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LE SOL, SUPPORT VIVANT : UN DESIGN GRAPHIQUE POUR UNE (AGRI)CULTURE OUBLIÉE


LE SOL, SUPPORT VIVANT : UN DESIGN GRAPHIQUE POUR UNE (AGRI)CULTURE OUBLIÉE LUCIE COLIN MÉMOIRE DE RECHERCHE EN DESIGN SOUS LA DIRECTION D’ÉLISABETH CHARVET ET DE LAURENCE PACHE DIPLÔME SUPÉRIEUR DES ARTS APPLIQUÉS, SPÉCIALISÉ EN DESIGN ÉCORESPONSABLE, OPTION DESIGN GRAPHIQUE CITÉ SCOLAIRE RAYMOND LOEWY, LA SOUTERRAINE 2018


AVANT PROPOS .. . . . . . . . . ......................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.5 INTRODUCTION . . . . . . . . . .......................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.7 1. LE SOL, SUPPORT VIVANT MIXTE, INTERACTIF MAIS NÉGLIGÉ

A. UNE AGRICULTURE À L’ENCONTRE DE L’ORGANICITÉ.......... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.11

DOMINER LA NATURE . . ................................................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.11 DE PAYSAN À AGRICULTEUR ET D’AGRICULTEUR À PAYSAN .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.13

APPLIQUER UN MODÈLE GLOBAL : LA SUPPRESSION DE LA VIE .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.16

B. LA RECHERCHE DE L’HOMOGÈNE, DE L’UNIFORME, DU STANDARDISÉ .. . . . . . . . . . . . . . . . . P.18

UNIFORMISER LA NATURE ........................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.18

LA GLORIFICATION DE L’ARTIFICIEL FACE À LA CRAINTE DU SALE ET DE L’INVISIBLE ...................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.23

LA NORME COMME FREIN À LA CRÉATIVITÉ . . .................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.25

C. LA DISPARITION DU SUPPORT ......................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.28

SE NOURRIR SANS LE SUPPORT VIVANT ? ....................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.28

LA MÉCONNAISSANCE DU SUPPORT .............................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.33

2. LA PLACE DU MÉDIUM

A. L A RELATION AU SUPPORT AGRICOLE COMME MODÈLE D’UN IMAGINAIRE COLLECTIF .. . . . . . . . . .......................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.35

TOUS DESIGNERS. . ...................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.35

LES COLLECTIVITÉS AGRIPAYSANNES, UNE CULTURE PROPRE .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.41

L’AGRICULTURE COMME SUPPORT SOCIAL ..................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.42


B. LE SUPPORT COMME FACTEUR INDISPENSABLE .................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.46

LA RELATION À LA MATIÈRE : SOURCE D’UNE DISTANCIATION AVEC LE SUPPORT ? ....................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.46

LE SUPPORT INDUIT LA CRÉATION. . ................................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.47

VERS UN SUPPORT HÉTÉROCLITE ................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.54

C. LE SUPPORT COMME MESSAGE ......................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.56

LE SUPPORT COMME CRITIQUE DU STANDARD ................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.56

LE SUPPORT EST AUSSI VECTEUR DE MESSAGE .................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.60

3. LE SUPPORT CRÉATEUR DE CONTENU

A. LA DIVERSIFICATION COMME SUPPORT, CULTIVER LA DIVERSITÉ IN SITU .. . . . . . . . . . P.63

LE MILIEU RURAL, UN MILIEU DIVERSIFIÉ ....................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.63

DE NOUVELLES TECHNIQUES AGRICOLES : CULTIVER LA DIVERSITÉ .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.66

LA CRÉATION EN DESIGN DEPUIS LE SUPPORT VIVANT ....... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.68

B. SUPPORT GRAPHIQUE VIVANT ET ÉVOLUTIF EN INTERACTION .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.71

...AVEC LE MILIEU AGRICOLE . . ........................................ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.71

LE GRAPHISME ANCRÉ DANS LE MILIEU ........................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.74

CONCLUSION .. . . . . . . . . . . . . . ........................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.77 GLOSSAIRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .......................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.81 BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . . . . ........................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.85 RÉSUMÉ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ........................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P.93


AVANT-PROPOS

Mon entourage m’a souvent demandé en quoi consistait le travail du designer graphique : « tu fais de l’art ? », « tu fais de la pub alors ? ». Associé à un métier artistique ou publicitaire par de nombreuses personnes, le métier de designer graphique est mal perçu : il crée des images « pour faire joli » ou pour pousser à la consommation. Cependant, la partie fondamentale du design est oubliée : sa vocation sociale. Selon Alain Findeli, « La fin ou le but du design est d’améliorer ou au moins de maintenir l’habitabilité du monde dans toutes ses dimensions. » (Épilogue Manifeste pour le renouveau social et critique du design) Il était donc important pour moi de m’intéresser à une problématique actuelle qui nous concerne tous, à savoir la dégradation du sol vivant. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant ce que cela impliquait dans la pratique même du graphisme...

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« Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ. Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant. » Hymne, Victor Hugo


Monsanto est une entreprise américaine de

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Selon le site officiel de Générations Futures, consulté le 20.12.2017

Le glyphosate, aussi connu sous le nom de RoundUp (fig.1), est aujourd’hui omniprésent dans les sols, l’eau, les plantes, les animaux et les Hommes. En 2015, l’association Générations Futures a réalisé un test sur les urines de 30 personnes1 : 100% des échantillons sont positifs à l’herbicide cancérigène (classé probable par le Centre Internationnal de Recherche sur le Cancer). Développé par la firme américaine Monsanto2, aujourd’hui accusée d’écocide et de « génocide silencieux », le RoundUp est aujourd’hui l’herbicide le plus utilisé mondialement, commercialisé à travers le monde depuis l’expiration du brevet américain en 2000. Dans une époque où la productivité prime sur la qualité, où l’Homme prime sur la nature, où l’hygiénisme prime sur la santé publique, il est important de questionner les méthodes de production agricoles. Selon David Pimentel, professeur à l’université Cornell aux États-Unis et spécialiste des sols, 0,5 % des terres cultivables disparaissent chaque année, soit l’équivalent d’un cinquième du territoire français. Le sol, ressource vitale vivante, est victime de désintéret et de méconnaissance. Le développement des cultures hors sols, qui se basent sur un substrat inerte, provient du rejet du sol en tant que support alimentaire. Pourquoi sommes-nous soudainement si peu attirés par cette matérialité vivante qui offre notre nourriture ? En quoi le support vivant nous dérange-t-il ? Ce rejet de la matérialité se manifeste entre autres à travers une recherche de l’homogène, de la standardisation du vivant. Le sol est alors aujourd’hui un support

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biotechnologie agricole. Marie-Monique Robin, journaliste investigatrice, a réalisé une enquête de trois ans, retranscrite dans un filme intutilé Le monde

selon Monsanto (2008)

dans lequel elle dénonce la toxicité de leurs produits.

INTRODUCTION


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nié. Les parcelles sont gérées de manière égale et uniforme. Le paysage, qui reflète cette uniformisation dont le sol et les parcelles sont victimes, est omniprésent. Dès lors, comment le paysage influence-t-il notre vision du support ? Il est en effet cohérent pour le designer de s’intéresser à ces questions environnementales. Son rôle est avant tout de s’interroger sur l’amélioration de la vie de la collectivité, après avoir réalisé un travail critique né d’une insatisfaction sur le monde qui l’entoure.A Selon Stéphane Vial, une pratique juste en design est nécessairement critique et sociale : « la réflexion authentique en design s’intéresse avant tout aux relations entre les humains et leurs divers environnements, aux modalités du vivre-ensemble, à l’expression des cultures contemporaines et aux conceptions du bien commun. »B Ainsi, comment le designer graphique peut-il participer à une sensibilisation au sol en tant que support vivant pour améliorer les conditions de production agricoles ? Le rôle du designer graphique étant de construire et propager des imaginaires à travers les signes qu’il met en circulation, est-il possible de briser les imaginaires ancrés depuis l’après-guerre autour des micro-organismes (fig.1 bis) ? Comment la relation au sol, support vivant, influence notre façon d’appréhender les supports en design graphique ? L’identité graphique des produits agricoles destinés à une agriculture dite conventionnelle nourrit un inconscient collectif lié à la négligence du support. À l’inverse, le support graphique pourrait-il déclencher une perception différente du support vivant ? A- Vial S., Gauthier P., Proulx S., (2015) Épilogue : Manifeste pour le renouveau social et critique du design, In : Le design, Presses Universitaires de France. B- Ibid.


Il s’agirait alors, dans ce mémoire, de questionner les relations entre le support vivant et le support graphique ; et de valider l’intéret pour le designer graphique d’une étude d’un domaine extérieur au design afin de faire émerger des questionnements actuels en design graphique et d’ouvrir des plans exploratoires nouveaux. Pour cela, il est avant tout nécessaire d’étudier la pratique agricole actuelle, et en quoi celle-ci constitue un frein à l’organicité, conséquemment à une recherche d’uniformisation. Le paysage étant le révélateur initial de l’uniformisation des sols, comment la relation au sol agricole agit-elle comme un modèle des imaginaires collectifs ? Il est également important de définir la place qu’entretient le support aujourd’hui, à la fois en agriculture et en design graphique. Souvent peu considéré, il devient abstrait et presque sans importance. Pourtant, le support est fondamental : il induit la création et est aussi vecteur de sens. Fort de ces premières remarques nous allons nous demander quelle place occupe-t-il dans le message ? Comment l’informe et l’anti-standardisation permettraient un ancrage dans le milieu, à travers l’étude de pratiques agricoles alternatives ? Enfin, il s’agira de questionner une pratique du design qui veut s’appuier sur le support vivant et apporter des hypothèses sur les actions possibles du designer graphique en milieu agricole, milieu en marge.

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(fig.1) Photographie documentaire © Paul Grebliunas


(fig.1 bis) Micro-organisme, bactÊrie Escherichia coli Š Fr Academic


1. LE SOL, SUPPORT VIVANT MIXTE, INTERACTIF MAIS NÉGLIGÉ

A. UNE AGRICULTURE À L’ENCONTRE DE L’ORGANICITÉ

Support terrestre : terrain, base, croûte terrestre.

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Contrôlées : examinées, dominées, dirigées.

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À l’heure où les cultures s’avèrent être contrôlées1 par des drônes, par des analyses et par l’exploitant agricole du « haut de son tracteur »A , le sol connaît une véritable crise qui met en danger la sécurité alimentaire des décénnies à venir. Le sol, comme support terrestre2, représente 13 milliards d’hectares de surface émergée habitable. Dans ces 13 milliards, seulement 5 sont destinés à constituer une surface agricole, dont 1,5 sont cultivés en permanenceB. Mondialement, si l’on répartit les terres arables à chacun des habitants, cela revient à une surface de 0,25 ha par personne. Ces chiffres, qui ne cessent de décroître, mettent en danger la sécurité alimentaire mondiale face à laquelle la demande ne cesse de s’intensifier. Cette perte de support alimentaire3 s’explique par la dégradation de l’humus, couche fertile du sol, par sa perte de matière organique et d’organismes vivants, A- Bourguignon, C. (2002) « Le sol, la terre et les champs ». Paris : Editions Sang de la Terre B- Conférence de Philippe Choquet, directeur de LaSalle Beauvais - Esitpa le 28 janvier 2016 au siège de Michelin à Clermont-Ferrand. Actuellement, la France perd en moyenne 82 000 hectares de terres agricoles chaque année. (Agreste Primeur n°260, avril 2011, Ministère de l’Agriculture.

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Support alimentaire : sol arable ayant pour qualité de cultiver.

DOMINER LA NATURE


due à l’agriculture intensive. Le rôle du designer étant, d’après Alain Findeli, de maintenir l’habitabilité du monde, il apparaît évident et urgent de questionner nos habitudes de production.

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Alors, pourquoi avons-nous tant de difficulté à opérer un changement de nos systèmes agricoles pour préserver le sol, support alimentaire vital ? Et comment cette négligence du sol et de sa vie microbienne s’est-elle ancrée dans la société occidentale ? « Cette union étroite et réciproque entre terre labourée et hommes est si forte, si intime, qu’elle se grave dans la mémoire des premiers écrits. (...) Au fur et à mesure, les sociétés d’hommes se sont sédentarisées, les cultures se sont étendues, la domestication d’animaux sauvages s’est généralisée, et avec elles la productivité a surgi.»C En effet, la standardisation et la productivité se sont développées à travers les siècles, et ce jusqu’à briser ce lien autrefois intime entre l’Homme et le sol : face aux famines qui ont frappé les guerres, la forte productivité s’est rapidement imposée, laissant de côté la préoccupation de l’Homme pour son sol. La recherche sur les armes pendant la première Guerre Mondiale a amorcé une recherche sur les armes chimiques. D’abord destinées à tuer l’Homme, celles-ci se sont transposées dans le domaine agricole, tout comme d’autres outils initialement développés pour le combat, en favorisant l’essor des pesticides et herbicides dans les années 1930. Un peu plus tard est apparu le Service de Protection des Végétaux, le 25 mars 1941D, qui constituera des groupements C- Entretien avec Nicole Pignier, In : Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs D- Conférence de Philippe Choquet, directeur de LaSalle Beauvais - Esitpa le 28 janvier 2016 au siège de Michelin à Clermont-Ferrand. Actuellement, la France perd en moyenne 82 000 hectares de terres agricoles chaque année. Agreste Primeur n°260, avril 2011, Ministère de l’Agriculture.


