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Redécouvrir la Place Saint Bruno Analyse et projection sur un espace public selon la méthode vidéo de William H. Whyte

Projet de fin d’étude - Master 2 «Design Urbain» - Institut d’Urbanisme de Grenoble - Maël Trémaudan - février - juin 2016

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INTRODUCTION « Il faut commencer avec le noyau de la communauté comme une chose à préserver à tout prix et ensuite trouver la forme moderne équivalente d'une façon suffisamment efficace économiquement pour être accessible aux commerçants et à tous les autres. » Lewis Mumford lors de la conférence de Harvard sur le Design urbain, 1959

La place Saint Bruno est un lieu emblématique du quartier Chorier Berriat, mais il l’est aussi pour la ville de Grenoble. Situé au cœur d’un ancien quartier industriel son marché, qui existe depuis plus de 100 ans, est le symbole de son image cosmopolite et vivante. Habitant pour un an au cœur de la place j’ai été le témoin privilégié de ses rythmes, de sa vie quotidienne, de ses moments d’hyperactivités sous le soleil ou lors de ses moments de calme sous une pluie battante. Ce bouillonnement, cette respiration quotidienne m’ont d’abord passionné, observant attentivement depuis la fenêtre du 2ème étage du petit immeuble que j’habite les allées et venues des voitures, les enfants jouer au football sur le parking, les terrasses des bars se remplir et se vider mais aussi les dealers et receleurs échanger leur marchandises. Je me suis alors très vite aperçu que la place avait une vie en dehors du marché. Une vie qui se déploie entre les voitures du parking tous les après-midi, dans les allées du square à l’ombre des arbres. De cette place il se dit beaucoup de choses, elle est tantôt symbole du dernier quartier populaire et mixte de Grenoble, tantôt sale et dangereuse, elle est tantôt un espace qui doit évoluer tantôt un espace figé que l’on ne veut surtout pas voir changer. L’histoire industrielle et sociale mouvementée du quartier Chorier Berriat, l’originalité d’une place de centre-ville restée, dans sa forme et son design, quasiment inchangée depuis le milieu du XXème siècle font éclore chez ses usagers des imaginaires et des identités multiples. A chacun sa place Saint Bruno.

Pourtant les habitudes et usages sont bien là malgré tout ce qui peut être dit de l’inhospitalité de l’espace. C’est cette vie, ces habitudes, le rythme urbain de la place, que j’ai alors cherché à comprendre. J’ai cherché à déceler les gestes, les choix fait par les personnes qui fréquentent la place pour mieux la comprendre et l’analyser. Tenter de déceler l’impact de la forme et du design de celle-ci sur les usages qui y existent aujourd’hui. Mais cela marche aussi à l’inverse comprendre comment les usages déterminent la place, son ambiance, son image. Ainsi peut être cette connaissance basée sur l’observation des personnes m’informerais sur la réalité des usages et passer du « on dit que » à « j’ai observé que ». Je voulais redécouvrir Saint Bruno et peut être, si il m’en est donné la possibilité, la faire découvrir ou redécouvrir à d’autres et notamment à ceux qui la pratiquent et décident de son avenir.

Ce projet à été mené de février à juin 2016. Il a été mené en parallèle d’un stage de 1 mois, février-mars 2016, au laboratoire sur les ambiances urbaines de l’Ecole Nationale d’Architecture de Grenoble (laboratoire CRESSON). Ce stage avait pour thème principal la définition de mes ambitions de projet de fin d’études et la découverte d’un milieu de recherche universitaire. Ce stage a été suivi d’un autre d’une durée de 5,5 mois à l’agence de paysage-urbanisme BASE de Lyon du mois de mars au mois de juillet 2016.


SOMMAIRE I. DÉMARCHE ET MÉTHODE 7 La méthode de william h. Whyte comme référence Ma problématique et méthode en 3 axes Structure du rendu

II. CONTEXTE URBAIN ET SOCIAL DE SAINT BRUNO La méthode de william h. Whyte comme référence Du xxème à 1950, la naissance du quartier Evolution du quartier au gré des politiques de projet de 1960 à aujourd’hui Le quartier aujourd’hui, un jeu d’acteur qui rend difficile à comprendre sa situation et à entrevoir son avenir.

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III. OBSERVATIONS 27 Le Marché et ses abords Le parc Le parking

IV. RETOUR SUR LA MÉTHODE 52 filmer à saint bruno 30 ans après William Whyte La difficulté de remettre en cause le « théorème » sur lequel on s’appuie Différences d’objectifs, différences de présentations des observations Difficultés techniques à l’application d’une méthode

CONCLUSION 56 BIBLIOGRAPHIE 57


I.DÉMARCHE ET MÉTHODE LA MÉTHODE DE WILLIAM H. WHYTE COMME RÉFÉRENCE William Hollingsworth Whyte est un journaliste, urbaniste et sociologue américain de la deuxième moitié du XXe siècle. Né en 1917 et diplômé de l’université de Princeton il sortira son premier ouvrage The organisation man, en 1956. Il est alors employé par le magazine Fortune et travaille sur le sujet du management et de l’organisation au travail en interrogeant de nombreux Directeurs généraux de grands groupes (comme Ford ou Général Electric). À la fin des années 1950 et tout au long des années 1960, il s’intéressera à l’étalement urbain et à la revitalisation des centres-villes. Il écrira notamment sur le sujet : The Exploding Metropolis (1957), Cluster Development (1964) et The Last Landscape (1968). Enfin, au début des années 1970, il entamera une étude portant sur la fréquentation et l’usage des espaces publics d’abord seulement à New York puis dans d’autres villes américaines et même à l’étranger (Tokyo notamment). C’est pour cette étude qu’il créera le groupe the Street Life Project. Les thèses de W. Whyte ont été soutenues par l’organisme Project For Public Spaces créé en 1975 qui s’attache toujours aujourd’hui à faire vivre son héritage et sa vision de l’urbanisme au travers de projets d’espaces publics et d’études variées. C’est cette étude, the Street Life Project, portant sur la fréquentation et l’usage des espaces publics qui m’a particulièrement intéressée. Celle-ci débute en 1971, quand, depuis 10 ans, à New York, une charte est passée avec les promoteurs des grands projets immobiliers dans le centre-ville. Cette charte autorise à augmenter les surfaces de leurs bâtiments et donc leur hauteur si un espace public, d’une surface proportionelle à l’augmentation de surface bâti, est prévu . Il s’en suit alors une augmentation du nombre de places dans le centre Newyorkais. William Whyte fait le constat que certaines places sont très fréquentées et qu’au contraire d’autres sont quasiment vides. Il posera alors la question suivante : Pourquoi certains espaces « fonctionnent-ils » et d’autres pas ? Dans l’introduction de son premier livre à propos de cette étude, il écrit :

“ This book is about city spaces, why some work for people, and some do not, and what the practical lessons may be. It is a by-product of first-hand observation. ” The Social Life of Small Urban Spaces, p10. William H. Whyte

Pour répondre à cette question, il choisira 16 places et des petits parcs urbains qu’il étudiera avec un groupe d’urbanistes en combinant des outils d’observations innovants et originaux pour cette époque.

A gauche, première de couverture du livre de William WhyteThe Social Life o Small Urban Spaces écrit en 1980. A droite William Whyte en cours d’observation à New York (source : www.pps.org)

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Le premier de ces éléments, et peut-être le plus innovant de sa méthode, est l’utilisation de la vidéo en time-lapse prise depuis un point haut. Grâce à cette méthode William Whyte pourra étudier sur de grands laps de temps les activités d’un espace couvert par le champ de vision de sa caméra. Il pourra alors observer différentes choses : où les gens s’assoient et pour combien de temps, où marchent-ils, où s’arrêtent-il pour discuter, où sont les principaux flux de piétons… Grâce aux films, l’équipe réalisera de nombreux comptages retranscrits ensuite sous forme de graphiques ou de cartes ou tout simplement une sélection de séquences filmées. Ces observations, objectivées par des graphiques et des comptages, donneront lieu ensuite à la formulation de « règles » sur le comportement des piétons (ou comment les personnes utilisent un espace et pourquoi), par exemple une de ses phrases les plus célèbres est :

« What attracts people most, is other people » City, Redescovering the Center. William Whyte Le time-lapse à Seagram.

Le graphique présenté ci-contre en est un très bon exemple. Il représente le nombre de personnes assises (en ordonnée) selon l’heure de la journée et le temps qu’ils y restent (en abscisse). Il a été réalisé grâce à la vidéo en time-lapse prise à Seagram Plaza (New York). Le photogramme au dessus présente la situation observée. La courbe tout en bas représente le cumul du nombre de personnes assises à un moment donné. Grâce à cela William Whyte analysera plusieurs choses : le moment où le plus de gens sont assis et les emplacements. Il se servira notamment de ce graphique pour prouver ce qu’il appelle l’ «effective capacity» (« la capacité effective d’un lieu »). Au moment où il y a le plus de monde, à midi dans ce cas, il reste encore de nombreuses places où s’asseoir mais, où personne ne vient car selon lui ce qui est des motifs de son étude

The social life of small urban space, film et livre de William H. Whyte (1979)

« People have a nice sense of what is the right for a place […] capacity tends to be self-leveling, and people determine it rather effectively » The Social Life of Small Urban Space, p70-71. William Whyte Le « piano player-roll », comptage des assises. The social life of small urban space, film et livre de William H. Whyte (1980)

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Un autre élément de sa méthode est l’observation directe et le comptage au niveau du sol en temps réel. Cela vient en complément de la précédente observation. L’équipe se rend alors sur les lieux choisis pour l’étude durant des journées entières avec à la main un plan quadrillé tous les 2,5 m de la place. Ils référenceront les activités observées et feront des comptages du même ordre que ceux réalisés précédemment grâce au timelapse. Ils observeront aussi plus précisément les gestes et habitudes des usagers en étant plus près et à même hauteur : les façons de se dire au revoir et bonjour, les attitudes des personnes lorsqu’elles discutent, les façons de s’asseoir, d’utiliser le mobilier urbain… Les deux photogrammes ci-contre illustrent cette autre partie de la méthode, ils sont tous deux tirés du film réalisé par Whyte pour présenter les résultats de ses recherches : The Social Life of Small Urban Spaces (1979). La première présente le travail de relevé de terrains sur des plans quadrillés. La seconde illustre l’étude des gestes et habitudes des usagers, notamment avec l’utilisation du mobilier urbain, l’exemple est ici celui des chaises déplaçables. Selon Whyte elles sont bien plus appréciées que les chaises boulonnées au sol simplement par ce qu’il est possible de les bouger et que cela offre plus de choix et possibilités : les usagers aiment déplacer les chaises de quelques centimètres même si cela ne change rien à leur situation par rapport au soleil, à leurs voisins…

Observation et comptage sur le terrain. The social life of small urban space, film de William H. Whyte (1979)

« Even if there is not any apparent functional reason of any kind, people move chairs ! » Extrait du commentaries du film The social life of small urban spaces. 21:17. William Whyte

Whyte utilisera alors pour décrire et illustrer ce type d’observation une autre manière de filmer : le film au niveau du sol, caméra à l’épaule. La différence et les finalités de ces deux différentes manières de filmer (point de vue en hauteur avec le time-lapse et caméra à l’épaule au niveau du sol) sont très bien décrites dans l’article de Laure Brayer, post-doctorante au CRESSON. 1 « People move chairs ». The social life of small urban space, film de William H. Whyte (1979) 1: Titre « Filmer l’ambiance urbaine : Les dispositifs vidéographiques à l’œuvre chez William H. Whyte dans La vie sociale des petits espaces urbains. », 2013. Thèse de L. Brayeyr : « Dispositifs filmiques et paysage urbain : la transformation ordinaire des lieux à travers le film. », 2014.)

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La recherche de Whyte durera 16 ans. Deux livres seront édités sur ce travail : The Social Life of Small Urban Spaces (1980, livre publié à mirecherche) et City, Rediscovering the Center (1988). Les résultats que présentent ces livres mettent en rapport les comportements des usagers en ville avec la forme des espaces publics étudiés. La forme étant ici entendue au sens large : forme générale de l’espace (longue, étroite, large, carré, etc.), mais aussi la forme de son mobilier urbain, sa relation avec les espaces environnants et notamment les rues... Les résultats sont classés par thématiques qui impactent l’usage et la fréquentation d’un lieu, présentées sous forme de chapitres dans les ouvrages. Afin de mieux illustrer ces thèmes voici les titres des chapitres du livre The social life of small urban spaces :

“1- The life of plazas 2- Sitting spaces 3- Sun, Wind, Trees, Water 4- Food 5- The street 6- The “Undesirables” 7- Effective Capacity 8- Indoor Spaces 9- Concourses and Megastructures 10- Smaller Cities and places 11- Triangulation” Extrait du sommaire du livre The social life of small urban spaces. William Whyte

La formation de journaliste de Whyte, la force de ses observations et la simplicité apparente des sujets traités amènent à un résultat clair et assez convaincant. De plus, les observations de Whyte seront mises à l’épreuve de la construction et du design d’espaces publics, puisqu’en 1975 la Ville de New York adopte une liste de règles urbaines tenant compte directement de ses observations et recommandations établies grâce à ses tout premiers résultats. Ce document doit servir de guide pour la création des prochaines places, mais permet aussi d’améliorer les espaces existants. Cela donne au travail de Whyte une force considérable par ces applications projectuelles.

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Cette méthode m’a semblé assez adaptée à la compréhension d’un espace et de ses usages tel que la Place Saint-Bruno sur un laps de temps relativement long (sur 12 ou 24 heures par exemple afin d’étudier pleinement l’alternance marché / parking). Le lien avec le projet, qui se singularise pour Whyte dans l’édiction des règles urbaines, et la forme originale et nouvelle que peut prendre l’analyse au travers de la vidéo sont deux points qui m’ont aussi poussé à essayer d’adapter et de reconduire cette méthode à Saint-Bruno.


MA PROBLÉMATIQUE ET MÉTHODE EN 3 AXES Mettant en relation mon désir de travailler sur la place Saint-Bruno et de reconduire la méthode de Whyte sur ce lieu précis, je formule la problématique suivante :

La place Saint-Bruno est un espace de vie et de projets aux multiples dimensions déterminantes : techniques, temporelles, sociales, culturelles. Comment grâce à une méthode d’analyse vidéo des usages, empruntée à William Whyte, est-il possible de comprendre et de projeter sur cet espace ? Les objectifs poursuivis et affinés tout au long de mon premier mois de stage au CRESSON, sont : Les objectifs poursuivis étaient les suivants : - Dans une situation d’aménagement difficile, questionner les usages et les usagers en proposant un autre regard sur le lieu Outil : Production d’un document vidéo à la manière de William Whyte. - Questionner et proposer des perspectives d’évolutions pour la Place et ses usages : appliquer la méthode sur un espace, provoquer la réaction des usagers et acteurs

Comment appliquer cette méthode aujourd’hui ? Quelles leçons tirer sur cette méthode ? Comment faire du William Whyte aujourd’hui ? Outils : réflexions dans le mémoire, ouverture d’une boite à outils des éléments d’analyse de W. Whyte Cette problématique et ces objectifs sont issus d’un aller-retour permanent entre la recherche d’une méthode de travail et les premières confrontations aux lieux (par des rencontres, des observations, des recherches bibliographiques). La méthode de travail se développe selon trois axes. - Le premier axe est directement inspiré du travail de Whyte il s’agit d’un travail d’observation, de connaissance et d’analyse du lieu. - Le deuxième axe est basé sur des rencontres d’acteurs et la connaissance d’études et d’ouvrages antérieurs en lien avec le quartier et la place SaintBruno. - Le troisième axe est la rédaction d’un carnet de terrain et formalisation de potentiels d’évolutions, retraçant la découverte du lieu (par les rencontres, observations quotidiennes en tant qu’habitant…) et allant jusqu’à sa mise en projet (questionnement sur le devenir, hypothèses d’actions, mises en débat d’actions possibles sur la place…)

Outils : Questionner un ensemble de petites évolutions pour la place au travers d’intentions de projets, exprimer les choses importantes à prendre en compte (film et mémoire). - Se questionner sur l’apport de la vidéo dans l’analyse d’un espace public urbain, questionner les outils et le discours de William H. Whyte.

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Observation d’un lieu À la fin de l’ouvrage The Social Life of Small Urban Spaces, Whyte décrit la manière dont il s’y prend pour filmer. Il donne tout au long de ses ouvrages quelques conseils, mais ne publiera aucun article ou ouvrage entièrement dédié à la mise en place de ces outils d’analyse et de sa méthode, notamment sur la manière de débuter l’étude. La principale information qu’il donne est l’importance de l’observation directe :

“Let me emphasize again that you have to know what to look for or you will not see it. Direct observation is the prerequisite. If through direct observation you have gained a good idea of the usual routine at a place, you will see many more things in a time-lapse film of the place than you would otherwise.” The Social Life of Small Urban Spaces, p110. William Whyte

C’est donc tout au long de la lecture des deux publications issues de cette recherche que j’ai pu trouver puis compiler quelques informations sur la méthode (données au fur et à mesure de l’exposition des résultats), constituant ainsi une « boîte à outils » relevant chaque élément de comptage, graphique exposé, conseils et directions donnés par Whyte à ses lecteurs. Cette boite à outils, qui est un document de travail, est présentée dans une annexe. L’observation directe d’un lieu et la connaissance de ses rythmes et routines sont, selon Whyte, une première étape afin de repérer d’ores et déjà ce qu’il y a à observer et à compter sur les futurs films. Mais, comment commencer ? Pour aller plus loin dans l’observation de ces routines, et comme Whyte est assez laconique sur ses moyens « d’habituation » au lieu, j’ai choisi de m’appuyer sur les méthodes décrites par d’autres auteurs : la tentative d’épuisement de lieux décrite par Georges Perec et l’attention flottante formulée par Collette Petonnet.

