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LE MAGAZINE DU TEMPS 16 FÉVRIER 2019

HORLOGERIE Le temps se met à l’or CULTURE Emmanuelle Antille filme à domicile ARCHITECTURE Chicago, toujours plus haut

Beautés sans fard


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LE SOMMAIRE

L'ÉDITO

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PASSE-TEMPS

Détox esthétique

06_La question

Pourquoi s’émerveiller?

08_Les news 12_Les miscellanées

DOSSIER LA FÉMINITÉ 14_Beautés plurielles

Et si les femmes assumaient leur diversité? Esquisse d’une nouvelle tendance dans la mode et la cosmétique.

20_Peut-on tout sacrifier pour le beau?

P HO T O S: A L E X A N DR E H A E F L I , M A N S U R GAV R I E L , S T E FA NO F R A S S E T T O

En Corée du Sud, la perfection est fantasmée et parfois contestée.

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22_Shooting

«The Kids Are All Right» La nonchalance adolescente vue par Mélodie Zagury et Alexandre Haefeli.

ST Y LE 32_Le livre

Le regard de Paul Rousteau sur Genève pour Louis Vuitton.

33_Le portrait

La marque Mansur Gavriel a révolutionné le monde du sac à main de luxe.

On sait depuis longtemps que la cigarette nuit gravement à la santé. Qu’il est déconseillé de manger trop de viande, de sucre ou de fromage. Oui, les individus surveillent toujours plus et toujours mieux ce qu’ils mettent dans leur corps. Mais quel corps? Et au service de quel idéal? Volontairement ou non, les femmes et les hommes occidentaux ingèrent quotidiennement les images d’une beauté formatée – jeunesse, minceur et blancheur en tête de liste – sans que personne n’y trouve quelque chose à redire. Or les représentations peuvent être toxiques, tout comme les mots qui les accompagnent. Bien sûr, on ne vous fera pas croire que ce magazine a été vidé de tout diktat esthétique. La presse ne vit pas en vase clos. Mais, comme le montre le grand dossier de ce numéro, nous sommes persuadés qu’un autre discours sur la beauté est possible, que d’autres corps, d’autres peaux, d’autres âges sont enviables. «Normaux.» Et que les insécurités qui habitent chacun d’entre nous devraient être explicitées, célébrées. C’est pourquoi notre shooting mode met en scène une certaine idée de l’adolescence, cette période fragile où l’on apprend à apprivoiser son enveloppe charnelle et les aff res de l’existence. L’âge où la liberté est le plus grand des idéaux. Séverine Saas

EN COVER

Stephanie Rosa @State Management PHOTO: Catherine Servel / Trunk Archive

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LE SOMMAIRE

37_Slash/Flash

Gwyneth Paltrow, gourou du bien-être, aurait-elle influencé les «gilets jaunes»?

49_L’art

38_Le backstage

Visite chez Emmanuelle Antille, à l’occasion de la sortie de son fi lm «A Bright Light».

40_L’objet

La banlieue de Hackney (Londres) vue par Zed Nelson.

42_L’horlogerie

ESCAPA DE

La photographe Sylvie Roche s’est glissée dans les coulisses des défi lés de haute couture.

55_L’Instagram

La bicyclette des ouvriers français des années 40 remise au goût du jour. Omniprésent dans les boîtiers et cadrans des montres de luxe, l’or se métamorphose.

46_Ma montre et moi

Nicolas Darnauguilhem, chef à Genève, aime sa montre mais sans la porter.

CULTUR E 48_L’œuvre

«Political Mother» célèbre la chorégraphie de Hofesh Shechter.

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56_La délicatesse

Un saumon royal fumé à froid sur du bois de chêne.

57_Le voyage

A Chicago, entre gratte-ciel et innovation.

61_L’adresse

Le restaurant Kin à Zurich et ses tapas asiatiques.

COR PS 62_La parfumeuse

Rencontre avec Clara Molloy, adepte des voyages olfactifs.

65_Le beauty case

Du fard à paupières, pour un regard frais et lumineux.

66_La galaxie

P HO T O S: JAG ODA W I S N I E W S K A , P I AGE T

Lady Gaga, pop star américaine, se met en scène au quotidien.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointes Emilie Veillon, Caroline Stevan Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Olivier Perrin Ont contribué à ce numéro Stéphane Bonvin, Damien Cuypers, Margot Guicheteau, Alexandre Haefeli, Lea Kloos, Moos-Tang, Marie de Pimodan-Bugnon, Sylvie Roche, Irène Verlaque, Jagoda Wisniewska, Mélodie Zagury, Nicolas Zentner Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Clémence Anex, Mélody Auberson, Audrey Chevalley, Florent Collioud, Laetitia Troilo Responsable iconographie Catherine Rüttimann Responsable iconographie pour T Véronique Botteron Coordination créative des shootings Héloïse Schwab Responsable correction Géraldine Schönenberg Conception maquette ENZED Publicité Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression Swissprinters AG Zofingen Prochain numéro le 23 février 2019

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LA QUESTION

Pourquoi s’émerveiller? R ÉPONSE DE BELI N DA CA N NON E ,

ROM A NC I È R E E T E S S AY I S T E , P ROF E S S E U R E À L’ U N I V E R S I T É D E C A E N , Q U I A É C R I T E N T R E AU T R E S « S ’ É M E RV E I L L E R », PA R U A U X É D I T I O N S S T O C K

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Illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

mon sens, notre capacité à nous émerveiller est importante pour trois raisons. J’ajoute à nous émerveiller du monde modeste, parce qu’admirer le Musée de Bilbao ou le Mont-Saint-Michel ne demande pas de disposition intérieure particulière, l’objet étant déjà émerveillant. L’émerveillement face à ce que j’appelle le monde modeste – un reflet de lumière, un animal qui passe, un être qu’on aime – résulte d’une disposition à bien voir, à être réceptif, à regarder le monde, vraiment. Cela demande d’être à la fois concentré en soi-même et le regard jaillissant vers le monde, en utilisant toutes ses facultés, attention, vigilance – le tout avec une certaine lenteur. Cette qualité de présence se révèle positive pour nous-mêmes et notre façon de traverser les jours, comme un temps d’arrêt dans la course quotidienne à la surface des choses. S’émerveiller a aussi la vertu de nous mettre en relation avec l’altérité. Avec les autres personnes, mais aussi avec la nature, l’univers tout entier, le cosmos. Le développement personnel a trop tendance à nous ramener à nous-mêmes, alors que je trouve intéressant de mettre en lumière le fait que nous sommes en relation avec tout ce qui est nonmoi – que nous sommes d’abord des êtres en relation. Finalement, s’émerveiller relève d’une passion positive au contraire de toutes les passions tristes, au sens classique du terme. Si on en est capable, on sera plus difficilement triste, égoïste, négatif. Sans pour autant devenir un imbécile heureux, cultiver l’émerveillement nous place dans une disposition positive à l’égard de ce qui nous entoure. Enfin, dans cette période particulièrement enténébrée et inquiétante pour toutes sortes de raisons allant de la politique à l’écologie, s’émerveiller permet de donner l’élan favorable à la mise en œuvre d’un rapport personnel et collectif positif au monde.

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Passe-temps

PAR EMMANUEL GRANDJEAN, SÉVERINE SAAS, CAROLINE STEVAN, ÉLISABETH STOUDMANN ET ÉMILIE VEILLON

EXPOSITION

SEX GAMES

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naïveté et foudroyante acuité, les petites histoires absurdes ou corrosives de Wong Ping peignent un tableau sombre mais attachant de notre société. Des histoires où le sexe est omniprésent. Le sexe vu comme un langage et non pas comme le message de son travail, précise volontiers l’artiste. Un langage qui lui permet d’interpeller nos instincts et sentiments refoulés et, par conséquent, de les questionner. «Wong Ping: Golden Shower», Bâle, Kunsthalle, jusqu’au 5 mai 2019. Conférence et discussion avec Wong Ping, dimanche 28 avril à 15h. kunsthallebasel.ch

P HO T O: WONG P I NG

Sa trajectoire ressemble à celle d’un conte pour enfants: le vilain petit canard à qui rien ne réussit, qui se met à écrire sur son blog par dépit, par frustration; puis à publier des vidéos d’animation sur Vimeo. Repéré par MTV – qui lui passe rapidement commande – puis par Prada, Wong Ping débarque sur le marché de l’art sans crier gare. A 35 ans, il est aujourd’hui l’un des artistes les plus en vue de la scène de Hongkong. La Kunsthalle de Bâle lui off re sa première exposition individuelle dans une structure institutionnelle. Une forme de consécration pour ces drôles de vidéos dans lesquelles s’agitent des figurines dont l’esthétique renvoie au Lego ou aux premiers jeux vidéo. Entre


LES NEWS

HORLOGERIE

L’HEURE BONBON Richard Mille, c’est la marque horlogère virile aux montres maousses branchées sur le sport et hautement mécaniques. Mais qui cultive depuis toujours un goût prononcé pour les couleurs. La manufacture qui sortait l’année dernière un garde -temps de survie en collaboration avec Sylvester Stallone revient a davantage de douceur. Au dernier SIHH, l’horloger genevois lançait cette collection toute kawaï, toute bonbon. Langues de chat, réglisse, sucettes et marshmallow émaillés animent des cadrans qu’on imagine destinés à une clientèle féminine. Tout en affichant le savoir-faire de haute horlogerie qui fait la réputation de la maison. C’est drôle, c’est frais, c’est ludique et étonnant. Et ça coûte forcément bonbon, chacun des dix modèles de la collection étant fabriqué à 30 exemplaires seulement. richardmille.com

L’ÉQUATION

P HO T O S: P H I L I P P E L OU ZON, B A A BU K

DES CHAUSSONS EN PEAU DE PHOQUE Prenez des chaussons en feutre, doux et chauds pour passer l’hiver. Ajoutez-y une semelle en peau de phoque. Cela apporte une touche de couleur… et un peu de piment dans la vie d’un pantouflard. Sur la moquette: RAS. Sur un parquet ciré: ça glisse d’un côté et ça freine de l’autre. «Ce n’était pas le but recherché mais il y avait toutes ces chutes de peau de phoque à l’usine Pomoca, vers Morges. Mes enfants ont testé les premiers modèles et nous avons aussitôt décidé de réserver ces chaussons aux adultes, histoire d’éviter les

culbutes», s’amuse Dan Witting, cofondateur de la marque Baabuk avec son épouse. Le couple s’est lancé dans les chaussures en feutre en 2015, produisant notamment de belles sneakers. Les baskets sont faites au Portugal, avec de la laine locale. Les pantoufles au Népal, avec des pelotes néo-zélandaises déjà importées sur place. Les bottes, entre les deux. La start-up lausannoise a écoulé 20 000 paires en 2018. baabuk.com

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LES NEWS

DESIGN

UNE CHAISE DANS LES FILETS Snøhetta, c’est cette agence d’architecture d’Oslo en train de plonger tout un restaurant au fond d’un fjord et de construire dans le cercle polaire arctique un hôtel capable de produire plus d’énergie qu’il n’en consomme. Le bureau à la pointe des technologies durables appliquées au bâti a également dessiné les nouveaux billets de banque norvégiens et envisage de ravaler la façade du très iconique AT&T Building de Philip Johnson à New York. Il est aussi l’auteur de cette chaise 100% respectueuse de l’environnement. La S-1500 couleur malachite est en effet fabriquée à partir de déchets de filets en plastique produits par les fermes piscicoles situées dans le nord de la Norvège. Elle est éditée par Nordic Comfort Products, firme norvégienne de design écolo. ncp.no

MODE

CABAS EN HOMMAGE À SONIA RYKIEL En septembre dernier, la maire de Paris, Anne Hidalgo, inaugurait officiellement l’«allée Sonia Rykiel» à Saint-Germain-des-Prés, une façon d’honorer publiquement le talent de cette emblématique créatrice de mode, décédée en 2016. Le défilé Rykiel printemps-été 2019 a ensuite eu lieu dans cette même rue, où se tient chaque dimanche un marché bio. En souvenir de ce moment, Julie de Libran, la directrice artistique de la maison, a imaginé une série limitée de cabas aux rayures franches, clin d’œil malicieux au style Rykiel, mais aussi aux bâches du marché. Jaune banane, vert pomme, rouge tomate ou bleu ciel, chaque modèle porte fièrement l’illustration de la plaque «allée Sonia Rykiel». Elégant et léger.

