Page 13

RÉCIT RELIGION

| 13

PAROLES D’EXPERT Une humanité qui se veut sans tabou ni croyance et offre pourtant un rôle de superstar au prince des Ténèbres: face à ce paradoxe, les explications de l’abbé François-Xavier Amherdt, prêtre, professeur de théologie à l’Université de Fribourg.

«Un retour sauvage de l’irrationnel»

Le diable a inspiré de no mbreux artistes, dont le peintre et graveur espagnol Fra ncisco de Goya (1746-18 28).

sembler tout de même curieux. «Mais c’est l’autre qui est vu comme coupable jamais soi-même», explique le curé de Charmey. «On m’a jeté un sort et je voudrais m’en débarrasser», voilà souvent la demande que reçoit l’exorciste. «Par exemple, un homme qui se dit possédé parce que son ex-femme lui en veut et lui aurait jeté un sort…»

Des rituels d’apaisement

«Ce matin même, raconte encore le Père Le Moual, je suis allé voir une dame dépressive, qui était au fond du trou. Rien de démoniaque, mais pour elle, c’était ça: quelqu’un qui lui veut du mal. J’ai pris du temps, j’ai prié avec elle, j’ai purifié son appartement.» Comme les capucins autrefois, le Père Le Moual est en effet Publicité

sollicité aussi pour s’occuper de fermes ou de maisons qui inquiètent leurs habitants: «Les gens entendent des choses, ou pensent qu’il y a un esprit qui sévit.» Dans ces cas-là on ne parle plus de possession mais «d’infestations diaboliques» qui peuvent également toucher des objets ou des animaux. Notons encore que, Breton, natif des Côtes d’Armor le Père Le Moual est une vocation tardive. Avant de devenir prêtre à l’âge de 43 ans, il s’occupait de comptabilité, de gestion de personnel, de finances dans une entreprise fabriquant des grues et des chariots élévateurs. Une manière déjà de se rapprocher du ciel? Laurent Nicolet Photos François Wavre-Rezo / Colourbox et Agentur Bridgeman

Comment comprendre cet intérêt contemporain pour le diable? Pour certaines personnes fragiles, la tentation est grande de se croire victimes d’un mauvais sort ou possédées, plutôt que d’assumer leurs responsabilités. La faute ne reviendrait-elle pas au «Mal», à une puissance plus ou moins personnifiée? La figure du diable vient ainsi habiter les angoisses et les terreurs de l’homme comme le faisaient les mauvais esprits dans la plupart des civilisations anciennes. Les gens ont aussi parfois le sentiment d’être dans un univers où ils ne savent comment conjurer une omniprésence du «Mal» à laquelle ils finissent par être sensibles. De plus, les frontières entre le bien et le mal tendent à se brouiller. Comme s’il y avait une «logique diabolique» du mal supérieure aux individus, qui guidait le monde et causait les guerres de tous ordres. Une époque qui ne croit plus à grand-chose et qui croit encore au diable, c’est quand même étonnant non? Cela participe d’un certain retour sauvage de l’irrationnel, dû au désenchantement vis-à-vis de la science et de la technique, vers lesquelles on s’est tant tourné, et qui semblent incapables d’apporter toutes les réponses à nos questions existentielles. L’homme

paraît désarmé face à toutes les difficultés de notre époque: violence urbaine, chocs culturels, immigration, chômage, épidémies...

Le cinéma joue-t-il un rôle aussi important qu’on le dit dans cette vogue du satanisme? Au cinéma, le fantastique a tendance à délaisser les héros et les sujets traditionnels pour s’inspirer directement des menaces présentes dans l’air du temps. Le diabolique est lié aux opérations de cet apprenti sorcier qu’est l’homme et à la déshumanisation que risque d ’entraîner une haute technicité. Monstres, anthropoïdes, robots reprennent le thème de l’apparence et du mensonge, centraux dans l’univers satanique. Comment interpréter l’émergence non seulement de possédés mais aussi d’adorateurs de Satan? Pour certains, se livrer à la violence et au mal est une manière de transformer un réel refusé. Il est frappant de constater le lien entre les symboles sataniques et la valorisation de la force. C’est le cas, par exemple, chez les «skinheads» dont les rites expriment la volonté de nuire, de faire du mal à autrui, rites «diaboliques», puisqu’ils incitent à exercer un pouvoir sur les autres.

Migros Magazin 27 2010 f NE  

AUX FOURNEAUX 66 ENTRETIEN 26 PRIX DYNAMITÉS Changements d’adresse: à la poste ou au registre des coopérateurs, tél. 058 565 84 01 E-Mail: s...

Migros Magazin 27 2010 f NE  

AUX FOURNEAUX 66 ENTRETIEN 26 PRIX DYNAMITÉS Changements d’adresse: à la poste ou au registre des coopérateurs, tél. 058 565 84 01 E-Mail: s...