DE PAYSAN À AGRICULTEUR ET D’AGRICULTEUR À PAYSAN La révolution des systèmes agraires, motivée par le désir de progrès de l’après-guerre, a engendré l’apparition de nouvelles pratiques agricoles. Le paysan, autrefois soucieux de la qualité de sa terre, est rapidement devenu exploitant agricole. On observe dans ces deux termes un changement du métier d’agriculteur : d’abord ancré dans son terrain et voué à la transmission de son savoirfaire, l’agriculteur devient exploitant agricole avec l’apparition de l’agro-industrie, exploitant ses terres à des fins productives, où tout est calculé, contrôlé. Le terme exploitation renvoie à une entité économique dont l’exploitant a pour rôle la gestion économique de son terrain. Aujourd’hui, les politiques agricoles tendent à développer des d’outils ultra high-tech à vocation préventive au E- Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs, p.40

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Se dit d’une plante qui pousse spontanément dans une culture et dont la présence est plus ou moins nocive à celle-ci.

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et fédérations de défense contre les ennemis des cultures et assurera une surveillance phytosanitaire. L’Homme sera dès à présent en guerre contre la nature, ses nuisibles et les adventices4 . En effet, l’Homme adopte une attitude de domination sur la nature : «...l’agriculture industrielle parie sur la supériorité hiérarchique de l’humain par rapport au vivant, sur la (con)quête d’espaces de plus en plus grands pour permettre à une voire deux personnes de se dégager un revenu »E . Mais pas seulement, car comme le laisse entendre Nicole Pignier ici, il s’agit d’une agriculture contre nature mais également contre l’agriculteur lui-même. En effet, le modèle agricole actuel vise à amoindrir le nombre d’agriculteurs pour rassembler des parcelles et ainsi concentrer les richesses liées aux cultures. Ainsi, les cultures étant de plus en plus étendues subissent le même modèle de traitement.


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sein des parcelles agricoles, utilisés bien souvent par des entreprises externes. « Ouverture à la créativité qui reste fort peu d’actualité en agriculture conventionnelle industrielle où les modèles accordent la préférence à la « vue d’en haut », une vue coupée de la base, médiée par des photographies satellites destinées à la mesure des surfaces cultivables et de plus en plus au calcul des besoins en traitements phytosanitaires. Cela, pour organiser des luttes contre les ravageurs, les maladies, la sécheresse, pour gérer les dosages d’engrais devant pallier l’appauvrissement des sols.»F Nous faisons face ici à une hyperspécialisation technologique et scientifique qui fait appel à des compétences autres que celles de l’agriculteur. Celui-ci est alors non plus créateur, designer et acteur de sa parcelle, mais applique des automatismes globaux et le place dans une position de consommateur et d’utilisateur. C’est ce que Gilles Clément nomme « technicien de surface » dans un entretien avec Nicole Pignier.G De plus, le rapport à l’espace imposé par ces techniques distanciées au sol ne permettent plus d’éprouver l’espace par les sens. Ainsi, l’agriculteur n’est alors plus connaisseur de son terrain, et ne peut adopter des techniques en faveur de celui-ci et développer sa fertilité grâce à sa vie souterraine. Gilles Clément appelle cela l’externalisation. D’après lui, le paysan apprend beaucoup plus par l’expérience de son propre terrain, que par application de techniques globales. Et ces techniques globales, justement, ne peuvent valoriser l’organicité des parcelles. Si l’on considère que les caractéristique de chaque sol sont différentes et propres, le rôle de l’agriculteur est d’étudier son sol afin de mettre en place des techniques pour maintenir sa fertilité et garder son sol vivant et pérenne, pour assurer la sécurité alimentaire. F- Bourguignon, C. (2002) « Le sol, la terre et les champs ». Paris : Éditions Sang de la Terre G- Entretien avec Nicole Pignier, In : Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs.


(fig.2) Dust Bowl, 1930 © DR

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(fig.3) Fouilles, Clément Richem © Clément Richem


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APPLIQUER UN MODÈLE GLOBAL : LA SUPPRESSION DE LA VIE En revanche, les techniques agrioles actuelles ne vont pas dans ce sens, même si d’autres types d’agriculture, plus minoritaires, tentent d’émerger : « En agriculture industrielle, on table sur l’intervention, l’agir avec radicalité, l’intervention atone laissant place à l’intensité. Les recommandations en termes de choix de produits phytosanitaires, de graines standardisées, d’engrais, d’extension de surface relèvent d’un modèle global, visant à être appliqué dans un maximum d’endroits (...) avec pour but de conquérir l’espace agricole ».H Et ces techniques intensives appliquées globalement sans prendre en compte les paramètres du terrain ont déjà provoqué bon nombre de catastrophes. Déjà dans les années 1930, le Dust Bowl (fig.2), « bassin de poussière », a ravagé les Grandes Plaines des États Unis d’Amérique. La couche arable à découvert, victime de sur-labourage et de culture intensive, a totalement disparu par érosion sous la sécheresse qu’a connue la Grande Dépression dans cette région. Alors, le sol, couche superficielle fragile qui nous est indispensable, ne peut accueillir le même modèle agricole sur toute son étendue. Il s’agit d’une « mosaïque d’écosystèmes »I qui nécessite d’être étudiée et dont le milieu et les organismes vivants qui l’anime doivent être pris en compte. En revanche, le désir de contrôle et la peur de cette vie souterraine (fig.3), invisible et non palpable s’explique par la méconnaissance ou mauvaise connaissance du sol, et ne permet pas le maintien de la fertilité sans intrants chimiques, puisque les organismes qui l’assurent sont supprimés. En effet, avec le développement de la chimie pour l’usage agricole, des sociétés pétrolières comme Shell se sont dirigées vers l’agrochimie. Les divers produits commercialisés H- ibid. I- Nahon, D. (2008). « L’épuisement de la terre : l’enjeu du XXIe siècle ». Paris : Odile Jacob,


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Les déprédateurs sont considérés comme des organismes nuisibles.

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(fig.4) Publicité Shell « Morsures criminelles à la racine » © DR

visent à éradiquer les organismes vivants du sol considérés comme nuisibles pour les plantes, et ainsi favoriser le développement de celles-ci sans perturbations extérieures. Non seulement dans l’esprit des différents acteurs agricoles, mais aussi dans l’esprit du grand public, les publicités pour ces produits ont petit à petit forgé un imaginaire autour de ces déprédateurs5 . On retrouve alors de nombreuses publicités dans lesquelles les micro-organismes du sol sont personnifiés de façon négative, voire monstrueuse, pour installer un sentiment d’insécurité vis-à-vis de ceux-ci et ainsi promouvoir les produits destinés à leur suppression (fig.4). Ainsi, au fil des décennies, ces produits visant à rejeter l’organique se sont invités dans la sphère privée, pour le jardin, puis le linge, la maison, visant à faire régner une parfaite netteté au sein des foyers.


Ces modifications agricoles se sont alors appliquées dans la sphère sociale à travers une vision du monde instaurée par cette révolution agricole. Ainsi, l’écosystème qui constitue le sol reste aujourd’hui trop peu connu par les agriculteurs, bloqués dans cet imaginaire hygiéniste. Alors, sachant que le rôle du designer graphique est de construire et propager des imaginaires à travers les signes qu’il met en circulation, est-il possible de briser ces imaginaires ancrés depuis l’après-guerre autour des micro-organismes ?

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L’identité graphique des produits agricoles entretient entre autre un imaginaire à l’encontre de l’organicité du sol. Il s’agit donc ici d’examiner comment se manifeste réellement cette crainte du sale et du déchet organique afin de repérer ce qui valide, dans l’environnement visuel, le choix de conidérer le sol de telle ou telle façon.

B. LA RECHERCHE DE L’HOMOGÈNE, DE L’UNIFORME, DU STANDARDISÉ UNIFORMISER LA NATURE Les première et seconde guerres mondiales ont participé à la transformation du paysan en ouvrier puis de l’agriculture en industrieJ. Dans ce renouveau agricole, on refuse désormais le rythme naturel et la question de la temporalité et du cycle organique n’est pas prise en compte. Face à la peur du sauvage et l’obsession du contrôle, la nature se voit contrainte à une gestion J- Bourguignon, C. (2002) « Le sol, la terre et les champs ». Paris : Éditions Sang de la Terre, p.169


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(fig.5) Remembrement agricole Š DR


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artificielle, où elle est « domestiquée et figée »K ; alors que, par définition, la nature est « libre et spontanée ». D’après Jean-Claude Génot, chargé de la protection de la nature, cette nature spontanée et sauvage n’est pas acceptée, et subit au mieux « un jardinage orienté » qui catégorise les espèces en tant que nuisibles ou utiles. Cette gestion des espèces se manifeste à différentes échelles à la fois dans le jardinage privé et dans la production agricole. En effet, le phénomène de remembrement (fig.5), c’est à dire qui génère de grandes voire immenses parcelles, vise à l’unification et l’homogénéisation à un degré bien supérieur que la simple gestion des espèces. Des centaines d’hectares sont soumis au tri, à la sélection ; et cette action, initialement économique, participe à une véritable transformation du paysage et de sa composition bio-chimique. Alors, en quoi la distanciation avec le sol et la standardisation du support mènent à une négligeance de la vie souterraine ? Les caractéristiques propres à chaque parcelle sont niées et rendues invisibles, ce qui empêche de comprendre le milieu où la production s’inscrit. Les exploitants agricoles et autres prétendus protecteurs de la nature, surnommés « gestionnaires » par Jean-Claude Génot, n’agissent que de manière globale, sans penser localement. Selon l’auteur, il n’y a pas de bonne manière de protéger ou de gérer la nature. Le terme «gestionnaire», terme péjoratif ici, fait référence à toutes les actions des individus qui travaillent le paysage, même ceux qui se chargent de la protection des écosystèmes. Pour lui, cela n’est qu’un prétexte pour avoir la main sur la nature. D’après ce dernier, « plus l’homme transforme K- Génot, J-C. (2010) « La nature malade de la gestion : La gestion de la biodiversité ou la domination de la nature ». Paris : Éditions Sang de la Terre, p.123


ce qui l’entoure, moins il peut comprendre ce qu’il s’y passe ». Alors, la simple gestion d’une espèce déséquilibre et influence tout un écosystème. Gérer la biodiversité revient, selon l’auteur, à appliquer une standardisation qui appuie finalement la domination de l’Homme sur la nature. L’unification du paysage est responsable d’une perte considérable de (bio)diversité, mais aussi de symbolique. Cette gestion du paysage et de notre nourriture rompt le lien à la terre, et appauvrit notre nourriture. Selon Claude Bourguignon, les méthodes de production et d’alimentation actuelles simplifient au lieu de diversifier.L Cependant chaque parcelle est unique et nécessite d’être étudiée pour travailler la terre en accord avec ses caractéristiques, tandis que l’unicité gère le sol de manière globale. C’est une perception du sol en tant que support uniforme qui n’a pas de valeur propre. Alors, l’artificialisation du paysage agricole via la recherche d’un format standard freine la spontanéité de la nature. Gilles Clément questionne notre rapport à la nature sauvage et aux friches, milieux considérés comme désorganisés, délaissés. Son concept du Jardin en Mouvement (fig.6) s’inspire justement des friches, véritables L- Bourguignon, C. (2002) « Le sol, la terre et les champs ». Paris : Éditions Sang de la Terre, p.172

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(fig.6) Un Jardin en Mouvement, parc André Citroen © DR


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(fig.7) Publicité Tide, 1960 © DR

(fig.8) Exposition La Grande Bananeraie Culturelle, 1970, Biennale de Paris © DR


LA GLORIFICATION DE L’ARTIFICIEL FACE À LA CRAINTE DU SALE ET DE L’INVISIBLE La gestion des espèces « nuisibles » et « non nuisibles » amène une relation négative à l’invisible, jusque dans les foyers. L’opposition entre le naturel et l’artificiel, très marquée dès 17606, renforce la sensibilité à la propreté. Une méfiance se développe envers les organismes invisibles : bactéries, acariens et autres micro-organismes, ils deviennent des « monstres invisibles ». Le non palpable, ce qui nous échappe, fait peur et frappe notre imagination. Alors, une approche standardisée de ce que l’on peut nommer l’hygiène des sols s’impose. La gestion normée à une échelle défiant toute perception offre un outil de surveillance envers la vermine et « l’invasion par l’infiniment petit »M. Au XVIIe siècle, l’invention du microscope dévoile un monde nouveau, hors de portée, jusqu’alors jamais rendu visible. Dans la seconde moitié du XIXe siècle ensuite, l’amélioration technologique du microscope offre à Robert Koch et l’équipe de Louis Pasteur l’occasion de mettre en évidence le rôle et le fonctionnement des micro-organismes. Le sale, le danger ne peut plus être détecté par la M- Vigarello, G. (1985) « Le propre et le sale : L’hygiène du corps depuis le Moyen-Âge ». Paris : Éditions du Seuil, p.218

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sont devenus beaucoup plus élevés. 6

La fin du XVIIIe siècle a connu une explosion démographique importante. Les risques liés aux maladies dûe à la précarité de l’hygiène et la proximité

réservoirs de biodiversité, où le jardinier doit « faire le plus possible avec, le moins possible contre ». Il adopte une posture fondée sur l’observation des interactions. L’action vient après sous forme de déductions par rapport au milieu observé. Cette attitude marginale est en quasi totale opposition avec la façon dont sont généralement considéré l’ensemble des espèces végétales et animales qui peuplent la terre.


