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Assassinat et signification dans la mafia américaine Par Antoine Diaz Préambule Depuis le début du 20ième siècle, selon les autorités américaines, La Cosa Nostra serait responsable de plus dix mille meurtres aux États-Unis. Si une grande partie de ces derniers ont été commis durant la première moitié du siècle précédent, et notamment durant la Prohibition, qui marqua l'avènement de la Mafia1 comme la première puissance criminelle en Amérique du Nord, ils se sont poursuivis jusqu'à aujourd'hui avec une implacable régularité, rythmant la vie et la mort des made men – les membres initiés – de l'organisation. Dans la sanglante et brutale histoire de la pieuvre chez l'Oncle Sam, tous les assassinats n'ont cependant pas la même signification ni les mêmes raisons. Entre tradition et modernisme, passion et pragmatisme, les chemins sont souvent tortueux afin de démêler les tenants et les aboutissants de chacun de ces crimes, dont nombreux sont ceux qui restent encore aujourd'hui irrésolus. Néanmoins, au sein de cette société secrète originaire de Sicile devenue américaine au fil du temps, dans un contexte de « violence programmée »2, les cadavres ont toujours été les meilleurs moyens de communication et les assassinats les meilleurs révélateurs des jeux de pouvoir et des réalités de chaque époque. L'assassinat ou la voie royale vers l'initiation Si on devait caractériser les membres initiés de la mafia américaine par un unique qualificatif, alors celui-ci serait certainement assassin. En effet, si on se penche sur les témoignages d'acteurs des deux côtés de la loi, le meurtre est une constante qui revient quasiment systématiquement. Sous les aspects édulcorés et trompeurs dont vêtissent parfois certains médias La Cosa Nostra se cache en fait une réalité bien plus simple et bien plus brutale : une fraternité de meurtriers assoiffés de pouvoir qui confondent amitié et intérêt, honneur et égo, et respect et terreur. Dans cette société secrète, l'assassinat est souvent un pré-requis à l'initiation, comme le récit 3 qui suit en est une illustration ... « Par cette froide nuit du 2 janvier 1990, en quittant un petit restaurant moyen-oriental situé sur McDonald Avenue à Brooklyn4, Louis Tuzzio éprouve sans doute plusieurs sentiments. Le jeune homme âgé de vingt-cinq ans est sans doute rassuré et doit certainement ne plus sentir un si lourd fardeau sur ses épaules. Les ennuis sont enfin derrière lui et sa vie n'est plus en danger. C'est fini, il ne devra plus vivre dans la peur. Après tout, pendant le repas qu'il vient de partager avec ses amis et Frank Lino, le captain de la Famille Bonanno duquel il dépend, ces derniers ne lui ont-il pas assuré que la Famille Gambino et John Gotti, leur boss à l'égo démesuré qu'on voit en première page de tous les journaux, ont enfin entendu raison et compris que la malheureuse erreur qu'il a commise n'était pas volontaire ? Quelques temps plus tôt, Louis Tuzzio était le chef d'une équipe de trois tueurs ayant mené à terme le règlement de compte ayant mis fin à la vie de Costabile Farace. Ce dernier était lui-même 1 Autre dénomination utilisée par le FBI afin de désigner La Cosa Nostra. 2 Un lecteur intéressé trouvera des informations complémentaires sur ce concept sur le site de Fabrice Rizzoli, docteur en sciences politiques et chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement : Les mafias : analyse au quotidien d'un phénomène complexe (http://www.mafias.fr/). 3 Les récits qui vont émailler ce texte sont basés sur les témoignages de collaborateurs de justice ainsi que sur les confessions de mafieux. Notons que certains passages ainsi que certains dialogues, par souci de narration, ont été reconstitués mais se veulent fidèles aux faits réels ainsi qu'aux propos effectivement tenus. 4 La ville de New York est découpée administrativement selon cinq arrondissements : le Bronx, Brooklyn, le Queens, Manhattan et Staten Island.

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un associé de la Famille Bonanno appartenant au crew du capo Gerard Chilli, pour lequel il était devenu un revendeur de cocaïne et de marijuana suite à sa sortie de prison en 1988, après avoir purgé une peine de neuf ans d'emprisonnement suite à un meurtre commis en 1979. En février 1989, peu de temps après son retour dans les rues en tant qu'homme libre, Costabile Farace avait commis une erreur de jugement fatale en abattant un agent de la DEA – Drug Enforcement Administration – sous couverture, sans que cet assassinat n'ait été validé par la direction des Bonanno, ce qui l'exposa de fait à une peine de mort immédiate. Après s'être caché pendant quelques mois, recherché aussi bien par les différents services de police que par la Mafia, la trace du fugitif fût enfin retrouvée par les mafiosi, plus efficaces que les autorités dans la traque, dans le quartier de Bensonhurst à Brooklyn. Le 17 novembre 1989, à vingt-trois heures, Costabile Farace, qui ne se déplace plus que la nuit, se trouve à bord d'un véhicule en compagnie de Joseph Sclafani, un de ses amis qui a accepté de le cacher. Le meurtrier de vingt-neuf ans n'en peut plus de cette vie où il doit sans cesse être sur le qui-vive et où chaque visage peut aussi bien être celui d'un badaud qui va le reconnaître et le dénoncer à la police que celui d'un tueur qui va le cribler de balles. Non, il est fatigué de cette vielà, il a l'intention de quitter les États-Unis pour rejoindre l'Italie, où il pourra tirer un trait sur son passé. Lorsque la voiture transportant les deux hommes se stoppe à un feu rouge, Costabile Farace ne le sait pas encore, mais il a rendez-vous avec la mort, qui est venue chercher son dû. Usé et fatigué par ces longs mois qu'il vient de passer à essayer de rester en vie et de ne pas de se faire arrêter, il a baissé sa garde et n'a pas remarqué la camionnette noire aux vitres fumées qui se place à côté du véhicule dans lequel il se trouve. Au moment où le feu passe au vert, il tourne la tête et devient le témoin direct de sa propre exécution, en observant les vitres de la camionnette se baisser et des hommes armés ouvrir furieusement le feu sur lui. Il est abattu sur le coup, le corps transpercé de neuf projectiles. À bord de la camionnette, Louis Tuzzio et ses deux complices, James Galione et Mario Gallo, exultent de joie. Le contrat a été exécuté, Costabile Farace appartient désormais à l'histoire. C'est tout du moins ce que les trois hommes croient à ce moment-là. Quelques jours après le meurtre, en se promenant dans les rues de Brooklyn et en se rendant dans les foyers de quartier dans lesquels ont l'habitude de se réunir les mafieux pour jouer aux cartes, boire des cafés ou bien planifier de nouvelles activités criminelles, le jeune gangster sent le regard pesant de ceux avec qui il a l'habitude de rire et de passer du bon temps, et il remarque sans doute que les discussions semblent s'arrêter comme par magie lorsqu'il pénètre dans une pièce. Que se passe-t-il donc ? N'a-t-il pas réglé son compte à Farace, comme c'était prévu ? Il ne faut que peu de temps pour que Louis Tuzzio n'apprenne la terrible nouvelle : la Famille Gambino et son boss John Gotti veulent la tête de toutes les personnes impliquées dans le règlement de compte et insistent pour la Famille Bonanno les leur livre. À son tour, Louis Tuzzio décide de gagner la clandestinité et conseille à ses deux compagnons d'infortune de faire de même. Informé par des amis qui le cachent, il découvre que le deuxième occupant de la voiture dans laquelle se trouvait Costabile Farace, Joseph Sclafani, n'est autre que le fils d'un soldat de la Famille Gambino et qu'il a été très grièvement blessé au cours du règlement de compte. Apprenant que son fils avait été laissé entre la vie et la mort durant la fusillade, le made man des Gambino s'est empressé d'aller demander justice à son boss, qui à son tour est allé se plaindre auprès des Bonanno. Sclafani est un made man, pas les trois hommes ayant participé à l'assassinat, fin de la discussion selon John Gotti. Joseph Massino, boss des Bonanno devant défendre l'intérêt des siens bien qu'étant un ami proche de Gotti, rétorque lui que le jeune Sclafani est encore en vie et s'interroge sur ses motivations à monter dans une voiture à côté d'un individu qui n'était plus qu'un « cadavre qui marche ». Tuzzio a peur et découvre à son tour ce qu'est la vie d'un homme traqué. Tout comme Costabile Farace avant son assassinat, il ne sort plus que la nuit afin d'assurer ses besoins vitaux, porte en permanence un revolver sur lui et change régulièrement de planque dans l'attente que la 2


