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LE MAGAZINE DU TEMPS 2 DÉCEMBRE 2017

L’ÉDITION

LUXE

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SOMMAIRE / ÉDITO

Les chemins du luxe

PASSE-TEMPS 16 20

NEWS

MISCELLANÉES

La petite encyclopédie illustrée des faits amusants.

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NUIT T

Regards de photographe dans l’obscurité.

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CHRONIQUE

Le monde selon l’AJAR. Et si «20 minutes» passait de gratuit à payant?

LUXE 26

ÉPOQUE

Comment les marques de luxe cherchent à séduire les millennials.

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RENCONTRE

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Iris van Herpen, l’alien de la mode.

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COLLABORATION

Une photographe neuchâteloise réinterprète le sac Lady Dior.

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SHOOTING

La haute couture est un sport d’intérieur.

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SOCIÉTÉ

Le luxe c’est… le superflu, le bien-être? Quatre personnalités répondent.

PHOTOS: IRIS VAN HERPEN, JOE BUDD

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MODE

Genèse de la robe Crystal, collaboration entre Schiaparelli et Swarovski.

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SLASH/FLASH

Millie Bobby Brown, l’héroïne de «Stranger Things», affole la mode.

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DÉFILÉS

La haute couture automne-hiver 2017-2018 vue des coulisses.

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JOAILLERIE

Cartier fait résonner les pierres précieuses.

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PIERRES

Tourmaline, opale et cristal de roche: joyeux joyaux.

«Prendre le temps de lire», «un jardin d’intérieur», «une journée sans ordinateur», «une balade avec mon chien». Il y a quelques années, on aurait trouvé ces propositions insipides, niaises. Mais en cette fin d’année 2017, les réponses de nos contributeurs à la simple question: «Quel est votre dernier luxe en date?» renvoient aux profondes métamorphoses qu’a subies la société de consommation. Synonyme de pouvoir et de prestige, le luxe a longtemps été l’apanage d’une poignée de privilégiés, une machine à frustrations sociales. Mais, comme l’explique la psychothérapeute Catherine Bronnimann dans l’excellent article de Julie Rambal (voir p. 48), cette conception dominatrice fait aujourd’hui face à un nouveau luxe, moins lié au prix qu’à la rareté: prendre son temps, se nourrir mieux ou communier avec la nature incarnent un nouvel idéal de vie tourné vers le plaisir individuel. Derrière les écrans de leur smartphone, les millennials déconstruisent aussi les codes d’un univers qu’ils jugent souvent sclérosé (voir l’article de Salomé Kiner p. 26). Pour autant, ils ne rejettent pas la notion de luxe. Comment le pourraient-ils? Unilatéral ou polysémique, apparent ou intime, le luxe répond à une quête d’enchantement, à cet insatiable besoin de rêver et de compenser ainsi l’angoisse de notre propre disparition. Et vous, quel est votre dernier luxe en date? SÉVERINE SAAS

EN COVER Amelleah Thomas (IMG) porte une robe lamée plissée signée Ronald van der Kemp. PHOTO: ELSA GUILLET @JULIAN MEIJER STYLISME: BELÉN CASADEVALL

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SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


SOMMAIRE / ÉDITO 98

SHOOTING

A Kyoto, du kitsch complètement nippon.

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MISE EN SCÈNE

STYLE

Rencontre avec la magicienne des vitrines Hermès.

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SCIENCE

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La vie luxueuse du royaume animal.

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Molteni&C fait revivre le génie de Gio Ponti.

CAHIER CADEAUX

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Que mettre sous le sapin? 12 pages qui ont du chien.

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VOYAGE

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BOIRE ET MANGER

Stéphane Bonnat, chocolatier et roi de la fève.

GASTRONOMIE

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ÉCOLOGIE

Soutenue par Rolex, la fondation Mission Blue préserve la beauté des océans.

HORLOGERIE

La quête intemporelle du mouvement perpétuel.

Escapade féerique sur l’île polynésienne de Marlon Brando.

Caviar, truffe, foie gras… Comment la cuisine riche se démocratise.

DESIGN

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L’HERBIER

La mandarine, le petit agrume du bonheur.

CORPS 122

PARFUM

Une fragrance littéraire en hommage à Romain Gary.

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BIEN-ÊTRE

Immersion zen au spa pour une cure yoga.

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BEAUTÉ

Quand La Prairie s’entiche d’art contemporain.

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PHOTOS: PONTI, THE BRANDO

104 T, le magazine du Temps

ESPRIT DE FAMILLE

L’odeur du passé selon Frédéric Malle.

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Stéphane Garelli Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Caroline Stevan Ont contribué à ce numéro Daniel Aires, L’AJAR, Edouard Amoiel, Stéphane Bonvin, Isabelle Campone, Belén Casadevall, Léa Chassagne, Monica D’Andrea, Valérie Donchez-D’Herin, Luc Debraine, Florian Delafoi, Laurence Desbordes, Olivier Dessibourg, Stéphane Devidal, Damien Cuypers, Valère Gogniat, Sophie Grecuccio, Elsa Guillet, Salomé Kiner, Lea Kloos, Sébastien Ladermann, Boris Peianov, Julie Rambal, Sylvie Roche, Riikka Sormunen, Emilie Veillon Responsable production Florent Collioud Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Clémence Anex, Mélody Auberson, Audrey Chevalley, Lúcia Ribeiro (stagiaire) Responsable iconographie Catherine Rütimann Responsable iconographie pour T Véronique Botteron Responsable correction Valérie Bell Correction Samira Payot Conception maquette Ariel Cepeda Publicité Brand Sales Manager Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 21 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression Swissprinters AG Zofingen Prochain numéro 17 février 2018

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CONTRIBUTEURS

Ils ont participé à ce numéro et répondent à la question:

RELIRE H S DE EN R

AVOIR E U

N

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BELÉN CASADEVALL Née à Cadaqués (Espagne), cette styliste a entamé sa carrière en Italie et s’est installée à Paris il y a onze ans pour diriger le magazine Mixte. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef mode du magazine Stylist en France et consultante. Elle collabore régulièrement avec Numéro, Vogue China, Intermission ou Vanity Fair France.

LAURENCE DESBORDES Journaliste depuis plus de vingt ans, cette Française originaire de Bordeaux aime les livres, la mode, le cinéma, la joaillerie et écrire.

RAPHIER P TOG AR O S PH

AGNETT I TIEN AS ÉB

T’ RVÊ SU

STÉPHANE BONVIN Après avoir été dans la presse durant vingt ans, ce Genevois travaille aujourd’hui pour divers clients comme Bongénie, l’émission de TV La Puce à l’oreille ou L’Officiel suisse. Professeur de yoga Iyengar à Genève, il propose aussi des ateliers d’écriture.

ÊVÉ AU JAPON ER G A

ME F AIR E

STUMES, VIVR CO EE S E

MON VO Y

ELSA GUILLET Née à Villeneuve, cette photographe est diplômée de l’Ecole de photographie de Vevey et de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Depuis novembre 2016, elle est représentée par l’agence Julian Meijer à Paris.

VEN DR EM

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PS DE LIRE EM T LE

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PREN DR E

VOTRE DERNIER LUXE EN DATE?

SALOMÉ KINER Avant de travailler pour Le Temps, Couleur 3 et la revue Mouvement, cette journaliste littéraire est passée par Radio France et arte.tv. Entre deux lectures, elle traque les caprices et les génies de notre société. Elle est l’auteure de Journées parfaites en Suisse (Ed. Helvetiq). Elle tient un blog, palabrepalabre. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


STÉPHANE DEVIDAL Diplômé de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) et de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève, cet artiste franco-suisse travaille comme tatoueur dans différents salons comme 242 à Lausanne ou Sang Bleu à Zurich. L’art visuel occupe une place importante dans sa pratique et dans sa vie, puisqu’il continue d’organiser différentes expositions.

ANS ORDI ES É N

SYLVIE ROCHE Cette photographe romande arpente la planète pour livrer sa vision de l’infinie variété des visages et des corps humains. On retrouve cette diversité dans ses collaborations avec Marie Claire, Les Echos Série Limitée… et dans ses travaux personnels présentés aux rencontres d’Arles en 2016.

N

RIEUR NTÉ D’I

NUMÉR O!

ISABELLE CAMPONE Explore. Dream. Discover. Cette journaliste free-lance a fait sien le motto de Mark Twain. A Los Angeles, où elle vit, ou lors de ses voyages, dans les rencontres folles ou le quotidien, tout est découverte pour celle qui chérit son éternelle curiosité.

DES CL IC

EC MON CHIE AV N E D

E CE ED T R

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S CŒURS DE R DE OS ÉS ES

UNE BA LA

BORIS PEIANOV Basé à Copenhague, cet architecte et artiste serbo-roumain a fait du collage un outil de direction artistique. En combinant des éléments de différents univers dans une seule et même histoire, il repousse les limites de la beauté classique.

UNE JO UR

DAMIEN CUYPERS Cet illustrateur français a passé son enfance près de Genève à skier, faire des randonnées et dessiner. Après des études à Lyon, il vit maintenant à New York (City et Upstate). Il couvre régulièrement les fashion weeks de Paris et de New York.

L’ÎLE DÉ SE

ANCES VAC S UE

UN J AR DI

DE L ON G

JARD INE R

AU

/ CONTRIBUTEURS

LEIL SO

VALÉRIE DONCHEZ-D’HERIN Journaliste pour la presse suisse et française, auteure du site Mohairement Vôtre. Chroniqueuse parfums pour Le Temps depuis 2011. Chaque flacon est un roman qui attend d’être ouvert pour mieux en répandre l’histoire sur la peau des lecteurs.

DANIEL AIRES Diplômé de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), ce photographe vit et travaille à Lausanne. T MAGAZINE | 15


NEWS

PASSE-TEMPS PAR EMMANUEL GRANDJEAN, CAROLINE STEVAN ET ÉMILIE VEILLON

RÉTROSPECTIVE

JIL SANDER S’EXPOSE Avec Ann Demeulemeester, Sonia Rykiel et Agnès B., elle est une des rares femmes à s’être fait un nom dans l’industrie de la mode contemporaine. Depuis le début du mois de novembre, Jil Sander sacrifie au nouveau rite chez les fashion designers de l’exposition grand public. Au Museum Angewandte Kunst de Francfort, la styliste présente sur 3000 m2 quarante ans d’une carrière qui a connu des hauts et des bas, pas mal de fracas, mais est toujours restée fidèle à ce minimalisme dont l’Allemande a fait sa signature.

PHOTO: JILL SANDER

Jil Sander, jusqu’au 18 mai 2018, Museum Angewandte Kunst, Francfort, museumangewandtekunst.de

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/ NEWS

FOODING

NOUILLES DE LUXE Le snobisme culinaire ultime? Se préparer un plat de spaghettis avec ces pâtes Dolce & Gabbana vendues 95 dollars dans une jolie boîte en fer-blanc produite à 5000 exemplaires seulement. La marque de mode milanaise cultivait déjà un goût pour l’électroménager de cuisine (on lui doit des frigos, un toaster, un percolateur overdécoré dans la plus pure tradition sicilienne). Elle s’associe cette fois avec Pastificio G. Di Martino, trésor national de la pasta transalpine, pour ainsi célébrer l’art de vivre à l’italienne.

DESIGN

LA CHAISE QUI RECYCLE Elle avait été présentée en 2016, mais n’est apparue dans le catalogue Ikea que cette année. On veut parler de Odger, cette chaise dont la particularité est d’être fabriquée avec un mélange de bois et de plastique recyclé et dont même la clé pour la monter est en matière durable. Dessinée par les Suédois de Form Us with Love (déjà auteurs d’une cuisine 100% PET pour la marque scandinave), Odger a nécessité trois ans de développement et est disponible en blanc, bleu et brun au prix de 79,95 francs. ikea.ch

dimartinodolcegabbana.com

EXPOSITION

PHOTOS: DOLCE & GABBANA, IKEA, ANNE COLLIER

FÊTES EN TOUT GENRE Une exposition dédiée à la fête, à quelques encablures de Noël et Nouvel An. La commissaire Arlène Berceliot Courtin a réuni les travaux de huit artistes – dont Anne Collier, Robert Heinecken ou Bruno Serralongue – entre folklore américain, bal populaire et culture pop. Always Someone Asleep and Someone Awake, jusqu’au 25 février 2018 à la Galerie des Galeries, aux Galeries Lafayette à Paris.

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NEWS

BOIRE

MAGAZINE

ENFANTS HEUREUX

NOVEMBRE À L’ECAL

Après deux années à œuvrer pour l’association Bloom, qui protège les océans, Valérie Mercier a décidé de s’attaquer à l’une des sources (si l’on ose) du problème: les bouteilles en plastique qui polluent les mers. En 2011, elle fonde Gaspajoe, fournisseur de jolies gourdes en inox. Pour faire un pas de plus, la Française vient de lancer la production de pailles en métal. Modèle simple ou gravé de jolis motifs: soleil, lune, éclair…

Rutilant. A l’occasion de la dernière édition de Paris Photo, Novembre Magazine et l’ECAL ont publié un numéro hors-série. Des images uniquement, produites durant les ateliers menés par la revue ces quatre dernières années à l’école. Rutilantes donc, bigarrées, écaliennes à l’extrême, elles mettent en scène des bribes de corps et de visages, des matières, des nuages ou des fleurs dans une esthétique contemporaine.

gaspajoe.fr

novembre x écal, novembre 2017. ecal.ch novembremagazine.com

L’ÉQUATION

LE PARFUM QUI ACCROCHE

Le 15 décembre, la marque de vêtements Armes, lancera son premier parfum. «Il y a deux ans, on avait développé avec un atelier de Brooklyn une bougie parfumée qui avait bien marché, explique Philipe Cuendet. On trouvait intéressante l’idée d’en faire un parfum.» Le directeur artistique du label lausannois tombe par hasard sur Barnabé Fillion. Le nez qui 18 | T MAGAZINE

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cartonne en ce moment vient de créer Hwyl pour Aesop. «On lui a envoyé la bougie pour qu’il s’en inspire, tout en le laissant libre de composer.» Résultat, ce jus unisexe aux accents de pruneaux, feuille de tomate, cèdre et note de daim et baptisé Equilibre F96. «On a gardé son titre de travail, reprend Philippe Cuendet. Le ready-made est une des sources de notre travail.»

Pour le packaging, Armes reste fidèle à ce principe de l’objet trouvé. «On a repris les flacons de 15 ml dans lesquels Barnabé nous envoyait ses essais, mais en changeant la couleur du bouchon.» Et pour le lancement, la marque a dessiné ce pull dont l’étiquette fait office de porte-fiole. Vernissage: 15 décembre chez Aegon + Aegon, place du Tunnel 8, Lausanne, 021 312 79 12.

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PHOTOS: GASPAJOE, 123RF, CALYPSO MAHIEU

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PASSE-TEMPS / MISCELLANÉES FUMEUX

Le «Perfecto», c’est un cigare cubain, un havane qu’Irving Schott, le cofondateur de la marque, fumait sans modération. Au point d’avoir donné son nom au célèbre blouson de cuir noir qu’il créa à la fin des années 1920.

550 SUCCÈS

TROUILLE

CYNIQUE

La coulrophobie désigne la peur panique des clowns.

Le nombre en millions de boulettes que servent chaque année les 390 restaurants Ikea répartis dans le monde. AÏE!

«DIRE LA VÉRITÉ, C’EST LA PLAISANTERIE LA PLUS DRÔLE DU MONDE» George Bernard Shaw

Le mot «poltron» viendrait d’une contraction de la formule latine «polex truncatus», soit le pouce que se coupaient les hommes romains pour échapper au service militaire, ne pouvant ainsi plus manier aucune arme. Lesquels étaient donc traités de lâches. 20 | T MAGAZINE

Poivre moulu + muscade + cannelle + clou de girofle = le mélange quatre-épices.

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PHOTOS: 123RF, CSA-ARCHIVE

RECETTE


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PASSE-TEMPS / NUIT T

L’image d’une tulipe qui se fane. Une nature bientôt morte pour un classique de la photographie revisité.

LAUSANNE, LE 15 NOVEMBRE 20 17 PAR DANIEL AIRES Dans chaque édition de T, une carte blanche aux nuits d’un photographe en Suisse

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PASSE-TEMPS / CHRONIQUE LE MONDE SELON L’AJAR

«20 MINUTES» POUR 2 FRANCS Pour chaque édition de T, le collectif de jeunes auteur-e-s AJAR imagine une actualité. La crise de la presse est à son comble; pour renflouer les caisses, pourquoi ne pas rendre payant un célèbre journal gratuit?

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ans le salon de l’hôtel Baur au lac de Zurich, hier matin, les journalistes présents n’en revenaient pas. Peter Waldino, CEO du groupe de presse Ringier-AxelTamedia-Springer (RATS), avait les larmes aux yeux. «Je présente mes excuses à l’ensemble de la profession. Nous avons fait tout faux.» La raison de cette conférence de presse? Annoncer la décision prise par RATS de rendre payant le quotidien 20 minutes, le premier du pays avec 2,9 millions de lectrices et lecteurs dans les trois langues nationales, et dont la gratuité est pourtant la marque de fabrique depuis son lancement, il y a près de vingt ans. Comment expliquer une «PEUT-ÊTRE QU’À CE PRIX, telle décision? Maniant la SI J’EN TROUVE UN métaphore filée («tenter panser une plaie qu’on SOUS MON SIÈGE, JE LE LIRAI de s’est soi-même infligée en AU LIEU DE L’UTILISER POUR se tirant une balle dans ÉTENDRE MES JAMBES.» le pied»), Peter Waldino a déclaré avoir eu une révéJEAN-RAPHAËL, 28 ANS, lation au retour de ses vaÀ GLOBUS LAUSANNE cances d’été, en feuilletant pour la première fois un exemplaire du 20 minutes. «La motivation financière n’est évidemment pas la seule», a déclaré le CEO en réponse à une question d’un journaliste francophone, d’ailleurs employé par RATS. «J’ai surtout compris que le métier de journaliste devait impérialement [sic] retrouver ses lettres de noblesse.» Chaque édition coûtera désormais 2 francs, a précisé Sonja Kronblick-Mauer, responsable du département marketing Suisse de RATS. Dans les premières semaines, les caissettes seront sécurisées et des «ambassadeurs de

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la valeur ajoutée» en costume bleu aide- «JE COMPRENDS ront la population à changer ses habituPAS. POURQUOI des de consommation. Il sera possible de payer son quotidien par SMS ou Swish. EST-CE QU’IL Mais pas de s’abonner. «Nous tenons à FAUDRAIT garder un contact privilégié avec le pu- PAYER POUR blic aux abords de nos caissettes.» A quoi ressemblera ce nouveau 20 mi- UN JOURNAL?» nutes payant? Le communiqué de presse KEVIN, 19 ANS, indique que les bénéfices engendrés per- À LA GARE DE FRIBOURG mettront de «fédérer intelligemment les intérêts internes» et de «créer un pôle d’excellence journalistique print, tout en positionnant le produit on line en première ligne des nouvelles tendances de contenus non intrusifs adaptés aux publics cibles». Des pages «Culture» seront «éventuellement envisagées», en cas de «très gros succès commercial». Il n’est pas précisé, en revanche, si le «C’EST QUAND groupe prévoit de devoir com- MÊME UN PEU DOMMAGE. poser avec une baisse des reJ’AIMAIS BIEN FAIRE cettes publicitaires. Du côté de la Confédération, LES MOTS CROISÉS Vincent Martenet, pré- EN ME RENDANT sident de la Commission de AU TRAVAIL.» la concurrence, a tweeté une mise en garde contre la si- MURIEL, 47 ANS, À LA GARE DE PORRENTRUY tuation potentiellement monopolistique du Blick am Abend, racheté en 2016 par Christoph Blocher et désormais seul journal gratuit à grand tirage de Suisse. Inquiétudes également aux CFF, dont la porte-parole a annoncé la suppression «très probable» d’une centaine d’emplois, au sein de RailClean principalement.

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LUXE / ÉPOQUE

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/ ÉPOQUE

LES MILLENNIALS, BÊTES DE LUXE Consommateurs en puissance et prescripteurs puissants, les 15-25 ans bousculent les manières du luxe. Les grandes marques se décarcassent pour séduire cette génération aussi exigeante que volatile PAR SALOMÉ KINER

PHOTOS LEA KLOOS

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«

Pour Maïté Sulliger, 24 ans, le luxe ostentatoire est de mauvais goût. Une idée de la discrétion héritée de sa mère.

’ai mis mes baskets de marque!» Maïté Sulliger s’amuse en pointant ses tennis blanches aux larges lacets de satin crème: «Les gens pensent qu’elles sont griff es alors que ce sont des H&M.» La ceinture Moschino, qui serre sa taille voluptueuse, est d’origine. L’étui en velours rose de ses lunettes Miu Miu aussi, comme le flacon de parfum Dior exposé sur son étagère. Sa montre dorée? «Du toc.» Du tac au tac et sans complexes, Maïté jongle entre les étiquettes. Sur la totalité des biens qu’elle consomme, la part de produits griff s est minime, mais l’intérêt qu’elle porte à l’industrie du luxe est énorme. Maïté a 24 ans. Elle a créé sa propre ligne de vêtements, travaille pour un site d’e-commerce à Genève et vit encore chez ses parents, parce qu’elle s’y sent «trop bien». Elle appartient à la génération Z, qu’on appelle aussi «millennials» ou «digital natives». Un groupe hétéroclite dont la définition varie selon l’usage, du concept théorique à l’échantillon marketing. Nés à la veille du XXIe siècle, ces jeunes ne se souviennent pas de la vie sans les téléphones portables. Ils ont grandi avec Internet et leurs interactions sociales sont dominées par les réseaux sociaux. D’après une étude annuelle du cabinet Bain & Company, ils n’occupent aujourd’hui que 2% des parts du marché des produits de luxe, mais représentent 85% de la croissance du secteur d’ici à 2025. Le phénomène n’est donc pas négligeable. Mais pour les grandes marques, de l’hôtellerie à l’horlogerie, en passant par la cosmétique et la mode, cerner cette génération volatile est un véritable T MAGAZINE | 27


LUXE / ÉPOQUE et Communication d’OKKO Hotels, Solenne Devys sait que les réseaux sociaux ne pardonnent rien: «Quand j’arpente mes établissements, je me demande toujours: «Est-ce que le bar, la salle de bains, le hall sont instagrammables?» Dans l’hôtellerie comme dans la mode, cette suprématie de l’image marque l’émergence d’un règne inédit: blogueurs, Instagrammeurs et influenceurs sont les nouveaux sésames du recrutement de clientèle. Aujourd’hui, les consommateurs déambulent dans leurs sélections de profils Pinterest ou Snapchat avec un sentiment de liberté critique: ce sont eux qui choisissent les contenus qu’ils consultent, contrairement au feuilletage passif d’un magazine. Pourtant, les désirs qu’ils provoquent (on parle aussi d’«inspirations») sont bien le résultat de ruses publicitaires: en arrosant les prescripteurs de produits d’appel – petite maroquinerie, casquettes, lunettes – les marques créent l’illusion d’un accessoire indispensable parce que omniprésent. Comme ces articles sont accessibles, ils finissent par envahir le paysage urbain. L’ascension fulgurante des blogueuses et blogueurs a fait d’eux des incontournables: «Les gens consultent aujourd’hui davantage les réseaux sociaux que le site de la marque. Il ne s’agit plus de faire converger le trafic vers un seul lieu mais de générer du trafic sur tous les points,» observe la responsable de projet digital d’un grand groupe. Les stratégies d’approche s’affinent de plus en plus: «Avant, on choisissait des profils avec une énorme notoriété. Désormais, on leur préfère des personnalités qui ont moins d’audience mais une communauté plus impliquée, qui «like» et suit toutes les publications. Leurs posts sont plus performants.»

casse-tête. Comment séduire une clientèle qui a grandi dans un climat de crise, sous la menace environnementale, qui remet en question la société de consommation mais ne jure que par son image? Comment capter cette cible ultra-connectée, surinformée, qui préfère l’expérience à la propriété et qui s’amuse à déconstruire les codes dont elle a hérité? Cofondatrice du média collaboratif Twenty, une plateforme digitale animée par des 1625 ans, Nadège Winter estime que cette génération déplace la notion même du luxe: «La fascination existe toujours, les grandes marques et les références sont là, mais leurs intérêts se sont élargis et diversifi s. Leur vision du monde est nivelée par la grille des réseaux.» Chers designers, publicitaires et chefs de produits, bienvenue dans un monde où un chaton, un sac monogrammé et un cupcake ont le même pouvoir d’intensité.

