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INTRODUCTION

Durant les 3 premiers mois de mon projet de fin d’étude j’ai fait le choix de tenir un carnet de terrain. Ce carnet commence par une courte synthèse de mes premières impressions en tant qu’habitant captées depuis le début de l’année scolaire. La suite est un témoignage sur la construction de mon projet de fin d’étude dont l’objet principal est alors la place Saint Bruno. Largement organisé autour des rencontres faites durant ma démarche ce carnet a été imaginé comme la mémoire, la trace de l’évolution et du questionnement de ma démarche de projet.-A la façon du journal de projet de thèse d’Alexis Pernet je me suis intéressé à un outil qui pourrait rendre compte de ma découverte progressive du lieu, mais aussi de mes interrogations, de ce que j’ai pu apprendre d’important au cours de mes rencontres et de mes retours en arrière ou abandons. Raconter tout ce qui ne se voit pas dans la naissance d’une idée projet, mais qui participe à sa construction. En y incorporant aussi des avis et interrogations personnelles sur l’espace étudié et ses acteurs, ce carnet se voulant le témoin de l’évolution de mon regard sur Saint Bruno : mon jugement du lieu à l’épreuve du projet. L’idée initiale était la tenue d’un carnet de terrain durant tout le processus de projet, du mois de février au mois de juin. Cette idée à évoluée. Ma démarche était organisée en deux grandes étapes. Le premier mois et demi j’ai effectué un stage en laboratoire de recherche (laboratoire du CRESSON, sur les ambiances urbaines de l’école d’architecture de Grenoble). Durant ce stage j’ai principalement travaillé sur mon projet, les questionnements et évolutions étaient alors foisonnantes, les évolutions et rencontres nombreuses. Durant les trois mois et demi suivants j’ai effectué un stage dans une agence de paysage lyonnaise. Plus éloigné du lieu d’étude, l’évolution de mon travail était calée sur un autre rythme, les occasions d’écrire dans le carnet plus rares. Aussi j’ai senti un basculement dans l’envie de mener le carnet de terrain. Suite à toutes mes observations mes questionnements étaient plus ancrés dans des réalités de projets. J’ai alors décidé de faire évoluer le carnet de terrain en idées de projets, projets questionnant la place et son évolution. C’est l’objectif de la Carte des potentiels de Projets. Le journal initial était composé d’une trentaine de page –je n’en présente ici qu’une version abrégée, ayant retiré certain passages faisant trop écho aux autres parties du mémoire pour n’en garder que l’essentiel. La version longue a été pour moi un outil de retour permanent sur expérience.

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L’ARRIVÉE À SAINT BRUNO, PRÉMICES D’UN PROJET DE FIN D’ÉTUDE : SEPTEMBRE À JANVIER 2016 Synthèse de l’expérience des premiers mois rédigée en janvier 2016 La réputation du quartier et les évènements de juin sur la place ne m’ont pas empêché de le choisir comme lieu de vie. Bien placé par rapport à la gare et au centre-ville c’est un quartier qui reste bon marché pour la location. J’arrive à Saint Bruno le dimanche 20 septembre au soir sur le grand parking de l’église pour m’installer dans mon appartement au 2eme étage du 4 place Saint Bruno. Le lundi il n’y a pas de marché je laisse alors ma voiture sur le parking. Le lendemain soir je passerais 1H00 à trouver une place. Il me faudra un bon mois pour m’accoutumer au dédale des rues à sens unique payantes ou non, aux voitures mal garées, aux chaussées déformées et aux entrées du parking de la place difficiles à trouver. Saint Bruno en voiture, il faut connaitre. Mes premiers contacts avec le marché sont les bruits sourds qui traversent la fenêtre de mon salon qui donne sur la place. Curieux par nature, me sentant privilégié par mon point de vue surplombant, je passe des heures à observer le balai que forment l’installation du marché, la cohue des clients en fin de matinée, les allées bondées puis les techniciens et leurs voitures-nettoyeuses. Petit à petit je m’habitue à la place, j’effectue une fois par semaine une partie de mes courses au marché. L’estacade devient rapidement ma première étape, ce que je ne trouve pas là bas ou qui est trop cher je l’achète à Saint Bruno, les agrumes ou les œufs par exemple. J’achète aussi à Saint Bruno toutes mes pièces de vélos, ampoules, piles électriques et petits outils de bricolage. La complexité du lieu et le challenge que représenterait un projet urbain sur la place m’amènent de plus en plus à penser que ce site ferait un lieu parfait pour mon projet de fin d’étude de master (master urbanisme que j’ai entamé depuis septembre à l’Institut d’Urbanisme de Grenoble). J’imagine alors déjà une analyse spatiale assez poussée du marché, du parking et de leurs rythmes. Puis dans un second temps j’imagine un projet qui se voudrait assez simple, soulignant la qualité architecturale du lieu. Son patrimoine bâti est une des choses qui m’a la plus marqué au début. Eclectique, coloré et peu entretenu il est bien représenté par une église des plus originale (construite en béton moulé Vicat, m’apprendra une rapide recherche sur Wikipedia). Je parle alors de cette idée le 23 octobre à Jennifer Buyck, notre responsable de formation et professeure, elle a habité à Saint Bruno « L’échelle est bonne, le sujet peut être intéressant. Il faudra se fixer des objectifs pour la première présentation de janvier » me dit-elle. Commençant ma formation de master Design urbain je découvre des méthodes d’analyses et de lectures urbaines que je connaissais peu, fortement axées sur des éléments liés au sensible et au vécu : traversées et marches (transect), rencontre d’acteurs et habitants du territoire (élus, associations), expositions et plateau radios de projet, etc. Convaincu par ces méthodes je décide de mêler mes premières ambitions sur Saint Bruno à la mise à l’épreuve de ces nouvelles expériences. Le projet de fin d’étude est selon moi notre dernière occasion de tester des choses. Inspirées par la méthode d’itinéraire de Jean-Yves Petiteau je réfléchi à des « journées avec… » Commerçants du marché ou riverains, techniciens de nettoyage, habitants, etc. Celles-ci m’aideraient à comprendre le quotidien des acteurs du lieu et les contraintes que leurs activités imposent au lieu, à sa vie et à tout projet qui le concernerait. Le 5 novembre je découvre la méthode de William Whyte lors d’une présentation bibliographique à l’université. Urbaniste et sociologue il film en time-lapse les espaces urbains et en fait une analyse par comptages et observations fine des gestes. Son approche répond à une de mes grandes interrogations : comment faire participer sans trop influencer ? Je vois l’analyse vidéo comme une sorte d’observation participante. En pointillé avec mes occupation à l’université, je réfléchi à une articulation entre vidéo et projet sur la place Saint Bruno. Après quelques questionnements je construis le déroulé suivant (le texte ici présenté me servira à prendre les premiers contacts avec les acteurs susceptibles de m’aider dans ma démarche : CAUE, Ville de Grenoble, Agence d’urbanisme) « Habitant le quartier, j’ai choisi comme sujet d’étude la place Saint Bruno. Ma méthode d’analyse se base sur l’étude vidéographique de l’espace, inspirée du travail de William H. Whyte. Après avoir défini une méthodologie précise d’observation, réalisé et analysé les enregistrements vidéos j’aimerais m’engager dans une partie plus prospective et projetée. Pour cela je pense établir des scénarios d’évolution de la place, et peut être aller jusqu’au

