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LE MAGAZINE DU TEMPS 2 NOVEMBRE 2019

MODE Fendi, retour sur une saga romaine CULTURE Chez Emmanuel Cuénod, dans le fief de l’homme du GIFF

L’horlogerie se met à l’unisexe

Chez Chopard, Caroline et Karl-Friedrich Scheufele mélangent les genres

PAYSAGE Les Bardenas Reales, le Grand Canyon espagnol


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LE SOMMAIRE

12_La question

Quelle est la part de fiction dans notre vie?

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14_Les news

DOSSIER 18_L’horlogerie

Et si les montres n’avaient plus de préférence sexuelle?

24_L’interview

A la tête de Chopard, Caroline et Karl-Friedrich Scheufele se partagent les rôles.

26_Le shooting

Quand l’horlogerie regarde vers le ciel.

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36_Le savoir-faire

Gaïa, la montre 100% La Chaux-de-Fonds. Un must et une prouesse.

ST YLE 38_L’objet

Dina, le haut-parleur fait main pour mélomanes avertis.

39_La saga

Retour sur l’histoire de la dynastie Fendi, emblème du luxe italien.

43_Slash/flash

La supermodèle Gigi Hadid est-elle la réincarnation de Shirley Temple?

EN COVER

Caroline et Karl-Friedrich Scheufele, coprésidents de la maison CHOPARD. PHOTO: Jérôme Lobato pour T Magazine

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Androgynie horlogère Un bras très fin. Une montre très lourde. Il y a quelques années, nous avions croisé le chemin d’une journaliste new-yorkaise plutôt distinguée, dont le bras était habillé d’une imposante Rolex en acier résolument masculine. Le contraste recherché se révélait payant. Et, plus que jamais, cette bonne vieille «montre-dont-pluspersonne-n’a-besoin-pour-connaîtrel’heure» jouait parfaitement son rôle de marqueur identitaire. C’était encore cette époque pas si lointaine où les horlogers réalisaient des montres sensiblement différentes pour Monsieur et pour Madame. Il y avait d’ailleurs un côté assez rétrograde: pour lui les complications subtiles et l’excellence de la fine mécanique, pour elle les petites montres à quartz – car «les femmes ne s’intéressent de toute façon pas vraiment à ce qu’il y a à l’intérieur», paroles d’un chef produit d’une grande marque. Suivi du fameux: «Au pire, elles piquent la montre du mari.» Les temps changent. Et, même si l’horlogerie n’est pas réputée pour son côté progressiste, elle change avec lui. Aujourd’hui, les montres pour femmes peuvent (enfin!) être aussi sophistiquées que celles des hommes. Surtout, en parallèle, on observe un abandon des codes masculins et féminins. L’exemple frappant de cette année aura été la Code 11.59 lancée par Audemars Piguet en janvier dernier. Pour homme? Pour femme? A vous de choisir. Et le très haut de gamme n’a pas le monopole de l’androgynie horlogère. A l’extrême opposé du spectre, on constate que personne ne s’est jamais posé la question de savoir si l’Apple Watch était une montre pour elle ou pour lui. Dans le fond, qu’importe. On peut parier qu’une montre unisexe peut tout à fait, elle aussi, servir de marqueur identitaire. Même pour une journaliste new-yorkaise. Valère Gogniat

P HO T O S: E L I N S V E N S S ON, JOH A N N BE S S

PASSE-TEMPS

L'ÉDITO


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LE SOMMAIRE

44_Les bijoux

Cartier invite les pierres ornementales dans la haute joaillerie.

46_Fashion story

Des sacs en nylon «propre» signés Prada.

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60_En carafe

Les Clives 2018, une petite arvine éthique.

COR PS 62_La beauté

Des cosmétiques pour protéger la peau de la pollution.

47_Geekologie

Une mini-imprimante HP pour des photos maison.

65_Le beauty case

Soins hydratants pour barbes.

CULTUR E

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66_La galaxie

Le directeur artistique de Balmain, Olivier Rousteing, entre docu intime et mode émancipée.

48_L’œuvre

Konrad Klapheck, le peintre des machines.

