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revaloriser l’humain, ses capacités et son rôle dans la société


Lucie Bonne Mémoire de recherche professionel réalisé dans le cadre du Diplôme Supérieur d’Arts Appliqués Design responsable et Éco-conception, au lycée Raymond Lœwy, La Souterraine, 2014.


« Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants ; c’est l’indifférence des bons. » Martin Luther King.


SOMMAIRE

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sommaire avant-propos introduction

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la réappropriation

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Un mode d’émancipation pour une société en crise Se réapproprier l’environnement Un vecteur d’épanouissement

les acteurs de la réappropriation

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L’individu, pierre angulaire Le hackeur, modèle “éthique” Le designer, médiateur et guide

les leviers de la réappropriation

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Communiquer Donner des outils, guider

conclusion bibliographie 7

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Avant-propos

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Durant ma première année d’études en arts appliqués, et comme la plupart de mes camarades, j’ai appris à me forger une personnalité, un univers qui guiderait mes propos tout au long de ma carrière de designer. Un des premiers exercices que nous donna notre professeur de sciences humaines fut de générer une banque d’images qui nous ressemblent, nous animent, afin de définir cet univers qui nous est propre. L’enseignante examina notre travail, et s’arrêta devant le mien : « tu as quelque chose avec l’Homme toi, tu n’as pas une seule image sans présence humaine ». Elle continua sont analyse et en conclua que j’aspirais à un travail philanthropique, et que très probablement j’aimais beaucoup Ken Loach. Cette très courte analyse de mon travail me marqua profondément et remit en question toutes les valeurs auxquelles je me rattachais. Moi, fervente critique de l’humain et de l’effet néfaste qu’il a sur tout ce qu’il a le malheur de toucher, philanthrope ? J’avais effectué l’exercice instinctivement, et effectivement, chacune de mes images était marquée par la trace de l’homme. Je me rendis alors compte que dans ma hâte de haïr le genre humain, je témoignais en réalité d’une volonté de le sortir de cette image négative et le revaloriser. Cet étrange paradoxe m’a suivie tout au long de mon parcours, dans mes projets et mon propos, et s’est exprimé notamment à travers ma fascination pour les arts manuels, les activités minutieuses révélant l’ingéniosité et la patience humaine. Aussi sûrement qu’il peut détruire, l’homme sait créer, et ce simple constat anime et guide l’univers que je me suis construit. J’ai fini par assumer pleinement ma pensée sociale, et j’aspire aujourd’hui à utiliser les outils du design et les mettre au service d’une revalorisation des capacités humaines, à travers diverses démarches comme le participatif, la transparence et la médiation. J’ai compris ce qui forge un designer responsable, c’est son empathie et sa capacité à assumer son humanité, dans toute sa complexité, cela dans le but de se mettre au service d’une cause et d’un engagement qui va au-delà des rôles que la société nous a attribués.

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Image du film “It’s a free world” de Ken Loach, réalisé en 2007.

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Introduction

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En 1936, Charlie Chaplin émet une critique des dérives du travail à la chaîne tayloriste, au travers de son œuvre « les temps modernes ». Il dénonce l’aliénation causée par un travail mécanique excluant toute activité intellectuelle, ancré dans une ère de la productivité et de l’efficacité à tout prix. Chaplin réussit à dresser avec humour un portrait acerbe d’une société du progrès, qui dépossède l’homme de la maîtrise qu’il peut avoir sur son environnement, comme l’est le cinéaste face à la machine dans son œuvre. Cette course au progrès a révolutionné l’industrie, mais a également aliéné la notion de bonheur véhiculé par la société. C’est bien de cela que parle essentiellement Chaplin, de la recherche du bonheur à laquelle est constamment soumise l’humanité, qui ne réside certainement pas dans la soumission à une industrie qui réduit les capacités humaines, qu’elles soient manuelles ou intellectuelles. Aujourd’hui, l’automatisation a partiellement succédé au travail à la chaine, mais les bases de la philosophie tayloriste ont été intégrées à toutes les membranes de la société. Et ce, sous la forme de modes de vie dénués de savoirs un tant soit peu complexes sur les différents objets, espaces ou images qui nous entourent. Les individus ont assimilé l’importance de la possession matérielle, avec un record du nombre de biens, quels qu’ils soient, par foyer, mais paradoxalement ils n’ont jamais eu aussi peu de réelle maîtrise sur ces biens. Des objets de plus en plus complexes aux rouages inaccessibles à l’utilisateur ou encore des images contrôlées et manufacturées pour inculquer des valeurs en accord avec la société de consommation : tel est l’environnement donné aux individus aujourd’hui, individus dont le « pouvoir de consommation » n’a pas forcément rendu réellement heureux, et qui ont été dépossédés de leur faculté de créer, comprendre ou interagir avec leur environnement. Comment alors, dans une société prônant l’individualisme et la recherche du plaisir, arriver à redonner aux individus un pouvoir et un bonheur qui dépasse la simple possession matérielle ?

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Une communauté d’individus passionnés par les « entrailles » de cet environnement a répondu partiellement à ce questionnement, donnant naissance à tout un mouvement : le hacking. Outre la curiosité informatique et la soif de savoir, le hacking prône une émancipation des individus par l’acte créatif, le « faire » sous la forme du détournement d’objets, d’images ou d’espaces. Cet acte permet selon les hackeurs de se réapproprier le sujet de l’action, que ce soit sur le plan matériel ou intellectuel. La réappropriation de l’environnement passerait donc par l’action et la maîtrise de celui-ci. Une chose dont les individus ont été privés avec l’arrivé de l’industrialisation massive et le la dépossession de leur création. Comment le design peut-il alors s’inspirer des codes du hacking pour permettre aux individus de se réapproprier leur environnement et de s’émanciper des contraintes sociales et économiques auxquelles ils sont soumis ? Nous verrons dans un premier temps en quoi la réappropriation est la clé de voute de cette émancipation, comme nous le montrent le hacking et les mouvements qui en découlent, ainsi que ses différentes applications. La réappropriation peut être un vecteur d’épanouissement et de bonheur, nous verrons pourquoi et comment. Nous analyserons ensuite les différents acteurs de cette réappropriation, avec l’individu au centre, entouré des médiateurs et des modèles que sont le designer et le hackeur. Enfin, nous tenterons de montrer comment activer des leviers et montrer les bénéfices d’une telle pratique, notamment à travers la médiation et la gestion de la liberté de l’individu.

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la rĂŠappropriation


Un mode d’émancipation pour une société en crise

Une société dépossédée Durant les manifestations contre la réforme des retraites de 2006, sur les revendications des tracts distribués, on pouvait lire « Réappropriation : Reprise sous le contrôle des salariés des biens produits par l’entreprise c’est-à-dire par euxmêmes. » La notion de réappropriation s’est répandue avec certains mouvements anti-industriels et très politisés, mais peut s’appliquer à un éventail très large de sujets. La réappropriation revendiquée par des ouvriers se sentant abusés par le système capitaliste est intrinsèquement liée à une opposition à la société de consommation. Leur principe étant de récupérer les biens et les « richesses » produits par eux-mêmes. Cela dans le but de retrouver une autonomie et un style vie qu’ils auront choisi. Certains principes de réappropriation tendent vers une forme de radicalisation, mais il est intéressant de voir les champs auxquels ils se sont répandus et les volontés sur lesquelles ils se basent. La réappropriation répond à une volonté de récupérer ce dont on a été dépossédés, de s’approprier de nouveau, ce qui sous-entend qu’il y a eu une fracture, un lien brisé, mais lequel ? Le développement de structures revalorisant l’alimentation locale et l’auto-production, à l’image des AMAP ou des jardins partagés, nous montre qu’un détachement avec le socle naturel de l’homme s’est fait sentir. Un retour à un processus de fabrication et de distribution maîtrisé et visible est de plus en plus recherché, amenant également un sentiment de communauté. D’autres sujets comme l’habitation sont aussi réappropriés par des communautés, qui valorisent le local et l’autosuffisance, afin de retrouver un lien avec l’environnement. Ce mouvement est clairement résumé par Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Joxe sur leur documentaire Volem rien foutre al païs :

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Une AMAP, une association pour le maintien d’une agriculture paysanne, est un partenariat de proximité entre des consommateurs et une exploitation agricole locale, qui va fournir de manière hebdomadaire un panier composée des produits de la ferme.


« Mis en demeure de choisir entre les miettes du salariat précaire et la maigre aumône que dispense encore le système, certains désertent la société de consommation pour se réapproprier leur vie. Ni exploitation, ni assistanat ! clament-ils pour la plupart. Ils ont choisi une autre voie, celle de l’autonomie, de l’activité choisie et des pratiques solidaires... » Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Joxe. 18


Inspiré de la Green Guerilla, à New York, le «Youth Tillers program» engage des adolescents et des enfants de Brooklyn dans des stages d’agriculture urbaine.