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développement d’un projet. La forme exacte de ce projet reste encore en question et dépendra beaucoup de me premiers résultats (sous forme de règle urbaines, schémas d’intentions, plan masse non détaillé …). La question principale étant : quelles évolutions pour la place Saint Bruno et comment faire projet en partant d’une analyse vidéographique ? » Ma pratique de la place elle s’installe en routine. Je la contourne en vélo le matin en évitant les camions et les nombreux piétons et marchands qui sur la route ne se soucient pas trop de la circulation ou ont les bras trop chargés pour bien voir ce qui se passe devant eux. Le soir à mon retour de l’université je navigue entre les voitures pour rejoindre la porte de mon immeuble ou un groupe de jeunes est souvent installé contre le mur. Ils fument, boivent des cafés et discutent, ils me tiennent en général la porte que je puisse rentrer avec mon vélo. Ce sont des dealers et revendeurs de cigarettes de contrebande. Je me dis que peut-être ils ont compris qu’être aimables avec les habitants est meilleur- pour leur business, en tous cas ils ne sont jamais désagréables avec moi. Je regarde le film de William Whyte et lis son- livre. Cela m’aide à observer avec attention. En même temps que je découvre sa méthode, je redécouvre Saint Bruno : où et comment les gens choisissent leurs places assises, les gestes qu’ils font, l’impact de l’ombre et du soleil, etc. Je suis impressionné par la clairvoyance de ce qu’il raconte dans ses livres et dans son film réalisé dans les années 1980, il m’a convaincu.

LES PREMIÈRES RENCONTRES J’identifie une poigné d’acteurs qu’il me parait essentiel et facile de rencontrer en premier sans trop de préparation : la paroisse, l’union de quartier sont dans le haut de ma liste les commerçants forains du marché et les riverains que je pense plus difficile à capter figurent en deuxième position. Les services de la mairie, du CAUE, de l’agence d’urbanisme sont à part car les rencontrer nécessite de prendre rendez-vous et de s’organiser, pour cela je dois encore avancer un peu dans ma démarche. Le premier contact est pris sans rendez-vous avec la paroisse. J’ai le secret espoir qu’un accès au clocher me soit permis pour prendre des photos et peut-être filmer la place … Le 4 février 2016 : rencontre avec une paroissienne de 18h à 19h15 Je quitte l’école plus tôt pour aller à la permanence de la paroisse dans une petite salle qui se situe dans un angle de la place. Une dame d’un certain âge mais qui semble énergique et disposée à parler est responsable de la permanence ce soir-là. Elle est assise derrière un bureau avec son chien aux pieds. J’ai oublié mon dictaphone, dommage elle m’invite à m’asseoir et la discussion va durer 1H15. Pas de notes non plus, la discussion est très informelle et cela briserait la simplicité de l’échange qui s’installe très vite. Arrivée de Paris il y a 40 ans et installée par hasard dans le quartier elle y est aujourd’hui très attachée. Elle me dit qu’avant le marché était bien réputé pour les fripes on venait de partout autour de Grenoble. Le vendredi c’était un marché spécial vêtements il durait jusqu’à 20H00, elle ne sait pas si ça se fait encore elle n’y va plus souvent. Elle va plutôt à l’Estacade. Là bas les vendeurs de crêpes du marché Saint Bruno viennent d’arriver, avant il n’y avait pas à manger sur ce marché, mais ils font un bon business selon elle et amènent un peu plus d’animation. Mon interlocutrice trouve la sécurité sur la place assez moyenne. Il y a quelques règlements de compte mais selon elle ça va encore. Elle m’explique : « Le jour je passe sans problème, le soir j’évite le coin de la rue Quinet et la rue de la Nursery, il y a des trafiquants ». Elle en vient à me parler des problèmes liés à l’église lorsque je lui présente ma démarche. Tout ce que la paroisse souhaite c’est un espace alentour dégagé : « que l’on puisse au moins y accéder pour les funérailles -, la règlementation du stationnement n’est pas respectée ». Nous finissons notre échange sur la possibilité de visiter l’église elle me fournit le contact de Pierre Jacquemet, « spécialiste de l’histoire du quartier » et « gérant » des ouvertures de l’église. Elle me raccompagne à mon vélo, et me dit de repasser quand je veux. Je traverse la place sous la pluie. 5


Quatre personnes en bas de l’immeuble me tiennent la porte pour rentrer. Je retranscris rapidement notre échange sur mon journal. La deuxième rencontre naturelle est celle de l’union de quartier ayant une salle donnant sur la rue. Je m’y rends lors de la permanence du samedi de 10h00 à 12h00 le 12 février. Le 12 février 2016 : rencontre avec l’union de quartier Je longe le marché pour aller jusqu’à la salle des tickets près de la poste. Je rentre, attends 10 minutes que la personne qui tient la permanence finisse de discuter. Il s’agit de Bruno de Lescure, président de l’union de quartier, qui discute Plan Local d’Urbanisme avec une adhérente, j’écoute d’une oreille distante. L’adhérente quitte le petit bureau. Nous entamons une discussion. Bruno comprend vite où je veux en venir lorsque je présente mes premières idées. Il est architecte de formation et a travaillé sur la vidéo lors de son projet de fin d’étude réalisé sur l’esplanade de la gare de Grenoble. Il habite le quartier depuis 1996 et à un discours assez politique et militant. « Le problème c’est que l’on essaye d’appliquer des logiques de centre-ville à un faubourg ». Le mal absolu pour lui dans le quartier serait de le voir trop piétonnisé, pour lui de nombreuses rues ne sont pas assez fréquentées ni adaptées à de tels choix. Les grands projets sur les parcelles des anciennes usines sont aussi responsables des grands changements dans le quartier. Ces projets de grande envergure sont peu adaptés à l’échelle et au gabarit urbain et social du quartier, sans compter sur le manque d’équipements (écoles, crèches…). Il me raconte un peu ses relations tendues avec les différentes équipes municipales qui ne font pas de réels projets de concertation et –n’auraient pas toujours été « honnêtes » dans leurs objectifs sur le quartier. Ils font preuve de prévention situationnelle qui selon lui -se définit en ces termes : « ne laissons pas l’espace public -aux voyous, occupons le ! ». Bruno ne pense pas que ce soit la bonne solution. Le problème de sécurité ne se joue pas à l’échelle de la place, c’est un problème qui doit être géré à plus haut niveau, région voire l’état. « Aussi, virer les dealers de Saint Bruno ne ferait que déplacer le problème ». Il m’explique aussi que le risque de gentrification est fort. Pour lui un projet à la place Saint Bruno devra commencer par au moins 6 mois à 1 an d’études et d’analyses de la place et du marché, c’est un espace complexe. Je sens une fois de plus que des questions brulantes touchent le quartier : sécurité, mixité en déclin, problème sociaux, gentrification... Il sera dur de dessiner un projet en si peu de temps, je vais jusqu’à me dire un peu dangereux ou risqué, du moins pas forcément au service du lieu si mon but est de présenter ma solution aux acteurs rencontrés. J’ai l’impression que ce qui se joue sur la place Saint Bruno et son aménagement va au-delà de la question pratique, mais touche très directement à l’identité du quartier, qui semble chamboulée depuis de nombreuses années (fermeture d’usines, grands projet, pression foncière…). En rentrant chez moi je m’arrête au marché. Il n’y aucun patins de frein pour mon vieux vélo, tant-pis j’irai dans un magasin spécialisé. Lorsque je parle de cette rencontre et de ces questionnements à Nicolas Tixier quelques jours plus tard il me dit que peut-être il faut faire projet en questionnant l’usage. Il me pose la question « C’est quoi aujourd’hui un projet de place ? Et ça veut dire quoi à Saint Bruno ? Choisir ou l’on s’assoit ou l’on veut lire, ou l’on va manger sont peut-être des actions qui relève déjà du projet ? » A ce stade déjà je sens un challenge dans mon approche : agir sur l’usage sans froisser les acteurs, agir sans empêcher, sans trop transformer mais agir pour permettre de développer des usages pas ou peu présents. Quelle place pour le piéton dans un espace ou la gentrification fait peur mais où la voiture domine et « étouffe » ostensiblement certains usages. Le 10 février 2016 : première encontre avec Laure Brayer En stage au CRESSON depuis une semaine j’ai rendez-vous avec Laure Brayer. J’ai depuis le début lu les travaux de Whyte et planifié mon travail. Laure est post-doctorante, elle a durant sa thèse étudié le lien entre vidéo et analyse urbaine . 6