situation se débloque et que les Gambino comprennent enfin qu'il n'a jamais eu l'intention de tuer le jeune Sclafani. Et en ce 2 janvier 1990, il semble enfin que tout soit arrangé. Plus tôt dans l'après-midi, Daniel Mongelli, un de ses amis d'enfance, lui a fait parvenir le message que ses problèmes sont résolus et que Frank Lino l'attend le soir-même pour, selon ses dires, lui annoncer une grande nouvelle, la grande nouvelle. Louis Tuzzio n'a absolument aucune confiance en Frank Lino, mais accorde du crédit aux propos de Mongelli, qu'il connaît, à vrai dire, depuis toujours. C'est ce dernier qui le soir venu va le chercher à sa planque, accompagné de Robert Lino Jr et de Frank Ambrosino. Les trois hommes sont d'humeur joyeuse et rassurent tant bien que mal leur ami, avec qui ils ont grandi dans le même quartier de Midwood à Brooklyn et avec qui ils ont commis leurs premiers larcins pendant leur adolescence au sein du même gang de rue. Le meurtrier de Costabile Farace commence à se détendre, Frank Lino n'entreprendra rien contre lui alors qu'il est en compagnie de ses amis, encore moins de celle de Robert Lino Jr, qui n'est autre que son neveu. Arrivé au restaurant, après avoir stationné le véhicule à proximité de l'enseigne, la pression descend encore d'un cran lorsque le capo l'accueille chaleureusement avec son visage rougeaud et souriant. Pendant le repas, Frank Lino lui confie à mots couverts que Big Joey – un des surnoms de Joseph Massino – a fait ce qu'il fallait pour le protéger et qu'il est de plus très satisfait du travail qu'il a accompli pour la Famille depuis de nombreuses années. Il est même tellement satisfait qu'il a décidé de l'initier en ce 2 janvier 1990. Louis Tuzzio boit les paroles de son skipper, qui sera son « parrain » au sein des Bonanno, et qui lui explique en détail les différentes phases de la cérémonie initiatique qui aura lieu plus tard dans la soirée. Pour le préparer, il lui révèle l'existence de cinq Familles mafieuses à New York, nommées Bonanno – à laquelle il appartiendra dorénavant –, Colombo, Genovese, Gambino et Lucchese, d'après les noms d'anciens chefs historiques. Il lui révèle aussi que ces Familles ne sont pas indépendantes les unes des autres, qu'il en existe d'autres aux États-Unis dans d'autres villes, et que l'ensemble de ces Familles constituent une société secrète appelée Cosa Nostra, qu'il présente comme une fraternité d'hommes emplis par les mêmes valeurs de respect, d'honneur et d'amitié. Il lui explique aussi que les trois hommes qui présideront la cérémonie seront Joseph Massino, le boss de la Famille Bonanno, Salvatore Vitale, son underboss, et Anthony Spero, son consigliere, et qu'il doit accorder le plus grand respect à ces personnes. Enfin, il lui dit en souriant que lorsque Joseph Massino lui demandera en début de cérémonie s'il sait pourquoi il est là, il doit absolument répondre que non. Le jeune homme sait déjà tout ça, comme tout le monde, il lit les journaux et il sait ce qui se dit sur les italo-américains qui ont le même « mode de vie » que Frank Lino. Sa mère l'a sans doute mis en garde lorsqu'il était petit, mais, que voulez-vous, Louis Tuzzio a grandi dans le quartier de Midwood à Brooklyn, quelles étaient ses autres possibilités de réussir ? La seule chose qui le surprend peut-être est le fait que Frank Lino, celui qui lui a tout appris des voies du crime, désigne cette société secrète sous le nom de Cosa Nostra, et non de La Cosa Nostra, comme il le lit tout le temps. « Surement ces putains de flics et de journalistes qui n'y connaissent rien » pense-t-il peut-être. Il est complètement absorbé par le discours de l'homme rondouillard qui se trouve face à lui, et il a du mal à contenir sa joie. Enfin, il va devenir quelqu'un qui compte, quelqu'un qu'il convient de traiter avec respect et honneur. Dans sa tête, sans doute veut-il dès à présent que le repas se termine, car ce soir, il le sait maintenant, sa vie va changer pour toujours. Ce soir, Louis Tuzzio va devenir un made man. Lorsqu'enfin le diner se termine par cette froide nuit du 2 janvier 1990, Frank Lino demande aux trois hommes qui accompagnaient Louis Tuzzio de l'emmener à son domicile afin que ce dernier puisse se changer et se vêtir solennellement pour la cérémonie qui l'attend dans quelques heures. Lui, il patientera dans le restaurant le temps qu'il revienne, leur indique-t-il, afin de l'amener ensuite lui-même sur les lieux où doit se tenir son initiation. Lorsqu'il regagne sa voiture, Louis Tuzzio monte machinalement à la place côté passager alors que Daniel Mongelli propose de le conduire, tandis que Robert Lino Jr et Frank Ambrosino 3