CONSOMMATION SOURCILLEUSE

Si le prix reste constitutif de sa définition, le luxe chez les millennials inclut dorénavant des critères symboliques. Ils veulent se reconnaître dans les valeurs de leurs marques favorites, revendiquent l’exclusivité des expériences vécues et préfèrent les raretés aux it-bags. La maîtrise de ces paramètres est une culture à part entière, mais ses experts ne font pas forcément les meilleurs clients. Numa Cardinaux a 18 ans. Il est employé dans un magasin de vêtements vintage pour hommes à Vevey, Lowkey. Il maîtrise parfaitement l’histoire des maisons Gucci ou Missoni. Il sait en quelle année Lacoste a implanté ses usines hors d’Europe et peut citer les références exactes de ses pièces fétiches. Mais sa consommation a des limites: «Le vêtement, j’aime vraiment ça, c’est toute ma vie. La journée au travail, le soir sur Internet. J’ai commencé à bosser pour pouvoir me payer des fringues. Mais dépenser 3500 francs dans un tee-shirt, je ne vois pas l’intérêt. Comme ces types qui s’habillent en Valentino mais qui viennent te gratter 5 francs pour s’acheter un kebab. C’est ridicule.» De retour de la Fashion Week de Milan où elle présentait sa ligne de vêtements, Maïté a passé une nuit à Monaco. Elle voulait s’offrir un hébergement de standing: «J’ai vu les fameux hôtels 5 étoiles, je les ai trouvés glauques. J’ai pris une location Airbnb incroyable dans un ancien palace qui avait servi d’hôpital pendant la guerre.» Elle fait défiler les photos sur l’écran de son téléphone. Baies vitrées, vue sur mer, literie blanche et jardin botanique sous serre: «Je préfère un immeuble avec du charme et une histoire à une enseigne réputée mais has been. Aux Etats-Unis par exemple, les Marriott sont dégoûtants.»

RUSES D’APPROCHE

Défiées par ces consommateurs aguerris, les marques innovent comme elles le peuvent. Pour ne pas agacer le jeune ultra-connecté, animal impatient qui veut tout, tout de suite, les hôtels OKKO – huit établissements 4 étoiles en France – ont supprimé toutes les formalités administratives mais augmenté la disponibilité du personnel: «Sans jamais être intrusif, le réceptionniste sait indiquer aux clients le meilleur bar du quartier.» Directrice produits 28 | T MAGAZINE

CONVERSATION POLYPHONIQUE

Même en voyage, Numa Cardinaux, 18 ans, ne peut s’empêcher de traquer les pièces rares et les bonnes occasions. Au grand dam de sa petite amie.

Cette communication parallèle s’opère en dehors des ressorts traditionnels de la publicité: les millennials n’adhèrent plus à la surenchère marketing. Terminé, le monologue impérial des marques et le matraquage de valeurs immuables – elles doivent désormais s’intégrer dans une conversation polyphonique avec des consommateurs exigeants, s’adapter à leur langage et à leurs préoccupations. Nadège Winter prend pour exemple le retour en grâce de Gucci, dont la croissance explose depuis l’arrivée d’Alessandro Michele, directeur artistique: «L’univers qu’ils développent sur Instagram est en cohérence avec les codes de cette génération. L’idée du gang, les monstres et les extraterrestres, le fait de privilégier l’humour à la beauté, le retour aux origines de la marque, les petites vidéos qui fabriquent des histoires décalées… Ça marche.» Le réalisateur Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich) a aussi capté la tendance avec sa publicité multirécompensée pour le parfum «Kenzo World». On y voit une jeune femme s’échapper d’un dîner guindé et entamer une danse débridée dans les couloirs du bâtiment, cassant avec l’esthétique éthérée qui commande au monde des fragrances. Le choix des égéries traduit aussi le niveau de compréhension des marques. En 2016, le fils de Will Smith posait en jupe pour la campagne de Louis Vuitton femme. «Jaden Smith représente une génération qui a assimilé tous les codes dans une vraie liberté, loin des manifestes et des questions sur le genre», expliquait alors Nicolas Ghesquière, directeur artistique de la maison, SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


/ ÉPOQUE

«LE VÊTEMENT, C’EST TOUTE MA VIE. MAIS DÉPENSER 3500 FRANCS DANS UN T-SHIRT, JE NE VOIS PAS L’INTÉRÊT» NUMA CARDINAUX, 18 ANS

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LUXE / ÉPOQUE pour se faire bien voir, pour appartenir à un clan. Il y a ceux qui capitalisent sur leur image. Et il y a ceux qui aiment sincèrement les vêtements.» La grande fierté de son armoire est une veste Ralph Lauren Polo Stadium de 1992. Il l’a chinée pour 17 euros en Italie; ailleurs, on la trouve à 2000. Par peur de l’abîmer, il ne la sort pas du placard. Pour lui, elle vaut plus que de l’argent – elle est sentimentale. Régulièrement, Maïté se désabonne des blogueuses trop sponsorisées: elles perdent leur crédibilité. Elle possède bien une paire de chaussures Louboutin, des bijoux Bulgari, une ceinture Escada, mais n’a jamais mis les pieds dans une boutique de luxe. Elle leur préfère les dépôts-ventes et les outlets, plus accessibles et moins intimidants. «On peut dormir dans un 5 étoiles et traverser la ville pour goûter la meilleure street-food, écouter du hip-hop et piquer les fringues de sa grand-mère, porter un sac Louis Vuitton avec une paire de baskets. On aime se contredire.»

CHAMBRES D’ADOS, CHAMBRES D’ÉCHO

Sa volatilité n’empêche pas les marques de luxe de continuer à courtiser cette jeunesse, qui reste une excellente vitrine d’exposition. Malgré un faible pouvoir d’achat, sa puissance de prescription est colossale. Les coups de cœur de ces faiseurs de tendances résonnent dans les foyers, sur les réseaux sociaux, au sein d’une communauté élargie. Car à bien se pencher sur son berceau, on remarque que les comportements caractéristiques de cette génération sont déjà largement pratiqués par ses aînés. Joëlle de Montgolfier est une des directrices du pôle luxe chez Bain & Company: «Aujourd’hui, l’adoption technologique est généralisée. Les 36-45 ans achètent en ligne, ils sont aussi très connectés. Chez les 56+, l’acte d’achat passe au moins par une interaction Internet. On ne peut pas dire que toute l’industrie se soit déplacée pour ne répondre qu’aux millennials. En revanche, on peut parler d’une «millénnialisation» des consommateurs».» Dans un monde obsédé par la jeunesse, où l’on peut vivre à 40 ans comme on le faisait à 20, les millennials sont sortis de leur niche. Pour les marques de luxe, ils sont à la fois l’horizon et la norme. sur Instagram. Un peu plus tôt, il avait convoqué un personnage de jeu vidéo, Final Fantasy, «avatar parfait de cette femme globale et héroïque et de ce monde à nos portes où les réseaux et la communication digitale font désormais partie de nos vies» pour incarner l’avènement d’une nouvelle ère d’expression. Dans son dernier défilé, il glissait un tee-shirt à l’effigie de Stranger Things, la série télévisée qui a propulsé en it-girl l’actrice Millie Bobby Brown, 13 ans. La publicité n’est pas la seule à s’introduire dans la chambre de ces jeunes adultes. Les gammes dédiées aux millennials bourgeonnent dans tous les secteurs avec plus ou moins de succès. Chez Shiseido, les produits Waso sont destinés aux 15-25 ans. Et tant pis si ces peaux ont rarement besoin de soins complexes, l’offre finit toujours par créer la demande. En attendant, la marque précise bien que ces onguents «peuvent s’utiliser sans prescription au-delà de cet âge».

MILLÉNNIALISATION DES CONSOMMATEURS

Difficile de mesurer l’impact réel de ces efforts, parce que les millennials ont un patchwork d’attentes conflictuelles et des profils très contrastés. Chez Lowkey, où les clients ont entre 14 et 25 ans, Numa observe plusieurs types de consommateurs: «Il y a ceux qui achètent 30 | T MAGAZINE

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LUXE / RENCONTRE

VIRTUOSE DU RÉEL Depuis dix ans, la créatrice néerlandaise Iris van Herpen repousse les limites de la mode avec sa haute couture avantgardiste, au carrefour du rêve et de la science. A Amsterdam, rencontre de haute voltige PROPOS RECUEILLIS PAR SÉVERINE SAAS

Q

ue lui est-il passé par la tête? A quelle créature a-t-elle bien pu penser, dans quelle dimension s’est-elle projetée pour donner vie à cette improbable pièce, aujourd’hui sagement posée sur un cintre? Une sensuelle armure où se télescopent des tentacules en feuilles d’acrylique noir. La puissance et la fragilité, les ténèbres et la lumière. Ces questions nous hantent d’autant plus qu’avec sa douceur juvénile, sa timidité, la créatrice semble être la parfaite antithèse de la fameuse «snake dress» (robe serpent), portée par Björk lors d’un concert en 2012. «Il m’arrive de faire du parachutisme. Cette robe reflète ce que je ressens la minute avant de sauter», répond-elle. Donner corps à ses émotions, rendre visible l’indicible, tel est le moteur de l’intrigante Iris van Herpen, qui célèbre cette année les 10 ans de sa griffe de mode. Depuis son arrivée sur les podiums parisiens de la haute couture en 2011, cette Néerlandaise de 33 ans surprend et déroute par ses créations à l’esthétique avant-gardiste, mélange d’artisanat et d’innovations technologiques: robes entièrement imprimées en 3D, exosquelettes en bois, silhouettes biomorphiques en polyéthylène glycol, 32 | T MAGAZINE

Défilé prêt-àporter automnehiver 2014-2015, collection «Biopiracy».

T Vous venez de célébrer les 10 ans de votre maison. En quoi votre travail a-t-il évolué? IRIS VAN HERPEN Quand j’ai lancé ma

marque, j’étais complètement dans ma bulle mode. Les disciplines comme la science, l’art ou l’architecture ne faisaient SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017

PHOTO: IRIS VAN HERPEN

rhodoïd ou plexiglas. Véritables performances, ses défilés viennent souligner cet univers où le poétique le dispute à l’étrange. Sa dernière collection veut interroger notre relation à l’eau et à l’air? Au Cirque d’hiver de Paris, en juillet dernier, Iris van Herpen convoque Between Music, un groupe de musique danois qui a pour particularité de se produire… sous l’eau. Immergés dans d’immenses aquariums, les quatre musiciens soufflaient dans d’étranges instruments, sortant de temps en temps la tête de l’eau pour respirer. Autour d’eux, des robes aux allures d’ondes en dentelle de métal, des nuages en coton sculpté. Inquiétant, émouvant. Génial. Pour mettre au point sa couture expérimentale, Iris van Herpen se nourrit de collaborations avec des scientifiques, des architectes ou des artistes. Elle aime visiter le CERN et observer le monde à échelle infinitésimale. Pourtant, la toile de son enfance s’est tissée à Wamel, un petit village néerlandais, sur fond de nature et de danse classique. Pas de télévision ni d’ordinateur, pas même un magazine de mode. Diplômée de l’Institut des Arts ArtEZ d’Arnhem, aux Pays-Bas, elle a fait ses armes chez Alexander McQueen et Claudy Jongstra à Amsterdam. «Extraordinaire», mais pas surnaturel. De même, son studio n’a rien d’un laboratoire de science-fiction. Au premier étage d’un ancien entrepôt industriel, on découvre un loft avec une vue imprenable sur Houthaven, l’ancien port du bois d’Amsterdam. Il y règne une ambiance studieuse, méditative. Spin, le chat, guette les intrus tandis qu’une dizaine de collaborateurs travaillent sur la prochaine collection haute couture. Iris van Herpen plongera dans son univers ce soir, dans le silence de la solitude. «Je préfère n’avoir personne autour de moi lorsque je crée. C’est un moment spécial pendant lequel je me connecte à ce que je pense et à ce que je ressens.»


/ RENCONTRE

PHOTO: JEAN BAPTISTE MONDINO

Ex-stagiaire d’Alexander McQueen, Iris van Herpen a fondé la griffe qui porte son nom en 2007 à Amsterdam. En 2011, elle a intégré le calendrier officiel de la Semaine de la haute couture à Paris.

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LUXE / RENCONTRE

Défilé haute couture printemps-été 2013, collection «Voltage».

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«Robe squelette», défilé haute couture automnehiver 2011-2012, collection «Capriole».

PHOTOS: IRIS VAN HERPEN

«Robe serpent», défilé haute couture automnehiver 2011-2012, collection «Capriole».

Défilé haute couture printemps-été 2017, collection «Between the lines».

Défilé haute couture automnehiver 2017-2018, collection «Aeriform». SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


/ RENCONTRE pas encore partie de mon travail. Et pendant les premières années, je travaillais uniquement à la main, je ne voulais même pas entendre parler d’une machine à coudre! T Comment avez-vous intégré la technologie à votre processus créatif? IVH Très doucement. En 2008, deux ar-

chitectes m’ont demandé de créer une robe inspirée par un musée qu’ils venaient de construire ici, à Amsterdam. Mon idée semblait impossible à réaliser à la main et j’ai voulu essayer l’impression 3D, que les architectes utilisaient pour fabriquer leurs maquettes. La robe a finalement été conçue artisanalement, mais grâce à cette expérience, j’ai compris le potentiel de cette technique et l’ai progressivement intégrée à mon travail. Lors de mon premier défilé haute couture à Paris, en 2011, la moitié de la collection était imprimée en 3D. T La technologie ne vous a jamais intimidée? IVH Elle m’intrigue, car je suis attirée par

l’inconfort de ne pas savoir. Je suis du genre à me dire: «Si je sais comment fabriquer quelque chose, pourquoi me lancer?» Mon moteur, c’est la recherche de mon propre développement.

T Vos silhouettes en constante métamorphose contredisent le cliché d’une haute couture figée dans le temps. Comment appréhendez cette institution? IVH Pour moi, la haute couture est un art,

l’un des rares espaces où la mode peut être autre chose qu’un simple produit. Un espace où nous avons du temps pour proposer une autre vision du système, que ce soit en développant des matières et des techniques de production durables, ou en collaborant avec d’autres disciplines. Avec un peu de chance, ces changements finiront par se répercuter sur le système global. T Est-ce pour cela que vous avez arrêté votre ligne de prêt-à-porter, développée entre 2014 et 2016? IVH Oui, elle me prenait trop de temps.

Avec le prêt-à-porter, je faisais la même chose que tout le monde: fabriquer des habits destinés à être vendus. Or, ce n’est pas le but que j’ai envie d’atteindre. La production de masse n’aidera pas la mode à changer, parce que c’est juste de la production. Je ne veux pas me détourner de l’essentiel parce que je dois dessiner un énième t-shirt. Nous avons assez de vêtements. T Beaucoup de vos robes sont achetées par des musées. Vous considérez-vous comme une artiste ou comme une designer de mode?

IVH J’aime travailler dans les zones grises, là où ces deux disciplines se chevauchent. Cependant, je ne suis pas une artiste contemporaine au sens où si vous me demandez de faire une sculpture, cela ne m’intéresse pas. Ce n’est pas mon médium. Le corps est pour ainsi dire mon canevas. Je travaille pour le corps, il est ma muse.

qui n’existait pas auparavant. Chaque artisanat renferme des milliers d’années de savoir et si on n’en tient pas compte, on retourne en arrière. C’est pourquoi j’essaie à travers mes collaborations de créer des hybrides entre nouvelles et anciennes techniques. Je crois vraiment qu’avec cette combinaison, un autre type d’innovation est possible.

T Un héritage de votre passé de danseuse? IVH Oui, la danse est une grande partie

T Steve Jobs, le fondateur d’Apple, limitait l’exposition de ses enfants à ses propres produits. Vous-même avez grandi dans un petit village sans télé ni ordinateur. Une technologie peut-elle, en soi, nuire à la liberté, condition nécessaire à l’innovation? IVH Non, c’est le contraire. La technologie

de moi, elle m’inspire beaucoup. En matière d’impact émotionnel, c’est la forme d’art la plus puissante, avec la musique. En même temps, cette discipline m’a appris à connaître mon corps et son potentiel

«CE QUI EXISTE ICI ET MAINTENANT ME FASCINE BEAUCOUP PLUS QU’UN HYPOTHÉTIQUE FUTUR» IRIS VAN HERPEN

de transformation, la façon dont on peut le modeler. Notre rapport à l’espace est quelque chose que j’investigue beaucoup dans mon travail. T Vos créations mêlent aussi artisanat et nouvelles technologies, alors que notre culture a pour habitude d’opposer ces termes. La classique dichotomie homme/ machine est-elle un leurre? IVH Absolument. Il n’existe pas de monde

où l’artisanat et les technologies vivent de façon séparée, ces deux choses sont interdépendantes. Aucune de mes robes ne pourrait être produite avec un laser ou une imprimante 3D sans l’aide de nombreuses mains. Par ailleurs, si vous regardez l’histoire, l’artisanat a toujours été une forme d’innovation. Aujourd’hui, les machines ont changé et nous utilisons beaucoup de médiums digitaux, mais le principe reste le même: l’esprit humain crée quelque chose

est un bel et puissant outil, et c’est à nous d’apprendre à l’utiliser. C’est comme un couteau: il peut permettre de cuisiner un délicieux repas ou de faire du mal à quelqu’un. La décision nous appartient. Nous vivons dans un monde où il y a tellement de possibilités que nous devons apprendre à choisir. En termes de technologie mais aussi de consumérisme. C’est une question de survie, autrement nous devenons nous-mêmes des produits. T Votre mode est souvent qualifiée de futuriste. Cet adjectif est-il pertinent? IVH Pas vraiment, parce que quand je des-

sine un vêtement, je m’inspire beaucoup de la réalité. Je ne suis pas en train d’inventer des techniques, je ne fais que montrer aux gens ce qui existe déjà ici et maintenant. Il y a beaucoup plus de possibilités que ce que l’on imagine. Il y a tellement de magie dans notre monde, cela me fascine beaucoup plus qu’un hypothétique futur.

T Cela explique votre fascination pour la science... IVH Oui. L’art et la science sont pour moi

très liés, parce qu’ils questionnent tous deux la vie et nous permettent de voir le monde sous un nouveau jour. Comme une peinture ou un morceau de musique, la science peut vous révéler une chose, même ordinaire, sous une perspective inattendue. T Qu’est-ce que la science vous a récemment révélé? IVH Je viens de découvrir comment

communiquent les arbres. Dans la forêt, il existe tout un réseau baptisé Wood Wide Web, une sorte d’Internet qui passe par les champignons et les algues et connecte les racines des arbres entre elles. Les arbres peuvent ainsi échanger des informations et s’entraider en cas de virus par exemple. Je n’aurais jamais cru qu’une telle chose pouvait exister, c’est fabuleux. Il y a tellement de formes de savoir, tellement de couches à explorer. T MAGAZINE | 35


LUXE / COLLABORATION

LADY NAMSA

Sur invitation de la maison Christian Dior, la photographe romande Namsa Leuba a puisé dans son univers créatif pour réinterpréter l’iconique sac Lady Dior PAR SÉVERINE SAAS

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omment vivre avec une double identité? Comment réconcilier deux cultures que tout semble opposer? Comment combattre l’ethnocentrisme? Ces questions sont au cœur du travail de Namsa Leuba, photographe neuchâteloise née d’un père suisse et d’une mère guinéenne. A l’aide de la performance, de la mode et du film documentaire, cette diplômée de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne interroge sans relâche le regard occidental sur l’Afrique. Artefacts religieux détournés, reconstitution de rituels traditionnels en milieu urbain, tenues autochtones customisées: la métisse s’approprie le folklore africain pour mieux 36 | T MAGAZINE

le désacraliser et lui offrir une aura esthétique dépassant les barrières culturelles. Intrigantes, colorées, d’un glamour sans concession, ses images ont rapidement tapé dans l’œil du milieu de la mode, en témoignent plusieurs publications dans des magazines pointus tels que Numéro, I-D, Wallpaper, mais aussi des collaborations avec des marques comme Edun et Vlisco, premier producteur de tissu wax au monde. Ne manquait plus qu’une grande maison au tableau de chasse mode de l’artiste.

LIBERTÉ ARTISTIQUE

C’est chose fait grâce à Dior, qui a invité la Romande ainsi que neuf autres artistes (dont le grand John Giorno) à réinterpréter l’emblématique sac Lady Dior, imaginé en 1995 en l’honneur de la princesse Diana.