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LES NEWS

SENTEURS

UN LIVRE POUR SE METTRE AU PARFUM Des mécanismes de l’odorat au métier de parfumeur, en passant par la provenance des matières premières ou encore les différences entre parfumerie indépendante et grand public, Le grand livre du parfum couvre un large spectre pour transmettre la culture olfactive avec des mots simples au plus grand nombre. Sous la direction de Jeanne Doré, rédactrice en chef de la revue Nez et du site Auparfum.com, il a été coécrit par l’équipe de journalistes, parfumeurs, historiens, chimistes ou sémiologues qui compose le très pointu collectif français Nez. L’essentiel pour comprendre ce marché mondial qui prend toujours plus d’ampleur avec près de 2000 lancements annuels et devenir un amateur éclairé.

P HO T O S: B JOR NA R OV R E B O, C Y R I L L E GE ORGE J E RU S A L M I , É DI T ION S L E C ON T R E P OI N T, H I S PA NO - S U I Z A

«Le grand livre du parfum», Editions Le Contrepoint. Auparfum.com

AUTOMOBILE

HISPANO-SUIZA, RETOUR ÉLECTRIQUE L’entreprise rappelle qu’il fut un temps où la Suisse fabriquait des voitures. Fondée en 1904 à Barcelone par l’ingénieur suisse Marc Birkigt et les entrepreneurs espagnols Damia Mateu i Bisa et Francisco Seix Zaya, la firme fermait ses portes en 1968. Cinquante ans pile après sa disparition, la voilà qui renaît. Au prochain Salon de l’auto de Genève, le 7 mars, Hispano-Suiza fera son grand retour avec Carmen, une hypercar électrique en fibre de carbone inspirée du modèle Dubonnet Xenia de 1938. C’est beau, vintage Art déco et sans doute vendu à un prix fou, vu que Carmen (du nom de la petite-fille de Damia Mateu i Bisa) sera fabriquée à la main pour une production limitée à 19 exemplaires.

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LES MISCELLANÉES RÉALISME

« Toute beauté remarquable a quelque bizarrerie dans ses proportions » FRANCIS BACON, ARTISTE

JARDIN SECRET PASSION Le ferrovipathe n’est pas une personne malade du chemin de fer, mais celle qui s’adonne à la collection de trains miniatures.

TRAINS

On reconnaît une Rolls-Royce à sa figure de proue, la célèbre Spirit of Ecstasy créée par le sculpteur Charles Sykes en 1911. Laquelle est une variation d’une autre statuette de Sykes, The Whisper, commandée en 1909 par Lord Montagu of Beaulieu pour sa propre Rolls. Le modèle en était Eleanor Thornton, secrétaire et maîtresse du lord, que l’artiste représenta un doigt posé sur les lèvres, symbolisant ainsi cette union secrète.

1911

IVRESSE Le romanée-conti passe pour être le plus grand vin de Bourgogne. Une bouteille millésime 1945 a établi l’année dernière un nouveau record de vente. Adjugée 588 000 dollars, elle est un des 600 flacons produits cette année-là, juste avant que le domaine n’arrache ses vignes pour les replanter ensuite.

69 MILLIARDS Soit la moitié de la fortune en dollars de Jeff Bezos, fondateur d’Amazon. Et ce que l’homme le plus riche du monde pourrait devoir verser à sa femme, MacKenzie Tuttle Bezos, suite à l’annonce de son divorce après vingt-cinq ans de mariage.

DIVORCE

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GLOUTON Découverte en 2010 sur l’épave du Titanic, la bactérie Halomonas titanicae dévore gentiment le paquebot naufragé le plus célèbre du monde. Elle devrait finir de le digérer entièrement aux alentours de 2030.

2030

P HO T O S: W I K I P E DI A , R M S T I TA N IC

RECORD


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P HO T O: WONG P I NG


DOSSIER

DA NS L A RU E , SU R L E S R É S E AU X S O C I AU X E T M Ê M E AU SE I N DE L’ I N D U S T R I E D E L A M O D E ET DES COSMÉTIQUES, UNE PUISSA NTE ODE À L A DI V ERSITÉ DES PH YSIQUES S E FA I T E N T E N D R E . L E S T R A DI T ION N E L S S TA N DA R D S D E B E A U T É S E R A I E N T- I L S E N V O I E D E D I S PA R I T I O N ?

Beautés plurielles 14

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P HO T O: AGE N T P ROVO CAT E U R

par Irène Verlaque


LA FÉMINITÉ Renvoyée par son agence qui la jugeait trop grosse, la mannequin Charli Howard est devenue l’apôtre d’une nouvelle vision du corps féminin (ici dans la dernière campagne d’Agent Provocateur pour la Saint-Valentin).

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DOSSIER

Une image de la série «All Women Project», lancée en 2016 par Charli Howard et Clémentine Desseaux pour montrer d’autres corps de femmes. À DROITE Charli Howard et son livre «The Misfits», véritable plaidoyer pour l’estime de soi publié en 2018.

P HO T O S: C H A R L I HOWA R D, H E AT H E R H A Z Z A N

À GAUCHE Une photo extraite du compte Instagram de Charli Howard.

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LA FÉMINITÉ métisse, une autre à la belle coupe afro… Au-delà du coup marketing inspiré, cette campagne célébrant la diversité des enveloppes corporelles s’inscrit dans une tendance féministe qui a le vent en poupe: bousculer les standards de beauté rigides (telle la sainte trinité minceur-jeunesse-blancheur) en appelant à la bienveillance d’autrui envers les femmes et des femmes envers elles-mêmes. Moquer quelqu’un en raison de son physique n’a jamais semblé aussi démodé. Loin du «body-shaming» longtemps dominant, un discours de tolérance résonne de façon retentissante.

E

n sortant de son loft de Venice Beach à la fin de l’été 2017, Pia Arrobio s’est retrouvée plus d’une fois nez à nez avec cette photo d’elle, géante, placardée sur les murs de Los Angeles. La belle brune, fondatrice du label de mode LPA, y est accroupie, de profil, vêtue en tout et pour tout d’une paire de chaussettes de sport. Le portrait est étiqueté de la mention «Body Hero», nom de la ligne de soins corporels lancée par Glossier, une jeune marque de cosmétiques américaine très en vogue. Une femme nue qui promeut une crème hydratante – rien de nouveau sous le soleil direz-vous. A ceci près que Pia Arrobio, la trentaine, est dans une position qui laisse apparaître de petits bourrelets sur son ventre, détails habituellement gommés d’un coup de Photoshop magique. Aux lianes adoubées par Vogue et consorts, Glossier a préféré des femmes de la «vraie vie», aux silhouettes, âges et origines variés: une ancienne championne de basket noire et enceinte, une jeune entrepreneuse blonde sportive, une mannequin ronde

LA FAUTE AU CAPITALISME… La silhouette élancée de Cindy Crawford dans les années 1990, puis la tendance brindille de Kate Moss, et désormais les tailles de guêpe et bouches pulpeuses de Bella et Gigi Hadid… Amplifi s dans la mode, le cinéma et les médias, ces canons se transforment en diktats qui traduisent les normes de notre société patriarcale. Quand ils n’expliquent pas à leurs lectrices comment paraître plus jeunes ou plus minces, les magazines féminins n’hésitent pas à corriger les silhouettes des mannequins pour les doter de plus de légèreté et d’élégance. En 1933, Votre Beauté fut le premier, en France, à conseiller des crèmes pour lutter contre la cellulite, jusqu’alors considérée comme quelque chose de normal. «C’est le capitalisme qui a créé le problème de la laideur des femmes, mais il a aussi créé la solution: les produits de beauté. Ingénieux, n’est-ce pas? ironise la sociologue américaine Laurie Essig. Ajoutez à ce business la chirurgie plastique et Photoshop, et vous voilà dans cette époque irréelle où les femmes dépensent des sommes folles pour essayer de ressembler à des images de femmes qui en réalité n’existent pas. On essaie d’être la copie d’une copie sans original», déplore celle qui dirige le département d’études de genre du prestigieux Middlebury College, dans le Vermont. Elle est l’une des nombreuses voix qui s’élèvent depuis une dizaine d’années contre cette idéalisation du modèle féminin. Pour la journaliste Mona Chollet, l’obsession pour la minceur trahit également une condamnation persistante du féminin. «Que les normes de beauté féminine commandent de ne pas être une femme, qu’elles contestent l’être même de celles qu’elles tyrannisent, explique le degré de violence qu’elles obligent à s’infliger», écrit-elle dans son essai Beauté fatale (Ed. La Découverte). Et la journaliste suisse de se pencher sur quelques exemples saisissants comme les régimes draconiens ou les interventions chirurgicales. «Ces préoccupations maintiennent les femmes dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités et de profiter sans restriction d’une liberté chèrement acquise.» Sombre constat. LA VOIE DE L’ÉMANCIPATION Si elle n’est pas nouvelle, cette vague contestataire se répand de plus en plus au-delà de la sphère intellectuelle, en particulier depuis l’avènement #MeToo, dont l’explosion médiatique a rendu la parole féminine plus audible. Dans la rue comme sur les réseaux sociaux, et même au sein de l’industrie de la mode, de plus en plus de femmes habituellement considérées «hors norme» revendiquent une beauté diff rente, plurielle. Lorsque son agence de mannequinat l’a remerciée car jugée trop grosse, Charli Howard (qui faisait alors une taille 36) s’est

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DOSSIER

Star des mannequins grande taille, l’Américaine Ashley Graham a défilé pour Dolce & Gabbana lors de la Fashion Week de Milan en septembre 2018.

