Page 20

20 |

CHRONIQUE MINUTE PAPILLON

Migros Magazine 27, 5 juillet 2010

Notre céleste indépendance Il s’est passé une chose insensée: l’été, empêché, retardé, a pris tout le monde de court. Il y a peu, le ciel restait chaque jour couvert, c’était triste à pleurer, l’été commencerait-il jamais? Et puis, voici onze jours exactement, l’été est apparu sans crier gare, si violemment que le corps des jeunes femmes n’était pas prêt pour ce changement subit. Arborant tout à coup des robes courtes et légères, elles découvraient aux regards des jambes farineuses qu’aucun soleil n’avait eu le temps de dorer. C’était d’un effet surréaliste, la blancheur de ces jambes, sous l’éclat d’un ciel bleu qui lui-même n’en revenait pas d’un pareil spectacle.

Jean-François Duval, journaliste

Je descendais le parc Mon Repos à Lausanne en compagnie du philosophe Alexandre Jollien, et de

ses deux enfants Victorine, 5 ans et demi, et Augustin, 4 ans. «Quelle belle journée!» s’exclamait l’auteur d’Eloge de la faiblesse. Il est des évidences qui ont besoin d’être formulées – nos paroles leur sont comme une reconnaissance du don qui nous est fait. Nous nous sommes arrêtés devant la grande volière (les enfants étaient en joie de m’apprendre qu’il existe une perruche nommée «Alexandre»: polytelis alexandrae). Un peu plus loin, nous avons contemplé des poissons rouges baguenaudant dans

un bassin d’eau, ombragé de gros nénuphars qui leur sont comme des parasols. Alexandre m’a demandé: «Si tu avais à choisir, préférerais-tu être l’un des oiseaux de la volière, ou l’un de ces poissons rouges?» Oui, quelle prison choisir? La volière ou le bassin? J’ai opté pour la volière, et Alexandre pour le bassin, estimant qu’aux yeux des poissons, il pouvait passer pour un océan, tandis que l’œil aiguisé des cacatoès et des perroquets gris ne pouvait que se heurter aux barreaux de la volière. Pourquoi notre conversation prenait-elle ce tour? Peut-être parce qu’un ciel aussi immense et éclatant que celui de ce jour avait la singulière propriété d’installer en notre cœur un goût de liberté et d’indépendance. Son immensité semblait vouloir se loger en nous tout entière. Plus tard, chacun des enfants s’est trouvé muni d’un cornet de glace. Vous souvenez-vous de ce

jour où, pour la première fois, vous avez eu le privilège de faire l’expérience de votre propre indépendance? Moi si, parfaitement. C’était il y a très longtemps. J’avais peut-être l’âge de Victorine. C’était par une journée toute semblable à celle-là, après le repas du soir. La famille habitait en pleine ville. Mon père m’a donné un «écu», une grosse pièce de 5 francs, j’ai descendu l’escalier de l’immeuble en tenant mon petit frère par la main. Je suis sorti dans la rue.

Pour la première fois de ma vie, j’allais faire, loin de tout regard protecteur, quelque chose tout seul. C’était formidable de penser que j’allais faire quelque chose tout seul! Jouir de la merveille d’être indépendant. Il a fallu traverser la rue – ah, quel danger! – en regardant bien à droite et à gauche. Puis longer

le trottoir et le petit muret sur lequel avec mes petits camarades de quartier, par temps gris, nous faisions des courses d’escargots. A 200 mètres, un marchand de glaces avait son échoppe, entre un petit parc et la rue où circulaient des Dauphines et des citrons pétaradantes. Pour les amoureux du soir et les amoureux tout court, le bonhomme emplissait un à un les cornets de glaces aux arômes choisis – il disait «Quel parfum tu veux? Une ou deux boules?» Moi et mon frère, nous étions les plus petits, des Lilliputiens à côté des amoureux de vingt ans qui, après avoir bourse délié, repartaient enlacés vers le petit parc, ses ombres, ses bancs publics, et de nouveaux baisers. L’indépendance était riche de promesses dont nous pressentions le goût. Framboise, noisette, citron, pistache? Nous sommes revenus vers la maison les babines pourléchées de saveurs diverses. Ah, quelle expédition! Je ne suis pas sûr qu’Ulysse luimême, si souvent retenu captif, en ait vécu de plus facile et pourtant si divine.

Publicité

info@handilift.ch info@handilift.ch

info@handilift.ch A votre service 24 heures 7 res jours /7 /7 7 jours

Migros Magazin 27 2010 f NE  

AUX FOURNEAUX 66 ENTRETIEN 26 PRIX DYNAMITÉS Changements d’adresse: à la poste ou au registre des coopérateurs, tél. 058 565 84 01 E-Mail: s...

Migros Magazin 27 2010 f NE  

AUX FOURNEAUX 66 ENTRETIEN 26 PRIX DYNAMITÉS Changements d’adresse: à la poste ou au registre des coopérateurs, tél. 058 565 84 01 E-Mail: s...