«C’était une très belle expérience, j’ai été gâtée. Dior m’a laissé complètement carte blanche. Les équipes de la maison sont venues me voir en Suisse avec des échantillons de tissus et j’ai pu choisir chaque détail, de la couleur des anses à celle de la doublure, en passant par les lettres qui sont accrochées au sac», raconte au téléphone une Namsa Leuba extatique. Pour concevoir ses deux modèles aux teintes très Willem de Kooning, la photographe s’est inspirée des peintures graphiques et colorées des Ndebele, un peuple du Zimbabwe et du nord-est de l’Afrique du Sud. Un concept artistique qui a poussé les artisans des ateliers maroquiniers de Dior à dépasser les limites de leur art. Ainsi, l’un des sacs se distingue par une technique de piqûre complexe dans laquelle le vison, les tissus fins et des petites perles ont été cousus ensemble comme les pièces d’un puzzle. Soit plus de 300 heures de travail à la main. «J’ai été très impressionnée par le savoir-faire qui se cache derrière les créations de la maison Dior. Savoir que des mains si talentueuses ont donné vie à mes idées, c’est fabuleux», confie Namsa Leuba. Et que ressent-on à l’idée de voir ses créations portées? «C’est une sensation folle, j’en ai des frissons!» SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017

PHOTOS: LEA KLOOS, FREDERIC LECLERE

Pour la maison Dior, Namsa Leuba (à g.) a conçu deux réinterprétations du Lady Dior. Trois cents heures de travail ont été nécessaires pour produire le modèle ci-dessous, savant assemblage de vison, de tissus fins et de petites perles.


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Trench-coat attaché à une robe en brocart d’or avec bustier et bottes en cuir, Maison Margiela Artisanal par John Galliano.


LUXE / HAUTE COUTURE

«I’ve got wild staring eyes And I’ve got a strong urge to fly But I got nowhere to fly to Ooh, babe when I pick up the phone there’s still nobody home» PINK FLOYD NOBODY HOME

MYTHOLOGIES DOMESTIQUES PHOTO ELSA GUILLET @JULIAN MEIJER AGENCY STYLISME BELÉN CASADEVALL

Cape en cachemire et blouse en mousseline, Valentino.

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Robe longue en cristaux Swarovski, Alexandre Vauthier. Bottes en cuir, Maison Margiela Artisanal par John Galliano. Boucle d’oreille tribale, Christian Dior Couture.

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Robe lamĂŠe plissĂŠe, Ronald van der Kemp.


Cape et robe en tulle, Schiaparelli.

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Combinaison en mouton retournÊ, chemise en organza, ceinture et derbies en cuir, lunettes de soleil et boucle d’oreille tribale, Christian Dior Couture.

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Robe en coton imprimé, Viktor & Rolf. Boucle d’oreille tribale, Christian Dior Couture.

Coiffure: Jean-Baptiste Santens @Capsule Maquillage: Hugo Villard @W-M management Manucure: Béatrice Eni @Saint Germain Paris Assistant photo: Alexandre Sallé de Chou Opérateur digital: Edouard Malfettes Directrices de casting: Maddalena Serra & Leïla Ananna Modèle: Amelleah Thomas @IMG Assistante styliste: Clémence Chatain Scénographe: Pauline Glaizal @Florence Moll Assistant de production: Brian Linares

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LUXE / DÉFINITION

LE LUXE, C’EST… … le superflu, une certaine idée du bien-être… Un philosophe, un sociologue, un anthropologue, une historienne et une psychothérapeute répondent à cette question qui agite l’humanité depuis que le monde est monde PAR JULIE RAMBAL

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ILLUSTRATIONS BORIS PEIANOV

n 1955, à quelques kilomètres de Moscou, on découvrit la tombe d’un homo sapiens qui avait vécu il y a 28000 ans. Son squelette était recouvert de 3500 perles en ivoire de mammouth. Il arborait également une coiffe décorée et plusieurs bijoux. Si le luxe est éternel, il existe depuis l’éternité. La reine Cléopâtre était obsédée par les parfums capiteux. Les Grecs avaient la passion des vins rares. Le palais de Nabuchodonosor s’étendait sur 513 kilomètres carrés avec, sur son toit, les fameux jardins luxuriants de Babylone. Sans luxe, il n’y aurait ni monuments, ni œuvres d’art, ni musées, rappelle l’historien Jean Castarède dans le Grand Livre du Luxe (Eyrolles). Car il dépasse la simple notion marchande pour répondre à une quête plus profonde d’enchantement. Il reste d’ailleurs un concept pluriel, dans lequel coexistent art, design, architecture, 48 | T MAGAZINE

vêtements, mais également, note l’anthropologue Nicolas Chemla, «des choses sans prix qui peuvent incarner l’essence même du luxe»: le silence, s’asseoir la nuit dans un jardin pour admirer les étoiles… Le luxe peut consumer aussi. Certains «l’adorent», embarqués dans une consommation effrénée d’objets de marque qu’ils étaleront sur Instagram. Si cette ostentation répare un narcissisme blessé, pourquoi pas, après tout. D’ailleurs en temps de crise, le luxe rassure: son symbole d’héritage, de transmission de qualité depuis des temps immémoriaux, permet d’espérer acquérir une chose qui durera peutêtre autant que les perles de mammouth de l’homo sapiens moscovite… Marcel Proust disait qu’il n’y a pas besoin d’être riche pour acquérir un luxe, et qu’il suffit d’être prodigue. Superflu, le luxe? Pas pour ces spécialistes de plusieurs disciplines à qui nous avons demandé ce qu’il représente véritablement. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


/ DÉFINITION

GILLES LIPOVETSKY

Philosophe et auteur du Luxe éternel. De l’âge du sacré au temps des marques (Gallimard) «Longtemps, il n’y a eu qu’un seul luxe, celui de l’ostentation et du prestige, avec des châteaux et parures qui servaient à marquer son rang. Ce luxe statutaire, inaccessible pour presque tous, existera toujours pour ceux qui veulent afficher leur réussite. C’est le bling bling. Mais depuis la fin des années 1980, le luxe est entré dans l’âge hypermoderne, comme le reste de la société. Il s’est diversifié, notamment avec le «mass-tige», un prestige de masse qui permet au grand public de s’offrir des productions des créateurs du luxe: collection Karl Lagerfeld pour H&M, par exemple, ou accessoires et parfums des grandes maisons. On assiste également à une transformation des motivations de consommation. Dorénavant, le luxe devient émotionnel et renvoie au plaisir individuel. Ce sont ces milliardaires qui sont tout le temps en jeans mais s’offrent un voyage dans l’espace, pour le simple plaisir d’échapper à l’apesanteur et contempler le spectacle de l’univers. Ce sont ces nouveaux hôtels qui proposent des spas haut de gamme et des grands chefs permettant de découvrir des saveurs inédites. Ce nouveau luxe sensoriel propose de vivre des expériences nouvelles et si possible uniques.»

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LUXE / DÉFINITION

ANNICK LE GUÉRER

NICOLAS CHEMLA

Historienne du luxe et des parfums, auteure du Parfum, des origines à nos jours (Odile Jacob)

«Le luxe est une démesure qui fait dire qu’il n’est pas seulement beau, mais sublime. Il fait basculer l’homme dans le registre des passions. Même le luxe minimaliste apporte une démesure de l’attention aux détails. En ce sens, il est diabolique. Car les trois moteurs de Lucifer sont aussi les trois piliers du luxe: passion, liberté et création. Lucifer est celui qui dit à l’homme que dieu n’est pas le seul créateur, et qu’il peut créer pour accéder lui aussi au sacré. Le luxe est le symbole ultime de transgression et d’immoralité. Le luxe contemporain s’est d’ailleurs développé en même temps que le romantisme noir, à la fin du XVIIIe siècle. Aujourd’hui encore, cette thématique reste une inspiration fondamentale du luxe, et l’on retrouve constamment le thème de la jeune fille qui s’écarte du chemin pour aller à la rencontre de ses désirs. Un autre aspect du luxe est la distance: comme Lucifer, il encourage à quitter le groupe pour se placer au-dessus de la mêlée, avec la croyance que l’on achète quelque chose qui défie le temps, pour atteindre une forme d’immortalité. D’ailleurs les nouvelles technologies deviennent elles-mêmes luxe, avec les 1% des plus riches qui cherchent à atteindre la vie éternelle par le transfert de l’âme dans les machines. C’est un véritable pacte avec le diable.»

«Dès les origines, l’humanité témoigne de son goût pour le luxe en fabriquant des objets qui répondent à son aspiration de s’entourer de choses qui ravissent l’esprit et requièrent des savoirs artistiques. Mais le luxe est aussi accusé, dès l’Antiquité, de corrompre. Au Ier siècle avant Jésus-Christ, dans la Rome antique, on fait même interdire les parfums qui nécessitent des dépenses somptuaires en faisant venir du bout du monde des ingrédients rares. Aussi précieux que coûteux, le luxe a, de tout temps, porté sa propre critique: celle de se déployer au détriment des plus pauvres, et d’occasionner des dépenses inutiles. Et pourtant, il est tout sauf vain puisqu’il fait travailler les artistes et nous donne un aperçu de chaque civilisation. De l’Egypte ancienne, il nous reste ainsi de magnifiques flacons de parfum qui nous renseignent sur le raffinement de cette époque. Et pour l’humanité, ces objets luxueux deviennent eux-mêmes précieux. On peut même associer le luxe à l’utilité. Le vêtement, par exemple, protège avant tout du froid, tout comme la voiture permet de se déplacer, et la montre d’indiquer l’heure. Mais seul le luxe élève ces objets au rang d’art.»

FRÉDÉRIC MONNEYRON

CATHERINE BRONNIMANN

Anthropologue et auteur de Luxifer, pourquoi le luxe nous possède (Séguier)

Sociologue, auteur de L’Imaginaire du luxe (Imago) et La Frivolité essentielle (PUF)

Psychothérapeute, auteure de La Robe de psyché, essai de lien entre psychanalyse et vêtement (L’Harmattan)

«Le luxe est un reflet des évolutions de la société, de ses désirs et ses inquiétudes. Aujourd’hui, il se déploie dans le cocon et le confort, qui répondent à la tendance de repli sur soi. Les lignes des voitures ont ainsi évolué, telle Ferrari, longtemps destinée à fendre l’air, mais qui s’est arrondie pour devenir bulle protectrice. Avec les nouvelles démocraties, on est également passé à un luxe de simplicité, qui s’inscrit dans le vêtement plutôt que les monuments. C’est la figure du dandy. L’argent n’est d’ailleurs pas toujours une composante du luxe, et l’on peut être très élégamment habillé sans millions. Le luxe trop apparent provoque d’ailleurs du rejet. On parle de nouveau riche. Pour l’anthropologue Gilbert Durand, toutes les représentations de l’imagination humaine servent à compenser l’angoisse de mort. Et le luxe, plus que tout autre, cherche à apaiser l’angoisse existentielle. C’est vrai dans les créations, mais aussi dans le comportement des consommateurs: après de grands événements dramatiques, on assiste à une hausse spectaculaire des ventes. Ce fut notamment le cas après le 11 septembre, qui a vu les ventes de la maison Hermès bondir de 300%.»

«Le luxe tel qu’on le connaît est d’abord un désir d’appartenance à une classe. Les marques haut de gamme l’ont compris en rendant certains produits tels que le maquillage accessibles, pour permettre de s’approprier quelques signes de cette classe. Pourtant le luxe reste un pouvoir. Il y a quelques années, Bernard Arnault disait d’ailleurs que le luxe est du domaine de la réussite. Mais face à ce luxe dominateur se développe un nouveau luxe qui n’est pas lié au prix, mais à la rareté: prendre son temps, se nourrir mieux, s’occuper de soi. Ce sont des petits luxes de bien-être que la plupart peuvent s’offrir: un thé exceptionnel, des produits bio un peu plus chers, une douce étoffe en cachemire, ou n’importe quelle frivolité seulement destinée à se faire plaisir… Ce luxe est épanouissant, car on le choisit pour soi et non pour s’identifier à l’autre. Il n’est ni lié aux marques ni à l’apparat, et reste affaire de goût personnel. Ce luxe-là est un vrai luxe d’ouverture qui permet d’affirmer son identité.»

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LUXE / MODE

MILLE FACETTES DE SCHIAPARELLI Inspirée par les œuvres géométriques de l’artiste suisse Sophie Taeuber-Arp, la robe Crystal célèbre les retrouvailles entre la maison Schiaparelli et Swarovski. Et révèle un vocabulaire couture plus que jamais ancré dans le présent PAR SÉVERINE SAAS

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Présentée à Paris lors du défilé haute couture automnehiver 2017-2018 de la maison Schiaparelli, la robe «Crystal2» a nécessité 200 heures de travail artisanal et présente un total de 314 850 cristaux Swarovski de 1,55 mm de diamètre chacun, soit 4 722 750 facettes visibles.

Inspirée par les œuvres géométriques de l’artiste dadaïste suisse Sophie TaeuberArp, la robe Crystal² a été présentée en juillet dernier lors du défilé haute couture automne-hiver 2017-2018 de Schiaparelli, à Paris. Avec cette création, le cristal se fait non seulement tissu mais aussi ornement, puisqu’un deuxième artisan s’est chargé de rehausser le patchwork de broderies de cristaux en 3D. Strass contre strass. La robe n’a pourtant rien de clinquant. Bien au contraire. Avec ses lignes épurées façon sixties, cette tunique sans manches suggère sans dévoiler, cache pour mieux montrer. Et offre aux cristaux un nouveau champ sémantique, plus subtil mais non moins sensuel. «J’ai voulu la traiter comme une robe portable, délibérément courte. Ce n’est pas

une pièce de tapis rouge ou conçue exclusivement pour le soir. On a trop souvent tendance à associer l’utilisation des cristaux Swarovski à quelque chose de sexy. Ce genre d’a priori me gêne un peu: ce n’est pas parce que ça brille que c’est bling-bling», souligne Bertrand Guyon, directeur du style de la Maison Schiaparelli.

TUER LE HOMARD

A partir du milieu des années 1930, Elsa Schiaparelli, fantasque couturière d’origine italienne, a été l’une des premières créatrices de mode à utiliser les cristaux Swarovski dans ses broderies haute couture, mais aussi dans ses bijoux. Les strass faisaient partie intégrante de son univers exubérant et plein d’humour. Mais n’allez pas SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017

PHOTOS: MARION LEFLOUR

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omme une étoile liquide, l’étoffe lui glisse entre les doigts. Scintillante mais fuyante. Il en connaît tous les secrets, toutes les subtilités. A Paris, Baptiste Bera, 26 ans, est l’un des rares stylistes brodeurs à savoir travailler le Crystal Fine Mesh de Swarovski, sorte de cotte de mailles ultra-fine sertie de cristaux. En cette pluvieuse matinée de novembre, nous retrouvons cet artisan freelance dans les ateliers strass. Un à un, il les arrime aux minuscules maillons longeant un autre morceau de maille, puis les referme. Aucune trace, aucune cicatrice: la «couture» est littéralement invisible. Un chirurgien n’aurait pas fait mieux.


/ MODE

en conclure que l’imaginaire de Bertrand Guyon se résume au passé de «Schiap’», comme on la surnommait. Ce serait une erreur. Pire, une prison: «Mes créations ne sont pas des citations. Elles n’ont pas forcément de lien direct avec le travail de Schiaparelli. Son patrimoine est bien sûr fabuleux, mais il est parfois pesant. Je ne crois pas la trahir en essayant de prendre mes distances, car je me sens environné de sa présence, ne serait-ce que parce que nos bureaux, nos ateliers et nos salons-boutiques se trouvent ici, place Vendôme, la maison où elle a travaillé», confie celui qui est entré chez Schiaparelli en 2015. Fondée en 1927, la Maison Schiaparelli a connu son heure de gloire en France et aux Etats-Unis dans les années 1930 avant de fermer en 1954 à la suite d’insurmontables difficultés financières. Jusqu’en 2007, année du rachat de la marque par le patron de Tod’s Diego Della Valle, c’est le trou noir. Contrairement à Christian Dior, Chanel ou Yves Saint Laurent, dont les maisons ont toujours conservé une activité commerciale, Schiaparelli, décédée en 1974, disparaît de l’inconscient collectif. Et au moment du réveil de sa maison de haute couture, la majorité des archives et des pièces textiles ont disparu. De la couturière, on retient aujourd’hui les créations d’exception qu’elle avait eu le réflexe de donner de son vivant à de grands musées: pull-overs tricotés de motifs en trompe-l’œil, vestes brodées, cape couleur «rose shocking», sa marque de fabrique, ou encore la célébrissime robe en organdi blanc à imprimé homard, l’une des multiples collaborations entre Schiap’ et son ami Salvador Dali. La partie immergée de l’iceberg, explique Bertrand Guyon: «Tout le monde se réfère systématiquement aux mêmes pièces, mais très peu de gens savent vraiment qui est Schiap’. Nous avons conservé des fac-similés de ses illustrations qui montrent des robes aux coupes incroyables, souvent pas du tout brodées ou imprimées, noires ou bleu marine, assez sobres. Cette partie de sa création m’intéresse beaucoup. J’aimerais que le public découvre toute l’œuvre de Schiaparelli et qu’à travers ce patrimoine nous fassions connaître notre travail, qui est ancré dans l’actualité.» T MAGAZINE | 53


LUXE / SLASH / FLASH

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n nous cache tout, on nous dit rien. Pire, on nous ment. Plus que pire: on y croit. Mais calme-toi, Bonvin, je t’en prie, qu’est-ce qui te prend? Non, mais des fois. Bref: de quoi s’agit-il? Je vous parle de Millie Bobby Brown. 13 ans, des millions de followers, une tornade médiatique. Actrice bluffante de la série Stranger Things, Millie Bobby Brown a le monde de la mode, du luxe et tous les tapis rouges des réseaux sociaux à ses pieds – le designer éclairé Nicolas Ghesquière; Converse qui lui a fait tourner des pubs bien balancées; des couvertures de magazines en veux-tu en voilà (et tant pis si tu n’en veux pas); et surtout Raf Simons, qui l’a choisie pour être l’un des visages de la marque Calvin Klein – ce qui fait de Millie Bobby Brown la nouvelle Kate Moss.Sachant que Millie Bobby Brown, vue sa précocité, est aussi la nouvelle Judy Garland, la nouvelle Drew Barrymore, la nouvelle Liz Taylor, la nouvelle Britney Spears, la nouvelle Natalie Portman, la nouvelle Taylor Swift, la nouvelle Macaulay Culkin. La nouvelle Dorian Gray, pendant qu’on y est. Bref, c’est Mozart et Lolita qu’on ressuscite.

en Angleterre et fait preuve, très tôt, d’une détermination à toute épreuve. Ses parents et leurs quatre enfants déménagent aux Etats-Unis pour suivre le rêve américain de leur Millie Bobby – à moins que ce ne soit pour ouvrir un office de blanchiment des dents. Autodidacte,

PROMESSE D’IMMORTALITÉ

Vous avez plus de 30 ans? Vous ne voyez pas qui est Millie Bobby? Pas grave: WikiBonvin est à votre service! Millie Bobby est donc née en Espagne, elle a grandi

MILLIE BOBBY / JEANNE CALMENT PAR STÉPHANE BONVIN 54 | T MAGAZINE

ILLUSTRATION DAMIEN CUYPERS

Millie Bobby finit par être choisie, à 11 ans, pour incarner le personnage prénommé Eleven dans Stranger Things, où elle prend bientôt l’ascendant sur le reste du casting en culottes courtes. Et c’est vrai qu’elle est une actrice formidable, cette Millie Bobby que l’on verra dans le prochain Godzilla: quasi mutique (son rôle ne dépasserait pas les 250 mots, durant la première saison), elle peut, sans singeries, faire passer sur son visage tout un paysage de vents émotionnels. On comprend que les marques et le luxe, obsédés par leur propre obsolescence, se ruent sur elle: androgyne à ses débuts, visage vierge comme une promesse, lisse comme l’iPhone XI, ubiquiste mais énigmatique, Millie Bobby incarne le rêve de nos années qui cherchent leur salut dans l’indétermination, la labilité perpétuelle, la suspension ad aeternam, l’immortalité botoxée et les printemps jamais échus. Pour le reste, non, Mille Bobby n’est pas une nouveauté, pas une nouvelle Lolita dont il faut s’émouvoir de la voir se sexualiser en direct sous nos yeux et derrière nos écrans. L’Occident a toujours eu ses monstres de précocité innocente, ses figures d’une enfance troublante de virtuosité et de désirs inavouables, ses idoles pré-pubères dont on guette les premiers désirs comme autant de scandales, ses enfants prodiges qui concentrent ces deux choses irréconciliables: être à la fois une source de possibles et un champ de réalisations, vivre dans l’innocence et les émois. Nous offrir, à nous adultes bloqués dans notre temps compté, le spectacle fascinant de quelqu’un qui vit dans aujourd’hui et dans demain. Millie Brown, si tu me lis, t’inquiète. On te dessine un destin de Lolita non consentante. Peut-être. Mais ton personnage médiatique, lui, est aussi ancien, vétuste et flétri que ne l’était Jeanne Calment. Santé, conservation, baby Millie Bobby. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


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1. Ulyana Sergeenko 2. Alexandre Vauthier 3. Giorgio Armani Privé 4. Stéphane Rolland 5. Viktor & Rolf 6. Franck Sorbier 7. Antonio Grimaldi

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/ BACKSTAGE

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8. Guo Pei 9. Jean Paul Gaultier 10. Xuan 11. Proenza Schouler

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SOUS TOUTES LES COUTURES Chaque saison, la photographe genevoise Sylvie Roche se glisse dans les coulisses des défilés parisiens. Elle dévoile l’envers des collections haute couture automne-hiver 2017-2018

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LUXE / JOAILLERIE

L’ESPRIT DES PIERRES Avec «Résonances», sa nouvelle collection de haute joaillerie récemment dévoilée à New York, la maison Cartier révèle la personnalité des joyaux d’exception PAR SÉVERINE SAAS

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ans la salle, il y a du beau monde. Les actrices Diane Kruger et Carey Mulligan, la réalisatrice Sofia Coppola ou les top modèles Pat Cleveland et Carolyn Murphy. Pourtant, on n’a d’yeux que pour elle, sa silhouette victorieuse dominant la baie de New York. Elle, symbole de liberté et icône du rêve américain. Si proche et si lointaine à la fois.

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Une des pièces maîtresses de la collection «Résonances»: bracelet en or rose, une tourmaline melon d’eau facettée coussin de 84,10 carats, un saphir vert-jaune coussin de 8,01 carats, saphirs de couleur taille baguette, diamants bruns, orange et blancs taille brillant.