Je lui présente mon état d’avancement, mes lectures et questionnements. Je lui demande surtout, elle qui connait bien la méthode de William Whyte, comment commencer ? Comment choisir des sujets d’étude et d’observation dans un lieu si complexe ? Selon elle, W. Whyte avant de choisir les lieux et cadrages de film, s’est fortement imprégné du lieu. Le film et le livre sont le résultat d’une connaissance profonde du lieu qui passe par un arpentage et de longues observations au niveau du sol. Ensuite vient le time-lapse, les comptages d’éléments déjà repérés et le tournage de séquences. Pour mon projet il me faut alors m’approprier un peu plus l’espace, y passer du temps, une journée entière à observer et noter ce que je vois. Elle me conseille les lectures de Collette Pétonnet et Georges Perec sur l’observation flottante et l’épuisement du lieu. En parlant nous en venons à l’idée que peut être la première partie sera de l’immersion, il faut profiter d’être à Grenoble. La rencontre d’habitants et acteurs est aussi à renforcer, me dit-elle, quels rythmes ont-ils eux déjà perçus ? Cela m’aidera à gagner du temps. Après cela je pourrai sans doute dégager des points forts du rythme des lieux. En fonction de ces derniers le travail filmique pourra être mis en place, à des endroits précis et non sur un angle trop large. Cela est peut être une réponse aux questions que je me posais sur le travail de Whyte : comment fait-il pour être si juste ? Le temps de l’étude certes, mais surtout le temps passé sur le terrain à observer sans pour autant compter. Même si le temps de mon projet ne me le permet pas mais nous parlons avec Laure d’un film qui pourrait être diffusé à l’ensemble des acteurs du lieu en même temps et support d’un débat… Cela me lance dans une nouvelle phase de travail riche … Il faut maintenant s’organiser, intellectuellement et sur le terrain. Préparer de nouveaux rendez-vous ... Un rendez-vous est pris avec le service projet urbain de la mairie pour le jeudi à 14h30 après être passé par 3 services différents. Nicolas Quantin semble être ravis de parler de la place sur laquelle il a mené un atelier avec des étudiants de l’IUG. Il m’a aussi conseillé de rencontrer les personnes du service Environnement et cadre de vie qui s’occupe aujourd’hui du nouveau projet de participation et animation de la place. Je repense à tout ce que m’a dit Bruno de Lescure à l’union de quartier, je suis curieux de comparer les discours … Le CAUE me donne une adresse mail, je ne crois pas beaucoup à la réponse… Je ne l’aurai d’ailleurs jamais. Ces structures sont en grande difficulté depuis le passage d’une loi qui modifie leur statut, elles ne sont presque plus financée. L’Agence d’Urbanisme de la Région Grenobloise étonnée de mon appel effectuera une recherche documentaire qu’ils me transmettront au plus tôt. En rentrant il pleut, la place est traversée en courant par des passants en parapluie. Les habitués du café boivent tout de même leurs cafés dehors, entassés sous les pare-soleils. Le 18 février 2016 : une matinée au marché De nombreuses rencontres et lectures cette semaine. J’ai notamment rencontré Olivier, exposant sur le marché depuis 30 ans et président de l’association des commerçants non sédentaires de Saint Bruno. Association quasiment morte mais qui montre la volonté qu’à Olivier de voir le marché vivre et s’adapter. Le monde des marchands forains est un milieu assez fermé et individualiste me dit-il. La rencontre s’est fait derrière son stand, pendant le marché. Une immersion riche et sympathique. Puis j’ai vu le placier, un homme d’une trentaine d’année. Tous les 6 mois les placiers de Grenoble, ils sont 6, s’échangnt les marchés. Olivier et le placier s’accordent à dire que c’est un bon système, il faut tourner, je ne comprends pas trop pourquoi... Cependant j’ai compris beaucoup d’éléments d’organisation du marché. De manière générale Olivier et le placier m’explique que la météo est le principal facteur de fréquentation, bien que les gens qui le souhaitent acheter se déplacent de toute façon. Le weekend le marché tarde à remballer car les gens viennent de plus en plus tard. Ensemble nous nous poserons la question du changement des horaires. Nous tomberons tous les trois d’accords pour dire qu’une expérimentation serait un bon outil d’aide à la décision. Les idées de projets, suite aux rencontres, s’accumulent de plus en plus. Je commence à 7