s'assoient à l'arrière. Il est tellement bouleversé par ce qu'il vient d'apprendre qu'il ne remarque pas que ses trois amis portent tous des gants. Et puis, même s'il l'avait remarqué, n'est-on pas en hiver ? Et surtout, ne sont-ils pas ses amis, des personnes qu'il connaît depuis toujours et pour lesquelles il serait capable de donner sa vie ? Dans une ambiance joyeuse, les quatre jeunes hommes s'enfoncent dans les rues désertes de Brooklyn en écoutant la musique que diffuse bruyamment la radio. Ils s'échangent des blagues, discutent du bon vieux temps et se félicitent de la réussite de l'un des leurs : buona fortuna Louis ! Soudainement, la voiture commence à ralentir et se dirige vers le bas-côté d'une route déserte à cette heure-là et par ce froid glacial. Sans doute, à ce moment-là, Louis Tuzzio pressent que quelque chose cloche, mais tout va très vite. Beaucoup trop vite. S'il n'a pas remarqué les gants que portent ses « amis », il n'a pas fait attention non plus au fait que Daniel Mongelli, le conducteur, n'a pas attaché sa ceinture de sécurité. Alors que la voiture se stationne brusquement à présent le long de cette avenue anonyme et sans âme, Dirty Danny – comme est connu Daniel Mongelli dans la rue – bondit hors du véhicule tel un diable sorti de sa boîte, tandis que Robert Lino Jr tend son bras vers la tête de Louis Tuzzio, son « ami », et ouvre le feu, lui pulvérisant la boîte crânienne. Les deux hommes assis à l'arrière sortent à leur tour du véhicule. Avant de partir, Bobby from Avenue U – comme a toujours été appelé Robert Lino Jr – tire à nouveau à quatre reprises sur le corps inanimé de l'assassin de Costabile Farace, avant de grimper avec ses deux complices dans une voiture qui les suivait à distance. Louis Tuzzio ne deviendra jamais un made man. Bien au contraire, peu de temps après, Robert Lino Jr se fera officiellement initier au sein de la Famille Bonanno de New York. En assassinant son « ami » sans poser de question, aux yeux de Joseph Massino, il s'est montré digne de devenir un « homme d'honneur », montrant que sa loyauté envers La Cosa Nostra prévaut sur ses sentiments personnels. En se montrant sous le visage d'un assassin froid et sans scrupule, il a montré qu'il a sa place au sein de cette fraternité de meurtriers. » L'assassinat ou la conquête du pouvoir La mafia américaine est une société secrète socialement codifiée régulant la violence entre membres initiés. L'assassinat d'un made man fait intervenir une longue procédure pendant laquelle les manquements de celui-ci doivent être formellement constatés par le boss de la Famille mafieuse à laquelle il appartient, seul ce dernier ayant le pouvoir requis pour autoriser une telle action. En ce qui concerne l'assassinat d'un boss, la Commission est l'unique autorité compétente, comme en ce qui concerne la destitution d'un boss ou encore sa reconnaissance officielle. Cependant, comme l'illustre l'histoire qui va suivre, les rêves de grandeur de certains passent parfois au-delà de ces règles … « En cette soirée du 16 décembre 1985, les new-yorkais sont plutôt heureux et nombreux sont ceux à se balader dans les rues de Manhattan en famille, regardant à travers les vitres des différentes boutiques et entrant dans les nombreuses enseignes que comporte cet arrondissement qui est le cœur économique de la ville. Noël approche et il ne faudrait pas oublier d'acheter les cadeaux ! Deux hommes stationnés le long de la rue 46th Street, cependant, n'ont pas les mêmes idées en tête. S'ils attendent patiemment dans une voiture dont la plaque d'immatriculation n'est pas traçable, c'est qu'ils ont des affaires urgentes à traiter impérativement le soir-même. À vrai dire, ils ont surtout le compte de quelqu'un à régler. Ils sont assez nerveux et mal à l'aise. Pour eux, dans quelques instants, il ne sera plus question que de mort ou de gloire. Si tout se passe comme ils ont planifié, il n'y aura plus aucune barrière qui les empêchera d'accéder au trône. Dans le cas contraire, eh bien, il vaut mieux ne pas y penser. Ça fait des semaines qu'ils ont tissé la toile dans laquelle leur proie doit venir se perdre à 4


jamais. Ils ont envoyé des émissaires aux contacts de membres influents des quatre autres Familles de la ville, ils ont consulté les membres influents de leur propre Famille, et personne n'a véritablement protesté. Il ne leur a pas échappé que certains de leurs interlocuteurs n'ont rien répondu, mais au diable leur silence ! Qui ne dit mot consent ! Le plus corpulent des deux hommes a en main un talkie-walkie qui lui sert de lien avec les neuf individus qui sont postés non loin de là, à proximité du Sparks Steak House, un restaurant huppé de la ville, où la cible est attendue pour diner. Pour lui, l'heure est enfin arrivée. Il sait qu'il est celui de deux qui s'expose le plus dans cette opération, qui s'annonce comme la plus importante depuis des années à New York. De toute manière, il n'a plus rien à perdre. Son mentor et protecteur est mort d'un cancer du poumon il y a moins de deux semaines, et, sans lui, il ne fait aucun doute que la cible va le reléguer de son grade de capo à celui de soldat. Ou pire encore. Son complice est anormalement inquiet. De taille modeste mais le corps musclé, il est pourtant réputé pour avoir les nerfs solides. Ce soir-là, pour lui aussi les choses doivent changer. Durant les mois qui ont précédé ce 16 décembre 1985, il a senti le vent tourner dans la Famille. La cible s'est enfermée dans une attitude qui lui a déplu, tout comme à un grand nombre des quelques quatre cents made men que compte la Famille à laquelle il appartient, qui complétée par près de trois mille connected men – associés –, constitue la plus importante Famille mafieuse des ÉtatsUnis, et, peut-être même, de la planète. Alors qu'il observe des familles souriantes se promener les bras chargés de cadeaux à travers la fenêtre de la voiture dans laquelle il se trouve, l'inimaginable se produit : la luxueuse Lincoln de la cible se porte à leur hauteur. Immédiatement, il met la main sur son revolver et lance dans un murmure de voix à l'homme qui tient le talkie-walkie : « John, tourne lentement la tête et regarde quel enculé est dans la voiture à côté de nous ! – Calme-toi Sammy, les gars vont prendre soin de ce suceur de queues dès qu'il sera sorti de sa putain de caisse. – S'il tourne sa putain de tête vers nous, je te préviens, je lui explose sa grande gueule de connard ! – Garde ton calme Sammy, fais-moi confiance. » Tandis que le plus calme des deux mafieux donne un signal codé à travers le talkie-walkie, le plus nerveux tient fermement dans sa main droite son revolver, prêt à ouvrir le feu s'il advient que la cible décide de regarder qui se trouve à l'intérieur de la voiture se trouvant à son niveau. Mais la cible est préoccupée ce soir-là, seul le diner qui l'attend habite son esprit. Son chauffeur démarre déjà et part à la recherche d'une place où se stationner. Si la cible est inquiète, c'est que son procès, comme celui des quatre autres boss de la Mafia de New York, doit se tenir d'ici peu. De quoi les accuse-t-on, se demande-t-il ? De coordonner le marché de la construction et les appels d'offre qui en découlent dans la région ? De piloter le crime organisé sur la côte Est des États-Unis depuis les salons feutrés dans lesquels ils ont l'habitude de se réunir ? D'appartenir à ce que les juges appellent la Mafia, une invention destinée à dénigrer les italo-américains ? C'est à mourir de rire ! Le vieil homme septuagénaire a bien l'intention de se défendre et de prouver aux yeux du monde entier qu'il n'est qu'un simple et respectable homme d'affaire. Le seul chef d'accusation qui le préoccupe est celui relatif au trafic de drogue. En effet, il semblerait que son nom soit sorti dans une discussion entre deux soldats faisant partis du crew de ce capo du Queens qu'il méprise tant, et que le FBI – Federal Bureau of Investigation – ait des bandes audios pour le prouver. Un chat de gouttière, voilà ce qu'est ce maudit skipper de la Famille. Le simple fait d'y penser le met dans une colère noire. Et cette vipère n'est pas seule; en y regardant de près, il apparaît très clairement au vieux boss que se multiplient ces cafards venus du Bronx, de Brooklyn ou du Queens, qui parlent à peine quelques mots d'italien et jouent les grands seigneurs, au volant de Cadillacs tapageuses, chaîne en or autour du cou et bague en diamants à l'auriculaire. C'est donc ça le futur de La Cosa Nostra dans ce pays ? Des gangsters prêts à tuer père et mère au nom du sacro-saint dollar et à vendre leur âme au diable en inondant les rues de drogue ? Non. Pas 5