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perception. Apparaissant alors hors d’atteinte, de nouvelles normes d’hygiène se voient appliquées : « Cette propreté nouvelle déplace le regard : elle efface ce qui ne se voit ni ne se sent. La noirceur, l’odeur de la peau, la gêne physique, ne sont plus les seuls signes qui imposent le nettoiement. L’eau la plus transparente peut contenir tous les vibrions, la perception elle-même ne permet plus de déceler le « sale ». (...) Le soupçon s’étend. »N Dès l’Industrialisation, offrant des produits pour faire face au manque d’hygiène, naît une obsession pour la propreté. On recherche l’immaculé, l’inerte, la netteté, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur du logement. La communication des produits d’entretien est très dirigée vers une vision immaculée du foyer (fig.7). Un simple linge se doit d’être aussi blanc que possible, au risque de paraître sale s’il ne l’est pas. Tout se joue ici dans l’apparence, et ce jusque dans l’assiette. On observe dès lors un phénomène de glorification de l’artificiel. François Dagognet prend dans son ouvrage l’exemple de La Grande Bananeraie Culturelle (1969) (fig.8), de Gérard Titus-Carmel. Cette œuvre est constituée de 59 bananes identiques en plastique qui sont la copie d’une dernière, elle réelle. Via cette composition artistique, il dénonce une glorification du fruit artificiel qui sert finalement plus de référent et de modèle que le fruit réel lui-même, qui évolue, se décompose et disparaît. Cette œuvre dévoile une fascination pour l’immuable, le parfait, le constant. Pourtant, si l’on va au fond des choses, le fruit naturel est au moins aussi constant que l’artificiel, puisque le cycle prolonge en réalité la constance même à travers le passage à un autre état : «(...) la vraie constance se loge dans la banane qui se corrompt, parce que le fruit qui meurt libère une semence régénératrice. Le fruit en plastique ne joue que

N- Vigarello, G. (1985) « Le propre et le sale : L’hygiène du corps depuis le Moyen-Âge ». Paris : Éditions du Seuil, p.14-21


LA NORME COMME OUTIL DE RESTRICTION Ce comportement hyper hygiéniste a également atteint le domaine agricole, où le paysan est devenu exploitant agricole. Nous allons analyser comment s’est effectuée cette transition. Nicole Pignier définit le terme « païsant » comme « celui qui habite la campagne et cultive la terre du païs ou contrée, région ; habiter étant entendu par le sens plein de vivre et pas seulement de remplir,

O- Dagognet, F. (1997) « Des détritus, des déchets, de l’abject : une philosophie écologique ». Le Plessis-Robinson : Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance. P- http://www.veggie-wash.com (consulté le 26.06.2017)

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Vaggie Wash est un produit commercialisé par Beaumont Products aux États Unis d’Amérique pour 22£ le lot de 3.

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l’immobilité.»O En effet, le fruit qui disparaît laisse sa place à un autre en le nourrissant et en lui offrant des nutriments. Pourtant, nous cherchons à artificialiser la nourriture, à la rendre parfaite et détachée de cette origine terrestre. Veggie Wash7 est un nettoyant pour fruits et légumes pour éliminer les traces de pesticides et les saletés. Mais pourquoi rajouter un nettoyant de type ménager aux légumes plutôt que d’agir à la source et consommer directement des aliments issus d’agriculture bio ? La volonté de Veggie Wash va en réalité plus loin que simplement « purifier » des pesticides et engrais chimiques, qui pourtant se retrouvent dans l’aliment. Il cherche à couper tout contact avec la terre : «[les légumes] peuvent encore être contaminés par d’autres formes de polluants. Les engrais naturels, qui sont soit des matières végétales ou animales »P. De plus, sur le packaging, ils vehiculent l’image d’un légume parfait, justement non naturel. Finalement, ils alimentent la peur de la relation entre l’aliment et le sol. Pourquoi cherche-t-on autant à se détacher de la terre ? Comment s’explique cette répulsion face à l’organicité ?


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(fig.9) Site web de Farmstar

occuper un lieu »Q. Pour Augustin Berque, le païsant fait bien plus que ça : c’est celui qui payse, qui crée le milieu paysager. Il a un réel impact sur le milieu, et non pas seulement de manière visuelle. Finalement, le paysan fait le lien entre nous êtres humains, le paysage, mais également avec les autres êtres vivants. Les paysans, longtemps en marge de la société, ont migré en masse vers les villes lors de l’Exode Rural durant la Révolution Industrielle, ce qui a nettement réduit la population paysanne. Le paysan, alors devenu chef d’entreprise suite à la Révolution Industrielle, est devenu exploitant agricole, un métier qui, par définition, détruit la terre au lieu de l’accompagner. L’exploitation du vivant est aujourd’hui ancrée dans le système social et capitaliste, appuyée et soutenue par des lois et normes, et surtout des subventions de l’Etat en faveur de l’exploitation, de la productivité et de l’épuisement du support vivant. Q- Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs.


R- Ibid S- Estevez B., Domon G. (1999) Les enjeux sociaux de l’agriculture durable : Un débat de société nécessaire ? Une perspective nord-américaine. In : Courrier de l’environnement de l’INRA (n°36)

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« Beaucoup de nos agriculteurs ne veulent justement pas rentrer dans ces normes ; ils veulent trouver des niches, des voies, des alternatives mais la structure et la politique sont parfois rendues normalisantes. »R En effet, comme le souligne ici Nicole Pignier, le système politique et social actuel ne permet pas ce changement de pratiques. Pourtant, depuis la fin des années 60, la pensée capitaliste et les structures politiques sont soumises à des débats et à des contestations.S Mais les structures sociale et politique constituent un réel frein à ces changements, de par la demande des consommateurs et les subventions agricoles distribuées. Les nouvelles techniques agricoles, en émergence depuis les années 80, par exemple l’Agriculture Biologique, sont freinées par un cahier des charges précis difficile à mettre en œuvre dans un certain territoire. L’agriculture est finalement un reflet de la structure de la société, et inversement l’agriculture constitue un support social, ces deux pôles étant imbriqués tant dans leur mode de fonctionnement que dans leurs modes de représentations. La mise en évidence de cette corrélation nous conduit à nous demander comment le travail du sol agricole parvient-il à influencer de manière inconsciente la façon de considérer tout type de support ?


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Slogan de l’entreprise Farmstar

C. LA DISPARITION DU SUPPORT SE NOURRIR SANS LE SUPPORT VIVANT ? Claude Bourguignon remarque, dans son ouvrage Le sol, la terre et les champs, que l’agriculteur a aujourd’hui une relation avec le sol très différente d’autrefois. Il adopte une position qui permet d’avoir une vision globale, distanciée, mais pas précise de sa terre. Il agit davantage comme un gestionnaire, que comme un travailleur de la terre. Prenons l’exemple de l’entreprise Farmstar (fig.9), qui offre des services de contrôle d’états des cultures grâce à des satellites. Avec ce service, l’entreprise permet à l’agriculteur de gagner du temps grâce à « UNE FLOTTE SATELLITE AU SERVICE DE L’AGRICULTURE8 ». C’est une évidence, ce dispositif favorise la distanciation de l’agriculteur avec son sol et la domination sur la nature. Le terme flotte, qui relève du domaine militaire, faisant référence aux navires de combat, utilisé dans le domaine agricole révèle une vision de la technologie plus puissante que la nature. Or, d’après Claude Bourguignon , l’agriculteur de demain « sentira les couches », « touchera la terre »T. Selon le microbiologiste, une approche plus sensible à la terre est une nécéssité pour les années à venir. En effet, lorsque l’on connaît son sol, un changement d’attitude s’opère : on ne recherche plus la simple volonté de produire, il s’agit de maintenir l’équilibre de son sol, l’étudier pour le rendre pérenne. Claude Bourguignon appelle cela « cultiver en bon père de famille »U. En revanche, les techniques agricoles qui se développent pour accueillir la troisième révolution agricole ne vont pas dans ce sens. L’agriculture hors sol, ou hydroponie, est un type d’agriculture dont les racines des plantes reposent dans un milieu T- Bourguignon, C. (2002) « Le sol, la terre et les champs ». Paris : Éditions Sang de la Terre. U- Ibid.


V- This Farm of the Future Uses No Soil and 95 % Less Water [youtube]

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depuis une cultire de fraises sous serre de 3000 m2, pour une production de 12 tonnes par an. (d’après http://www. demainjeseraipaysan.fr/) 9

Simon Dauchy, agriculteur hydroponique, possède 35 ha d’endives au forçage. Pour sa première production en 2012, il a commercialisé 700 tonnes d’endive et développé

nutritif reconstitué et détaché du sol (fig.10 et 11). La plante pousse grâce à substrat neutre et inerte9 . D’après le dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey : le terme hydroponique « du latin ponere « poser », pondre ; est un terme technique qui désigne la culture de plantes dans l’eau sans recours au sol ». AeroFarm est une entreprise qui pratique l’agriculture hydroponique à Newark, dans le New Jersey. Cette technique agricole est apparue en Hollande et en Allemagne dans les années 1940 suite à des pénuries de terres. Le PDG de l’entreprise AeroFarm, David Rosenberg, soutient que les techniques de production d’Aerofarm sont révolutionnaires, qu’elles nourriraient en toute sécurité notre planète bientôt surpeuplée, en gardant les nutriments et le goût des aliments pourtant dissociés du sol.V Tout d’abord, la nourriture hydroponique AeroFarm se développe sur un tissu en plastique recyclé, ce qui pose des questions d’ordre sanitaires. Elle ne pousse qu’avec de l’eau, du tissu plastique recyclé et des rangées de lumière led, ce qui implique un renforcement de notre dépendance au nucléaire. Par ailleurs, cette nourriture est complètement isolée des perturbations extérieures en étant privée de sol et de soleil. Il n’y a aucun contact avec le sol et la saleté. Par conséquent, le cycle de dégradation fait défaut, l’agriculture hydroponique ne conserve pas les interactions entre la plante et les éléments minéralogiques et bactériologiques et prive des interactions avec le milieu. Ainsi, nous pouvons demander comment les plantes obtiennent leurs nutriments et minéraux habituellement puisés dans le sol par des liquides savamment dosés ? Mais qui gère l’extraction et la mise en forme de ces substances ? Puisque la nourriture est déconnectée de la nature, les techniques hydroponiques alimentent la peur envers les insectes et les composants du sol que nous ne pouvons pas voir ou contrôler. Ce type d’agriculture de haute technologie vise à contrôler chaque étape du développement de la plante par des manipulations


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(fig.10 et 11) Microgarden, Tomorrow Machine, 2014 Š Tomorrow Machine


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(fig.12 et 13) Dirty Food © DR


LA MÉCONNAISSANCE DU SUPPORT Ce comportement vis-à-vis de la production alimentaire et de la matière organique mène à une méconnaissance du sol, en particulier dans le domaine agricole. Marcel Bouché compare cette méconnaissance à une « boite noire »X : le sol est un milieu sombre, mystérieux, imprévisible. Selon l’auteur, le paradigme scientifique ignore l’écosystème du sol et ne le considère pas comme écosystème à part entière, certainement par son caractère invisible. Le sol, support vivant qui nous offre nourriture, est alors un des écosystèmes les plus délaissés. Jugé sans intéret, W- Définition du CNRTL (Centre nationnal des ressources textuelles et lexicales) X- Bouché, M. B. (2014) « Des vers de terre et des hommes : Découvrir nos écosystèmes fonctionnant à l’énergie solaire ». Actes Sud.

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numériques ou chimiques. Ainsi, ils visent à rendre la nourriture stable et stérile. Au contraire, la marque Dirty Food (fig.12 et 13) appuie cette relation et cette continuité entre terre et nourriture et s’oppose complètement à la perfection offerte par l’industrie. Cette marque revigore les relations entre les enfants et la nourriture en les éduquant sur l’origine de la nourriture. Dans cette technique culturale et agricole qu’est l’hydroponie, on soutient l’idée que l’Homme souhaite être plus avancé et efficace que la nature, et ne pas en être dépendant., Peut-on alors l’appeler « agriculture » ? Car par définition, l’agriculture est une « activité ayant pour objet : principalement la culture des terres en vue de la production des végétaux utiles à l’homme et à l’élevage des animaux ».W Ici, il n’y a pas de sol ni de terrain. Ainsi, ce type de technique agricole nuit à la manifestation de la vie. En effet, de la même manière que pour la plante, priver le sol des graines et racines organiques l’appauvrit. Cela conduit à la disparition irréversible de la vie du sol.