réfléchir à un outil qui me permettrai de les exposer et en même temps de les interrgoer. Peut être un carnet de projets, dans la suite de ce carnet de terrain... Enfin j’ai rencontré Pierre Jacquemet, habitant de Saint Bruno depuis 1979 c’est un ancien RH chez Bull. Il me parlera du monde associatif qu’il connait bien sur le quartier. Notamment de l’ancien presbytère sur la place qui accueille entre autre une colocation étudiante, une maison des parents (aide à la maternité), une association de soutien scolaire… Rencontre une fois de plus très amicale. Avec ces rencontres je « redécouvre » le terrain et des approches quotidiennes qui m’échappaient. Les « contraintes » techniques des exposants, la structure du marché et son organisation. Malgré une apparente zizanie et spontanéité beaucoup d’éléments semblent issus d’une réelle volonté d’organisation. La place du hasard : les places sont tirées au sort pour les forains non-inscrits au trimestre (non abonnés). On me parle aussi souvent de l’histoire du quartier et des récents changements. Je capte souvent des bribes de conversations au marché: « le marché maintenant c’est que du bas de gamme, du made in china, moins d’alimentaire, moins de monde, le quartier a changé depuis la fin des années 90 ». Cela me convainc d’aller faire un tour aux archives et de poursuivre mes lectures sur le marché et le quartier pour comprendre ce changement de situation. Mes lectures me donnent une vision plus large des phénomènes et se détachent de la vision quotidienne et individuelle que je peux avoir en tant qu’habitant ou en rencontrant les acteurs. Cependant il est impossible de tout saisir. La situation est compliquée et je ne maitrise pas tous les éléments. Les questions sont très politiques parfois même culturelles. L’union de quartier semble être un acteur virulent qui ne fait pas toujours consensus, même si son action garde une portée large et reconnue sur le quartier - par les élus et de nombreux habitants. Cela dit, existe-il quelque part, quelqu’un qui fait consensus, de plus à Saint Bruno ? Je ne crois pas. Personne ne semble vraiment opposé au changement, mais doit demeurer l’esprit du quartier. Rajouter au tout une poignée d’usages illicites, sujet qui suscite beaucoup de crispation mais fait aussi partie du mélange de style propre au lieu. Un cocktail d’urbanité si particulier qui fait du quartier Chorier Berriat ce qu’il est. Ma vision du quartier et de la place en tant qu’habitant nouveau et naïf tant à changer quelque peu. La vision d’un espace idéalement cosmopolite et bordélique, ou les quelques trafics restreignent certains usages mais n’empêchent pas de vivre paisiblement, ou les communautés se côtoient sans trop de problèmes s’additionnent aujourd’hui de nombreuses questions : l’harmonie est-elle si parfaite que ça ? Cela se pose notamment lorsque l’on interroge le futur de la place quoi pour qui ? Possibilité réelle de faire un espace pour tout le monde ? Un marché en perte de vitesse et de notoriété ? Comment, sans en perdre l’essence même, l’adapter, le transformer pour qu’il garde son image et son attrait intact ? Vais-je réussir à trouver des règles, des préconisations qui fixent cela ? Ces règles existent elle, ou l’espace est tout simplement trop complexe à décortiquer ?

SORTIR DU QUOTIDIEN, REDÉCOUVRIR SAINT BRUNO Le 19 février 2016 : Saint Bruno hors la place, ballade à Europole et Lustucru Après un rendez-vous annulé à la dernière minute avec les services de la Ville de Grenoble je profite du relatif beau temps et de ma démotivation passagère pour me rendre dans des endroits de Chorier Berriat que je ne connais pas trop. Détour par la rue de New York en passant par la rue Nicolas Chorier. Passage par le projet sur l’ilot Lustucru. Une belle cheminée de brique rappelle les anciennes industries mais c’est tout ce qu’il reste, un nouvel EPHAD faisant face à cette cheminée me parait bien agréable… Une juxtaposition qui me parait illustrer un des changements du quartier. Peut-être des résidents ont travaillé dans ces usines il y a 50 ans … ? Remonté par la rue de l’abbé Grégoire. Un Biocop fait l’angle avec la rue Nicolas Chorier, aussi une preuve du changement du quartier ? Je remonte encore et cherche la mosquée qui doit être au 54, d’après mes recherches du matin (c’est un autre de mes questionnement du moment : d’autres lieux de culte que l’église Saint Bruno ?). Introuvable. A la place des bureaux de graphisme il me semble, un parking payant, un bu8


reau d’organisateurs de vacances, un fast food fermé. J’arrive à la place Saint Bruno. La laverie est pleine de monde, il est 15h30. Je passe à côté du bar Saint Bruno. L’épicerie alimentaire maghrébine d’à côté est fermée aussi. Je poursuis ma route direction Europole et aperçoit déjà le World Trade Center. 100m après le cours Berriat le changement d’ambiance est radical : élargissement des trottoirs, de nombreux étudiants, bâtiments hauts en couleurs soit très sombres soit très claires… Je commence à comprendre la peur de l’évolution du reste du quartier par ceux qui l’aiment comme il est. Je continue et arrive sur l’esplanade derrière la gare. Je suis choqué des surfaces dédiées à la mobilité. Surtout qu’il n’y a personne à l’arrêt, tout le monde semble savoir où il va. L’espace me rappelle parfois Montréal je ne sais pas trop pourquoi : un mélange de vieux quartiers et de nouveaux, un urbanisme à l’américaine un peu européanisé, des espaces ouverts généreux près de quartiers d’habitat dense… En repartant je trouve le marché Bio, on est jeudi. Tout petit marché mais occupé par une bonne trentaine de clients et une dizaine de stand. Olivier avait raison « ça cartonne ». Les vendeurs me semblent tous jeunes. Il n’y a pas la mixité du marché de Saint Bruno. Je regarde les prix et ne peux m’empêcher de comparer : 1€ la crêpe nature à la Bretonne / 2€ à Saint Bruno la crêpe de 1cm d’épaisseur remplie de poulet-fromage-crème, 2,4€ les 6 œufs / 1,35€ à saint Bruno mais à Europol ce sont des œufs fermiers, je cherche les clémentines pour comparer (1,6€ le kilo à Saint Bruno). Je n’en trouve pas, normal c’est un marché bio de producteurs locaux. Je rentre à Saint Bruno et relativise la gentrification autour de la place. Bien que ce phénomène soit difficilement visible il semble bien plus avancé autour du cours Berriat et au nord, atour d’Europol. Au pied de chez moi toujours le même groupe de personnes qui vendent des cigarettes cachées dans une poubelle de la place. Avant de rentrer dans l’immeuble petit coup d’œil au parc : 2 enfant de 8-10 ans jouent, 5 adultes qui boivent les regardent, les surveillent ? Le 20 février 2016 : Au Saint-Bruno (bar côté parc de la place ) Je vais lire au café et croise Bruno de Lescure qui me promet l’envoi de documents rapidement et me donne le nom de l’ancienne directrice de l’Institut de Géographie Alpine qui habite sur la place, une bonne piste encore pour filmer depuis un nouveau point de vue. En lisant j’en profite pour enregistrer l’ambiance au café que je trouve très différente de celle du Réal (café face au marché en bas de chez moi) ou j’avais pris un verre la semaine passée. Le lieu me semble plus « européen », très politisé et au style alternatif (le journal dit « des sources alternatives », Le Postillon, est en vente et consultation au comptoir). Après 5 minutes d’enregistrement d’ambiance je suis interrompu par 3 jeunes accoudés au comptoir qui me demande ce que je fais. Je leur explique ma démarche, la première réaction sera « C’est pas pour la mairie au moins ?! -Parce que eux ils sont très forts pour cartographier les urinoirs sauvages » référence à la dernière réunion publique faite en décembre sur les perspectives d’évolution de la place semble-t-il. Ils sortent fumer une cigarette. J’en reviens à mes questionnements : à quel point le quartier est-il prêt à accepter un changement ? A leur retour je réussi à engager une petite conversation avec le garçon de la bande qui doit avoir à peu près mon âge, soit 24/25 ans. Il est charpentier mais ne travaille pas et vient de Paris. Il est aujourd’hui chômeur. Il me confie qu’il déteste les projets d’urbanisme et que ça ne sert pas à grand-chose pour lui, la place aujourd’hui fonctionne. Il me dit aussi que les barrières ne servent à rien sur le parc, qu’à enfermer l’espace « A quoi servent des barrières alors que les portails s’ouvrent d’une main ». Il lui arrive d’aller au marché acheter deux trois bricoles mais pas trop souvent. Par contre il n’aime pas le marché bio d’Europol « Il m’énerve ce marché, il est petit et tout est trop cher ». Je n’en saurais pas vraiment plus sur ses habitudes et sa situation si ce n’est que lui et sa copine viennent de Paris au départ, ils ont squatté un peu dans le quartier et viennent de devenir locataire. Ils ne me donneront pas plus d’informations sur ces lieux alternatifs. Cette rencontre va dans le sens des constats précédents. Le quartier est habité pour sa mixité et son ambiance unique à Grenoble. Mais les profils se mélangent peu. On semble parfois bien s’accepter mais chacun son espace, chacun son côté de la place. Ces 3 jeunes, comme moi je crois, sont les « gentrifieurs » numéros 1 venus chercher un quartier original et mixte, pas loin du centre-ville et encore raisonnable en prix. Ils semblent assez méfiants des projets ou actions publiques.