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PHOTOS: CARTIER

RÉVÉLER LES PIERRES

On ne nous avait pas menti: Governors Island offre l’un des plus beaux points de vue sur la statue de la Liberté, mais aussi sur les gratte-ciel de Manhattan. En cette chaude soirée d’octobre, notre présence sur cet îlot en forme de cornet de glace tient de l’exception, puisque «l’île des gouverneurs» ferme chaque année au public entre fin septembre et fin mai. Cause de l’effraction? Le gala donné par Cartier à l’occasion du lancement de la collection «Résonances», une centaine de pièces de haute joaillerie présentées célébrant les gemmes d’exception. Seul sur une grande scène, juste avant le défilé des parures, Cyrille Vigneron accueille ses invités avec un discours particulièrement inspiré. Son ton est solennel. Le CEO de Cartier ne parle pas, il scande. «Le terme résonance évoque la capacité des pierres à transmettre leur énergie aux personnes qui les portent,


/ JOAILLERIE

à sublimer leur aura. Une fois taillées et mises en valeur, elles ont aussi le pouvoir de provoquer des émotions et des images qui resteront à jamais gravées dans nos cœurs.» A travers chaque collection de haute joaillerie, les artisans de Cartier soulignent une facette de leur métier. Une façon de sensibiliser le public à leur art et d’élargir ainsi le cercle des initiés. Au cœur de «Résonances», on trouve les pierres, essences de la création, véritables muses de la maison française. Immortelles mais bien vivantes, les gemmes sont ici considérées comme des sujets sensibles. Chacune possède une personnalité que le joaillier, tel un psychanalyste du minéral, traduit dans un bijou afin de faire résonner l’indicible. «Quand on parle de la personnalité d’une pierre, c’est un peu comme l’alchimie d’une rencontre, ça passe ou ça ne passe pas. Nous, joailliers, ressentons une vibration qui nous retourne, qui exprime une émotion. Avec cette nouvelle collection, nous avons essayé de mettre des mots sur cette alchimie très complexe et d’exprimer ce que la pierre représente à nos yeux. C’est-à-dire tout», confie, émue, Jacqueline Karachi, directrice de la création Haute Joaillerie de Cartier.

ÉCLAT SUI GENERIS

«LA PIERRE NOUS TRANSMET UNE ÉMOTION, UNE ÉNERGIE QUE NOUS TRADUISONS DANS UNE CRÉATION AFIN DE LA PARTAGER AVEC VOUS» JACQUELINE KARACHI, DIRECTRICE DE LA CRÉATION HAUTE JOAILLERIE DE CARTIER

Au lendemain du gala de Governors Island, elle nous reçoit dans l’impressionnante Mansion Cartier – boutique centenaire de la marque située sur la 5e Avenue – pour découvrir de plus près le second volet de «Résonances». La première partie de la collection était dévoilée à Londres au mois de juillet à une poignée de clients triés sur le volet. Un succès éclatant: en une semaine, 85% des pièces ont été vendues. A New York, la présentation s’inscrit dans le cadre plus démocratique de la Cartier Haute Joaillerie Exhibition, grande exposition de 500 pièces de joaillerie ouverte à tous et entièrement gratuite. «La joaillerie permet d’apprendre à voir le monde. Nous avons à cœur de partager cette vision avec le grand public en lui présentant notre savoir-faire, mais aussi notre style, qui ne cesse de se réinventer tout en restant fidèle à lui-même», développe Pierre Rainero, directeur du style et de l’image de Cartier. Certains New-Yorkais se souviendront peut-être qu’en 1969 la Mansion avait déjà exposé un diamant (le plus gros du monde à l’époque) que venait d’acheter Richard Burton pour Elizabeth Taylor. Pendant une semaine, les locaux faisaient la file pour l’admirer. T MAGAZINE | 59


LUXE / JOAILLERIE

En 2017, les pierres qui composent la nouvelle collection de haute joaillerie Cartier ne résonnent avec aucun passé prestigieux. Leur histoire est vierge et leur éclat émane d’un dialogue savamment orchestré par les artisans de la maison. Ainsi, la forme poire de deux diamants, l’un rose (2,18 carats) et l’un bleu intense (2,03 carats), donne naissance à une bague «Toi et Moi», émouvante danse minérale à portée de main. Le cœur brun aux pourtours vert acidulé d’une surprenante tourmaline de 84,10 carats induit un bracelet dont

la monture révèle un dégradé de diamants et de saphirs de couleur d’une grande maîtrise. Ailleurs, sur un imposant collier, la peau douce de 13 émeraudes de Zambie taille cabochon trouble la surface liquide d’une mer de diamants. On visualise le ressac d’un océan s’écrasant contre les rochers. Des courbes d’onyx viennent suggérer le reflux d’un courant souterrain. Cette composition abstraite souligne le vert, le noir et le blanc de la parure, une association de couleurs que Cartier cultive depuis près d’un siècle. Car c’est aussi cela

la force de «Résonances»: aller puiser dans les racines d’un style pour le pousser toujours plus loin. «Cartier est une langue vivante. Son vocabulaire est reconnaissable entre mille, mais il évolue avec son temps», souligne Jacqueline Karachi. Loin du cliché d’une haute joaillerie figée dans le temps, les créations Cartier se veulent le miroir d’une époque où les femmes voyagent, bougent et veulent que leurs joyaux bougent avec elles. Le temps du bijou carcan est définitivement révolu. «Depuis la fin des années 1990, nos créations sont plus fluides, plus souples, plus légères. Consciemment ou pas, nous faisons écho au mode de vie des femmes et à la façon dont elles vivent leur féminité», note Pierre Rainero. Par conséquent, les bijoux transformables sont aussi plus présents que jamais: une tiare devient collier, le centre du collier devient broche ou pendentif pour un porté élégant et personnalisable. Jacqueline Karachi insiste: «Chaque pièce deviendra complètement différente d’une cliente à l’autre, car elle entrera en résonance avec sa personnalité. Nous voulons que les pierres parlent à toutes les femmes.» 60 | T MAGAZINE

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PHOTOS: CARTIER

Miracle joaillier issu de la collection «Résonances», un sautoir en or gris, améthyste sculptée, rubellite gravée, tourmalines type Paraïba, onyx, diamants taille brillant.


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LUXE / PIERRES

Boucles d’oreilles en tanzanite taille coussin, tourmalines vertes taille brillant et diamants taille brillant pour 13,04 carats au total, Tiffany & Co., collection «L’art de la transformation».

Boucles d’oreilles en or rose 18 carats et titanium, rubis, saphirs bleus, orange et jaunes, spinelles et tsavorites de différentes tailles: perles, cabochons et taille fantaisie. Ornées de perles de turquoise et de cabochons en turquoise, Chopard Haute Joaillerie, collection Rihanna loves Chopard.

JOYEUX JOYAUX

C’

est indéniable. C’est son arrivée place Vendôme qui a dépoussiéré l’univers de la haute joaillerie. Avant Victoire de Castellane, seules quatre pierres régnaient sur le pays de l’étincelant. Le diamant, le saphir, le rubis et l’émeraude trônaient sur toutes les parures des grandes maisons joaillières. Mais en 1998, la «frangée» la plus reconnaissable des soirées fashion parisiennes est nommée directrice artistique du tout nouveau département Dior Joaillerie. La trentenaire d’alors avait passé quatorze années à la création de bijoux fantaisie chez Chanel. Le grand Karl, dixit la concernée, «lui a tout appris». Notamment à revisiter et à décliner de manière ludique et esthétique les codes d’une maison sans annihiler son ADN. Dans ses bagages, Victoire de Castellane emportera son goût de la sensualité, de l’originalité 62 | T MAGAZINE

PAR LAURENCE DESBORDES

et des pierres semi-précieuses telles que la morganite, la tourmaline, le cristal de roche ou encore l’opale. Trente ans plus tard, dans sa collection 2017 Dior à Versailles – côté jardins, la créatrice fait toujours se tutoyer les diamants et le cristal de roche, les émeraudes et les grenats tsavorites, les saphirs avec les tourmalines Paraïba et bien sûr la turquoise. Cela donne des pièces originales, végétales et rock dans lesquelles les teintes se côtoient en douceur dans une grande harmonie.

NATURE FÉDÉRATRICE

Pour son bestiaire intitulé Arche de Noé, la maison Van Cleef & Arpels a, elle aussi, sauté le pas en unissant ses fameux diamants à des turquoises, de la nacre, des spinelles rouges et roses ou du corail. La nature, avec ses animaux et ses plantes, est indéniablement LE thème rassembleur pour la haute joaillerie depuis deux ou trois ans puisque la maison Cartier mixe aussi

avec brio émeraudes, tourmalines, onyx et diamants pour sa collection Faune et Flore. Et elle est loin d’être la seule. En continuant sur le chemin des promenades champêtres avec Chaumet, on découvre sa collection Jardin Abeille dans laquelle butinent, autour d’une topaze impériale, tourmalines vertes, grenats mandarins et grenats tsavorites, perles de culture gold et bien sûr une multitude de diamants pour illuminer un sautoir divin. Avec Tiffany & Co, on abandonne la surface de la terre pour plonger sous les flots et se retrouver nez à nez avec une paire de boucles d’oreilles poissons en platine ornée de brillants et de tourmalines vertes nageant autour de tanzanites.

RÊVES CHATOYANTS

Après cette balade sous-marine, il est temps de faire un petit tour gourmand chez Bulgari qui, avec sa collection Infanzia, nous offre un joli gâteau juché sur une bague en or SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017

PHOTOS: ALAMY STOCK PHOTO, JOE BUDD, TIFFANY&CO, LOUIS VUITTON, CHOPARD, CHANEL, VAN CLEEF & ARPELS

Depuis quelques années, les pierres semi-précieuses se sont taillé une place en or dans la haute joaillerie. Un mariage aujourd’hui devenu une évidence


/ PIERRES Clip «Sous son aile», or rouge, or blanc, traditionnel rubis, saphirs roses, grenats spessartites, corail, onyx, nacre grise, diamants, Van Cleef & Arpels, collection «Le Secret».

Collier en or gris, un grenat tsavorite de 7,55 carats, chrysoprase, perles, onyx, laque et diamants pour 6,26 carats, Louis Vuitton Haute Joaillerie, collection «Conquêtes».

TROIS QUESTIONS À CHOPARD Le joaillier suisse nous a éclairés sur l’art de marier pierres fines et pierres précieuses et a accepté de répondre à nos questions.

rose pavée de diamants, sertie de corail et de calcédoine mais aussi de saphirs et d’émeraudes. Il est ensuite l’heure de faire la fête chez Chopard au son de la collection haute joaillerie de Rihanna, qui égrène saphirs, tourmalines de Paraïba, tsavorites, rubellites et diamants de toutes formes et dimensions pour créer une symphonie douce à l’oreille. Dans un registre plus classique, les pièces de la jeune maison Louis Vuitton haute joaillerie s’imposent, majestueuses, avec notamment un collier en or gris, un sublime grenat tsavorite, des perles, des chrysoprases, de l’onyx et des diamants. Quant à la maison Chanel, elle nous offre avec la collection My Chain, dans les formes octogonales qui lui sont chères, un bracelet orné d’un quartz rutile qui s’impose, majestueux, au milieu de diamants et d’or jaune. En parlant de diamants, la firme d’origine sud-africaine De Beers a lancé en 2005 la collection Talisman,, la première dans le monde à réunir des diamants de couleur brute avec des diamants polis et étincelants. Devant le franc succès de cette pierre brute qui fut découverte il y a plus de 4000 ans en Inde dans la région de Golconde et qui était à l’origine utilisée pour orner les armures des chefs militaires locaux ou des objets religieux, De Beers en a fait une de ses marques de fabrique. Sa ligne Soothing Lotus,, dévoilée en juillet dernier, mêle diamants blancs de taille ovale, poire, navette ou brillant à des diamants taillés de couleur brute. Alors entre classicisme, jardins luxuriants ou édéniques, goûter merveilleux, balade musicale ou diamants bruts, faites de beaux rêves chatoyants!

Boucles d’oreilles «My Chain», or jaune 18 carats, quartz fumé rutile et diamants, Chanel Haute Joaillerie, «Gallery collection».

T Les pierres fines se travaillent-elles différemment des pierres précieuses? CHOPARD «Travailler» avec les pierres précieuses ou fines nécessite le même soin et surtout implique le respect du joaillier, quelles que soient la provenance, la couleur ou la valeur de cette matière offerte par la terre et révélée par le talent des lapidaires. La donnée technique importante relève de la graduation de la dureté intrinsèque de la pierre sur son échelle dite de Mohs, inventée en 1812 par le minéralogiste allemand Friedrich Mohs. Le sertissage, par exemple, qui est une opération cruciale dans le processus de fixation de la pierre dans le métal, appelle une connaissance théorique de sa position dans sa famille minérale, et surtout une pratique acquise par l’expérience au long cours du maître sertisseur, qui sait graduer la pression exercée par une griffe rabattue sur la précieuse et délicate matière sous peine de la briser. T La cohabitation de pierres fines et précieuses est-elle compliquée sur le même bijou? C En tant que sommité de la dureté minérale connue, le diamant est susceptible de briser ou de rayer

n’importe quelle autre pierre à son contact. Aussi faut-il protéger les gemmes plus tendres avec un «barrage de métal», le serti clos ou une enceinte de griffes. T Comment choisit-on les pierres fines et précieuses que l’on souhaite marier dans un même bijou ? C Une pièce de joaillerie, dont la vocation est de faire disparaître le métal au profit de la pierre, est une marqueterie pointilliste de pierres aux tonalités choisies mais confondues dans un ensemble chromatique vibrant selon sa prise de lumière. Le designer joue sa variation graphique en fonction des pierres confiées ou selon ses inspirations. L’esprit de la collection n’a en fait pour limite que celle de sa peinture ou de ses feutres. Le dessin est ensuite confié au joaillier de la création, qui interprète ses intentions par une sélection de gemmes complémentaires pour être au plus près du projet imaginé. Chez Chopard, toutes les couleurs sont possibles et ne craignent aucun médium, du titan à l’aluminium, de l’or rouge au platine, les métaux colorisés participant eux aussi à la communion voire à la fusion des pigments minéraux.

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LUXE / VITRINES

BEAUTÉ RÊVÉE

À GAUCHE Vitrine printempsété 1995 «Partir d’un pied léger», sculpture «Pied Ailé» de Christian Renonciat. À DROITE Vitrine printempsété. 1982, «Tir à l’arc: les jeux»

Leïla Menchari a décoré les vitrines d’Hermès à la rue du Faubourg Saint-Honoré pendant cinquante-cinq ans. Rien n’était à vendre. Tout à aimer PAR ÉMILIE VEILLON

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es dunes de sable, une forêt tropicale, un cheval en cuir et acier, un dôme d’améthyste de plusieurs tonnes, une tente de Bédouin de luxe… A l’angle du 24 rue du Faubourg Saint-Honoré et de la rue Boissyd’Anglas, les vitrines d’Hermès levaient quatre fois l’an leurs rideaux orange sur les décors de Leïla Menchari. Des selles en satin et en cuir d’autruche aux sacs Kelly en organdi ou en métal, rien n’était à vendre. Ces mises en scène offertes SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


PHOTOS: GUILLAUME DE LAUBIER, LOUIS FEITH, EDOUARD BOUBAT

/ VITRINES aux passants ont élevé la décoration de vitrine au rang de métier d’art. Les objets et décors étant réalisés par des artistes et artisans d’exception – peintres, sculpteurs, maroquiniers, nattiers, mosaïstes, tailleurs de pierres, verriers – à même de donner forme aux visions de cette Tunisienne d’origine, née en 1927 et entrée, un peu par hasard, dans la Maison en 1961 après avoir terminé les Beaux-Arts de Paris. A travers ses tableaux enchanteurs déroulés sur quatre vitrines comme une histoire, elle cultivait le mystère, qu’elle considère comme un tremplin pour le rêve. «J’ai toujours voulu que ce soit authentique, sincère, dit-elle. Il m’est arrivé d’être surréaliste, j’adore ça, mais toujours avec des choses vraies, des choses que les gens pouvaient reconnaître. Il fallait à la fois que cela soit inattendu, insolite, surprenant, et que cela parle aux passants.»

Leïla Menchari photographiée par Edouard Boubat en 1985 dans la grande vitrine Hermès du 24, Faubourg Saint-Honoré.

PETITE FOURMI

La conteuse a pris sa retraite il y a cinq ans. Pour rendre hommage à son œuvre, Hermès présentait une reconstitution de ses plus belles vitrines au Grand Palais à Paris le mois dernier. «Egalement à la tête

du comité de couleur de la soie, Leïla nous a transmis des leçons extraordinaires, expliquait Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique du sellier parisien, lors du vernissage. Comme sa capacité à faire chanter les couleurs, à faire la diff rence entre un beige sable mouillé ou sable sec. On ne peut travailler la matière, la couleur, le parfum sans utiliser le langage comme un moyen extraordinaire de visualiser ce que l’on cherche.» La conteuse était là, elle aussi. Rayonnante et émue. Avec une élégance que le grand âge n’a en rien touché. Peutêtre parce qu’elle s’est elle-même toute sa vie nourrie de beauté. «J’ai toujours pensé que, dans la vie, si l’on s’entoure de beauté et de rêve, on est sauvé de l’ordinaire, car tout peut être sublimé, confiait-elle. La beauté me grandit. Elle apporte une dimension qui peut être réelle à ceux qui savent la décoder et appliquer son langage. Même en prison, une petite fourmi qui sort du mur peut raconter des histoires et nous sauver par sa grâce.»

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LUXE / ÉTHOLOGIE

LA VIE SAUVAGE, ENTRE SURVIE ET VOLUPTÉ Y a-t-il, dans le monde animal, un instinct de confort ou de superflu qui confine à ce qu’on pourrait appeler du luxe? Les animaux en ont-ils conscience, l’apprécient-ils, voire le recherchent-ils? Enquête PAR OLIVIER DESSIBOURG

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/ ÉTHOLOGIE

Des grues de Sibérie s’ébattent à la surface d’un lac du Jiangxi en Chine. Comme les humains, les animaux aussi ont besoin de loisirs.

PHOTO: GETTY IMAGES

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t parmi les animaux, y en a-t-il qui ont conscience du luxe, l’apprécient, voire le recherchent? Lancée comme une boutade en préparant ce magazine, la question finit par mériter réflexion. L’idée n’est bien sûr pas de prouver – pour donner raison à Rossini dans son opéra ou à Hergé dans son album culte Tintin et la Castafiore – que la pie est voleuse des plus beaux bijoux; la science a déjà montré, en 2014, qu’aucune preuve ne confirmait la kleptomanie compulsive du volatile pour les objets brillants. Appliquée au règne animal, l’interrogation devient alors: «Y a-t-il, dans la nature, un instinct de confort et/ ou de superflu, au-delà de celui de la survie, qui confine à ce qu’on appellerait du luxe?» Enquête. D’emblée, Michel Gauthier-Clerc, directeur du zoo de la Garenne, la recadre: «Le terme «instinct» n’est plus trop utilisé en sciences. On évoque des bases génétiques, des expressions phénotypiques en réponse à l’environnement (dont

l’accès à la nourriture, etc.) et à l’apprentissage.» Quant à la notion de conscience chez les animaux, «elle est sujette à débat». Restent donc les aspects de confort et de superflu: ont-ils un sens lorsque l’on évoque des êtres vivants autres qu’Homo sapiens? Peuvent-ils traduire un bien-être matériel ou moral qui, chez eux, dépasserait le nécessaire?

LE CHAT ET LA BOÎTE

Demandez-le à Google, et le moteur de recherche renvoie vite vers deux espèces domestiques, les chiens et les chats. Les premiers, lit-on, aiment squatter les canapés douillets: «Une manière de profiter d’un bon moment de confort, surtout les jours d’orage ou pendant l’hiver», tentent sur leur site deux passionnés de nourriture bio pour compagnons à quatre pattes. Autre interprétation, plus étayée: un besoin inné, comme chez leurs cousins les loups, de se positionner en hauteur pour observer, dominer. Quant au compère chat, il apprécie hautement, lui, de se cacher dans des boîtes. L’une des raisons serait que ces espaces

clos aident ces félins, par effet d’isolation, à retenir la chaleur dont ils ont besoin. En 2006, une étude citée dans le magazine Wired a établi que 30 à 36 °C constitue la fourchette de températures de confort du chat, autrement dit les valeurs entre lesquelles son propre métabolisme n’a pas besoin de produire de chaleur ou de s’auto-refroidir. «On peut interpréter cela comme du confort, mais certainement pas comme du luxe», dit Claudia Vinke, qui a une autre explication. Dans ses recherches publiées en 2015, cette professeure assistante au Département Animals in Science & Society de l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas a observé une baisse du niveau hormonal du stress chez les chats lorsqu’ils se glissent dans un petit abri: «Ce comportement traduit un besoin de se protéger des périls externes et de pouvoir guetter des proies. Autant d’éléments qui réduisent l’anxiété. Et qui ont donc une utilité.» «Les animaux domestiques ont le luxe… d’avoir ces luxes, s’en amuse Erica van der Waal, professeure assistante d’éthologie à l’Université de Lausanne. Cela dit, T MAGAZINE | 67


LUXE / ÉTHOLOGIE les bêtes sauvages aussi ont certaines notions d’un bon ou piètre confort: lorsqu’il pleut, les singes se mettent à l’abri, pour éviter d’avoir le pelage mouillé.» Roland Maurer, à la Faculté de psychologie de l’Université de Genève, donne un exemple similaire: «Les chimpanzés refont leur nid tous les soirs. D’autres animaux mettent des feuilles dans le leur, pour avoir chaud. Ces comportements sont assortis d’un sentiment subjectif de confort. Or un animal qui dort bien sera en meilleure forme, va mieux se nourrir, chasser, se battre…» Du coup, ces situations procurent aux espèces qui les expérimentent un sentiment de sécurité. De quoi induire d’ailleurs chez elles le besoin, voire l’habitude, de les revivre ad libitum. «Chez certains singes, poursuit Erica van der Waal, des arbres servent de «dortoirs», pour quelques dizaines d’individus. Dans la savane, les mâles se battent souvent pour les garder. Ainsi, dans une étude, lorsqu’on a essayé de relâcher des mâles dans un sanctuaire éloigné de 50 km de celui où ils demeuraient avant, ils ont tenté de retourner dans ce dernier. Probablement car ils se souvenaient des bonnes conditions de vie dont ils y bénéficiaient, et de la routine qu’ils y avaient. Cette attitude est d’autant plus vérifi e que les individus étaient adultes; les jeunes montraient davantage un esprit d’exploration.» Ou comment retrouver sa zone de confort. Le cheval qui rejoint seul son écurie, le chat qui, après un déménagement forcé, parcourt des kilomètres pour retrouver son logis: d’autres espèces auraient ce réflexe rassurant.

les individus dominants bénéficient de plus de temps pour eux, pour se reposer, se faire enlever les parasites. Certains demandent parfois de se faire «masser». Chez eux, on voit augmenter le niveau d’ocytocine», la fameuse hormone de l’amour. Le signe d’un désir de volupté? Que nenni. «L’ocytocine est aussi la molécule de l’attachement entre individus. Et tout cela est loin d’être superflu…», conclut Roland Maurer, selon qui aussi la très grande majorité des comportements animaux dénotent une adaptation aussi optimale que possible aux aléas de l’évolution. «Pas si vite, tempère Michel GauthierClerc. Longtemps a prévalu une vision très mécanistique, prédéterminée, du comportement animal. Ainsi que cette interprétation du darwinisme selon laquelle tout

habituellement à être aux aguets, à se nourrir. Serait-ce là une forme de confort, certes imposée par l’homme, mais appréciable? Oui et non. «En captivité, les chimpanzés, des animaux très raffinés, apprécient de compenser le manque d’excitations à l’état sauvage (gérer les rapports sociaux, se nourrir, etc.) par les tâches cognitives qu’on leur propose, explique Roland Maurer. C’est une sorte de confort psychologique, ou cognitif. D’autres animaux, comme les rats, s’occupent très bien tout seuls, sans récompense.» Cette observation duale avait d’ailleurs déjà été faite… en 1953 par Heini Hediger, alors directeur du zoo de Zurich, dans son ouvrage Les Animaux sauvages en captivité. Puis reprise en 2005, dans Des zoos, pour quoi faire? par Pierre Gay, directeur du zoo de Doué-la-Fontaine (France),

«DANS LA NATURE, LES ANIMAUX NE SONT PAS TOUJOURS À FOND DANS LA SURVIE. LORSQU’ILS N’ONT PAS DE CONTRAINTES, ONT BIEN MANGÉ, ILS SONT COMME BEAUCOUP D’ENTRE NOUS ET AIMENT DORMIR, NE RIEN FAIRE, JOUER…» MICHEL GAUTHIER-CLERC, DIRECTEUR DU ZOO DE LA GARENNE

RIEN N’EST SUPERFLU

A propos de nourriture, et si le confort se trouvait dans la quête des ressources les plus raffinées? «Lorsque les ressources sont abondantes, comme en été, les animaux peuvent se permettre le luxe de choisir les meilleures, dit la biologiste. Mais lorsqu’il s’agit avant tout de manger, comme en hiver, ils n’ont que l’objectif d’être rassasié, consommant tout ce qu’ils peuvent», même si le goût n’y est pas. «Chaque animal se bat pour la meilleure place, la meilleure nourriture, le meilleur partenaire sexuel, conclut Claudia Vinke. Tout cela peut être vu comme du confort. Mais au final, tous ces éléments ont une fonctionnalité, rien n’est superflu!» Même certains comportements homosexuels observés chez certaines espèces, comme les bonobos? «C’est là un trait complexe, dit Roland Maurer. Chez le bonobo en l’occurrence, il a pour fonction de diminuer les tensions sociales et de favoriser la coopération entre individu.» Erica van der Waal raconte aussi cette histoire sur les singes qu’elle étudie en Afrique, les vervets: «Dans un groupe, 68 | T MAGAZINE

comportement est optimisé sous l’effet de la sélection pour la survie. Si c’était le cas, nous aurions des individus tous semblables, «optimisés», mais à leur environnement présent et local. Or cet environnement change en permanence.» Au final, dit-il, «c’est la diversité (génétique, de comportement, etc.) des individus dans les populations qui leur permet de se maintenir en fonction des changements. On dit que la sélection pioche dans la diversité.»