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C’est la société de consommation qui est visée, ou plutôt évitée par ces mouvements, on pourrait donc en déduire que c’est bien celle-ci qui les aura privés de l’usage de leur vie. Une société qui engendre des comportements, des cadences de vies et des poncifs dans un unique but : pousser à une consommation soutenant l’économie industrielle, tout en célébrant des valeurs de possession et d’image sociale qui serait la clef du bonheur. Ce nouvel ordre à également permit une évolution rapide des technologies, amenant de nombreux avantages et une simplicité de l’accès à des services pratique, mais tout en primant le quantitatif sur le qualitatif. En résulte une société globalisée du tout disponible, tout de suite, sans frontière ni limite, où le rapport spatio-temporel au processus de fabrication est effacé et ignoré des consommateurs, la notion d’origine est brouillée, tout devient générique et impersonnel. Les choix et les qualités de vies échappent aux premiers concernés, guidés par des standards et des valeurs génériques, qui valorisent l’individualisation du bien-être, mais pas l’individu en lui-même. On peut donc dire que le lien entre l’individu et son environnement a été brisé, il n’a plus d’emprise sur ses propres valeurs, son rapport à ses objets, dont il ne connait plus l’origine ou la consistance, son image, gérée et générée par les divers médias omniprésents, ou son espace, lui aussi soumis aux impératifs de la société. L’appropriapriation est le fait de prendre possession, de rendre propre, convenable à un usage ou une destination, d’adapter, accommoder, acclimater. Le problème ne relèverait donc pas seulement d’une dépossession, mais également d’une possession passive. L’individu s’est accoutumé à la vie qu’on lui a proposée, a fait siens des valeurs et des objets, aux sens larges, manufacturés par une entité extérieure à sa propre volonté. On pourrait donc dire qu’une autre fracture s’est créée, entre l’individu et sa propre identité, dont il ne maîtrise plus les tenants et les aboutissants. Cette identité à perdu sa spécificité et s’est effacée au profit d’un profil social générique et impersonnel, ce qui pourrait expliquée un attrait montant pour ce qui proche, local, spécifique et qui fait lien, ainsi que pour la limite, qui rend mesurable et appropriable un espace, un objet ou une image. La réappropriation est une notion qui résulte d’une perte des frontières et de l’entendement de notre environnement spatio-temporel, tactile et visuel. Elle à pour but non seulement de retrouver des valeurs ainsi que des comportements

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et des objets associés, mais également de rompre une passivité qui s’est installée. La réappropriation pourra alors permettre aux individus de s’émanciper, c’est-à-dire de s’affranchir du lien et de l’état de dépendance, voir même de la domination générée par la société de consommation. Ce dans le but de questionner le rapport à l’environnement, à l’individu, mais aussi au bonheur, dont on a perdu les subtilités.

Ouvrage de Laurence Baudelet, ethno-urbaniste, Frédérique Basset, journaliste et auteure et Alice Le Roy, conseillère à la mairie de Paris sur les questions d’environnement, qui fait un état des lieux des jardins partagés en France aujourd’hui.

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Définition du hacking Littéralement, to hack signifie « abattre à coup de hache, de manière non traditionnelle, mais efficace » ce qui amène déjà le terme vers la notion d’une action inhabituelle, mais dont l’aboutissement n’en est pas moins légitime. L’action est même valorisée (et valorisante), voire même glorifiante, de par son chemin de traverse. Dans un sens large, le hacking, c’est détourner un objet de sa fonction première, là encore il est implicite que ce détournement ne sera pas conventionnel. La définition la plus connue du hacking est associée à la technologie et à ses acteurs, les hackeurs : un hack sera le piratage d’un système, que ce soit pour le détourner, le voler ou le démanteler. Le hacking a donc des définitions et signications multiples : son origine est intrinsèquement liée à l’informatique, mais il peut et a été décliné pour de tout autres domaines. Ce qui est intéressant, c’est d’analyser ces différentes définitions afin de mettre en exergue leurs points communs et leurs finesses, pour en tirer un principe plus universel relatif à l’humain, et non plus a une petite communauté. Le hacking informatique subit une image dévalorisante liée au piratage et au vol, exacerbée par différentes actions de quelques hackeurs marginaux, ou plus récemment, pour ne citer qu’eux, par les piratages remarqués des Anonymous. Mais le véritable hacking informatique, celui dont on va s’intéresser ici et qui va être à la source du hacking au sens large, relève plus de la curiosité, de l’exploration ou encore de la bidouille. La plupart des actes de piratages informatiques, perpétrés par les hackeurs auxquels nous nous intéresserons, ont pour but de mettre en lumière les failles d’un système, d’effectuer une prouesse technologique dans une logique de dépassement de soi et de stimulation intellectuelle. Les hackeurs prônent la reprise de pouvoir sur le savoir technologique monopolisé par l’industrie, qui devient de plus en plus obscure aux utilisateurs, et nous verrons que c’est là que s’ouvre toute la philosophie du hacking. Ce parti pris d’une réappropriation d’un savoir « perdu » est lié à la nécessité, chez les hackeurs, de faire par soi-même, de s’émanciper d’un système qui ne leur convient pas. De plus, le hacking émane d’une volonté de mutualisation de ce savoir, le partage, la transmission et l’ouverture étant intrinsèques à une philosophie qui se veut contraire au système capitaliste actuel.

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Anonymous est un mouvement activiste se présentant comme le défenseur du droit sur internet. Il est composé de personnes anonymes partout dans le monde, qui générent diverses actions et manifestations affiliées au hacking.


C’est cet état d’esprit qui va être l’essence du hacking qu’on pourra appeler « global », et qui est celui présenté dans ce mémoire. Ce hacking-ci n’orbite pas uniquement autour de la technologie, mais autour de sphères liées à l’espace, l’objet ou encore l’image. On pourra considérer certaines formes de street art, le DIY, ou encore la guérilla gardening comme du hacking,comme le montre le site web instructables, initié par le MIT. Le hacking dont il est question dans ce mémoire est donc un hacking qui se veut pluridisciplinaire, mais fidèle aux « préceptes » d’ouverture, de curiosité et surtout d’indépendance intellectuelle et manuelle prônées par le hacking « traditionnel ».

Instructables est un site web qui mutualise des projets DIY (Do it yourself). Il a été créé par Eric Wilhelm, un ingénieur mécanique, et a été lancé en août 2005.

Démonstration d’une imprimante 3D lors de la Maker’s Faire (évènements organisés partout dans le monde par le magazine Make) de Oslo.

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Le hacking : « L’ouverture, le partage, le refus de l’autorité et la nécessité d’agir par soi-même, quoi qu’il en coûte, pour changer le monde. » Steven Levy.

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Photographie anonyme prise lors d’une manifestation des Anonymous.

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On peut dire que le hacking relève du détournement, parfois même du sabotage, terme très politisé, hors il est important de définir également ces termes. Le détournement est une déviation, une dérivation, que l’ont pourrait comparer à un élément naturel comme un courant de rivière, à un moyen de locomotion ou encore à un humain, comme l’explicite le détournement de mineur. Le détournement sous-entend plusieurs choses, tout d’abord le fait qu’avant tout l’objet détourné avait une direction calculée, prévue, un chemin initial qui, quel qu’il soit, est corrompu. Deuxièmement, le terme explicite un changement, une fracture avec l’état ou la destination de départ, ce qui le rapproche clairement du hacking, mais qui surligne également sa connotation illégale et répréhensible sous-jacente. Ce qui nous amène au sabotage, très étroitement lié au gâchis, la destruction ou encore la détérioration. Si le sabotage à été valorisé dans l’histoire au travers de la Seconde Guerre mondiale et des actions résistantes qui s’y sont déroulées, il est aujourd’hui très mal perçu dans une société de la méritocratie qui auréole la croissance et la figure du « self-made-man », qui accomplis et non ne détruit. Le hacking peut être lié au sabotage dans sa dimension politique et insurrectionnelle, mais également à travers son lien à la désobéissance et à l’illicite esthétisé. Cet aspect illicite prend une place importante dans l’image du hacking, et peut se révéler autant un avantage qu’un inconvénient, nous verrons quels en sont les subtilités et les pièges, ainsi que les liens possibles entre l’image et l’action, à travers l’investissement que sollicite le hacking.

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le terme détournement est le plus souvent associé à des actes tels que le détournement de mineur, le détournement de fonds, ou encore le détournement d’avion.


L’artiste Aiden Glenn illustre bien le principe du détournement dans les rues de Toronto, en transformant des éléments urbains en personnages “cartoons”.

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Une émancipation liée au bonheur Dans l’œuvre d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur, le personnage du commis en question, Willy Loman, est un commercial en pleine dégénérescence mentale, rongé par le doute et les regrets de sa vie conforme aux attentes de la société. Au fur et à mesure de la pièce l’auteur dissémine des indices nous montrant qu’en dépit d’une inconditionnelle aspiration à l’idéal du rêve américain, Willy Loman n’est pas heureux. Il n’a pas réalisé son propre rêve et sa propre vie, liés au travail manuel et à un rapprochement vers la nature d’après les indices de Miller, mais un rêve et une vie dictée par la société. Dépossédé de sa propre vie et de son bonheur, réalisant qu’il a inculqué à ses fils cette frustration existentielle, le commis voyageur devient fou. Cette œuvre, comme de nombreuses autres, a tenté de surligner l’aliénation de cette rupture avec l’identité individuelle qu’a générée la société de consommation que nous évoquions plus haut. Elle met également en exergue le lien qu’à cette rupture avec la recherche du bonheur et les questionnements qui l’accompagnent. Les différents mouvements de réappropriation, ainsi que les nombreuses critiques émises à l’encontre du modèle de vie que propose cette société remettent en question la notion de bonheur et l’idée que celui-ci serait synonyme de possession matérielle, d’accès illimité et de plaisir immédiat. La réappropriation suggère la redéfinition de cette notion, tout en proposant une reprise en main personnelle et propre à chacun, mais aussi collective et sociale du bonheur, cela à travers l’émancipation d’un idéal figé, générique et individualiste, pour s’emparer de la diversité humaine et sortir d’une vie passive. Dans sont ouvrage Le bonheur paradoxal, essais sur la société d’hyperconsommation, Gilles Lipovestky explique qu’avec la perte de repères qu’il qualifie de « traditionnels », qui sont la religion et l’état, la consommation est devenue le moyen pour les individus de s’identifier. Nous verrons en quoi la réappropriation pourrait être un nouveau moyen d’identification, qu’elle soit véhiculée de manière matérielle ou spirituelle, et un moteur d’investissement pour les individus, et non plus de passivité, dans leur environnement et leur bonheur.