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EN APPRENDRE ENCORE PLUS SUR LA PLACE ET LE QUARTIER Le 22 février 2016 : première sortie aux archives municipales Ce matin un tour aux archives municipales pour déchiffrer l’histoire de la place et de son marché. Les comptes du placier sont introuvables mais un bon kilo de vieilles lettres, documents administratifs et quelques plans m’attendent. Je m’y plonge quelques heures et jusqu’à la fermeture des archives à 12h30. J’apprends beaucoup sur la création du marché, les conditions de sa venue et de ses transformations jusqu’en 1941. Au travers des lettres de commerçants à la mairie et des pétitions j’en apprends aussi beaucoup sur l’ambiance du quartier, pas toujours si apaisé que ce que l’on peut entendre. A titre d’exemple une pétition datant de 1934 et signée par des marchands français tente de faire interdire le déballage sur le marché aux marchands étrangers. Dans l’après-midi je téléphone à l’Agence d’urbanisme afin de savoir si une étude sur la place qu’on m’avait promis 2 semaines avant est diffusable. Je parle alors pendant près de 25 minutes avec un des chargé d’étude. Il me décrira par téléphone l’étude, largement inspirée des travaux des étudiants de mon école, l’Institut d’Urbanisme de Grenoble. Selon lui il en ressortait 4 points intéressants sur lesquels ils avaient souhaité interroger la précédente municipalité : l’échelle de réflexion pour la place et son morcellement (accroche à Berriat, espace derrière l’église, le parking-marché, le parc, les espaces verts au sud de Saint Bruno…), le lien au marché de l’estacade (un parcours marchand, un seul marché réunis par derrière l’église Saint Bruno…), le financement (plus on agrandi les périmètres plus c’est cher). Et une dernière question qu’il trouvait particulièrement importante : comment agir dans ce quartier ou les usages, intentions et les acteurs sont si divers ? « La place Saint Bruno est un symbole dans le quartier ». Cela rejoint cependant mes questionnements du moment : jusqu’où aller, comment faire évoluer la place… Pour lui cela ne sera possible qu’avec un travail en profondeur avec les habitants et acteurs. Le 23 février 2016 : rencontre des techniciens du marché Après avoir fait quelques courses au marché puis lavé mon linge à la laverie Saint Bruno je décide de retourner au marché vers 13h30 pour parler avec les agents de nettoyage. Ils sont un peu tardifs aujourd’hui, je les vois arriver vers 13h40 et vais donc leur parler. Je m’adresse à la première personne que je trouve. J’explique très brièvement ma démarche. Mon discours devient efficace (15 secondes) et me permet de laisser vite la parole à mon interlocuteur, j’évite désormais le mot projet. L’homme d’une bonne cinquantaine d’année semble alors étonné et content que l’on s’intéresse à son travail. Il m’explique qu’il n’a que très peu de temps, les forains ayant remballés tard (certains n’ont d’ailleurs toujours pas fini) ils doivent se mettre vite au travail pour finir dans les temps. Nous discuterons tout de même 15 minutes. Je lui demande alors comment se déroule son travail, quelles sont les contraintes techniques et la relation qu’il entretient avec les forains. Il m’explique donc que le principal problème ce sont les voitures qui entrent sur le parking avant même qu’ils aient pu nettoyer, cela les ralenti et les empêche de bien nettoyer. La mairie a mis des barrières mais pas partout et certaines ont été volées ou cassées. En fait il faudrait que la police municipale soit là pour interdire l’accès aux voitures et verbaliser si nécessaire… « Je commence toujours à nettoyer par les pergolas, mais regardez les voitures elles sont déjà là… Après on fait la place en venant vers le milieu. On fait aussi toutes les rues autours : abbé Grégoire, rue de la Nursery, rue Quinet, derrière l’église, tout le tour de la place et rue Michelet aussi ». J’ai déjà remarqué que les jours de beau temps ils inondaient la place et en demande la raison « C’est pour pas que les machines [balayeuse et nettoyeuse] se bouchent. Sinon il y a des sacs plastiques qui se mettent sur les grilles et pour le conducteur c’est pas pratique à enlever » ; « On perds de la puissance - insiste alors son collègue. Bon allez faut pas qu’on traine ». Mon interlocuteur doit retourner au travail. Un homme passe, il me semble reconnaitre un serveur du bar Le Réal, les deux hommes se saluent : « Salut ça va ? Ce jeune homme fait un enquête sur le marché, c’est pas souvent qu’on s’intéresse hein ?! » « A c’est bien ça, non c’est pas souvent », lui répond donc le passant. Nous nous quittons avec ces mots, trop de travail. Mais il m’invite à revenir quand je veux pour en discuter de nouveau. 10