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Le lombricompostage a été diffusé aux États Unis d’Amérique par Mary Appelhof dans les années 1980.

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le sol demeure énigmatique pour bon nombre de scienfiques et agriculteurs : « en dépit de la préoccupation croissante d’agriculteurs et d’agronomes vis-à-vis de l’état des sols, les institutions ne les considèrent que de l’extérieur sans chercher à savoir ce qui se passe intimement au sein de ceux-ci »Y. Cependant, on remarque récemment un intéret socioculturel pour les organismes vivants du sol avec l’apparition des lombricomposts10 dans les foyers, provenant d’une prise de conscience de nos responsabilités collectives et individuelles envers le maintient de ces espèces. Cette activité est créatrice de lien, et possède une valeur éducative. La valorisation des déchets a une fonction culturelle qui « illustre la relation entre les matieres d’origine végétale, l’action lombricomicrobienne et la formation d’un humus comme source nutritive de nos écosystèmes. »Z Ainsi, la pratique est déclancheuse de découvertes. Nicole Pignier soutient la dimension expérimentale nécessaire du métier de paysan et la proximité au sol. « Comment, dès lors, laisser place au paysan, au Jardinier designer, qui recherchent un rapport incorporé au paysage, un rapport de co-naissance alliée à la connaissance, un rapport non pas hors-sol et encore moins déterrestré mais ancré dans la base de l’existance, un rapport non pas seulement visuel, mais un rapport vivant, un rapport non seulement esthétisant mais qui inclus aussi le travail social, pratique et utilitaire tout autant que vital, essentiel, -se nourrir, boire, habiter, etc.? »AA Ainsi, le support se doit d’être étudié et non plus délaissé tel qu’il l’est aujourd’hui, puisque il joue un rôle déterminant.

Y- Ibid. Z- Ibid. AA- Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs.


A. LA RELATION AU SUPPORT AGRICOLE COMME MODÈLE D’UN IMAGINAIRE COLLECTIF TOUS DESIGNERS* L’agriculture ne constituerait-elle pas un véritable support des perceptions sociales ? Selon Nicole Pignier  : « Les dynamiques sociales, religieuses, intellectuelles, artistiques, techniques, linguistiques qui fondent chaque culture émergent et évoluent dans des interrelations entre les sensibilités individuelles -esthèsis- et les sensibilités collectives -esthésies-. »A Les pôles Nature et Culture sont toujours en tension l’un par rapport à l’autre, c’est ce que nomme Nicole Pignier des « pôles partenaires » : « Par culture, nous n’entendons pas un terme opposé à nature, mais une dynamique entre une organisation sociale et un être biologique »B. En effet, il y a porosité entre ces deux pôles : le pôle Culture régit nos perceptions sur la Nature, étant influencé par les esthésies. Il est ici question de savoir si le design graphique peut atteindre l’esthèsis via la construction de nouveaux imaginaires collectifs. Autrement dit, est-il possible de construire des nouveaux imaginaires collectifs au sein de la Culture agripaysanne afin d’atteindre les sensibilités individuelles, et plus encore la Culture Populaire ? A- Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs. B- Ibid.

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* Formule empruntée à Victor Papanek.

2. LA PLACE DU MÉDIUM


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Nicole Pignier, dans son ouvrage Le design et le Vivant, se demande comment les technosciences ont fait évoluer, jusque dans le domaine agricole, la perception du paysage et la manière de travailler la terre. Mais cette évolution des perceptions se propage en réalité bien au-delà du domaine agricole : elle influence notre rapport à la terre, à la nature, et notre perception du support vivant. Black Magic (fig.14 et 15) est une marque de produits destinés à la culture hydroponique pour les particuliers. L’hydroponie est une technique de production hors-sol, dans laquelle les racines des plantes cultivées ne plongent pas dans leur environnement naturel, le sol, mais dans un liquide nutritif. Black Magic, littéralement magie noire, signifie invoquer par autre chose que par la nature : c’est à dire avoir recours aux forces occultes, aux pouvoirs d’origine mystérieuse et inconnue. Ici, le graphisme utilise des codes spécifiques qui distancient à la fois le produit d’une production naturelle et d’une production industrielle. Il place ces produits dans une pratique agricole privée qui relève de la performance : les termes booster, high heights, grow hard  renforcent cette idée d’amplificateur, de propulseur de nature. Aussi, l’utilisation de termes tels que darkness, supernatural, insinuent une appartenance à un univers autre que terrestre, qui ne relève pas des lois de la nature, et ne s’explique pas de manière rationnelle. De plus, ils dénoncent ouvertement, bien que subtilement, une fragilité de la nature. La saturation des couleurs utilisées dans le graphisme des packagings Black Magic appuient également l’artificialité de cette technique de culture hors sol, comme si les produits allaient faire pousser quelque chose de si coloré et si beau que la nature ne puisse produire. Ainsi nous pouvons dire que l’identité graphique de ce produit participe à l’entretien d’un imaginaire lié aux techniques agricoles qui rejettent le sol-support, encouragent le contrôle des nuisibles et poussent


à la recherche de la performance. Le graphisme participe à la construction des imaginaires, comme un prolongement de ce qu’a engagé l’agriculture à travers la Culture Populaire. Le graphisme se nourrit alors des inconscients collectifs tout en l’alimentant, ils entretiennent ainsi une relation de réciprocité. Mais le graphiste, dans une acception éthique de sa profession, n’a-t-il pas pour vocation de rétablir ce qui est juste et passer outre la dérive des imaginaires collectifs ? « (...) tout designer, en tant qu’énonçant quelque chose sur le monde, fait ce travail d’appropriation, de rejet, de transformation des esthésies ou sensibilités collectives.»C Selon Victor Papanek, nous sommes tous designers. Designer le monde, de la terre à la transmission des messages, révèle un comportement, une perception de la nature qui produit des effets directs sur elle. « Les Hommes sont tous des designers. La plupart de nos actes se rattachent au design, qui est la source de toute activité humaine. »D Ainsi, nous pouvons dire que les rôles du paysan et du graphiste se rejoignent et tous deux sont responsables d’une perception du C- Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs. D- Papanek, V. (1971) « Design pour un monde réel ». Mercure de France.

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(fig.14) Packagings Black Magic par l’agence Mother Design et Wade Jeffree


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(fig.15) Packagings Black Magic par l’agence Mother Design et Wade Jeffree


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monde. L’un modèle le paysage (fig.16), l’autre modèle des messages, mais tous deux fabriquent du signe. Le message du paysage est contenu dans les formes, les couleurs, les textures. D’après Gilles Valette, le « milieu paysager (qui) nous touche au moins autant que nous le touchons. » E

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Ainsi, notre relation au support vivant induit un comportement spécifique vis-à-vis de la circulation des messages : le support est oublié, et la communication tend à être de moins en moins tactile. Alors, l’agricuteur étant un modeleur du paysage, comment peutil arriver à percevoir le sol différemment afin de travailler la terre de manière à ce que le paysage soit en accord avec ses réelles caractéristiques ? E- Entretien avec Nicole Pignier, In : Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs.

(fig.16) Reclamation, ParkeHarrison © ParkeHarrison


La Culture de masse est hétérogène et contient à la fois les Cultures populaires et la Culture savante. La Culture Populaire1 se définit comme une culture liée à un territoire. Elle fait référence à la vie quotidienne, au style de vie des individus d’un territoire donné. Elle concerne à la fois la vie professionnelle et la vie privée. D’après Ingrid Ligneres, diplômée en doctorat de sociologie, elle est coutumière et conservatrice. À l’inverse de la culture savante, autrement dit le savoir universel, elle se caractérise par une transmission orale et une proximité. Selon Henri Mendras, « Le paysan appartient à une communauté et à un espace social d’interconnaissance clos, lui-même inclus dans une société dominante plus globale »F. Le milieu agricole constitue alors, d’après le sociologue, un groupe social à part entière parmi d’autres groupes sociaux. Ainsi, la société agripaysanne2 possède une Culture propre, construite à partir du travail de la terre et des relations entre les individus. La Culture de la société agricole est une Culture du vécu, attachée aux liens avec le passé, qui entretient une forte relation entre le travail, la famille et la transmission : « La Culture dans les campagnes se caractérise moins par sa production artistique que par ses modes de mise en relation des individus. »G La Culture agripaysanne est principalement et initialement définie par la culture, au sens de travaux et techniques mis en œuvre pour travailler la terre.

F- Entretien avec Nicole Pignier, In : Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs. G- Delisle H., Gauchée M. (2007) « Culture rurale, cultures urbaines ? ». Le cherche midi

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se sentent entre deux pratiques : des pratiques traditionnelles, et des pratiques plus modernes. Agripaysan : terme utilisé par Ingrid Ligneres. Il désigne des « travailleurs de la terre » qui sentent appartenir à un « monde » agricole spécifique et qui

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 Peuple : Ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels, des institutions politiques

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LES COLLECTIVITÉS AGRIPAYSANNES, UNE CULTURE PROPRE


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Selon Henri Mendras, les principales caractéristiques de cette Culture sontH: « - l’autonomie des collectivités paysannes envers une société globale, - l’importance structurelle du groupe domestique dans l’organisation de la vie économique et sociale de la collectivité, - un système économique d’autosuffisance qui entretient des relations avec l’économie globale, - le fonctionnement en collectivité locale et en réseau d’interconnaissances avec la fonction décisive des rôles de médiation des notables entre collectivités paysannes et société englobante, et la difficulté dans les relations avec la société. » Le milieu agricole fonctionnerait donc selon un modèle cultural et culturel spécifique, qui évolue néanmoins avec le développement de la société englobante. De ce fait, nous pouvons dire que la Culture agripaysanne appartient à la Culture Populaire mais possède des caractéristiques propres. Cependant, le modèle agricole actuel mène à la perte de cette culture paysanne, à travers le rejet du milieu, la négligence des traditions familiales. De là, nous pouvons nous interroger sur la façon dont la culture et la Culture agricole actuelles participent à la construction des imaginaires par la relation au support sol ? L’AGRICULTURE COMME SUPPORT SOCIAL La standardisation des parcelles et techniques agricoles influence notre façon de percevoir le monde à travers le paysage. L’agriculture occupe 53,2 % de la surface de la France métropolitaine alors que pourtant, elle n’emploie que 1,8 % de la population active (selon H- D’après le compte rendu du Séminaire du pôle rural 2013 / 2014 « 20 ans après - Toutes portes ouvertes. Au cœur des recherches sur les sociétés et les espaces ruraux » Compte-rendu de la séance du 3 décembre 2013 Bertrand HERVIEU « D’une sociologie rurale à une sociologie des mondes agricoles »


l’INSEE en 2015, par rapport à 2,4 en 2005 et 8% en 1980). Avec une présence sur 53% de la surface du pays, ces parcelles font parti du paysage de manière omniprésente, l’uniformisent et agissent comme modèle visuel de la gestion des jardins, parcs, etc. Plus encore, elles acclimatent une vision ordonnée de la nature et ceci s’étend dans d’autres domaines que la production alimentaire. On cherche à organiser la nature, la ranger.

En design graphique, la norme tend à unifier les supports d’information (fig.17), et à imposer une perte de liberté dans les choix. Par un soucis d’accessibilité, les supports de communication

Imaginaire Collectif

Design graphique Agriculture Résidus de la Révolution Agricole Recherche de productivité Hygiénisme agricole

(fig.17) L’impact de la relation au sol dans l’imaginaire collectif

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Cette uniformisation du paysage impose un système qui s’adapte peu ou prou à tous les cas de figure, mais en revanche pas à chaque cas particulier. Comme cela a été dit précédemment, le sol n’est pas une surface uniforme. Alors, cette vision de la nature provoque un détachement avec le milieu du sol.


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(fig.18 et 19) Le Bleu du Ciel dans la Peau, Fanette Mellier Š Fanette Mellier


Fanette Mellier dénonce ce standard dans sa résidence Chaumont : Fictions (des livres bizarres) (fig.18 et 19) où elle y a initié une réflexion sur le format « Word ». I- Baur, R. (2013) « 101 mots du design graphique : à l’usage de tous ». Archibooks. J- Ibid.

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sont rendus universels. Mais est-ce finalement la meilleure façon de faire passer un message ? Le fait que le support soit normé sous entend que lui-même n’est pas si important et ne mérite pas d’être choisi et réfléchi dans son entièreté. Il est donc souvent détaché de son contexte, au profit d’une capacité à atteindre le plus grand nombre. Le format en design graphique est soumis aux normes ISO, qui « établissent des documents qui définissent des exigences, des spécifications, des lignes directrices ou des caractéristiques à utiliser systématiquement pour assurer l’aptitude à l’emploi des matériaux, produits, processus et services. »I et qui définissent les formats proportionnels au A4, format le plus utilisé mondialement. «... Et j’espère ne jamais plus devoir prendre entre les mains cet affreux format A4 qui a tant encombré mon quotidien...»J : cette phrase relevée dans Les 101 mots du design graphique de Ruedi Baur, affirmée par un ministre suisse au sujet des normes en communication visuelle, révèle l’omniprésence de la norme dans notre quotidien. Le graphiste doit respecter les normes ISO établies, mais selon Ruedi Baur, il est lui aussi producteur de normes . Nous proposons donc de poser un regard critique sur l’hégémonie des formats normés et lançons l’idée d’un tri entre les normes contreproductives et les normes nécéssaires. Est-il possible de créer des systèmes graphiques moins normatifs, qui permettent au moins la surprise, la curiosité, l’éveil et peut-être même l’implication, la sollicitation ? Cette sollicitation est exclue en général par la volonté d’uniformisation.