ENNUI MORTEL

C’est à ce point de l’enquête qu’Erica van der Waal entrouvre une autre piste de réflexion: «En Zambie, dans un groupe de chimpanzés vivant en semi-liberté, un individu a été observé se mettant un brin d’herbe dans l’oreille… Sans réelle raison. Et a vite été copié!» Ainsi, lorsque l’accès à la nourriture est garanti, qu’il n’y a pas de prédateur, bref en captivité, les animaux peuvent s’adonner à d’autres occupations, non liées à leur survie, le temps et l’énergie qu’ils mettent

qui écrit: «Plus que le manque de confort, l’ennui transforme la vie de certains animaux en zoo en pur cauchemar. […] Les ongulés, cerfs, dromadaires et mouflons, dont la palette d’intérêts est assez réduite, s’y font tout à fait. […] Mais les bêtes au tempérament plus inventif ne sont pas faites pour la paresse. Sans le stress engendré par le monde sauvage, elles s’ennuient. Les ours tournent en rond, les éléphants se balancent d’une patte sur l’autre, les tigres arpentent leur plateau, les lions lèchent leurs barreaux. Comme il n’y a rien à faire, on invente quelque chose quand même, gestes idiots et inutiles pour que ce monde du rien soit un peu moins vide.» Une conclusion que tempère à nouveau Michel Gauthier-Clerc: «Dans la nature, les animaux ne sont pas toujours à fond, dans la survie. Lorsqu’ils n’ont pas de contraintes, ont bien mangé, ils sont comme beaucoup d’entre nous et aiment dormir, ne rien faire, jouer…» Au rythme où va le monde, c’est peut-être là… le plus grand luxe. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


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UN NOËL AUX ABOIS Vous vous sentez l’âme salvatrice du saint-bernard, cultivez l’esprit aventureux du braque? A moins que vous n’aspiriez au flegme confortable du bouledogue anglais? Douze pages cadeaux racées pour savoir à quel chien se vouer PAR CLÉMENCE ANEX ET SOPHIE GRECUCCIO ILLUSTRATIONS STÉPHANE DEVIDAL

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LUXE / CADEAUX

Huile de beauté nourrissante «Cure Majestueuse Votre Visage», Valmont, 320 fr.

Collier «Flocon Impérial» serti d’un diamant coussin de 5,20 carats et de cristal de roche, pavé de diamants, sur or blanc, Boucheron, prix sur demande.

Chaises en chêne massif «Stabellö», Röthlisberger Kollection, à partir de 548 fr.

Cardigan tricoté à la main, angora, soie et laine, Pringle of Scotland, env. 2500 fr.

Masque de ski effet miroir à clous «Golden Roma», Fendi, env. 500 fr. Disponible sur net-a-porter.com

Bague «Bos Taurus Indicus», ivoire de mammouth et or 22 carats, Harumi Klossowska de Rola, prix sur demande. Disponible chez Trois Pommes à Zurich. 72 | T MAGAZINE

Montre «Royal Oak Double balancier Squelette», 41 mm, boîte en or rose 18 carats, cadran ajouré, index appliques et aiguilles Royal Oak en or rose, bracelet en or rose 18 carats, Audemars Piguet, prix sur demande. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


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Doudoune «Recallis», illustrations Jean-Philippe Delhomme, Moncler, env. 2100 fr.

Pendentif «Alphabet» en laiton doré, Céline, env. 450 fr.

Vodka Absolut Elyx, 450 cl, 459 fr.

Bottine en cuir texturé métallisée, Proenza Schouler, env. 1000 fr.

Luges en chêne rouge, Northern Toboggan & Co, de 350 à 650 fr. env., northerntoboggan.com T MAGAZINE | 73


LUXE / CADEAUX Eau de parfum «001 Man», Loewe, env. 110 fr.

Lustre en cristal noir «Zénith» à 24 lumières, design Philippe Starck pour Baccarat, prix sur demande.

Montre «8 Jours Manuelle», cadran Shakudō, damasquiné or, décoré et gravé main, boîte en or rouge, 8 jours de réserve de marche, 42 mm de diamètre, Blancpain, prix sur demande.

Bottine en cuir lisse, Tod’s, 800 fr.

SUV, Land Rover Velar, prix sur demande.

Palette cinq ombres à paupières «Trait de Caractère», édition limitée, Chanel, 75 fr.

Châle «Duo d’Etriers» en cachemire et soie, dessiné par Virginie Jamin et Françoise de la Perrière, Hermès, 1100 fr.

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Clip «Bouquet d’Emeraudes», or blanc, or jaune, diamants ronds, cabochons de chrysoprase, 11 émeraudes de Zambie gravées (32,53 carats au total), Van Cleef & Arpels, prix sur demande.

/ CADEAUX Montre «Code Coco», boîte et bracelet en acier, lunette en acier sertie de 52 diamants taille brillant, cadrans laqués dont l’un serti d’un diamant taille princesse. Mouvement quartz, Chanel, prix sur demande.

Petit sac «Nile» avec frise florale en cuir de chèvre, veau lisse et veau velours, Chloé, env. 2200 fr.

Diffuseur de parfum «La Promeneuse», Cire Trudon, env. 300 fr.

Sac à dos «Alpin» en toile et cuir, Goyard, env. 4000 fr. Trench-coat en vinyle, Prada, env. 2260 fr. sur farfetch.com T MAGAZINE | 75


LUXE / CADEAUX

Maillot de bain brodé «Mistral», édition limitée numérotée, Villebrequin, env. 520 fr.

Flaconnier en cuir Epi, Louis Vuitton, 5850 fr. (hors flacons), Eaux de parfum «Rose des Vents», «Apogée», «Mille feux», Louis Vuitton, 260 fr. l’unité.

Montre «Dior Grand Bal Plume», 36 mm automatique, acier, or rose, diamants, saphirs roses, aventurine et plumes, Dior Horlogerie, prix sur demande.

Escarpin en satin «Tartonacri», Manolo Blahnik, env. 1100 fr. 76 | T MAGAZINE

Masque de nuit, orylag et tissu, Chanel, 770 fr. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


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Boucles d’oreilles «Disrupted Hoops», argent 925 plaqué à l’or 18 carats, Maria Black, 169 fr. l’unité et 329 fr. la paire, disponible chez Figurin à Genève.

Gobelet en papier revisité en argent 925, Tiffany & Co, 660 fr.

Diadème Joséphine «Aigrette Impériale» en or blanc serti de diamants taille brillant, Chaumet, prix sur demande.

Manteau en fourrure synthétique et PVC, Calvin Klein 205W39NYC, env. 2400 fr. sur net-a-porter.com

Sac «Kelly sellier 28 version Kellygraphie», veau Epsom, veau Sombrero et chèvre Mysore, Hermès, prix sur demande. Bottine «Puppet», fourrure de renard, Louis Vuitton, env. 1800 fr.

Canapé et ottoman «Tufty-Time ‘15», B&B Italia, prix sur demande.

Boutons de manchette logo double C en or rose 18 carats, Cartier, 3700 fr. T MAGAZINE | 77


LUXE / CADEAUX Montre «Spirit of Big Bang», 42 mm de diamètre, céramique noire microbillée, 320 diamants noirs, Hublot, prix sur demande.

Bague Sceau «Cosmogonie Secrète» or blanc 18 carats, argent, diamants et agathe verte, Elie Top, prix sur demande.

Sweatshirt à capuche, Supreme X Akira, env. 170 fr.

Sac en bois et python «Amelyne», Hugo Matha, env. 2100 fr.

Bracelet en or blanc 18 carats serti de diamants taille poire (80,50 carats), Chopard, prix sur demande.

Chaise «Halfbox» en bois pétrifié, Rick Owens, prix sur demande.

Stylo-plume argenté rhodié, édition spéciale Varius Peter Marino X Caran d’Ache, 2100 fr. 78 | T MAGAZINE

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Drone «Inspire 1 Pro Black», Dji, env. 5200 fr.

Sac à dos «BAO BAO», Issey Miyake, 1060 fr.

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Vélo BMX, disponible en 70 exemplaires numérotés, Dior Homme en collaboration avec la maison française Bogarde, 3000 fr.

Cognac «Louis XIII Black Pearl Anniversary Edition», Louis XIII, flacon numéroté Baccarat, prix sur demande.

Bottine en cuir verni «Opyum», Saint Laurent par Anthony Vaccarello, env. 1700 fr.

Eye-liner Christian Louboutin, 74 fr.

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LUXE / CADEAUX

Bracelet ouvert «Possession», or rose 18 carats, serti de 30 diamants taille brillant et de deux cabochons en turquoise, Piaget, prix sur demande.

Mini-sac à main «Kan I Faces», Fendi, env. 2100 fr.

Fauteuil pivotant «Charlotte» en velours de coton rose, India Mahdavi, env. 4000 fr.

Eau de parfum N° 22, Les Exclusifs de Chanel, Chanel, 400 fr. Broche «Homard» brodée à la main Macon et Lesquoy, Lesquoy env. 50 fr., chez Chic Cham à Lausanne.

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Champagne rosé vintage 2005, édition limitée Tokujin Yoshioka, Dom Pérignon, 399 fr.

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Eau de Parfum «Orchid Soleil», Tom Ford, 125 fr.

Montre «Hybris Artistica Mystérieuse» 42 mm, or rose, cadran en aventurine squeletté, mouvement automatique, série limitée à 5 pièces, Jaeger-LeCoultre, prix sur demande.

Skate «Cavalcadour», Hermès, 3000 fr.

Baskets «Miu run» ornées de cristal, Miu Miu, env. 900 fr.

Plat à fruits «Shanghai Tray» en acier émaillé et bois laqué, édition limitée, JPBD Studio, à partir de 210 fr., en exclusivité chez Mobilab Gallery à Lausanne.

Kit sourcils «Pro», Clarins, 59 fr.

Bague «Rose» en or rose, diamants, saphir Padparadscha, saphirs roses et saphirs orange, Dior Joaillerie, prix sur demande.

Mini-vanity en cuir naturel de vachette perforé, Moynat, env. 4500 fr. T MAGAZINE | 81


LUXE / CADEAUX Briquet et coupepapier, édition limitée, S.T. Dupont, 1950 fr. Disponible chez Tabac Besson, Lausanne.

Bottine «Chunky Trompette Round Buckle» en cuir lisse, Roger Vivier, env. 1000 fr.

Bague en or blanc 18 carats sertie d’un saphir noir de couleur naturelle et non chauffé de 6,43 carats dans un entourage de sylver platinum (alliage de platine et d’argent brûlé dans la masse), Maison Auclert, prix sur demande.

Whisky «Hibiki Japanese Harmony», Suntory, 129 fr. chez Globus

Chapeau «André» en feutre de lapin et ruban en gros grain de coton, Maison Michel, env. 670 fr.

Montre «Cellini», 39 mm, or everose 18 carats, finition polie, cadran guilloché noir à appliques et aiguilles en or rose 18 carats, bracelet en cuir alligator, mouvement mécanique à remontage automatique, Rolex, prix sur demande. 82 | T MAGAZINE

Lampe en verre de Murano, Bottega Venetta, 4750 fr.

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Cabas «Roseau Croco», cuir de vachette façon crocodile, Longchamp, à partir de 470 fr.

Derby en cuir brodé, Raf Simons, env. 720 fr. sur ssense.com

Peau lainée «Velocite» en cuir de veau, Acne Studios, env. 2700 fr.

Stylo roller composite «Santos-Dumont», Cartier, 415 fr.

Boutons de manchette «Octo» en or rose 18 carats avec onyx, Bulgari, 3860 fr.

Parapluie Burberry, 745 fr. sur harrods.com

Canapé 3 places «TOGO» en cuir, design Michel Ducaroy (1973), à partir de 2978 fr. chez Ligne Roset. T MAGAZINE | 83


LUXE / VOYAGE

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LA POLYNÉSIE RÊVÉE DE MARLON BRANDO Sur l’île adorée de l’acteur, un resort unique au monde s’est implanté, selon ses vœux. Si le paradis existe, c’est là qu’il se trouve, entre beauté irréelle, luxe suprême et nature intouchée. Un retour aux sources à empreinte carbone zéro PAR ISABELLE CAMPONE

Au plus près des étoiles, du lagon, de la faune et de la flore, The Brando est un extraordinaire refuge de luxe, loin de toute civilisation. Une invitation au rapprochement avec la nature.

U

n Tramway nommé désir, Reflets dans un œil d’or, L’Homme à la peau de serpent, Le Parrain, Apocalypse Now… Le monstre sacré a laissé à l’histoire du cinéma des films de légende. Il nous a aussi laissé son refuge, son paradis, le plus grand bonheur de sa vie, l’atoll de Tetiaroa. L’acteur qui, en 1962, tournait à Tahiti Les Révoltés du Bounty succomba à la culture polynésienne, à Tarita, l’actrice principale et amour de sa vie, ainsi qu’à la beauté irréelle de ces îles du Pacifique sud. Il achète alors ce petit atoll situé à 50 kilomètres de Tahiti, l’une des Iles du Vent, dans l’archipel de la Société. Ce sont 12 motus, îlots réunis dans un lagon entouré de récif corallien. Il y passera autant de temps qu’il le peut, restant éloigné d’Hollywood pour y trouver la sérénité. «Mes moments les plus heureux, les plus paisibles de ma vie, ou en tous les cas une large portion de ces moments, je les ai passés à Tahiti, se souvenait-il. Si j’ai pu me rapprocher d’une forme de paix, c’était là-bas.»

PHOTO: THE BRANDO

UNIVERSITÉ DES MERS

Tetiaroa, en plus de sa beauté inouïe, possède assurément une magie particulière. Terre sacrée des premiers Polynésiens, l’atoll fut également le refuge des grands chefs tahitiens et des dynasties royales. Marlon Brando se donnera pour mission de préserver cet univers vierge. «Il voulait aussi faire connaître son paradis au monde entier afin que d’autres s’inspirent T MAGAZINE | 85


LUXE / VOYAGE

de sa beauté, de sa culture et de son peuple, qui vivait en harmonie avec la nature. Ceci est au cœur de ses dernières volontés», rapporte Mike Medavoy, son exécuteur testamentaire. Il entamera ainsi à la fin des années 1990 des discussions avec Richard Bailey, Américain installé en Polynésie où il a déjà créé plusieurs hôtels de luxe. L’acteur engagé rêvait de fonder une «université des mers», étudiant la biodiversité et les moyens de la protéger. Il était convaincu que pour ce faire, on pouvait créer un modèle de développement durable, un complexe hôtelier à empreinte carbone zéro. Une île où de nouvelles technologies innovantes permettraient de vivre de façon autonome dans un environnement luxueux. Marlon Brando voulait que les visiteurs arrivant sur l’île la découvrent vierge et, comme lui lorsqu’il posa le pied pour la première fois sur cette île où rien n’existait, en tombent amoureux instantanément. Pari gagné lorsqu’on approche avec le petit avion d’Air Tetiaroa survolant le lagon et que l’on voit l’atoll émerger des eaux bleu marine. C’est la vision fantasmée de l’île déserte. Pas celle de l’île polynésienne volcanique entourée de bungalows sur pilotis, mais celle d’un atoll en arc de cercle entouré d’un récif de corail sur lequel vient se briser l’écume blanche, ses motus se découpant sur d’infinies nuances de turquoise. Turquoise qui s’éclaircit jusqu’à se fondre dans le blanc du sable encerclant une jungle de cocotiers, pandanus et miki-miki foisonnants. Comme un Eden imaginaire. 86 | T MAGAZINE

Au cœur de l’atoll de Tetiaroa, le spa polynésien entoure de ses cabines un lac d’eau douce. Fidèle à la tradition de l’île, où la famille royale tahitienne allait se ressourcer et se consacrer à sa beauté, le lieu offre des soins polynésiens exceptionnels dans un cadre inégalé.

PHOTOS: THE BRANDO

CAMOUFLÉ DANS LA VÉGÉTATION

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Seule une des îles de l’atoll est occupée par le complexe hôtelier. Ses villas sont si bien cachées dans la végétation qu’on pense ne jamais y avoir de voisin.

«L’ACTEUR ENGAGÉ RÊVAIT DE FONDER UNE «UNIVERSITÉ DES MERS», ÉTUDIANT LA BIODIVERSITÉ ET LES MOYENS DE LA PROTÉGER»

On y devine à peine un petit bâtiment au toit de palmes. C’est pourtant The Brando, le resort de luxe modèle voulu par l’acteur et ouvert en 2014 par Richard Bailey. Les aménagements effectués sur le motu où s’élève l’hôtel sont peu nombreux et toutes les constructions se camouflent dans la végétation. Après avoir atterri sur la petite piste bordée de panneaux solaires, on est conduit à sa villa en bord de plage. Bien sûr, tout ça ne ressemble plus beaucoup au petit hôtel de quelques chambres que l’acteur avait construit pour ses amis. On est ici dans l’un des lieux les plus luxueux au monde. Les 35 villas avec piscine d’une, deux ou trois chambres offrent de 100 à 250 m² d’espaces ouverts sur la nature. Le vaste et magnifique spa s’articule en cabines installées autour d’un étang couvert de nénuphars, offrant d’extraordinaires soins inspirés des traditions tahitiennes. Les deux restaurants sont exquis et raffinés, avec vue sur le lagon pour l’un et haute gastronomie pour l’autre, conçu par Guy Martin. Partout évidemment, les matériaux utilisés proviennent de l’archipel polynésien ou sont d’origine certifiée, renouvelables ou recyclées.

SEUL AU MONDE

Le luxe ultime au Brando est pourtant le plus simple: se lever le matin avec le soleil et marcher sur cette plage de sable fin où pondent les tortues marines, observer les poissons exotiques dans l’eau transparente et n’apercevoir personne ou peut-être à peine, au loin sur le lagon, un autre client sur un paddle board. Se sentir seul au monde. Une exclusivité qui attire bien sûr nombre de célébrités, qui y trouvent une liberté rare, comme Barack Obama, qui y a passé un mois récemment. L’esprit de Marlon, comme on l’appelle simplement ici, comme si tous l’avaient connu, est toutefois partout, malgré ce luxe feutré. Au bar, la reproduction exacte de celui où il passait des nuits entières avec son barman et ami Bob, à refaire le monde, à parler politique et à envisager l’avenir de son paradis. Et dans la conception environnementale de l’hôtel. C’est lui notamment qui avait découvert la technologie d’air conditionné actionné par l’eau de mer, utilisée pour réduire drastiquement les besoins en énergie. Une visite guidée offre le plaisir rare de pouvoir visiter les coulisses de ce luxe. Histoire de constater que l’hôtel a véritablement atteint le niveau zéro empreinte carbone et est quasiment autonome sur le plan énergétique grâce aux panneaux solaires et aux générateurs fonctionnant à l’huile de coco. Quant à la fameuse université des mers imaginée par l’acteur, elle est concrétisée par la Tetiaroa Society, une station de recherche qui met en place des projets de préservation et de réhabilitation de l’atoll. T MAGAZINE | 87


LUXE / VOYAGE

Les journées s’écoulent avec le sentiment d’être hors du temps, que l’on nage avec les poissons exotiques, découvre le lagon en bateau, parcoure l’île à bicyclette, visite son potager, sa station de recherches ou ses installations techniques innovantes.