Le 24 février 2016 : première rencontre avec les service de la ville de Grenoble : Première rencontre avec les services de la Ville de Grenoble, service environnement et cadre de vie Après avoir eu quelques difficultés à trouver la bonne porte dans le labyrinthe du 82 au 86 rue des alliés, nous commençons notre discussion dans une petite salle de réunion, bardé de prospectus, plans et photos de le ville de Grenoble. Le ton est détendu et le tutoiement est de mise. J’en apprends plus sur les démarches portées par la ville sur la place et notamment sur les budgets participatifs. Nous discuterons 1h00. Je sors de notre entretien avec quelques contacts et encore des rendez-vous à prendre… Décidément les nombre d’acteurs ne cessent de croitre. Je me dis qu’après ces quelques contacts dernièrement reçus et essentiels pour comprendre les perspectives sur la place et le square il me faudra faire un peu abstraction des rencontres si je veux aussi avancer. Je pourrais passer 4 mois à rencontrer des acteurs sans trouver cela ennuyant mais il me faut aussi avancer sur les autres points. Ma démarche semble plaire et mon interlocutrice me demande de lui envoyer ma présentation du 4 mars (présentation faite à mes professeur dans le cadre d’un rendez-vous d’évaluation en cours de projet).je ne me sens pas prêt mais il faudra faire les choses bien. Ne pas donner trop d’ambitions car le temps cours vite et je serai vite en stage à Lyon. Donner tout de même des pistes afin de montrer que ce travail peut être utile à la réflexion sur la place et son état actuel et peut réinterroger un certain nombre d’éléments sur son avenir. Je ressors tout de même de cet entretien en me posant des questions sur la façon que j’ai d’interagir avec mon interlocuteur et sur ma méthode très libre d’entretien. Je ne suis aucun plan, discute et prendre quelques notes. Je me pose aussi quelques questions sur ma façon d’exposer les choses : citer Whyte ne sert pas beaucoup peu de gens connaisse et je n’ai pas le temps d’expliquer toute la méthode. Je rentre en voiture, il pleut. Je me gare sur la place pour une fois, face à mon immeuble. Je suis garé assez prêt d’une C4 noire. Comme à leur habitude un groupe d’habitué est adossés sur la voiture et boivent un café en fumant et discutant. L’un d’eux m’accoste : « Y’a pas assez de place à Saint Bruno, faut que tu te gares collé ?! ». Je le reconnais, il deale souvent en bas de chez moi et est assez sympathique d’habitude. Il me demande souvent quand je reviens chargé de mes skis si la journée était bonne, mais aujourd’hui je suis loin de la porte de mon immeuble. Je me défends alors en expliquant que je ne veux pas bloquer la voiture qui se trouve devant et laisse donc un passage suffisant de l’autre côté. Un de ses amis me rassure alors « t’inquiètes pas il n’a pas de vie, il trouve à s’occuper. Laisse le tranquille » dit-il à son collègue. Echange rapide de sourires avec ce dernier. A cela il répondra tout de même : « On s’en fout on est à Saint Bruno, y’a pas de règles ». Un coup d’œil par ma fenêtre une fois rentré. Ils sont maintenant adossés sur ma voiture et la C4 noire, tasses de cafés sur les toits. Habituellement je trouve ces scènes plutôt heureuses : un usage simple de parking comme lieu de discussion, la voiture comme mobilier urbain. Au moins la place ne sert pas uniquement de parking. Mais je comprends quand même ce soir l’agacement ou l’appréhension de certains habitants qui se refusent à utiliser le parking ou les espaces de pieds d’immeuble. Ces personnes en l’occupant quotidiennement se sentent ici chez eux, quitte à donner des ordres ou remontrances aux personnes qui utiliseraient leurs espaces en contradictions avec leurs habitudes (dans mon cas pas assez de place pour s’installer et discuter entre les voitures). Cette scène m’en rappelle une autre, observéequelques semaines plus tôt. Ils utilisent aussi la poubelle comme cache pour la revente de cigarettes importées. Une femme sans domicile fixe, qui est habituée de la place je le remarquerais plus tard, vient alors à fouiller la poubelle après le marché en début d’après-midi. Elle y trouve un paquet de cigarette et le prend donc. Les jeunes, jamais très loin, se précipitent alors pour lui expliquer qu’il n’est pas possible de se servir dans cette poubelle. Interaction sociale originale mais interaction tout de même… Usage qui en prive d’autres. Comment réconcilier tout le monde ? Le 29 février 2016 : rencontre avec des habitants de la place (couple de trentenaire avec enfant). Un problème de vélo qui m’oblige à prendre la voiture pour me déplacer ce lundi et la circulation légendairement fluide des boulevards de Grenoble auront raison de ma ponctualité du jour. J’arrive 10 minutes en retard. Je monte, elle habite au 1er. Je découvre l’appartement fraichement rénové de la petite famille. Nous parlons un peu de nous pour commencer. Elle est sociologue de formation et a fait une thèse en géographie. Puis nous parlons de Saint Bruno. Mon interlocutrice commence par le sujet de son voisin de palier qui lui 11


raconte le quartier quand ils fument dans la cage d’escalier. C’est l’ancien kaïd de la place, aujourd’hui il a près de 40 ans. Avant c’était des habitants du quartier qui le gérait, ils faisaient alors attention : pas trop de deals ou bagarres en fin d’après-midi pour laisser les mamans et enfants sortir au parc, surveillance des abords de la place, bonnes relations aux commerces… « Aujourd’hui ce sont des jeunes d’ailleurs, ils n’ont pas de respects, » lui à-t-il raconté, il n’y a plus cet « autocontrôle ». Laurence me met en garde sur le fait qu’il s’agit là de sa vision, elle n’a pas pu le vérifier étant arrivée à Saint Bruno il y a seulement 6 ans. Elle m’explique que cet homme leur a permis de s’intégrer au quartier. C’est aussi la naissance de leur enfant qui a provoqué une vague de sympathie et d’entraide à leur égard dans leur rue. Pour eux, et selon les discussions qu’ils ont pu avoir avec leurs voisins, d’autres habitants ou même des policiers municipaux il semblerait que le seul moyen de stopper le trafic et les règlements de compte seraient soit qu’une bande en prenne définitivement le controle, soit que le business ne devienne plus aussi lucratif, soit que la place soit occupée par d’autres usages. Il faudrait alors « occuper » les lieux de deal, la partie entre la place et le square par exemple. Aller tous promener ses enfants au square Saint Bruno à tour de rôle… Mais pour cela il faut du temps, or ils ont très peu et les contacts avec les associations locales ne sont pas toujours faciles, elles fonctionnent parfois en système assez fermé. Puis nous parlons de leurs habitudes sur la place. Elle m’explique le positionnement du square Saint Bruno, ou elle amène souvent son fils, par rapport aux autres parcs beaucoup plus « bobos et propres ». Les raisons qui les ont amené à s’installer ici sont les prix et -l’emplacement idéal, près du centre-ville et de la gare. Ils vont tous les 15 jours à Paris pour le travail. Le dernier sujet que nous abordons est la notion de saison. En été les terrasses sont beaucoup plus utilisées et mixtes. « Les bobos viennent prendre le soleil au Réal qu’ils n’ont plus à l’Estacade ». Nous finissons sur les limites du quartier Saint Bruno qui pour eux ne dépassent pas le cours Berriat, On se pose d’ailleurs la question du réel besoin d’établir un lien entre Europole et Saint Bruno… A mon retour je passe acheter deux trois choses au Franprix rue Nicolas Chorier et du pain -Cours Berriat. En passant je jette un coup d’œil au bar à chicha situé côté Est de la place. 8 personnes à l’intérieur fument sans se parler, et regardent un match de foot à la télé. L’atmosphère à l’intérieur est assez froide : néon et carrelage blanc au mur. Sur la porte de mon immeuble une tasse de café est comme souvent posée sur la poigné de la porte. Le 1 mars 2016 : Echange téléphonique avec le service projet urbain de la Ville de Grenoble A 9h00 Nicolas Quantin me téléphone comme prévu. Nous échangerons durant 53 minutes. L’échange est agréable, il prend le temps de répondre sans détours à mes questions. J’en apprends encore un peu plus sur le sac de nœuds de réunions de concertations entreprises depuis 2009. C’était alors la première tentative de concertations pour un projet global d’aménagement de la place. Les commerçant étaient montés au créneau et l’aménagement avait alors été « cosmétique » mais avec un gros budget tout de même : aménagement d’espaces de terrasses pour les bars, éloigner un peu les camions de forains, changement de quelques circulations (sans doute celle de mon pied d’immeuble devenu piétonne)… Puis en 2013 il y a eu le travail des étudiants de l’IUG. Ce travail avait été repris, synthétisé et la réflexion élargie à tout le quartier par une association de services : Agence d’urbanisme, service de l’économie de la Ville, les services de l’espace public (devenus environnement et cadre de vie aujourd’hui), service urbanisme, antenne de quartier de la mairie. Une réunion de travail prenant cette synthèse comme base avait été perturbée par l’arrivée d’une cinquantaine de personnes de l’union de quartier venus sans prévenir. Des commerçants étaient alors partis fâchés et le travail s’était arrêté la car le changement de municipalité avait mis un terme au projet et transféré la conduite de projet au service environnement et cadre de vie. Notre discussion est assez décousue mais me permet de « vérifier » un certain nombre de choses déjà entendue, ou à moitié comprises. Pour Nicolas Quantin la place est trop fermée et isolée du cours Berriat et de l’axe Nicolas Chorier/Estacade. Permettre un marché jusque derrière l’église pourrait créer une continuité réelle avec l’estacade. Aussi, pour lui, le marché est trop serré ce serait le moyen de lui donner de l’air. La porosité de la place est un des principaux enjeux : entre les deux partie de la place, entre la place et ses abords. « Il faut aussi se rendre compte que Saint Bruno ce n’est pas que le marché. » Aussi Saint Bruno sans le marché ce n’est plus pareil, me disje. Pour Nicolas une analyse commerciale serait intéressante, selon le rayonnement et la fréquentation -des 12