Dans Le bleu du ciel dans la peau, elle travaille le texte « par défaut » de Manuel Joseph : « La mise en page du texte par l’auteur m’a semblée signifiante, à l’état brut. L’esthétique «par défaut» de Word, efficace, dépouillée et pauvre entre en résonnance avec le texte et constitue un bon point de départ pour la mise en forme de l’ouvrage. »K La designer graphique exprime dans ce projet une lutte avec la structure classique de l’ouvrage. Le gain d’efficacité proviendrait d’une recherche graphique prennant en compte les spécificités de ce qui définit sur le plan concret le support.

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B. LE SUPPORT COMME FACTEUR INDISPENSABLE LA RELATION À LA MATIÈRE : SOURCE D’UNE DISTANCIATION AVEC LE SUPPORT ? En 1964, Marshall McLuhan pose le constat d’une dématérialisation des supports de manière progressive : « (...) l’information s’est détachée des supports solides comme la pierre ou le papyrus, tout comme l’argent, plus tôt, s’était détaché du cuir, de l’or ou d’autres métaux pour devenir papier. »L Avec le numérique, la transmission des messages est largement devenue non tactile. Aujourd’hui, elle n’engage principalement que la vue.  Questionné par le travail de Jenny Holzer dans l’art contemporain, la perte de tactilité du message se déploie depuis 30 ans. Prenons pour exemple le Livre infini (fig.20), d’Albertine Meunier. Il s’agit d’un dispositif composé d’un picoprojecteur, d’un livre vierge et d’une carte RFID. Le contenu du livre est projeté sur les pages du K- https://fanettemellier.com (consulté le 17 décembre 2017) L- Mc Luhan, M. (1968) « Pour comprendre les média ». Éditions HMH, Ltée, pour l’édition française.


On remarque une distanciation évidente vis-à-vis du matériel. L’Homme a pour habitude de classifier la valeur des éléments qui l’entoure, et « ne vit que de hiérarchie et supériorité ». Selon François Dagognet, la matière est dévalorisée car elle a servi de machine de guerre « rudimentaire et brutale ». Elle est dérisoire, pauvre, vile et impure. On tente alors de s’éloigner d’un « sensible livré au désordre » pour retrouver un « modèle idéal et éternel »M. Désormais, on privilégie la vue aux autres sens. Les expériences sensorielles sont alors limitées, tant dans le contexte agricole que dans la transmission des messages.

LE SUPPORT INDUIT LA CRÉATION Parfois, le support dirige la création en design. La typographie modulaire Minimum créé par Pierre Di Sciullo en 1986 a été M- Dagognet, F. (1997) « Des détritus, des déchets, de l’abject : une philosophie écologique ». Le Plessis-Robinson : Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance.

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livre vierge, qui sert ici de support, et vient ainsi imiter un livre matériel. Le lecteur peut interagir avec ce livre qui modifiera son contenu lorsqu’il tournera les pages. Ce projet confronte le support papier et la diffusion numérique à travers une dénonciation de la perte de matérialité et de sensibilité au livre. En effet, le numérique conduit à une perte de gestuelle et donc à une moindre implication des sens, car seule la vue est sollicitée. Ainsi, les messages tendent à être véhiculés de manière virtuelle. La relation sensible et tactile avec le support matériel s’évanouit tant pour le designer graphique que pour l’usager. La société tente par là de se débarasser de la matière, encombrante : pourquoi rejetons-nous le caractère vivant de la matière ?


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(fig.20) Le Livre Infini, Albertine Meunier © DR


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conçue à partir de l’appareil informatique, lors du développement de l’ordinateur. Les caractères du Minimum sont uniquement composés d’éléments verticaux et horizontaux. Le typographe a utilisé les pixels de l’écran pour concevoir une typographie destinée à l’usage informatique, non plus aux caractères plombs. Ainsi, c’est le support qui a ici inspiré la création en design. En effet, le support possède parfois une grande part d’interaction avec le message ou la création. Le support choisi appuie le message, et véhicule des messages par lui-même. Selon Marshall McLuhan, le médias sont des traducteurs, ils « transforment et transmettent l’expérience » : « les mots mêmes de « saisir » et d’« appréhender » révèlent un processus qui consiste à atteindre les choses à travers d’autres, à sentir et à toucher plusieurs facettes en même temps par plus d’un sens à la fois. Il devient clair que le toucher n’est pas seulement affaire d’épiderme mais une interaction des sens et que de « prendre contact » ou « rester en contact » est le fait d’une fructueuse rencontre des sens, de la traduction du visible en sonore, et du sonore en mouvement, en goût et en odeur. »N Stephan Sagmeister est un artiste autrichien qui travaille principalement sur la thématique de la société de consommation. Son installation Banana Wall (fig.21 et 22) exposée lors de l’exposition Deitch Projects à New York est composée de 10 000 bananes, certaines mûres, d’autres encore vertes. La composition de ces bananes vertes viennent faire apparaître un message éphémère qui disparaîtra au fil de l’évolution du fruit, pour enfin pourrir. Quand le support organique, quelle conséquence dynamique cela a-t-il sur le message ?

N- Mc Luhan, M. (1968) « Pour comprendre les média ». Éditions HMH, Ltée, pour l’édition française.


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(fig.21 et 22) Banana Wall, Stephan Sagmeister, Deitch Projects New York © Stephan Sagmeister

Prenons l’exemple de l’installation Rives du Rhin (fig.23), de l’agence Polygraphik. Il s’agit d’un « projet d’écriture dans et autour du paysage » d’après des vers de Paul Celan. Deux caractères typographiques ont été créés pour être adaptés aux pavés des rives du Rhin à Strasbourg. Cette installation est évolutive. En effet, les caratères sont formés à partir du coloriage des pavés avec une craie blanche. Ainsi, le niveau du Rhin et les intempéries viennent de manière accidentelle effacer le message au fil du temps. Le vers effacé par l’eau sera remplacé par le suivant pour ainsi écouler le poème entier. Rives du Rhin met ainsi en valeur le cycle et le hasard à travers une interaction entre typographie et paysage, ici support de l’installation.


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(fig.23) Rives du Rhin, Poligraphik, 2006 Š Polygraphik


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VERS UN SUPPORT HÉTÉROCLITE La recherche du standard, de l’uniforme, vise à rendre les supports homogènes. Cette approche du support tend à la fois à le rendre universel, et à valoriser uniquement son contenu. Cependant, comme nous l’avons vu ci-dessus, le support hétérogène ne vient pas nécéssairement brouiller le message, mais l’appuyer, ou ajouter du sens.

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(fig.24) L’âne égaré, Jean Dubuffet, 1959


O- Citation tirée de : Dagognet, F. (1997) « Des détritus, des déchets, de l’abject : une philosophie écologique ». Le Plessis-Robinson : Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance.

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Longtemps, les artistes ont minimisé le support en faveur de ce qu’il diffusait. Puis, ils ont ensuite considéré le support comme autosuffisant, c’est à dire que le support devenait l’objet du travail lui-même. Ainsi, comme le dit François Dagognet, ils se sont intéressés aux déchets de la société, cherchant à les mettre en avant. Jean Dubuffet par exemple, cherche à valoriser le commun : chutes, journeaux, déchets organiques, etc. Selon l’artiste, « les moyens les plus simples et les plus pauvres sont les plus féconds en surprise »O. Mais ces « moyens les plus pauvres » nous rattachent surtout au support vivant, le sol. Dans L’âne égaré (fig.24), Jean Dubuffet utilise des feuilles mortes pour représenter le sol. Il dénonce également que notre représentation du monde est limitée à travers une composition de son image où le sol représente audacieusement les trois quarts de l’image : ce rapport à la proportion souligne que nous ignorons ce qui se trouve sous nos pieds. Il propose ici un changement de perception du monde et de notre façon de nous représenter le sol. En effet, nous avons une vision limitée du monde et ne voyons que ce qui se trouve au dessus du sol. Cette volonté est complètement appuyée par le medium utilisé puisqu’il relie directement sa production artistique avec le support vivant. Ainsi, il dénonce à la fois une vision limitée du monde et une déconsidération de la vie du sol.


C. LE SUPPORT COMME MESSAGE

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LE SUPPORT COMME CRITIQUE DU STANDARD

La Perruque (fig.25 et 26) est une revue de spécimens typographiques éditée par Surfaces Utiles. Surface Utiles est un « terrain vague d’un jardin collectif », une friche, pour valoriser les chutes de l’industrie et tester une économie de la contribution en proposant l’espace de marge à des typographes, graphistes, etc. Concrètement, la revue s’intéresse à une valorisation de la gâche d’imprimerie. En effet, mesurant 1 cm ×  90  cm, La Perruque est imprimée en imposition avec d’autres projets pour combler les espaces libre des formats normés de l’imprimerie : « Avec la volonté de limiter et de valoriser les chutes, La Perruque passe des « deals » avec des imprimeurs qui lui permettent d’exploiter les espaces vacants en marge de leurs impressions courantes. Ces espaces vierges sont ensuite proposés à une communauté de typographes qui s’en saisissent et les requalifient. »P Le projet de La Perruque est né des considérations économiques dans le domaine de l’édition, pour produire des objets graphiques à moindre frais et en autoédition. Le principe est d’aller à la rencontre des imprimeurs pour imprimer gratuitement dans le centimètre de marge des impressions courantes, en offset ou risographie. Le nom de La Perruque fait référence à une pratique de détournement de matériaux sur le lieu de travail dans le milieu ouvrier. L’expression « faire une perruque » signifie alors détourner des outils sur son temps de travail pour une production extérieure à de celle de son travail. Ainsi, l’objectif de cette revue est de détourner ce que la voie normative de production laisse de côté, c’est à dire requalifier, revaloriser ce qui est laissé de côté par les formats normés.

P- Revue La Perruque — Lancement #1 : conférences [youtube]


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(fig.25 et 26) La Perruque, Surfaces Utiles © Surfaces Utiles


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La Perruque est un objet identitaire, singulier qui soutient d’agir dans des territoires à porté de main. Les éditeurs la qualifient de « détournement éditorial ». Ainsi, le support, la forme du papier et la démarche viennent ici se positionner comme critique du standard. On retrouve aussi cette opposition au standard bien plus tôt, directement dans le corps du texte, par exemple dans le calligramme de Guillaume Apollinaire, Il Pleut, en 1918. Le poète propose, dans son recueil « Calligrammes » (1918), une nouvelle façon de composer dans la page. La mise en forme des lettres représentent un dessin, une image en relation avec le contenu du texte. La forme appuie le fond. Depuis le mouvement symboliste, un intéret pour la disposition typographique des mots dans la page apparaît. Mais ces dispositions des caractères font dialogue également avec le vide, le blanc. Il n’est plus question de remplir l’espace libre, mais de l’utiliser, lui donner un sens. Ainsi commence à se développer un phénomène de contreornementation dans le design : plus d’artifices, il faut aller au plus clair. Victor Rouve (fig.27 et 28) questionne cette contre-ornementation dans son projet de fin d’études Normer la production graphique. Il s’interroge sur un système de consommation neutre, qui vient contester la surconsommation actuelle des images. Son projet se positionne comme une critique du standard, menant à une véritable dépossession de l’identité, et de diversité. Nous pouvons donc en déduire que la façon de gérer et choisir le support graphique agît comme un message.


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(fig.27 et 28) Normer la production graphique, Victor Rouve, 2016 © Victor Rouve


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LE SUPPORT EST AUSSI VECTEUR DE MESSAGE Selon Ruedi Baur, l’affiche est un « héritage de la transmission des messages grâce à des images ou des symboles »Q. C’est à dire qu’elle provient de l’héritage du langage pictural et pictographique des hieroglyphes, pétroglyphes etc. Ce sont des symboles attachés à la matérialité du support, qui « représentent un prolongement du sens de la vue destiné à emmagasiner l’expérience humaine et à en faciliter l’accès. Toutes ces formes donnent une expression picturale à des significations orales. »R Mais les significations ne se trouvent pas seulement dans les symboles. Le support graphique est créateur de sens, il interagit avec le contenu, et le lecteur. D’après Stephen Hugh-Jones et Hildegard Diemberger dans L’objet livre (Terrain n°59), « ...leur matérialité a une incidence sur leur contenu [les livres] et donc sur les significations accordées à ce qui y est écrit... »S. Il est alors évident que le support ne s’intéresse pas seulement à des décisions esthétiques, mais aussi et surtout à un appui du contenu, sous forme de traduction plus tactile, en tant que véritable objet : « tout graphiste qui se respecte restera persuadé que la forme qu’il élabore ne relève pas uniquement d’un acte esthétique mais aussi d’une transformation agissant directement sur la perception du contenu. »T en témoigne le travail d’édition d’Irma Boom dans The Architecture of the book. Quand est-ce que le support devient alors le message lui-même ?