tant qu'il sera là tout du moins. Et il a bien l'intention d'annoncer aux personnes qui seront présentes au diner auquel il va prendre part qu'il va s'occuper du cas de ce rebelle d'Ozone Park, qu'il va en faire un exemple pour réaffirmer son message – hypocrite, ne nous mentons pas, il touche lui-même à l'argent de l'héroïne que les zips, les mafiosi siciliens, lui font parvenir en échange de sa protection et de la permission de travailler sur le territoire des Familles américaines – et de son crédo : « You deal, you die ! »5. Lorsqu'enfin son chauffeur et underboss parvient à trouver un emplacement libre, puis se précipite pour aller lui ouvrir la portière, le vieil homme au visage austère et aux éternels costumes trois-pièces sombres ne remarque pas l'équipe de tueurs se précipitant déjà vers lui, tels des piranhas s'apprêtant à dévorer leur proie. La cible n'est pas préparée à ça, elle ne fait pas attention à ces hommes vêtus exactement de la même manière et portant tous un même bonnet russe sur la tête, afin de rendre leur nombre exact et une identification quasiment impossible à exprimer pour des témoins non préparés. Il ne voit pas la mort arriver, ces assassins déterminés qui transpercent une foule joyeuse et bruyante, qui ne va pas tarder à se jeter à terre, à hurler de terreur et à courir dans tous les sens. Lorsque les premières explosions des armes à feu rugissent et que les premiers cris affolés se font entendre, la cible se dit peut-être qu'il lui a manqué quelque chose, quelque chose qu'ont ceux qu'il a pris l'habitude d'appeler les chats de gouttière : l'instinct du gangster qui a fait ses classes dans la rue. Tandis que les corps de Paul Castellano et de Thomas Bilotti s'affaissent au sol, criblés de balles, tels des pantins désarticulés, John Gotti du Bronx et Salvatore Gravano de Brooklyn savent qu'ils ont réussi. Ils savent qu'ils ont mené avec brio ce qui sera plus tard considéré comme le plus spectaculaire règlement de compte mafieux du 20ième siècle. Maintenant, plus rien ne les empêche de prendre le contrôle de la sur-puissante Famille mafieuse Gambino. C'est tout du moins ce qu'ils pensent en ce soir du 16 décembre 1985. » L'assassinat ou le châtiment ultime Au sein d'une société secrète à vocation criminelle bafouant au quotidien les lois de l'état de droit qui l'abrite, la violence et la mort sont présentes en chaque instant. La Cosa Nostra ne fait pas exception à cette froide réalité. Sa survie dépend pour une part de la capacité de ses membres à ne pas commettre d'erreurs mettant en danger les activités clandestines dans lesquelles ils sont impliqués ni les secrets de l'organisation à laquelle ils appartiennent. Dans le cas contraire, l'assassinat se révèle être l'unique option, comme l'illustre le célèbre exemple qui suit … « Par cette chaude journée du 17 août 1981, le captain Dominick Napolitano, mieux connu dans la rue sous le sobriquet de Sonny Black, éprouve de la tristesse et de l'amertume alors qu'il circule en direction des Flatlands, un quartier de Brooklyn, en compagnie de Frank Lino, un capo de sa Famille, la Famille Bonanno, et de Stefano Cannone, le consigliere. Il ne se fait guère d'illusions. Il sait parfaitement ce qui l'attend. La mort. La mise en scène qu'on lui a jouée ne lui plaît pas. N'y a-t-il que perfidie chez ces hommes qu'il a jadis considérés comme ses amis ? Il a bien conscience qu'il est l'heure pour lui de « partir », comme ont l'habitude de dire les made men américains, mais il aurait sans doute préféré plus de franchise, ou, tout du moins, de soudaineté, qu'on lui ôte la vie au détour d'une ruelle obscure par exemple. Au lieu de cela, Frank Lino lui a dit qu'en haut lieu on avait compris qu'il n'y était pour rien, que l'erreur de jugement qu'il a commise aurait pu arriver à absolument n'importe qui. Par cette suffocante journée d'été, Frank Lino a eu le culot de lui annoncer en le regardant droit dans les yeux que lui-même, et Stevie Beef Cannone, allaient parler en son nom et se porter garant de lui à la réunion qui les attend chez Ronald Filocomo, un soldat des Bonanno, où doit être présent Sally Fruits, l'acting boss de la Famille. Mais le skipper quinquagénaire n'est pas dupe, il est parfaitement 5 Que l'on peut traduire par : « Tu deales, tu meurs ».

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clair que Salvatore Farrugia ne sera pas présent là-bas. Au travers les vitres fumées d'une camionnette située à proximité de la demeure de Ronald Filocomo, un homme d'un certain embonpoint observe le voiture transportant les trois hommes se stationner, puis ces derniers en sortir. Joseph Massino, captain dont l'influence se fait grandissante dans la Famille, va devoir aller en prison dans les mois à venir. Il y a peu de temps, des « taupes » travaillant pour le compte de la Famille l'ont prévenu que son nom faisait parti de la longue liste de ceux qui vont être inculpés à cause de l'erreur de Sonny Black. Il a prévu de gagner la clandestinité, de répertorier quels sont les arguments du gouvernement, puis de déterminer quels sont les points faibles de leur dossier et la stratégie de défense à suivre avant de se rendre de lui-même. Il s'agit d'une stratégie couramment utilisée par les mafiosi américains. Mais avant cela, il tient absolument à ce que tout soit en ordre et que les responsables de cette honte qui a sali le nom des Bonanno soient punis. Joseph Massino, mafieux originaire de l'enclave italienne de Maspeth dans le Queens, a déjà commencé la purge interne qui doit absolument avoir lieu. À vrai dire, depuis que Philip Rastelli, le boss officiel de la Famille, est en prison, Big Joey a été le cerveau derrière les principaux assassinats que Rusty a ordonnés, dont ceux de Carmine Galante, qui voulait prendre le contrôle des Bonanno par la force au nez et à la barbe de la Commission, de Cesare Bonventre, un zips, et de Alphonse Indelicato, Phillip Giaccone et Dominick Trinchera, les trois capi qui furent abattus le 5 mai 1981. En ce 17 août 1981, à l'intérieur du véhicule où il se trouve, il discute tranquillement avec quelques uns des soldats de son crew, mangeant des sandwiches et échangeant des blagues en attendant que l'exécution de Sonny Black soit menée à terme. En gravissant les marches de ce qui va être à n'en pas douter son tombeau, Dominick Napolitano sait qu'il a pêché par ignorance, et, contrairement au monde dans lequel vit le commun des mortels, dans le sien, l'ignorance est un pêché mortel. Qu'a donc ignoré Dominick Napolitano ? Il a ignoré que Donnie Brasco, un gangster dont il a fait la connaissance par le biais de Benjamin Ruggiero, un des soldats sous sa responsabilité, s'appelle en fait Joseph Pistone. Et que c'est un agent du FBI. Dominick Napolitano doit « partir », il le sait et il accepte son triste sort. Une fois la porte d'entrée ouverte, les trois mafieux pénètrent à l'intérieur de la demeure de Ronald Filocomo, qui les accueille en les serrant dans ses bras et en les embrassant sur les deux joues, comme ont coutume de faire les italo-américains. Il leur indique que Sally Fruits les attend en bas, dans sa cave, au sous-sol, et qu'il faut se dépêcher. Sonny Black est le premier à s'engager dans les escaliers et à les descendre. Pour être précis, en y regardant de près, il ne les descend pas. Il les dégringole. Frank Lino l'a violemment poussé et maintenant Ronald Filocomo dévale à son tour les marches, un revolver à la main. Une fois remis de sa chute, de multiples contusions et égratignures au visage et au corps, Dominick Napolitano, qui est arrivé au sous-sol plus rapidement qu'il ne le pensait, se trouve non pas face à Salvatore Farrugia, mais de Robert Lino Sr, le frère de Frank, et celui-ci pointe une arme dans sa direction. Avant qu'il n'ait pu prononcer un mot, le mafieux qui lui fait face ouvre le feu. Sonny Black, pas encore remis de sa chute, est grièvement blessé par la balle qui vient de lui perforer le corps, mortellement blessé. Mais il n'est pas mort et l'arme de Robert Lino Sr s'est enraillée. Agonissant, le skipper, qui accepte son sort, lui hurle « Tire-moi dessus encore, et ne me rate pas cette fois ! ». Mais Robert Lino Sr a beau s'évertuer à presser sur la détente, aucune balle ne sort du canon de son arme, tandis que Dominick Napolitano désespère. Mais son attente est de courte durée. Ronald Filocomo, qui, essoufflé, vient d'arriver dans la cave, appuie son arme contre le front du capo et presse à son tour la détente. Cette fois-ci le revolver ne s'enraille pas. Quelques minutes plus tard, Joseph Massino sort de la camionnette dans laquelle il était installé, soulageant les amortisseurs du véhicule de son poids imposant, et, accompagné de son beau-frère Salvatore Vitale – good-looking Sal – ainsi que de Gerlando Sciascia – George from 7