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Se réapproprier l’environnement

Champs d’applications (espace, objet, image) Un individu lambda, dans une grande ville occidentale, va être confronté dans une journée qu’on qualifiera de « normale » aux trois grands éléments de son environnement. Il évoluera dans différents espaces, du privé au public, interagira avec différents objets, utilitaires, pratiques ou décoratifs, et assimilera un certain nombre d’images. On peut dire que ces trois domaines constituent l’environnement de tout individu de ce type de société, et ils constitueront les champs d’applications auxquels nous nous intéresserons et appliquerons la réappropriation. Ces domaines, qui par ailleurs constituent les principales branches du design, ont déjà été soumis à des expérimentations de réappropriation et de hacking à de nombreuses reprises. Marc Einsiedel et Felix Jung, deux designers allemands, ont pris pour habitude d’utiliser l’espace urbain comme un terrain d’expérimentation sans limites, de manière souvent symbolique, parfois sociale, et ce, dans le but d’amener un regard nouveau sur l’environnement qui nous entoure. Leur projet illustrant le mieux leur propos, Zwei Betten (« deux lits »), est relativement simple : les deux designers ont saboté un local à poubelles public, en démontant les deux battants qui le fermaient, pour y installer deux lits superposés. Cet acte pour le moins militant est intéressant pour plusieurs choses : la simplicité de l’acte, qui prend très peu de temps, le choix de l’aléatoire pour ce qui est de l’emplacement dans la ville, et le côté illogique de la société qu’il dénonce. Si on peut créer deux abris pour des personnes dans le besoin en moins de deux minutes, alors pourquoi pas ? Ce qui est également intéressant, c’est l’aspect médiation qui est présent, puisqu’un acte, qu’importe sa portée ou son message, a besoin d’être médiatisé pour exister, et les deux designers filment et publient chacune de leurs créations. Nous verrons en quoi cette médiatisation est primordiale dans la réappropriation.

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Captures écrans de la vidéo de leur action “deux lits” crée par les deux designers allemands Marc Einsiedel et Felix Jung

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Dans le domaine de l’objet, on peut évoquer la création récente de Jane ni Dhulchaointigh, jeune designer irlandaise, nommée « Sugru », et qui a la consistance du silicone ainsi que les propriétés d’une colle ultra adhérente. Cette pâte est vendue avec le slogan « hack things better », et sa créatrice a clairement exposé sa volonté d’inspirer les gens à se réapproprier leurs objets, que ce soit dans un but pratique ou décoratif, elle souhaite que ses consommateurs prennent le goût de la création individuelle et s’expriment. Ce qui est intéressant dans ce projet, en dehors de sa technicité et son innovation, c’est ce qu’il amène symboliquement : des outils et une communauté orientés vers la réappropriation. La sugru devient juste un prétexte pour inspirer les individus et leur montrer qu’ils ont encore la capacité d’agir sur leur environnement, de récupérer une part de maîtrise. La médiation et la communication autour du projet sont ici encore très pertinentes, la pâte étant présentée à la fois comme une innovation technologique et comme un outil enfantin et ludique.

Capture écran d’une vidéo crée par la marque Sugru, qui reprend la création d’un consommateur, Stefan Stocker.

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Enfin, le champ de l’image, peut-être le plus important, puisqu’il est également présent dans les autres domaines également, est constamment soumis au hacking. Nous pouvons prendre l’exemple d’une illustratrice londonienne, Hattie Stewart, qui détourne et s’approprie des couvertures de magazines, en y infiltrant des « doodles » au style qui lui est très particulier, et cela avec un humour et un second degré très développés. L’artiste transforme les visages blafards des mannequins de couverture en hybrides à la fois inquiétants et comiques. Hattie Stewart détourne les codes et insuffle de la couleur et de la spontanéité au « papier glacé », se réappropriant ainsi un domaine (la mode) contrôlé et calculé pour l’image sociale et des idéaux du corps. Le champ de l’image sera particulièrement important, puisqu’il est celui qui impose le plus de contraintes sociales aux individus. L’image de l’Homme véhiculée par la société au travers des médias est régie par des idéaux et des valeurs génériques, qui vendent un mode de vie universel, s’opposant ainsi à l’identité propre de chaque individu. Si l’on prend pour exemple la presse féminine, et qu’on l’interprète littéralement, la vie d’une femme devrait être centrée autour de son corps ; ou plutôt d’une certaine idée du corps, lisse, fin et exempt de toutes imperfections ; de sa vie amoureuse et sexuelle, de sa maternité et de sa consommation de vêtements, servant cet idéal de vie. Certes le but premier de ce genre de magazines est publicitaire, mais comment discerner nos idéaux personnels à ceux qui nous sont suggérés à longueur de journée ? Les individus sont confrontés à ce genre d’images manichéennes pendant le plus clair de leur temps, et chacun tente de s’identifier à ces images, mais aucun d’entre eux ne reconnaissent vraiment leur réalité et leur identité à travers ces hommes et ces femmes sur papier glacé. Le détournement de l’image de l’Homme sera alors primordial dans le processus d’émancipation des contraintes sociales qui troublent la recherche du bonheur.

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littéralement du gribouillage, réalisé de manière spontanée et inconsciente sur un coin de page


Détournement de la couverture d’un numéro du magazine Interview, par Hattie Stewart.

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Illustration satirique d’une couverture de magazine féminin, utilisée pour une fanzine et crée par TARMASZ.

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Ces exemples nous montrent qu’une réappropriation est possible dans tous ces champs d’application, à des degrés militants variés. En sortant des champs orientés vers le design, on peut également distinguer de nombreux autres exemples de réappropriation de l’espace, l’objet et l’image. Par exemple, un mouvement né dans les années 1970 à New York, appelé « guerilla gardening » est lentement en train de se démocratiser partout dans le monde occidental, et repose sur l’idée que n’importe où, n’importe qui peut cultiver la terre et se l’approprier à des fins alimentaires, sociales et communautaires. Cette réappropriation des espaces verts urbains est une forme de militantisme par l’action créative, qui a le mérite de questionner la notion de propriété et la désobéissance civile. Ce genre de mouvement citoyen pourrait être repris au niveau du design, notamment par rapport à sa communication, dans un but de démocratisation et de valorisation.

photographie d’une action du mouvement guerilla gardening de Paris.

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littéralement, la “guérilla jardinière”, est un mouvement d’activisme politique, utilisant le jardinage comme moyen d’action environnementaliste, pour défendre le droit à la terre, la réforme agraire, la permaculture.


Portée de la réappropriation La réappropriation peut viser et toucher potentiellement tous les individus d’une société, mais il est important de distinguer les différents profils qui pourront être concernés, afin de mieux comprendre les mécanismes individuels ainsi que cette notion de réappropriation. Les individus d’une société sont touchés ou sensibilisés à des degrés divers par ce lien brisé entre eux et leur environnement. On peut distinguer tout d’abord les individus « actifs », qui sont sensibilisés et se sentent investis, des innovants qui partagent et maintiennent le mouvement des idées en marche, ce sont ceux-là qui rendent progressivement les idées populaires et favorisent leur revendication. Cette branche d’individus pourra et est peut-être déjà réceptive à la réappropriation, et constituera une part importante de sa médiation. D’un autre côté nous pouvons observer des individus plus « hermétiques », dont l’adaptation à de nouveaux paradigmes est plus longue et plus complexe. Ces individus sont potentiellement conscients des problèmes de société, mais s’en accommodent et vivent très bien avec, il sera alors plus dur de leur montrer qu’un changement est possible et nécessaire. Enfin, on peut distinguer des individus situés entre les deux profils précédents, qui sont des individus renseignés, sensibilisés, mais pas encore actifs. Ces individus la sont en suspens, et pourront être amenés vers l’action à l’aide de leviers et d’une possible dédramatisation de l’acte en lui-même. Tout comme les individus hermétiques, on peut également stipuler que l’influence des individus actifs pourra favoriser certains comportements. L’idée ne sera pas de dicter une conduite ou manipuler les consciences, mais de sensibiliser, afin que le passage à l’action devienne logique et anime ces individus, qui agiront selon leur volonté. De manière plus large, tout comme un des « préceptes » du hacking le stipule, la réappropriation ne fait pas de différenciation de sexe, de genre ou d’origine sociale dans sa cible. Mais en parlant de réappropriation, il est important de souligner que celle-ci implique la perte de quelque chose qui nous était propre, et il n’est pas certain que tout individu subit réellement cette sensation. Certains au contraire, ont clairement perdu leur place dans la société, puisque c’est ce que l’engagement et l’action proposée par la réappropriation revalorisent. Ceux-là seront plus sensibles à la réappropriation, peut-être même qu’ils la pratiquent déjà spontanément, puisqu’ils sont dans une position de nécessité. C’est ce que montre le travail photographique de Catherine Réchard dans son ouvrage Système P, parfaitement décrit ici par Philippe Starck :

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« Ce travail photographique est le fruit de deux ans de prises de contact, de rencontres et d’ateliers mis en place dans six prisons françaises. Il rend compte d’une génération d’objets bien particulière, témoignant d’une vie de contraintes et de privations. Bien loin des clichés médiatiques et fantasmés du monde carcéral, les photos et les interviews de Catherine Réchard nous invitent, par l’intermédiaire de ces objets bricolés, à aller à la rencontre de ceux qui les ont fabriqués. Ce travail me touche dans la mesure où il rend compte d’une situation exacerbée par l’obligation de se soumettre à une économie du peu. Dans un espace réduit à l’extrême, toutes les qualités de l’intelligence humaine se développent avec des moyens minimaux. Dans la cellule, c’est la nécessité qui secrète l’objet. » Philippe Starck.

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Travail photographique de Catherine Réchard dans son ouvrage « Système P»

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Travail photographique de Catherine Réchard dans son ouvrage « Système P»

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Travail photographique de Catherine Réchard dans son ouvrage « Système P»

Ce mémoire et le projet qui en découlera seront donc orientés vers des individus qui ont été mis de côté par la société, qui y ont perdu leur place, et dont l’engagement et l’action nécessaire, de leur image notamment, pourront générer une réappropriation de leur vie, de leur environnement. Cela nous mènera également vers une revalorisation de leurs capacités humaines, oubliées lorsqu’elles sont hors des cadres imposés par la société.