Q- Baur, R. (2013) « 101 mots du design graphique : à l’usage de tous ». Archibooks. R- Ibid. S- L’objet Livre, In : Terrain (n°59) Éditions FMSH, 2012 T- Baur, R. (2013) « 101 mots du design graphique : à l’usage de tous ». Archibooks.


(fig.29) Pétroglyphes, Ile de Pâques, Tongariki © DR

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Comme le témoigne un des quatre volets du travail d’Angie Rattay, designer graphique autrichienne, Planet earth, direction for use, le sol fait parti des supports de vie. Or, la nette distanciation vis-à-vis du support vivant oriente la recherche de nouvelles techniques agricoles vers une agriculture déconnectée du sol. Pour anticiper la troisième révolution agricole, les ingénieurs agricoles se questionnent en grande majorité sur les nouveaux supports pouvant accueillir la culture, mais ne tente pas de soigner le sol, pourtant vital. En effet, non seulement il nous offre la nourriture, mais permet aussi la régulation du carbone dans l’air et l’infiltration de l’eau. Il est alors aujourd’hui nécessaire de questionner notre rapport au support, plutôt que continuer sa destruction en projetant de nouvelles techniques indépendantes de celui-ci. Il constitue un élément capital dans la qualité de l’air, de l’eau, et de la nourriture. Cette non-préoccupation du support vivant rélève la négligence des organismes vivants comme des éléments utiles à notre environnement et à notre propre organisme. Une vision éco-responsable de la pratique du design graphique nous permet donc de constater une convergence porteuse et enthousiastante : le sol vivant influe sur la qualité du milieu et des cultures, tout comme le support graphique participe au contenu du message. Que ce soit en agriculture ou en design graphique, les caractéristiques et qualités du support influent sur le contenu.


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En effet, d’après le sociologue Marshall McLuhan, « Le médium, c’est le message »U. Cette célèbre expression vise à dire que le medium, au sens de canal de transmission du message, qui peut être le support, a autant sinon plus de valeur que le message luimême : « en réalité et en pratique, le vrai message, c’est le médium lui-même, c’est à dire, tout simplement, que les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-même, dans notre vie. »V Le support étant un prolongement de notre main ou parole, la façon dont on le dit est au moins aussi importante que ce que l’on dit. Et l’auteur rappelle la question de l’échelle du message : chaque support a une certaine portée : « Les médias lourds et rigides, comme la pierre, retiennent le temps. Utilisés comme support de l’écriture, ils sont extrêmement froids et servent à unir les époques. Le papier, par contre, est un medium chaud qui retient et unifie l’espace horizontalement au profit d’empires politiques ou de divertissement. »W L’auteur confronte ici deux supports de l’évolution de la communication écrite : le pétroglyphe (fig.29) et le livre. Selon lui, le support pierre a pour vocation de matérialiser un prolongement des époques. C’est un support de communication particulier qui, puisque ancré dans un lieu donné, ne sera que partiellement diffusé, mais cela se déroulera à travers les époques. C’est ici le milieu qui permet de faire message. Il est alors évident qu’il est impossible de dissocier le message de ce support. Le livre au contraire, a une portée et une vitesse de transmission tout autre. Ainsi, il tend à être universel.

U- Mc Luhan, M. (1968) « Pour comprendre les média ». Éditions HMH, Ltée, pour l’édition française

V- Ibid. W- Ibid.


3. LE SUPPORT CRÉATEUR DE CONTENU

A. LA DIVERSIFICATION COMME SUPPORT, CULTIVER LA DIVERSITÉ IN SITU

Le terme paysage est apparu en 1549. À l’origine, il désignait la portion de païs représenté en peinture. Puis, il est devenu un milieu existentiel, lien de sens entre les sociétés humaines, le cosmos, les éléments naturels, les plantes et les animaux : « Les milieux paysagers travaillent le sens, l’interprétation, par les sens sensoriels bien au-delà du seul registre visuel, ils sont foncièrement synesthésiques car leur design questionne les manières possibles d’en faire des milieux de vie existentielle bien concrète et pas seulement des lieux de vue. »A Le paysage n’est alors pas que visuel, il est témoin de lieux de vie, d’histoire et de sensations. Le paysan, c’est alors celui qui modèle le paysage. Apparu au Moyen-Âge en 1140 sous la forme « païsant », le paysan est celui qui habite la campagne, et cultive la terre du « païs » (fig.30). Aujourd’hui délaissé pour le terme « agriculteur », le paysan possède des connotations négatives. Cela s’explique par le lien fort qu’il entretient entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle. Par rapport au terme agriculteur, le paysan évoque pourtant un fort attachement au lieu, attentif au passé et à ses actions pour le futur. A- Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs.

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LE MILIEU RURAL, UN MILIEU DIVERSIFIÉ


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(fig.30) Borden - Henry Jeffers (Inventor of Rotolactor, President of WalkerGordon) - Testing soil © DR

C’est en réalité un terme qui se devrait être valorisant, faisant référence à un travailleur de la terre en symbiose avec le sol et son milieu. Or la plupart des paysans même s’ils sont fiers de se designer paysans savent combien ce terme est dévalorisé et dévalorisant. Le philosophe Augustin Berque a consacré de nombreux travaux à la mésologie, étude des milieux. Différent de l’environnement, le milieu met en évidence un rapport entre le vivant et son environnement ou entre l’humain et son environnement : « Ce paysage-là [milieu paysager] fait pays, il travaille et payse le lien entre la Terre et ce que nous sommes : humains en société, en société bien sûr entre nous autres humains, mais aussi avec les autres vivants. »B On peut donc dire qu’il y a une forte relation entre Nature et Culture au sein du milieu paysager. Il s’agit en réalité d’un environnement qui s’est approprié une certaine Culture. Ainsi, B- Citation tirée dans  : Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs.


Le milieu paysager est semblable à un biotope : C’est un « milieu (...) abritant une communauté d’êtres vivants qui constitue avec la biocénose un écosystème ».D Ainsi, les différents milieux paysagers offrent une diversification infinie. De plus, le milieu rural est luimême déjà très diversifié. C’est lui qui fait société. En effet, le milieu rural est sujet à une forte mixité sociale. Cela offre donc des lieux diversifiés, et des rencontres singulières. À l’inverse, le milieu urbain est composé de micro communautés. Par définition, une communauté désigne un groupe social composé d’individus qui partagent les mêmes modes de vie, Culture, intérêts. Or, selon Mary Douglas, la société au sens large a une structure composée d’un cœur (urbain) et de régions marginales (rurales) : « Dans ses contours, elle contient le pouvoir de récompenser le conformisme et de repousser l’agression. Dans ses marges et dans C- Entretien avec Nicole Pignier, In : Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs. D- Définition de biotope selon le Larousse

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cette dynamique Culture-environnement rend le milieu paysager en perpétuelle évolution. Eric Gayout définit le milieu paysager comme un « être semblable à un être vivant : il constitue une entitié unique et singulière. Issue du façonnage de la nature, d’une activité agricole ou de l’expression d’une réflexion d’un jardinier, d’un groupe d’individus, un milieu paysager se construit, évolue plus ou moins rapidement voire se transforme dans une dynamique, forcément. Les milieux se succèdent ainsi de territoires en territoires mais aussi au sein d’un même territoire. »C En d’autres termes, dans le milieu paysager, l’être est lié au lieu. Cette notion de milieu paysager questionne alors notre relation à la nature. Si nous faisons partie intégrante du milieu paysager, et qu’il peut nous influencer autant que nous l’impactons, il paraît évident de le soigner.


ses régions non structurées existe de l’énergie. Toutes les expériences que font les hommes de structures, de marges ou de frontières sont un réservoir de symboles de la société. »E Un environnement moins structuré, normé, engage une énergie qui se trouverait limitée dans un contexte plus cloisonné. Aussi, l’énergie dûe à cette absence de normalisation permettrait-elle un ancrage dans la réalité du milieu ? Autrement dit, l’anormalité et l’anti-standardisation introduisent-ils une meilleure implantation dans un milieu spécifique ?

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DE NOUVELLES TECHNIQUES AGRICOLES : CULTIVER LA DIVERSITÉ Malgré les problèmes soulevés précédemment, de nombreux chercheurs et agriculteurs tentent de réintégrer le vivant au cœur de leur travail. Des techniques alternatives à l’agriculture conventionnelle tentent de se frayer un chemin. L’Agroécologie ou agriculture paysanne est une agriculture ancrée dans un milieu donné. Inventée par Masanobu Fakuoka, microbiologiste et agriculteur japonais, elle permet d’épargner le sol du labour et évite d’avoir recours aux machines qui compactent le sol. D’après le site officiel du ministère de l’agriculture, « l’agroécologie est une façon de concevoir des systèmes de production qui s’appuient sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes. Elle les amplifie tout en visant à diminuer les pressions sur l’environnement (exemple : réduire les émissions de gaz à effet de serre, limiter le recours aux produits phytosanitaires) et à préserver les ressources naturelles. Il s’agit d’utiliser au maximum la nature comme facteur de production en maintenant ses capacités de renouvellement. » En d’autres termes, c’est une agriculture qui cultive d’abord la diversité. E- Douglas, M. (1967) Frontières extérieures. In : De la souillure : Essai sur les notions de pollution et de tabou. Paris : Éditions La Découverte.


Ces nouvelles pratiques agricoles remettent en cause l’unicité de point de vue et la standardisation des sensibilités. Dans la même optique, le design permaculturel vise à désapprendre, et sortir des utopies industrielles, c’est à dire intervenir le moins possible de façon chimique et mécanique. Gilles Clément nomme les espaces délaissés, abandonnés par l’homme, les espaces de transition, le Tiers Paysage. Le paysagiste considère que le Tiers Paysage fait parti du Jardin Planétaire sous forme de lieux dévalorisés : « ces marges assemblent une diversité biologique »F. Selon lui, ces espaces délaissés sont un véritable « réservoir génétique ». Ainsi, intervenir le moins possible notamment dans ces espaces est favorable à la biodiversité du sol. D’après Jean-Claude Génot, il s’agirait pour les agripaysans d’observer la nature, d’obéir aux règles des écosystèmes et même d’imiter la nature, car elle ne peut fonctionner que mieux par elle-même, et « c’est de cette innovation qui vient de la base [les agriculteurs et non pas les agronomes] que va sortir l’agriculture

F- Clément G., Monel Y. (2017). Le précieux Tiers Paysage [youtube].

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En effet, les pratiquants de l’agroécologie soutiennent que le paysan se trouve au cœur du système alimentaire, et que le changement de pratique doit provenir de ses expérimentations et échanges. C’est un type d’agriculture qui nécéssite d’avoir une relation spécifique à la nature : il faut accepter l’inconnu et la diversité, car chaque parcelle est différente et demande un travail différent. Tenter de rendre la nature uniforme va à l’encontre des principes agroécologiques. Il s’agit alors d’expérimenter pour apprendre, d’étudier pleinement le sol et les organismes vivants in situ, et apprendre entre pairs.


de demain »G. Le rôle du designer étant de rendre accessible l’information pour toute sorte de cible, comment le design peut-il alors mettre en avant ces techniques favorables à la biodiversité du sol dans un milieu où la culture graphique est limitée ?

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LA CRÉATION EN DESIGN DEPUIS LE SUPPORT VIVANT La diversification est nécessaire à la fois en agriculture et en design : chaque terrain est différent. Comme cela a été démontré dans les parties précédentes, le sol et le support graphique sont victimes d’une uniformisation et d’une standardisation. Pour le support vivant, cela va à l’encontre de son fonctionnement véritable et de ses caractéristiques, aussi diverses que complexes. C’est un élément constitué en majorité d’organismes vivants, qui entretiennent un cycle. Pour penser un design graphique en adéquation avec le support vivant, il serait intéressant de se questionner sur la durabilité des signes graphiques. C’est à dire la longueur d’usage, la temporalité du signe en opposition aux déchets sémiotiques qui envahissent aujourd’hui le champs visuel. Le sol fait écho au design graphique également par sa tendance à la standardisation. C’est pourquoi, l’intérêt porté à un domaine complètement hors du design, qui d’ailleurs pose aujourd’hui des questions préoccupantes, permet de soulever une problématique qui surgit en design grâce à cette attention toute particulière que nous portons au statut du sol. En effet, selon Ruedi Baur, il est intéressant voire nécessaire pour le designer graphique de s’ouvrir à d’autres domaines que le sien, ou le design en général. La notion d’In Situ est pour lui essentielle : il défend une « approche G- Bourguignon, C. (2002) « Le sol, la terre et les champs ». Paris : Éditions Sang de la Terre.


contextuelle qui essaye de cultiver la diversité en venant là où elle existe réellement, c’est-à-dire in situ ». En d’autres termes, Ruedi Baur soutient que le graphiste doit « quitter l’espace hermétique du laboratoire »H. De là, comment puiser dans la réalité du milieu pour créer des messages de manière juste ? Est-il possible de se servir du support vivant comme support de message ?