Canada – un capo des Bonanno gérant les intérêts de la Famille à Montréal, il gravit à son tour les marches menant à la demeure de Filocomo. Entendant toquer à sa porte, ce dernier se précipite pour aller ouvrir à Big Joey et à ses hommes, qui étaient postés à l'extérieur comme tireurs de secours et avaient ordre d'intervenir si Sonny Black avait tenté de prendre la fuite. En présence de Massino, les mafieux présents semblent essayer de se faire voir sous leur meilleur jour : tous savent que tôt ou tard il deviendra le boss de la Famille. D'ailleurs, tel un général des armées, il passe en revue ses troupes et distribue les bons points : il remercie Ronald Filocomo d'avoir accepté de mettre à disposition sa maison pour l'assassinat de Dominick Napolitano, il félicite Frank Lino pour son plan astucieux et il serre dans ses bras Robert Lino Sr, prenant également des nouvelles de sa famille et de son fils Robert Jr – Bobby from Avenue U comme on commence à l'appeler – dont il a entendu le plus grand bien. Après ces félicitations et remerciements, Joey the ear – un autre de ses surnoms – prévient Filocomo que des hommes vont passer dans la soirée afin de « nettoyer » la cave et de prendre en charge le corps de Napolitano, qu'ils vont faire disparaître. En août 1982, soit un an après cette suffocante journée du 17 août 1981, un corps est découvert dans un terrain vague de Staten Island. Lorsque les équipes de police arrivent sur les lieux, elle sont particulièrement intriguées par ce à quoi elles sont confrontées : un cadavre en état de décomposition avancé, et à qui, ce n'est pas courant, on a sectionné les mains. Plus tard, ce corps sera identifié comme celui de Sonny Black et le message envoyé par les Bonanno sera alors parfaitement clair. Par la faute de Dominick Napolitano, des made men avaient serré la main de Donnie Brasco, en réalité l'agent fédéral Joseph Pistone. En représailles, on avait tranché les mains du capo quinquagénaire : aucun made man ne serre la main d'un représentant de la loi. » L'assassinat ou le respect des règles Dans un monde où la forme influence le fond, le respect des règles établies est un pré-requis à la survie. Dans une société criminelle, comme dans une société civile, l'absence de lois conduit à l'anarchie, c'est pourquoi, pour les autorités garantes du pouvoir, il convient de faire respecter les principes de sa constitution. La Cosa Nostra n'échappe pas à cette réalité … « En cette pluvieuse journée du 13 avril 1986, Frank DeCicco est soucieux. Dans quelques instants, une importante réunion va se tenir dans son quartier général, The Veterans & Friends Social Club, situé dans le quartier à très haute densité mafieuse de Dyker Heights à Brooklyn. Lui, l'underboss de la Famille Gambino, a organisé une rencontre entre d'importants zips siciliens et les hauts dignitaires de sa Famille avec pour objectif d'éclaircir le récent assassinat de Paul Castellano. Les zips demandent des comptes. Ou plutôt, il est probable que Toto Riina, avec qui Big Paul était en contact direct, exige des explications. La consigne de John Gotti, le nouveau boss, est claire : « On n'a rien à voir avec ce qui est arrivé à Paul, on recherche activement les coupables, on n'a pas besoin d'aide, et de toute manière, on les emmerde, qu'ils se mêlent de leurs affaires ! ». Tout est allé très vite depuis cette fatidique soirée du 16 décembre 1985, qui restera, à n'en pas douter, dans les annales de la Mafia new-yorkaise. Selon le camp auquel on appartient, on peut ou non considérer que Frank DeCicco est le traître : c'est lui qui a livré Paul Castellano en jouant double-jeu et en informant les conspirateurs de sa présence au Sparks Steak House de Manhattan le soir de son assassinat. Depuis le départ, à l'image de Sammy the bull Gravano, Frankie, comme l'appellent affectueusement ses proches, a senti le vent tourner dans la Famille, et notamment chez les chats de gouttière comme les appelait avec mépris l'ancien boss. Big Paul s'était enfermé dans une tour d'ivoire, son somptueux manoir de Long Island, le quartier le plus cher de New York. Dans ce que la presse avait baptisé « la Maison Blanche de la Mafia », il ne recevait plus que certains membres de la Famille auxquels il confiait les activités les plus lucratives, laissant les autres dans le 8


