : de la naïveté au totali­ dont il put se tenir à l’écart de toute profes­ tarisme, du fanatisme à l’angélisme, les en­ sion (même de celle d’écrivain), on trouve thousiasmes de tous bords font courir aux en Cioran une image moderne de Diogène, humains les plus grands risques, sitôt qu’ils reconnaissable mais « adaptée », comme dans se piquent d’avoir des solutions et d’imposer les films, à l’époque contemporaine. Le ton­ des ­normes. Afin de nous en prémunir, Cio­ neau dans la rue est devenu une mansarde ran a passé sa vie à fouiller, avec la minutie – avec toilettes sur le palier. d’un géomètre, les zones d’ombre et les cre­ Cependant, les Anciens étaient en quête d’une vasses : c’est là que se tiennent, plus mo­ perfection humaine, ce que Cioran ne désirait destes, plus humaines, mais non sans envo­ plus : écœuré par l’Histoire, il avait soif de lées, ce qu’on appelle les tout, sauf d’absolu. Plus En liant intimement « idées noires ». Marqué confiant dans les pro­ par les horreurs et les blèmes que dans leur pensée et style de vie, ­errances de son siècle, résolution, il fit de l’écri­ Cioran prolongea qu’il a brièvement em­ ture l’autre terrain de ses une certaine brassées dans un élan expériences –  le miroir tradition antique. qu’il qualifiait de « péché où contempler, corriger de jeunesse », Cioran est ainsi devenu une et vérifier, pour ainsi dire, les contours de sa sorte d’éclaireur à l’envers : inversant le che­ posture. Dans la précision de son lexique, min inventé par Platon, il incarne la figure l’adresse de sa syntaxe, l’originalité de ses d’un penseur sciemment ­redescendu dans la « bons mots », on aurait tort de ne lire rien de caverne, dont la voix, ­souvent cinglante, par­ plus qu’une vaine fascination pour le « style ». fois hilare, monte des profondeurs. Cioran traversa l’époque de tous les forma­ Pour cette raison, il est autant le premier que lismes sans jamais renoncer à inscrire la litté­ le dernier de son genre. En effet, comme rature dans une réalité existentielle. De l’écri­ l’ont très bien montré Susan Sontag et Peter ture à l’existence, sans doute le décalque Sloterdijk, son écriture se situe au-delà d’une n’est-il pas immédiat : les livres de Cioran ont certaine manière de philosopher : il ne s’agit offert les moyens d’appréhender la force des ni d’articuler des idées en système ni de pro­ mots d’une manière neuve, comme un jeu qui duire du concept. Penser, pour Cioran, signi­ tient à la fois de l’exercice mental et de l’ex­ fie définir une certaine position (une pos­ périence verbale. Le suicide, par exemple, est ture, si l’on veut) qui témoigne moins de simultanément chez lui un motif littéraire et l’affirmation d’un esprit que des contradic­ une hypothèse qui aide à vivre. Loin d’indi­ tions d’un être singulier face à l’existence. quer un tempérament morbide, cette écriture C’est en cela qu’il a renoué, du même coup, pointe une certaine sorte de vérité où, comme avec une tradition antique dont il est en un l’avait prévu Nietzsche, c’est à chacun de sens le dernier représentant. Que la pensée déterminer sa mesure. M. R.

irmeli Jung

Dossier coordonné par Maxime Rovere

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ans de finitude À Dieppe,  en 1989.

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Cioran : désespoir, mode d’emploi