services et commerces. Il m’explique que selon lui il en existe différents types, par exemple le rayonnement large comme la poste qui attire tout le quartier, les commerces plus communautaires ou un type de population à l’habitude d’aller... Je lui fais part de ma méthode et questionnement. Notamment l’idée de projet sur laquelle je réfléchi depuis quelques temps : proposer des lignes directrices d’aménagement, des règles urbaines, poser des questions sur l’évolution du lieu voir proposer des méthodes de « faire projet ». Selon lui c’est bien dans cette direction là qu’il faut tendre, aller jusqu’à un projet d’aménagement n’est peut-être pas ce qu’il faut au lieu. J’en deviens alors un peu plus convaincu. Je reçois beaucoup d’informations qui élargissent encore la vision de la place et son échelle. Mais je dois rester concentré sur la place et le square, analyser les usages même si cela ne m’empêche pas de garder une vision globale de l’espace. La caméra, avec son angle de vu limité, comme outil d’analyse des usages d’un lieu. Même si je dois connecter mon analyse, grâce à la connaissance global des enjeux du quartier, aux autres espaces (physiquement, mais aussi par les pratiques et influence diverses : économiques, sociales …). Le 2 mars 2106 : fin du stage à Grenoble, Dernier rendez-vous avec Laure au CRESSON Je prends la route, décidément je ne suis pas habitué à prendre ma voiture. J’arrive à l’école d’architecture à 9h00 mais ne trouve pas de place pour me garer avant 9h15, c’est pire qu’à Saint Bruno. Je me gare à la Villeneuve. Nous discutons de mes avancées et questionnements sur la méthode. Je lui exprime mes premières interrogations quant à la reconduite de la démarche de Willima H. Whyte. Dans son étude il compare 16 places et se sert des espaces pour comprendre les comportements des piétons principalement en espaces publiques. Ma méthode s’attache plus à un lieu, compris au travers des usages et comportement. Elle finit donc par très bien synthétiser ce que j’ai eu du mal à lui expliquer : « oui en fait, ton travail tien plus à réinterroger les outils de Whyte et les mettre à l’épreuve d’un lieu que de réinterroger ses résultats. Bien sûr tu ne refait pas la même démarche et bien sûr ses conclusions à lui te guide dans l’observation et l’analyse ». Elle me donne des pistes pour présenter mon avancement lors de la réunion intermédiaire de projet qui se tiens le 4 mars : un morceau de chaque partie du travail (soit : la façon de conduire la méthode filmée et d’observation, un extrait de journal, une synthèse des rencontres et lectures, mes premières observations). Nous discutons ensuite un peu de la suite à donner, notre prochain rendez-vous, comment pourrait-elle se tenir informée de la suite sachant que je pars à Lyon… J’aime beaucoup ces discussions à rebondissement car nous pouvons ainsi aborder beaucoup de sujets en peu de temps, et elles caractérisent aussi bien ma façon de procéder (par tâtonnement et éparpillement avant recentrage).