désarroi le plus total, les appauvrissant irrémédiablement, tout en faisant assassiner quiconque prenait des initiatives sans l'avoir consulté au préalable. Frankie avait senti l'amertume et la colère gronder chez les troupes au contact direct de la rue, et lorsque Salvatore Gravano et John Gotti l'avaient approché, il avait choisi son camp : Paul Castellano devait « partir » pour le bien de la Famille. Suite à l'assassinat de Big Paul et de son underboss Thomas Bilotti, Giuseppe Gallo, le consigliere, avait organisé une rencontre d'urgence réunissant l'ensemble des capi de la Famille. Lui aussi avait été contacté par des émissaires envoyés par John Gotti avant que l'opération que celui-ci envisageait ne soit lancée, mais âgé de soixante-treize ans, il ne se sentait pas la force de s'engager dans une guerre : il avait fait parvenir le message aux conspirateurs qu'il ne s'opposerait pas à ce qu'ils prévoyaient et qu'il ne préviendrait pas Paul Castellano de ce qui se tramait dans son dos, mais qu'ils ne pourraient pas non plus compter sur lui de quelque manière que ce soit. Au crépuscule de sa vie, Giuseppe Gallo était un vieil homme fatigué. Comme John Gotti l'avait prévu, cette réunion l'avait consacré : les capi l'avaient élu nouveau boss de la Famille. Immédiatement, celui-ci avait nommé un nouvel underboss, Frank DeCicco, maintenu Giuseppe Gallo à son poste – choix politique visant à s'attirer les bonnes grâces des anciens cadres de la Famille – et il avait présenté les premières réformes qu'il avait conceptualisées avec ses proches collaborateurs. Mais, comme il l'avait annoncé à l'assemblée plénière qui lui faisait face, la priorité absolue était de mettre la main sur « ces chiens qui ont fait ça à Paul ! ». Il avait demandé à ses skippers d'être sur leurs gardes, que la menace pouvait venir de n'importe qui, de l'une des quatre autres Familles de la ville, ou encore des zips siciliens. Cette réunion avait été couronnée de succès, les captains applaudissant leur nouveau chef, se présentant à lui pour le serrer dans leurs bras et lui souhaiter bonne chance : « Buona fortuna John ! ». Cependant, au milieu de ces effusions de joie, un petit homme aux cheveux noir corbeau avait conservé un visage blême et froid. Celui qui avait été surnommé Jimmy Brown, et dont le crew supervisait les intérêts des Gambino dans le secteur du ramassage des ordures, n'était pas dupe. Si John Gotti les prenait tous pour des idiots, il se trompait lourdement. Une implacable vendetta visant à éliminer tous les conspirateurs derrière l'assassinat de Big Paul couvait. James Failla allait prendre soin de John Gotti et de l'ensemble de ces traîtres, oh ça oui ! Il avait pris contact avec Vincent Gigante, le boss des Genovese, ainsi qu'avec une autre personne. À l'époque inconnu du grand public et des différents services de police, cet individu jouissait pourtant d'une réputation certaine auprès des cercles mafieux de la ville : si vous aviez interrogé une de ces personnes à son sujet, vous n'auriez obtenu qu'un silence contrit. Vous auriez peut-être aussi été intrigué par ce que vous auriez lu dans leurs yeux : la terreur à l'état brut. « Hey Frankie ! ». Perdu dans ses réflexions, Frank DeCicco sursaute lorsque Frank Bellino, un soldat de la Famille Lucchese, l'interpelle. De loin, il l'a confondu avec John Gotti : les deux hommes ont le même gabarit, la même démarche et la même coiffure. DeCicco et Bellino sont bons amis et ce dernier aimerait savoir si Frankie peut lui conseiller un bon avocat, car il a « quelques ennuis » explique-t-il. Ça tombe bien lui répond l'underboss des Gambino, il a justement sur lui la carte d'un ténor du barreau qui fait des merveilles et défend efficacement les gens qui ont le même « mode de vie » qu'eux. Frank DeCicco fouille dans les poches de son pantalon, de son veston, mais décidément, cette maudite carte ne s'y trouve pas. Elle doit être tombée dans sa voiture, répond-t-il embarrassé, avant de proposer à son interlocuteur de l'y accompagner, ce que ce dernier accepte. Ce que les deux hommes ne savent pas, c'est que sous la voiture de Frank DeCicco plusieurs charges de C-4, un puissant explosif, ont été placées. « Tiens regarde, c'est pas eux qui arrivent ? ». Camouflés dans une voiture banalisée à proximité du The Veterans & Friends Social Club, deux hommes observent la scène qui est en train de se dérouler sous leurs yeux. C'est exactement ce qu'ils attendaient, John Gotti et Frank DeCicco ensembles et sans leurs gardes du corps, qui les suivent pourtant d'habitude en permanence depuis l'assassinat de Castellano. L'homme qui a posé la question tient une petite télécommande dans les 9


mains et n'est pas rassuré. Il sait qu'il ne doit pas se rater. Oui, il a peur de John Gotti et des tueurs de la Famille Gambino. Mais moins que de l'individu se trouvant à ses côtés. Dans le monde auquel il appartient, l'extrême férocité et le goût du sang de ce mafieux sont connus de tous. Non, absolument personne ne veut avoir de problèmes avec lui. Personne ne veut s'attirer les foudres de Gaspipe, le consigliere de la Famille Lucchese, celui duquel des années plus tard, le procureur de Brooklyn - arrondissement dont la cour de justice a pourtant vu défiler terroristes, narcotrafiquants, assassins, violeurs ou autres mafieux -, Gregory O'Connell, dira : « C'est le plus dangereux sociopathe que je n'ai jamais eu à juger ». Pour Anthony Casso – le nom de baptême de Gaspipe – tout est question de règles. L'assassinat de Paul Castellano n'a pas été validé par la Commission, toutes les personnes impliquées dans celui-ci doivent donc « partir ». Quelques mois plus tôt, Frank DeCicco était allé le sonder, mais le mafieux, qui avait pris le temps de l'écouter, ne lui avait rien répondu. Les conspirateurs avaient pris ce silence pour un accord. Ils s'étaient trompés. Peu de temps après le 16 décembre 1985, les directions des Familles Genovese et Lucchese s'étaient réunies secrètement et avaient établi une liste noire de personnes à abattre, parmi lesquelles figuraient notamment John Gotti, Salvatore Gravano, Angelo Ruggiero ou encore Frank DeCicco. Sachant qu'éliminer John Gotti se révèlerait être une tâche complexe, les deux Familles avaient décidé de procéder par cercles concentriques, assassinant progressivement tous ses plus solides supports pour que finalement il ne reste plus que lui. Elles avaient également pris la décision de brouiller les pistes, afin que les Gambino ne puissent pas identifier clairement leurs ennemis. C'est pourquoi l'utilisation d'une voiture piégée, triste spécialité de Cosa Nostra de Sicile, avait été préconisée : Vincent Gigante, fin stratège et boss rusé des Genovese, voulait que les zips siciliens et les Gambino se déchirent et s'entretuent, affaiblissant ces derniers, qui ne sauraient plus d'où vient le danger. Salvatore Gravano, qui discute avec d'autres mafieux à l'intérieur du The Veterans & Friends Social Club, cherche des yeux Frank DeCicco mais ne le voit pas. Il l'a observé discuter à l'extérieur du foyer de quartier avec Frank Bellino, mais il ne l'a pas vu revenir. Regardant à travers les fenêtres de l'établissement, accompagné du soldat des Lucchese, il le voit déverrouiller la portière de sa voiture, puis monter dedans, visiblement à la recherche de quelque chose. C'est à ce moment-là qu'il voit le véhicule exploser dans un enfer de feu, de plastique, de verre, de taule, de fumée, de chair, d'os et de sang. » L'assassinat ou la défense des intérêts Le monde criminel s'affranchit par nature des lois de l'état de droit qui l'abrite. En réalité, il est soumis à la loi du plus fort et sa gouvernance est dictée par les rapports de force et les convergences d'intérêt. Dans le cadre de la défense de ses intérêts, La Cosa Nostra a de tout temps adapté sa réponse en fonction de la nature de son interlocuteur et de ses dispositions, tout en maintenant toujours une posture prédatrice. En Amérique du Nord, la Mafia n'utilise la violence qu'en dernier recours, celle-ci l'exposant inutilement à la vue du grand public et des médias, et jamais sans avoir au préalable tenté d'user de sa nature corruptrice et intimidante. Si l'on s'intéresse au lucratif marché du ramassage des ordures, une étude du Rand Corporation datant de la fin des années 80 pointait du doigt le fait que les tarifs à New York étaient les plus élevés du pays et à des taux près de deux fois supérieurs à ceux d'une ville comme Los Angeles, pourtant comparable selon de nombreux critères. Le rapport mettait indirectement en cause l'incidence du cartel mis en place par les cinq Familles mafieuses de la ville, qui, grâce à la cascade d'entreprises légales qu'elles contrôlaient en sous-main, de leur contrôle de sections syndicales entières, ainsi que de leurs contacts politiques, décidaient elles-mêmes à qui allaient les contrats des marchés publics et selon quels prix. Lorsqu'en 1992 Browning-Ferris Industries, la seconde plus importante société américaine dans le secteur du ramassage des ordures, tenta de s'implanter dans ce domaine à New York et de candidater aux appels d'offre s'y rapportant, son manager général eut une mauvaise 10