AU COIN DU BAR

Une culture dont le personnel de l’île est ravi de faire découvrir la richesse aux hôtes du Brando, à travers la danse, la musique et les conversations. Un jeune maître d’hôtel qui raconte qu’il venait petit passer ses week-ends sur l’île et rêvait d’y vivre plus tard, raison pour laquelle, connaissant le projet, il est entré dans l’hôtellerie. Le jeune homme a pleuré en revenant à Tetiaroa, se souvenant de Marlon qui racontait au coin du bar sa passion pour ce coin idyllique du bout du monde. Johnny Depp, qui fut proche de l’acteur, le dit, Brando aurait aimé ce que son île est devenue. Teihotu Brando, l’un des fils polynésiens de l’acteur, le confirme: «Il serait heureux. Les choses apprises ici peuvent être partagées avec la Polynésie française et avec le monde entier. Tetiaroa est une île minuscule, mais comme les Polynésiens, elle peut enseigner au vaste monde comment vivre heureux en consommant de manière durable.» Et qui offre généreusement à ses visiteurs le souvenir d’une expérience inoubliable, comme un rêve hors du temps au cœur du paradis terrestre.

Y ALLER

Avec Air Tahiti Nui, souvent désignée Meilleure compagnie du Pacifique Sud pour son service impeccable, vols quotidiens ParisPapeete via Los Angeles en 22 heures de vol. Vols en classe Poerava Business à partir de 4606 € ou en classe économique Moana à partir de 1770 €.

PHOTO: THE BRANDO

Ses chercheurs interviennent également en tant que guides pour les clients de l’hôtel, qui découvrent ces motus auxquels personne d’autre n’a accès, où l’on visite une forêt primale et des vestiges de temples, une île aux oiseaux et une baie éblouissante de beauté où grandissent les bébés requins. Naviguant ainsi d’îlot en îlot, on a l’impression de vivre une vie parallèle, réglée par la nature et l’ancestrale culture des habitants de ces archipels.

«TERRE SACRÉE DES PREMIERS POLYNÉSIENS, L’ATOLL DE TETIAROA FUT ÉGALEMENT LE REFUGE DES GRANDS CHEFS TAHITIENS ET DES DYNASTIES ROYALES»

The Brando, thebrando.com

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LUXE / GASTRONOMIE

LE GOÛT DE LA FÊTE Caviar, truffe, langouste et saumon sont les stars des repas de fête. Autrefois hors de prix, ces produits sont désormais accessibles à tous. Mais ont-ils pour autant les saveurs de la richesse? PAR ÉDOUARD AMOIEL ILLUSTRATIONS RIIKKA SORMUNEN

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oël approche à grands coups de décorations lumineuses, de sapins surchargés et de biscuits à la cannelle embaumant l’atmosphère. Période faste et entraînante pour certains, glauque et déprimante pour d’autres, il faut choisir son camp. Mais une seule chose est sûre, le festin doit être à la hauteur de la fête. En fonction des moyens, caviar, saumon, foie gras, huîtres ou truffes sont traditionnellement de la partie au même titre que l’incontournable dinde farcie. Mais ces produits de luxe sont-ils toujours d’actualité? Se sont-ils démocratisés voire banalisés au fil du temps? La magie de Noël opère-t-elle toujours dans les assiettes? Côté fourneaux, Dominique Gauthier, chef du restaurant étoilé le Chat Botté à Genève, nous ouvre ses cuisines et dévoile en avant-première ses menus de fin d’année. Côté comptoir, Martial Manains, responsable depuis vingt ans de l’épicerie fine Planet Caviar, nous fait découvrir les secrets de ses produits d’exception. Après avoir fait ses gammes au piano de la Pyramide de Fernand Point à Vienne, à celui de Georges Blanc à Vonnas et celui de Joseph Rostang à Antibes, Dominique Gauthier pose ses valises sur les bords du lac Léman en 1992. Sous-chef du ténébreux Richard Cressac pendant dix ans, il reprend la direction du restaurant gastronomique de l’Hôtel Beau-Rivage en 2001.

Conscient d’œuvrer dans le dernier bastion hôtelier toujours en mains familiales, il obtient la confiance des propriétaires qui lui laissent carte blanche pour exprimer et faire évoluer sa cuisine. «Même d’un point de vue culinaire, c’est important de savoir d’où nous venons tout en sachant nous adapter à notre temps, aux nouveaux produits, aux nouvelles techniques de cuisson et éventuellement aux nouvelles modes. La vie est un renouveau à tout niveau», déclare le chef. Pour un établissement de cette catégorie, le luxe fait partie intégrante de la décoration, de l’espace jusqu’aux plats. Qu’il soit considéré comme ostentatoire ou au contraire discret, le produit dit de luxe est avant tout un produit de qualité. «C’est une manière de travailler, explique Dominique Gauthier. Un savoir-faire découlant d’un savoir-vivre qui magnifie son excellence. Contrairement à ce que l’on peut croire, ce n’est pas lié au snobisme ou à la rareté mais au travail de l’artisan qui va rendre le produit unique et noble. Un fromage affiné pendant vingt-quatre mois devient un produit de luxe; tout simplement parce qu’il a fallu attendre deux ans avant de le déguster».

SARDINE CHIC

Spécialiste en produits de luxe, Martial Manains abonde dans le même sens. Pour le patron de Planet Caviar, les sardines de la conserverie La Belle-Iloise ou la ventrèche de thon en conserve restent

«UN FROMAGE AFFINÉ PENDANT VINGT-QUATRE MOIS DEVIENT UN PRODUIT DE LUXE; TOUT SIMPLEMENT PARCE QU’IL A FALLU ATTENDRE DEUX ANS AVANT DE LE DÉGUSTER» DOMINIQUE GAUTHIER, CHEF DU CHAT BOTTÉ T MAGAZINE | 91


LUXE / GASTRONOMIE

des denrées extraordinaires. «C’est tout aussi important de bien faire son produit que de bien le choisir», insiste celui qui voue une passion à l’esturgeon. Car même si la manière de consommer le caviar a évolué autant que son goût et son prix, la star des fêtes de fin d’année, c’est lui. Le servir sur un lit de glace au centre de la table, entouré d’œufs durs – jaunes écrasés et blancs coupés en petits dés –, de persil, d’oignon et de crème aigre est un peu passé de mode. Sa dégustation est désormais plus subtile, moins individualiste. Dans son menu de Noël, Dominique Gauthier accompagne un caviar Gold Imperial avec un scampi d’Afrique du Sud et son soufflé croustillant et citron vert. Pour le réveillon de Nouvel An, le chef du Chat Botté opère le mariage de la langouste et du caviar en les escortant de céleri-rave et branche et de pomme verte acidulée. Exclusivement pêché en mer Caspienne, le fructueux or noir a longtemps été exploité par l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Russie. A partir de 1998, l’esturgeon rejoint la liste des espèces animales protégées. Quelques années plus tard, les quotas de pêche sont fixés. «Pour avoir un ordre d’idées, la Russie produisait environs 450 tonnes de caviar par an, nombre divisé de moitié à la suite de ces changements, 92 | T MAGAZINE

relève le patron de Planet Caviar. Même chose pour l’Iran, qui est passé d’une production annuelle de 250 tonnes à 120.» Comment les producteurs font-ils face? En doublant les prix. «Etant obligés de pêcher deux fois moins, ils ont été contraints de vendre deux fois plus cher.» Implacable logique mathématique bientôt mise à mal lorsque la capture de l’esturgeon est devenue complètement interdite pour cause de non-respect des quotas. «A l’heure actuelle, le caviar provient d’élevages. Ce qui a ouvert ainsi le marché à de nouveaux acteurs.» Chine, France, Italie, Uruguay, Bulgarie et même Israël produisent désormais cette denrée rare. «Même si en termes de qualité ce caviar reste extrêmement bon, il n’est pas au niveau du caviar sauvage», regrette Martial Manains.

A DÉGUSTER Le Chat-Botté, Quai du Mont-Blanc 13 Genève 022 716 69 20 beau-rivage.ch Planet Caviar, Rue Louis-Duchosal 7 Genève 022 840 40 85 planetcaviar.com

le poisson symbolise les excès souvent édifiants de l’industrie agroalimentaire qui frappent des produits censés être les plus raffinés du monde. «Vous pouvez trouver au supermarché une mousse de foie gras qui n’en sera pas une, des œufs de lump colorés vendus comme du caviar. C’est le résultat d’une banalisation générale où les produits d’exception, au même titre que les autres, sont devenus ordinaires, tempête le chef étoilé, qui sélectionne les siens avec soin, tout en respectant les saisons. Dans un souci de logique culinaire, et non pas en raison d’un standing hôtelier, si je ne trouve pas le produit adéquat, je ne le servirai pas». La truffe, par exemple. Pour Martial Manains, le champignon a baissé de gamme en se démocratisant. Si une Tuber aestivum ou une Tuber uncinatum restent accessibles pour le porte-monnaie, au goût elles s’avèrent très moyennes. «Une Tuber melanosporum atteint 3000 francs le kilo alors qu’une æstivum se vend à 300 francs.» Sans parler du prix de la truffe blanche d’Alba, qui se vend cette année à plus de 10800 francs le kilo. Un produit de luxe par excellence dont la production, contrairement aux autres truffes, va essentiellement dépendre du temps qu’il fait. «L’été fut trop sec et a empêché la croissance du champignon. A cela s’ajoute une arrière-saison beaucoup trop chaude qui favorise les attaques de vers, inexistants quand il fait froid.» La rançon de la rareté.

BONNE TRUFFE

Pour Martial Manains et Dominique Gauthier, la démocratisation du luxe culinaire est certes une bonne chose. Ils doivent néanmoins admettre que la qualité, telle qu’ils l’ont connue et défendue, est sans doute à jamais perdue. Alors que le homard et la langouste restent médiatiquement discrets, le saumon fumé revient régulièrement dans les filets des organisations de protection des consommateurs. Bourré d’antibiotiques: SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


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LUXE / ENVIRONNEMENT

PHOTOS: ROLEX/KIP EVANS

OCÉANS, LE PÉRIL BLEU

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/ ENVIRONNEMENT

La fondation Mission Blue, soutenue par Rolex, milite pour la protection des océans. Exemple au Mexique, où le golfe de Californie est un modèle de préservation de la nature. Plongée dans une eau qui grouille de vie PAR FLORIAN DELAFOI

U

n nuage de poussière s’élève au passage de la voiture. Du linge sèche devant de petites habitations construites au bord de la route ensablée. Malgré un soleil plombant, des vaches déambulent au milieu des cactus. A l’horizon, les vagues s’écrasent au pied des hauts rochers mexicains de Los Frailes, dans le parc national de Cabo Pulmo. Le golfe de Californie est une longue et étroite étendue d’eau qui sépare la péninsule de Basse-Californie du Mexique continental. Il abrite l’une des aires marines protégées les plus importantes de la région. «L’aquarium du monde», disait le commandant Jacques-Yves Cousteau. Une grande diversité d’espèces marines a élu domicile dans la réserve de Cabo Pulmo, un site classé depuis 1995. Dans ces eaux turquoise, des dauphins côtoient des carangues à gros yeux, des tortues se nourrissent près de la côte et des bancs de sardines offrent un spectacle fascinant aux plongeurs. En 2005, cette richesse naturelle a été inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.

elle a imaginé un réseau de «hope spots» (points d’espoir). Il s’agit de zones qui méritent une attention particulière, car elles comptent des espèces endémiques ou représentent un atout pour l’économie locale par exemple. Elles sont alors protégées de la pêche, du forage et du dégazage. On en compte près de 90 dans le monde, et de toutes tailles. «Ce n’est pas un simple concept, il s’agit d’une action concrète», assure Sylvia Earle, le regard fixé sur l’océan. La mer de Cortez, nommée ainsi en l’honneur du célèbre conquérant du Mexique qui la découvrit, est un paradis fragile. Aucun chalutier ne traîne ses filets dans les fonds marins, mais le golfe n’est pas épargné pour autant. De nombreuses crevettes, sardines et autres poissons commerciaux ont été capturés ces dernières décennies à des profondeurs moindres. Conséquence: les oiseaux marins peinent à trouver de quoi se nourrir. Le visiteur peut observer la drôle de technique des pélicans. Les volatiles se vrillent dans l’air avant de foncer, tête la première, dans l’eau pour saisir un poisson.

RUDE COMBAT

Autre signe d’un écosystème marin déséquilibré: les requins ont déserté les lieux. Plus de 90% des grands prédateurs ont disparu, précise le chercheur James Ketchum qui a étudié les déplacements du requin-marteau dans la région à l’aide de balises. Cette espèce sort de la réserve marine pour rejoindre les îles Galapagos, dans l’océan Pacifique. Un voyage dangereux, car les requins traversent des zones non protégées où des pêcheurs les capturent. «La clé pour protéger ces espèces est de créer des autoroutes marines

protégées», explique le spécialiste. Son étude est un argument de plus pour convaincre les autorités. Mais le combat est rude. L’administration américaine étudie la possibilité de réduire la protection de dix monuments nationaux marins, dont deux dans l’océan Pacifique. La pêche pourrait être autorisée à certains endroits, selon une note du secrétaire à l’Intérieur, Ryan Zinke, dévoilée par le Washington Post en septembre. «C’est un désastre. Le court terme est la seule chose qui compte pour eux», s’alarme Sylvia Earle.

CIMETIÈRE MARIN

Au cœur du Pacifique, à Honolulu, une puissante organisation quasi gouvernementale espère obtenir gain de cause, au grand dam des scientifiques. Le slogan du Western Pacific Regional Fishery Management Council s’inspire de celui du président américain, Donald Trump: «Rendons sa grandeur à l’Amérique: Faisons revenir les pêcheurs américains dans les eaux américaines.» Dans un récent article du New York Times, le biologiste marin Robert Richmond explique que la flotte hawaïenne a atteint son quota annuel de pêche de thons en août dernier. «Ils n’ont absolument pas besoin de plus de zones de pêche. Ils s’opposent à toutes les aires marines protégées par principe», estime celui qui exerce à l’Université d’Hawaï. «Le monde est labouré, coupé, déchiré, dynamité par l’homme», écrivait en 1951 John Steinbeck dans son livre Dans la mer de Cortez, le récit d’une expédition à caractère scientifique. L’auteur américain voyait juste: surpêche, acidification des eaux, pollution, réchauffement

PARADIS FRAGILE

La fondation Mission Blue veut en faire un modèle de réussite. L’organisation, soutenue par Rolex, prône la protection juridique des océans depuis sa création en 2010. «On doit prendre soin de l’écosystème qui prend soin de nous», affirme sa fondatrice, Sylvia Earle, devant une poignée de journalistes invités par la marque horlogère, dont Le Temps. Rolex accompagne l’exploratrice américaine depuis les années 1980. Avec son équipe, l’océanographe de 82 ans s’est donné un objectif: faire passer le nombre d’aires marines protégées de 2 à 20% d’ici à 2020. Pour y parvenir,

Sylvia Earle, fondatrice de Mission Blue a passé plus de 7000 heures dans l’océan. T MAGAZINE | 95


climatique, les océans meurent à petit feu. Sylvia Earle s’attarde sur l’exemple préoccupant du golfe du Mexique. Riche en pétrole, l’étendue d’eau a subi une marée noire d’envergure en 2010 suite à l’explosion d’une plateforme pétrolière. Résultat: plus de 400 espèces menacées, dont des baleines et des dauphins. L’agriculture intensive empoisonne également ce paradis bleu. Les eaux du Mississippi sont chargées de pesticides et de fertilisants, qui se déversent ensuite dans le golfe. Utilisés dans les immenses champs qui bordent le fleuve, ces produits chimiques transforment cette zone en cimetière marin. Privés d’oxygène, les poissons meurent. «Cette disparition n’est pas visible, elle se produit sous l’eau, à l’abri des regards. C’est le moment de dire fermement qu’il est temps de sauver cet endroit», indique 96 | T MAGAZINE

Un banc de sardines dans le golfe de Californie. Ces poissons constituent une source de nourriture importante pour de nombreuses espèces.

Sylvia Earle, qui a passé une partie de son enfance en Floride. Sa fondation mise beaucoup sur la communication pour sensibiliser la population. Elle diffuse photos et vidéos sur les réseaux sociaux. «Le plus grand problème, c’est la méconnaissance de ce problème», juge-t-elle.

PRISE DE CONSCIENCE

Chaque citoyen peut soumettre son projet de «hope spot» à la fondation Mission Blue. Sa proposition est ensuite étudiée par une équipe de scientifiques. Une manière d’impliquer les populations locales, et de faire évoluer leurs activités. A Cabo Pulmo, des masques et tubas sèchent sous des toits en feuilles de palmiers. Les bateaux de plongée ont remplacé les navires de pêche. La biodiversité exceptionnelle du parc attire chaque année plus de 1,5 million de visiteurs.

Une aubaine pour la Basse-Californie, qui doit tout de même résister aux pressions de l’industrie touristique. Les acteurs locaux ont récemment exprimé leur opposition au projet Cabo Cortez, un immense complexe hôtelier de 30000 chambres qui devait sortir de terre près du parc national. Le gouvernement a finalement refusé de délivrer le permis de construire. «Il a fallu beaucoup de temps pour que les Etats et les entreprises prennent conscience de l’importance de protéger l’environnement. On peut espérer passer d’une période de consommation de la nature à une période de reconstruction», veut croire Sylvia Earle. Alors que des entrepreneurs rêvent de coloniser la planète Mars, la scientifique continue d’explorer les profondeurs méconnues de l’océan. Une nécessité pour mieux comprendre cette immensité bleue, si vitale pour les humains. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017

PHOTOS: ROLEX/KIP EVANS

LUXE / ENVIRONNEMENT


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LUXE / SHOOTING


LO

N I ST

Escarpins «Paloma» en veau velours, Pierre Hardy.

/ SHOOTING

Sac «Octogone» en chèvre Mysore, Hermès.

STYLISME ET PHOTOS SYLVIE ROCHE ET OLIVIER B.

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Sac «Griffe» en fausse fourrure, Marco de Vincenzo.

Sac en cuir matelassé et cuir verni, Chanel.

Escarpins «Slingback» en velours et rubans, Dior.

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Sac «Big Bag» en veau naturel extra-souple, Céline.

Escarpins en cuir d’agneau, Bally.

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STYLE / DESIGN

ON NE S’ASSIED PAS SUR GIO PONTI Gio Ponti en famille chez lui dans les années 1950, dans son appartement de la via Dezza à Milan.

La table basse dessinée en 19541955 pour meubler la Casa Ponti, ici dans sa réédition de 2017.

Molteni&C vient à la rescousse de la mémoire du grand architecte Giovanni Ponti. Quand les entreprises d’un pays s’engagent dans la conservation du patrimoine culturel et artistique, elles le font avec style. A l’italienne PAR MONICA D’ANDREA

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/ DESIGN

Le fauteuil D 156.3 dessiné dans les années 1950 pour la compagnie américaine Altamira et réédité en 2017.

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n sait (d’expérience) que les scènes de ménage à l’italienne sont parfois folkloriques. Ici, il est question d’une histoire qui oppose deux grandes maisons de design italien au sujet d’un meuble. Mais pas n’importe lequel. Avant de révéler l’intrigue, il faut situer le créateur de l’objet qui a joué un rôle fondamental dans le panorama architectural de la Penisola. Né le 18 novembre 1891, Gio (vanni) Ponti avait le piquant du scorpion. Il aurait 126 ans s’il n’était pas mort en 1979. On le voulait éternel, et ses œuvres l’ont rendu immortel. Architecte, designer industriel, auteur, enseignant, il a mené une carrière unique, participant de manière active au renouveau du design des années 1950. Le Milanais maîtrisait un vocabulaire complexe, héritier à la fois du néoclassicisme pompeux des années noires sous Mussolini et des restrictions économiques d’après-guerre. Gio Ponti a inventé un style unique, une sorte de rationalisme éclairé et élégant où le savoir-faire de l’artisan est au centre de chaque projet.

PHOTOS: GIO PONTI

VALORISER LES ARCHIVES

L’épisode litigieux date du mois d’avril 2017, à l’occasion du Salon du meuble de Milan. Son objet? Un modèle de fauteuil dessiné dans les années 1950 par Gio Ponti, dont Molteni&C et Cassina pensaient posséder les droits exclusifs. Pour comprendre l’histoire, il faut remonter en 2012, lorsque Molteni&C rachetait aux héritiers du créateur milanais, et pour une durée de dix ans, les droits de reproduction et de commercialisation d’une partie de son mobilier. Dans quel but? Afin de se confronter avec l’histoire, dans une visée didactique, pour faire revivre et assurer la conservation du patrimoine du grand maestro du design et de l’architecte rationaliste. Les rééditions concernent des bibliothèques, des side board, des tables basses, des fauteuils, des bureaux, des sofas ou encore des chaises que Gio Ponti a dessinés tout au long de sa carrière, entre les années 1920 et 1970. Un trésor sur lequel veille la cadette de ses filles. Lisa perpétue ainsi le savoir, le travail et l’héritage T MAGAZINE | 105


STYLE / DESIGN

de son père. Avec l’aide de son fils, Salvatore Licitra, elle a constitué des archives, mis en place la base de données, a rédigé et édité le livre hommage à son père, Gio Ponti, l’opera (Ed. Lisa Licitra Ponti). Les photos, les fiches techniques et les résultats des recherches répertorient des mandats pour de grandes entreprises et des objets presque intimes, spécialement conçus pour les propres maisons du designer ou celles de ses clients. «En plus du matériel conservé dans les archives se trouvent des images qui décrivent l’intimité du foyer: tel un circuit intemporel, Gio Ponti avait déjà compris ce qu’était le marketing, avant même que le terme ne soit inventé», observe Francesca Molteni, qui a monté avec Franco Raggi, toujours en collaboration avec Salvatore Licitra des archives Gio Ponti, l’exposition Vivere alla Ponti pour mieux saisir l’esprit du créateur.

CRÉATEUR FONDAMENTAL

La communication, l’art, le design, l’architecture, ces quatre axes maîtrisés par Gio Ponti sont aussi fondamentaux pour l’Italie que la tomate, le basilic, la mozzarella et l’olio di oliva. Sans sa contribution, l’héritage académique, culturel et artistique transalpin n’aurait sans doute pas la même saveur. De Milan à Caracas, en passant par New York, sa production était vaste. Il a dessiné le building de Pirelli, il Pirellone, construit et aménagé le sublime hôtel Parco dei Principi à Sorrento, conçu pour Cassina la chaise Superleggera, et créé la célèbre machine à expresso pour La Pavoni. En témoignent aussi ses trois habitations milanaises lookées intégralement alla Ponti. Celle de via Randaccio (1925), Casa Laporte (1926), de via Brin, et celle de via Dezza, véritable manifeste de son design domestique. «[…] La plupart des objets de notre vie sont créés aujourd’hui par l’industrie, qui les caractérise […]»,

La commode a connu plusieurs variantes entre 1952 et 1955. Cette version de 2017 a été réalisée à partir des dessins originaux conservés dans les archives Gio Ponti.

observait l’architecte, diplômé de l’Ecole polytechnique de Milan en 1921 et nommé directeur de la Biennale de Monza en 1925. Déplacée à Milan en 1933, rebaptisée Triennale d’art et d’architecture moderne, cette mostra va devenir un lieu privilégié d’observation de l’innovation sur le plan mondial. De la même manière que la revue d’architecture Domus que Ponti lance en 1928 et qui est toujours éditée aujourd’hui. Son rôle dans la diffusion de l’architecture et du design italiens et internationaux sera capital. N’est-ce pas grâce à ce magazine que l’Europe va, entre autres, découvrir le mobilier des Américains Charles et Ray Eames?