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Un vecteur d’épanouissement L’investissement personnel La réappropriation c’est s’approprier à nouveau, or s’approprier, c’est faire sien, c’est-à-dire transformer en ajoutant du soi, en s’investissant. La notion d’investissement est aussi bien une origine qu’une conséquence de la réappropriation, il est donc important d’en comprendre les mécanismes ainsi que les possibles liens que l’on pourra tirer avec le bonheur et l’épanouissement. La réappropriation n’émet ni opposition ni affiliation particulière à la technologie, même si, de manière sous-jacente, l’importance du savoir technologique est mise en avant par les hackeurs et leur code. Ce qui est critiqué et évité à travers la valorisation de cette connaissance des objets technologiques, c’est donc l’ignorance, qui entraîne la dépendance et le manque de recul. Les hackeurs sont des passionnés de technologie, et nous expliquent que pour en tirer le plus de choses intéressantes, il faut la comprendre et la maîtriser, ne pas la laisser exister souverainement, juste par elle-même, mais bien la « trifouiller » ou « bidouiller » et y mettre « sa patte ». C’est cela que l’investissement permet dans un premier temps d’apporter aux individus : un recul sur l’objet de réappropriation, ainsi qu’une revalorisation de l’individu en lui-même et de ses capacités, puisqu’une partie de lui s’injecte dans l’objet. Cette projection permet à l’individu de se retrouver dans son environnement, se reconnaître dans les objets ( au sens large) avec lesquels il interagit et ainsi se créer un environnement sécurisant et familier pour l’individu. Cet investissement alimente également un besoin humain de se comprendre et s’analyser en tant qu’individus, et quel meilleur moyen que d’extérioriser son « soi » sur des éléments tangibles de notre environnement ? On peut dire que ce processus, qu’amène la réappropriation, peut être un vecteur d’épanouissement pour les individus qui la pratiquent, l’épanouissement étant l’éclosion, la floraison et la sensation de plénitude. L’épanouissement est l’accomplissement d’un développement personnel qu’on pourra rapprocher de la notion de bonheur. Pourra-t’on alors considérer la réappropriation comme un moyen

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in fine d’être plus heureux ? Dans l’ensemble, la réappropriation nécessite et engendre l’investissement chez l’individu, mais on peut voir qu’elle amène également de nombreuses notions qu’on pourra lier au bonheur.

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L’installation participative de l’artiste Leandro Erlich, la «Barbican house» à Londres en 2013. Photo prise par un participant et mise en ligne sur la plateforme de l’organisation Barbican.

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La satisfaction de l’accomplissement On peut dire que la réappropriation a la capacité d’amener un phénomène pour le moins positif : la satisfaction. Satisfaction du travail accompli, qui pourra exister à travers la médiation de celui-ci, d’où l’importance du principe de mutualisation et de plateforme communautaire autour de la réappropriation. L’accomplissement d’une tâche créative active de la satisfaction sur plusieurs niveaux. Tout d’abord dans le rapport à soi, l’objet de la réappropriation étant un témoin de la valeur créative de l’individu, ensuite dans le rapport aux autres, lorsque l’objet (toujours dans un sens large) est partagé et médiatisé. L’installation participative de l’artiste argentin Leandro Erlich, prénommée « Bâtiment » en 2004 à Paris, « Tsumari House » en 2006 au Japon, « Bank » en Ukraine en 2012 et « Barbican house » à Londres en 2013, nous montre bien l’importance de la médiation lorsque le public est impliqué dans l’œuvre. Son installation varie formellement à chacune de ses apparitions, mais le principe reste le même : une façade de bâtiment réaliste est installée au sol à l’horizontale, avec un miroir géant positionné au-dessus d’elle, avec un angle calculé pour créer un effet d’optique. Le public est alors invité pendant quelques minutes à se mettre en scène sur le décor et à jouer de l’effet crée. Outre le fait d’exposer l’incroyable inventivité dont est capable le public lorsqu’on le sollicite, l’œuvre est intéressante dans le fait que l’artiste demande au public de publier ses propres photos, « témoins » de la mise en scène, sur le site des organismes culturels qui héberge l’installation. Ainsi on peut voir que le public joue volontiers le jeu, et ainsi toute la démarche garde une trace dans un espace de partage, mais aussi chez le public. Cette œuvre émet un sens du partage collectif de manière symbolique et artistique, mais on peut voir que le principe de mutualisation et de sites « guides » se met en place dans de nombreux autres projets. À l’image par exemple de la Sugru, que nous évoquions plus haut, et dont la créatrice a décidé de partager les créations de ses utilisateurs. Sur le site officiel du produit, une communauté a été mise en place, et un espace de partage d’idées et de photos, là encore témoin de l’accomplissement des consommateurs, est proposé. Ainsi les utilisateurs peuvent tirer satisfaction, et même fierté, de leur réappropriation à travers eux-mêmes ainsi qu’à travers le regard des autres.

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Dans son ouvrage intitulé « Steal like and artist, 10 things nobody told you about being creative », l’écrivain américain Austin Kleon explique que l’auto promotion est un élément clé dans la réussite créative. Il souligne l’importance du partage de ses créations et de son processus créatif, notamment de par le respect que cela peut susciter auprès du public qui sera inspiré et tiendra en estime quelqu’un qui « livre ses secrets ». Ses conseils sont destinés à l’origine à des individus créatifs, mais la réappropriation relevant d’une démocratisation de l’acte créatif auprès de tout individu, ils peuvent clairement s’appliquer aussi. Nous verrons plus loin en quoi ce principe peut aussi s’avérer très important auprès des designers et de leur relation aux individus.

L’installation participative de l’artiste Leandro Erlich, la «Barbican house» à Londres en 2013. Photo prise par un participant et mise en ligne sur la plateforme de l’organisation Barbican.

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La notion de maîtrise Enfin, un autre aspect important de la réappropriation qui peut amener à une forme d’épanouissement est le sentiment de maîtrise. La maîtrise fait partie des valeurs dont les individus ont été dépossédés, avec la perte de limites spatio-temporelles qu’a amenée la société de consommation. Dans un monde qui démultiplie les choix, mais qui, paradoxalement, produit de plus en plus de générique et d’impersonnel, la notion de limites, techniques, quantitatives, formelles... est effacée et l’individu perd ses repères. La réappropriation permet de fixer l’environnement et de le rattacher à l’individu lui-même. On pourrait revenir à l’exemple du film de Charlie Chaplin, « Les temps modernes », où le protagoniste est aliéné par le manque de maîtrise dont il dispose sur les éléments de son environnement, ici les machines du travail à la chaîne. La maîtrise permet de revaloriser l’individu, qui entretient alors un rapport dominant avec l’objet de sa réappropriation. On peut dire également que c’est une maîtrise de ses actes, son engagement, comme le montre la campagne de sensibilisation crée par Joe Wirtheim : « The victory garden of tomorrow ». Il y reprend très justement les codes graphiques et formels de la propagande, et la modernise, pour encourager l’engagement civique et social à travers le jardin urbain. On peut dire grâce à tous ces éléments que la réappropriation peut apporter aux individus un épanouissement personnel, mais aussi collectif, qui peut aller de pair avec l’idée de bonheur.

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Pages gauche et droite, des affiches crĂŠes par Joe Wirthheim Ă Portland, visant Ă  sensibiliser et mobiliser les individus vers le jardinage urbain.

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les acteurs de la rĂŠappropriation


L’individu, pierre angulaire

L’individualisation en occident Dans les années 1980, Gilles Lipovesky, dans son ouvrage l’ère du vide, décrit une société qui est passée dans le post-modernisme, avec de nouvelles valeurs sociales et une individualisation poussée à l’extrême, valorisant la sphère privée et de la jouissance personnelle, au dépit des sphères publiques. Dans ce nouvel ordre social que l’auteur décrit, l’individu est confronté à une « séduction à la carte » constante et omniprésente, sous la forme de multiplicité de choix dont nous parlions plus haut, mais également dans l’image politique. Les politiciens séduisent par la proximité au public ou encore par leur « humanisation » ainsi qu’une possibilité de communication plus abordable, aujourd’hui exacerbée par les réseaux sociaux. À l’image par exemple de certaines mises en scène de politiciens prenant le train, « comme tout un chacun », ainsi que de la présence de nombres d’entre eux sur le réseau Twitter, ou ils relayent leur idées et leur avis, là encore comme tout le monde. La société postmoderniste est également confrontée au désintérêt de l’individu, et cela à tous les niveaux et dans toutes les sphères, familiale à travers une multiplication des divorces, politique avec une augmentation de l’abstention de vote ou encore salariale avec de plus en plus d’absentéisme et de retraites avancées. L’individu quitte le public pour se réfugier dans le privé et l’apologie du soi. C’est ce que Lipovetsky appelle l’âge d’or de Narcisse, où l’assouvissement du plaisir et la recherche du bien-être supplantent l’idéal de bonheur spirituel. L’individu est catapulté au centre de l’intérêt, dans son rapport à lui-même et à l’autre, au travers d’une surenchère du besoin de différenciation et mise en valeur par la différence.