H- Baur, R. (2013) « 101 mots du design graphique : à l’usage de tous ». Archibooks.

(fig.31) Paper of River Muds, Richard Long, 1990 © Richard Long

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C’est ce que Richard Long a voulu expérimenter dans sa série de livre Papers of River Muds (fig.31). Ce projet, qui date de 1990, est une édition limitée constituée de différents livres : Nile, Mississippi, Rhine, Chitravathri, Avon, Umpqua, etc. Chacun d’entre eux mettent en avant un fleuve : le papier qui le compose est constitué des boues de chaque fleuve. Ainsi, les pages répertorient différentes nuances de brun. L’utilisation du matériau sédimentaire des rivières connecte directement le livre au milieu en question.


La diversité des différents fleuve est rendue visible et palpable ; ce travail appuie la particularité de chacun. Ainsi, Richard Long parvient à révéler l’unicité du lieu.

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Alors, comment, de la même manière, valoriser l’organicité du sol à travers le support graphique ? On envisage d’implanter la production directement au sein du paysage, afin d’être complètement liée au support vivant. Le monde n’est pas une marchandise (fig.32) est installation réalisée en réaction à la polémique du chantier du Mc Donald de Millau en 1999. Elle a été montée en juin 2000, à l’occasion du procès des 9 militants poursuivis pour le démontage du chantier. Les auteurs de cette installation, voulant réagir sur le lieu pour montrer leur attachement à celui-ci, ont manifesté leur mécontentement via une intervention dans le paysage. Le message est ici appuyé par le paysage, c’est presque lui-même qui fait message. Ce qui est marquant dans ce message, c’est qu’il parle à la fois au monde agricole et à ceux qui n’en font pas partie puisqu’il est en dialogue direct avec son environnement.

Dès lors, notre objectif est de trouver comment, à la fois s’interroger sur le support vivant et penser un langage graphiphique pour s’adresser à un milieu spécifique tel que le milieu agricole ?


(fig.32) Le Monde n’est pas une marchandise, auteurs inconnus, 2000 © DR

B. SUPPORT GRAPHIQUE VIVANT ET ÉVOLUTIF EN INTERACTION

Le milieu agricole, comme nous l’avons vu, possède une Culture propre marginale à la Culture urbaine. Comme remarqué lors des workshops réalisés dans le cadre du DSAA, le milieu agricole est peu sensibilisé au design, il ne possède pas de culture graphique, ou au mieux limitée. Cela s’explique également du fait que le design graphique se positionne d’une manière particulière en France. D’après Malte Martin, le passé industriel des pays nordiques avec les mouvements tels que le Bauhaus, De Stijl, etc. dans les années 1920, différencie fortement la façon d’aborder le design graphique par rapport à la France. Au contraire, le design graphique français est héritié de la pratique picturale et non d’un rapport à l’industrie. En effet, les premiers graphistes étaient des affichistes issus d’une pratique très pictural tel que Henri de Toulouse-Lautrec (fig.33) ou Jules Chéret. On retrouve dans l’approche de Grapus, un héritage de ces affichistes, très illustratif et pictural. D’un côté, en France, la sensation de l’image prédomine, alors que dans les pays nordiques, c’est la structure, notamment la typographie qui prime. Selon Malte

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... AVEC LE MILIEU AGRICOLE


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(fig.33) La Goulue, Henri de Toulouse Lautrec, 1891


Comme l’énonce Victor Papanek dans son ouvrage Design pour un monde réel  : « Le design doit devenir un outil novateur, hautement créateur et pluri-disciplinaire, adapté aux vrais besoins des hommes. Il doit s’orienter davantage vers la recherche, et nous devons cesser

I- Malte, M. (2007). Malte Martin 2/3 | etapes.com [youtube]. Paris

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Martin, c’est une opposition de l’industrie et l’artisanat : le graphiste doit rester un artisan, et l’accident est nécessaire. Cependant, cette particularité du graphisme français nuit à son développement, à sa fonctionnalité. En effet, moins appliqué à la demande fonctionnaliste industrielle, le graphisme en France tend à l’automarginalisation. Il est perçu comme élitiste. Alors que dans les pays nordiques, le design graphique s’attache à « la bonne forme pour le plus grand nombre, et l’intégration du graphisme à l’échelle industrielle »I. Ainsi, la culture graphique reste difficilement accessible en France, et plus encore en milieu rural. En effet, ce domaine est associé au milieu urbain. Pourtant, d’après Malte Martin, le caractère rural de la France a joué un fort rôle dans le développement du design graphique, car il a « empêché » cette teinte industrielle présente dans les pays nordiques. Le graphisme français constitue alors pour lui une forme d’anti-design, qui se veut difficilement accessible. Le milieu rural et notamment agricole, est donc un milieu en marge sujet à de nombreux clichés, où les gens se sentent agressés. Le design graphique n’est pas un domaine qui s’intéresse normalement au domaine agricole, étant donné que nous avons une idée artistique du design, dûe à son apparition en France comme exposé ci-dessus, et destiné au milieu urbain plus qu’au milieu rural. Ainsi, est-il possible de penser un design graphique en adéquation avec le monde rural ?


de profaner la Terre avec des objets et des structures mal conçus. »J Ainsi, il y a nécessité de créer des supports adaptés à ce milieu oublié du design graphique. Comment critiquer un ensemble de standards graphiques à partir d’une recherche en design déclenchée par l’étude d’un domaine extérieur au design graphique ? Le designer graphique peut-il penser un langage graphique nouveau qui cible le milieu agricole, d’après le milieu agricole ?

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LE GRAPHISME ANCRÉ DANS LE MILIEU Comme nous le rappelle Annick Lantenois dans son livre Le vertige du funambule, il est nécessaire pour le designer graphique d’accepter de sortir de son statut et de ses certitudes et ainsi s’aventurer dans l’inconnu. La recherche en design graphique nécessite un oubli des frontières, et doit s’intéresser à la pluridisciplinarité. Une recherche en design graphique doit également écarter la standardisation. «... le design graphique — en tant que pratique sociale — a la responsabilité de porter sa réflexion sur les modèles présents et futurs afin d’affirmer une production en adéquation avec les évolutions sociales, techniques, politiques et écologiques.»K Ainsi, le designer graphique doit s’intéresser aux problèmes sociaux, techniques, politiques et écologiques et de là se questionner sur des réponses qui conviennent. Il s’agit ici de se servir du monde agricole pour régénérer la réflexion en design graphique.

J- Papanek, V. (1971) « Design pour un monde réel ». Mercure de France. p.24 K- Ozeray, E. (2014). Pour un design graphique libre. Mémoire de 4e année. Paris : ENSAD


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Selon Stephen Hugh-Jones et Hildegard Diemberger, le livre contribue à « assurer le médiateur de l’agir social »L . Ainsi, le rôle du graphisme constitue essentiellement un travail de traduction. Le designer graphique doit donc donner accès à l’information, avec des outils, média adaptés selon les milieux auxquels il s’adresse : « [les prédécesseurs] ont vu dans le design graphique un outil pouvant participer à déchiffrer le monde du fait que ses praticiens sont aussi des techniciens qui détiennent des instruments pouvant participer à la libération du savoir. »M En développant des outils adaptée à une cible, le designer graphique peut alors s’adresser à celle-ci de manière pertinente. Comment ainsi valoriser le travail de la terre agricole ? Et comment créer des signes qui font écho à la Culture paysanne ? C’est à dire, comment, à travers une recherche en design graphique, dénoncer la négligence du support-sol ?

Il s’agirait alors, pour que le design graphique réponde aux besoins de manière juste, de puiser, dans le contexte agricole, des codes de la relation au support vivant pour dénoncer une négligence du support à travers une critique du standard, à la fois graphique et agraire. C’est à dire, considérer que le designer graphique intervient de manière existentielle dans le milieu où les sociétés évoluent avec le territoire. C’est finalement faire appel aux enjeux sociétaux du design, car il y a actuellement rupture entre la création en design et les spécificités culturelles.

L- L’objet Livre, In : Terrain (n°59) Éditions FMSH, 2012 M- Ibid.


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C’est ce que Victor Papanek nomme la « survie par le design », le design intégré. En d’autres termes : considérer son milieu avec le vivant, en l’incluant en tant que réel élément de notre Culture, c’est à dire penser le design selon les contraintes et caractéristiques du milieu afin d’adopter une attitude responsable et juste. Ainsi, comment est-il possible d’intervenir en design dans un milieu où la culture graphique est limitée ? Et comment toucher les individus d’un même milieu alors qu’il n’existe pas de codes graphiques ? Pour valoriser la pratique agroécologique, il est donc nécessaire d’étudier la Culture agricole afin de créer un outil graphique, une identité qui provient de celle-ci. Ainsi, les outils mis en place permettront d’une part de valoriser une certaine pratique du sol auprès des agripaysans concernés, et d’autre part de permettre à ces derniers de communiquer sur leur pratique auprès des agriculteurs réticents aux pratiques agricoles non conventionnelles.


Le sol, écosystème indispensable dont nous dépendons, n’est aujourd’hui plus considéré comme tel. Notre relation à la matérialité, en particulier vivante, est responsable de cette négligence du sol. L’Homme se positionne hiérarchiquement supérieur à la nature, il cherche à la dominer. Alors, il ignore les besoins des écosystèmes et applique un modèle global. Cependant, cette volonté d’uniformisation nuit à l’expression de la vie, et est également justifiée par la crainte du sale et de l’invisible. Ainsi, l’Homme instaure des normes, qui agissent comme un frein à la créativité : les agriculteurs n’ont plus de liberté d’action sur leurs terres. De plus, la transition du paysan à l’exploitant agricole a engagé une perception différente du sol, et une perte de symbolique. On remarque désormais une distanciation marquée de l’agriculteur par rapport à son sol, qui s’explique notamment par l’arrivée du machinisme agricole et des systèmes d’analyses high tech. Ainsi, l’absence de relation directe entre l’agriculteur et son sol diminue les expérimentations dans le milieu du sol. En plus de fournir notre nourriture et réguler l’atmosphère et l’eau ; le sol, et notre façon de le gérer, impacte radicalement le paysage. Si l’on considère, comme Victor Papanek, que nous sommes tous designers, l’agriculteur fabrique autant de signes que le designer graphique. Ce paysage là fait message, agit de manière omniprésente et inconsciente sur la gestion de la nature. Plus encore, le travail du sol agricole et le paysage parviennent à influencer de manière inconsciente la façon de considérer tout

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CONCLUSION


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type de support et notre façon de communiquer, à travers une vision standardisée et uniforme du support. Ainsi, la distanciation vis-à-vis du support se fait également ressentir dans le domaine du design graphique. On constate, depuis le développement des technologies numériques, une dématérialisation des suppports de communication. Cette transmission des messages de manière non tactile provoque une perte des expériences sensorielles visà-vis du support. Cette convergence établie entre le délaissement du sol vivant et la virtualisation des messages échangés dessine les contours d’imaginaires de moins en moins tactiles et concrets. Ainsi, la culture et la Culture agricole participent à la construction des imaginaires par la manière de considérer le sol. Le but de cette recherche est donc d’interroger quels sont les moyens, en tant que designer graphique, de déclencher une vision du support vivant différente auprès du milieu agricole. Ainsi, pour valoriser la vie du sol auprès des agriculteurs, il s’agit de s’intéresser à la Culture agricole, qui comme nous l’avons vu, est spécifique car elle se situe dans un milieu en marge : le milieu rural. Ce milieu n’ayant pas accès à la culture graphique, ou un accès limité, est donc un milieu oublié du design graphique. Ainsi, le rôle du designer graphique étant de traduire des messages à travers des supports et média en accord avec la cible, la recherche en design graphique vise ici à questionner la communication au sein d’un milieu où la culture graphique est réduite et à développer des signes et des messages puisés dans cette Culture spécifique.


Agriculteur : Travailleur de la terre qui fait appel à des techniques modernes. D’après les différents entretiens effectués par Ingrid Ligneres (Ligneres, I. (2015). Les valeurs de la culture paysanne dans le monde agricole contemporain : une enquête sociologique en Carcassonnais et en Roussillon. Sociologie. Université de Perpignan, 625p.), l’agriculteur est moins attaché à sa terre, à son païs. C’est en cela qu’on le distingue du paysan. Biomasse : D’après Claude Bourguignon, il s’agit de la masse totale des organismes vivants présents à un moment donné. Elle s’exprime en poids par hectare. Biotope : D’après Claude Bourguignon , il s’agit du milieu délimité dans l’espace, support des espèces vivantes. Culture - culture : La culture fait référence au traitement de sol de la production agricole. Culture renvoie à l’ensemble des connaissances, traditions, intérêts communs à un groupe d’individus. Déprédateur - nuisible : Insecte qui réalise des dégâts sur les cultures. Érosion : Altération de la croûte terrestre par l’action de l’Homme ou les conditions météorologiques. (D’après le Larousse)

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* Glossaire réalisé à partir des ouvrages cités et/ou de mon interprétation 

GLOSSAIRE*


Esthèsis - Esthésie : Nicole Pignier définit l’esthèsis comme une sensibilité individuelle qui s’exprime dans nos gestes. L’ensemble des esthèsis façonnent ainsi les sensibilités collectives, ou esthésies. (D’après Le design et le vivant) Exploitant agricole : Qui exploite son terrain à des fins productives, sans vraiment prendre en compte le vivant.