Collette Pétonnet fréquente le cimetière du Père-Lachaise pendant quelques jours afin de connaître les habitudes et rythmes propres au lieu. Cette méthode insiste sur l’attitude à avoir pour appréhender un lieu. En se laissant guider par celui-ci et ceux qui le fréquente il s’agit de repérer une fois de plus des choses propres à cet endroit. Cette méthode insiste sur la dimension de la rencontre. Elle m’influencera pour la mise en place du deuxième axe : rencontres et lectures propres au lieu. Suite à ces lectures, j’ai choisi de me rendre sur place à des moments de la journée autres que ceux auxquels j’étais habitué, et durant lesquels j’ai pu observer la place en tant qu’habitant. J’ai alors effectué quatre demi-journées d’observation. Lors de celles-ci j’ai pris en note un grand nombre de choses à la manière de Georges Perec, sur des sujets assez proches de ceux de Whyte (ou l’on s’asseoit, flux piétons et choix de trajectoires...) – À la manière de Colette Petonnet j’ai aussi suivi différents types de personnes (couples âgés, jeunes couples, personnes seules). Ces observations m’aident à faire des choix et déterminer des motifs d’usages sur la place. Le diagramme ci-dessous représente l’apport de ces différentes méthodes et la façon dont elles construisent le mienne jusqu’au rendu final imaginé à ce stade précis de la construction méthodologique (ils évolueront un peu).

George Perec s’installe dans un lieu parisien, par exemple, la place SaintSulpice, et note tout ce qu’il observe. Cela donnera lieu à un petit ouvrage d’une cinquantaine de pages. Ce qui est intéressant dans cet ouvrage c’est la façon clairement détachée et factuelle dont essaye de faire preuve Perec pour décrire au mieux ce qu’il observe. Je m’en inspirerais pour mes observations et ma prise de notes lors de mes sorties sur la place Saint-Bruno.

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Premier axe de travail (source : Maël Trémaudan)


Découvrir Saint Bruno par des lectures et rencontres Pour mieux comprendre les enjeux liés à la place Saint-Bruno, en plus de mon travail d’observation j’ai décidé de mener un travail d’investigation de terrain en rencontrant des acteurs (habitants, associations de quartiers, commerçants, services municipaux), lisant des publications et ouvrages sur le quartier et sa situation urbaine et sociale et en consultant les archives municipales. Cela m’a permis de constater la difficulté qu’avait parfois les acteurs à communiquer entre eux et à se comprendre, chacun pratiquant la place différemment et donc chacun formulant des ambitions différentes. Mon projet s’est alors très vite orienté, face à ce constat, sur une mise en débat de ce qu’est la place aujourd’hui afin de mieux entrevoir ce qu’elle pourrait être demain. J’ai commencé par rencontrer les acteurs « évidents » du lieu : les commerçants, les techniciens de nettoyage de la place, l’union de quartier, la Ville de Grenoble, des paroissiens, des usagers et habitants. Une rencontre en amenant une autre j’ai aussi rencontré le placier (en charge de l’organisation et du placement des forains sur le marché tous les matins), des associations, l’Agence d’Urbanisme de la Région Grenobloise, plusieurs services de la Ville de Grenoble. N’ayant pas de méthodologie précise pour les rencontres, il s’agissait surtout de discuter des pratiques et connaissances des gens sur cet espace, de leur avis sur la place, de ce qu’il en imaginait pour le futur. Ces rencontres étaient en lien direct avec mes premières observations et questionnement, me donnant des pistes pour de nouvelles observations.

Deuxième axe de travail (source : Maël Trémaudan)

La synthèse des connaissances bibliographiques est faite dans la partie II. « Contexte urbain et social de Saint Bruno ». Le carnet de terrain lui détaille l’expérience des rencontres d’acteurs et le changement de regard sur la place qu’elles ont pu provoquer. La liste des documents que j’ai pu lire pour mieux connaître le lieu est disponible dans la bibliographie.

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Carnet de terrain et formalisation de potentiels d’évolutions pour la place « Carnet de Terrain» - Le récit de la découverte du lieu de janvier à mars, les nombreuses rencontres rendues possibles par une présence quotidienne à Grenoble. A la façon du journal de thèse d’Alexis Pernet, présenté dans son ouvrage Le grand paysage en projet, je me suis intéressé à un outil qui pourrait rendre compte de ma découverte progressive du lieu, mais aussi de mes interrogations, de ce que j’ai pu apprendre d’important au cours de mes rencontres et de ce qui m’a marqué, de mes retours en arrière ou abandons au cours de la démarche. Raconter tout ce qui ne se voit pas dans un projet plus classiquement mené, mais qui participe à le construire.

Cette carte des projets potentiels est une mise en débat de toutes les idées auxquelles j’ai pu réfléchir suite à mes observations, ou qui m’ont été soumises lors de mes rencontres et que j’ai réinterrogé tout au long de mon travail.

Je le complétais alors dès que j’avais une idée qui me semblait importante à développer, à la suite d’une rencontre enrichissante, après un rendez-vous avec mes tuteurs de projet… À la manière d’Alexis Pernet, ou même de Georges Perec dans son ouvrage Tentative d’épuisement d’un lieu Parisien, j’y ajoute aussi des sujets récurrents pour moi en lien avec le lieu. Pour y retracer ma vision d’habitant, il s’agissait souvent de mon retour chez moi après la journée de stage ou de rendez-vous. J’illustrais alors toutes les choses que je pouvais remarquer, petits gestes et habitudes des usagers de la place, ou évènements plus exceptionnels : comment se passent un déménagement, une altercation et une bagarre entre deux jeunes sur la place… Ce carnet de terrain est présenté dans un document à part. Il a tout d’abord été pour moi un outil de remise en question et prise de recul sur mon travail au travers de relecture régulière. L’idée initiale a quelque peu évolué au cours des quatre mois de projet qui sont racontés alors dans ce document. « Cartes des potentiels de Projets » - Une étude prospective et projetée de l’avenir de la place, présentée sous forme synthétique de Carte des potentiels de projets. Cette carte témoigne de l’évolution de mon rapport au lieu : quotidiennement à Lyon pour un stage lors des derniers mois de projet ma réflexion autour du lieu se cristallise autour d’intentions dessinées sur l’espace.

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Troisième axe de travail (source : Maël Trémaudan)


STRUCTURE DU RENDU Cette partie présentait alors la construction initiale de la démarche initiée en février 2016 lors d’un stage au laboratoire sur les ambiances urbaines de l’école d’architecture de Grenoble (CRESSON). A l’épreuve du projet et du terrain la méthode a pu être suivie peu ou proue. La dernière partie du mémoire reviendra plus en détail sur l’application de la méthode filmée de Whyte. Le «Carnet de Terrain» quant à lui exprime les questionnements qui se sont posés tout au long de mon travail. Enfin je tiens ici à faire le point sur la structure finale de mon rendu, issue d’un compromis entre les contraintes et possibilités offertes par le lieu et la méthode, les attentes universitaires et mes envies personnelles.

MÉMOIRE

CARNET DE TERRAIN

Rendu imposé.

Rendu construit personnellement : suivi d’expérience

Fait la synthèse de mes connaissances du lieu et de mon

Extraits du journal écrits tout au long des 3 premiers mois

expérience de projet en quatre parties traitant :

de projet. C’est le suivi des questionnements et rencontres

- de la démarche et méthode - des connaissances urbaines et sociales du quartier

CARTES DE PROJETS

- de mes observations et de leur analyse - de l’application d’une méthode d’analyse filmée

FILM

15-20min, en 3 chapitres : marché et ses abords, le parc, le parking

BOITE À OUTILS Document de travail construit personnellement et transmis à Laure Brayer du CRESSON. Synthèse non exhaustive des éléments d’analyse relevés au cours de mes lectures dans les ouvrages et le film de William Whyte. Ce document a vocation à être amendé et transmis par toute personnes s’intéressant à l’analyse vidéo, selon le méthode de William H. Whyte ou autre méthode.

Rendus construit personnellement : réflexions prospectives Mise en questionnement de l’avenir de la place sous forme d’une carte de potentiels de projets. Issus de mes observations, rencontres et connaissances en projet urbain et paysagers.

CARNET DE PHOTOS Rendu construit personnellement pour transmission et appropriation par les acteurs et habitants du quartier Atlas photographique de scènes quotidiennes observées à Saint Bruno. C’est mon observatoire de la vie sociale et urbaine de la place. Cette démarche d’atlas peut avoir vocation à être poursuivie par toute personnes souhaitant faire valoir l’originalité de la place et des interactions sociales uniques qui peuvent y prendre place. Inverser le regard sur la place, à mon sens, trop souvent jugée de l’extérieur.

BLOC DE RENDUS «FIXE» Ces deux rendus constituent la synthèse du travail. Leur lecture indépendante est possible (cohérence par document recherché). Ils n’ont pas vocation à évoluer.

BLOC DE RENDUS ANNEXES Ces deux rendus ont été imaginé comme des outils : un pour mettre en place la méthode et pour raconter le quartier. Ils seront transmis en version modifiables à divers acteurs. 15


II.CONTEXTE URBAIN ET SOCIAL DE SAINT BRUNO

Mon objectif est ici de partager les connaissances que j’ai pu acquérir sur la place au cours de ces 4 derniers mois au travers de mes lectures, recherches et parfois de mes rencontres. L’enjeu de cette partie est alors de faire une synthèse de ce que j’ai pu lire et analyser sur le quartier et la place, en dehors de mes observations. Je n’ai pas mené de démarche de recherche bibliographique systématique et exhaustive sur le quartier mais j’ai sélectionné mes lectures afin de répondre à des questionnements assez précis.

Saint Bruno dans les années 30 (source : www.delcampe.fr) Page précédente : Le parc Saint Bruno au milieu du XXème siècle (source : www.delcampe.fr)

Cette partie vient compléter le portrait que je souhaite dresser de la place. Ces lectures mon permis de comprendre des éléments impossibles à percevoir à l’échelle de mes observations ou trop difficiles à percevoir car se déroulant sur une échelle de temps trop longue. Je finirai ce chapitre sur ma compréhension du jeu d’acteur à Saint Bruno car il a été fondateur dans la définition de mes objectifs de projet. C’est ce jeu d’acteur qui m’a poussé à vouloir questionner les usages sur la place et la connaissance qu’ont les individualités de ces usages.

Saint Bruno au début du XXème siècle (source : www.delcampe.fr)

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DU XXÈME À 1950, LA NAISSANCE DU QUARTIER L’Ouest Grenoblois (entre le cours Jean Jaures et le Drac) reste longtemps une terre inhabitée dédiée à l’agriculture, drainée par un réseau de canaux et composée de larges parcelles agricoles souvent inondées par les crues du Drac. « Au début du XIXe siècle, c’était encore un coin bien triste et désolé que cet Ouest : brassières à peine asséchées, bancs de cailloux et de sable, champs de ronces et d’épines, épais fourrés de broussailles bordés par quelques terres et, au-delà, comme un mélancolique fond de paysage, les silhouettes grêles des peupliers plantés auprès des digues » (Roux, 1913 : 97). Ce n’est qu’en 1828 que le premier pont fixe est construit pour enjamber le Drac. En 1856 l’implantation de la gare marque le début de la conquête de l’ouest grenoblois. S’installent alors quelques auberges, immeubles de quelques étages et une population de cheminots et les premiers ouvriers. Mais c’est finalement l’acquisition de cet espace, contenus entre le Drac et les fortifications de Grenoble, par cette même ville en 1862 et la déclaration de fins des servitudes militaires autours des murs d’enceinte en 1877 qui permettent une réelle urbanisation. Les fortifications seront alors repoussées jusqu’au Drac en 1882, alors que celles en place entre le centre-ville de Grenoble et le nouveau quartier Chorier Berriat, parfois appelé aussi Saint Bruno, ne seront détruites qu’en 1943. A partir de 1875 le quartier voit alors s’implanter de nombreuses industries : métallurgie, ganterie, imprimerie, etc. Les découvertes en hydroélectricité à Grenoble et la révolution industrielle globale française ne font qu’accentuer cette industrialisation du quartier. « Ce développement contribue dès lors, si ce n’est à l’intégrer, du moins à rapprocher le faubourg de la ville. C’est en effet peu à peu la première périphérie « hors les murs » de Grenoble qui prend forme : de nombreuses activités recherchent en effet des attributs que la vieille ville, condensée et encombrée, ne peut plus procurer. L’existence de vastes terrains disponibles, un coût foncier peu élevé, l’accès à l’eau, la proximité d’un centre de main-d’œuvre sont autant de facteurs qui attirent des activités devenues

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indésirables intra-muros parce ce que trop bruyantes ou polluantes : des scieries, des blanchisseries, des abattoirs, une usine à gaz, un marché aux bestiaux s’implantent aux alentours du cours Berriat, tout comme de petites entreprises et ateliers (tanneries, mégisseries) participant à l’industrie locale de la ganterie, activité économique principale de la ville jusque vers 1850. (Giroud, 2007 : 94) Cette effervescence économique couplée à un boom démographique provoque une urbanisation galopante et assez anarchique du quartier. Les autorités tenteront à plusieurs reprises d’établir des plans de rationalisation des voies de communications, des règles définissants les hauteurs de bâtiments, etc. inspirées des thèses hygiénistes d’Hausmann. Mais l’urbanisation est trop rapide et se côtoient alors usines, maisons de maitres, petites maisons bourgeoise, petits collectifs ouvriers, ateliers modestes, usines, etc. L’arrivée du tramway sur le cours Berriat en 1901 est une des plus fortes tentatives de jonction entre le centre-ville et ce quartier industriel qui se sont développés en se tournant le dos. Ils sont séparés par le passage du train, et longtemps par l’ancienne fortification, le passage à niveau (avenue de Vizille) est même appelé « La barrière ». La séparation n’est pas que physique, elle est aussi sociale, plusieurs témoignages illustrent ce sentiment d’un quartier à part de Grenoble, peuplé en grand majorité d’une population ouvrière modeste et de quelques bourgeois de l’industrie. Après la première guerre mondiale le quartier change : - Du point de vue planificateur, un vaste projet de modernisation est proposé par le maire Paul Mistral et l’architecte Léon Jaussely. Ce projet prévoyait la démolition des fortifications de 1880, l’ouverture de Grenoble vers le sud, une grande percée d’Ouest en Est et une large ceinture d’espaces verts. Cela répond encore une fois à un besoin d’espace public dans une ville, notamment à Saint Bruno, devenue dense et très peuplée. Ces actions n’aboutiront pour certaines que bien après la guerre ; - Sur le plan social, Emile Romanet, deuxième patron de l’usine Joya (implantée au cœur du quartier), crée les allocations familiales. On crée également des maisons ouvrières, idéales avec un petit jardin, un cercle de patronage pour occuper les jeunes durant leurs loisirs et les premières colonies de vacances chrétiennes. La religion tient une place très importante dans la vie du quartier.