49_L’esthète

Visite chez Emmanuel Cuénod, directeur du Geneva International Film Festival.

55_L’Instagram

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Les instants paisibles de Damon Cameron.

ESCAPADE 56_Les couverts

L’œuf surprise de Christofle renferme cuillères, fourchettes et couteaux en argent.

57_Le voyage 60_L’adresse

L’hôtel Redchurch Townhouse suspend le temps dans l’East London.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Emilie Veillon Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Olivier Perrin Ont contribué à ce numéro Daniel Aires, Johann Besse, Stéphane Bonvin, Pierre-Emmanuel Buss, Julien Chavaillaz, Damien Cuypers, Remy Gogniat , Olivier Joly, Jérôme Lobato, Mélissa N’Dila, Moos-Tang, Eleonor Picciotto, Marie de Pimodan-Bugnon, Sylvia Revello, Daiana Ruis, Nicolas Schopfer, Francesca Serra, Anouch Seydtaghia, Elin Svensson, Nicolas Zentner Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Nausicaa Planche Responsable iconographie Véronique Botteron, Lucie Voisard (stagiaire) Direction créative des shootings Héloïse Schwab Responsable correction Géraldine Schönenberg Conception maquette ENZED Publicité Chief Executive Officer Bertrand Jungo Chief Commercial Officer Frank Zelger Business Unit Director RASCH Benjamino Esposito Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression ProcSwissprinters AG Zofingen PROCHAIN NUMÉRO LE 23 NOVEMBRE 2019.

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P HO T O S: CA RT I E R , S OHO HOU S E , DA I NA RU I Z

Le désert des Bardenas, Far West européen méconnu et spectaculaire.


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LA QUESTION

Quelle est la part de fiction dans notre vie ?

«

R É P O N S E D E L’ É C R I VA I N E E T C O A C H L I T T É R A I R E L AU R E M I H Y U N C R O S E T, AU T E U R E D U R O M A N « L E B E AU M O N D E »

illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

On oppose généralement fiction et réalité, mais souvent la frontière est ténue, voire floue, entre ces deux domaines. On peut même se demander si une réalité parfaitement objective existe. Il semble que presque tout est une question de perception et, passé par le prisme de notre sensibilité, devient partiel et partial. Même la science ne cesse de progresser et d’apporter des nuances à ce qui, il y a peu, était admis comme irréfutable. Quand notre mémoire nous fait défaut, nous réinventons, complétons, améliorons ou rendons plus intense et plus terrible ce que nous avons vécu, parfois de façon si flagrante que des témoins de l’événement s’empressent de corriger notre version par leur propre perception de ce même instant. Notre regard est en permanence empreint des souvenirs des œuvres que nous avons lues, vues ou entendues. On admirera d’autant plus un paysage qu’il nous évoque une peinture de Friedrich, de Constable ou de Turner. Nous sommes si habités par certains romans ou films que leurs personnages nous paraissent parfois plus familiers que les voisins que nous croisons pourtant régulièrement en chair et en os. En littérature, il est souvent mal aisé de distinguer précisément récit, autobiographie, autofiction et roman pur, tant s’y loge une part de mensonge volontaire ou non. La fiction est partout: dans la publicité, sur les réseaux sociaux, dans le storytelling des stars, dans les stratégies de communication des entreprises, dans la presse à sensation ou encore dans les discours populistes de certains hommes politiques. Ainsi, si tout est fiction, à des degrés certes divers, peut-être que la vraie question serait de distinguer la fiction qui nous émeut, celle qui nous rend plus vastes et qui nous réunit de celle qui tend à nous asservir, à nous réduire et à nous diviser.»  Laure Mi Hyun Croset, «Le Beau Monde», Editions Albin Michel (2018).