Même au sein du monde de la mode, de plus en plus de femmes revendiquent une beauté différente

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P HO T O S: GE T T Y I M AGE S , GL O S S I E R A N T I H E RO CA M PA IGN

LA FÉMINITÉ

fendue d’une lettre ouverte au vitriol dénonçant les standards physiques de beauté inatteignables et dangereux de la mode. Un cri émancipateur inhabituel qui a fait grand bruit. La brune aux yeux de biche a pu continuer d’exercer son métier (dans une autre agence) sans pour autant s’affamer. Dans la foulée, en 2016, elle lance avec le top français Clémentine Desseaux l’All Women Project, destiné à mettre en lumière des corps qui n’étaient alors pas représentés dans la mode. «Des femmes ont participé à nos campagnes photo non retouchées parce que c’était libérateur. On a travaillé avec de grandes marques comme Nike qui, à l’époque, voulaient aussi changer la façon dont leurs images étaient perçues, explique la jeune femme de 26 ans. Je pense qu’on a vraiment aidé à lancer la discussion à propos du «body positivity» [un mouvement social global en faveur de l’acceptation de soi].» On a alors vu les courbes glamours de Charli Howard en une des magazines ou dans une campagne publicitaire sans retouches de Desigual. La marque espagnole avait déjà choisi comme égérie Winnie Harlow, une mannequin atteinte de vitiligo, une maladie de la peau. «On voit depuis peu s’amplifier l’affirmation de la singularité et de l’individualité, confirme l’historien Georges Vigarello. Et ce, en parallèle du renforcement de la résistance à la domination et à l’imposition des normes de beauté lancée dans les années 2000». La montée du féminisme s’inscrit dans un mouvement récent plus global, et très fort, de soulèvement contre la domination exercée par des figures d’autorité diverses. Selon Vigarello, cette contestation se retrouve aussi bien chez les «gilets jaunes»en France que dans le mouvement #MeToo. «Vous n’avez pas le droit de me dominer»: tel pourrait être le mot d’ordre de ces derniers mois. C’est en tout cas le mantra que communique Charli Howard à travers les autoportraits dénudés et photos de vergetures postés régulièrement sur Instagram. «Si vous m’aviez dit il y a quelques années combien je pèserais et à quoi je ressemblerais aujourd’hui, j’aurais sincèrement eu une crise cardiaque. J’étais obsédée à l’idée de ne pas devenir «grosse» et je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour éradiquer la moindre forme de féminité que je possédais», lit-on également sur son compte sous un cliché sensuel pris face à un miroir. Un nombre impressionnant de comptes revendiquant le droit à l'«imperfection» ont vu le jour sur le réseau social de partage de vidéos et de photos devenu l’outil privilégié pour sensibiliser les jeunes à ces problématiques. CRINIÈRE BLANCHE «Il faut des référents, au cinéma et dans les médias, qui parlent du désir et de la beauté», affirme la journaliste de mode et écrivaine Sophie Fontanel. Elle a d’ailleurs cessé de teindre ses cheveux «pour démontrer qu’on n’en meurt pas»! Certains de ses proches ont d’abord cru à une lubie déconcertante. Comme si la chevelure blanche d’une quinquagénaire était signe d’un laisser-aller qui la ferait «disparaître de la société». Ce fut tout le contraire et cela lui a même inspiré un livre, Une apparition (Ed. Robert Laffont). L’apparition en question fait référence à l’arrivée de cette couleur lumineuse sur sa tête, mais aussi et surtout à une mise en avant plus globale

«des femmes aux cheveux blancs qui ont toujours existé, malgré leur invisibilité médiatique et cinématographique». Cette transition capillaire, elle l’a aussi documentée sur son compte Instagram, sous les yeux médusés et admiratifs de ses 160 000 abonnés, palliant ainsi à sa manière un problème central des représentations de la beauté: l’absence de modèle. Si le geste de Sophie Fontanel témoigne d’un courage et d’un esprit de communauté, gardez-vous bien de dire qu’elle est féministe. «Je ne suis pas une combattante, mais j’incarne. J’ose dire qu’une femme peut revendiquer d’être splendide. Je ne sais pas si je suis belle, mais je suis splendide; c’est ça mon truc.» Selon la jolie formule de son amie Mona Chollet, «c’est une singularité épanouie, et non la conformité aux canons en vigueur, qui fait la beauté, la sensualité, l’amour». Georges Vigarello pointe toutefois l’ambiguïté des modèles imprécis, qui sont à la fois une forme de libération et une épreuve. «Il faut pouvoir exister en se soumettant à certains repères pour pouvoir fonctionner dans un système collectif qui nous reconnaisse.» Reste à espérer que l’éventail de référents et d’actions continue de se déployer, que la tendance «body positivity» soit bien plus qu’un positionnement marketing de la veine du «greenwashing»… Si les spécialistes s’accordent à dire que nous ne sommes pas encore près de venir à bout des standards de beauté, ils sont en revanche plus optimistes quant à cet élan féministe. Gageons qu’il perdure…

Pia Arrobio, fondatrice de la griffe LPA, pose pour la marque Glossier dans une position qui laisse apparaître quelques bourrelets.


DOSSIER

En Corée du Sud, le culte de la beauté est contesté D A N S C E PA Y S D ’A S I E U L T R A - C O M P É T I T I F, S E M A Q U I L L E R E S T UN PR ÉR EQUIS ET «S’EMBELLIR» D’UN COUP DE BISTOURI U N E OP T ION V I V E M E N T E NC OU R AGÉ E . U N E P R E S S ION C ON S TA N T E Q U E D É N O N C E « E S C A P E T H E C O R S E T» , M O U V E M E N T F É M I N I S T E POPU L A I R E N É DA NS L E SI L LON DE #M ETOO par Irène Verlaque 20

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LA POLÉMIQUE

«La chirurgie plastique est devenue l’élément catalyseur du succès» Nawael Khelil, auteure

P HO T O: A F P

Octobre 2017, Dongdaemun Design Plaza: des participantes de la Fashion Week de Séoul posent dans l’espoir de se faire remarquer par une marque ou une célébrité.

U

n beau jour de juin 2018, Lina Bae poste sur YouTube une vidéo bien diff rente des tutoriels beauté qui l’ont fait connaître. On y voit la jeune Coréenne se lancer en silence dans une laborieuse séance de maquillage, tandis que défilent sur l’écran les commentaires d’internautes. «Je ne savais pas que les cochons pouvaient se maquiller», «ton visage nu me terrifie lol», «je me tuerais si j’étais elle». Puis elle se démaquille, sans un mot, chausse ses lunettes, sourit, et adresse à ses spectatrices le message suivant: «Ne te torture pas à cause de ce que pensent

les autres. Tu es très bien comme tu es.» Visionnée plus de six millions de fois, cette vidéo est emblématique de la campagne «Escape the Corset». Né au printemps dernier dans le sillon de #MeToo et après le retentissant scandale de la «molka» (de la pornographie via des caméras cachées dans les villes par des voyeurs filmant les passantes à leur insu), ce mouvement féministe populaire appelle à se rebeller contre les standards de beauté ultra-rigides d’une nation obsédée par l’apparence. Célébrités et anonymes multiplient ainsi les provocations symboliques, en détruisant leur maquillage ou en troquant leurs cheveux longs contre une coupe au bol bien loin du canon esthétique traditionnel. MODÈLE IMPOSÉ Avec un chiffre d’affaires estimé à 13 milliards de dollars l’an passé, le marché de la K-Beauty est considéré comme l’un des meilleurs et plus prolifiques du monde. Dans les rues de Séoul, on voit pléthore de publicités pour diverses crèmes et masques. Mais aussi pour la chirurgie esthétique, très démocratisée, notamment par les chanteurs de K-pop. Ces jeunes gens lambda propulsés en superstars nationales voire internationales mettent en scène leurs transformations physiques dans les médias. Dans une société aussi compétitive que la Corée, ils incarnent un modèle total. D’autant que bon nombre de petites célébrités

passées par la chirurgie décrochent du jour au lendemain des contrats publicitaires pour du maquillage ou du soju (l’alcool traditionnel). «La chirurgie plastique est devenue l’élément catalyseur du succès», affirme Nawael Khelil, auteure d’une étude sur l’uniformisation des canons de beauté en Asie selon le modèle sud-coréen. Ahjeong, 25 ans, peine à citer quelqu’un de son entourage qui n’y ait pas eu recours. «Mes amis parlent d’opérations en permanence et m’informent des dernières tendances. Ce serait mentir de dire que je ne songe jamais à en faire. Surtout quand je vois quelqu’un devenir plus beau après avoir subi une intervention…», confie la jeune femme, partie vivre en Europe car fatiguée d’évoluer dans une société profondément patriarcale où succès (professionnel et social) rime avec beauté. Pour être beau, il faut correspondre à un modèle, ou faire des efforts pour s’en rapprocher. «Les stars se ressemblent beaucoup, la typologie de physiques est assez restreinte comparé aux sociétés occidentales, précise Nawael Khelil. Toutes les marques arrivent à la même définition de la beauté. On ne peut pas consommer pour être soi-même, mais on consomme pour devenir un modèle imposé.» La quête d’émancipation s’annonce de longue haleine…

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LE SHOOTING

The Kids Are All Right

photos: Alexandre Haefeli pour T Magazine stylisme: Mélodie Zagury

PAGE DE GAUCHE Robes LUDOVIC DE SAINT SERNIN. Collier ALPHONSE MAITREPIERRE. Chaussettes, archive personnelle. CI- CONTRE Pull et pantalon LAZOSCHMIDL.

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PAGE DE GAUCHE Robe et serre -tête PR ADA, chaussures à talons MIU MIU. CI-DESSUS Veste, jupe, mules, bracelets, boucles d’oreilles CHANEL.

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PAGE DE GAUCHE Robe KENZO. CI- CONTRE Robe, pull, LOUIS VUITTON.


CI- CONTRE Thierry: pullover et chemise PR ADA. Blanca (à gauche): manteau, chemise, chaussures et chaussettes MIU MIU. Meike (à droite): manteau PR ADA. PAGE DE DROITE Débardeur, t-shirt et jeans LEVI’S VINTAGE, archive personnelle.

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PAGE DE GAUCHE Chemise et short long MARNI. CI- CONTRE Blanca (à gauche): col roulé ALPHONSE MAITREPIERRE, jeans LEVI’S VINTAGE, boucles d’oreilles PERSTA. Thierry (au milieu): t-shirt et pantalon KENZO.Meike (à droite): t-shirt et robe DROMe.

COIFFURE: Jorge Morandeira, MAQUILLAGE: Malory Simon, DÉCOR: Eli Serres, DIRECTEUR DE CASTING: Remi Felipe, MANNEQUINS: Meike @Marylin, Thierry Martin @Marylin, Blanca Soler @Next, ASSISTANT PHOTOGR APHE: Clément Lemaire, ASSISTANTE STYLISME: Julia Zagury

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LE LIVRE

L O U I S V U I T T O N E N R I C H I T S A C O L L E C T I O N D ’A L B U M S P H O T O G R A P H I Q U E S AV E C U N T O M E C O N S A C R É À G E N È V E

S T YL E

Balade genevoise

a couverture est bleu turquoise, comme le lac certains jours d’été. A l’intérieur, des vues genevoises. Le photographe Paul Rousteau, Français formé à l’école de Vevey, a été choisi par Louis Vuitton pour promener son regard sur les rives du bout du Léman. Jet d’eau, statues des jardins publics, bains des Pâquis… les lieux sont ultra-connus mais l’artiste les recouvre d’une patine qui les rend autres. Paul Rousteau imprime ses clichés puis les repeint.

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«J’avais envie d’avoir une image complexe, parfois sale, en réaction à ces images lisses et commerciales que nous voyons partout.» A cet opus helvétique viennent de s’ajouter quatre nouveaux titres à la collection Fashion Eye: Cretto di Burri d’Oliviero Toscani, Iran de Harley Weir, Silk Road de Kishin Shinoyama et Bali de Quentin de Briey. Geneva, Paul Rousteau, collection Fashion Eye de Louis Vuitton, en vente en librairie.

P HO T O: PAT R IC K GA L A BE R

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par Caroline Stevan


LE PORTRAIT Rachel Mansur (à g.) et Floriana Gavriel, trentenaires discrètes.