- Sur le plan industriel, des nouvelles industries telles que Lustucru et Valisère s’installent et redynamisent une activité économique qui sera ralentie par la guerre. Les usines qui avaient participé à l’effort de guerre se reconvertissent. Les secteurs de la ganterie et de l’alimentaire deviennent très importants (usines Cemoi et Bouchayer Viallet). Dans cette phase d’activité forte qui dure jusque à la fin de la 2ème guerre mondiale, la croissance démographique est forte. De nombreux arrivants du quartier sont des immigrés, beaucoup sont étrangers. La plupart de ces étrangers sont Italiens catholiques. La construction de l’église 1874 et les premiers aménagements de la place Saint Bruno illustrent un besoin d’espace de regroupement et de socialisation dans le quartier autant que l’importance de la religion sur ce plan. En 1930 75% de la population est de la classe ouvrière. Le quartier est réputé pour sa vie sociale qui s’organise autour des luttes syndicales dans les usines du quartier mais aussi dans les cafés, théâtres, à l’église dans les fêtes et foires et aussi à cette période au marché Saint Bruno. La naissance du marché :

Entête de l’affiche datant de 1886 informant de la création du marché place Saint Bruno (source : archives municipales)

L’histoire du marché est assez difficile à retracer car les documents des archives municipales se contredisent parfois. Une chose est certaine c’est en 1886, suite à un arrêté pris par la mairie en octobre 1885, qu’est créé un marché alimentaire quasi-quotidien à l’emplacement du marché aux bestiaux place Saint Bruno quand celui-ci n’a pas lieu (c’est-à-dire le vendredi). Il se situe sur l’actuel Square Saint Bruno, partie ouest de la place, voir cadastre ci-contre. Ce marché aux bestiaux avait été créé lui en 1868 à la suite d’une pétition signé par les habitants du quartier 1864. Il est, dans ce nouveau marché, autorisé la vente de volaille, légumes et poissons. On trouve trace d’une pétition datée de 1896 qui demande la création d’un marché de maraîchers place Saint Bruno, semblable à ceux du centre-ville, c’est à dire en plein air. Il s’agit très vraisemblablement de la période où le marché s’étend devant l’église et sort donc des halls qui se trouvaient sur la partie jardin actuelle. Cette pétition illustre aussi parfaitement l’état d’esprit des habitants du quartier se sentant parfois traités de manière inégale par rapport aux populations du Extrait du cadastre de Grenoble de 1883 (source : archives municipales)

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centre-ville par la municipalité. Voici un extrait du texte de cette pétition de 1896 : « Le marché de la Place Sainte Claire et de la Place aux herbes construits l’un près de l’autre sont tout à l’avantage de l’ancienne ville, tandis que les ménagères de la nouvelle ville [quartier Chorrier Berriat] sont obligées de faire plusieurs kilomètres pour venir s’approvisionner sur ces deux places. Elles reviennent souvent chargées de plus de 10Kg de provisions exténuées et fatiguées après avoir été souvent obligées de laisser seuls les enfants à la maison pendant un temps assez long et pendant lequel il pourrait arriver malheur. » Huit ans plus tard, le 4 mars 1904, un article de journal nous apprend la prise en compte de cette requête. L’évènement est alors célébré comme une fête : « Hier matin a eu lieu l’inauguration du marché à la place Saint Bruno. Samedi soir l’excellente fanfare « Les Trompettes Grenobloises », avait organisé un défilé et un concert, pour fêter la fondation de ce marché, si impatiemment attendue. Dimanche matin, dès la première heure, les maraîchers s’installent dans leurs cases respectives, ou en plein air, les cases étant déjà toutes retenues sous les toitures du marché. Une foule de ménagères célébraient joyeusement, par de nombreux achats, l’arrivée des fournisseurs ; ceux-ci s’étaient munis d’approvisionnements de toutes sortes, boucherie, volailles, beurre, fromages, légumes. On a dû dîner copieusement hier, dans le quartier Saint Bruno. Sur la porte d’une maisonnette, à l’angle du marché, s’effectuait la distribution des ballons, gracieux cadeaux des fournisseurs. Une cohue bruyante, ou la jeunesse se distinguait par son enthousiasme, se bousculait pour obtenir un de ces beaux ballons rouges, bleus, verts, que les enfants emportaient triomphants. En somme, très joli succès, qui assure la prospérité du marché quotidien de Saint Bruno et dont peuvent être légitimement fiers les membres du comité qui, sous l’énergie et intelligente impulsion de M. Ramus, ont su obtenir que la municipalité cède enfin au si juste desideratum du quartier ».

Cette ouverture fait suite à une bataille âpre entre commerçants sédentaires du quartier et commerçants non sédentaires de produits non alimentaires souhaitant s’installer au marché. En 1923 on trouve trace de deux pétitions interposées, l’une faite par les sédentaires l’autre par les commerçants « nomades » (appelés aussi les forains). Les mots sont durs et illustrent une toute autre image que celle parfois affichée d’un quartier historique, mixte vivant sa diversité sans oppositions. Cela se traduira aussi dans les luttes sociales entre mouvements de droite et de gauche, mais aussi protestants et catholiques. Voici un extrait de la pétition signé en 1923 par une grande majorité des commerçants, tenanciers de boutiques, du cours Berriat : « Nous nous permettons monsieur le maire de vous signaler que ce genre de marché serait préjudiciable aux commerçants de ces quartiers, tous petits boutiquiers et déjà bien chargés d’impôts divers et de frais. En invoquant même la liberté commerciale veuillez croire que ce genre de marchés sont exploités par la grande majorité de forains étrangers non seulement à notre ville, notre région mais à notre pays. Les bénéfices drainés par eux par des moyens tapageurs et souvent mensongers n’ont aucune répercussion sur notre cité. Les très nombreux boutiquiers des quartiers Cours Berriat sollicitent Monsieur le Maire un refus de votre part à cette autorisation vous connaissant trop soucieux des justes revendications de vos administrés ». Le marché de produits non alimentaires sera alors refusé. Alors que cette requête est obtenue grâce à un arrêté le 31 décembre 1933. Le 6 janvier 1934 une pétition est signée par de nombreux commerçants sédentaires ou non, demandant la suppression « des revendeurs étrangers non naturalisés français » sous prétexte de concurrence déloyale. Aussi, déjà à cette époque, une lettre du placier fait part au maire de doléances dues au fait que les marchands remballent leurs stands plus tard que l’horaire prévu qui est 12h00 à l’époque, et que donc le balayage de la place ne peut être assuré correctement.

Dans les mêmes années une foire est autorisée tous les mois. C’est l’ancêtre de la foire des rameaux et bientôt les halls sont détruites à l’ouest de la place. C’est en 1933 que l’on retrouve trace d’un nouvel article célébrant l’ouverture du marché Saint Bruno une nouvelle fois. Cette fois il semble que cette inauguration célèbre l’autorisation de vente d’autres produits que des denrées alimentaires.

En 1941 ironie du sort, à cause de la guerre un grand nombre de commerçants du marché Saint Bruno sont réquisitionnés pour aller approvisionner les marchés du centre-ville. Les commerçants une fois de plus se mobilisent mais pour demander cette fois que le marché de Saint Bruno ne soit pas vidé de ses forains ; les commerçants sédentaires « vivent un peu avec la marche de celui-ci » (extrait de la pétition datée du 3 janvier 1941).


EVOLUTION DU QUARTIER AU GRÉ DES POLITIQUES DE PROJETS DE 1960 À AUJOURD’HUI : Après avoir souffert de la crise de 1929 et au lendemain de la deuxième guerre mondiale, à l’aube des années 1960, la situation des industries du quartier se complique pour des raisons internes au quartier mais aussi conjoncturelles liées à l’économie mondiale : - Commence un cycle de délocalisation du capital. L’intégration croissante des entreprises grenobloises dans des grands groupes nationaux et internationaux fait que les centres de décision ne sont plus au niveau local mais à l’échelon national ; - Les activités industrielles se déplacent en banlieue et de nouveaux sites offrent des logements de meilleure qualité que ceux du quartier Berriat. La fonction habitat/emploi est recréée en banlieue. En outre, la baisse du secteur secondaire touche de plein fouet Berriat ; - La tertiarisation ne se fait pas à Berriat et peu de services publics sont présents. Ces derniers préfèrent le centre-ville. Ainsi Berriat n’a pas bénéficié de la deuxième mutation des activités, alors qu’il en avait été autrement pour la première. Ce quartier, depuis le début du siècle, a perdu lentement sa fonction principale qui était celle d’être le support spatial d’une structure permettant l’intégration économique et sociale des populations ouvrières. On assiste alors à un processus de dévalorisation et de déclin, très marqué entre les années 1962 et 1982, moment où la population chutera de 24 % (20 500 habitants en 1962 contre 15 670 en 1982) alors que celle de l’agglomération continue de croître fortement. Outre les transformations économiques et le manque d’emplois, la baisse démographique sera expliquée par l’état des logements. En effet le parc de logements n’a pas beaucoup évolué depuis le début du siècle. Les appartements sont vétustes, petits, mal équipés. Une grande part de ces habitations est jugée trop exiguë et insalubre par certaines familles qui préfèrent, accéder à la propriété et vivre dans les nouveaux quartiers aux logements plus modernes.

C’est en effet la période de « grands travaux ». Il y a d’abord la reconstruction d’après-guerre et en 1943 la construction des grands boulevards sur les anciennes fortifications mais aussi et surtout la construction de nouveaux quartiers à partir du milieu des années 1960 notamment sous l’impulsion de Jeux olympiques de 1968 : Village Olympique puis Eaux Claires, Mistral, Villeneuve… Viendront ensuite dans les années 1980 les premières vagues de périurbanisation avec l’extension de zones pavillonnaires. Saint Bruno se trouve alors désormais au cœur de l’agglomération. L’immobilier de Saint Bruno est de moins en moins cher, le quartier se paupérise. C’est le moment d’une deuxième vague migratoire, après celle des italiens qui s’estompe dans les années 1960. Ce nouveau flux migratoire provient du Maghreb. Il s’agit dans un premier temps essentiellement d’hommes répondant à l’appel d’un besoin de main d’œuvre d’aprèsguerre, pour la reconstruction puis pour les grands chantiers des années 60/70 (métallurgie, mécanique, bâtiment…). Vient ensuite la dynamique du regroupement familial pendant la crise économique du milieu des années 1970, début des années 1980. Les logements sont bon marché, bien placés et le quartier est plutôt bien équipé. Le quartier Saint Bruno devient le vecteur d’une intégration sociale pour les populations immigrées du Maghreb. Les commerces évoluent aussi dans le sens des habitudes de la nouvelle population qui vit et fréquente alors le quartier : boucherie halal, salon de thés, pâtisseries orientales, centres d’appels vers l’Afrique du nord, etc. H. Dubedout, 1964-1983, rénové sans transformer : De 1965 à 1983 Hubert Dubedout est maire de Grenoble. Il prend conscience de l’évolution et de la dégradation des conditions de logements à Saint Bruno. Il mènera alors une politique assez interventionniste et selon ses mots « la priorité sera donnée au logement social et à l’amélioration de l’habitat ancien au profit des catégories les plus défavorisées » (Dubedout). Dans les documents de stratégies urbaines de l’époque les objectifs sont clairement énoncés : revitaliser le quartier par maintien de la population résident sur place, préservation de l’identité populaire et diversité culturelle, relance de l’activité économique et attraction conjointe de jeunes ménages. Pour ce faire plusieurs outils d’urbanisme assez innovants sont créés et se succèdent durant tout le mandat : création d’associations et d’aides financières pour

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l’incitation à la rénovation des logements privés, le Plan d’Occupation du Sol de l’époque acte le fait de conserver la densité présente du quartier (limitation du coefficient d’occupation du sol à 0.8), Opération Programmée d’amélioration de l’Habitat en 1976 etc. Malgré tout cela les résultats sont mitigés. Il n’y a pas de changement d’identité, de fonction ou qualitatif brutal dans le quartier (malgré quelques opérations sur bâtiments industriels dont le magasin dans les anciennes usines Bouchayet). Mais le parc de logements évolue relativement peu et ces politiques n’ont pas incité l’installation de nouveaux habitants (démographie du quartier en déclin jusqu’en 1982). Alain Carignon (1983-1994) Grenoble et l’Europe, retour d’une politique libérale : Vient ensuite la politique d’Alain Carignon maire de Grenoble de 1983 à 1994. Il critiquera fortement le bilan et la politique interventionniste de son prédécesseur. Il mènera lui une politique libérale. Les objectifs sont là aussi clairement définis : relancer l’investissement privé, permettre de nouveau le jeu du marché, liberté d’intervention des promoteurs et de la spéculation, suppression du dispositif de contrôle public. A l’échelle de l’agglomération le nouveau maire s’engage aussi à repositionner la ville en Europe, au sein d’un réseau de grandes villes nationales et internationales. Il apparait facile d‘intervenir à Berriat : démolitions, reconstructions, les dynamiques de peuplement peuvent être aisément impulsées. L’environnement socio-spatial n’est en rien une contrainte à l’action (idéologie moderniste). « Cette « plasticité » attribuée fait donc de Berriat Saint-Bruno l’espace de la ville où se concentrent et se projettent les trois enjeux décrits précédemment : celui de l’internationalisation et de la mise en compétition de la ville, du contrôle du peuplement des quartiers centraux à visée électoraliste, enfin celui de la visibilité d’une action municipale qui doit s’opposer à celle des actions passées. » (Giroud 2007 : 103) Le coefficient d’occupation du sol étant de 0,8 sous l’ancienne municipalité passe à 2. De grandes opérations sont lancées. Le tramway revient sur le cours Berriat en 1987. Un quartier d’affaire est imaginé entre la gare et le quartier Chorier- Berriat : l’Europole. Ce nouveau quartier est la tête de pont de la politique de replacement de Grenoble au sein d’un réseau de villes européennes. La fonction de Saint Bruno est alors imaginée complètement liée à ce nouveau quartier. Il s’agit de constituer dans ce quartier une

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Evolution du parc de logement sur le quartier Chorier Berriat de 1962 à 1990 (source : thèse de M. Giroud, 2007)

offre résidentielle suffisamment attractive aux futurs cadres et chercheurs du quartier d’affaire. Pour cela, et par des actions privées de promoteurs, de nombreux immeubles sont détruits. De plus, de nombreuses friches industrielles sont rasées pour exploiter au maximum l’opportunité foncière qu’elles représentent. Ce tableau illustre alors le changement de profil urbain amorcé durant cette décennie. Mais cette requalification de Saint Bruno ne se fait pas complètement, l’offre commerciale par exemple évolue peu. Michel Destot (1994-2014), Grenoble ville Européenne tournée vers la presqu’île : Vient alors la municipalité de Michel Destot de 1994 à 2014, le nouveau maire est un ancien ingénieur de l’énergie atomique. L’action et le discours de ce dernier sur le quartier est moins marquée que ses prédécesseurs. Bien que la politique fortement libérale de Carignon soit critiquée l’objectif de rendre Grenoble visible à l’échelle européenne est conservé. Le quartier Europole continue de se développer mais se tourne plutôt vers son côté nord que vers Saint Bruno au sud. La Presque Île est le nouveau quartier et nouvel outil de promotion de la ville. Les opérations immobilières à Saint Bruno diminuent au profit d’opérations dans d’autres secteurs de la ville : Vigny Musset, Caserne de Bonne, Presqu’Île, etc. La baisse démographique est enrayée et après 1999 des projets immobiliers redémarrent à Saint Bruno mais ils sont similaires aux actions menées à l’époque par Dubedout. Le quartier est mal doté en HLM (8% contre 16% dans tout Grenoble), c’était la vétusté des logements qui permettait la mixité des classes sociale à Saint Bruno. Les opérations lancées vont dans le sens de la conservation d’une mixité sociale et un véritable discours autour du « quartier populaire idéal » est porté.


Evolution des catégories socio-professionnelles à Chorier Berriat de 1968 à 1999 (source : thèse de M. Giroud, 2007)

Dans cette décennie 1990-2000 un renversement important se fait dans la population du quartier du à l’accumulation de toutes les politiques ici présentées : la part des ouvriers dans la population active devient inférieure à celle des cadres ou professions intermédiaires. « Ces « départs » traduisent en fait des réalités multiples : mobilités résidentielles plus ou moins contraintes vers d’autres quartiers de l’agglomération, changements dans les structures du peuplement (baisse du taux d’ouvriers lié à un processus général de désindustrialisation ; décès des personnes âgées, etc.). Mais ils expriment surtout une sélection plus grande dans l’accès aux logements du quartier, et en particulier aux logements les plus grands (3 pièces et plus). » (Giroud, 2007 : 109) Le marché depuis les années 1950, la concurrence de l’Estacade : De 1960 à aujourd’hui l’histoire du marché est aussi assez difficile à retracer. La rencontre avec des commerçants nous en apprend beaucoup. Le marché de l’Estacade, crée en 1897, se tenait sur le cours Jean Jaures. Mais il est déplacé sous le pont supportant la voie de chemin de fer de l’avenue de Vizille à 400m de Saint Bruno après que celle ci fut surélevée en 1968. Ce marché

Saint Bruno dans les années 30 (source : www.delcampe.fr)

uniquement alimentaire fait alors directement concurrence à celui de Saint Bruno. Beaucoup de commerçants expriment une chute de la proportion des stands alimentaires depuis cette époque. Et en effet en 1980, sur 105, , 40 % sont alimentaires. Aujourd’hui, sur environ 120 stands, à peine 10% sont alimentaires seulement. Une chute de 30 points en 30 ans, même si les stands alimentaires occupent encore 15 à 20% de la surface du marché (aujourd’hui les stands sont des stands de primeurs et non de maraîchers et donc plus importants en taille et volume de vente). Afin d’avoir des données plus précises il faudrait étudier les comptes du placier, un travail long et fastidieux (car les comptes sont quasi journaliers) mais qui pourrait nous en apprendre beaucoup sur l’histoire récente du marché si elle est combinée aux témoignages des marchands. Ce n’était pas l’objectif principal de ma démarche je n’ai donc pas engagé ce travail, je sais cependant que les comptes sont probablement disponibles au service voirie de la ville de Grenoble (82 rue des alliées). Ce n’est qu’après mes observations que j’ai réellement compris le sens profonds de ce qu’écrivait Matthieu Giroud dans sa thèse : « Le statut de Berriat comme lieu de pratiques quotidiennes apparaît de façon unanime. Les motivations de la venue sont communes aux répondants : c’est un quartier « où l’on vient », « où l’on passe », parce que « cela ressemble un peu à là-bas » ; on y vient facilement grâce au passage du tramway pour

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effectuer des achats (au marché Saint-Bruno et dans les boucheries hallal), ou simplement pour « voir des amis ». Plus qu’un lieu de passage, le quartier est avant tout un lieu de pause, qui permet l’entretien de relations sociales et le développement de sociabilités. […] Berriat reste donc, pour certains, un lieu polarisant, « où l’on revient ». On revient souvent seul, mais on sait y retrouver des amis, des parents, des connaissances. Les venues ne sont pas toujours programmées, les présences restent tacites et évidentes. Dans cette pratique, l’espace de la rue représente un espace de déambulation qui assure la rencontre spontanée, l’arrêt et la discussion informelle. Mais ces usages de l’espace public sont aussi à rapprocher de la fréquentation du marché Saint-Bruno et des commerces du quartier – des commerces qualifiés de « commerces maghrébins » par certains habitants (services de téléphonie, épiceries orientales, sandwicheries kebab), des commerces de type ethnique (boucheries hallal, salons de coiffure, magasins de vêtements, salons de thé) ou non (bar PMU, cafés). » Il définit alors Saint Bruno comme un quartier village.