surprise en sortant de chez lui un matin : il trouva sur le seuil de sa porte d'entrée une tête de chien décapitée dont on avait placé dans la gueule un bout de papier sur lequel était inscrit « Bienvenue à New York ». Lorsqu'un acteur criminel, souvent peu intimidable, décide d'entrer frontalement en concurrence avec La Cosa Nostra dans un secteur d'activité ou sur un territoire donné, la réponse apportée est invariablement la même : l'élimination physique selon des « frappes chirurgicales » visant à détruire la « colonne vertébrale » de l'adversaire … « En cette fin d'après-midi du 12 juin 1986, Marat Balagula est recroquevillé dans son lit. Il vient de souffrir d'une attaque cardiaque et bien que son médecin personnel, qui a immédiatement accouru, lui ait conseillé de se rendre d'urgence à l'hôpital, il a refusé. Il craint pour sa vie et pour celle de sa famille. Il ne sait que trop bien que ceux qui ont fait irruption dans sa discothèque, The Rasputin Night Club, ne sont pas des amateurs et n'hésiteront pas à tuer sa femme et ses enfants. Les paroles de Vladimir Reznikov, l'individu qui a fait irruption dans sa vie il y a quelques heures en braquant une arme sur sa tempe, sont gravées dans sa mémoire : « Joue au con avec moi et t'es mort, toi et toute ta putain de famille, je jure que je t'obligerai à regarder pendant que je baise et que je tue ta femme, tu comprends ? ». L'homme âgé de quarante-deux ans ferme les yeux. Ça fait maintenant près de dix ans qu'il a quitté son Ukraine natale pour s'installer aux États-Unis, plus précisément à New York et son quartier russophone de Brooklyn, Brighton Beach, où des milliers d'immigrants venus d'Union Soviétique sont venus essayer de vivre leur « rêve américain » tout comme lui. Enfin, soyons sincères, Marat Balagula n'est pas un immigrant comme les autres. C'est un criminel qui est lié à ce qu'on commence à appeler la « mafia » russe. Peu de temps après son arrivée, il s'est lié avec Esvel Argon, un vor v zakone6, puis, lorsque ce dernier a « mystérieusement » disparu en mai 1985, Marat Balagula a repris ses anciennes affaires en main, continuant à les faire prospérer. Tout allait bien jusqu'à ce que Vladimir Reznikov ne fasse son apparition. L'immigrant ukrainien connaît la réputation de ce dernier et de ses hommes dans la rue : ce sont des tueurs sans limites que rien n'effraie dit-on. Ce sont des vor v zakone. Immédiatement après avoir été menacé, Marat Balagula a demandé à sa femme d'appeler la seule personne qu'il sait capable de régler définitivement le problème posé par Vladimir Reznikov et de l'expédier en enfer. Marat Balagula va solliciter l'aide d'Anthony Casso. À peine quelques dizaines de minutes après avoir été contacté, un homme d'une quarantaine d'années se présente au domicile de l'immigré ukrainien. Il est de taille plutôt modeste et porte sous sa veste en cuir un pull en cachemire dernier cri qui sied parfaitement avec ses mocassins cirés et son pantalon en toile de couleur grise. Ses cheveux noirs de geai tirés en arrière et son teint de peau mat trahissent ses origines du sud de l'Italie, de Campanie plus précisément, d'où sont originaires ses grand-parents, et sa musculature, sans être imposante, laisse aussi deviner qu'il a travaillé sur les docks de Brooklyn étant jeune. Gaspipe Casso vient d'arriver au domicile de Balagula. Après avoir été conduit à sa chambre par sa femme, qui se retire ensuite, le mafioso ferme la porte, prend une chaise, s'y installe, puis laisse Marat Balagula lui expliquer la raison de son appel, gardant le silence et une expression de visage ne laissant transparaître aucun sentiment. Lorsque ce dernier a terminé de lui raconter comment Vladimir Reznikov a menacé de violer sa femme, puis de la tuer devant ses yeux avant de l'abattre lui-même s'il n'a pas 600 000 $ à lui remettre le lendemain, Anthony Casso lui répond seulement : « Dis à l'un de tes hommes de l'informer que tu va le payer sans faute demain, que tout ce qui compte pour toi c'est que rien n'arrive à ta femme ni à ta famille. Faits-lui parvenir le message qu'il n'a qu'à repasser à ta discothèque demain et que tu lui remettras l'argent là-bas. ». Marat Balagula s'inquiète, il prévient Gaspipe que Reznikov est un homme dangereux, un tueur de sang froid, qu'il a précédemment mitraillé à la kalachnikov l'un de ses restaurants pour l'intimider, il lui explique comment en Russie les vor v zakone ont l'habitude d'utiliser des armes de guerre et de massacrer l'ensemble de la famille de ceux qui s'opposent à eux, 6 Que l'on peut traduire par « voleur dans la loi ».

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femmes et enfants compris. Mais le made man de la Famille Lucchese sourit – le sourire déplaisant d'un loup affamé à qui on vient de livrer en pâture une proie à dévorer – et lui assure : « Ne t'inquiètes pas de ça, je vais prendre soin de lui. ». Le raisonnement d'Anthony Casso est simple : Marat Balagula est associé aux cinq Familles mafieuses de la ville dans d'importantes opérations de crime en col blanc générant plusieurs millions de dollars par an, or il se voit menacer par Vladimir Reznikov, donc ce dernier cherche à nuire aux intérêts de La Cosa Nostra, donc il doit « partir », vor v zakone ou pas. Anthony Casso demande à son allégé un descriptif précis de l'homme qui l'a violemment interpellé et de son véhicule, puis les deux hommes se mettent d'accord sur l'heure à laquelle le vor v zakone devra repasser au The Rasputin Night Club le lendemain. Le jour suivant, Vladimir Reznikov stationne son véhicule à proximité de la discothèque, puis, revolver à la ceinture, sort de sa voiture et se dirige d'un pas alerte et le visage patibulaire en direction de l'établissement. Il ne le sait pas, mais il n'est plus qu'un « cadavre qui marche ». Quelques instants plus tard, furieux, il sort de la boîte de nuit. Marat Balagula n'est pas là, il s'est moqué de lui. C'est décidé, il va le tuer, lui ainsi que toute sa famille. Hystérique, il se précipite déjà vers sa voiture. Cependant, certains éléments du décor lui ont échappés. Il n'a pas vu les deux véhicules garés non loin, les moteurs allumés mais les phares éteints malgré l'obscurité ambiante. Il n'a pas remarqué un homme sortir de l'une des voitures, se déplaçant vers lui aussi rapidement que silencieusement, un Beretta à la main. Il n'a pas observé comment le conducteur de la voiture de laquelle est sorti le tueur commence déjà à démarrer, presque au ralenti, tandis que le conducteur du second véhicule se prépare lui à bloquer la route et à ralentir la circulation. Lorsque le sicaire mandaté par Anthony Casso commence à ouvrir le feu et que les balles, telles des guêpes frondeuses, viennent lui perforer le corps, Vladimir Reznikov entrevoit peut-être l'ampleur de son erreur, que si en Russie il était quelqu'un qui compte dans le monde du crime organisé, à New York, il n'est rien ni personne. Mais c'est trop tard, tout ceci n'a plus aucune importance, il est déjà mort. » Que sont-ils devenus ? Les récits précédents, volontairement entremêlés, permettent également d'observer, en plus de qu'ils voulaient illustrer, comment le New York de la Mafia, tel le Valence des Borgia ou encore la Rome de Caligula, est une succession de double-jeux, de trahisons et de vengeances, et comment il y transparaît clairement le mensonge et la fausseté qui se cachent en réalité derrière le vernis derrière lequel aime se parer La Cosa Nostra. Voici un rapide descriptif de ce que sont devenus les principaux protagonistes des chroniques précédentes : • Les Lino ou comment famille et Famille s'entremêlent. Robert Lino Sr est mort d'un cancer en 1989. Sur son lit de mort, sa dernière volonté pour son frère Frank fût la suivante : « Frank, assure-toi que Robert se fasse initier ». Frank Lino accèdera effectivement à la dernière volonté de son frère, puis deviendra collaborateur de justice pour le gouvernement américain en 2006, désignant notamment son neveu Robert Lino Jr, dorénavant le numéro de matricule 49418-054 à la prison fédérale d'Ottisville, comme le tireur lors de l'assassinat de Louis Tuzzio. Une question subsiste : Robert Lino Jr serait-il devenu Bobby from Avenue U si quasiment tous les membres mâles de sa famille biologique n'avaient été des made men de la Mafia ? • Dans cette macabre société de La Cosa Nostra, l'assassinat de Paul Castellano ressemble à un pacte diabolique, qui, mystérieusement, semble depuis lier les destins de John Gotti et de Salvatore Gravano. Né dans le South Bronx – la zone la plus misérable de New York depuis toujours – au sein d'une famille d'immigrés napolitains et parmi une fratrie de treize enfants, 12