Minimalistes sinon rien DÈ S S ON L A NC E M E N T E N 2 013,

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L A M A R Q U E N E W -Y O R K A I S E M A N S U R G AV R I E L A T R A N S F O R M É L E V I S A G E D E L’A C C E S S O I R E D E L U X E EN PROPOSA N T DES SACS À M A IN E N C U I R AU X L IGN E S É P U R É E S . E T H AU T E M E N T A B OR DA BL E S par Séverine Saas

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LE PORTRAIT

P HO T O S: M A N S U R GAV R I E L

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vez-vous récemment développé un penchant pour les sacs aux lignes épurées – un cabas rectangulaire, une pochette demi-lune, un vanity arrondi? Ressentez-vous une soudaine envie de tons pastel – corail, lavande, jaune poussin? Ou peut-être une irrépressible soif de textures naturelles – daim, shearling, satin de soie martelé? Si tel est le cas, vous pourriez bien être atteint ou atteinte de «Mansurgavrielite» aiguë. Mansur Gavriel, c’est cette griffe de mode américaine fondée en 2013 par deux amies, les très discrètes Rachel Mansur et Floriana Gavriel. Dessinés à New York, produits en Italie et vendus dans le monde entier à prix raisonnés, leurs sacs à main minimalistes ont transformé le visage de l’accessoire de luxe. Et hystérisé, au passage, quelques milliers d’esthètes globalisés. Sur Instagram d’abord (plus d’un demi-million d’abonnés), où se déploie chaque jour un univers à la nostalgie ultra-maîtrisée, à mi-chemin entre Les parapluies de Cherbourg et un salon India Mahdavi. En boutique et sur les sites d’e-commerce ensuite, où certains classiques comme le «sac seau» se retrouvent régulièrement en rupture de stock. Aux CFDA Fashion Awards – sortes d’Oscars de la mode – Mansur et Gavriel ont carrément rafl le Prix Accessoires 2016. Dans la foulée, les créatrices ont lancé une ligne de chaussures et de prêtà-porter, ouvert deux magasins à New York et à Los Angeles et, dernièrement, imaginé une collection de sacs pour hommes. Une offre élargie pour un ADN qui reste, lui, intact. «Cette identité pure et sans logo est très forte, immédiatement reconnaissable. Elle tranche avec tous les autres designers que nous proposons. Quand la marque est arrivée chez nous, cela a non seulement créé un buzz auprès de la clientèle, mais aussi au sein de notre propre staff», observe Aurélie Popper, acheteuse au Bongénie, qui propose les créations Mansur Gavriel depuis août 2018.

À GAUCHE ET CI-DESSUS: Mansur Gavriel possède deux boutiques, l’une à New York et l’autre à Los Angeles (ci- dessus). On y trouve les sacs de la marque, mais aussi une ligne de souliers et de prêt-à-porter.

COUP DE FOUDRE ESTHÉTIQUE De quoi naissent les success-stories? Pour le duo, tout commence en 2010 lors d’un concert du groupe The XX, à Los Angeles. Rachel Mansur vit alors à L.A., Floriana Gavriel à Berlin. La première a étudié le design textile à la Rhode Island School of Design; la seconde a suivi un cursus en design mode à l’Université des arts de Brême, en Allemagne. Au détour d’un hasard, les deux inconnues se rencontrent, se reconnaissent: même âge (25 ans), mêmes incertitudes face à l’avenir, des amis et, surtout, des goûts en commun, Luis Barragán, Roni Horn, Donald Judd ou encore Pina Bausch. De ce coup de foudre amical naît rapidement un projet: bâtir une marque qui refl terait l’univers esthétique des jeunes femmes. Aujourd’hui installées à New York, où nous les avons rencontrées, elles se souviennent: «Nous voulions raconter une histoire dont il faudrait penser chaque détail, le produit bien sûr, mais également le graphisme, les photos ou la façon de s’adresser aux clients.» Le point de départ? Un cuir italien au tannage végétal, un matériau noble dont la patine les «obsède». «Ce type de cuir est traditionnellement utilisé pour les accessoires masculins. Nous avons cherché un moyen de le féminiser, de le rendre cool et élégant.» Autofinancées, les entrepreneuses enchaînent pendant deux ans les petits boulots pour payer les recherches et prototypes nécessaires à l’élaboration du parfait sac, intemporel et sophistiqué. En 2012, deux modèles voient le jour, un cabas et le fameux sac seau. Leurs teintes sages (noir, camel) sont systématiquement rehaussées

d’un intérieur couleur pop, bleu royal ou rouge vif. En quelques semaines, les créations se retrouvent au bras de la blogueuse Garance Doré ou des actrices Kirsten Dunst ou Emma Watson. Les ventes explosent, les listes d’attente s’allongent. Le jour où Mansur Gavriel lance son propre site de vente en ligne, 95% de la marchandise s’écoule en moins d’une heure. Les professionnels n’avaient jamais vu un tel engouement pour un sac à main depuis la crise financière mondiale de 2008. Pour le site spécialisé Business of Fashion, le verdict est clair: le premier «it-bag post-récession» est né. ANTI-IT-BAG? Le fulgurant succès de Mansur Gavriel n’est pas seulement affaire de style, aussi pointu soit-il. Avec des prix oscillant entre 400 et 1000 francs, les sacs de la jeune griffe coûtent bien moins cher que les traditionnels «it-bags» des grandes maisons de mode, dont les prix décollent autour de 1500 francs pour atteindre jusqu’à 10 000 francs. Le itbag, c’est ce fameux «sac du moment» apparu dans les années 1990, l’une des locomotives de l’industrie du luxe. Puissant marqueur social, celles qui le convoitent cherchent – consciemment ou non – à exprimer une image flatteuse d’elles-mêmes, celle d’une femme de goût indépendante et émancipée. Sauf que, à l’heure des réseaux sociaux, les nouvelles consommatrices sont plus averties que jamais. Elles comprennent qu’une étiquette à 3000 francs ne couvre pas seulement la valeur réelle

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LE PORTRAIT

d’un sac, mais également le packaging, le salaire des égéries, les campagnes publicitaires ou encore les loyers exorbitants des boutiques. Une brèche s’est ouverte dans l’usine à rêves du it-bag. Rachel Mansur et Floriana Gavriel s’y sont engouffrées. «Avant de lancer notre marque, nous ne parvenions pas à trouver de sacs sobres et élégants à un prix décent. Ceux que nous pouvions nous offrir étaient soit trop basiques, soit trop chargés en breloques dorées, en boucles, en œillets ou en logos. Les modèles aux beaux cuirs italiens étaient tout bonnement inaccessibles. Nous avons

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simplement cherché à répondre à un besoin», exposent les entrepreneuses. Pour autant, les sacs Mansur Gavriel sont-ils des «anti-it-bags»? Pas si sûr. «Les sacs de jeunes designers, pas trop chers et discrets, sont à la mode. Les clientes les plus connectées en sont parfaitement conscientes, promet Aurélie Popper du Bongénie. Acheter du Mansur Gavriel, c’est aussi une façon de se distinguer, d’appartenir à une communauté de femmes branchées, au courant des tendances. Par rapport aux grandes marques de luxe, la logique reste la même. Seule l’esthétique change.»

«Dès le départ, nous voulions raconter une histoire dont nous maîtriserions chaque détail» Rachel Mansur et Floriana Gavriel

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Mansur et Gavriel ont bâti un univers total où le minimalisme dialogue avec une tendre nostalgie (ci-contre, leur boutique de Melrose place à Los Angeles.


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as moins de trois âmes semblent s’être réincarnées dans le corps délicatement hâlé de Gwyneth Paltrow. Celle de Rika Zaraï. Celle de Margaret Thatcher. Et celle d’un gilet jaune tendance no gluten et œuf vaginal. Vous me suivez? Vraiment? Tssss, tssss. Le chroniqueur-mentaliste que je suis voit bien que vous être perdus. Comme d’habitude. Allez, c’est le début de l’année. Je reprends donc cette chronique à zéro. Gwyneth Paltrow, donc. On en parle parce que ses conseils de santé, une fois de plus, viennent d’être épinglés par le corps médical. Cette fois, elle ne recommandait pas d’aller au sauna pour lutter contre la grippe (mauvais), ni de rééquilibrer ses hormones en introduisant des œufs de jade dans son vagin (pas bon), mais de pratiquer des douches intimes aromatisées (un jeu sans doute agréable du point de vue gouzi-gouzi, mais déconseillé pour sa santé). Gwyneth Paltrow est cette comédienne qui dut sa célébrité naissante au fait d’avoir partagé la vie, le lit et la coiffure de Brad Pitt. Elle obtint un Oscar dans les années 1990, avant de suivre une carrière en dents de scie. Enfin, et on ne le dénonce pas assez, et je m’en vais le faire courageusement: c’est pour ressembler à Gwyneth Paltrow et à ses copines que, tous les matins, des milliards d’adolescentes se lissent les cheveux d’une façon aussi obsessionnelle que désolante.

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SLASH/FLASH

Gwyneth / Une gilet jaune E T S I L E S C R É AT E U R S E T LES PEOPLE QUI NOUS INSPIRENT E T NOU S F ON T R I R E N ’ É TA I E N T Q U E D E S AVA T A R S ? A U J O U R D ’ H U I : C O M M E N T L’A C T R I C E L A P L U S BL ON DE E S T AU S S I JAU N E par Stéphane Bonvin illustration: Damien Cuypers pour T Magazine

Mais Gwyneth Paltrow est désormais surtout connue comme entrepreneur. Son site baptisé Goop vaudrait, selon le New York Times, 250 millions de dollars. Au départ, en 2008, Goop n’était qu’une newsletter toute chou où Gwyneth prodiguait des conseils de copines. Aujourd’hui, Goop est un site qui vend tout l’attirail néo-new-age en vogue: compléments alimentaires, déco, conseils

santé, bien-être, livres de cuisine, maquillage, sagesse, régimes, stylisme pour les stars, sans compter des pop-up stores dans le monde entier. Gwyneth s’y profile comme une nouvelle Rika Zaraï qui aurait troqué les bains de siège pour des pratiques plus intimes soi-disant ancestrales comme la Margaret Thatcher du mieux-vivre: pas de viande, pas d’alcool, pas de café, pas de gluten, pas de pommes de terre, pas d’aubergines, pas de tomates, pas de fruits de mer, pas de riz blanc, pas d’œuf. Et on en passe. La fureur de vivre remplacée par la détox à vie. La promesse d’avoir l’air jeune à condition de vivre comme des vieux. Et voilà notre Gwyneth intronisée gourou de la beauté intérieure – laquelle doit quand même se voir à l’extérieur. Ce qui est moins cool, c’est qu’à y regarder de plus près, sur son site, pullulent les soi-disant chercheurs qui prétendent, l’air de rien, révéler des vérités de santé tenues cachées, raconter des diètes dont les bienfaits seraient injustement niés par la médecine occidentale ou vendre des vitamines soi-disant secrètes contre les méfaits de notre mode de vie. Il y a, derrière les sites comme celui de Goop, tout un arrière-fond de paranoïa récupérée à des fins mercantiles. Quand on y pense, c’est fou à quel point les publications en apparence cul-cul comme Goop, avec leurs soi-disant contre-vérités et leur idée du bonheur associé au refus, ont gentiment contribué à préfabriquer le discours anti-médias d’une partie des gilets jaunes, de Donald Trump et des vagues racistes ou intégristes qui se lèvent un peu partout. Goop pas cool.