LE QUARTIER AUJOURD’HUI, UN JEU D’ACTEUR QUI REND DIFFICILE À COMPRENDRE SA SITUATION ET A ENTREVOIR SON AVENIR. Afin de comprendre et d’entrevoir ce qui était projeté sur ce lieu dans la continuité ou non de ce que j’avais pu lire sur les précédentes municipalités j’ai décidé de rencontrer différents acteurs du quartier et de l’urbanisme à Grenoble. Le récit de plusieurs de ces rencontres est retranscrit dans mon carnet de terrain. Je souhaite ici convoquer une rapide synthèse sur le jeu d’acteur que je n’ai pu qu’entrevoir au cours du premier mois du projet. De manière générale il semble que la situation soit relativement compliquée à comprendre à Saint Bruno concernant l’avènement de quelconques projets. La nouvelle municipalité d’Éric Piolle n’a pas lancé de grands projets ou énoncé de grands objectifs qui concerneraient le cœur du quartier Chorier Berriat, ou la place Saint Bruno. La situation financière désastreuse de la ville de Grenoble, une des villes ayant contracté des emprunts toxiques, freine quelque peu l’activité de projet. Les grandes actions menées à Chorier Berriat sont : la rénovation de la gare et la construction d’une école pour 2018 au

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nord de la gare, donc assez loin de la place Saint Bruno. La municipalité précédente en fin de mandat avait commencé à constituer des groupes d’ateliers de réflexions sur l’évolution du quartier et notamment de la place Saint Bruno. La fin du mandat avait alors coupé court à ces réflexions. Depuis l’année dernière des actions concentrées sur la participation ont été engagées par la nouvelle mairie. Refusant tout immobilisme sur la place et le quartier des ateliers thématiques sont engagés concernant : le stationnement, la propreté urbaine, la sécurité, etc. Issues de ces ateliers quelques modifications des règles stationnement sont en cours sur le quartier. Un projet citoyen est soutenu par la mairie et concerne le réaménagement de l’aire de jeu sur le square, coté jardin. Il m’a été confié qu’il était aujourd’hui très difficile d’engager une réflexion globale sur la place sans soulever de conflits et frustrations d’habitants et d’associations. Il est alors choisi d’intervenir par petite touches. En effet suite aux nombreux revirements de municipalités et aux changements de stratégies sur le quartier impactant fortement sa forme urbaine et sociale des habitant se sont regroupés en associations ou collectifs pour défendre leur vision du quartier depuis une vingtaine d’années. Ainsi il existe par exemple l’union de quartier Chorier Berriat qui surveille de près toute opération urbaine en cours ou à venir. Un des combats actuel est notamment la destruction de l’usine Araymond, aujourd’hui située plus au sud de Grenoble, pour y faire une opération de logements. Les combats principaux concernent alors la densité (pour qu’elle reste au niveau actuel), la proportion de logements sociaux qui doit être forte, l’implantation d’équipements et de services publics, la gestion des parkings et de la circulation due à l’apport de nouveaux habitants dans le quartier, etc. Il y a aussi le collectif citoyen Chorier Berriat créé pour lutter contre la suppression de la gendarmerie située place Saint Bruno (aujourd’hui désaffectée) et qui porte le projet de rénovation de l’aire de jeux de la place avec la mairie. Suite aux différentes phases d’évolution du quartier la population aujourd’hui présente, bien que globalement moins populaire qu’avant, est assez mixte. Les attentes sont alors très variées pour l’évolution du quartier et de la place et difficile à exprimer unanimement. Mais le quartier est encore le support de revendications politiques fortes, par


l’union de quartier et autres associations, mais aussi par l’existence d’une population « alternative » occupant illégalement des bâtiments désaffectés sous forme de squats ou créant des structures associatives citoyennes et autogérées. C’est le cas du centre de loisirs autogéré du 38 rue d’Alembert qui propose cours de français pour les étrangers, mais aussi cours de langues étrangères par des étrangers (espagnols, italiens, etc.), des activités sportives et culturelles, un repas à prix libre tous les samedis midi près du marché, etc. Les relations avec la mairie étaient assez tendues car cette dernière voulait évacuer les locaux. Une réunion publique en mars 2016 créant une forte mobilisation dans le quartier a fait revoir ses positions à la mairie qui a alors lancé des négociations pour signer une convention assez permissive avec cette structure. Voici alors une tentative de résumé de la situation classé par type d’acteur rencontrés : - Services de la Ville (environnement et cadre de vie, projet urbain) Un enjeu politique, un espace de projet en centre-ville qui mérite une vision à grande échelle mais qui ne pourra se faire sans les usagers et habitants

- Commerçants forains Un espace de travail qui doit s’adapter aux nouvelles manières de consommer et à sa clientèle s’il veut survivre, tout en prenant en compte les nombreuses contraintes techniques - Habitants : Volontés et ambitions aussi variées que les profils rencontrés La principale conclusion de cette partie du travail est la suivante : La Place cristallise de nombreux usages et images. Support d’un discours identitaire elle est le symbole de l’état et de l’évolution du quartier. Elle est physiquement et commercialement rattachée à son histoire proche (immigration et gentrification) et plus lointaine (ancien quartier ouvrier). Les attentes en ce qui concerne son avenir sont tout aussi plurielles que ses images, usages et identités associées.

- Techniciens de la place (placier et technicien de nettoyage) Un espace de travail où le relationnel avec les collègues (forains et clients) est très important, des contraintes techniques (notamment en terme d’accès et d’horaire) - Union de quartier La place et le marché symbolisent le quartier, une évolution de ces espaces doit conserver l’identité considérée comme populaire et mixte du quartier (contre la gentrification) et se faire avec ses habitants - Associations et collectifs divers Divers actions en fonction de la situation : aide aux plus démunis ou soutien culturel et scolaire soutenus par la paroisse ou formés en collectifs autogérés. Ces actions font vivre la tradition d’aide sociale et de combat politique fortement ancré dans le quartier. Saint Bruno au début du XXème siècle (source : www.delcampe.fr)

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III.OBSERVATIONS « Seating and simple amenities. Too many pedestrian malls and redone streets are over-designed. There’s too much unifies signage, too many awardwinning light standards – too much goo taste in general, or the pretention of it, and since many designers have the same good taste, the result is a bland conformity » City, Redescovering the Center, William Whyte.

Cette partie est tout simplement le résumé de mes observations et de leur analyse et interprétation. Elles ont été menées de février à juin 2016. A la différence de William Whyte j’ai choisi de les classer par lieu en lien avec la place et non par sujet générique (la façon et les lieux ou s’asseoir, l’ombre et le soleil, etc.). Cela dans le but de mieux servir le lieu.

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LE MARCHÉ ET SES ABORDS

Le marché est un espace très dense en usage et donc assez complexe à analyser et observer. William Whyte lorsqu’il a affaire à ce type d’espace ne présente que peu de données de comptage ou de vidéos en time-lapse. Ses remarques sont plutôt basées sur les observations directes et la description de grandes règles d’usages. C’est le cas lorsqu’il étudie l’intérieur des centres commerciaux. Dans cette partie sur le marché je me suis donc tout d’abord attardé à comprendre son fonctionnement global (mise en place, organisation des commerçants, type de produits, etc.). Grâce à cela j’ai ensuite pu m’intéresser de plus près aux profils des usagers et à leurs habitudes. J’ai alors mobilisé d’autres techniques d’observations en plus de celles de W. Whyte. Enfin les rencontres de commerçants m’ont aidé à affiner un grand nombre d’observations. Aujourd’hui le marché s’établit du mardi au dimanche de 5h00 à 13h00 en semaine et 14h00 le weekend et le vendredi. A 8h00 tous les forains, commerçants non sédentaires, doivent être installés. Leur placement est géré par un placier, salarié de la mairie, qui gère aussi l’encaissement des droits de placement. Il y en a 6 à Grenoble, ils tournent tous les 6 mois pour changer de marché. Sur le marché on trouve près de 115 emplacements. 80% de ceux-ci, soit environ 90 stands, sont occupés par des commerçants abonnés qui reprennent leur emplacement chaque jour, ils payent au trimestre. Les autres commerçants payent à la journée. Chaque matin ceux-ci tirent au sort un numéro qui désignera leur place. Très éclectiques les produits vendus peuvent être classés en 6 catégories dont voici la répartition par nombre de stands (sur un total de 115) : 60 sont des

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vêtements ou chaussures, 20 des produits manufacturés divers en fonction des arrivages des commerçants (petits objets, bibelots, protections de portables, piles électriques, mercerie…), 11 de l’alimentaire, 11 des produits de maroquineries et bijoux, 7 des produits cosmétiques et parfums, 6 du petit outillage et de la quincaillerie (visserie, ustensiles de cuisine…). Seul le commerce alimentaire est spatialement organisé et contenu sur un espace du marché : « la ceinture du marché » ou « ceinture alimentaire ». Il s’agit de la frange Est de la place. Sur la page suivante un plan illustre la composition du marché. Plus nombreux avant, les commerçants de denrées alimentaires occupaient toute la moitié Est de la place mais cela c’est petit à petit réduit. Les raisons de cet emplacement sont multiples. D’abord c’est une question d’hygiène pour ne pas les mélanger aux autres produits. Ensuite c’est une question pratique. Les commerces alimentaires sont bien souvent les premiers à s’installer (dès 5h00) car leur stands sont conséquents et demandent beaucoup de manutention : cageots de fruits et légumes, poulets ou autres denrées à cuire, etc. Mais pour les mêmes raisons, et par ce que le marché finit à l’heure du repas, ce sont les derniers à quitter le marché. En occupant les abords ils perturbent alors moins le nettoyage même en restant plus longtemps que les horaires légaux. Le reste du marché n’est pas divisé en secteur de vente. Son organisation est relativement variable chaque jour et le week-end mais, grâce à la forte proportion de commerçants abonnés, elle reste assez similaire de jour en jour.


Produits vendus Carte du marché réalisée le dimanche 5 juin 2016 Vêtements - chaussures Alimentaire - cafés / bars Bazar - produits manufacturés Maroquinerie - bijoux Cosmétique - parfums Outillage - quincaillerie Fleurs (+1 stand de livre) Camions des commerçants

Autour du marché «Fast food» vendu autour du marché Terrasses des cafés

Espaces sans voitures

Entrées principlaes

Entrées secondaires

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Les usagers du marché, un moment de mixité : Après avoir appréhendé l’organisation globale du marché je me suis donc intéressé aux personnes qui le pratiquaient. Il est fréquenté par une grande diversité de profils. De nombreuses catégories sociales et tranches d’âges sont représentées. Il est cependant difficile de quantifier et de décrire de manière exhaustive cette mixité. Pour l’analyser et afin de mieux comprendre les habitudes des acheteurs j’ai donc décidé de réaliser des suivis pendant le marché. La méthode consistait alors à suivre de gens depuis leur arrivée au marché jusqu’à ce qu’ils le quittent. Après plusieurs suivis je présente ici 4 « profils » issus de ces observations. Je m’intéressais pendant ces parcours au trajet effectué (notamment façon de parcourir le marché, point et mode d’arrivée et de départ), à la période de fréquentation (début de matinée, fin de matinée, midi), au temps passé et aux denrées achetées. Il est très difficile de quantifier la fréquentation du marché et il existe certainement autant de profils que de personnes qui le fréquentent mais il me semble que ces 4 parcours révèlent bien la mixité globale des utilisateurs du marché. Je n’ai eu que peu de temps pour mettre en place et analyser cette méthode, elle pourrait faire l’objet d’une étude bien plus longue, d’un autre travail.

Homme Femme

La parcours est méthodique, le couple se sépare, compare les prix et se rejoint avant de quitter le marché.

Couple de plus de 65 ans 10h15 - 11h20

Couple de 60 ans (originaire du maghreb) 9h40 - 11h20

Le couple arrive au marché à pied par la rue Quinet depuis le Cours Berriat. A l’entrée du marché ils se séparent. Je suis l’homme car la femme s’arrête dès le début au stand de mercerie. Il fait une première fois le tour du marché de manière organisée, allée après allée. Il s’arrête 5 min au stand de bricolage près du marché avant de continuer sont tour. Il reviendra à ce stand pour y acheter une prise à 2€, puis il achètera un couteau à 1€. A 10h50 il attend sa femme devant l’église et salue quelques personnes qui sortent de la messe. Sa femme le rejoint vers 11h00, ils se montrent leurs achats. La femme a acheté un parapluie à 10€. Ensemble ils se dirigent au nord du marché, resteront 15min à un stand de quincaillerie ou ils achèteront une bouillotte à 5€ avant de repartir par la rue Quinet.

Le couple arrive par le tramway A sur le cours Berriat. Il se sépare dès la sortie du tramway, le mari donne de l’argent à sa femme. Je suis d’abord la femme puis l’homme ensuite. La femme achète des épices dans une épicerie. Elle prend la rue de la Nursery pour aller au marché, son mari a pris la rue Quinet. Elle fait le tour suit l’allée la plus à l’ouest du marché, elle s’arrête au stand de fripes le plus populaire (au Sud-Ouest du marché). Elle achète des mouchoirs et va ensuite au stand de primeur ou elle achète de la menthe fraiche. Son mari l’a rejoint, ils font un peu de marché ensemble et achètent des gâteaux. Le mari va discuter avec d’autres hommes agés à 10h20 au parc près du bar PMU pendant que sa femme reste au marché ou elle rencontrera et discutera avec d’autres femmes. Il quitte le parc à 10h45 et va acheter du pain au cours Berriat. Il fera le tour du marché pour retrouver sa femme et en profite pour regarder quelques produits mais n’achète rien. Il reprends seul le tramway à 11h20 direction Echirolles.

Le parcours est très différent pour chaque membre du couple qui ne passe que peu de temps ensemble sur le marché et pratique des espaces de socialisation différents

Couple sans enfants de 35 ans 12h30 - 12h40

4 filles de 15-16 ans 13h00 - 13h10

Le couple arrive à pied depuis le marché de l’Estacade, ils ont déjà des légumes dans leur panier. Ils parcourent le marché de la façon la plus directe et sans arrêts vers le primeur ou ils achètent quelques pommes de terre, ils n’y resteront pas plus de 8 min. Ils ressortent ensuite du marché par le Nord-Est et s’arrêtent 15 min dans la boutique «Jardin du monde» (épicerie fine, salon de thé, épices...). Ils y achètent du thé. Ils repartent à pieds vers le centre-ville en passant sous la ligne de chemin de fer de l’avenue de Vizille (la passerelle).

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La parcours est direct, le couple reste ensemble et ne regarde aucun autre produit que ceux qu’ils achètent

Les 4 amies sortent du magasin de vêtements bon marché Ziemann. Elles n’achètent rien mais s’arrêtent à un stand de confiseries, un stand de produits cosmétiques, un stand de vêtements avant de repartir en direction du parc qu’elles traverseront sans s’y arrêter. A chaque stand elles s’arrêtent moins d’une minute. Le parcours et l’attitude est proche de la flânerie. L’achat n’est pas l’objet principal du parcours, beaucoup de discussions.


Ces 4 descriptions montrent que le marché est pratiqué de manière très différente en fonction de l’âge et de la culture des personnes. De manière générale plus les personnes sont âgées plus elles restent longtemps et parcourent de manière systématique le marché. La complémentarité avec l’Estacade est aussi un élément important qui revient ainsi que l’accessibilité à pied et en transport en commun, aucune personne observée n’est venue en voiture. N’étant pas sociologue et ayant peu analysé le quartier par ce prisme je n’ai que peu de certitudes sur les raisons de cette mixité qui je pense est très complexe à analyser. Cependant mon expérience du lieu m’a donné quelques éléments qui pourraient intervenir sur cette fréquentation. Les produits vendus au marché sont très variés. Variés en type mais aussi en prix, passant des fripes à 2 euros pièces, aux chaussettes de fabrications françaises haut de gamme vendues 10 euros les 3 paires. Le marché Saint Bruno est très lié au marché de l’estacade mais il lui est aussi très complémentaire dans l’offre de produits. Le marché de l’estacade, situé à moins de 400m de celui de Saint Bruno, est un marché quasiment exclusivement alimentaire (80 emplacements) et composé de nombreux producteurs-revendeurs locaux, les prix y sont globalement plus élevés. L’offre alimentaire de Saint Bruno se compose essentiellement de primeurs (marchandises provenant de grossistes, en règle générale moins chères) et de la nourriture à emporter et/ou à manger sur place. Beaucoup de personnes qui fréquentent alors l’Estacade, vont aussi à Saint Bruno. Le marché de Saint Bruno fonctionne comme une grande zone de brocante-déstockage-quincaillerie-épicerie où il est possible de trouver à bas coût beaucoup de produits différents. L’image d’un marché animé, où l’on trouve de tout à peu cher joue beaucoup pour la réputation et donc la fréquentation du marché, on vient de loin. On n’y vient pas toujours pour acheter mais surtout pour regarder, chercher la bonne affaire. William Whyte explique très bien dans son livre (City, Rediscovering the Center) l’attrait qu’ont les gens pour l’achat des produits de marché de ce type, des produits dont on ignore la provenance et/ou la véritable légalité. Il explique alors que les clients aiment l’idée que ça peut être des produits issus de filières non légales. Souvent ce n’est pas le cas mais les vendeurs font exprès d’entretenir le mythe. C’est aussi souvent moins cher et la vente va vite : « give-and-take ». Enfin la place Saint Bruno possède une situation urbaine assez centrale dans l’agglomération. C’est une place facile à rejoindre en transport en commun (par 2 ligne de Tramway : une Nord-Sud et l’autre Est Ouest). Peu importe que l’on vienne de quartiers modestes ou plus cossus il est facile de venir à Saint Bruno, le stationnement gratuit dans le quartier accentue ce phénomène.

