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entretien

Migros Magazine | No 20, 13 mai 2013 |

utilise pour transcender la condition humaine. Le premier pacemaker permettait simplement de survivre, celui d’aujourd’hui est connecté à internet et permet d’envoyer directement des informations au médecin. Nous sommes déjà à l’ère des implants qui transforment l’humain en un terminal. Un terminal d’informations qui échange avec l’extérieur. Avec toujours, comme pour le téléphone, cette idée de l’accessibilité de l’information, appliquée ici au corps humain. Ce qu’on appelait thérapeutique quand on a créé le premier pacemaker, et ce qu’on appelle thérapeutique maintenant, ce n’est plus la même chose. La notion tend à s’élargir continuellement au fur et à mesure des capacités techniques qui viennent se rajouter. Quand on leur parle de post-humanisme, de transhumanisme, de théories pour augmenter la performance humaine jusqu’à peut-être devenir une autre espèce, la plupart des gens sont contre, persuadés qu’il existe une limite claire entre le thérapeutique et le dépassement de la condition humaine. On dit oui aux technologies qui redonnent un membre à un amputé mais non aux mêmes technologies qui permettent à un militaire de contrôler mille robots à distance. Il y a une certaine naïveté à penser que l’on réussira à n’utiliser que dans un sens positif un objet technique voulu par la société. Dès le moment où l’on fait du thérapeutique, on a mis le doigt dans l’engrenage de l’amélioratif. Pourquoi après tout serait-ce mal de vouloir transcender, dépasser, améliorer la condition humaine?

Je suis anthropologue, j’aime bien les humains et je ne suis pas la seule. Ils ne sont qu’une minorité aujourd’hui, ceux qui rêvent de dépasser cette condition. Mais si on tire la logique technologique jusqu’au bout, potentiellement ça nous mène vers la disparition de l’humain. Certains promettent même l’immortalité...

Oui et soutiennent que le premier être immortel est déjà né. La logique poussée jusqu’au bout c’est en effet l’immortalité. Longtemps la tradition judéo-chré-

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«La fracture numérique augmentera, avec le développement de technologies toujours plus intimes et plus chères aussi.»

«La logique portée jusqu’au bout c’est d’arriver à l’immortalité.»

tienne a défendu l’idée de l’immortalité de l’âme. Puis on a envisagé l’immortalité du corps. Maintenant on se tourne vers l’idée d’une immortalité du cerveau – qui est considéré comme toute la personne. Et qui serait uploadé dans un ordinateur. On a voulu sortir des croyances religieuses, de l’obscurantisme, on a foncé dans la science, on n’a pas réalisé que c’était un autre système de croyances qui remplaçait le précédent, avec des formes d’immortalité différentes… Comme tout le monde, si pouviez vivre jusqu’à 150-200 ans, vous ne diriez pas non…

Je n’ai bien sûr aucune envie de retourner vivre dans une caverne. J’ai un Ipad un Iphone, un ordinateur et je ne sais pas si je pourrais encore m’en passer. Mais je m’interroge sur le type de société qui va

avec, quelle société on est en train de construire avec cela. Toutes ces technologies sont vendues comme un vecteur d’égalité, avec une idée d’horizontalité, une idée du réseau, de la fin de la culture pyramidale, l’idée bref que tout le monde a accès à tout. Et là ça se heurte à une réalité où il y a des inégalités sociales, où il existe déjà ce qu’on appelle la fracture numérique. Je ne pense pas qu’elle ira en s’arrangeant, cette fracture, avec le développement de technologies toujours plus intimes, et toujours plus chères aussi. Pourquoi ne pas faire confiance aux chercheurs ou du moins aux législations et à la vigilance de la société civile?

Quand on a cloné la brebis Dolly, des débats éthiques ont eu lieu, qui opposaient

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