LE BACKSTAGE

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Arrière-cour

E N C OU L I S S E S , L E S DÉ F I L É S H AU T E C OU T U R E P R I N T E M P S - É T É 2 019 DÉ VOI L E N T U N AU T R E V ISAGE. FLOR ILÈGE

photos: Sylvie Roche pour T Magazine

ALEX ANDRE VAUTHIER

RONALD VAN DER KEMP

VIKTOR & ROLF

JULIEN FOURNIER CHANEL HAUTE COUTURE


ALEXIS MABILLE HAUTE COUTURE

CHRISTIAN DIOR HAUTE COUTURE

R ALPH & RUSSO

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IRIS VAN HERPEN

GIORGIO ARMANI PRIVÉ

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L’OBJET

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A vélo en Prouvé

L A M A RQUE FR A NÇA ISE COLEEN R EV ISITE L A BICYCLETTE CR ÉÉE PA R L’ I N G É N I E U R N A N T A I S E N P L E I N E S E C O N D E G U E R R E M O N D I A L E

n 1941, la France en guerre vit un quotidien rationné. Jean Prouvé dessine alors une bicyclette destinée aux ouvriers qui doivent quand même aller bosser. Au niveau de l’esthétique, l’ingénieur nantais va au plus simple. Il s’inspire des draisiennes, ces premiers «vélos» de l’histoire, sorte de cheval de bois sur deux roues qui avançait sans autre force de propulsion que celle des jambes. En 2018, la marque française Coleen décidait de

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relancer le modèle en l’équipant du confort de la mobilité moderne. Bécane 100% française en fibre de carbone et à moteur électrique, le Coleen e-bike se décline en deux éditions – Marinière et Opale, à partir de 5990 euros chacune –, pèse 19 kilos, est protégé par un antivol GPS et se précommande en ligne pour une livraison en juillet 2019. coleen-france.com

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par Emmanuel Grandjean


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L’HORLOGERIE

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Or du temps OM N I P R É S E N T DA N S L E S C OL L E C T ION S DE H AU T E HOR L O GE R I E , L E P R É C I E U X M É T A L S E M É T A M O R P H O S E S O U S L’ E F F E T D E T E C H N I Q U E S

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A N C E S T R A L E S O U D E N O U V E A U X A L L I A G E S I N N O VA N T S . I L H A B I L L E

inement ciselé, délicatement gravé, martelé, sculpté ou tressé en dentelles légères, il ne se refuse à aucune des tentations esthétiques de l’horlogerie. Il orne les boîtiers, s’invite sur les cadrans, enlace les poignets sous la forme de bracelets au toucher soyeux. Il se plie à tout et dévoile ses multiples visages au gré de techniques anciennes ou contemporaines, d’alliages inédits ou de transformations physiques innovantes. Métamorphosé, sans cesse réinventé, pareil à un rêve familier, l’or n’est, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Avant d’esquiver l’interdit des signes ostentatoires de la Genève calviniste du milieu du XVIe siècle en se tournant vers la fabrication de boîtiers de montres, les horlogers étaient des orfèvres. C’est dans leurs ateliers de bijouterie que plongent les racines de leur travail sur l’or, un pilier toujours incontournable dans l’habillage du temps. Piaget en a fait une spécialité à travers des montres manchettes tissées de fils d’or ou de cadrans travaillés comme des bijoux selon un répertoire de techniques anciennes de gravure. «Les bracelets en or gravés à la main sont une signature de Piaget depuis les années 1960, souligne Marc Menant, directeur marketing des produits horlogers de la marque. Dans nos ateliers, nous altérons ce métal, nous nous efforçons de

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L E T E M P S D ’ U N E AU R A I N A LT É R A B L E par Marie de Pimodan-Bugnon

travailler sa forme originale pour le transformer en quelque chose d’exceptionnel. C’est notre savoir-faire, notre grande spécialité.»

au terme de 300 heures de travail. Chez Audemars Piguet, l’or se fait aussi scintillant qu’une surface givrée en version Frosted Gold, fruit d’une technique ancienne consistant à marteler finement sa surface. Mat et soyeux, il révèle encore une autre de ses facettes chez Bulgari. «Ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est d’utiliser des matériaux que tout Texture mate le monde connaît, mais de manière et nuance différente, explique le directeur arinédite d’or rose tistique des montres Bulgari, Fabrizio avec la BULGARI Buonamassa, en désignant une montre Octo Finissimo Octo Finissimo en or rose sablé. Avec Sandblasted. cette pièce, je voulais quelque chose de très contemporain, une surface brute, PIAGET accorde un look sportif et élégant à la fois. Nous un tressage avons créé une nouvelle esthétique, un de fils d’or nouveau visage de l’or sur une montre.»

PAGE DE DROITE DE HAUT EN BAS La Datejust 36 bicolore se pare d’Everose, alliage de prédilection FINITIONS VIRTUOSES En 2018, la marque avait réintroduit de ROLEX depuis des techniques ancestrales de gravure 2005.

dans la collection Extremely Lady en ornant ses bracelets de textures d’or inédites, pareilles à celle du bois, de la fourrure ou du givre. Cette année, une nouvelle montre Extremely Lady dévoile un décor d’écailles reproduit à la fois sur le bracelet et le cadran. Chaque motif est brossé à la main, par touches subtiles, en respectant d’infi mes différences d’angles et de profondeurs. Autre exemple de l’expertise de Piaget dans le travail de l’or, la montre Limelight Gala, ornée d’un cadran en malachite, présente un bracelet entaillé de milliers de fines lignes sous lesquelles disparaît la structure en maillons. «Il s’agit là d’une fi nition décor Palace que l’on retrouve dans plusieurs de nos créations des années 1960, précise Marc Menant. C’est un ouvrage d’une précision extraordinaire qui nécessite deux journées complètes de travail.» Parce qu’il est tendre et particulièrement malléable, l’or se prête aux interprétations les plus diverses. Il est un support de prédilection pour d’extraordinaires gravures chez Vacheron Constantin. Le boîtier de la montre Les Cabinotiers Grande Complication Phoenix a été sculpté selon les techniques du ramolayé comme de la taille douce et révèle tous ses reliefs

à sa montre Manchette Possession. Le bracelet et le cadran en or du modèle Extremely Lady de PIAGET sont gravés en motifs d’écailles.

COULEURS ET RÉSISTANCE Longtemps cantonnés à des alliages classiques d’or jaune, rose, rouge, blanc ou gris, les horlogers misent aussi désormais sur de nouveaux types d’or, de couleurs différentes mais aussi d’une dureté plus importante. Depuis 2005, tous les modèles en or rose de Rolex sont taillés dans l’Everose, un alliage exclusif d’or 18 carats conçu dans la fonderie de la marque avec un ajout de titane de 2% environ, qui permet d’avoir une teinte particulière et plus résistante au temps. A. Lange & Söhne utilise également, depuis 2010, un or couleur miel issu d’un alliage spécial combiné à un traitement thermique. Cet alliage spécifique est plus dur que l’or traditionnel. Car quand certaines marques jouent sur la malléabilité de ce métal


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P HO T O: GE T T Y I M AGE S , MON TAGE: L A E T I T I A T ROI L O


L’HORLOGERIE

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DE HAUT EN BAS La Royal Oak Frosted Gold Double Balance Wheel Openworked d’AUDEMARS PIGUET. La Big Bang Ferrari de HUBLOT. La Grande Montre d’Aviateur Tourbillon d’IWC. La Langematik Perpetual de LANGE & SÖHNE.

précieux pour le modeler à leur guise, d’autres cherchent précisément à le durcir pour assurer une meilleure résistance aux rayures. En 2011, Hublot avait dévoilé le Magic Gold, au terme de plusieurs années de développement en partenariat avec les ingénieurs de l’EPFL. Présenté comme l’or le plus dur du monde avec une résistance proche de 1000 Vickers – contre 600 pour un acier trempé – il est constitué d’or 24 carats et de carbure de bore, une céramique extrêmement dure utilisée notamment pour fabriquer les gilets pare-balles. Dans la même logique, IWC a également développé son propre alliage, baptisé Hard Gold, selon un procédé technique gardé secret. «Nous sommes partis d’une composition chimique plus ou moins similaire à celle de l’or rouge traditionnel, confie Lorenz Brunner, directeur du département R&D d’IWC. Mais nous lui avons appliqué des forces externes pour modifier sa microstructure en réduisant les grains au maximum. Le résultat est très satisfaisant et sa dureté avoisine les 320 Vickers.» Modelable à l’infini ou résistant comme une armure, précieux et noble: quelles que soient les formes qu’il adopte, l’or n’a pas encore révélé tous ses secrets. Il continue d’accompagner les horlogers dans leur quête d’éternité. Des horlogers devenus chimistes et ingénieurs, mais pour lesquels l’orfèvrerie a, il y a plusieurs siècles, présidé à la passion de la mesure du temps.

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P HO T O: GE T T Y I M AGE S , MON TAGE: L A E T I T I A T ROI L O

Les Cabinotiers Grande Complication Phoenix de VACHERON CONSTANTIN.


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MA MONTRE ET MOI

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DA NS CH AQU E ÉDI T ION DE T M AGAZIN E, UNE PERSONNALITÉ R ACON TE SA MON TR E. AUJOU R D’ H U I: N IC OL A S DA R NAUGU I L H E M , C H E F DU N EPTU N E À GEN ÈV E

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par Emmanuel Grandjean photos: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

«Je ne porterai jamais de montre à quartz» 46

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ne montre, Nicolas Darnauguilhem en possède bien sûr une. «Mais je ne la porte que très occasionnellement. Comme je travaille avec mes mains, elle encombre assez facilement ma liberté de mouvements», explique le chef de cuisine, patron du Neptune, à Genève, arborant la note de 15/20 au GautMillau. «C’est une Emile Chouriet, horloger genevois qui me l’avait gentiment offerte à l’époque où on envisageait un partenariat entre sa manufacture et mon restaurant. Leurs montres sont belles, leur manière de travailler précise. Et puis je n’aime que les mouvements mécaniques. Je suis quelqu’un d’assez sensible à tout ce qui touche à l’énergie électrique, tout ce qui fonctionne à pile. Je déteste avoir sur moi mon smartphone, par exemple. Ce qui explique que je ne porterai jamais de montre à quartz», continue celui qui


CI- CONTRE En cuisine, chaque minute compte.

a découvert l’horlogerie avec son oncle, «un passionné d’horloges franc-comtoises. Moi, c’est le savoir-faire, le souci du détail et l’extrême minutie de la haute horlogerie qui me fascinent. Pour autant, je ne suis pas collectionneur et ne porte pas vraiment attention aux montres des gens. Mes goûts esthétiques tendent plutôt vers des objets simples et élégants.» On le sait, la cuisine est une affaire de temps. Deux minutes de trop et le steak ressemble à une semelle, deux minutes de pas assez et la béchamel part en grumeaux. «C’est vrai que c’est un métier où le rapport au temps est permanent, où chaque minute compte. Où celui-ci est à la fois notre meilleur allié et notre pire ennemi. Le chef travaille dans une temporalité directe. Il reçoit le matin des produits qui, à midi, doivent être transformés et consommés en une demi-heure. A la fin de son service, il passe à autre chose et remet sur la table un nouveau projet. J’ai un copain architecte qui me dit toujours que travailler

avec des cuisiniers, c’est l’enfer parce qu’il faut toujours tout, tout de suite. Ce qui explique aussi qu’on a quand même une fâcheuse tendance à l’impatience dans cette profession. Le rythme tendu de ce métier fait que si on ne résout pas un problème dans la seconde, rien ne va plus et qu’on regarde l’heure en permanence.» Mais comment faire sans les aiguilles d’une montre? Dans sa cuisine, Nicolas Darnauguilhem a installé une

horloge. «C’est indispensable. C’est une horloge de la course de l'Escalade 2010. Avec les chocs des casseroles et le rush des coups de feu, ce genre d’objet ne vit généralement pas très vieux dans une brigade. Mais celle-ci tient encore bon la rampe.» Le Neptune, rue de la Coulouvrenière 38, Genève, 022 320 15 05 leneptune.ch