Une grandes diversité de personnes parcours les allées du marché (source : Maël Trémaudan)

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Le marché espace d’interactions sociales, espace commercial : Tous ces profils d’usagers, présentés de manière non exhaustive, sont amenés à se croiser sur le marché. Presque tous y sont présents sur la plage horaire comprise entre 11h00 et 13h00. A ce moment de la matinée le marché est très animé. Avant toute chose c’est la disposition des éléments physiques dans le marché qui crée le plus d’interactions entre usagers. Les allées du marché sont très étroites, elles font environ 2m une fois les stands installés. Il est alors quasiment impossible de se tenir à plus de 2 côte à côte dans une allée. Les photos présentées ici font état de cette situation. Lorsque l’on se croise à trois il faut alors se mettre d’accord, par un bref échange de paroles ou de regards, sur la personne qui doit faire l’écart pour passer. Tout cela crée entre usagers de nombreuses interactions. Les jours de pluie en créent d’autant plus du fait des parapluies qui encombrent les allées et des personnes sans parapluie qui circulent à l’abri des gouttes sous les parasols des commerçants. Il n’est aussi pas rare de voir des inconnus discuter entre eux à propos de divers sujets : les produits et leur prix, démonstration de produits, chutes, blagues et altercations orales des commerçants… Tout cela participe grandement à créer la cohue, l’ambiance propre au marché. Selon William Whyte ces interactions forment aussi l’essence même et la vie sociale qui définit la rue et donc la vie urbaine. Il s’agit pour lui de la « triangulation » :

« The process by which some external stimulus provides a linkage between people and prompts strangers to talk to one another as though they were not. » The Social Life of Small Urban Spaces. P.94

Il me semble que le marché produit alors de nombreux stimuli de ce genre de par son organisation et sa fréquentation. En suivant le logique de W. Whyte il est essentiel de provoquer ces stimuli en donnant de la place au piéton tout en évitant l’excès pour que ces rencontres et interactions puissent avoir lieu :

« Give people room, one lesson would be. But not too much. » City, Rediscovering the Center. P78

C’est le cas des allées du marché, et nous le verrons un peu après des entrées aussi. Leur dimension est une des clés des interactions sociales et de l’ambiance de cet espace. Mais la forme des allées du marché si elle a des intérêts pour la vie urbaine sert avant tout des objectifs commerciaux. Ainsi l’étroitesse des allées qui ne permet de n’être que 2 ou 3 de front donne aux étals des commerçants une grande visibilité. Cela oblige à passer devant tous les stands lorsque l’on parcourt les allées, on ne peut prendre un chemin plus rapide pour traverser le marché, la marche est lente. Cette disposition est aussi un moyen de ralentir les potentiels acheteurs. Les allées, au vue de la grande fréquentation du marché, obligent à marcher lentement et il est difficile voir impossible de doubler quelqu’un. Ainsi on a tout le temps pour regarder les marchandises et donc être potentiellement

L’étroitesse des allées provoque de nombreuses interactions entre tous les piétons : en s’évite, se

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rencontre, discute, etc. (source : Maël Trémaudan)


attiré par l’une d’entre elle ou les altercations des marchands. De plus si une personne s’arrête pour regarder une marchandise les personnes derrières sont presque obligées de s’arrêter. Aussi les acheteurs sont attirés par les stands où il y a le plus de monde à l’arrêt: un arrêt en provoque d’autres par mimétisme et curiosité naturelle. On regarde aussi et écoute d’une oreille attentive ce qu’explique le vendeur. A la différence de ce qui peut se passer dans les grandes surfaces ou le rythme de marche est rapide et l’achat presque compulsif, au marché il me semble que l’achat se fait plus par mimétisme et lenteur de rythme. Cette organisation n’est pas la seule « astuce » de vente du marché. Les raisons qui motivent l’achat peuvent être multiples mais l’observation m’a permis d’identifier quelques éléments récurrents dans les techniques misent en place par les commerçants pour sinon le provoquer au moins l’inciter. La première chose est la façon d’attirer l’attention du client. Outre la disposition des allées décrite avant il y a les signaux sonores. De nombreux marchand utilisent des « cris » qui permettent de les identifier. Ces phrases formants des signaux sonores forts sont répétées de manière très régulière, environ toutes les 30 à 40 secondes. Lorsqu’un commerçant lance son signal il déclenche en général une réaction en chaine et ces voisins le suivent avec leurs signaux propres. Et cette technique attire les clients. En effet la zone sud-ouest du marché, zone ou se vendent de nombreuses fripes, est celle où il est présent le plus de signaux de ce type. C’est aussi toujours la zone la plus fréquentée. Bien que la retranscription écrite de ces signaux ne permette pas de démontrer la manière dont se différencient les marchands par la mélodie avec laquelle ils « chantent » ces phrases, voici quelques exemples relevés sur le marché en mars 2016. Ces exemples illustrent surtout l’extrême simplicité des phrases qui, plus que donner des réelles informations sur les marchandises attirent l’attention des clients : « 2 euros », « La pièce à 2 euros », « Toute à 2 euros mesdames », « Allez », « De la qualité ici », « Des produits de professionnels », Simple coups de sifflet d’arbitre, etc. Un autre moyen d’attirer l’attention est le fait de bouger les marchandises. Les commerçants de vêtements surtout passent énormément de temps à agiter les vêtements, les retourner, faire et défaire de petits tas. Tout d’abord cela permet d’exposer la marchandise mais aussi et surtout de créer un signal visuel qui attire l’attention. Une fois de plus les marchands qui font cela voient beaucoup plus de personnes s’arrêter à leur stand. La même chose se produit avec les vêtements accrochés au parasol, ils permettent d’exposer les produits mais aussi de ralentir les piétons qui doivent alors faire des écarts pour les éviter car bien souvent ces vêtements dépassent dans les allées. A propos de la vente dans la rue William Whyte avait alors observé des comportements assez proches de mon cas d’étude dans les rues de New York. L’auteur n’a cela dit jamais fait d’études dans un marché de plein air. Il avait étudié les vendeurs isolés ou vendeurs de marchandises illégales (contrefaçons) dans les rues qu’il appelait « street vendors ». Voilà alors ses principales conclusions sur ce type de commerce :

« The merchandise that attracts most is the merchandise that is out front, on the street, where you can pick it up, feel it ». On se tient difficilement à 3 côte à côte dans les allées, les stands sont alors bien visibles (source : Maël Trémaudan)

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“Are the lessons in the vendors’ success ? If these rascals thrive so, they must be providing something people like. It is the market place at its most basic – face to face , mano a mano, as it is and has been in alleys and souks and bazaars all over the worlds” City, Rediscovering the Center. p32 et p 99. William whyte

L’ensemble de ces techniques est mis à profit par les personnes qui font des démonstrations sur le marché Saint Bruno. Un emplacement de choix leur est réservé (au bout d’une allée face à une entrée, voir plan avant). Il est souvent dit que ces vendeurs ne suscitent que peu d’intérêt pourtant un groupe de 15 à 20 personnes est réuni devant le stand à chaque présentation. Le vendeur fait alors sa démonstration, il bouge beaucoup parle fort il possède même un petit micro à chef et un haut parleur. A la fin de sa performance ou il aura comparé les prix et tenté de prouver l’efficacité et l’intérêt de l’objet qu’il présente, il propose la vente. Après quelques dizaines de secondes d’hésitation une première personne achète et c’est alors la réaction en chaine dans les secondes qui suivent systématiquement 5 à 8 personnes achètent aussi.

« Customers stimulate other customers » The Social Life of Small Urban Spaces, film. William Whyte

Les entrées : espace de friction entre espace de rencontre et espace commercial. Les entrées du marché jouent aussi un rôle essentiel dans les techniques de vente du marché. La rencontre de commerçants m’a permis de bien comprendre cette situation. Mis à part le côté ouest accolé au parc, le marché est entouré de camions (voir plan ci-avant). Ils sont disposés ainsi car il leur est alors plus facile pour les commerçants de charger et décharger les marchandises lors de la mise en place, quand ils arrivent trop tard pour accéder directement à leur emplacement. Aussi tout au long de la matinée cela permet d’approvisionner le stand assez facilement. Les camions servent de réserve mais aussi plus occasionnellement d’abris pour la pluie et même de cabine d’essayage.

Par mimétisme un stand occupé par 1 ou 2 personne attire d’autres clients (source : Maël Trémaudan)

Mais ce n’est pas la seule raison. Les camionnettes garées très proches les unes des autres forment les entrées du marché. Les 4 entrées principales du marché, aux quatre angles, sont les zones où l’on trouve le plus de véhicules. Comme le montre les photos ici présentées les camions disposés côte à côte ou parfois face à face limitent les entrées et les rendent très peu larges. Ils marquent le changement d’espace. Ainsi les piétons sont forcés à changer de rythme dès l’arrivée dans le marché. Ce changement de rythme qui se répercute dans les allées, comme nous l’avons vu précédemment, met les usagers en condition d’observation et d’achat. Mais c’est aussi un moyen pour les commerçants de « filtrer » les entrées ne laissant personnes rentrer et sortir trop vite afin donc de limiter le vol sur les étals. Les entrées sont aussi l’interface entre le marché, les rues et les terrasses des cafés qui jouxtent la place. Malgré le flux de personnes qui y transitent c’est souvent aux entrées que

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Les camions sont le filtre du marché, ils forment les entrées (source : Maël Trémaudan)


l’on s’arrête pour discuter. C’est près de celle-ci que se positionnent les mendiants car toute personne qui va au marché doit y passer. Catalyseur des déplacements vers le marché c’est le lieu où l’on se rencontre le plus souvent. Sur la frange nord du marché, près des terrasses des bars, les entrées sont en permanences occupées par des groupes de personnes qui discutent entre bars et marché sur la petite rue piétonne. Il devient même entre 11h30 et 13h00 très difficile de passer par cet endroit, les vélos posent pied à terre. L’espace le plus occupé est alors le coin de la rue qui met en relation : un bar, une des entrées principale du marché, l’entrée de la rue qui mène au tramway et au cours Berriat (Rue Quinet). Ici aux heures de haute fréquentation on compte 1 personne par mètre carré de trottoir et bien souvent au milieu du flux piéton. Durant la période de ramadan (du 6 juin au 7 juillet 2016) cet espace habituellement très occupé est quasiment vide. Mais le soir de nombreux groupes de personnes mangent sur le parking. Il s’agit d’un point de rendez-vous où, principalement des hommes, échangent sur leurs achats au marché, prennent des cafés et discutent au soleil. C’est un espace très majoritairement masculin, les femmes se retrouvent dans d’autres espaces et notamment dans la partie sudouest du marché et sur quelques bancs du parc. C’est le lieu du marché précédemment décrit pour les signaux sonores, très animé même les jours de pluies. Mais quelques mois après le début de mon projet de fin d’étude j’ai

Les camions forment les entrées. Catalyseur de flux elles sont aussi des espaces de discussions et de rencontres (source : Maël Trémaudan)

observé un phénomène qui a permis aux femmes de faire leur apparition sur ces terrasses. En effet la vente de galettes orientales est devenue très populaire sur le marché, les bars et cafés se sont donc mis à en produire. Ce sont alors les femmes qui cuisinent ces spécialités directement sur le trottoir face au marché. Le restaurant asiatique est aussi un espace ou plus de femmes prennent place. Ce restaurant est fréquenté par une population plus éclectique, moins marquée culturellement que les autres cafés et commerces de la place. Aux alentours de 13h00 le marché baisse de régime. Les premiers stands du quart nord ouest remballent dès 13h00.

Les terrasses sont presque exclusivement masculine, le restaurant asiatique attire une clientèle plus mixte. Terrasses et piétons « bloquent » la rue (source : Maël Trémaudan)

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Le nettoyage, moment de superposition d’usages. En théorie les commerçants doivent avoir remballé leurs stands pour 14h00, mais ce n’est le cas que la semaine ou les jours de pluie, jamais le weekend. Notamment pour la partie alimentaire. La période la plus active de vente pour le marché se situe entre 11h00 et 13h30/13h45. Les commerçants essayent alors d’en profiter jusqu’au bout. En revanche ce n’est qu’à 9h00, au lieu de 8h00, que la totalité du marché est installée. Un décalage d’horaire permis par le placier et les services municipaux semble-t-il, pour que le marché puisse perdurer économiquement. Mais cela ne révèle-t-il pas une inadéquation entre rythme de consommation et rythme du marché ? Le nettoyage se passe cependant toujours de la même manière. Comme le montre les photogrammes ci-contre les techniciens de la ville commencent toujours par l’ouest de la place, espace libéré en premier. La ceinture alimentaire à l’est du marché sera libérée et remballée en dernier, des achats se font souvent jusqu’à 14h00. Petit à petit les agents avancent donc avec leur balayeuse automatique et des poubelles vers l’est du marché. Ils font d’abord de grands tas de déchets aux quatre coins de la place. Une fois le marché à peu près dégagé vers 14h00 la petites voiture de balayage commencent à nettoyer la place, au début en évitant les quelques camions et commerçants toujours présents. Puis un agent les jours de grosse chaleurs ouvre une vanne d’eau située au milieu de

Ces photos issus d’une viédo en time-lapse montre la progression de l’Est vers l’Ouest du nettoyage (source : Maël Trémaudan)

la place et inonde littéralement le parking. Cela évite que les sacs plastiques s’envolent et qu’ils bouchent la machine à balayer qui fait des rondes sur la place. Vers 14h30, 15h00 la place est libérée de tous les marchands, quelques voitures viennent déjà se stationner malgré l’interdiction. Le camion à ordures de la métropole arrive et les agents vident alors les quatres tas qu’ils avaient constitués. Une petite voiture à jet haute pression fait le tour de la place pour nettoyer même les terrasses des bars et cafés. L’eau qui a coulé pendant 30 à 45 min est éteinte et aux alentours de 15h30, une fois les rues adjacentes au marché balayées aussi les agents quittent la place. Durant toute cette période de nettoyage les personnes et usages se côtoient de manière unique pendant près d’une heure de 13h30 à 14h30. Pendant que les agents nettoient, des personnes continuent leurs achats alimentaires, alors même que parfois des voitures sont déjà garées à

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Le nettoyage journalier de la place, malgré qu’il crée des scènes urbaines uniques, donne l’image d’un grand gaspillage (source : Maël Trémaudan)


14h15. De nombreux piétons et vélos traversent alors la place en diagonale, au plus court, chose impossible durant les autres périodes de la journée. Parfois des commerçants se rafraîchissent avec l’eau, des enfants y jouent aussi. On observe une grande solidarité entre les commerçants forains et les agents de nettoyages qui essayent alors de garder de bonnes relations. Si le marché est un espace où l’on vient faire ses achats et se promener c’est aussi un lieu de travail pour de nombreuses personnes Questions d’avenir : Le marché participe pour beaucoup à l’image vivante et animée du quartier. Mais il possède une économie fragile. La rencontre avec certains professionnels ou usagers m’a aidé à comprendre les enjeux qui pèsent sur cet espace. Beaucoup de discours portent une vision nostalgique du marché : c’était mieux avant, les produits étaient de meilleur qualité, il y avait plus d’alimentaire, il y avait plus de monde… Fondées ou non ces remarques traduisent un sentiment d’attachement au marché et une réelle volonté de le voir évoluer et perdurer. Cette évolution si elle a lieu doit cependant être bien réfléchie et faite en douceur afin de ne pas briser l’équilibre économique fragile de cet espace commercial, qui au dire de certains commerçants est cette année dans une situation financière peu réjouissante (un printemps pluvieux, un hiver peu froid et humide n’ont pas encouragé les sorties au marché mais ont aussi poussé à la baisse certains achats spécifiques de vêtements d’hiver par exemple, tout comme l’achat tardif de fruits et légumes estivaux…) La question se pose d’un déplacement du marché dans le parc, outre les effets sur le parc (cf. observation sur le parc), l’ambiance d’un marché à l’ombre des arbres pourrait être bénéfique. Mais surtout cela pourrait permettre de libérer quelques places de stationnement à l’Est de la place aux heures de marché et donc, encourager certaines personnes à venir (personnes qui ne peuvent accéder au transport en commun), faciliter les achats si une gestion du temps de parking aux heures de marché est instaurée (parking limité à 10 minutes). Certaines personnes évoquent l’intérêt d’un lien plus fort avec le marché de l’Estacade, par une extension du marché de Saint Bruno à l’arrière de l’église. Selon moi, lier réellement ces deux marchés ne provoquerait qu’un affaiblissement du marché de Saint Bruno qui souffre déjà de la concurrence de ce marché. Je ne suis alors pas convaincu des effets positifs d’une telle décision, aussi le marché est très attaché à l’image de la place notamment en lien avec la

façade de l’église et le parc, le placer à l’arrière en changerait fortement l’ambiance et poserait de gros problèmes d’organisations car cet espace d’arrière place est plein de contraintes (rue Nicolas Chorier, entrées de bâtiments accueillant du public : école et maison de retraite…). Il me parait essentiel si le marché est déplacé de conserver les règles qui le structurent. Tout d’abord l’effet « filtre » des entrées aujourd’hui créé par les camions, il est à noter que ce rôle pourrait être joué par d’autres objets urbains que des véhicules (exemple si le marché est déplacé dans le parc il pourrait être imaginé des barrières adaptées). Le gabarit des allées est aussi très important pour la dynamique de vente mais aussi la création des interactions sociales qui définissent l’ambiance même du marché. Ces deux éléments sont à conserver à tout prix. Le nettoyage pose lui aussi de nombreuses questions sur l’état actuel du marché et de la place. Tout d’abord une question de rythme. On observe régulièrement une superposition des usages, le marché repart tard le week-end car les acheteurs arrivent tard. Cela en dit beaucoup sur les habitudes des clients. Ne serait-il pas judicieux de décaler les horaires du marché le week-end entre 9h00 et 15h00, et la semaine au moins pendant un jour de 15h00 à 20h00 ou 21h00 comme cela se fait dans d’autres villes ? Certains commerçants et le placier ne semblent pas y être opposés et au contraire lorsque l’on en discute avec eux. Mais pour s’assurer de la réussite d’un tel changement il serait possible de le tester d’abord sur une courte période. Le nettoyage pose aussi d’autres questions : quelle gestion des déchets imaginer afin de réduire la consommation d’eau et d’emballages sur le marché ? Une sanction financière ne serait sans doute pas supportable par les commerçants. Comment inciter les commerçants à trier les ordures pendant et à la fin du marché ? Peut-on les obliger à aider les techniciens de la place à nettoyer après le marché ? L’image des tas d’ordures aux quatre coins de la place chaque jour au-delà de la propreté urbaine interroge sur l’impact écologique du marché quand on sait que le Drac et l’Isère qui se jettent ensuite dans le Rhône ne sont qu’a quelques centaines de mètres… Le marché n’est pas l’unique élément de Saint Bruno mais il fait vivre beaucoup de personnes, et anime cet espace urbain. Les marchés sont aussi un des éléments forts de la ville de Grenoble, celui-ci doit peut être évoluer mais attention à ne pas le mettre en danger et donc à prendre en compte ses règles de fonctionnement.