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Ce nouvel individualisme est relayé par l’art, les médias et la publicité, qui cultivent la culture de l’ouverture, notamment à travers le participatif. L’individu n’est plus seulement spectateur, mais également acteur, c’est ce que l’auteur appelle la culture du « cool », embrayée par l’humour et l’autodérision, qui remplacent le sérieux et les valeurs honorables et morales du modernisme. On pourra alors se demander comment, dans cette nouvelle société où l’individu est roi, présenter la réappropriation, qui place l’individu au centre de sa démarche, comme innovante et différente. Peut-être que la solution réside dans le fait que, contrairement au post-modernisme narcissique, la réappropriation valorise l’individu, l’humain en tant que tout, individuel et collectif. La réappropriation revalorise les rapports sociaux et trouve son accomplissement dans le partage, à contrario d’un assouvissement égoïste du plaisir immédiat. La fin recherchée est un épanouissement spirituel dans l’accomplissement d’un acte créatif et résistant, et non un confort matériel ou une exhibition sociale qui pourrait ressembler à de la mégalomanie. Il sera important d’arriver à différencier la réappropriation des effets pervers de l’individualisme, afin de la détacher des courants qui surfent sur ce besoin humain de reconnaissance et de recherche du soi. Pour cela, il faudra également non pas exacerber l’importance de l’image ou de la propriété individuelle, mais bien le pouvoir de l’individu et sa capacité à avoir un impact sur la société à travers une individualisation « positive ».

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Le boycott Il est impossible de s’interroger sur l’individualisme et le rôle de l’individu dans la réappropriation, sans évoquer le plus grand pouvoir qu’il a à sa disposition, et qui lui octroie un de ses rôles principaux au sein de la société : le boycott. Historiquement, c’est au XIXe siècle que le terme est apparu, grâce à l’intendant d’un propriétaire irlandais, Charles Cunningham Boycott, qui s’est vu punir de sa maltraitance envers ses fermiers à travers le blocus de ces derniers. Le terme « boycottage » est apparu, pour se transformer au fur et à mesure en boycott. Le principe est donc de ne pas acheter des produits dont la production et l’émetteur sont jugés injustes ou non conformes à la morale de l’acheteur. Le boycott c’est le rejet pur par l’individu d’un élément de son environnement, mais aussi une affirmation de sa voix et de son pouvoir en tant que consommateur. De nombreux boycotts à travers l’histoire ont prouvé l’efficacité de la démarche, à l’image notamment du boycott de l’entreprise Nestlé commencé en 1977 aux États-Unis, dénonçant les laits maternels produits par l’entreprise et plébiscités au sein de populations pauvres, responsable de nombreuses souffrances et de morts de nourrissons. L’image de Nestlé a été définitivement ternie, et la puissance de cet exemple réside dans la rapide propagation internationale qu’il a suscité. Un autre boycott historique peut être cité, celui qu’a subi l’entreprise Shell en 1995, principalement en Allemagne, suite à sa décision de couler une plateforme pétrolière au large de l’Écosse, et qui lui a coûté à l’époque deux clients allemands sur trois. Le boycott est un exemple extrême de réappropriation et d’affirmation de soi, et on peut dire que sa force s’est démultipliée avec l’arrivée d’internet et des pouvoirs, d’information et de partage, qu’il concède au consommateur. On peut également noter qu’avec le boycott on peut associer le terme « consom’acteur », qui redéfinit les rôles des individus de la société. Le rôle du consommateur n’est plus cantonné à l’économie, la politique et la morale sont prises en compte, la consommation devient citoyenne. On peut dire que le boycott permet à l’individu de retrouver un pied d’égalité avec les multinationales, qui peuvent être lourdement touchées par le processus. Mais le boycott a ses limites, au niveau de la loi française notamment, et ne permet pas toujours de dialogue constructif entre les différents acteurs de la société. La réappropriation pourra s’inspirer de l’activisme que suscite le boycott, mais s’inscrira dans une démarche sur la durée, pour engendrer un changement de société à tous les niveaux.

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Photographie de Russ Marshall de manifestations appelants au boycott de l’entreprise Shell,en 1980 à Detroit

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Le hackeur, modèle “éthique”

Les origines des internets Aujourd’hui, l’internet grand public, c’est tout d’abord le pouvoir de l’accès à l’information, qu’elle soi vraie, officielle, vérifiée ou non, que n’importe quel individu disposant d’une connexion peut avoir. Ce qui est intéressant ici, c’est surtout le chamboulement qu’a généré internet au niveau de la hiérarchisation de l’information et des transmetteurs de l’information. Cette démocratisation de la connaissance a impliqué le démantèlement du système de « one to many » (radio, presse, télévision) qui donnait à assimiler une « parole dominante » de l’intellectuel, de l’expert, du journaliste... Parole qui était d’ailleurs parfois sous contrôle étatique ou commercial, moins répandue et relayée, avec donc moins de possibilités de vérifier les faits et une moindre diversité des points de vue exprimés. Ce système-là a disparu, laissant la place à un système contributif où les individus peuvent s’exprimer directement, commenter l’actualité, poser leurs problèmes concrets et débattre, le « many to many ». Cette révolution implique un changement de société profond, qui multiplie les sources d’informations, permettant d’obtenir un point de vue global, et chamboule la hiérarchisation des pouvoirs. Le professeur de Harvard Yochai Benkler résume ce phénomène de manière assez claire :

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« L’effet le plus fondamental et probablement le plus durable de l’Internet porte sur la pratique culturelle de la communication publique. Internet permet aux individus d’abandonner l’idée d’un espace public principalement bâti sur des déclarations stéréotypées prononcées par un petit groupe d’acteurs socialement appelé “les médias” (nationalisés ou commerciaux) et distinct de la société, afin d’évoluer vers un ensemble de pratiques sociales où chacun peut prendre part au débat [...] les individus peuvent mener leur vie en collectant les observations et en se forgeant des opinions tout en étant conscients qu’elles constituent de réelles évolutions dans un débat public plus large, plutôt qu’une simple matière à rêverie. » Yochai Benkler, écrivain et professeur à l’université de Harvard.

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Internet c’est également le pouvoir du réseau, qui, bien sûr, va de pair avec l’information, mais ce qui est intéressant dans les réseaux sociaux, c’est la notion de l’instantanéité et de la diffusion de masse. L’accès à un réseau procure aux citoyens un fort pouvoir politique, favorisant l’organisation collective, à l’image par exemple des révolutions arabes de 2011. Les réseaux sociaux changent également les rapports entre individus, et induisent la notion de puissance collective, créant ainsi un nouvel espace public. Hannah Arendt s’est intéressée à la notion d’action, qu’elle associe à la politique, et explique que justement, une action que l’on fait c’est une action que l’on pose sur la place publique, que l’on médiatise donc, pour l’immortaliser. L’accès à un nouvel espace public pourrait-il favoriser l’action et donc surtout faciliter la réappropriation et l’engagement qu’elle implique ? On peut dire de manière certaine qu’internet est devenu un outil démocratique, un contre-pouvoir.

C’est dans ce contexte que les hackeurs ont une image alternative et hors du « politiquement correct ». C’est une communauté apparentée à « l’underground », à « l’autre internet » et à une culture de la désobéissance « cool » .

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Photographie anonyme d’une manifestation des Anonymous

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Mais internet c’est également un espace qui tend à reproduire de plus en plus la société, et sa hiérarchie « réelle ». Les différentes institutions de « pouvoir » de la société de consommation se sont donc également emparées de ce nouvel outil. En effet, internet n’accorde donc pas exclusivement du pouvoir aux individus, et reste une forme de société, comme nous l’explique Bruce Schneier, spécialiste de la sécurité informatique : « Toutes les technologies de rupture bouleversent les équilibres de pouvoir traditionnels, et l’internet ne fait pas exception. Le scénario classique est qu’il donne du pouvoir aux moins puissants, mais ce n’est que la moitié de l’histoire. L’internet donne de la puissance à tous. Les institutions puissantes peuvent être lentes à faire usage de ce nouveau pouvoir, mais, comme elles sont puissantes, elles peuvent l’utiliser plus efficacement. Gouvernements et entreprises ont pris conscience du fait que non seulement ils peuvent utiliser l’internet, mais qu’ils peuvent aussi y contrôler leurs intérêts. » On voit ici la limite d’internet, qui reforme des frontières, et favorise le nationalisme. En effet, au niveau du matériel informatique, du réseau et du partage, internet se referme sur les nations. C’est devenu un outil d’espionnage, au sein des états ou au niveau international. Ce qui est intéressant dans l’arrivée des grandes puissances sur internet, c’est de voir que les valeurs communautaires, libres et ouvertes qui étaient celles du début d’internet, sont court-circuitées, et le système pyramidal reprend sa place, l’individu également. On pourrait d’ailleurs s’emparer de l’erreur qu’avait fait George W.Bush lors de sa campagne présidentielle de 2000, lorsqu’il avait utilisé le terme « les internets », pour dire qu’effectivement, il existe plusieurs internets, celui destiné au grand public et qui reste gérer non pas par les individus, mais par les institutions de la société, et l’autre internet, « l’originel », celui créer par des passionnés au MIT dans les années 50.

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Image de couverture de l’ouvrage de Steven Levy : “l’éthique des hackeurs”

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L’éthique des hackeurs Dans son ouvrage intitulé « l’éthique des hackeurs », écrit en 1984, Steven Levy met en forme pour la première fois un code de conduite intrinsèque à la communauté des hackeurs, nous livrant la véritable identité de ceux-ci. Ils sont donc les descendants des ingénieurs du MIT, et ce qui est intéressant dans leur façonnage d’internet, c’est qu’ils l’ont fait dans un esprit de curiosité et d’ouverture d’esprit, leur but étant d’arriver à comprendre et connaitre la nouvelle technologie qui s’offrait à eux. Les hackeurs ont bien compris le pouvoir social et politique distribué par internet, mais ce qui est intéressant dans leur éthique, c’est son côté universel et surtout multidisciplinaire, ainsi que la vision de la société qu’elle propose, d’où le rapprochement que l’on pourra faire avec la réappropriation. Voici l’éthique des hackeurs formulée par Steven Levy : -L’accès aux ordinateurs - et à tout ce qui peut nous apprendre comment le monde marche vraiment - devrait être illimité et total. -Toute information est par nature libre. -Ne pas se fier à l’autorité, promouvoir la décentralisation. -Les hackeurs peuvent se juger par leurs prouesses, non par d’autres hiérarchies sociales (ce qui permettra à un jeune prodige d’une dizaine d’années de rejoindre le groupe). -Art et beauté peuvent être créés avec un ordinateur. -Les ordinateurs peuvent changer et améliorer la vie. Cette philosophie du partage des données, de la mutualisation des compétences, de décentralisation, libre circulation de l’information va bien plus loin que l’informatique et le code : cette éthique prône une société transversale, un esprit de découverte. Elle remet en question les valeurs individualistes de la société postmoderne, et est à l’origine de nombreux mouvements valorisant la réappropriation. La notion de connaissance comme devoir, de la maîtrise des outils et de la technique permet aux hackeurs de proposer une alternative à la consommation individualiste et hédoniste décrite par Gilles Lipovesky. La philosophie hackeur met également en évidence la capacité créative des individus, à l’image du principe de réappropriation, on pourra donc considérer les hackeurs, le hacking et ses codes comme des modèles, que ce soit au niveau de l’image véhiculée, des valeurs qu’ils instaurent ou des critiques qu’ils émettent. Pour finir on pourra résumer l’impact positif que pourra avoir ce modèle au travers de ce précepte du mouvement maker, qui tire également son origine du hacking : « il faut encourager la créativité individuelle, car elle est porteuse de plus de conscience et responsabilité sociale ».