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L’ŒUVRE

Hofesh Shechter Political Mother U N E DE S PLUS CÉL ÈBR E S PRODUCT IONS DU CHOR ÉGR A PH E I S R A É L I E N E S T R E V I S I T É E PA R L E B A L L E T J U N I O R D E G E N È V E

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n samouraï qui se fait harakiri, des groupes de Gitans en colère, des politiciens, des dictateurs: les personnages de Political Mother de Hofesh Shechter se côtoient dans un univers oppressant, absurde, sans cesse à deux doigts de la rupture. Dans ce monde chaotique, des figures s’écroulent, des mouvements sont stoppés en plein vol, des bras tentent de raconter une histoire, des jambes martèlent. Créé en 2010, ce collage sonore et gestuel insolite associe dans sa forme originale musiciens et danseurs. Il s’en dégage une énergie féroce, des moments d’abandon, du heavy metal, des musiques folkloriques ou classiques. Considéré comme l’un des plus grands chorégraphes actuels, Hofesh Shechter est un créateur global qui se laisse guider par ses

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tripes. Né et grandi à Jérusalem, marqué par son école de recrue dans l’armée israélienne, il émigre à Paris puis à Londres au début des années 2000. Il crée sa compagnie en 2008. Dans le cadre du festival Antigel, le Ballet Junior de Genève, compagnie qui rassemble les futures stars de la danse contemporaine, interprétera un extrait de Political Mother (sans musicien) dans son spectacle Mix 22 à côté de deux autres chorégraphies: Tenir le temps de Rachid Ouramdane et de 1972 de Barak Marshall. «Mix 22», Genève, ADC – Salle des Eaux-Vives, du 22 au 24 février (ve 20h30, sa 15h et 20h30, di 18h). antigel.ch

P HO T O: GR E G ORY B ATA R D ON

C U LT U R E

par Elisabeth Stoudmann


L’ART

Chez Emmanuelle Antille, une maison à tout faire D A N S « A B R I G H T L I G H T» , L A C I N É A S T E RECENSE LA VIE ET LES LOGIS D E L A C H A N T E U S E K A R E N DA LT O N . U N T R È S BE AU F I L M C ONC O C T É À D O M I C I L E , D A N S U N A P PA R T E M E N T A RT DÉCO DONNA NT SUR LE LÉM A N par Caroline Stevan photos: Lea Kloos pour T Magazine

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CULTURE

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L’ART

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assé le carillon, on découvre une boule de poils noirs derrière la porte, surmonté d’une crinière couleurs d’automne. La boule, c’est Billy, le petit chien de la maison. La crinière, c’est Emmanuelle Antille, maîtresse des lieux, longue chevelure brune aux pointes orange, jaunes, rouges… Par contraste, ses yeux bleu-gris reflètent l’hiver et ses frimas. Ce matin de

CI-DESSUS Emmanuelle Antille vit à deux pas du château de Chillon.

PAGE DE GAUCHE A la cuisine, affiches et cartes postales racontent l’Amérique.

la mi-janvier, ils sont au diapason du lac Léman, qui étire ses rives juste en bas de la maison. Emmanuelle Antille habite une bâtisse Art déco entre Montreux et le château de Chillon. L’appartement, immense, respire l’espace et l’épure tout en étant truff de meubles et de bibelots qui mêlent l’ancien et le moderne, le kitsch et l’art contemporain, les cultures. Au fil des objets, il raconte la vie et l’œuvre de la vidéaste et photographe. Dans le vaste hall aménagé en salon-bibliothèque, le visiteur est

accueilli par le dos et les fesses d’un homme tatoué; l’image grand format est tirée d’une série de photographies que l’artiste a consacrée aux frères Leu, célèbres tatoueurs lausannois du Léman aux US. Dans la salle à manger, un canapé grenat à franges et un meuble de couturière font des clins d’œil à l’enfance. «Ils appartenaient à ma grand-mère. Je n’ose pas ouvrir les tiroirs trop souvent, car ils contiennent encore l’odeur des boutons, du fil, de la maison broyarde où je passais mes vacances, glisse la quadragénaire dans un sourire. C’est idiot, non? Il ne faut peut-être pas l’écrire.» Non, c’est touchant, alors partageons-le. Sur les murs, des œuvres de Vincent Kohler ou Verena Loeliger, des amis. Dans la cuisine, au-dessus d’un bougeoir ananas, les images américaines rapportées du dernier voyage outre-Atlantique. Ce dernier voyage, c’est le road trip qui est au centre du nouveau film de la cinéaste: A Bright Light. Tout a commencé dans un bus, il y a cinq ans. Emmanuelle Antille, qui n’écoute jamais de musique dans les transports publics – «Je préfère observer ce qui se passe» – en écoute ce jour-là et reste figée par une voix au timbre inédit et à la puissance tout en failles. Karen Dalton. Elle se souvient qu’un ami lui en avait parlé et cherche des informations sur la Toile. Rien, ou si peu. Karen Dalton est une chanteuse américaine des années 1960, aux origines irlandaise et cherokee. Adoubée par ses pairs, Bob Dylan le premier, mais ignorée du grand public. Emmanuelle Antille décide de remplir les blancs de cette vie chaotique. A l’automne 2016, accompagnée de Carmen Jaquier et Malika Pellicioli, l'enseignante à la HEAD s’embarque sur les routes du Colorado, de New York ou

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L’ART

CULTURE

CI- CONTRE Objets chinés et une main en porcelaine de l’artiste Begonia Muñoz. CI-DESSOUS Un meuble de couturière, hérité de sa grand-mère. PAGE DE DROITE La salle à manger qui sert aussi de lieu de réunions de travail.

de Woodstock. Là, elle rencontre des musiciens et amis de Karen. Aux entretiens formels, elle ajoute des mises en scène à la fois extravagantes et intimes, évocatrices du monde intérieur ou de la vie de la chanteuse folk. Ici, au milieu de la forêt, elle retrouve les marches de pierre qui menaient à sa cabane de chercheur d’or, là, elle visite la caravane dans laquelle la voix incroyable s’est éteinte, un matin de 1993. Il est beaucoup question de maisons dans ce périple. «Karen a souvent déménagé. Ce film traite de la création artistique et des

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traces que nous laissons; les maisons en sont une. Elle les investissait comme lieu de musique, comme lieu social, mais aussi comme refuge», analyse Emmanuelle Antille. PROMENADES Un bureau, un laboratoire et un point d’ancrage, c’est cela aussi, pour la Vaudoise formée aux arts visuels à Genève et à Amsterdam. «J’ai toujours travaillé là où je vis, mais cet appartement s’y prête particulièrement bien. C’est un magnifique lieu d’accueil et d’échange tout en étant calme et propice à la concentration.» A chaque coin, son usage. L’administration sur la table


«J’ai toujours travaillé là où je vis. Cet appartement est un magnifique lieu d’échange» Emmanuelle Antille

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L’ART

CULTURE

CI- CONTRE Au salon, un fauteuil Butterfly fait face à une table IKEA. CI-DESSOUS La causeuse grenat appartenait à la grand-mère de la cinéaste.

haute de la cuisine, les réunions sur celle de la salle à manger – avec canapé lit à côté lorsqu'elles se terminent tard, la réflexion dans le sofa situé face à la bibliothèque, le montage dans le vaste bureau. Les 140 heures de rush de Bright Light ont nécessité plus d’une année de travail dans cette pièce, avec une équipe de filles aux manettes. Sur la cheminée de marbre, l’affiche du film. Sur un meuble à côté, le banjo fabriqué par Emmanuelle Antille comme une offrande et une évocation. Chaque fin d’après-midi, la brune qui a grandi à

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Lutry quitte cet univers concocté main pour une promenade au bord du lac, avec Billy. «C’est comme une deuxième journée qui commence. J’adore vivre près de l’eau. Je ne pensais pas quitter Lausanne un jour, mais cette proximité a joué. Montreux a un côté désuet et suranné que j’aime beaucoup. Il y a presque quelque chose d’exotique pour moi», admet Emmanuelle Antille en allumant une cigarette, pantalon noir et gilet de laine vert foncé. Avec son mari, la cinéaste occupe cet appartement depuis trois ans seulement. Est-ce le petit meuble de la grand-mère? Il y flotte comme un parfum d’éternité.

Emmanuelle Antille: «A Bright Light», sortie en salle le 13 février. Certaines projections sont accompagnées d’un concert hommage à Karen Dalton, de Laure Betris, Melissa Kassab et Dayla Mischler, le 17 février à Sainte-Croix (VD), le 19 à Monthey, le 26 à Fribourg et le 27 à Vevey. A découvrir également sur internet: 27 vidéos inédites glanées au fil du voyage. abrightlight.ch/thejourney


L’INSTAGRAM DE

Zed Nelson L E P H O T O G R A P H E D O C U M E N T E H A C K N E Y, Q U A R T I E R L O N D O N I E N QUI OSCILLE ENTRE VIOLENCE, MISÈRE ET BISTROTS BR A NCHÉS par Caroline Stevan 55

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E S CAPA DE

LA DÉLICATESSE

LES FILETS MEY SELECTIONS SONT PRODUITS EN MINIMISA NT L’ I M PA C T S U R L’ E N V I RONNEMENT ÉCOSSAIS. ET C’EST LE PRINCE CHARLES QUI LE DIT par Emilie Veillon 56

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omme en témoigne la série de The Crown, le brumeux château de Mey, au nord-est de l’ile de l’Ecosse, avait aimanté la reine mère Elisabeth qui l’acquit en 1952, peu après la mort de son mari, George VI. Depuis, l’herbe grasse et les criques de la mer du Nord restent chères au cœur de la famille royale. Créé en 2005 par le prince Charles, le label Mey Selections met en valeur les meilleurs producteurs

dans les 150 km autour du château. Disponible depuis peu en Suisse chez Globus, le saumon fumé de l’entreprise Loch Fyne Oysters est produit dans les eaux cristallines d’un bras de mer, selon des procédés durables et proches de la nature. En plus d’avoir de la place pour nager, les poissons sont nourris sans aliments artificiels, puis transformés selon des méthodes traditionnelles: salés à la main puis fumés à froid sur du bois de chêne.

P HO T O: L E A K L O O S

Saumon royal


LE VOYAGE

A Chicago, la folie des grandeurs B E RC E AU DE S GR AT T E - C I E L , L A V I L L E A T OUJOU R S E U U N T E M P S D ’AVA N C E S U R S O N A R C H I T E C T U R E E T M O N T R E A U J O U R D ’ H U I E N C O R E S O N S E N S D E L’ I N N O VA T I O N

P HO T O: S OHO HOU S E

par Margot Guicheteau

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ESCAPADE

Au rez-de-chaussée, une première galerie retrace l’histoire de la ville à travers les principales structures propres à cette métropole à l’aide d’une maquette interactive, l’une des plus grandes du monde. Le centre a par ailleurs travaillé et collecté de nombreuses données représentatives de la ville jusqu’à recenser le nombre de trous sur les routes. Un travail titanesque qui donne à voir la cité sous un autre angle. Au premier étage, où se trouve la salle des gratte-ciel, une exposition illustre ce qu’implique la construction d’immeubles d’une telle envergure. Une course, une compétition entre les architectes. Aller toujours plus haut. Lutter contre les éléments. Comment faire face aux vents, à la topographie, aux incendies? Grâce aux innovations, les architectes ont pu évoluer. En 1970, la Willis Tower, un des plus hauts bâtiments dans le monde CI- CONTRE Au croisement de trois rues, le très commerçant quartier de Six Corners. CI-DESSOUS La skyline de Chicago découpe le ciel avec ses bâtiments vertigineux.