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Passe-temps

EXPOSITION

JAN GROOVER, À FOND LA FORME En Europe, peu connaissent son nom. Pourtant, Jan Groover (1943-2012) a bel et bien révolutionné l’histoire de la photographie en couleur grâce à ses natures mortes, fabuleuses compositions d’objets du quotidien, des non-sujets affranchis de toute quête de sens. «Le formalisme, c’est l’essentiel», disait cette peintre américaine convertie à la photographie dans les années 1970, époque où ce médium était peu pris au sérieux. Jan Groover, elle, y croira au point de se lancer dans une impressionnante exploration des différentes façons de capturer une image, de l’argentique couleur au polaroïd, en passant par les épreuves au platine

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et au palladium. En découlera une œuvre surprenante et protéiforme, qui fait aujourd’hui l’objet d’une importante rétrospective au Musée de l’Elysée, à Lausanne, dépositaire du fonds de l’artiste depuis 2017. Soit quelque 200 tirages, carnets de notes, esquisses préparatoires et objets d’inspiration mettant en scène le processus créatif de cette artiste à (re)découvrir de toute urgence. «Jan Groover. Laboratoire des formes», jusqu’au 5 janvier 2020, elysee.ch.

P HO T O: M U S É E DE L’ É LY S É E L AU S A N N E / F ON D S JA N GRO OV E R

PAR EMMANUEL GRANDJEAN, MELISSA N’DILA ET SÉVERINE SAAS


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LES NEWS

ARCHITECTURE

CH ANEL ET SON ÉLÉGANCE BÉTON LA BIBLIOTHÈQUE DE T

«DESCRIPTION DE NOTRE-DAME, CATHÉDRALE DE PARIS»

19M, ça ne vous dit rien? C’est le nom de code du plus gros chantier entrepris par Chanel depuis longtemps. Il y a un an, la maison parisienne annonçait vouloir réunir en un seul et même lieu la totalité de ses métiers d’art. Laquelle a finalement dévoilé, il y a peu, la structure finale de cet édifice de la création, logé dans le XIXe arrondissement de Paris. Le bâtiment de 25 000 mètres carrés de béton a été édifié sous la houlette de Rudy Ricciotti, l’architecte du Mucem

(Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) de Marseille. Des brodeurs aux tisseurs, le nouveau quartier général de la mode abritera 25 entreprises spécialisées, mais également un important espace d’exposition. Avec une ouverture prévue à la rentrée 2020, l’établissement sera le nouveau lieu favori des artisans du textile et des amoureux du design dans un style aux lignes épurées et une structure triangulaire, teintée d’accents futuristes et durables.

HORLOGERIE

L’ECAL AU POIGNET Swatch x You, c’est ce programme amusant qui vous permet de créer votre montre personnalisée sur internet, en choisissant parmi une bibliothèque de motifs qui vont d’une sélection d’œuvres conservées au Louvre à des graphes street art en passant par des compositions géométriques. En collaboration avec l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), l’horloger en plastique vient d’augmenter cette collection de cinq créations réalisées par des étudiants de l’école. Cinq propositions forcément très diverses entre l’imprimé 68 Lines de Jorge Reis (tendance Op’Art), la composition florale Horae de Caroline Perrenoud et Sofia Papaefthymiou ou encore la bacchanale coquine de Laetitia Khiara fort à propos intitulée… Fête du slip. shop.swatch.com

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«CHRISTO ET JEANNE-CLAUDE» Ed. Taschen, 2019, 616 p. Le livre existait en version collector XXL, mais était épuisé. Taschen ressort, dans une édition meilleur marché, cette somme de plus de 600 pages consacrée au couple d’artistes qui ont fait de l’emballage tout un art.

«GERRIT RIETVELD. WEALTH OF SOBRIETY» Ed. Lectura Cultura, en anglais, 2019, 500 p. De Gerrit Rietveld on connaît surtout la maison Schröder bâtie à Utrecht en 1924. Moins sa centaine d’autres maisons individuelles construites principalement aux Pays-Bas. Fasciné par le travail de l’architecte néerlandais, le photographe Arjan Bronkhorst ouvre ainsi aux lecteurs ces habitations résolument sobres et modernes.