dont deux mourront pendant l'enfance à cause des conditions de vie extrêmement précaires de la famille, John Gotti, qui aspirait aux lumières de la gloire, aura réalisé son « rêve américain » : il possède très certainement aujourd'hui le très peu flatteur titre de « gangster le plus célèbre de l'Histoire ». Le jour de son enterrement, en juin 2002, le convoi funéraire, comportant pas moins de vingt-deux limousines, plus d'une centaine de voitures privées ainsi que dix-neuf berlines enfleurées, fût suivi par plusieurs milliers de badauds qui portaient pour certains des pancartes avec des inscriptions telles que « John Gotti forever ! »7. Confirmant la fascination d'une partie du peuple américain pour la Mafia, plusieurs hélicoptères travaillant pour quatre chaînes de télévision différentes filmaient l'évènement tandis plusieurs routes de la ville avaient été bloquées et que des effectifs de police avaient été spécialement alloués pour assurer la circulation et la sécurité de la foule qui envahissait les rues pour rendre un dernier hommage au boss. Décédé le 10 juin 2002 dans la section médicalisée pour prisonniers fédéraux de Springfield, John Gotti était finalement tombé sur un tueur plus implacable que lui : un cancer de la gorge. Suite à l'assassinat de Paul Castellano, Salvatore Gravano commencera peu à peu à s'interroger sur les réelles qualités de boss de Gotti, si bien qu'il deviendra collaborateur de justice pour le gouvernement américain en 1991 et témoignera contre son chef dans ce qui restera comme le procès le plus médiatisé des années 90 aux États-Unis. Intégré dans le programme fédéral de protection des témoins, lui qui était un collaborateur de justice, mais pas un repenti, se fera de nouveau arrêté en 2000 pour trafic de drogue en Arizona, où il était devenu l'un des plus gros trafiquants de drogue de l'état selon la DEA. Ironie du sort, il est actuellement incarcéré au sein de la prison fédérale de sécurité maximale d'ADX Florence, réputée l'établissement pénitentiaire le plus surveillé et la plus dur du pays : il s'agit de la prison dans laquelle il avait contribué à envoyer John Gotti au début des années 90. Anthony Casso est devenu le numéro de matricule 16802-050 au sein de la prison fédérale de sécurité maximale d'ADX Florence, où il purge une peine de prison de treize réclusions criminelles à perpétuité complétée par 455 années, après avoir été reconnu coupable de soixante et onze chefs d'accusation. Celui qui fût l'acting boss de la Famille Lucchese au début des années 90 est considéré comme « le plus dangereux, rusé et impitoyable chef mafieux de sa génération » par Andrew Maloney, ancien haut responsable du Ministère de la Justice à New York. Bien que largement inconnu du grand public et ayant su durant une longue période passer sous les radars des différents services de police en raison de sa très grande discrétion, la terreur qu'il inspirait dans les cercles mafieux était telle que Salvatore Gravano, malgré son intégration au programme fédéral de protection des témoins et luimême un tueur confirmé impliqué probablement dans une quarantaine d'assassinats, refusa catégoriquement de témoigner contre lui. Tel le personnage de Vito Corleone créé par Mario Puzo dans Le Parrain, celui qui vécut durant de très longues années dans l'enclave italienne de Bensonhurst à Brooklyn se considérait comme le garant de la sécurité et du bien-vivre de son voisinage, arbitrant à l'occasion des conflits ou faisant exécuter par des tueurs de sa Famille plusieurs violeurs. Il est probablement le cerveau derrière l'assassinat de Roy DeMeo, soldat de la Famille Gambino dont l'équipe de tueurs à gage serait responsable, d'après les estimations du FBI, de la disparition et du démembrement des cadavres de plus de deux cents personnes au cours des années 70 et 80. Les psychiatres qui l'ont analysé sont formels : en plus d'être un sociopathe – comme l'immense majorité des mafieux –, c'est un psychopathe. Joseph Massino a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 2005. Après une vie entière consacrée au crime et dévouée à La Cosa Nostra, il a fait la une des journaux en devenant le premier boss officiel d'une Famille mafieuse new-yorkaise à accepter de collaborer avec la justice, et ce, afin d'éviter la peine de mort qui lui semblait promise ainsi

7 Que l'on peut traduire par « John Gotti pour toujours ! ».

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• •

que la saisie de l'ensemble de ses comptes et de ses propriétés, ce qui aurait eu pour conséquence de mettre sa famille à la rue. Dominick Napolitano est enterré au Calvary Cemetery du Queens. Ses mains n'ont jamais été retrouvées. Paul Castellano est enterré au Moravian Cemetery de Staten Island. Celui qui fut parfois surnommé le « Howard Hughes de la Mafia » en raison de ses qualités certaines d'entrepreneur et de sa volonté à se présenter comme un homme d'affaire légitime manqua certainement de jugement au moment de cerner la nouvelle génération de mafiosi, celle qui commença à émerger au début des années 80. Moins attachés aux traditions mafieuses, plus individualistes, ne maîtrisant l'italien que laborieusement pour un nombre grandissant d'entre eux, les mafieux qui commencèrent à accéder aux postes à responsabilités lors de ces années-là présentaient de nombreux traits du Nouveau Monde. Pour la plupart formés à l'école des gangs de rue et de moins en moins initiés à la culture mafieuse par le biais du cercle familial, certains made men de la « vieille école » ne se reconnurent plus dans ces derniers. Anthony Accetturo, ancien capo des Lucchese devenu collaborateur de justice au début des années 90, critiqua sévèrement les individus qui furent initiés lors des deux dernières décennies du siècle précédant ; parlant d'Anthony Casso – qui fut un des chefs du gang de rue italo-américain des South Brooklyn Boys durant son adolescence – il dira ceci : « Casso et ses hommes n'avaient aucune éducation, aucun honneur. Regardez le champ de ruine et de désolation qu'ils ont laissé derrière eux. Ils auraient vendu leurs âmes au diable pour de l'argent, ils ont jeté les vieilles règles par les fenêtres. Tout ce qu'ils voulaient, c'était tuer, tuer et encore tuer ! Et peu importe la raison ou que ce soit mérité ou pas. C'est pour ça que je me suis écarté de cette vie. ». Au sujet de Paul Castellano, Anthony Casso déclara en 2008 : « Si Paul avait été un vrai gangster, il serait sans doute encore en vie aujourd'hui. ».

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Violence programmée eau US  

La cosa nostra et la violence programmée

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