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Humus : D’après Claude Bourguignon , il s’agit de la couche superficielle organique du sol issue de la transformation de la litière. Jardin en Mouvement : Concept de Gilles Clément selon lequel les espèces se développent et se déplacent librement, où le jardinier à pour rôle de maintenir la richesse, en observant les déplacements des espèces sur le terrain. C’est un concept inspiré de la friche. (D’après le site internet de Gilles Clément) Médium : Tout support, toute technique visant à transmettre un message. (D’après le Larousse) Milieu - mésologie : Concept de milieu d’Augustin Berque : il met en évidence un rapport entre le vivant et son environnement ou entre l’humain et son environnement. D’après le CNRTL : « Espace naturel ou aménagé qui entoure un groupe humain et dont les contraintes climatiques, biologiques, politiques, etc. retentissent sur le comportement et l’état de ce groupe. » Paysage - milieu paysager : Le milieu paysager se distingue du paysage. Le milieu paysager se différencie du paysage par sa relation au milieu social. Selon Nicole Pignier, le milieu paysager est une « intéraction des champs de présence multiples ».


Paysan : Apparu au Moyen-Âge en 1140 sous la forme « païsant », le paysan est celui qui habite la campagne, et cultive la terre du « païs ». Le paysan, c’est alors celui qui modèle le paysage, qui le payse. (D’après Le Design et le Vivant, N. Pignier) Produit phytosanitaire : Désigne tout produit chimique utilisé pour soigner les espèces végétales. Ils permettent également de contrôler les organismes végétaux, champignons, moisissures, insectes.

Sol : D’après la définition du CNRTL : « Terrain considéré par rapport à sa nature, à ses constituants, à ses qualités productives. » Nous remarquons qu’il n’est pas question d’organicité, d’organismes vivants, d’interactions. Selon Claude Bourguignon, le sol est « le fruit d’une synergie entre les argiles provenant de la roche mère et les humus provenant des débrits organiques  », un « milieu naturel autonome et complexe », un « biotope extraordinaire pour de nombreux organismes ». Il contient, d’après lui, un milliard de micro-organismes par gramme, qui sont à la base de tout « processus biologique ». Support : Substrat matériel, moyen matériel par lequel on diffuse un message. Tout élément matériel. Cela désigne aussi l’ensemble des éléments que le graphiste produit pour répondre à la demande d’un client. Par exemple : dépliant deux plis roulés en A5, carte de visite,... (D’après le Larousse)

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Société - Communauté : La société renvoie à un groupe d’individus organisé, mais présentant une grande une mixité sociale au sein du groupe ; alors que la communauté fait référence à un groupe d’individus qui partagent les mêmes intérets, mêmes caractéristiques de vie. (D’après le Larousse)


Support vivant : - En Agriculture : Le support vivant renvoie au sol. Cette expression appuie que c’est un élément vivant. - En Design graphique : Le support vivant renvoie à un support graphique qui n’est pas destiné à être éternel, qui évolue.

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Tiers Paysage : Concept de Gilles Clément qui désigne les espaces abandonnés, délaissés par l’Homme, qu’il considère comme « réservoirs génétiques de la planète ». (D’après le site internet de Gilles Clément)


BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES : Nahon, D. (2008). « L’épuisement de la terre : l’enjeu du XXIe siècle ». Paris : Odile Jacob. ISBN : 978-2-7381-2042-7

Descola, P. (2014) « La composition des mondes : Entretiens avec Pierre Charbonnier ». Flammarion. ISBN : 978-2-0813-9594-7 Vigarello, G. (1985) « Le propre et le sale : L’hygiène du corps depuis le Moyen-Âge ». Paris : Éditions du Seuil. ISBN : 2-02-008634-4 Bouché, M. B. (2014) « Des vers de terre et des hommes : Découvrir nos écosystèmes fonctionnant à l’énergie solaire ». Actes Sud. ISBN : 978-2-330-02889-3 Douglas, M. (1967) « De la souillure : Essai sur les notions de pollution et de tabou ». Paris : Éditions La Découverte. ISBN : 978-2-7071-4811-7 Dagognet, F. (1997) « Des détritus, des déchets, de l’abject : une philosophie écologique ». Le Plessis-Robinson : Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance. ISBN : 2-84324-020-4

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Dautheville, A-F. (2009) « L’intelligence du jardinier ». Paris : Arthaud. ISBN :978-2-7003-0167-0


Bourguignon, C. (2002) « Le sol, la terre et les champs ». Paris : Éditions Sang de la Terre. ISBN : 2-86985-149-9 Génot, J-C. (2010) « La nature malade de la gestion : La gestion de la biodiversité ou la domination de la nature ». Paris : Éditions Sang de la Terre. ISBN : 978-2-86985-192-4 Mc Luhan, M. (1968) « Pour comprendre les média ». Éditions HMH, Ltée, pour l’édition française. ISBN : 2-02-004594-X Baur, R. (2013) « 101 mots du design graphique : à l’usage de tous ». Archibooks. ISBN : 978-2-35733-132-7

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Papanek, V. (1971) « Design pour un monde réel ». Mercure de France. ISBN : 2715210124 Pignier, N. (2017) «  Le Design et le Vivant : Cultures, agricultures et milieux paysagers ». Connaissances & Savoirs. ISBN : 9782342151749

THÈSES ET MÉMOIRES : Ligneres, I. (2015). Les valeurs de la culture paysanne dans le monde agricole contemporain : une enquête sociologique en Carcassonnais et en Roussillon. Sociologie. Université de Perpignan, 625 Ozeray, E. (2014). Pour un design graphique libre. Mémoire de 4e année. Paris : ENSAD, 118


Fourche, R. (2004). Contribution à l’histoire de la protection phytosanitaire dans l’agriculture française (1880-1970). Thèse de doctorat : Histoire. Lyon : Université Lumière Lyon 2, 498

ARTICLES  Salsilli, M. (2017). Vers une réconciliation avec la terre. In : Nexus. (n°113), 16-29

Estevez B., Domon G. (1999) Les enjeux sociaux de l’agriculture durable : Un débat de société nécessaire ? Une perspective nordaméricaine. In : Courrier de l’environnement de l’INRA (n°36)

REVUES : Terre, terroir, territoire. In : S!lence (n°334), 2006. L’objet Livre, In : Terrain (n°59) Editions FMSH, 2012 ISBN : 978-2-7351-1507-5

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Spedding C.R.W., Cocks R.J. (1978) Les types d’agriculture économisant l’énergie ; une critique de l’orientation mécanique et chimique de l’agriculture. In: Économie rurale. N°128. Écologie et société - 3e partie. pp. 32-39


ARTICLES EN LIGNE  Tate.org (21.12.2017) <http://www.tate.org.uk/art/artworks/longnile-papers-of-river-muds-ar00599> (2017). Ils pratiquent l’agriculture de conservation des sols. Ouest Républicain [en ligne], (06.08.2017) < https://www.ouest-france.fr/ pays-de-la-loire/chavagnes-en-paillers-85250/ils-pratiquent-lagriculture-de-conservation-des-sols-5123113> Clément, G. (15.12.2017) <http://www.gillesclement.com>

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<http://www.tate.org.uk/art/artworks/long-nile-papers-of-rivermuds-ar00599> (consulté le 21.12.2017)

FILMS  Demain, documentaire (2015), Cyril Dion et Mélanie Laurent, 120 min Le monde selon Monsanto (2008), Marie-Monique Robin, 108 min

VIDÉOS  Malte, M. (2007). Malte Martin 2/3 | etapes.com [youtube]. Paris <https://www.youtube.com/watch?v=xLo1tEEAUwo>


Clément G., Monel Y. (2017). Le précieux Tiers Paysage [youtube]. <https://www.youtube.com/watch?v=1w4_mq2fzvI>

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Choquet, P. (2016). Sol et agriculture de demain [conférence youtube] Siège Michelin à Clermont-Ferrand. <https://www.youtube.com/watch?v=2X90J_ukb1A&t=1050s>


REMERCIEMENTS

Je tiens avant tout à remercier mes directrices de mémoire Élisabeth Charvet et Laurence Pache, ainsi que l’équipe pédagogique du DSAA pour leur investissement et leur aide. Merci également à Mahaut Clément pour ses conseils.

Enfin, je remercie mes proches, ma famille pour m’avoir soutenue et motivée, sans oublier mes camarades toujours présentes pour me conseiller et me soutenir dans cette année intense.

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Je remercie Sylvain Renut, Patrick Laot, Sophie Douillon, Anne Audoinaud, Jacky Audoinaud, Laurent Rougier et Alex Andres Velasco Corrales pour le temps qu’ils m’ont accordé afin de répondre à mes questions.


RÉSUMÉ

Le développement de l’agriculture conventionnelle suite à la Révolution Industrielle a créé un détachement vis à vis de la nature, du sol agricole. La sécurité alimentaire est aujourd’hui menacée par la dégradation de plus en plus importante des sols. Comment la négligence du sol agricole s’explique-t-elle ? Pourquoi rejetons nous le caractère vivant du sol ? Support vivant constitué de nuisibles, mauvaises herbes, déchets organiques en décomposition, il est aujourd’hui négligé. C’est pourtant un élément fondamental des régulations atmosphériques, hydrauliques, et de l’accès à la nourriture. Le sol étant aujourd’hui un support menacé, il est cohérent pour le designer de s’intéresser à cette problématique environnementale. Son rôle est avant tout de s’interroger sur l’amélioration de la vie de la collectivité, après avoir réalisé un travail critique né d’une insatisfaction sur le monde qui l’entoureA. Selon Stéphane Vial, A- Vial S., Gauthier P., Proulx S., (2015) Épilogue : Manifeste pour le renouveau social et critique du design

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« Enracinés, hérités, les formats ont la commodité d‘une injonction familière. Ils nous facilitent la vie, nous guident et orientent nos pratiques. En nous fournissant un langage commun, ils permettent la circulation des idées, des objets, des savoirs, des marchandises... et tissent les liens de nos sociétés. Pivots, messagers, dépositaires, ils fixent les règles du jeu d’un vivre ensemble (...) » Portrait, Paysage, Un monde de formats


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une pratique juste en design doit être critique et social. Ainsi, comment le designer graphique peut-il participer à une sensibilisation au sol en tant que support vivant pour améliorer les conditions de production agricoles ? Le rôle du designer graphique étant de construire et propager des imaginaires à travers les signes qu’il met en circulation, est-il possible de briser les imaginaires ancrés depuis l’après-guerre autour des micro-organismes ? Comment la relation au sol, support vivant, influence notre façon d’appréhender les supports en design graphique ? Ce mémoire s’intéresse alors aux relations entre le support vivant et le support graphique. Quel est l’intéret pour le designer d’étudier un domaine externe au design ? Comment le support vivant influence le support en design graphique ? Quelle est la place du support ? De quelle manière le designer peut-il s’adresser à un milieu en marge dépourvu de culture graphique ? Il s’agit alors, de questionner les relations entre le support vivant et le support graphique ; et de valider l’intéret pour le designer graphique d’une étude d’un domaine extérieur au design afin de faire émerger des questionnements actuels en design graphique et d’ouvrir des plans exploratoires nouveaux. Avec une présence sur 53 % de la surface du pays, les parcelles agricoles font parti du paysage de manière omniprésente, l’uniformisent et agissent comme modèle visuel de la gestion des jardins. Plus encore, elles acclimatent une vision ordonnée de la nature et ceci s’étend dans d’autres domaines que la culture agricole. L’agriculture ne constituerait-elle pas un véritable support des perceptions sociales ? Le paysage étant le révélateur initial de l’uniformisation des sols, comment la relation au sol agricole agit-elle comme un modèle des imaginaires collectifs ? Quel comportement notre relation au support vivant induit-elle alors vis à vis de la circulation des messages ?


Nous avons entrepris les efforts nécessaires pour contacter les ayants droits des images reproduites. Si malgré notre vigilance, des omissions se vérifient, merci de nous contacter. Nous ne manquerons pas d’ajouter les mentions nécessaires pour les prochaines éditions de l’ouvrage.

Conception graphique : Lucie Colin Typographies : Klinic Slab, Bell Centennial Std Papier : Amber Graphic 90g (labellisé PEFC), Clairefontaine vert fluo 80g Imprimeur : Agi Graphic, La Souterraine

Mémoire imprimé en 12 exemplaires dans le cadre du DSAA Design écoresponsable, mention design graphique. Édité en 2018 par le Lycée des métiers de Design et des Arts Appliqués Raymond Loewy, La Souterraine.


Quand lâ&#x20AC;&#x2122;agriculture vient Ă questionner nos relations avec le support graphique.

- Le sol, support vivant: un design graphique pour une (agri)culture oubliée  

Mémoire de recherche en design graphique questionnant les relations entre le support vivant (sol) et le support graphique dans le cadre du D...

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