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clectisme. Tel serait le mot le plus juste pour décrire l’architecture de Chicago. Parce que la ville semble regrouper à elle seule tous les styles, du néoclassicisme au courant international en passant par le néogothique et les beaux-arts. Des époques qui se retrouvent dans l’architecture des gratte-ciel, l’identité même de la ville. Root, Burnham, Adler et Sullivan, chefs de file de l’école de Chicago, valorisèrent la pérennité et surtout l’utilisation de matériaux modernes. Ils instaurèrent l’utilisation de l’acier dans la construction de ces tours monumentales

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et imaginèrent le concept des façades porteuses. Le First Leiter Building, construit en 1879 par William LeBaron Jenney, en est un parfait exemple. TOUJOURS PLUS HAUT Si les gratte-ciel se multiplièrent, c’est aussi parce qu’ils apportaient une solution à l’emprise foncière du bâti, le coût des terrains s’accroissant à vitesse grand V. «Chicago a été un laboratoire d’innovations après l’incendie de 1871 qui a ravagé une très grande partie du centre-ville», explique Dan O’Connel, le directeur des affaires publiques du centre d’architecture. Etablie depuis 1966, cette institution, organisant 85 visites guidées toutes diff rentes, déménageait l’année dernière près de la rivière dans un immeuble de Mies van der Rohe.


LE VOYAGE

«De nombreuses tours construites en Asie sont imaginées à Chicago» Dan O’Connel, directeur de la communication du Centre d’architecture de Chicago

P HO T O S: M A RG O T GU IC H E T E AU, GE T T Y I M AGE S

pendant vingt-cinq ans, mesurait 440 mètres. Demain, la Jeddah Tower, en Arabie saoudite, culminera à un kilomètre de haut. Un projet d’ailleurs imaginé par Adrian Smith & Gordon Gill Architecture, des créatifs de Chicago. «Ce qui est remarquable, c’est que de nombreuses hautes tours désormais construites en Asie et au Moyen-Orient sont pensées et imaginées par des architectes de Chicago», observe Dan O’Connel. VILLE OUVERTE Mais la ville n’aurait jamais été ce qu’elle est aujourd’hui sans l’Exposition universelle de 1893. La World’s Columbian Exposition célébrait les 400 ans de l’arrivée de Christophe Colomb sur le territoire américain. Elle fut un événement majeur dans l’histoire de Chicago qui attira 26 millions de visiteurs. Elle fut aussi l’occasion pour les promoteurs du mouvement architectural City Beautiful de réaliser plusieurs édifices qui font désormais partie du patrimoine: le Musée de la science et de l’industrie et le célèbre métro aérien, le «L» dans le Loop, le downtown de la ville. On retient de cet épisode le nom de Daniel Burnham. «C’est lui qui traça, en 1909, le fameux plan de Chicago, l’ADN même de la cité, redessinant la côte, le lac, les parcs, indiquant les autoroutes en périphérie, organisant et agrandissant les routes.» Bien que tout n’ait pas été réalisé,

cette nouvelle configuration améliora le commerce et permis à la ville de «rester à jamais ouverte, pure et libre», selon les mots de son concepteur. Loin de cette conception rigide, Frank Lloyd Wright apparaît comme un marginal. Apparenté au mouvement de la Prairie School, son style est marqué par la présence de lignes horizontales, de toits plats, de larges avant-toits en saillie et d’une ornementation maîtrisée. Une horizontalité qui s’inspire des paysages des grandes plaines du Midwest. Frank Lloyd Wright reste une figure emblématique de Chicago. C’est ici qu’il construit sa propre maison, désormais ouverte au public. Et d’autres lieux, comme The Unity Temple, cette église unitarienne en ciment, symbole de modernité, The Robie House, un chef-d’œuvre d’architecture reconnu dans le monde entier, ou encore The Rookery montrent les mille facettes d’un homme sulfureux qui refusait les diktats et le formalisme. ESPRIT VIRIL Un autre monument clé de cette période, et toujours aussi emblématique, voici le Chicago Athletic Association, un ancien club privé d’athlétisme réservé aux hommes aujourd’hui transformé en hôtel. Rénové en 2012 par les architectes Roman and Williams, l’endroit a su garder son esprit viril et surtout le style gothique pensé à l’origine par Henry Ives Cobb qui s’inspira du palais des Doges à Venise. Un large escalier en marbre mène le visiteur au premier étage où l’attendent un

CI-DESSUS À GAUCHE La Robie House et ses lignes horizontales ont été conçues par l’architecte Frank Lloyd Wright vers 1900. À DROITE D’inspiration néo -romane, la décoration intérieure de l’Auditorium Theater (fin XIXe) est signée Adler et Sullivan.

chaleureux salon en bois et son imposante cheminée ornée de bas-reliefs. Le lieu regroupe de nombreuses institutions, dont la fameuse salle de jeu de l’époque où le tout Chicago aime à se retrouver en fin de journée, le Cherry Circle Room, un bar d’une élégance folle et l’incontournable Milk Room. Ce speakeasy est sans aucun doute la plus belle adresse de la ville. Mais aussi la plus intimiste vu qu’elle ne peut accueillir que huit personnes. Paul McGee, son mixologue en chef, y collectionne les plus prestigieuses bouteilles de spiritueux achetées lors de ventes aux enchères. SCULPTURE-MIROIR La visite s’achève au Cindy’s, le rooftop de l’hôtel avec sa vue imprenable sur le lac Michigan et le Millenium Park, qui fait partie des sites les plus visités aux Etats-Unis, là où trône l’auditorium dessiné par Frank Gehry et l’emblématique Cloud Gate du sculpteur Anish Kapoor dont la surface en miroir reflète toute la ville. C’est aussi là que se trouve l’Art Institute qui conserve 300 000 chefsd’œuvre absolus comme La chambre de Vincent Van Gogh, l’American Gothic de Grant Wood, le Nighthawks d’Edward Hopper ou encore Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Georges Seurat. Au dernier étage, le restaurant Tierzo Piano s’inspire des expositions temporaires pour imaginer ses menus. Une table gastro-artistique

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LE VOYAGE

ESCAPADE

avec les plus beaux gratte-ciel de la ville pour horizon.Gardiens de Chicago, les buildings géants rappellent aussi que l’architecture est en mouvement perpétuel et doit, sans cesse, aller de l’avant, imaginer les attentes du futur. «L’avenir est déjà en marche. C’est ce que From Me to We, notre exposition temporaire au centre, cherche à dire au monde entier, reprend Dan O’Connel. Nous sommes désormais une planète urbaine. Pour survivre et réussir, nous devons nous focaliser sur l’écologie, la technologie,

CI- CONTRE et CI-DESSOUS La Soho House, installée dans un ancien bâtiment industriel du début du X Xe.

l’énergie, la mobilité, la matérialité. Ces questions sont urgentes. Surtout quand on sait que Chicago rejoindra bientôt les mégapoles de plus de 10 millions d’habitants aux côtés de New York, Los Angeles, Mexico City.» Comme le disait Frank Lloyd Wright: «Tous les grands architectes sont nécessairement de grands poètes. Ils doivent être de parfaits interprètes de leur temps, de leur quotidien.» L’architecture est l’image de notre évolution. Chicago, la visionnaire, a déjà entamé son voyage vers l’innovation.

CI- CONTRE Le hall de l’hôtel Robey, dans une tour Art déco.

Vol aller depuis Genève avec Swiss à partir de 317 francs www.swiss.ch Y MANGER

cette adresse, située au rez-de-chaussée du Reliance Building, offre une cuisine américaine sophistiquée et inspirée de l’Europe. Atwoodrestaurant.com

Lula Cafe Au cœur de Logan Square, Lula Cafe fait figure d’institution depuis dix-neuf ans. Précurseur du mouvement «de la ferme à la table», le restaurant offre des plats aux mélanges savoureux et souvent étonnants. Lulacafe.com

The Allis / Soho House Le restaurant du très luxueux Soho House. Asseyez-vous là où vous le souhaitez dans le hall de l’hôtel pour profiter du menu healthy à toute heure de la journée. Theallis.com

Atwood En plein cœur du Loop, le downtown de la ville,

Longman & Eagle Un lieu, trois options: manger, dormir et/ou boire

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du whisky. Et aucune réception, selon le principe du Inn. L’arrivée se fait directement par le restaurant. Longmanandeagle.com The Robey C’est dans cette emblématique tour Art déco, la Northwest Tower, que le duo Nicolas Schuybroek et Marc Merckx a transformé ces anciens bureaux en hôtel chic. Clou du spectacle: le Cabana Club, le rooftop qui offre une vue imprenable sur la ville. Therobey.com

Y DORMIR

The CCA Cet ancien club de sport privé pour hommes a gardé tout son charme et son faste

d’antan. Le lieu est un chefd’œuvre parmi les plus emblématiques de la ville. Inspiré par le palais des Doges de Venise, le salon principal est en pur style néogothique. Chicagoathletichotel.com Y BOIRE UN COCKTAIL

The Violet Hour Il fait partie des speakeasies les plus élégants et réputés de la ville. Cachée derrière une grande peinture murale, la salle du Violet Hour découvre une atmosphère chaleureuse aux parois couleur bleu canard. Theviolethour.com

P HO T O S: L A S OHO HOU S E , ROBE Y

Y ALLER


L’ADRESSE

ESCAPADE

Tapas asiatiques AU R E S TAU R A N T K I N, À Z U R IC H , N I NA E T R IC O JAUC H D É C L I N E N T L E U R PA S S I O N P O U R L’A S I E À T O U T E S L E S S AUC E S

par Elisabeth Stoudmann

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P HO T O S: X X X X X X X X

Restaurant Kin, Meinrad-Lienert Strasse 1, 8003 Zurich. Comptez 50 francs environ par personne pour un repas. kin.restaurant

P HO T O S: K I N

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itué dans le Kreis 3, pas loin de la place Lochergut, le Kin est l’un des nouveaux endroits prisés de Zurich. Il a tout suite su trouver sa place et sa clientèle dans ce quartier jeune, en pleine expansion, où se côtoient de nombreuses communautés étrangères. La cuisine y est en effet d’inspiration asiatique, mais préparée avec des produits suisses par un chef féru de cuisine française… Passionnés par l’Asie et sa gastronomie, Nina et Rico Jauch ont sillonné et testé des restaurants aux quatre coins de la planète. C’est en mai dernier qu’ils décident de se lancer. Kin est l’abréviation de kinfolk (qui signifie «avoir un lien de parenté» en anglais). Car l’espace épuré que la sœur et le frère ont créé se veut avant tout un lieu familial et convivial, avec sa cuisine ouverte, des bougies sur chacune des 52 tables et seulement huit plats proposés tous les soirs à se partager comme des tapas. A quatre, vous prenez tous les plats dont une portion à double, et vous dégustez. A deux, vous en prenez cinq, éventuellement six si vous avez très faim. Pas de routine ni de classique ici puisqu’un nouveau plat est introduit chaque semaine. A signaler toutefois l’un des hits, le KFC (K pour Korean, F pour fried et C pour cauliflower) dont les habitués se rappellent encore.