TECHNIQUES D’AVANT-GARDE

Le design de Gio Ponti? Il est le fruit d’une technicité avant-gardiste pour son époque, mais augmenté d’une vraie conscience esthétique. Dessiné dans les années 1950 pour l’entreprise américaine Altamira, le fauteuil D.156.3 est représentatif de cette manière originale d’envisager l’objet. «On pense souvent que l’architecture doit être strictement fonctionnelle, laissant peu de place à l’aspect décoratif, peut-on lire dans le catalogue de la 10e Triennale, qui le présente pour la première fois. Mais le génie italien ne pouvait pas ne pas créer une architecture au visage humain que nous définissons comme «la touche latine.» Ce fauteuil possède une structure solide en érable et un dossier ergonomique, constitué de sangles élastiques croisées. C’est en raison de son caractère extrêmement innovant, qu’il a été l’objet du litige entre Molteni&C et Cassina en avril dernier. La justice a finalement conclu que seuls les héritiers du designer avaient un droit de regard sur sa production. Aujourd’hui, le D.156.3 appartient à la collection Heritage de Molteni&C à qui la famille Ponti accorde, à raison d’une pièce par année, la réédition désormais sans nuages des objets signés par le maestro.

PHOTO: GIO PONTI

GIO PONTI A INVENTÉ UN STYLE UNIQUE, UNE SORTE DE RATIONALISME ÉCLAIRÉ ET ÉLÉGANT OÙ LE SAVOIR-FAIRE DE L’ARTISAN EST AU CENTRE DE CHAQUE PROJET

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/ PUBLIREPORTAGE

LA GAMME SUV DE PEUGEOT

ENCORE PLUS D’AVANTAGES

Grâce au Grip Control, les SUV Peugeot garantissent une tenue de route parfaite aussi bien dans la neige, la boue que le sable.

Plus qu’une voiture ordinaire: un simple geste sur la molette du Grip Control permet d’adapter le mode de conduite et de bénéficier ainsi d’une sécurité optimale en toutes circonstances.

L

a voiture a aujourd’hui un rôle qui dépasse le simple transport de passagers. On veut se réjouir de monter dans son véhicule, on attend beaucoup de l’expérience de conduite, de la technique et éventuellement, aussi, on veut susciter des regards d’admiration. La voiture est devenue un objet de statut, un vecteur d’image et, dans le meilleur des cas, un ami fidèle qui promet de passer de bons moments en sa compagnie. Ce n’est donc pas une surprise si les SUV sont tant appréciés. Ils confèrent un certain attrait à leur propriétaire: les conducteurs de Sport Utility Vehicles ont du caractère. Au volant d’un Peugeot 2008, 3008 ou 5008, la crainte de l’aventure n’existe pas. Sans pour autant jouer avec la sécurité des passagers.

Sécurité et flexibilité Sécurité, plaisir de la conduite et flexibilité caractérisent tous les modèles de la gamme SUV de Peugeot. Grâce à sa nouvelle plateforme et à ses qualités reconnues, le Peugeot 3008 réalise une harmonie parfaite entre confort et comportement routier. Ce qui est remarquable compte tenu de sa garde au sol élevée, de la haute position d’assise du conducteur et de son centre de gravité surélevé. Il suffit de prendre le volant pour en faire l’expé-

rience: dynamique de conduite parfaite, direction précise et sensations de route exactes. Sans parler de sa maniabilité, de sa bonne visibilité et de sa sécurité optimale. Ce n’est pas sans raison que le Peugeot 3008 a été élu «Car of the Year» par un jury international de professionnels.

Intelligent et simple: l’i-Cockpit de Peugeot.

DÉCOUVREZ LES SUV PEUGEOT LORS D’UNE COURSE D’ESSAI L’offre débute le 1.11.2017 chez tous les concessionnaires Peugeot en Suisse. Découvrez les stars de l’offroad grâce à une course d’essai et profitez du Grip Control offert et d’une prime de reprise attractive sur tous les modèles SUV.

Conduire en toute sécurité dans la neige, la boue ou le sable Pour mériter son appellation, un SUV doit faire preuve des mêmes qualités lors d’une conduite hors route. Ainsi, même en offroad, les SUV de Peugeot font honneur au lion, emblème de la marque. Grâce au Grip Control, les trois modèles sont aussi maniables dans la neige, la boue ou le sable que sur route. Le Grip Control fonctionne de manière entièrement électronique et totalement économique. La molette de commande permet de choisir entre cinq modes d’adhérence différents (standard, neige, boue, sable et ESP déconnecté). Les modèles 3008 et 5008 disposent également du système Hill Assist Descent Control. Nul besoin d’être un pilote de rallye chevronné pour prendre le volant d’un SUV Peugeot. Parfaitement connecté grâce au nouveau Peugeot i-Cockpit, le conducteur bénéficie de systèmes d’aide à la conduite des plus performants. L’aventure peut commencer! T MAGAZINE | 107


STYLE / HORLOGERIE

Ce planétaire doit faire partie de la future Clock of the Long Now, censée donner le temps pour dix mille ans.

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/ HORLOGERIE

EN QUÊTE D’INTEMPOREL Dans son roman «Cox ou la course du temps», l’écrivain Christoph Ransmayr imagine la construction d’une horloge à mouvement perpétuel dans la Chine du XVIIIe siècle. L’occasion de se rappeler que le rêve d’un garde-temps «perpetuum mobile» est un luxe toujours d’actualité PAR LUC DEBRAINE

PHOTOS: LUC DEBRAINE, KEYSTONE SCIENCE PHOTO LIBRARY

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n garde-temps qui le garderait pour de bon, ce temps, sans interruption, ni remontage ou ajustage? Une utopie, bien sûr. La sempiternelle histoire du mouvement perpétuel, de ces machines qui fonctionneraient par ellesmêmes, sans apport de forces extérieures. Cet infini horloger n’existe pas. Même la grande mécanique solaire se détraquera dans quelques milliards d’années, avant que la lumière s’éteigne. Les quelques tentatives de perpetuum mobile, il y a longtemps déjà, ont fait long feu avant d’être rangées au rayon des curiosités. Mais le garde-temps éternel continue à exciter l’imagination. Son ressort est le goût du merveilleux, ses rouages sont huilés par un orgueil qui ne connaît aucune limite. Il revient dans le dernier roman de l’écrivain autrichien Christoph Ransmayr, Cox ou la course du temps. Né en 1954, Christoph Ransmayr est considéré comme l’un des grands auteurs de langue allemande. Il s’est fait connaître

dans les années 1980 avec Les Effrois de la glace et des ténèbres, plus récemment par Atlas d’un homme inquiet. Son écriture est singulière: à la fois poétique et factuelle, métaphysique et physique. Cox et la course du temps se déroule dans la Chine du XVIIIe siècle. L’empereur Qianlong, appelé «l’égal des dieux» ou «le seigneur des dix mille ans», invite à sa cour le plus célèbre horloger et constructeur d’automates de l’époque, l’Anglais Alistair Cox. A ce moment-là, le propre temps de Cox s’est arrêté. Il a perdu sa petite fille de 5 ans, sa femme s’est emmurée dans le mutisme. Il n’a plus goût à rien, même si les affaires sont florissantes dans ses manufactures de Londres, Liverpool et Manchester. L’horloger prodige hésite à accepter l’offre de l’empereur, avant de céder à l’appel du large.

LES CAPRICES DE L’EMPEREUR

Goélette chargée de merveilles destinées à Qianlong, Cox débarque à Hangzhou avec trois assistants. Dès lors, rien ne se passe comme prévu. L’empereur invisible, obsédé par la mesure du temps, ne veut pas des horloges et automates des Anglais. Il leur met pourtant à disposition des logements et un atelier à la cour impériale, à Pékin. Une longue attente commence. Puis Qianlong, petit homme fluet que personne n’ose regarder dans les yeux, apparaît enfin. Il commande à Cox des horloges qui ne décompteraient pas le shi jan, le temps mesurable, mais la durée intérieure, subjective, variable. Celle d’un enfant, d’amants, d’un condamné à mort.

Projet d’horloge perpétuelle dessinée par le savant Jean Antoine Gervais en 1834. T MAGAZINE | 109


STYLE / HORLOGERIE Sous la direction du maître horloger, l’équipe se met au travail. En résulte une jonque-automate dont le moindre souffle sur des voiles de soie actionne le mécanisme interne, ainsi que le mouvement de figurines. Vient ensuite une horloge à feu, dont le combustible met les rouages en action lente, comme l’attente avant un supplice. Chaque réalisation demande des mois de travail, entrecoupés d’un voyage vers la Grande Muraille, surtout de la découverte de la Chine du XVIIIe siècle, avec son pouvoir opaque et ses intrigues, ses terreurs et ses raffinements. Un jour, l’empereur demande l’impossible à Cox: une horloge conçue pour fonctionner pour l’éternité, sans intervention humaine. Un perpetuum mobile auquel le génial horloger s’attelle dans la résidence d’été de Qianlong, en lointaine Mongolie. Cox sent le danger de réaliser une œuvre dont le temps dépasserait celui du seigneur tout-puissant: le crime de lèse-majesté, c’est certain, lui vaudra la mort. Il assemble pourtant une mécanique enchâssée dans un écrin de verre, dont la force motrice viendra des changements de pressionatmosphérique,viaunecolonnede mercure. Des mois et des mois s’écoulent,

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«UN MOUVEMENT HORLOGER QUI FONCTIONNERAIT INDÉFINIMENT EST UNE CHIMÈRE» aupointquel’empereurdécidedeprolonger la saison d’été, même en plein hiver, lui seul ayant le pouvoir d’agir sur le temps. Il s’agit bien sûr d’une illusion, aussi sûr qu’un mouvement perpétuel est irréalisable. Le roman de Christoph Ransmayr est un conte, une méditation sur le temps. Dans la postface du roman, l’écrivain concède que les horloges à durées variables de son livre sont imaginaires. Même s’il les décrit avec une minutie qui suggère une bonne connaissance de l’horlogerie, si inventive, du XVIIIe siècle.

En revanche, poursuit Christoph Ransmayr dans son épilogue, un horloger talentueux nommé Cox a réellement travaillé vers 1760 sur une horloge perpetual motion. Celle-ci tirait sa force motrice de variations de pression atmosphérique, via un baromètre à mercure. L’horloge était conçue pour se passer de remontage mécanique et fonctionner pour toujours. Mais tel est le destin conjoint des êtres humainsetdesgarde-temps:laperpetualmotion s’est en fin de compte arrêtée. Elle est aujourd’hui exposée, inerte, au Victoria and Albert Museum de Londres.

L’ACADÉMIE SORT DE SES GONDS

Un siècle et demi avant Cox, le Hollandais Cornelis Drebbel avait lui aussi réalisé une horlogeperpetuummobilequifonctionnait grâce aux changements de pression dans untubedeverreemplideliquide.Elledonnait l’heure, la date et les saisons. Comme le relevait en 1630 Constantijn Huygens, le père du physicien Christian Huygens, la fragile horloge de Cornelis Drebbel a vite été cassée, à jamais. Friction des pièces, encrassement,assèchement des lubrifiants, dérèglements et autres aléas du quotidien: un mouvement

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/ HORLOGERIE horloger qui fonctionnerait indéfiniment est une chimère. Même avant Drebbel et Cox, Léonard de Vinci et Galilée avaient réglé son compte à l’idée plus générale du mouvement perpétuel. Ce qui n’a pas empêché les illuminati du perpetuum mobile de poursuivre leur quête vaine. Au point qu’en 1775 l’Académie des sciences de Paris, qui en avait ras la coupole des inventeurs rêveurs, décidait de ne plus examiner de machines basées sur le mouvement perpétuel. Le sort de cette fiction sera réglé par les principes de la thermodynamique, pour le coup définitivement. Depuis cette époque, la prudence est demise.Lorsque leNéo-ZélandaisArthur Beverly achève en 1864 la construction de sa grande horloge sans remontage, il se garde bien d’utiliser le mot «perpétuel». Peut-être grâce à cette précaution, le mécanisme fonctionne toujours aujourd’hui, même s’il a souvent été arrêté en raison de nettoyages, avaries ou déménagements. Dans le garde-temps, les variations de pression et de température agissent sur l’air contenu dans une boîte étanche, pourvue d’un diaphragme dont le mouvement soulève un poids qui remonte le mécanisme.

C’est peu ou prou le principe de la pendule Atmos de Jaeger-LeCoultre, mise au point à la fin des années 1920. Une différence d’un degré de température suffit à l’alimenter pendant deux jours. JaegerLeCoultre l’appelle avec prudence «un mouvement mécanique quasi perpétuel», le «quasi» tenant compte des services complets dont la pendule a besoin, environ tous les sept ans.

L’HORLOGE DE 10 000 ANS

Le mot «perpétuel», pierre philosophale de l’horlogerie, a la vie dure. On le retrouve dans la complication du quantième ou calendrier perpétuel sur les montres haut de gamme. Elle permet d’indiquer la date en tenant compte du nombre variable de jours des diff rents mois de l’année et des années bissextiles. Certaines de ces complications intègrent le fait, merci au calendrier grégorien, que les années séculaires ne sont pas bissextiles. Et même que les années séculaires multiples de 400 sont pour leur part bissextiles… Un modèle comme la Grande Complication d’IWC est programmé pour donner une date exacte jusqu’en février 2499. L’Urwerk UR-1001 Titan (elle pèse

près d’un demi-kilo au poignet, lire T du 28.10.2017) propose un calendrier qui égrène les siècles et les millénaires. Ne pas oublier de changer l’huile du mécanisme tous les cinq ans. Et de faire en sorte que ce mouvement automatique ne s’arrête jamais, sans quoi un ajustage est nécessaire. L’horloge du long maintenant (the Clock oftheLongNow)encoursd’élaborationaux Etats-Unis est, elle, conçue pour durer dix millénaires. Un jour peut-être, cette gigantesque mécanique prendra place dans la cavité d’une montagne au Nevada. Son remontage manuel sera assuré, espèrent ses concepteurs,pardesvaguesrégulièresdevisiteurs.LemilliardaireJeffBezos(Amazon) finance actuellement la construction d’un prototype sur ses terres du Texas. Le projet n’a d’autre sens que d’encourager à changer notre perception du temps, à s’échapper de la dictature de l’instant pour être plus responsable de l’avenir, du temps long des générations à venir. Beau symbole, belle initiative, comme le sont en définitive toutes les tentatives de rendre des machines temporelles intemporelles. Christoph Ransmayr, «Cox ou la course du temps», Ed. Albin Michel, 336 p.

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Cabosses de cacao récoltées à Ambanja, à Madagascar.

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PHOTOS: BERND JONKMANNS/LAIF, CHRIS DE LA BOTTIÈRE

ESCAPADE / BOIRE ET MANGER


/ BOIRE ET MANGER

STÉPHANE BONNAT, LE ROI DE LA FÈVE La Suisse n’est pas la patrie exclusive de la sublimation des fruits du cacaoyer. Cap sur Voiron, en Isère, où exerce un maître chocolatier dont les créations collectionnent les trophées internationaux PAR SÉBASTIEN LADERMANN

C Chez les Bonnat, on travaille le cacao depuis cinq générations.

inq mois par an, Stéphane Bonnat voyage. N ’allez pas croire pour autant qu’il s’agisse d’un retraité sillonnant la planète en dilettante. Il poursuit une obsession, une quête perpétuelle transmise par son père: dénicher les variétés les plus rares de cacao. S’il traite avec des partenaires pour la matière première en provenance d’Asie et d’Afrique, ce spécialiste arpente ainsi sans relâche les chemins de la forêt tropicale du continent américain, du Pérou au Mexique, du Venezuela au Brésil, de l’Equateur à La Trinité, en passant par Haïti et Cuba. Ils ne sont plus qu’une poignée à procéder ainsi, à se rendre à la source même de la matière première. Une évidence pourtant aux yeux de Stéphane Bonnat: «Ce dialogue avec les producteurs s’avère essentiel lorsque l’on vise l’excellence. Ils détiennent d’incroyables savoirs botaniques, connaissent les spécificités de leurs parcelles dans les moindres détails. A moi de leur indiquer les parfums que je recherche afin que l’on trouve ensemble les conditions optimales de culture, de fermentation et de séchage des fèves.» T MAGAZINE | 113


ESCAPADE / BOIRE ET MANGER

Evaluer la qualité et le potentiel gustatif d’un cacao à partir d’une cabosse n’est pas à la portée du premier venu. Cela nécessite en réalité une expertise que seule une pratique longue et régulière permet d’acquérir, l’enveloppe du fruit n’informant en rien sur ses qualités. Le mucilage, gelée blanche qui enveloppe la grappe de graines, constitue alors un point de repère essentiel pour le professionnel du cacao. Acidité, astringence, parfums et longueur en bouche notamment renseignent sur ce que donneront les fèves une fois leur transformation achevée. Los colorados équatoriens, Xoconuzco mexicain, Chuao et Porcelana vénézuéliens, Piura blanco et Cusco péruviens, Juliana, Libânio et Kaori brésiliens notamment; les cacaos les plus rares sont pistés sans relâche par Stéphane Bonnat. Le hasard se mêle parfois à la quête incessante du chocolatier, produisant de temps à autre un petit miracle. Ainsi, durant un périple effectué au Brésil en 2012, Stéphane Bonnat prend quelques photos lors d’un déplacement depuis le véhicule qui le transporte. Le capuchon de son objectif lui échappe des mains, passe malencontreusement par la fenêtre ouverte de sa portière et s’en va se perdre en contrebas de la piste en terre. Stéphane Bonnat part à sa recherche et le découvre au pied d’un cacaoyer dont il reconnaît immédiatement la variété: un maragnan lisse. Une espèce botanique que l’on croyait à tout jamais éteinte suite à une épidémie. Depuis, la culture de cet extraordinaire cacaoyer a été relancée et ses fruits font l’objet d’une tablette estampillée Grand cru d’exception.

RICHESSE AROMATIQUE

Une fois la précieuse marchandise minutieusement sélectionnée, elle est acheminée sur le lieu de sa transformation, aux confins du parc naturel régional de Chartreuse. Car pendant les nombreuses absences du maître des lieux, le laboratoire de Voiron, situé à l’arrière de la boutique historique, continue évidemment de tourner. A plein régime même, mais toujours de manière complètement artisanale. Les sacs en jute, précieusement stockés dans une remise, attestent par les inscriptions qui ornent leurs flancs de la provenance variée des fèves. Un véritable tour du monde sur une bande 114 | T MAGAZINE

«LA TORRÉFACTION EST UN TRAVAIL D’ALCHIMISTE QUI FAIT APPEL À TOUTES LES QUALITÉS SENSORIELLES» STÉPHANE BONNAT, CHOCOLATIER

délimitée par les 15es parallèles nord et sud; une zone au climat humide, ombragé et chaud que le cacaoyer affectionne particulièrement. Dès leur ouverture, un long processus permet de tirer la quintessence de leur contenu. Chez Bonnat, un seul mot d’ordre: laisser le temps nécessaire à cette matière première délicate d’exprimer pleinement son potentiel aromatique. Tout le contraire d’une approche industrielle de masse cherchant avant tout l’uniformisation du goût et le rendement. Un travail d’orfèvre que des artisans aux précieux savoir-faire accomplissent tous sens en éveil pour conduire en douceur la transformation de la fève en chocolat.

«Première étape, la torréfaction, adaptée en termes de durée et de température à chaque variété de fèves», détaille Stéphane Bonnat. «Enfournées par tranches de 20 kilos dans de grosses sphères métalliques animées par un mouvement rotatif, elles sont rôties pendant cinquante minutes environ.» L’opération charge l’atmosphère d’un irrésistible parfum. Pas question cependant pour le torréfacteur de céder à une douce rêverie, la phase s’avère délicate et doit être surveillée en permanence. «C’est un travail d’alchimiste qui fait effectivement appel à toutes les qualités sensorielles: le nez pour repérer la bonne odeur de grillé, les yeux pour la couleur, le bruit des fèves qui crissent dans les mains, les arômes et saveurs dégagés», précise encore le spécialiste.

CHOCOLATIER MOTARD

Puis viennent les temps du concassage, qui voit les fèves dégagées de leur peau et de leur germe non comestibles, et du broyage. Cette dernière étape, nécessairement longue dans l’optique qualitative de Stéphane Bonnat, voit les particules de la pâte réduites à une finesse de l’ordre du millième de millimètre. C’est à l’issue de cette transformation que le pourcentage de cacao est défini, en ajoutant sucre et beurre de cacao dans des proportions variables. «Le conchage peut alors commencer», précise le chocolatier. Pour être parfait, il nécessite 48 heures. L’étape s’avère essentielle pour gommer l’acidité et l’astringence tout en révélant les parfums subtils du cacao. Le conchage est surveillé chaque heure pour trouver le parfait équilibre qui révèle pleinement le bouquet aromatique recherché. «On peut disposer des meilleures fèves, si on vise le rendement, le produit final s’en ressentira fortement.» Un paradoxe pour ce passionné de vitesse qui aime aligner les chronos sur circuit, le week-end venu, au guidon de motos surpuissantes. Pas moins de 34 récompenses internationales sont venues distinguer, entre 2013 et 2016, le travail de cet artisan d’exception. Le seul au monde à produire, à partir des fèves, plus de 50 grands crus de chocolat. Une reconnaissance amplement méritée pour celui qui incarne avec brio la quatrième génération à la tête de la maison Bonnat. Et qui a replacé la fève de cacao au cœur de l’excellence chocolatière. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


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ESCAPADE / L’HERBIER Symbole En Chine, dont le mandarinier est originaire, il est de tradition d’offrir des mandarines au Nouvel An. Le fruit, dont le calligramme s’écrit comme celui de «bon présage», apporterait bonheur et prospérité à celui qui le reçoit.

Impérial Napoléon appréciait, dit-on, de laisser macérer des mandarines dans son cognac. Membre du Conseil d’Etat sous Bonaparte, le chimiste Antoine-François Fourcroy avait ainsi élaboré une liqueur aux agrumes destinée à l’empereur. Perdue, la recette sera redécouverte en 1892 et commercialisée depuis lors sous le nom de «Mandarine Napoléon».

Périple Les navigateurs portugais avaient rapporté l’orange de la Chine vers l’Europe à la fin du XVe siècle. La mandarine, elle, ne sera importée sur le Vieux Continent qu’à partir du XIXe siècle.