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LE PARC Le jardin Saint Bruno est la partie la plus à l’Ouest de la place. Le parc est séparé des rues alentours par une petite grille de 80cm de haut. La séparation avec le côté parking/marché est, elle, double : des pergolas sur lesquelles grimpent des glycines et une grille haute (2m) sur laquelle s’adossent quelques buissons. C’est sur cette même ligne de séparation que sont installés les WC publics, l’espace canin et de petites armoires de stockage pour les services de propreté urbaine qui nettoient le marché. Cette séparation est assez forte, peu perméable visuellement et physiquement. C’est un lieu où sont parfois entreposées des ordures. Fermé, à l’ombre et disposant de quelques bancs à proximité c’est aussi le lieu où les dealers de la place semblent passer le plus de temps. Le parc Saint Bruno est-assez bien équipé. Il possède notamment : des jeux pour enfants (de 2/3 ans à 10 ans), un bassin d’eau qui ne fonctionne plus, une pelouse centrale, une trentaine de bancs (le long de barrières côté parc ou rue). 1

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Les barrières (source : Maël Trémaudan)

Entre parking et parc (source : Maël Trémaudan) 4

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Aire de jeux (source : Maël Trémaudan)

Bassin hors service (source : Maël Trémaudan)


Le parc vit essentiellement pendant les heures de marché. Il est alors fréquenté par un public éclectique. De nombreuses tranches d’âges et catégories sociales sont représentées. On vient s’y asseoir, discuter à l’abri de la cohue du marché, attendre son conjoint et/ou faire jouer les enfants sur les jeux … Il n’est pas rare de voir des personnes sans domicile s’amuser à observer des enfants qui jouent à chasser les pigeons dans les allées du parc. En dehors des matinées du marché de week-end il reste peu fréquenté. Lorsque l’on se promène dans les autres parcs du quartier Chorier-Berriat on se rend alors compte qu’ils fonctionnent sur un rythme inverse. C’est le cas du parc Marliave, situé à 300 m à l’ouest de Saint Bruno, et du parc Valérien Perrin, situé à 400 au sud. Quand Saint Bruno est vide en après-midi ces 2 autres espaces sont très animés. Tous 3 sont pourtant quasiment équipés de la même manière (aires de jeux, fontaines, pelouse…). Les rencontres d’usagers de Saint Bruno et de divers acteurs du quartier m’ont aidé à comprendre que l’image d’un parc délaissé, et sa réputation de lieu mal fréquenté sont sans doute une des raisons de sa faible fréquentation. Sont-elles les seules ? L’observation et la comparaison des 3 parcs de Chorier Berriat m’ont amené à me poser la question du rôle des limites dans la perception et l’usage de ces espaces.

Comptage réalisé le 16-04-2016 de 10h30 à 12h00 par beau temps (source : Maël Trémaudan)

Le rôle des barrières : L’étude des flux piétons aux heures de haute fréquentation, pendant le marché de week-end, semblent montrer que le square est considéré comme une entité fermée. Même si l’entrée est ouverte et parait très perméable, les piétons lorsqu’ils transitent pour aller ou revenir du marché traversent peu le parc. Ils s’obligent même à faire un léger détour pour l’éviter. Les barrières, si petites soient elles, semblent donner tout de même le code d’un espace différent de la rue, un espace non traversé, un espace de repos. Les usagers marquent aussi un changement de rythme à leur entrée dans le parc. On marche moins vite dans le parc que dans la rue. Le graphique ci-contre illustre un comptage réalisé à ces heures de hautes fréquentations. Les moyennes de passage de personnes par minute donnent un résultat clair et ce peu importe que l’on étudie la frange nord ou sud du parc.

La barrière même ouverte influe sur le choix du passage hors du parc (source : Maël Trémaudan)

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D’autres effets dûs aux barrières: Mais les barrières ont aussi d’autres effets, moins désirables. Là aussi la rencontre des usagers du parc nous renseigne sur une de ses curiosités. Pourquoi à la différence des autres parcs du quartier, personne ne pratique la pelouse centrale pourtant bien exposée et d’une forme très invitante (en boulingrin) ? La réponse est très vraisemblablement en lien avec les chiens en liberté. Suffisamment clos les barrières du parc donnent le sentiment aux maîtres qu’il est possible de laisser leur animaux en toute liberté sans danger dans le square. Alors que l’espace canin est minuscule et vide le parc est très fréquenté par les promeneurs de chiens. Cette fréquentation est sans doute aussi à mettre en lien avec la réputation et l’image que véhicule le parc. Pourtant interdit dans les 3 parcs ce phénomène « permissif » n’existe qu’à Saint Bruno. L’usage fait qu’on y « accepte » des choses non tolérées ailleurs. A l’inverse dans l’espace jeu la majorité des parents qui amènent leurs enfants ne s’en éloignent jamais totalement et s’assoient très peu sur les bancs situés pourtant à quelques mètres. En effet, la pelouse inaccessible à cause des chiens et la rue accessible par de petits portails faciles à ouvrir ne sont qu’à quelques enjambées des structures de jeux. Un espace canin et des barrières mal calibrés amènent à certains disfonctionnement d’usages (source : Maël Trémaudan)

S’asseoir au Parc Saint Bruno : Beaucoup de personnes viennent dans le square Saint Bruno pour s’asseoir. Le pourtour du square est très fourni en bancs. On en compte pas moins d’une trentaine tout au long des barrières du parc (intérieur ou extérieur). L’usage des bancs est d’un jour ou d’une semaine sur l’autre quasiment toujours le même. Les hommes et les femmes se mélangent peu durant les heures de marché, chacun son côté du parc… Les personnes sans domicile fixe utilisent aussi d’un jour sur l’autre les mêmes emplacements. En s’intéressant de près à l’occupation de ces bancs on remarque principalement deux choses : - l’intérieur du parc est préféré pour s’asseoir - les bancs ne sont jamais tous occupés même quand le parc est très fréquenté.

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Les femmes sont souvent assises au sud du parc et les hommes au nord au plus près de la zones de terrasses des bars (source : Maël Trémaudan)


Ce schéma représente l’emplacement et la durée d’assise des personnes sur les bancs se trouvant à l’intérieur et à l’extérieur du parc, face à la poste et la bibliothèque. En bleu les bancs extérieurs au parc, à moins de 30cm au dos de ceux-ci derrière la barrière et à l’intérieur du parc d’autres bancs, représentés en vert. Le graphique représentant le cumul des personnes assises en bas de la page montre que le nombre de personnes qui s’assoient dans le parc est bien plus important alors même que le nombre de bancs y est moins élevé. L’effet parc et barrière est ici illustré de nouveau. Deuxièmement la partie qui illustre la distribution par bancs du nombre de personnes montre qu’il est très rare que les bancs situés d’un côté et de l’autre de la barrière soient utilisés en même temps, de même que les bancs situés côte à côte. Les personnes s’assoient rarement dos à dos ou côte à côte. Cependant ce même graphique illustre la présence de nombreux petits groupes de discussion de 3 personnes le plus souvent, dans ce cas assises côte à côte. En groupe ou seul les usagers assis établissent une sorte « d’inter distance » de confort dans l’usage des bancs et du parc. Quand on les considère « plein » on s’assoit ailleurs dans le parc : sur les marches, les bacs de fleurs, le long des barrières. Ou on passe son chemin, même si il reste des bancs de libre. Cela se rapproche énormément du phénomène d’ «effective capacity »décrit par W. Whyte. L’offre d’assise sur banc est grande mais jamais utilisé à 100%. La barrière ne procure pas une séparation assez importante et les bancs semblent trop proches les uns des autres pour donner une situation confortable d’assise pour éventuellement discuter. Dans les 2 autres parcs du quartier les barrières sont de natures extrêmement différentes. Établis dans d’anciennes propriétés de riches industriels le limites sont constituées à Marliave et Valérien Perrin de hauts murs (plus de 2,5m) mis en valeur par des plantations. A Saint Bruno ce sont de petites limites perméables que l’on enjambe facilement et qui donnent au lieu une de ses fortes caractéristiques : un parc ouvert 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Le parc est d’ailleurs bien plus souvent qualifié de square par ses usagers que de jardin ou de parc.

Limites des parcs Perrin (à gauche) et Marliave (à droite).

Comptage réalisé le 03-04-2016 de 10h30 à 15h30 par temps couvert

(source : Maël Trémaudan)

(source : Maël Trémaudan)

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Un square animé : Le square Saint Bruno est alors le lieu de nombreuses activités. La Cantine y fait son repas pour tous les samedis et attire un public éclectique pour qui veut manger à prix libre. Des activités pour les enfants y prennent place aussi régulièrement, ainsi que la fête du quartier et la brocante. Elles donnent au square vie régulièrement mais finalement de manière très ponctuelle. Vécu comme un parc ombragé et animé comme une place de centre urbain, cet espace très complémentaire au marché ne pourrait-il pas jouer sur ces caractéristiques dans son évolution. De nombreuses réflexions de la part d’habitants, commerçants service municipaux visent aujourd’hui cet espace. Les questions d’avenir : L’aire de jeux va être refaite, une concertation, a été lancée. Si l’on veut y voir plus d’enfants sur le square ne faudrait-il pas aussi améliorer l’effet de sécurité dûe aux barrières ? Trouver le bon compromis entre une ouverture qui éviterait les chiens en liberté et un espace suffisamment fermé et sécurisé pour les enfants. Il faut prendre soin de ne pas endommager l’aspect « clos » qui est celle du square aujourd’hui. La réponse se trouve peut-être dans l’espace d’entre deux places : les pergolas. Cet espace est aujourd’hui complexe et sombre, il sépare la place en deux. Ce lieu est l’illustration parfaite de l’accumulation d’« objets » et de petits aménagements urbains, sans cohérence globale, que la place a connu depuis de nombreuses années : différents types de barrières, des espaces de stockages qui ne servent plus, l’ajout d’un espace canin mal calibré ou mal positionné, des arbres mal positionnés, des WC de taille largement insuffisante ... Cet espace pourrait peut-être être ouvert et simplifié ? Le nouvel espace de jeux serait peut-être l’occasion de réfléchir à un espace pouvant être fréquenté par les femmes ou un espace plus mixte, car ces dernières n’ont pas leur place sur tous les espaces notamment sur le parking et les terrasses de cafés. Certains usagers rencontrés se posent la question de l’utilité des barrières. Si elles donnent aujourd’hui au square sa contenance, peut être peuvent elle évoluer : faire varier leur hauteur et épaisseur, les créer comme objet multifonctionnel pour s’asseoir, s’adosser, mettre son vélo, etc. La perspective d’une extension du marché à l’ombre des arbres est une idée qui semble réjouir nombre de ses usagers et commerçants. Cependant je pense qu’il faut être extrêmement vigilant à essayer de conserver la complicité fortement établie entre le parc et le marché. Certains aimeraient voir le square évoluer d’autres l’aiment comme il est pour la pratique qu’ils en ont. Après l’analyse des usages et les quelques perspectives présentées ici, je pense que le plus grand potentiel du square se trouve dans sa particularité unique : seul parc du quartier ouvert toute la journée pour y développer encore plus d’activités. Pas seulement le week-end, l’été ou durant le marché. Essayons d’y installer un cinéma de plein air, des repas même en semaine, activités sportives, y faire venir les MJC et écoles du quartier, etc. Le tissu associatif et humain du quartier constituerait un soutien important.

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Les activités existantes et l’usage faites des barrières doivent servir d’inspiration. (source : Maël Trémaudan)


LE PARKING

Le parking de la place Saint Bruno est un parking gratuit officiellement accessible de 14h30 à 00h00 à l’exception du lundi ou il est accessible toute la journée et du vendredi ou il n’est pas accessible de la journée (héritage du temps ou le marché du vendredi durait jusqu’à 20H00). Il est composé de 134 places. L’usage est assez éloigné de ces conditions règlementaires établies nous le verrons. Le parking tient une place particulière dans le quartier et même au sein de la ville de Grenoble. C’est un des rares parkings gratuits si proches des transports en commun et du centre-ville (avec celui de l’Esplanade). Le quartier de Chorier Berriat est dans sa grande partie dans cette même situation car gratuit sur plus de ses 2/3. C’est une situation conflictuelle entre la mairie, les habitants, usagers et l’union de quartier. Certains voulant conserver la gratuité, d’autres amener une certaine règlementation et tarification. Des discussions sont d’ailleurs en cours afin de rendre la majeure partie du quartier en zone payante même si il a été acté lors d’une réunion de concertation que la place restera gratuite. J’ai souhaité concentrer mon analyse de cet espace en partant de sa pratique et non de la position qu’il tient à plus grande échelle dans l’agglomération Grenobloise. Les questions qui je me suis posé suite à mes observations régulières et rencontres m’ont orienté vers une lecture à 2 niveaux. J’ai d’abord cherché à connaitre le rythme de fonctionnement du parking et son fonctionnement global pour ensuite m’intéresser aux activités qui y prenaient place directement. La carte sur la page suivante présente le contexte global du parking : entrées, commerces aux abords, l’organisation globale du stationnement, zones inaccessibles aux voitures.

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Types de commerces Bars / cafés

1 3

PMU Le Réal

5 6

Café des vedettes

8

Le Capri (brasserie)

9

Saint Arnaud

13

Bar de nuit

1

2

3

7

4

8

5 6 7

A 9

10

Restauration / alimentaire

2

Boucherie (hallal)

4

Phouket (asiatique)

7

Kebab

11

Boulangerie

11 12

13

14

Autre

10

2

Nouveau café

Ziemann (bazard)

12

Fleuriste

14

Vêtements

A

Assureur

Espaces sans voiture

Lignes de stationnement

Barrières-potelets

Entrées

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Etude des rythmes et des passages sur le parking : Le diagramme ci-contre illustre le rythme d’arrivée des voitures sur le parking un samedi après-midi. Fortement contraint par les horaires du marché le parking n’est pas un parking résident. On observe tout d’abord qu’il se vide toutes les nuits avant 2H00. Aussi s’il se remplit de manière assez linéaire de 14h00 à environ 16h00, il se vide au contraire de manière plus rythmée. En mettant en relation ce rythme avec celui de la vie des commerces et activités de la place, cf. diagramme ci-contre, on comprend tout de suite qu’il y a corrélation. Le parking vit au rythme des ouvertures/fermetures des commerces, de heures de la messe, etc. Il m’a alors semblé nécessaire d’étudier en même temps que l’espace propre du parking, les terrasses des cafés au contact direct de celui-ci (celles qui ne sont pas séparées du parking par une rue). Il s’agit de la frange nord de la place transformée depuis quelques années en espace piéton. L’observation et les rencontres m’ont appris aussi que ce rôle commercial du parking dépasse les limites de la place. C’est un parking relais du centre-ville. Cela est sans doute directement dû à la proximité directe du cours Berriat, très commercial, et de lignes de tramways et bus. Une proportion d’usagers, que je n’ai pu quantifier, si dirige très directement depuis leur véhicule vers le centre-ville ou le cours Berriat sans arrêt sur la place ou les commerces à proximité. NB : Pour William Whyte le soleil et l’ombre sont 2 éléments déterminants du choix d’occupation des espaces par les usagers. Je m’y suis donc intéressé sur le parking et les terrasses. Cependant il m’a semblé que le rôle de l’ombre n’était pas l’élément le plus déterminant. Le seul bâtiment susceptible de faire de l’ombre aux terrasses est l’église et elle est trop éloignée pour cela. Même lors des jours les plus courts de l’hiver l’ombre arrive à peine au bout des terrasses. Le soleil fait donc la réputation de ces espaces : toujours à la lumière. Cependant, la partie d’après le démontre, le moment ou le soleil disparaît (très identifiable à Grenoble du fait du passage du soleil derrière les montagnes) ne correspond pas exactement au moment ou la fréquentation piétonne diminue.