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L’ÉLOIGNEMENT AU LIEU ET LA FIN DU CARNET DE TERRAIN Le 4 mars 2016: 1ere réunion de présentation du projet depuis mon stage ua CRESSON avec les professeurs et collègues de promotion Nous passons une journée dans la salle multimédia. Le format 20min par personnes nous sommes 19. 10 min de présentation, j’en ferais 13 comme d’habitude, puis 10 minutes d’échanges avec les professeurs et 2 anciennes étudiantes du master maintenant en thèse. Je suis heureux de retrouver mes camarades et curieux de leurs projets. Cette journée, pour en faire le bilan en une phrase, sera riche en échanges et idées. La plupart des commentaires concernant mon projet parlent d’une dualité entre un projet étiqueté « projet » ou « recherche ». Il est même évoqué que ce projet ambitieux pourrait être celui d’une thèse. La réflexion de Bérange Fakarian, qui intervient le dernier, est celle qui résumera le mieux la somme des autres remarques qui me seront faites : « Il faut en fait que tu réussisses à illustrer cette lecture et méthode d’analyse originale, en quoi elle apporte quelque chose de différents par rapport à d’autres procédés plus classiques. Comment tu passes de la lecture subjective d’analyse au projet, ce qui est d’autant plus fort dans ton cas que la méthode est très présente ». Jennifer Buyck et Nicolas Tixier m’incitent à aller vers 3 questionnements qui reprennent mes trois axes de méthodes et objectifs : la reconduite d’une méthode, comment le faire et pourquoi ? Les enseignements tirés de cette méthode et analyse sur la Place Saint Bruno elle-même ? Le statut du projet d’urbanisme aujourd’hui et de sa méthode de mise en place : place de la participation, de l’observation, recherche de nouvelles méthodes, quel lien entre le voir-dire-faire correspondant pour moi à la vidéo-les rencontres-les réflexions sur le devenir de la place. Le 26 mars 2016 : Refixions sur la suite à donner au carnet de terrain J’entame la seconde phase de mon PFE. A partir du mois de mars, suite à mon stage au CRESSON à plein temps à Grenoble, j’entame un stage à plein temps en agence de paysage et urbanisme à Lyon. Dès lors mon rythme de travail sur le PFE sera très différent. Mes séances de travail sont plus courtes et discontinues, je travaille beaucoup dans le train et peu chez moi (car j’arrive tard). Durant mes trajets quotidien Lyon-Grenoble, je prépare mes observations pour le weekend puis je les mets en formes (graphiques, cartes, écrits, montage des séquences vidéos). Ce rythme de travail influe alors sur la forme que prends mon projet de fin d’étude. . Je commence à sentir un besoin d’évolution dans le carnet de terrain, très appuyé sur mes expériences quotidiennes il devient beaucoup plus elliptique. Plus éloigné du lieu, mes réflexions se dirigent maintenant et comme au départ vers des intentions de projet. Ces intentions forment de nombreuses petites questions qui ne traduisent pas une logique globale de projet mais plutôt une addition de sujets qui m’interpellent en lien avec mes observations sur la place. Le 5 avril 2016 : invitation à une réunion de travail sur le projet de concertation de l’aire de jeu du square de la place Saint Bruno Un moment que je n’ai rien reporté dans le journal, depuis que j’ai commencé mon deuxième stage à Lyon. La mairie de secteur à eu la gentillesse de me laisser participer à une réunion de travail pour la concertation du projet citoyen du square Saint Bruno. En effet, la nouvelle municipalité a lancé en début de mandat des budgets participatifs : les citoyens –oraganisés en collectif pouvaient porter des projets ou intentions de projet. Un groupe de personnes, le collectif Berriat-Saint Bruno, avait alors porté un projet sur la partie jardin de la place, parmi leurs intentions il y a celle d’améliorer les jeux et la pelouse, fermer la partie entre la place et le jardin. J’arrive en retard à la réunion, à 18h15 au lieu de 17h45, car je ne pouvais me libérer plus vite de mon stage ce soir-là. Je ne peux pas me présenter et prends donc les débats en cours. Autour de la table, je reconnais quelques personnes déjà rencontrées et d’autres que je ne connais pas. Je comprends vite qu’il y a le technicien responsable de la coordination de tous les budgets participatifs grenoblois, un responsable de la communication de la mairie, la responsable de la bibliothèque de la place Saint Bruno et des représentants du collectif porteur du projet. Au moment où j’arrive il est débattu et mis en place le calendrier pour la concertation sur le projet du square. Ce que je comprends très vite c’est que le projet de départ étais bien plus ambitieux au mais que au fur et à 14


mesure des débat mairie-collectif-union de quartier il s’est réduit. Ces trois acteurs étant, comme je l’avais déjà remarqué en février, en profond désaccord sur l’avenir à donner à la place. Le seul fait de la validation du texte de l’affiche qui informera de la concertation prendra 20 minutes. Le débat porte sur la terminologie : parler uniquement de l’air de jeu ou exprimer une réflexion globale sur l’embellissement du square. Je suis aussi assez étonné de la forme de la participation qui me semble très restreinte. J’imagine alors la difficulté qu’ont les services à monter de tels projets et dans un temps si courts. Les débats peuvent semblent prendre le pas sur l’action réelle. Une fois de plus il me semble que, plus que de réelles oppositions insolvables, le problème réside dans la communication et la façon d’aborder le sujet entre les acteurs qui paraissent parfois en opposition de principe. Cette réunion m’aura convaincu d’une chose : le carnet de terrain deviendra carnet de projet. Je veux coucher mes idées sur papiers, ces idées issues de mes observations et réinterrogées en permanence. Dessiner mes quelques idées, moi qui ne suis pas pris dans ce jeu d’acteur. Ainsi peut être réussir à interroger les acteurs auxquels je lèguerai mon travail. Je veux leur faire redécouvrir la place Saint Bruno et qui sait peut être leur donner un nouveau support de discussion… Le 23 avril 2016 : Après-midi de restitution des bulletins de concertation à la salle de tickets Je passe 1h30 à la salle des tickets ou se trouve Bruno de Lescure, une personne du collectif rencontrée à la précédente réunion, la directrice de la mairie de secteur et une personne de la ville de Grenoble. Je discute un peu avec tout le monde mais passe une heure avec Bruno, nous discutons assez peu de Saint Bruno. C’est peut être ici une preuve que mon carnet de terrain doit évoluer vers une atre forme, celle du projet. Je retiens de cette exposition une belle comparaison faite par la personne de la Ville de Grenoble : « Saint Bruno c’est un garde manger, c’est très riche, il y -a tout ce qu’il faut, tous les ingrédients, on a simplement perdu le livre de recettes… On doit se remettre à discuter et produire des choses ensemble ». Le 16 avril 2016 : le printemps s’invite sur la place Mes comptages et première séquences filmées me conduisent régulièrement le weekend sur la place. Depuis une semaine le temps se fait bien plus printanier. Les arbres, les platanes de la place, ont pris une apparence verte depuis le 10 avril car ils –se sont couverts de bourgeons. La glycine a fleuri ce weekend et donne ses premières feuilles qui permettent une ombre sous la pergola, où des hommes -âgés sont assis à chaque début de marché le weekend (de 9h00 à 10H30). Je ne remarque cependant pas de gros changements dans les usages observés en hiver, ils se densifient seulement pour l’instant. Le samedi midi je rencontre La Cantine. Un groupe de 5 à 6 personnes entre 25 et 30 ans installent des tables et apportent à manger dans le jardin sous les platanes vers 12H00. Il s’agit des personnes occupant le 38 de la rue d’Alembert, un bâtiment de la mairie inutilisé a été occupé sans convention ni loyer par un groupe de personne l’ayant transformé en «Maison culturelle alternative » : on y donne des cours de français, d’italien, d’espagnol, des cours de cuisine, on trouve à qui parler et surtout de l’aide pour des gens isolés socialement (sans papiers…). En parlant avec ces personnes j’apprends que leur action se veut politique, ils organisent aussi des débats projections de films, etc. et sont en discussion difficile avec la maire qui souhaitait, il y à quelques temps, les voir partir. Aujourd’hui la position de la mairie, face à la mobilisation d’une soixantaine de personnes le jour de la supposés expulsion, serait d’établir une convention sans loyer avec cette « association ». « La Cantine » elle, consiste à la distribution d’un repas à prix libre pour n’importe qui entre 12h00 et 14h30 tous les samedis. Je reste très évasif sur ma démarche, voyant que je n’accroche pas trop mon interlocutrice. J’ai quelques difficultés à expliquer mon travail. Cela vient peut-être de la différence qui existe entre mon approche et ma formation et l’état d’esprit des personnes de la cantine qui font vivre la place et l’espace urbain de manière beaucoup plus instinctive et spontanée. Je reste un petit quart d’heure à observer comment se déroule « La Cantine », il y a beaucoup de jeunes qui semblent se connaitre mais aussi des personnes plus âgées, certains mangent à table d’autres sur les bancs à proximité le tout sous le soleil dans une ambiance amicale.

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Mael tremaudan carnet de terrain place saint bruno  

Projet de fin d'étude du master 2 Design urbain (Institut d'Urbanisme de Grenoble) sous la direction de Nicolas Tixier et de Laure Brayer. C...

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