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Photographie de Isambard Kingdom Brunel à Londres en 1857, réalisée par Robert Howlett.

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Le designer, médiateur et guide

Un rôle entre l’artisanat et l’industrie La Great Western Railway, compagnie ferroviaire britannique reliant Londres à l’ouest et le sud-ouest de l’Angleterre, a été créée en 1833 et avait pour ingénieur Isambard Kingdom Brunel. Dans une conférence TED de 2009, Tim Brown, directeur général de l’innovation et du design de l’agence IDEO, nous explique que cet ingénieur britannique représente parfaitement l’essence du design : une hybridation entre l’art et la technique, entre l’artisanat et l’industrie. En effet, Isambard Kingdom Brunel a tenté de créer le meilleur voyage en train possible, une expérience à part entière, et non pas seulement une innovation technique. Le design à cette époque était grand et ambitieux, plus utile et profond que la définition esthétique et utilitariste qu’on en fait aujourd’hui, et que Tim Brown critique. Cette vision poétique du voyage qu’a cherché l’ingénieur britannique montre bien les origines du design, c’est-à-dire la collaboration entre l’ingénierie et art.

Dans sa conférence, Tim Brown nous explique que le design a changé dans ces dernières années, et est devenu un instrument du consumérisme, réduisant sa portée et sa vision du monde. C’est devenu une discipline visant à embellir, à rendre plus facile à utiliser et vendre. Mais selon lui, le design avant était « grand », avait une perspective plus ouverte et œuvrait pour des sujets plus importants, à l’image de la Great Western Railway. Il pense également que c’est ce que le design devrait être aujourd’hui, c’est-à-dire un processus qui ne s’arrête pas au simple objet, et c’est vers cela qu’il se réoriente lentement. Pour cela, il explique qu’il y a quelques notions à assimiler sur le design : tout d’abord le fait que le design est centré autour de l’humain, et pas seulement dans un but de confort ou d’ergonomie, mais bien à travers sa compréhension du contexte dans lequel il agit et de la culture qu’il doit assimiler avant de créer. Ensuite, le design ne réfléchit pas pour créer, mais crée pour réfléchir et évoluer, dans une mouvance innovante,

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Les conférences TED (Technology, Entertainment and Design), sont une série internationale de conférences organisées par la fondation Sapling foundation. Cette fondation a été créée pour diffuser des « idées qui valent la peine d’être diffusées » originalement «ideas worth spreading»


continue et nécessaire. Enfin, Tim Brown explique qu’il est également important de s’interroger sur la destination du design, et celle-ci ne réside pas forcément dans la simple consommation passive, mais dans la participation et l’interaction entre le designer et l’individu consommateur. Il va même plus loin et exprime l’idée que le design pourrait être encore plus innovant et impactant en étant retiré de la main des designers, pour activer la participation des communautés visées et prendre en compte leurs expériences. Le designer conclu avec une simple question, que doit se poser le design aujourd’hui, et que l’on peut associer à la réappropriation : quel est le rôle du designer aujourd’hui ? Quelles questions doit-il se poser ? Pour répondre à cela, on pourrait s’attarder sur l’essence même du terme « design ». On peut voir que sa signification peut être multiple, sa nature un peu plus obscure que l’image qui en transparaît aujourd’hui. C’est ce que montre le poème de Robert Frost intitulé « design », le terme tire son origine d’une volonté plus profonde, celle d’une influence, d’une manipulation transcendant les êtres. En anglais, « design » c’est le dessin, le but profond de quelque chose, alors on peut se demander, quel est le but du design et du designer ? Le terme design offre donc une ambiguïté dans sa compréhension. Une définition récente établirait qu’il relève de l’esthétique, de l’utile, du commercialisable, d’un phénomène social alors qu’une analyse du terme même nous offre une tout autre nature, plus profonde et puissante.

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Design I found a dimpled spider, fat and white, On a white heal-all, holding up a moth Like a white piece of rigid satin cloth -Assorted characters of death and blight Mixed ready to begin the morning right, Like the ingredients of a witches' broth -A snow-drop spider, a flower like a froth, And dead wings carried like a paper kite. What had that flower to do with being white, The wayside blue and innocent heal-all? What brought the kindred spider to that height, Then steered the white moth thither in the night? What but design of darkness to appall?-If design govern in a thing so small. Robert Frost.

Poème “Design” de Robert Frost, publié en 1936

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Médiation et relation avec l’individu On peut dire que le designer existe à travers et pour les individus qu’il vise et sert dans ses créations. Le rôle social qu’il devrait, qu’il a ou qu’il pourrait avoir a été source de nombreux débats, auxquels nous nous intéresserons plus loin, mais ce qui est intéressant ici c’est la relation qu’un designer aura avec des individus, à travers la notion de médiation. Pour reprendre la définition du design présent dans le Larousse, le design est une « discipline visant à une harmonisation de l’environnement humain, depuis la conception des objets usuels jusqu’à l’urbanisme ». En y ajoutant ses diverses significations et valeurs examinées plus haut, on peut donc voir que de manière générale, le design est rattaché à l’humain, tant dans son origine que dans sa destination. Mais quelles interactions avec l’humain le design a-t-il concrètement ? Le principe du participatif est en train de se démocratiser et de faire ses preuves, à l’image par exemple de la démarche globale du photographe Français JR, qui régulièrement intègre dans ses projets la parole des sujets de ses œuvres. Le design est désormais ouvert et le processus créatif est volontiers mis en avant par les designers, qui engagent un dialogue avec le public. Comme le fait systématiquement le Collectif ETC, originaire de Strasbourg et orienté vers le design d’espace urbain. Ce collectif propose aux habitants des espaces sur lesquels ils agissent et travaillent de prendre part au projet, à travers des témoignages et l’ouverture des chantiers. Leur démarche à beaucoup de succès et permet d’instaurer un dialogue avec les individus, qui sont sollicités et participent à la vie et au dynamisme de leur environnement.

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Photographie du collectif ETC lors du chantier du projet “Au four Banal�

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Témoignages récoltés et mis en forme par le collectif ETC pour la médiation du projet “Au four banal”

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Éthique et responsabilité morale Le design « éco » et responsable, amène une dimension éthique au designer, et tout ce qu’elle peut impliquer sur le plan écologique, économique et social. Il n’existe pas de « charte du designer », mais nombre d’entre eux ont revendiqué des faits et des valeurs auxquels ils se rattachaient. Victor Papanek a dit :

« Le design est devenu l’outil le plus puissant avec lequel l’homme forme ses outils et son environnement. » Il considère donc le design comme un outil qui confère du pouvoir, impliquant de manière sous-jacente que cela requiert une forte responsabilité de la part du designer. Le designer est responsable de son design, de l’individu qu’il « cible ». Cette responsabilité repose avant tout sur l’honnêteté du designer, qui œuvre donc pour servir l’humain, et dont le rôle de guide, de cadre pourrait être contradictoire avec les principes de la réappropriation. Le rôle du designer est primordial, pour cadrer, guider et donner des outils aux individus, mais la liberté de ceux-ci l’est tout autant, et c’est au travers de l’engagement, l’implication, mais surtout la transparence du designer qu’elle sera assurée. À partir du moment où l’individu a accès à la connaissance du processus créatif du designer, ou celui-ci explique ses choix clairement, un rapport de confiance est instauré et l’individu est libre de s’investir dans un projet ou pas. Cette notion de transparence sera primordiale à la réappropriation, elle se manifeste dans chacun des différents rôles du designer et définira son éthique personnelle.