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Comptage réalisé le 26-03-2016 de 14h00 à 2h00 par beau temps, le rythme du parking calé sur celui des commerce est le support d’autres usages : groupes de discussions, «Les Shmoozers » de W. Whyte (source : Maël Trémaudan)

Exemple de commerces et restaurants autours de la place. (source : Maël Trémaudan)


Un parking non résident mais habité : En dehors des activités de deals et de recels qui prennent place bien souvent entre le parc et le parking, l’observation quotidienne de cet espace révèle un usage assez surprenant. Chaque jour et ce peu importe la météo, de nombreux groupes de discussion se forment sur le parking de la fin du nettoyage du marché au début de la soirée (19h). Le comptage des personnes immobiles en discussion sur le parking révèle un lien entre le nombre de voitures et le nombre d’individus, voir graphique page précédente : plus il y a de voitures, plus le nombre de personnes qui discutent sur le parking est important. Suite à cette observation mon travail c’est alors porté sur l’étude des habitudes de ces groupes de discussions, leur répartition dans l’espace et la raison qui les poussent à discuter sur le parking. Des groupes plus nombreux sur le parking que dans les espaces piétons : La carte ci-contre illustre la façon dont se répartissent les groupes discussions de plus de 5 minutes. Le comptage a été réalisé au moment d’usage le plus intensif du parking entre 17h30 et 19H00. En rouge les discussions prenant place sur le parking autour des voitures, en orange les discussions prenant place assez loin des voitures (plus de 30 à 40 cm). Si la zone où la voiture n’accède pas au nord de la place, est assez occupée on voit qu’autant de groupes de discussion sont formés sur le parking. Un comptage réalisé en cumulé sur tout un après-midi tend même à montrer que la proportion penche en faveur d’un nombre plus élevé de personnes sur le parking. Il est à noter cependant une polarité au nord-est du parking, dans la zone la plus proche des terrasses. A l’inverse lorsque le parking est quasiment vide, après la clôture du marché, peu de personnes s’y arrêtent. Et lorsque qu’une personne seule ou un petit groupe décide de s’arrêter il est rare de les voir choisir les espaces vides de la place. Les points d’arrêt prennent alors très souvent place sur les pourtours de la place près de repères forts. Comme le montre les images ci-après : Les conversations de plus de 5 min sur le parking selon qu’elles prennent places à moins de 40cm d’une voiture ou non (source : Maël Trémaudan)

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le poteau central d’illumination de la place, les potelets et arbres des abords, le transformateur électrique, les pergolas… Une très belle illustration de ce que William Whyte appelais le « hedge effect » (effet des bords) :

« People don’t often stop to talk in a middle of a large space. They like to find places : steps, hedges, flag pole, … » The Social Life of Small Urban Places, Film. William Whyte

Ce premier point tant à montrer que la voiture agit alors comme un repère dans un espace constamment en mouvant et parfois entièrement vide. Il semble même que l’espace piéton face aux terrasses des bars ne procure pas assez de repère car les discussions se font soit très près de la façade soit sur le parking rarement entre les deux.

La voiture mobilier urbain adapté et adaptable à l’échelle du corps humain sur une espace qui ne l’est pas (source : Maël Trémaudan)

La voiture un mobilier urbain de choix : La voiture a aussi l’avantage d’être à l’échelle du corps humain. Agencée à loisir elle devient donc un mobilier urbain ultra adapté et adaptable. Elle remplit en ce sens toute les conditions du mobilier urbain parfait de Whyte : elle procure de nombreuses possibilités et est mobile. Les situations peuvent être multiples en fonction du nombre que l’on est, du temps que l’on reste ou de la météo. La voiture devient alors abri contre la pluie pour discuter assis sur les sièges ou dans le coffre ouvert. Elle permet, à 2 ou 3, d’être en position assis-debout pour discuter en cercle. Mais on peut aussi s’y adosser et même combiner toutes ces situations. Elle devient parfois table haute pour les cafés et boissons achetés aux bars de la place, qui d’ailleurs produisent spécialement des tasses à café jetables (en carton).

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Le piétons cherchent des repères et s’arrêtent rarement sur l’immensité vide de la place (source : Maël Trémaudan)


Dans un grand espace en perpétuel mouvement la voiture amène un repère à l’échelle du corps humain, à l’échelle des groupes de discussion et très mobile. Ces images témoignent de l’inventivité des usagers pour créer un espace convivial de discussion sur un lieu qui au départ ne semble pas à l’échelle. Ces situations sont rendues possibles pour 2 raisons. La position laissée relativement libre des véhicules est le premier facteur déterminant. Le placement est laissé au choix des usagers car il n’y a pas de marquage trop contraignant ou d’agent de la sécurité publique contrôlant accès et stationnement. La deuxième chose est bien sur la gratuité. On reste le temps que l’on souhaite, le tarif est adapté à toutes les situations sociales. Des usages, des usagers : D’ailleurs le public qui fréquente le parking semble assez divers. On y observe des familles, des ouvriers revenant du travail, des personnes précaires… Selon l’heure et le jour. Cependant la majorité des habitués sont des hommes qui ont entre 30 et 50ans. La diversité de profils n’est pas si grande que durant les heures de marché. Une partie des personnes qui fréquentent le parking n’habite pas ou plus le quartier, ils viennent en voiture d’autres quartiers de l’agglomération. Mais ce n’est pas la totalité. C’est avant tout, comme le marché, un espace de socialisation. Mais c’est aussi l’occasion de venir faire ses courses sur une place ou l’on trouve des produits et des commerces adaptés pour une population d’origine ou aux habitudes de vie maghrébine. On compte autour de la place beaucoup de boucheries hallal, de centres d’appel vers le Maghreb et d’épiceries aux spécialités orientales (Cf. partie II. Contexte urbain et social de Saint Bruno). Ces commerces sont tout de même fréquentés par des nombreuses autres personnes. Le parking est pour tous ces groupes de personnes l’espace où l’on se retrouve, on l’on s’entraide. La voiture peut jouer là aussi un rôle fédérateur. On vient parfois prendre des conseils de mécaniques ou faire réparer sa voiture par des amis ou gérants de commerces qui ont des outils. Sans parfois s’opposer à cela le parking est aussi un espace convoité par les piétons qui viennent à pieds. Les terrasses poussent parfois les voitures. Par beau temps, pour des concerts, karaokés, réunions d’associations de quartiers on y installe des tables et chaises. Le ramadan y est aussi célébré et les voitures sont alors reléguées plus au sud de la place pour installer tables et chaises où l’on mange jusqu’à 1h00 du matin. Malheureusement l’organisation spontanée du parking crée quelques conflits d’usages pour les piétons et cyclistes qui ont alors quelques difficultés à trouver leur place et à traverser la zone. Comme lors de cette scène ou un homme âgé s’est fait renversé par une voiture, voir photos page 49. Il a rapidement été aidé par les personnes se trouvant à proximité. Même si ces incidents sont plutôt rares et se terminent souvent bien il semble que cette dualité repousse un certain nombre d’autres usagers du quartier à y venir à pied. Quelques usages illicites prennent eux aussi lieu sur le parking à la vue de tous. Il semble d’ailleurs que les relations avec les habitants se passent dans une certaine indifférence. Mais ces usagers qui utilisent la place quotidiennement semblent y exercer un certain contrôle : parfois physiquement comme le montre ces images ou un

La voiture peut servir de repère pour les piétons mais crée aussi quelques conflits d’usages (source : Maël Trémaudan)

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jeune dealer va jusqu’à interdire l’accès aux voitures et cyclistes sans raisons apparentes . Mais plus généralement cela se fait par un sentiment de non appartenance à leur « réseau ». L’espace à encore un potentiel d’usages et d’accueil plus grand que celui qui existe aujourd’hui. Les questions d’avenir : Pour de nombreux usagers il est difficile d’imaginer Saint Bruno sans son parking. D’abords pour la vie des commerces. Mais je pense aussi que les caractéristiques de celui-ci (placement anarchique, gratuité, place dans l’espace urbain, type de commerces et exposition au soleil…) lui donnent une place de choix dans l’image cosmopolite du quartier, permettant aux personnes habitants d’autres quartiers de l’agglomération de s’y retrouver après le travail, après le marché. Il est aussi le reflet d’un espace ayant peu changé depuis les années 1980 sur le plan de la forme urbaine. Suscitant chez certains le sentiment d’un espace hors du temps qui fait son charme, mais aussi son obsolescence en tant qu’espace public appropriable pour d’autres. Mais n’est-il pas possible d’expérimenter des choses, afin que tous y trouvent un intérêt, un repère ? Un léger recul des voitures sur la partie des terrasses ? Créer un espace tampon sans voiture aux alentours de l’église ? Quelle place pour les femmes qui sont souvent en sous nombre, comment créer des espaces qui leur conviennent ? Des évènements assez ponctuels rassembleurs, inspirés des usages et usagers actuels permettraient sans doute de rassembler un large public autours d’usages qui se pratiquent déjà de manière informelle sur le parking : des tournois de football, courses et concours de vélos et BMX qui occupent déjà la place, concours de skateboards, profiter de l’eau disponible et utilisée lors du nettoyage du marché, etc. Etant donné le tissu associatif de Saint Bruno les idées et organisateurs ne manqueraient pas à l’appel. Cette programmation pourrait être un clin d’œil à l’histoire de la place, historiquement lieu de la foire des rameaux (aujourd’hui sur l’esplanade). Mais attention l’espace vit déjà et a son utilité sociale. Les équilibres sont parfois fragiles. Ce qui se joue sur un tel espace est complexe et dépasse parfois les limites de la simple lecture urbaine. Selon moi si l’on veut conserver l’image d’un quartier cosmopolite de tels éléments sont à prendre en compte. Diminuer les voitures, restreindre le stationnement pourquoi pas, mais pour y mettre quoi à la place ? Il me semble que si un changement doit avoir lieu il doit se faire en accord avec les usages et acteurs actuels du lieu (revêtement praticable pour le marché et le nettoyage, vie des commerces, etc.). Enfin et surtout si changement il y a, la transition doit être lente et accompagnée afin que le vie sociale du quartier et de l’espace ne connaissent pas une rupture. Ce serait le cas d’aménagement très piétons qui pourraient paraitre trop aseptisés pour un espace qui aujourd’hui porte l’image d’un espace pas nécessairement propre mais connu comme animé. Si l’on veut que le quartier garde sa réputation de « quartier village » cosmopolite et mixte il faut s’en donner les moyens. Le parking en est selon mois un des maillons essentiels de cette image.

Des usages originaux sur la place, mais des trafics qui privent aussi certaines personnes de l’accès à la place

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(source : Maël Trémaudan)


IV. RETOUR SUR LA MÉTHODE FILMER À SAINT BRUNO « Photography can be an invasion of privacy […]. A bigger problem is safety. Some people object strenuously to being photographed: in particular, street vendors, three-card monte operators and the like. They do not like to have their pictures taken, and I have often been threatened. Then there are cranks, some of whom mistakenly believe it is illegal to photograph on the street without their permission. The worst of the lot are the people who are not being photographed, but who object to someone else’s being photographed. In all situations, the wise course is not to argue. Vanish.The real danger comes in photographing illegal activities, especially when you do it without realizing it. » The Social Life of Small Urban Spces. William Whyte

C’est dans ces thermes que William Whyte raconte son expérience de tournage dans les rues de New York, Tokyo, Venise pour son travail de recherche. Mon expérience à Saint Bruno est très similaire. Lorsque j’ai commencé mes réflexions que j’ai présenté aux différents acteurs, nombreux eurent la même réaction. Ils me mettaient en garde sur la dangerosité de filmer à Saint Bruno à cause du recel et de la vente de drogue qui ont lieu sur la place quotidiennement. Malgré une détermination forte à conduire ma démarche, ces recommandations ne m’ont pas encouragé à sortir caméra au point à Saint Bruno.J’ai découvert la place depuis mon appartement au 2ème étage faisant face à l’église. C’est de là que dans un premier temps j’ai réalisé mes premières observations, photos et séquences de film. Cela m’a alors permis de parfaire ma connaissance du lieu mais aussi de mesurer avant tournage les espaces liés aux activités illégales, qui de fait m’empêcheraient de filmer. Après 3 mois d’hésitations et de questionnements, l’échéance de la fin du projet se rapprochant, je me suis senti presque prêt pour sortir filmer. Il me semblait que le créneau du marché était le plus opportun. C’est le moment ou tout le monde se mélange, habitués, simple visiteur d’un jour, habitants, etc. Il est plus facile de passer inaperçu sur la place et dans le parc car ils sont très occupés.

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C’est aussi le moment ou la place est la plus animée, ou il y a le plus de choses à observer. J’ai commencé mes films au sol par le parc. Je prenais bien soin de filmer avec un appareil photo sur pied. Selon moi cet objet est moins intrusif et attire moins l’attention des personnes observées qu’une caméra. C’est une façon de se prémunir de quelques problèmes mais aussi une « règle de la méthode » définie par W. Whyte. Il faut le moins possible influencer le comportement des personnes observées : « We tried to do not unobtrusively and rarely only did we affect what we were studying ». Il m’a finalement été possible de filmer les personnes d’assez près sans avoir trop de remarques. Cette hésitation à filmer ne s’est pas présentée lors des séquences réalisées dans les parcs Maliavre et Lustucru. Finalement ce « manque de courage » m’a obligé à revoir mes ambitions à la baisse. C’est un élément qui caractérise finalement Saint Bruno. Un lieu chargé d’une image et d’une réputation qui orientent alors notre pratique sur la place et ses abords. Je pense, avec le peu de recul que j’ai sur mon travail et l’expérience du film, que cela tient plus du fait d’un certain préjugé que d’un réel danger. Même si la connaissance du lieu est essentielle pour éviter quelques situations inconfortables, il n’est pas impossible de filmer Saint Bruno depuis le sol. Si j’avais voulu filmer la place le premier jour en arrivant, sans rencontres au préalable, sans connaitre la place j’aurais sans doute agi plus directement sans trop me poser de questions. Il est à noter que ma position d’habitant n’était finalement pas une aide pour dépasser ces appréhensions. J’étais formellement identifié comme résident du quartier et de la place. Si cette démarche provoquait la moindre réticence de la part des habitués de la place cela aurait pu me mettre dans une situation inconfortable au quotidien. Il m’est arrivé plusieurs fois de me faire « chasser » par des habitués et dealer du parc lors de mes quelques séances de tournage. J’ai donc essayé un maximum de m’éviter ces situations afin de pouvoir continuer à vivre paisiblement sur une place que j’affectionne particulièrement.


30 ANS APRÈS WILLIAM WHYTE « Most of our research has been fundamental – that is, I can’t now think of any especial applicability for it [..] Their is on part of our work, however, which does have immediate applicability: our study of spaces that work, don’t work and the reason why. » The Social Life of Small Urban Spaces. William Whyte

Mes objectifs étaient différents de ceux de William Whyte. Le sociologue et urbaniste cherchait à comprendre les comportements des usagers sur l’espace public et l’influence du design de ces espaces dans les comportements. Pour cela pendant 16 ans il a comparé 16 places à New York (puis dans d’autres villes et pays, Tokyo et Venise notamment). A une époque, les années 70-80, où l’espace urbain était construit pour l’usage de la voiture et les centres villes parfois délaissés au profit des zones suburbaines, , il cherche à montrer l’intérêt de la rue pratiquée à pieds. Elle seule provoque avec une telle intensité des interactions sociales riches. Son travail est un plaidoyer pour les centres-villes, pour les rues vivantes. Mon objectif était de comprendre et connaitre la place Saint Bruno. Aujourd’hui le contexte est différent. La situation est assez complexe mais je pense que l’on peut dire que même si les zones périurbaines et la voiture jouissent toujours d’une grande place dans les aménagements, la reconquête des centres-villes et la piétonisation sont bien là. La place Saint Bruno, dont la forme urbaine est directement héritée des années 70-80, subie la pression de la rénovation urbaine avec tout ce que cela implique : gentrification, sentiment de perte d’identité, réaction vive des acteurs locaux, enjeux politiques etc. (voir parties précédentes, carnet de terrain et de projet sur les questionnements du jeu d’acteur et de l’évolution du lieu). Cette différence de contexte a alors forcement influencé - ma manière d’observer. Nous ne portons aujourd’hui plus du tout le même regard sur ces différents sujets. Cela a aussi eu pour effet direct la manière de présenter les « résultats », les observations. Pour moi très liés au lieu (le parking, le marché, le parc…), ceux de William Whyte plus génériques, larges et se voulant exhaustifs (le soleil, l’ombre, la nourriture…).