Pépin Moderne

La clémentine est une mandarine sans pépins, fruit hybride entre une mandarine et une orange douce créé au début du XXe siècle en Algérie.

Dans sa toile Bar aux Folies-Bergère de 1881, Edouard Manet représente une coupe en verre remplie de mandarines dont les écorces brillent sous les lumières d’une toute nouvelle technologie: l’éclairage électrique. Un fruit moderne pour l’époque dans un tableau qui annonce la modernité.

LA MANDARINE En Chine, dont il est originaire, le petit agrume apporterait bonheur et prospérité. En Europe, son écorce dorée annonce la saison des Fêtes PAR EMMANUEL GRANDJEAN

ILLUSTRATION RIIKKA SORMUNEN T MAGAZINE | 119


CORPS / INTERVIEW

LA PROMESSE DE L’AUTRE Editrice des parfums Jardins d’Ecrivains, Anaïs Biguine rend hommage à l’écrivain dans Ajar, une eau de parfum mixte qui évoque le besoin de se renouveler, de se plonger dans l’anonymat pour mieux renaître

PHOTOS: RUE DES ARCHIVES/TALLANDIER

PROPOS RECUEILLIS PAR VALÉRIE DONCHEZ-D'HERIN

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/ INTERVIEW

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oire en tête, Ajar file sur le poignet, rattrapé par une bergamote dynamique qui, de ses effluves, promet, dès l’aube, une journée rieuse. A la bergamote, s’ajoute un cœur blanc comme les pans d’une chemise au tombé impeccable, qui apporte un peu de douceur au personnage. Oui, Ajar est un personnage. En 1975, un certain Emile Ajar publie La vie devant soi et gagne le Goncourt la même année. Personne alors ne se doute que derrière ce pseudonyme se cache le célèbre écrivain Romain Gary, déjà récompensé par un premier prix Goncourt en 1956. De cette incroyable supercherie, Anaïs Biguine a imaginé une eau de parfum qui joue la mixité. Elle contourne ainsi les règles des classiques masculins qui sentent l’homme propre grâce à la générosité de notes de jasmin et d’orchidée en son cœur. Il en découle une fragrance charismatique au charme aussi simple que ravageur révélé par des notes de fond plus sombres, plus sensuelles. Un parfum pour les hommes qui aiment les femmes? Ce serait trop simple. Oui, Romain Gary aimait les femmes. Cet homme aux conquêtes multiples se défendait pourtant d’avoir du talent en matière de séduction et préférait prôner des valeurs féminines, encore avant-gardistes à cette époque. Dans Le sens de ma vie (Gallimard), il déclare «Je dirais même que je suis organiquement et psychologiquement incapable de séduire une femme». T Quelle est la genèse de cette fragrance? ANAÏS BIGUINE J’ai commencé par tom-

ber amoureuse d’une matière première, le cattleya, une orchidée qui sent divinement bon. Ensuite, j’ai réfléchi au personnage à qui elle pouvait correspondre. Il y avait évidemment la piste proustienne, toute tracée, avec l’orchidée au corsage dans Un amour de Swann, mais je désirais quelque chose de plus récent. Emile Ajar a surgi. J’ai cherché une logique de parfum relative aux années 1970. Je voulais absolument le retranscrire dans son époque. T Comment expliquer cette attirance pour Emile Ajar? AB Dans Ajar, ce qui m’attire le plus, c’est

la possibilité de se réinventer. Le parfum donne parfois cette sensation. On peut faire croire qu’on est une personne alors qu’on est tout autre. Un parfum amène un tempérament. T Et apporte un nouvel équilibre? AB Effectivement, Ajar est un parfum

très homme-femme, ce qui n’est pas facile

T Il est un peu à contre-courant des tendances de l’automne... AB Jamais je ne me demande si mes par-

fums suivent la tendance. Dans le marché de la niche, ces dernières années, je trouve que les parfums cognent, castagnent. Cela peut devenir réellement indisposant. Porter un parfum qui sent fort, c’est l’imposer aux autres. Cela peut devenir vulgaire. J’ai préféré miser sur une approche plus dépouillée.

T Comment travaille-t-on un parfum dépouillé? AB Il faut rééduquer son nez et miser sur

une belle matière première. La difficulté, c’est qu’il faut un message fort et réel tout en légèreté. Avec Ajar, on amorce l’idée de lever le pied. Un parfum peut sentir très fort au début puis s’évanouir après. Or Ajar a une belle tenue. Le dépouillé peut être très présent. T Vous n’aviez donc aucun public en tête en créant Ajar? AB Je ne voulais pas m’adresser qu’aux

à réaliser. L’encens, le santal et la mousse de chêne forment un fond qui s’adapte très bien aux peaux masculines. Et puis, il y a ce cœur floral qui marche très bien pour les deux sexes. Cette eau de parfum est en phase avec le personnage car Romain Gary est très multiple. Il a passé son enfance en Russie puis en Pologne avant de venir en France où il fut finalement naturalisé. En tant que diplomate, il a beaucoup voyagé. Il y avait donc plein de pistes possibles mais j’ai préféré me focaliser sur cette façon si particulière qu’il a eue de se réinventer, de créer un subterfuge au travers d’Emile Ajar. T Entre subterfuge et réinvention, il y a une nuance... AB Gary arrivait à un moment de sa car-

rière où il avait déjà le prix Goncourt. Il avait l’impression que les gens l’avaient déjà trop cerné. Est arrivé le mouvement postmoderniste. Il savait qu’il appartiendrait à une époque révolue s’il poursuivait dans son propre style. Il était victime de son succès. Il se réinventa alors en décidant d’épouser ce nouveau mouvement littéraire sans le dire à qui que ce soit, même pas à sa femme, et choisit un cousin pour être l’incarnation d’Emile Ajar devant les caméras. J’ai trouvé cela fabuleux car nous sommes tous multiples. Il existe toute une variété d’états d’être dans la vie.

T On sent de belles notes d’optimisme dans cette fragrance. AB Oui, comme une ampoule qui s’éclai-

re, c’est un parfum qui sent l’idée.

hommes. On est dans un vrai parfum mixte au sillage exalté car Romain Gary, malgré tout, vivait pour séduire les femmes. Quand sa mère lui a dit «je voudrais que tu fasses une carrière militaire», il a répondu à ses fantasmes. A son retour, il a prétexté qu’il n’avait pas eu ses gallons car il avait couché avec la femme d’un supérieur. C’était archifaux mais cela convenait très bien à sa mère qui se disait «Ah, mon fils, c’est un grand séducteur!» T Dans ce parfum, quelle facette de Gary représente l’orchidée? AB Le sillage du cattleya est extrême-

ment fin. Je le vois comme un faisceau lumineux, ce qui représente le caractère de Romain Gary. Il avait toujours l’éclair de génie qui lui permettait de rebondir. T Et l’encens qui compose ce clair-obscur? AB L’encens est là, en note de fond,

telle une petite brume, une petite fumigation noirâtre. Evidemment, même lumineux, Gary n’était pas sans faille, sans états d’âme. Monsieur a eu la fin qu’on lui connaît. Il a choisi le suicide. Il n’avait pas envie d’être vieux, je pense. T Vous qui parlez si bien des écrivains, n’avez-vous jamais eu envie d’écrire? AB Evidemment, mon fantasme depuis

toute petite aurait été de devenir écrivain. Mais je ne prends pas la plume. Je compose mes parfums pour raconter mes histoires. T MAGAZINE | 123


CORPS / BIEN-ÊTRE

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/ BIEN-ÊTRE

MANTRAS CINQ ÉTOILES De plus en plus d’hôtels de luxe proposent des retraites de yoga. Avec massages, marche contemplative et méditation. Immersion PAR ÉMILIE VEILLON

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ILLUSTRATION LÉA CHASSAGNE

été dernier, lors d’un bref passage au Domaine des Andéols, un hôtel intimiste dans le Lubéron, je venais de m’étendre près de la piscine à débordement, quand une femme en sarouel est venue me présenter les cours de yoga prévus matin et soir. J’en ai suivi un, juste avant l’heure du rosé. C’était beau. Et assez inattendu, hors des studios urbains. Juste ce qu’il fallait pour lâcher le mental et vivre au mieux cette escapade provençale. L’idée d’enchaîner des postures en vacances n’est évidemment pas nouvelle. Les retraites en Inde ou à Bali existent depuis que les baby-boomers se sont laissé pousser les cheveux. Mais pour les suivre, encore faut-il trouver le temps d’aller si loin. Pressentant la demande pour ce type d’échappée belle plus près de nous, l’hôtellerie de luxe est en train de se convertir aux principes de yoga. J’ai décidé d’aller tester leur cure, avec la crainte que l’approche ne reste en surface. Que le yoga soit un concept marketing édulcoré par le contexte hyperluxueux. Il n’en est rien. Les trois lieux visités ont mené en amont une réflexion de fond et se sont entourés d’équipes à même d’assurer la richesse de l’enseignement du yoga, la conscience, du souffle, de la déconnexion. «Après la minceur, la détox ou la performance sportive, le bien-être se place désormais au cœur des préoccupations. L’envie de vivre des expériences en groupe, aussi, dans une société virtuelle et individualiste», analyse Stéphane Reumont, directeur du Spa Cinq Mondes du Beau-Rivage Palace, qui organise des sessions de yoga sous les arbres centenaires du parc ou à l’intérieur depuis juin dernier, et planche actuellement sur

un concept de retraite qui sera lancé courant 2018. «L’idée est de faire venir des maîtres dans plusieurs domaines pour englober nutrition, yoga, méditation, qi gong, médecine ayurvédique et médecine chinoise, relève le directeur. La force d’une cure dans un palace tel que le nôtre doit être d’offrir un cours de yoga aussi pointu que la cuisine d’Anne-Sophie Pic. Il nous faut donc développer l’art et la maîtrise de ce type d’approche».

RÉVEIL CONTEMPLATIF

De l’autre côté du lac Léman, l’Hôtel Royal d’Evian, membre des Leading Hotels of the World, vient de lancer la sienne. Si cette adresse historique, entièrement rafraîchie en 2015, a toujours été une référence en matière de cure santé, elle se lance pour la première fois sur la voie de la zénitude. Le cadre est idyllique. Sur les hauts de la ville, l’hôtel est entouré d’un parc et domine le lac, sans aucun bâtiment visible à la ronde. Seule la nature vibrante s’étend à l’horizon. Les rives suisses au loin. Comme si le lac posait plus de distance avec la vie trépidante qui nous attend là-bas. Ici, les mini-retraites de yoga sont prévues sur trois jours et deux nuits. Conçues par les spathérapeutes experts en énergétique, les coachs sportifs et les chefs cuisiniers, en collaboration avec Julien Levy, enseignant de yoga et thérapeute, elles varient à chaque saison. «Le but est de faire une vraie pause pour que l’agitation laisse place à la contemplation. Nos vies modernes sont paradoxalement trop souvent déconnectées de la nature et de notre vraie nature», explique le spécialiste. Respectant le cycle des cinq éléments de l’énergétique chinoise, le programme cible T MAGAZINE | 125


CORPS / BIEN-ÊTRE

«APRÈS LA MINCEUR, LA DÉTOX OU LA PERFORMANCE SPORTIVE, LE BIEN-ÊTRE SE PLACE DÉSORMAIS AU CŒUR DES PRÉOCCUPATIONS» STÉPHANE REUMONT, DIRECTEUR DU SPA CINQ MONDES AU BEAU-RIVAGE PALACE DE LAUSANNE

les méridiens les plus actifs de la saison, avec une action spécifique et des effets bénéfiques pour le corps, l’esprit, les émotions et les organes. La journée démarre vers 6h30 avec une méditation libre, suivie d’une heure et demie de yoga dans une immense salle vitrée. Après le petit-déjeuner, des soins au spa s’enchaînent jusqu’au repas. Une marche contemplative en forêt est proposée en milieu d’après-midi. La journée s’achève avec une nouvelle session de yoga avant le dîner. Si le programme constitue la colonne vertébrale du week-end, un tapis de yoga et des infusions ayurvédiques sont proposés en chambre pour que l’on puisse aussi vivre des moments en huis clos. Le point fort de cette cure est qu’elle s’ancre dans la conscience des saisons. En automne, par exemple, on apprend que les poumons, les reins ou encore la peau requièrent plus d’attention, plus d’exercices respiratoires, de postures liées à l’enracinement et de massages enveloppants. Julien Levy prend le temps d’expliquer entre deux enchaînements comment tout est connecté. Il nous invite à visualiser le flux énergétique qui nous habite, à nous reconnecter à notre lumière intérieure, une source d’énergie et d’amour, qui n’a pas besoin de religion pour exister. On en sort avec l’impression de s’être non seulement fait du bien, mais aussi avec une compréhension qui donne un nouvel éclairage au cycle des saisons.

SOMMITÉ DU BIEN-ÊTRE

L’approche holistique est aussi celle que privilégie l’Hôtel des Trois Couronnes à Vevey. Lancée l’an dernier, la cure «Relax» englobe une nuit en pension complète soit un petit-déjeuner et deux menus 126 | T MAGAZINE

végétariens, l’accès illimité aux installations du spa, un cours de yoga, une séance de réflexologie et un massage polynésien. Ce forfait étant une base sur laquelle peuvent se greffer d’autres activités, voire même une ou plusieurs nuits pour prolonger la parenthèse. Durant le séjour, un bel accent est mis sur les repas végétariens conçus sur mesure, qui mettent l’organisme en pause et favorisent la détox. Le cours privé cible l’ancrage et l’ouverture du cœur avec des enchaînements tirés du yoga égyptien qui sollicitent la participation consciente de diff rentes parties du corps. Les soins sont prodigués par le chef thérapeute du Puressens Spa Lucian Retea, une référence dans le milieu, reconnu pour sa lecture énergétique et globale du corps. Deux jours, c’est court, mais l’alimentation détox, couplée aux activités intenses, fait de cette mini-cure une première expérience. «Cette cure est une mise en bouche, confirme Soatiana Gauer, directrice du Puressens Spa. Elle invite à se mettre dans un état d’écoute intérieure une ou plusieurs fois dans l’année. Pour les clients qui recherchent un travail plus en profondeur, nous prévoyons une retraite de cinq jours ouverte à six participants, axée sur la relaxation et la spiritualité en septembre prochain.» Pour cela, l’hôtel convie une sommité internationale, Francesc Miralles, praticien de médecine traditionnelle chinoise, physiothérapeute, consultant en bien-être et auteur. L’approche Harmonia qu’il a développée s’appuie sur les philosophies orientales et occidentales pour des programmes de nutrition personnalisés, des expériences détoxifiantes, un équilibre postural, une spiritualité, une pleine conscience et une relaxation durable. Chaque jour commencera par un cours de tai-chi suivi d’enseignements et de pratiques liés au thème du jour, puis d’un massage. Après le dîner, une méditation de groupe insistera sur la leçon du jour.

RETRAITES TIBÉTAINES

Du côté de Gstaad, l’hôtellerie de luxe se fraie aussi un chemin vers les hauteurs de l’être. En pause saisonnière, aucun lieu n’a pu être visité dans le cadre de ce reportage. Mais voilà ce que l’on peut en dire: Antonis Sarris, thérapeute en chef du spa Six Senses de l’hôtel The Alpina, pratique la thérapie holistique, le tai-chi, la médecine traditionnelle chinoise et la médecine énergétique depuis vingt ans. Il a mis sur pied des retraites tibétaines qui durent trois, quatre ou sept jours. La médecine traditionnelle tibétaine englobe tous les aspects de la vie et procède de l’idée d’une unité et d’une interdépendance du corps, de l’esprit et de la nature. Le programme commence par une consultation, une mesure du pouls et un questionnaire permettant de définir la typologie personnelle. Les soins complémentaires sont destinés à rééquilibrer les niveaux d’énergie afin de régénérer le corps et l’esprit, avec par exemple une application de tampons d’herbes, un massage tibétain, un soin par les bols chantants ainsi que des séances de méditation tibétaine et de yoga «Lu Jong». Les journées tibétaines qui auront lieu ce printemps vont plus loin que la retraite traditionnelle proposée toute l’année, puisqu’elles seront vécues en compagnie du moine et érudit tibétain Tenzin Kalden Dahortsang. La retraite de yoga, c’est aussi une superbe occasion pour les thérapeutes des spas de montrer qu’ils savent faire bien plus qu’un simple massage relaxant. Chacun à leur manière, ils touchent à des dimensions subtiles de l’être. Pouvoir vivre cela dans un hôtel historique cinq étoiles à quelques kilomètres de chez soi est une chance. SAMEDI 2 DÉCEMBRE 2017


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CORPS / BEAUTÉ

PARTAGE DE CELLULES Pour fêter le 30e anniversaire de son iconique collection Caviar, la marque suisse La Prairie s’est offert un partenariat avec la foire Art Basel et a collaboré avec cinq artistes le temps d’une exposition itinérante qui vient de s’achever PAR SÉVERINE SAAS

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epuis quelques années, le monde de la beauté entretient des relations privilégiées avec l’art contemporain. Packaging de cosmétiques, flacons de parfum, palettes de maquillage sont autant de terrains permettant aux peintres, sculpteurs et autres plasticiens de laisser éclater leur créativité et, il faut bien le dire, de faire connaître leur nom à grande échelle. En s’acoquinant avec les sphères de l’art contemporain, les marques haut de gamme peuvent de leur côté toucher un public de consommateurs éduqués et sensibles aux codes du luxe. Malgré ce rapprochement de plus en plus évident, certaines collaborations parviennent encore à créer la surprise. En juin dernier, dans les allées d’Art Basel, les VIP du Collector’s Lounge découvraient avec stupeur un pavillon de la marque La Prairie, qui a débuté un partenariat avec la foire internationale d’art contemporain. D’ordinaire discrète, cultivant le mystère, la marque suisse de soins haut de gamme nous avait habitués à une communication axée sur son activité scientifique. Mais pour 128 | T MAGAZINE

Pour La Prairie, l’artiste français Paul Coudamy a imaginé deux installations évoquant la dernière innovation de La Prairie, Absolute Filler Caviar Luxe. À DROITE Des billes aimantées noires brillantes rappelant les perles de soins de la Collection Caviar.

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/ BEAUTÉ célébrer le 30e anniversaire de son emblématique collection Caviar, changement de cap: La Prairie s’est associée à cinq artistes contemporains le temps d’une exposition itinérante (qui s’est terminée à Shanghai en novembre) présentant le caviar sous toutes ses formes. «Nous sommes très heureux de cette collaboration unique en son genre, qui représente parfaitement le lien intrinsèque que La Prairie entretient avec le monde de l’art», confie, à Bâle, Greg Prodromides, directeur marketing monde de La Prairie. «En capturant les éléments les plus précieux du caviar dans ses formules, La Prairie continue de réinventer les codes des soins cosmétiques de luxe, à l’image de ces artistes talentueux qui dépassent les limites de l’imagination», ajoute-t-il. De son côté, Patrick Rasquinet, le président et CEO du groupe La Prairie, assure que «l’art fait intrinsèquement partie de notre marque. Lorsque nous avons lancé le caviar, c’était très audacieux. Qui aurait pensé à mettre des œufs de poisson sur son visage? Cela nous a tout de suite propulsés dans le domaine de l’avant-garde. Par ailleurs, le bleu cobalt de nos produits est inspiré du travail de Niki de Saint Phalle et notre packaging du Bauhaus.»

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PHOTOS: BENJAMIN BOCCAS, MAXIME LEYVASTRE

BILLES DE CAVIAR

A Bâle était dévoilée Living Cells, une installation de Paul Coudamy réinterprétant la dernière innovation de La Prairie, Absolute Filler Caviar Luxe. A la tête d’un studio transdisciplinaire axé sur les créations architecturales, à Paris, l’artiste français signe une œuvre dont la structure géométrique composée d’acier laqué et d’aimants a été définie à l’aide de la formule mathématique connue sous le nom de Weaire-Phelan. Des billes aimantées noires brillantes rappelant le caviar colonisaient la structure en grappes qui s’étendait comme une entité vivante sur un squelette statique. Le volume de l’œuvre était en mutation constante, car les tensions magnétiques des billes créaient de nouvelles formes uniques. «J’ai accepté cette collaboration car l’univers de La Prairie, cette suissitude combinée à l’idée de beauté et de luxe m’intéressait. C’était un vrai défi artistique et technique», expliquait à Bâle Paul Coudamy, qui a imaginé une seconde œuvre, Solid Frequencies, présentée à Paris lors de la deuxième étape de l’exposition en juin: une imposante forme noire transpercée par un tube en verre rempli de petites billes rappelant les perles de soin de la collection Caviar. En touchant l’œuvre, les billes se mettaient en mouvement et généraient des formes tridimensionnelles qui allaient et venaient à travers le tube. Elles suivaient le mouvement de la main et se déversaient les unes sur les autres comme une masse de perles de caviar.


/ ESPRIT DE FAMILLE

FRÉDÉRIC MALLE

Votre luxe d’enfant? Ma mère travaillait chez Dior, où elle avait créé le parfum «Eau sauvage». Mon luxe était de le porter, j’avais alors l’impression d’être un homme du monde. J’avais six ou sept ans.

Vos repas de fêtes, petit garçon? Mon père vient d’une famille nombreuse, avec six frères et sœurs. Je me souviens d’une très grande table dans la maison de mes grands-parents, dans le nord de la France. Les nappes étaient jolies, les déjeuners éternels et délicieux. Mon frère et moi n’avions pas voix au chapitre tandis que mon père et ses frères passaient leur temps à s’écharper au sujet du gouvernement, d’une expo ou d’un bouquin. Je me souviens aussi de porte-couteaux en cristal que nous trouvions moches et provinciaux.

La famille est-elle un luxe? C’est le luxe ultime. J’ai quatre enfants et suis marié depuis longtemps. Ma famille est un besoin profond et ce dont je suis le plus fier. Mes enfants me nourrissent de leur regard, c’est avec eux et mon épouse que je peux être le plus moi-même. La famille est aussi une forme de liberté.

Tel un éditeur de livres, ce Français exilé à New York publie depuis 2000 des fragrances uniques, affirmées, en laissant une liberté totale aux parfumeurs qui les composent. Derniers-nés des Editions de parfum Frédéric Malle? «Promise» de Dominique Ropion, une fragrance orientaleflorale pour homme et femme, ainsi qu’une collection de bougies en verre de Murano soufflé bouche par Laguna B PROPOS RECUEILLIS PAR CAROLINE STEVAN

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PHOTO: BRIGITTE LACOMBE

Des armoiries pour votre famille? Quelle horreur! Je ne suis pas du type garçon à chevalière. Je dirais que les plus belles armoiries sont les plus simples et les plus géométriques. Je choisirais peut-être un cercle, comme la terre, ou comme la lune.


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Le magazine lifestyle et société du journal Le Temps

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