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Victor Papanek, designer AustroAméricain, 1923–1998.


les leviers de la rĂŠappropriation

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communiquer

Communiquer les enjeux Dans un premier temps, il est important de communiquer sur la réappropriation, que ce soit sur les problèmes qui ont engendré sa nécessité, sur ses bénéfices ou encore ses applications. L’enjeu est d’arriver à faire prendre conscience aux individus que la réappropriation est aussi bien un droit qu’un devoir, sans sermonner ni culpabiliser. Le but est de déclencher des leviers pour ouvrir les individus à l’action, à la réappropriation. Il est donc important de bien cerner les individus ciblés, faire un travail global qui reliera le design à la sociologie la psychologie. L’idée est d’arriver à communiquer efficacement et faire réagir subtilement. L’écologie subit encore actuellement une image peu attractive, qui effraie, ce qui amène la plupart des individus à l’éviter ou la sous-estimée. Mais de plus en plus de projets on prit en compte ce dilemme communicatif, et on réussit à donner un nouveau visage aux propos « responsables », à l’image par exemple de Golden Hook. Ce concept a réussi à remettre au gout du jour la pratique « vieillotte » du tricot, ainsi que des préoccupations sociales et responsables, au travers d’une communication légère et simple, amenant la sympathie et facilitant l’appel à la solidarité et l’échange ainsi lancés. Finalement, c’est en mettant en valeur les alternatives possibles et les solutions à portée de main, plutôt que les problèmes qui ont engendré ces alternatives, que le message est passé et les leviers ont été levés. La part de l’action déjà engendrée est donc très importante, est peu constitué l’élément qui déclenchera l’investissement de l’individu. De montrer des solutions existantes permet d’une part de montrer que l’action est possible, d’autre part de surligner les problèmes auxquelles répondent ces solutions. C’est la que le rôle du designer, plus précisément ici du graphiste communiquant, est questionnée : son action et son investissement personnel seront aussi importants que la communication de son propos, et c’est la que repose le design responsable. Il est question ici de réappropriation et de réinvestissement de l’environnement par les individus, il parait donc également

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entreprise crée Jeremy Ensellem qui propose au consommateur de choisir son modèle de tricot, des écharpes et des bonnets, sa couleur mais aussi la grand-mère qui créera la pièce en laine de merinos provenant de la France.


logique que le designer prenne part lui aussi à cette réappropriation et sorte des limites de sa fonction. L’investissement et l’engagement du designer pourra amener la communication de la réappropriation sur un autre niveau, engendrer un dialogue et une relation constructive avec les individus qu’il « cible », et pourra rendre possible un changement de société positif.

Campagne de pub pour l’entreprise Golden Hook.

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Affiches de la campagne de sensibilisation crĂŠe par Byron GalĂ n

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Dédramatiser le passage à l’acte et les poncifs des thématiques abordés Au niveau de la communication en elle-même, qu’elle émane d’une action ou pas, il s’agira de dédramatiser les propos engagés, et parer les éventuels stéréotypes qui les accompagnent. En évoquant par exemple le personnage du hackeur comme un « modèle », il est difficile, mais nécessaire, d’éluder les controverses que cette communauté a pu susciter, et l’image, négative ou positive, qui l’accompagne. Toujours en prenant pour exemple le milieu du hacking, pour éviter les préjugés, il s’agira de les mettre en avant de manière humoristique, pour montrer leur manque de pertinence, ou encore de placer le sujet dans un contexte inhabituel. Ainsi le sujet est revalorisé, puisque débarrassé des éléments perturbateurs liés à son image et son contexte habituel. À l’image par exemple de cette campagne de sensibilisation crée par un graphiste salvadorien via la plateforme Betype, nommée « Betype againste cancer ». Le graphiste a tenté de réunir des fonds pour aider sa mère à lutter contre le cancer, pour cela il a sorti la maladie de l’imagerie médicale et le pathos souvent associé à ce genre de campagne. Le graphiste a réussi à aborder le cancer avec humour et légèreté, tout en soulignant sa gravité. Il a créé une série de pictogrammes représentant des petites contrariétés journalières, comme marcher sur un lego, faire tomber sa glace ou encore marcher sur un chewing-gum, accompagnés de la question : « savez-vous ce qu’il y a de pire ? Le cancer ». Le graphisme, l’harmonie colorée et le ton du projet sortent le cancer de son image habituel, et réussi à sensibiliser de manière subtile et, pour reprendre le terme de Gilles Lipovesky, « cool ». Il s’agira donc de sortir des sentiers battus et d’aborder les thématiques sous des angles novateurs, afin de surprendre et d’avoir un impact auprès des individus de cette société continuellement bombardée de sollicitations « éthiques ».

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Betype est un blog d’inspiration de design graphique et calligraphique, qui sert de plateforme d’expression pour de nombreux designers.


Pages gauche et droite, des affiches de la campagne de sensibilisation crĂŠe par Byron GalĂ n

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Utiliser le second degré et l’humour Comme nous l’évoquions plus haut, Gilles Lipovetsky, dans l’ère du vide, explique que l’humour est devenu un moyen de sortir des contraintes sociales, et est donc de plus en plus employé dans de nombreux domaines. L’humour fait déjà partie intégrante dans l’univers du hacking et du « do it yourself », qui forment les bases de la réappropriation, il sera donc logique de le réemployer, mais en cernant ses limites. En effet, l’humour peut rendre un sujet illégitime et le dénuer des propos sérieux dont il traite de manière sous-jacente. Il s’agira donc de l’employer avec subtilité, et de le mesurer fasse aux enjeux de la réappropriation. L’humour peut devenir grossier et offenser les individus ciblés, tout comme il peut attirer et dédramatiser positivement. De nombreuses communications « éthiques » ont montré son efficacité, à l’image de diverses campagnes de Green Peace, qui choquent et font rires à la fois, telle la dénonciation de la déforestation perpétrée par l’industrie du jouet, dont l’enseigne Mattel, mettant en scène une rupture entre Ken et Barbie. L’humour fera donc partie des outils « novateurs » employés par le designer dans la communication de la réappropriation.

Campagne de sensibilisation Green Peace

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donner des outils, guider

Outils de compréhension À l’âge de l’accès, comme le formule Jeremy Rifkin dans son ouvrage « l’âge de l’accès », les moyens d’information et de compréhension n’ont jamais été aussi nombreux, et le fonctionnement de l’environnement est paradoxalement de plus en plus inaccessible. On peut prendre l’exemple des objets technologiques qui nous entourent, pour montrer que ceux-ci deviennent hermétiques et littéralement fermés à l’utilisateur. À l’image des produits Apple, dont le démontage et la réparation sont difficiles, et clairement prohibé, puisqu’un utilisateur qui ouvrirait un produit perd immédiatement sa garantie et la sécurité que celle-ci procure. Les produits sont fermés et l’accès à la batterie ne peut se faire que par des moyens alternatifs et complexes, auxquels un utilisateur lambda n’aura pas forcément accès. Apple rend ainsi l’utilisateur dépendant de sa structure et de son service d’après-vente, gardant ainsi le contrôle de ses produits et de ses clients. D’autres enseignes pratiquent la même politique, toujours dans le but de lier l’utilisateur à la marque et empêcher celui-ci de contrer l’obsolescence programmée de ces objets, puisque cette nouvelle pratique est très largement répandue dans les objets technologiques désormais. Cette politique pose la question de l’éthique industrielle, mais aussi, et surtout celle de la propriété, puisque de telles pratiques et condition d’utilisations rendent floue les droits qu’a l’utilisateur sur son propre objet. L’affaire de Sony, qui a condamné un utilisateur pour avoir démonté et craquer sa PlayStation et posté une vidéo en ligne expliquant la démarche à suivre. Sony a clairement stipulé dans cette affaire que l’utilisateur n’avait aucun droit de modifier son produit, qui restait la propriété de la marque, et dont on ne pouvait donc pas disposer librement. Suite à cela, l’enseigne s’est retrouvée confrontée à une série d’attaques du groupuscule hacktiviste des Anonymous, qui ont sévèrement condamné une telle politique. Les hackeurs ont en effet un tout autre point de vue sur le sujet de la propriété de ces objets technologique, mais aussi, et surtout à propos de leur compréhension. Dans leur code, évoqué plus haut, il est stipulé que

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chaque individu doit avoir un accès illimité et libre à la technologie, et à tout ce qui pourrait permettre de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Il est très important pour les hackeurs de comprendre le fonctionnement de ces objets, afin de les contrôler, et non pas l’inverse. Cette ligne de conduite découle directement dans l’esprit de la réappropriation, et celle-ci pourra s’effectuer à travers une meilleure compréhension de notre environnement, dont les objets technologiques. Il sera donc important pour le designer de faire en sorte d’être transparent par rapport à ses réalisations, et ce sera un devoir d’être le plus compréhensible possible pour les individus. Certains mouvements de design ont compris cela et le mettent en avant dans leur démarche, comme l’open design, qui prône le partage de toute information affilié à un projet, aux utilisateurs et aux autres designers. Cette démarche s’apparente à l’open source, qui se démocratise de plus en plus, et qui est largement associé au principe du « do it yourself » et du mouvement Makers, puisque par exemple la majorité des logiciels associés aux imprimantes 3D sont en open source. La réappropriation sera donc ouverte et accessible à tous, facilitant la compréhension des projets proposés, à l’image par exemple de la démarche de Phonebloks, qui propose un téléphone portable démontable et customisable par les utilisateurs, qui peuvent ainsi avoir un contrôle total sur leurs objets.

Campagne de pub pour le phonebloks

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l’Open Design est un mouvement international qui vise à créer et développer des produits, des machines ou des systèmes à travers l’utilisation d’informations, relatives au design, pubiquement et ouvertement partagées.


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la gamme de bombes à graines vendues par l’entreprise Kabloom

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Outils de création Après la compréhension et la transparence, il s’agira de permettre aux individus de concrètement s’investir dans leur environnement, et de créer pour se réapproprier. Comme expliqué plus haut, c’est au travers d’un investissement personnel et créatif que l’individu pourra se réapproprier son environnement et s’épanouir, en mettant un peu de lui-même dans ce qui l’entoure. Une des missions du designer sera donc de proposer aux individus des outils de création, on peut même dire d’action, qui seront accessibles et attrayants. Le propos du designer sera de guider et suggérer, mais également de laisser une liberté à l’individu, afin qu’il puisse s’exprimer et s’émanciper par lui-même. Certains projets utilisent ce propos, comme la Allotinabox, crée par Ilovedust, qui fournit tout un éventail d’équipement pratique pour le jardinage urbain. La Allotinabox a pour but d’encourager les individus à faire pousser leurs propres plantes, à l’aide de différents kits, graines et mode d’emploi. L’agence Kabloom va plus loin, et commercialise des bombes à graines, qui ont littéralement l’apparence de bombes, mais qui contiennent non pas des explosifs, mais des graines de fleurs. Ce produit met en scène le militantisme de manière légère et humoristique, et cela plutôt efficacement. Certains designers vont plus loin et brouillent les limites entre spectateur et acteur, comme le fait également Stefan Sagmeister dans sa dernière exposition « happy show ». À différents moments de l’exposition, le graphiste demande au spectateur de participer, que ce soit en dessinant, ou en prenant un chewing-gum dans un des distributeurs qu’il a installé : chacun porte un chiffre, représentant une estimation du bonheur de chacun, et ainsi à la fin de chaque exposition l’artiste obtient une estimation du bonheur de son public. Plus loin, il propose une installation interactive, un graphisme numérique qui réagit aux mouvements de l’utilisateur. Ce genre d’initiative est généralement appréciée du public et remporte un franc succès, on peut donc estimer que lorsque l’individu est sollicité de manière efficace, l’engagement de celui-ci est facilité. Il sera également important de redonner à l’individu confiance en ses propres compétences, puisque c’est souvent ce manque qui empêche l’action. Il s’agit ici pour le designer de remettre en question sa relation à l’individu, et dépasser les rôles habituels, afin de construire un dialogue et d’œuvrer pour une réappropriation de l’environnement.