LA DIFFICULTÉ DE REMETTRE EN CAUSE LE « THÉORÈME » SUR LEQUEL ON S’APPUIE Dans ce contexte il ne me semblait pas légitime d’organiser la présentation de mon travail autour des mêmes sujets que ceux de W. Whyte pour deux raisons. D’abord je souhaitais absolument rester attaché au lieu afin d’en interroger les usages mais aussi le futur. Ainsi un de mes objectifs premier était de réinterroger la vision des acteurs de la place. J’aimerais qu’ils redécouvrent la place. Dans cette optique une présentation par sujets « génériques » et généralistes me paraissait moins efficace (notamment pour le film et la partie III de ce mémoire). Ainsi je voulais que le travail soit le plus facilement appropriable par les acteurs et qu’ils s’interrogent sur le lieu principalement et non sur les comportements urbains de manière générale. Deuxièmement, comment aurais-je pu remettre profondément en cause les résultats de W. Whyte alors qu’ils forment la base même de mes observations ? Je n’ai pas trouvé de réponse à cette question. La lecture de ses résultats et de sa méthode ont littéralement conduit mon regard durant ces 5 mois. J’ai essayé lors de la rédaction de ce mémoire de faire référence aux résultats de Whyte dès que cela me paraissait le plus pertinent (essentiellement donc dans la partie III du mémoire). Il m’est cependant possible de dire aujourd’hui que de manière générale les résultats de Whyte m’ont permis de voir et lire la place Saint Bruno différemment, mais aussi l’espace et les comportement urbains de manière beaucoup plus générale. Je me suis alors intéressé à des détails d’usages que je ne regardais pas avec autant de précisions avant : la hauteur des assises, la répartition des personnes dans l’espace (assises, debout, en mouvement). J’ai aussi mieux compris la raisons des choix faits par les usagers : hauteurs et dispositions des bancs, configuration des limites de l’espace, présence humaine permanente, ombre ou soleil… Les travaux de Whyte ne m’ont pas laissé indifférent. Je recommande à tout aménageur, même aux usagers, la lecture de ces travaux qui ont aujourd’hui encore beaucoup à nous apprendre sur nos façons de dessiner ou de pratiquer un espace. Les travaux de W. Whyte mériteraient d’être revalorisés (une traduction serait un début car les livres et films n’existent qu’en anglais).

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DIFFÉRENCES D’OBJECTIFS, DIFFÉRENCES DE PRÉSENTATIONS DES OBSERVATIONS

transparait que peu dans son « récit de recherche » notamment dans le film qu’il met plutôt au service de ses idées, de son « plaidoyer pour la rue », il cherche à convaincre.

Une des limites que je vois dans la méthode de W. Whyte, qui m’a d’ailleurs poussé à expérimenter différents modes de représentations, est la façon de présenter les résultats. Du fait de son parcours et de la longueur de son étude W. Whyte porte un discours clair, concis et efficace. C’est un des points que j’aurais pu améliorer. Mais cette tonalité de présentation, très directive et professorale, appartient peut être à un modèle d’urbanisme et d’architecture du passé. W. Whyte nous présente son expertise qui se transforme, sa vision des choses. Bien que je pense qu’il ait souvent raison, peu de place est laissée à l’interrogation, du moins dans le film. La parole de l’expert n’a aujourd’hui plus la même place. Les procédés de participation, concertation, co-construction, etc. ont changé la façon de mener des analyses urbaines, jusqu’aux façons de faire projet. Le milieu de l’urbanisme et de l’architecture et une prise de conscience collective ont, selon moi, ramené les usagers/ habitants au cœur du débat. L’expert se place alors souvent en animateur, modérateur des débats, il prendra la suite en faisant la synthèse et traduisant les volontés en projets réalisables.

Mes objectifs personnels étaient orientés aussi vers l’expérimentation d’un processus de projet qui partirait de l’observation et de techniques originales d’analyses urbaines. Cela peut expliquer un certain nombre de libertés prisent par rapport à la méthode de base de W. Whyte. Notamment la diversité de support présenté qui illustre la volonté prospective assumée de ma démarche. Il me semblait tout de même important de produire comme l’auteur un film. C’est selon moi un support facile à s’approprier (même pour les non urbanistes) et une technique nouvelle pour moi que je souhaitais expérimenter. L’utilisation d’un support commun à l’auteur permet une comparaison qui en dit beaucoup sur la différence d’approche et de vision que je tente d’expliquer dans cette partie.

Ce qui est paradoxal chez W. Whyte c’est qu’il se saisit avec beaucoup d’avance des questions de participation et de « maitrise d’usage » (les techniques elles aussi sont très en avance, le time-lapse en est le meilleur exemple).Cependant il présente ses résultats de manière très formelle. Je sens aussi une tentative « d’objectivation », de justification de la méthode d’observation par la présentation de nombreux graphiques et comptages. Dans le film il les présente à l’image quelques secondes mais ne les commente pas toujours. Les graphiques s’enchainent comme pour montrer l’accumulation de la recherche, les questions posées, hypothèses et résultats abandonnés. Dans son dernier livre sur le sujet il reviendra finalement sur l’importance de l’observation directe, au sol, et de la prise de note in situ. Cette combinaison forme le cœur de sa méthode : une analyse comptée et très précise croisée avec des observations subjectives. Cette méthode se place entre vision d’urbaniste de la fin des années 70, lecture du sociologue et discours du journaliste. Son regard et son interprétation ont pu changer du fait de la durée de ses études. Il semble que la personnalité de Whyte ait aussi beaucoup influencé son travail et est à l’origine de cette richesse de résultats et facilité de lecture. Or elle ne

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DIFFICULTÉS TECHNIQUES À L’APPLICATION D’UNE MÉTHODE Outre toutes ces différences j’ai aussi fait face à des contraintes techniques. Le temps qui m’était imparti pour le projet m’a obligé, si je voulais aller jusqu’à la réflexion par le projet, à passer relativement peu de temps à l’étude de la méthode et à sa mise en pratique. Or la méthode de film et de time-lapse impose des contraintes techniques importantes et un savoir-faire spécifique. Objectivement je n’ai pas pu reproduire entièrement la méthode. Notamment sur l’étude et la création des time-lapse. De nombreux problèmes matériels m’ont alors poussé à ne réaliser les séquences en time lapse qu’en fin de projet. Les deux principaux ont été : trouver un caméscope disposant de cette option, trouver un lieu d’où filmer la place avec angle de vue suffisant large. Cela sachant que de nombreux habitants craignent que la caméra soit vue chez eux depuis la place et que ma fenêtre ne couvre le marché que partiellement. De plus comme l’explique l’auteur, analyser la time-lapse image par image est extrêmement long. W. Whyte était accompagné d’une équipe d’une dizaine d’étudiants en urbanisme pendant son étude. J’ai alors suivi les recommandations de l’auteur :


“Let me emphasize again that you have to know what to look for or you will not see it. Direct observation is the prerequisite. If through direct observation you have gained a good idea of the usual routine at a place, you will see many more things in a time-lapse film of the place than you would otherwise. This also works backwards. After you have evaluated a film and put it away, you may spot a pattern that you had never previously noticed. This can prompt you to a fruitful reevaluation of the time-lapse film.” The social life of small urban spaces, P110, William H. Whyte, 1980

“Direct observation was the core of our work. We did do interviewing, and occasionally we did experiments. But mostly we watched people. We tried to do it unobtrusively and only rarely we affect what we were studying” City, rediscovering the center, William H. Whyte, 1988

La méthode m’a servi de fil conducteur et de point d’entrée pour analyser et réfléchir sur un espace complexe, elle m’a aussi permis de le voir et faire voir autrement que par les préjugés qui le concernent. Le seul usage de la vidéo ne m’a pas permis d’exprimer et de partager toutes les questions qui ont émergé par rapport à la place dans ce travail. C’est donc pour cela que j’ai rapidement fait le choix de convoquer d’autres méthodes : Carnet de terrain, Carte des projets, rencontres, etc. A la différence de W. Whyte plus que de porter un plaidoyer sur Saint Bruno l’objectif était d’en interroger l’usage et l’avenir. Si l’objectif était de reproduire la méthode exactement je pense que le plus intéressant serait d’essayer de la reconduire dans strictement les mêmes conditions. Pourquoi ne pas d’ailleurs, la reconduire aux mêmes endroits afin de comparer le changement d’usage ou de la gestion des espaces publics.

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CONCLUSION

Je me suis longtemps posé la question de savoir comment il était possible de faire participer les usagers sans les influencer trop fortement. La façon dont sont menés les ateliers participatifs ou posées les questions orientent toujours la réponse, et les usagers ne sont pas toujours à l’aise dans ce type d’exercice. En revanche ils sont à l’aise dans l’usage qu’ils font des espaces. Même si elle contient une part de subjectivité, la méthode de W. Whyte permet selon moi de faire participer les usagers sans les influencer par l’observation, une sorte de participation passive, involontaire. Il faut alors prendre le temps de cette observation. Ma petite expérience dans des structures de conception d’espaces publics m’a montré que bien souvent le professionnel intègre par bon sens, par connaissances les comportements urbains les « règles » que définit Whyte ou qui ont surgi lors de mon travail d’observation. Mais trop souvent certaines règles pourtant essentielles sont laissées de côté, je pense notamment aux comportements spontanés qui ne trouvent pas toujours leur place dans un environnement urbain trop « aseptisé » ou exclusif. Par exemple Whyte nous dit que les personnes indésirables (sans domicile, fous, vendeurs à la sauvette, vendeurs de nourriture…) sont en général bien acceptés dans les espaces urbains par les usagers, mais ils sont aussi nécessaires car ils donnent au lieu une présence humaine continue assurant sécurité et équilibre d’un lieu. Selon W. Whyte lorsqu’ils quittent l’espace urbain c’est alors très mauvais signe, des usages illicites voir dangereux peuvent prendre la place. La multimodalité des objets urbains est aussi pour moi très peu exploitée. Je veux parler de la façon dont une poubelle peut servir de table, une marche de banc, une barrière de dossier, etc. Même aujourd’hui, 30 ans après les études de William Whyte, le mobilier urbain en plus de parfois donner un code urbain très formel et d’être excessivement coûteux, ne permet pas cette flexibilité d’usage pourtant nécessaire à l’interaction sociale et au confort urbain. Les pratiques actuelles du design d’espace public semblent intégrer ces questions, cela montre alors l’avance que William Whyte avait sur la lecture de nos espaces de vie.

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J’ai d’ores et déjà convoqué un bilan sur la méthode qui répondait à l’objectif (partie IV. Retour sur la méthode) : « Se questionner sur l’apport de la vidéo dans l’analyse d’un espace public urbain, questionner les outils et le discours de William H. Whyte. ». L’objectif « questionner les usages et les usagers en proposant un autre regard sur le lieu » a été traité tout au long du travail, notamment au travers de la convocation d’autres outils méthodologiques que ceux développés par W. Whyte. C’est la finalité principale du carnet de terrain, de la carte ainsi que de l’album photographique. Le dernier objectif est lui toujours en suspens : « Questionner et proposer des perspectives d’évolutions pour la Place et ses usages : appliquer la méthode sur un espace, provoquer la réaction des usagers et acteurs ». Autant que possible je vais transmettre mon travail à tous ces acteurs, leur présenter si nécessaire. C’est notamment l’objectif principal du film : un élément facilement appropriable et diffusable qui parle rapidement de la démarche, du lieu, un format que tout le monde connait bien. Mais je compte aussi inviter plusieurs personnes rencontrées lors de ma soutenance afin de collecter les premières réactions en direct. De plus, si il m’en est donné la possibilité, diffuser le film et mon travail au travers des acteurs du quartier (union de quartier, mairie) sans détours ni censure. Au-delà des réactions et débats que je pourrais observer je ne sais pas quels impacts auront les questions que je pose dans la réflexion de mes interlocuteurs. Puissent au moins les idées, si elles ne sont pas partagées, provoquer le débat et le dialogue et permettre au lieu d’évoluer en restant fidèle aux usages actuels et en évitant les ruptures et frustrations.


BIBLIOGRAPHIE Alexis Pernet, 2014 « Le Grand paysage en projet, critique et expériences ». Edition Metis Presse, 320 p. Étudiants de l’IUT de Grenoble, 2007« Quartier Saint-Bruno, Mémoire grenobloise d’hier et d’aujourd’hui ». Édition Beau Livre, 96 p. Étudiant de master 1 et 2 Urbanisme et Projet urbain (Institu d’Urbanisme de Grenoble) Ateliers de Master 1 et Master 2, atelier pédagogique organisé par Natacha Seingeuret et soutenu par les services de la Ville de Grenoble, 2011-2013, « Le devenir de la place Saint-Bruno ». Jacqueline LINDENFELD, 1984. « Place marchande en milieu urbain » pour le Ministère de la Culture et de la Communication. Laure Brayer, 2014 « Dispositifs filmiques et paysage urbain : la transformation ordinaire des lieux à travers le film ». Thèse en Architecture, aménagement de l’espace. Université de Grenoble. Disponible en ligne Laure Brayer. Filmer l’ambiance urbaine : Les dispositifs vidéographiques à l’œuvre chez William H. Whyte dans La vie sociale des petits espaces urbains. Ambiances. Environnement sensible, architecture et espace urbain, UMR 1563 – Ambiances Architecturales et Urbaines, 2013, pp.1-12. Disponible en ligne Mathieu Giroud, 2007 « Résister en habitant ? Renouvellement urbain et continuités populaires en centre ancien (Berriat Saint-Bruno à Grenoble et Alcântara à Lisbonne) » thèse en géographie, Université de Poitiers. Paulette DUARTE, Liliane ENSAHEL-PERRIN, Emmanuel MATTEUDI, Natacha SEIGNEURET et Fanny VUAILLAT « Enquête qualitative bien être quartier Berriat/Saint-Bruno », date non référencée. Pétonnet Colette. « L’Observation flottante. L’exemple d’un cimetière parisien. ». L’Homme, 1982, tome 22 n°4. Etudes d’anthropologie urbaine. pp. 37-47. disponible en ligne Union de Quartier Chorier-Berriat «Journal de l’Union de Quartier » N°56 (juin 2014), N°57 (février 2015) et 58 (avril 2015). Georges Perec, 2008 « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ». Edition Christian Bourgois. William H. Whyte, 1980 «The social life of small urban spaces». Edition Project for Public Spaces Inc, William H. Whyte, 1989 «City: Rediscovering the center ». Edition Doubleday William H. Whyte, 1979 film «The social life of small urban spaces» distribué par The municipal art society of New-York. Recherches aux archives des documents réglementaires : arrêtés municipaux de création du marché, règlements des marchés… Les photos intercalaires entre chaque chapitre lorsqu’elles ne sont pas sourcées sont des photos personnelles (Maël Trémaudan)

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Je souhaite remercier sincèrement toute les personnes rencontrées à Saint Bruno qui ont participé à l’élaboration de ce travail par leur connaissance et leur passion du lieu. Bien plus qu’un simple travail de fin d’étude ce mémoire m’a permis de redécouvrir la vie des espaces urbains au travers d’une observation pointue des personnes qui les pratiquent, seuls réels experts de l’usage. Un remerciement spécial pour Bruno qui, par son amour du lieu et sa générosité, à tout fait pour m’aider dans ce travail filmé. Je remercie aussi toute l’équipe pédagogiques du master, et en particulier Nicolas Tixier et Laure Brayer pour leur soutient autour de ce travail mais aussi Jennifer Buyck pour son infinie disponibilitée, mon équipe de collègue qui a participé à rendre cette année extraordinaire et mes proches et très proches sans qui tous ces efforts seraient vains. Un merci tout particulier à mon père, relecteur infatigable, et Sara pour son soutien quotidien au delà de me espérances.


Qu’est-ce qui fait qu’un espace public est plus pratiqué qu’un autre ? Quel est l’impact de la configuration d’un espace sur son usage ? C’est à ces questions que l’urbaniste, journaliste et sociologue américain William Whyte voulait répondre lorsqu’à la fin des années 1970 il se lance dans l’étude vidéo des places New-yorkaise. Grâce au time-lapse et à l’observation attentive des gestes et comportements des piétons cet auteur redéfini ce que doivent être les bases d’un aménagement qui fonctionne à échelle humaine. (Idée remobilisé et étendues par l’archiecte urbaniste Jan Gehl en 2010 dans son ouvrage «Cites for People») Cette méthode m’a alors paru une excellente occasion de s’interroger sur ce qu’était et pouvait être la vie actuelle et future d’une place urbaine qui fait débat : la place Saint Bruno de Grenoble.

Ce mémoire est accompagné d’un film d’une vingtaine de minutes qui raconte la vie de la place et questionne son évolution, d’une Carte des potentiels de projets qui formalise en dessins toutes les questions de projets qui sont nées des rencontres et des observations que j’ai pu mener sur la place. Enfin un carnet de terrain raconte l’évolution de la méthode et les rencontres : un projet à l’épreuve de la réalité d’un lieu...

Mael tremaudan redécouvrir la place saint bruno mémoire  

Projet de fin d'étude du master 2 Design urbain (Institut d'Urbanisme de Grenoble) sous la direction de Nicolas Tixier et de Laure Brayer....

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