CORPS


CI- CONTRE Genevoise d’adop tion, Clara Molloy aime concevoir ses créations chez elle.

LA PARFUMEUSE

À DROITE Des flacons en verre recyclé pour des parfums de niche.

L’ art de poétiser les fragrances À L A T Ê T E D E S M A R Q U E S M E M O PA R I S , F L O R A Ï K U E T H E R M E T IC A , C L A R A MOL L OY I M AGI N E C H AC U N E DE S E S C R É AT ION S

U

C O M M E D E S V O Y A G E S I M A G I N A I R E S O L FA C T I F S par Emilie Veillon

n parfum, c’est une histoire. Pour la directrice artistique Clara Molloy, à la tête des marques Memo Paris, Floraïku et Hermetica, elle se trouve toujours liée à des lieux. Des visions nomades qu’elle raconte comme des poèmes. Captant aussi bien les couleurs que l’ambiance ou le caractère historique. Pour donner à voir avant de sentir. «Pour moi, plus on contextualise un parfum, plus on lui donne de la chair. Une fragrance est avant tout mentale», précise cette ancienne Parisienne née de parents immigrés espagnols, en nous servant un thé vert parfumé dans la vaste cuisine de sa maison genevoise. «Pour mes présentations, je pars d’un lieu qui m’inspire, par exemple Siwa, une oasis dans le désert égyptien, rendez-vous des cartomanciennes, où Charlemagne s’était rendu. Et j’imagine une sensation très précise à un moment clé: la nuit givrante, très étoilée, tombe brutalement au-dessus du sable encore chaud. Le parfumeur traduit cela en odeur avec, dans ce cas précis chez Memo Paris, des notes de cannelle, gingembre, fleur d’héliotrope, narcisse, encens, santal et vanille.» Si les bureaux du groupe MI International, qu’elle a fondé avec son époux John, se trouvent à Genève, elle préfère le silence de sa grande maison pour faire naître des projets olfactifs. «Je m’étais fait construire une cabane au fond du jardin dans un élan romantique. Mais je n’y ai pas mis les pieds une seule fois. C’est dans la cuisine familiale ou mon bureau attenant que je suis le mieux.»

photos: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

Cette affinité avec les mots, les textes s’explique par son passé littéraire. Sa passion pour la poésie et les livres l’a poussée vers des études en classes préparatoires littéraires hypokhâgne et khâgne, puis CELSA (Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication). Plusieurs stages dans le monde de la publicité la font se frotter à l’étude du comportement des consommateurs et de l’anticipation des nouvelles tendances. Poussée par la fibre entrepreneuriale familiale, elle lance un magazine mensuel sur l’actualité culturelle et crée, peu après, sa propre agence de communication, bossant notamment pour Thierry Ardisson. VOYAGES, VOYAGES «Au début des années 2000, j’ai ressenti le besoin de changer d’univers et j’ai écrit un livre sur le monde du parfum: 22 parfumeurs en création. A cette époque, les nez étaient dans l’ombre, je trouvais passionnant d’aller à leur rencontre. J’ai découvert que bon nombre d’entre eux étaient déprimés. Les marques ne leur passant plus de commandes à la hauteur de leur talent, ils n’étaient pas fiers de leurs nouveautés et ne me parlaient que de vieux jus, en déplorant l’uniformisation des fragrances sous les pressions marketing et commerciales. Il y avait une place à prendre avec des parfums de niche pour créer une alternative au marché de masse.» Tandis qu’émerge une nouvelle garde de parfumeurs indépendants, comme Frédéric Malle ou Francis Kurkdjian, elle crée Memo Paris, aujourd’hui distribué dans plus de 52 pays, avec un Irlandais sportif et globe-trotteur vivant

en Suisse, ex-cadre chez L’Oréal, qu’elle vient d’épouser. Inspirés de voyages et de matières premières intenses, ces jus sont regroupés dans quatre collections, notamment les Echappées, du Paris chic et bohème au cœur de la Birmanie, et les Cuirs Nomades, sept lieux phares pour cette matière de l’Afrique à l’Italie. Ces fragrances un peu vintage, épaisses, tiennent et diffusent très bien. DES PARFUMS ET LEURS OMBRES «A partir de la fin des années 2000, toutes les maisons indépendantes ont commencé à vendre leur marque à des groupes. De cette génération, nous sommes les derniers. Pour avoir plus de force en boutique et auprès de nos distributeurs, nous avons décidé de créer MI International et de proposer plusieurs marques», note Clara Molloy.

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LA PARFUMEUSE

CORPS

Floraïku, lancée en 2017, exprime son amour pour le Japon, en s’inspirant des traditions, des cérémonies, de la culture et de la poésie asiatiques, et plus particulièrement des haïkus, ces poèmes nippons traditionnels. La collection compte 13 parfums ayant chacun son haïku composé par Clara Molloy. «La poésie, c’est la source des choses. Une émotion réduite à son minimum. Dans un monde où le marché de l’art est tellement associé à l’argent, c’est l’un des seuls arts qui soient gratuits», digresse l’auteure, qui compose des vers depuis l’enfance et va publier ce printemps un deuxième recueil aux Editions Cheyne. Trois cérémonies composent Floraïku: Epices et thés secrets, Fleurs énigmatiques, Encens interdit. Chacune comporte sa propre collection de fragrances, qui se distingue par la couleur de ses flacons: blancs, bleu marine ou noirs. Une cérémonie finale est basée

sur le principe des ombres et l’idée de sillage dans le parfum. L’ombre ou la structure olfactive élémentaire peut se lier à différents extraits plus raffinés. On peut associer un parfum et une ombre l’un sur l’autre, sur différentes parties du corps ou porter l’ombre comme un parfum en soi. «Au Japon, on parfume sa maison, ses habits, mais le corps serait trop osé et trahirait un manque de modestie. Dans ce sens, Floraïku est ma rêverie occidentale du japon. J’ai gardé les règles nippones des haïkus traditionnels: trois lignes, avec la nature et une saison toujours présente, dont l’un des vers devient le nom du jus. Les parfums contiennent plus de 50% de matières naturelles présentes en Asie, dans des formules très brèves, un peu comme un coup d’éclair qui foudroie et saisit.» Hermetica, la dernière marque, lancée en juillet dernier aux Etats-Unis, à Londres, en Russie,

LALIBELA

MOROCCAN LEATHER

Memo Paris

Boisé fruité

Daniela Andrier

Memo Paris

Notes principales: Mandarine jaune, gingembre, ylang-ylang, iris, fleurs d’oranger, vétiver, ambrofix, cuir, fève tonka, musc

Notes principales: Noix de coco, rose, jasmin, patchouli, ciste, vanille, tabac, encens, labdanum

FLOWERS TURN PURPLE

Hespéridé aromatique

Aliénor Massenet

Floraïku

Aliénor Massenet

Notes principales: Essence de basilic, essence de lavande, bois ambré VERTICAL OUD

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Hespéridé

Aliénor Massenet

A la fois la base de tous les parfums Hermetica, mais autonome à part entière. Un parfum sans alcool, longue durée, hydratant avec un caractère citrus et oriental. Notes principales: Bergamote, ambre, notes boisées

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Boisé aromatique

Quelle est la hauteur de la montagne? Tandis que je la gravis. Les fleurs deviennent violettes.

Notes principales: Essence de pamplemousse, absolu de maté, essence de vétiver

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Aliénor Massenet

Douze églises taillées dans la roche d’Ethiopie, protégées par l’encens d’un rituel millénaire.

La chouette admire le crépuscule entre deux arbres.

Hermetica

Chypré floral

Une ville indigo, impériale, ancienne, qui réapparaît, tel un mirage d’iris avec une note de cuir.

BETWEEN TWO TREES

Floraïku

à Dubaï et via une boutique en ligne, évoque l’alchimie avec des parfums moléculaires écoresponsables. «C’est complètement nouveau. Une petite révolution dans la parfumerie. L’un des cinq nez avec lesquels je travaille, Aliénor Massenet, de chez Symrise, m’a proposé en exclusivité cette innovation technique qui consiste en une base sans alcool boisée, ambrée, qui retient le parfum. On est tout de suite au cœur de la fragrance.» Cette formule hybride repose sur une chimie verte qui utilise des matières premières renouvelables. Les fragrances sont saines et non testées sur les animaux. Les flacons rechargeables sont fabriqués à partir de verre recyclé et d’un sable local afin de réduire l’empreinte carbone. Trois marques de parfum au caractère bien taillé. Qui expriment des envies d’ailleurs que les mots et les notes viennent relier.

Hermetica

Oriental boisé

Philippe Paparella

Une fragrance qui frappe comme le tonnerre, mystique de par son sillage de matières premières précieuses. Notes principales: Rose, safran, oud, notes poudrées, cuir et framboise


CORPS

LE BEAUTY CASE

DE GAUCHE À DROITE Nude, BOBBI BROWN. L’addition s’il vous plaît, LANCÔME. Pretty Punk, MAC. Ready in a Flash, CLARINS. Edition limitée, les 9 ombres, Quintessence no 2, CHANEL.

Pleins fards T O U J O U R S P L U S D I D A C T I Q U E S E T C O M P L È T E S , L E S PA L E T T E S P R I N T A N I È R E S A L T E R N E N T L E S T O N S N U D E O U PA S T E L , M A T S E T PA I L L E T É S . P O U R U N R E G A R D F R A I S E T L U M I N E U X par Emilie Veillon

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photo: Moos-Tang


LA GALAXIE New-Yorkaise pure souche, Lady Gaga fait partie des égéries du joaillier américain Tiffany & Co. En janvier dernier, lors des Golden Globes, la chanteuse et actrice a fait sensation sur le tapis rouge avec une parure de diamants créée spécialement pour l’occasion. Valeur estimée? Plus de 5 millions de dollars.

Suite à un coup de foudre amical, Lady Gaga et Bradley Cooper se sont rapprochés dans la vie et au cinéma. Dans son film A Star is Born, l’acteur-réalisateur a offert son premier grand rôle à l’interprète de Poker Face, qui vient d’être nommée pour l’Oscar de la meilleure actrice.

Considérée comme une icône gay, ouvertement bisexuelle, Lady Gaga soutient très activement les droits de la communauté LGBTQ+. L’interprète de Born this Way a notamment fait campagne auprès des administrations de Barack Obama et de Donald Trump à ce sujet.

Lady Gaga

En 2014, Lady Gaga convainc le crooner Tony Bennett d’enregistrer l’album Cheek to Cheek, un duo jazz qui révèle la richesse du répertoire de la pop star. Jusqu’en novembre 2019, elle propose à Las Vegas Jazz & Piano, un spectacle en résidence dans lequel Bennett fera quelques apparitions.

À L A F OI S E XC E N T R IQU E E T F R AGI L E , P ROVO C AT R IC E E T T ORT U R É E , L A P O P S T A R A M É R I C A I N E A FA I T D E S A V I E U N E V É R I T A B L E P E R F O R M A N C E A RTISTIQU E, SA NS JA M A IS OU BLI ER SE S R ACI N E S 66

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par Séverine Saas

P HO T O S: T I F FA N Y & C O., GE T T Y I M AGE S

Lady Gaga voue une admiration sans bornes à la créatrice de mode Donatella Versace, une amie à qui elle a dédié un titre de son album Artpop en 2013. Un hommage à une femme «qui n’a peur de rien et qui se moque de ce que les gens pensent d’elle».


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T Magazine Beauté du 16 février 2019  

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