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Stefan Sagmeister est un designer graphique et typographe autrichien. Il est considéré comme l’un des designers marquant du début du vingt et unième siècle, et est à la tête de son agence de design, Sagmeister & Walsh Inc. Il a travaillé pour HBO, The Rolling Stones, le musée Guggenheim[Lequel ?], Time Warner, David Byrne ou encore Lou Reed.


Photographies de l’exposition “Happy Show” de Stefan Sagmeister, à la Gaité Lyrique, Paris 2013-2014

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Outils de partage Comme évoqués plus haut, le partage et la mutualisation font partie intégrante de la réappropriation et des mouvements qui s’en inspirent. Le partage permet d’enrichir un projet, en récoltants avis, amélioration et diffusion diverses et variées, tout en instaurant une confiance et une philosophie d’ouverture, qui ne peut qu’être bénéfique à cette société individualiste que décrit Gilles Lipovesky. L’outil à privilégier est bien évidemment internet, qui permet une diffusion massive et facilite l’accès. Les limites de ce principe résident dans la véracité, on pourrait même dire légitimité, de certains contenus proposés, puisqu’il est difficile de vérifier un contenu qui peut être ajouté par n’importe qui, n’importe ou. C’est le problème soulevé par de nombreuses plateformes de mutualisation, comme Wikipédia par exemple, qui a été très critiqué sur ce point. On en revient ici à la question de la confiance, mais également à celle du devoir d’information auxquels est soumis l’individu. La solution à ce problème ne pourra pas seulement résider dans un contrôle et une censure de la matière ajoutée, puisque cela reste limité et n’est pas totalement en accord avec les principes de transparence prônés par la réappropriation, mais bien dans une éducation des individus. Il est important de montrer et d’expliquer aux individus que c’est également leur rôle de prendre du recul sur ce qu’ils assimilent, et de non pas adopter une posture de méfiance, mais de curiosité et d’objectivité par rapport a ce qui les entoure. Un champ d’expression pour l’individu La réappropriation place l’individu en son centre, et met en avant son action et son investissement. Les outils qui seront mis en place par le designer auront pour but de guider l’individu et lui donner les moyens de réaliser cet investissement, ainsi l’individu pourra être rassuré par un cadre et une entité d’autorité, mais le plus important sera de lui laisser un champ de liberté. C’est là que reposera la relation entre le designer et l’individu, ainsi que la remise en question de leur rôle respectif. Un dialogue de confiance sera instauré, et ainsi d’un côté le designer pourra se réapproprier son rôle social et éthique, de l’autre l’individu se réinvestira dans son environnement et dans sa vie. On peut également dire que ce champ pourra être l’occasion pour l’individu d’avoir une voix propre, de s’exprimer en tant qu’être humain. Ainsi la réappropriation repose avant tout sur le besoin humain d’occuper une place dans la société, cela au travers du témoignage, qu’il s’exprime métaphoriquement ou littéralement.

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Afin de revaloriser l’être humain et ses capacités, et lui permettre de reprendre la main sur son environnement, il faut avant lui laisser l’occasion de s’exprimer sur cette humanité, et ainsi montrer que celle-ci est bien plus complexe et intéressante que ce que veut bien nous montrer la société.

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conclusion La société de consommation et le système capitaliste ont engendré une nouvelle ère, ce que Gilles Lipovetsky appelle le postmodernisme. Cette ère est caractérisée par un paradoxe : d’un côté, la société est portée par un individualisme omniprésent, à tous les niveaux, qui met donc les besoins de confort et de plaisir des individus au centre de toutes les préoccupations. D’un autre côté, cela engendre un environnement matérialiste, qui produit toujours plus, qui démultiplie le choix et transcende les limites, au détriment de la sphère publique et on peut dire du bonheur spirituel individuel. C’est dans ce contexte qu’émergent de nouveaux acteurs et mouvements, qui tentent de remettre l’action de l’individu, et non plus sa passive activité sociale, au cœur de la société. Cette volonté nous montre que l’individu ressent les limites du matérialisme et le besoin de retrouver des limites, un cadre, une logique de vie qui vont dans le sens de son bonheur, et non pas dans celui de la croissance et de l’hyper consommation. Cette démarche est accompagnée d’un processus de réappropriation de l’environnement de l’individu, au niveau de l’espace, l’objet et l’image. Comment alors, en tant que designers, s’emparer de cette démarche et s’inspirer de ses acteurs, afin de valoriser la réappropriation pour en tirer une émancipation pour les individus des contraintes sociales et économiques auxquels ils sont soumis ? Il est important pour le designer d’œuvrer pour les individus d’une société et de s’intégrer à elle, pour cela la réappropriation sera un outil indispensable.

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Elle permettra d’une part au designer d’ouvrir sa démarche et de retrouver une éthique de travail, d’autre part aux individus de s’épanouir dans la redécouverte de ses capacités créatives et la possibilité de sortir des cadres qu’on lui a attribués.L’efficacité de la démarche résidera dans la capacité du designer à sortir également des règles que la société lui aura imposées et de s’inspirer de figures activistes, comme les hackeurs, pour redonner aux individus l’estime et la place qu’ils méritent au sein du processus créatif. Le designer pourra alors retrouver un rôle de médiateur et de guide, en donnant aux individus des outils, physiques ou spirituels, lui transmettant l’information nécessaire pour activer les leviers qui permettront la sensibilisation des individus à l’importance d’une réappropriation.Celle-ci s’appliquera donc à différents champs du design, l’espace, l’objet et l’image, et l’on pourra expérimenter la communication de la réappropriation, c’est-à-dire l’action du designer dans un premier temps, pour ensuite se positionner en médiateur et laisser place à l’action individuelle, tout en relayant celle-ci pour générer une démarche communautaire et sociale. Ainsi la réappropriation pourra devenir un processus reconnu et démocratisé, œuvrant pour un changement de société à tous les niveaux et replaçant le bonheur individuel et collectif devant le plaisir et le confort consumériste.

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résumé

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L’individu est aujourd’hui déposèdé de la maîtrise qu’il peut avoir sur son environnement, dans lequel il ne s’investit plus. Une réappropriation de cet environnement, à travers la pratique du hack, du détournement, est nécessaire à un changement de société positif, qui revaloriserai l’apport de chaque individu et remettrais en question leur rôles. Comment alors, dans une société prônant l’individualisme et la recherche du plaisir, utiliser les principes du hacking et de la réappropriation pour redonner aux individus un pouvoir et un bonheur qui dépasse la simple possession matérielle ? Les espace, les objets et les images qui nous entourent constituent l’environnement que l’on doit se réapproprier. La réappropriation permet d’apporter une émancipation et un épanouissement à l’individu, qui pourra se réinvestir dans la société, y retrouver sa place. Les acteurs de cette réappropriation sont tout d’abord les individus, qui sont au centre de mon propos, les hackeurs, qui servent de modèles philosophiques et éthiques, et enfin les designers dont le rôle est de guider les individus, de proposer un cadre et des règles à la réappropriation. Celle-ci pourra être activée via un travail efficace et innovant de communication, ainsi qu’une mise à disposition d’outils pour faciliter l’action des individus. Ainsi, la réappropriation pourra s’inscrire dans une démarche d’ouverture du design, revalorisant l’individu, sa créativité et sa place dans la société, ainsi que celle du designer, qui revalorisera sa propre humanité et son identité, s’inspirant des préceptes du hacking.

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bibliographie

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supports numĂŠriques http://www.ted.com http://www.instructables.com http://www.sugru.com http://www.owni.com http://www.graphism.fr http://www.geekpolitics.be http://www.wikipedia.com http://www.telerama.fr http://www.barbican.org http://www.geekpolitics.be http://www.lemonde.fr http://www. siliconmaniacs.org http://www.bbc.co.uk

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supports analogiques Steal like an artist “10 things nobody told you about being creative” de Austin Kleon, ISBN 978-0-7611-6925-3, workman publishing company - New York 2012 L’éthique des hackeurs de Steven Levy, ISBN 978-2211204101, Édition Globe - 2013 L’ère du vide, “Essais sur l’individualisme contemporain”, de Gilles Lipovetsky ISBN 978-2070325139, Édition Gallimard, 13 avril 1989

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Colophon Design graphique Fontes : Miso light Miso regular Miso bold GlyphaLTStd GlyphaLTStd-Bold Papiers intérieur : Olin natural white 80g Olin absolute white 90g Papier couverture : Art Board mi-teintes noir Mémoire de recherche professionel réalisé dans le cadre du Diplôme Supérieur d’Arts Appliqués Design responsable et Éco-conception, au lycée Raymond Lœwy, La Souterraine, 2014.

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Un grand merci : à mes colocataires et leur grande patience, à mes camarades de classe pour leur solidarité, à mes tuteurs M. Nicolas et Mme Devaud-Judas, pour leur perséverance, ainsi que l’ensemble de l’équipe enseignante, et à ma grande sœur Héloïse, pour ses précieux conseils

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Mémoire  
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