P HO T O S: C H A N E L , S WAT C H / JORGE R E I S , PA R E N T H È S E S , TA S C H E N, L E C T U R AC U LT U R A

Eugène Viollet-leDuc et Ferdinand de Guilhermy, Ed. Parenthèses, réédition, 2019, 192 p. Le 15 avril 2019, un incroyable incendie ravageait Notre-Dame de Paris. Les Editions Parenthèses rééditent ce livre de Viollet-le-Duc, auteur de la grande restauration de la cathédrale en 1842.


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L’HORLOGERIE

E S T- I L E N C O R E P E R T I N E N T AU J O U R D ’ H U I DE MISER SUR LE DISTINGUO HOMME -FEMME E N H O R L O G E R I E ? AV E C D E S D I A M È T R E S Q UA S I I D E N T I Q U E S P O U R L E S D E U X S E X E S E T D E S C O M P L I C AT I O N S H O R L O G È R E S D É C L I N É E S POUR TOUS LES POIGNETS, LES FRONTIÈR ES SON T PLUS TÉNUE S , LE S SC HÉM A S CLASSIQUES EXPLOSENT Marie de Pimodan-Bugnon illustration: Elin Svensson pour T Magazine

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L DOSSIER

es choses avaient le mérite d’être claires. Bleu pâle pour les garçons, rose layette pour les filles, aux hommes les montres techniques, aux femmes les bijoux qui disent l’heure. Situation simple, réponse basique, le flow de l’horlogerie s’est toujours adapté à la cadence des tendances. Mais la mécanique trop bien huilée de la distinction masculin-féminin a commencé à se gripper: la libération de la femme est passée par là, les rôles ont été redistribués, les cartes rebattues. Et l’horlogerie dans tout ça? Après un siècle codifié par la question du sexe, l’industrie a dû revoir sa copie et commencer à prendre ses distances avec les diktats du genre. Un phénomène plutôt récent mais qui laisse aujourd’hui entrevoir une offre horlogère plus encline à placer l’homme et la femme sur un pied d’égalité. A l’échelle de l’histoire de la mesure du temps, la démarcation liée au sexe est une invention des temps modernes et la femme n’a pas toujours été le parent pauvre de la belle horlogerie mécanique. «Dès la fin du XVe siècle, les femmes portaient des montres qui leur étaient destinées, précise Christian Selmoni, directeur du style et du patrimoine chez Vacheron Constantin. C’étaient des pièces imposantes portées avec des chaînes de manière visible, par-dessus les vêtements. Fin XVIIIe, début XIXe, les garde-temps se sont féminisés sous forme de broches, de bagues ou de sautoirs richement décorés, mais les complications mécaniques sont restées, comme la répétition minutes qui permettait de connaître l’heure dans le noir. L’apparition de la montre-bracelet au début du siècle dernier a tout bousculé. Paradoxalement, ce que l’on considère aujourd’hui comme une révolution esthétique majeure n’était absolument pas perçu comme tel à l’époque: la montre-bracelet était alors vue comme

L’HORLOGERIE une pièce fragile, une fantaisie esthétique.» Pour passer de la poche au poignet, les horlogers ont dû déployer de gros efforts de miniaturisation des mouvements mécaniques. «A mon sens, l’abandon de la complication pour les montres féminines est lié à une question de volume, analyse l’historien de la Fondation de la haute horlogerie, Grégory Gardinetti. Plus le mouvement est petit, plus il est difficile d’y mettre des complications. Aujourd’hui, les horlogers savent parfaitement le faire mais, dans l’intervalle, on a laissé les femmes au second plan de l’horlogerie mécanique. On réalise aujourd’hui qu’on a oublié 50% de la population.» CI-DESSOUS À GAUCHE Reverso Tribute Duoface JAEGERLECOULTRE. À DROITE Alpine Eagle CHOPARD.

LES RÔLES S’INVERSENT Une horlogerie féminine sans intérêt? Une offre masculine qui se taille la part du lion? Tout est évidemment question de point de vue. «Prenons l’exemple de l’après-guerre, la montre homme était élégante, raffinée, d’une relative sobriété mais un peu ennuyeuse, poursuit Grégory Gardinetti. La montre féminine, elle, était très opulente avec des designs et des formes d’une grande créativité.» Quelques collections horlogères du siècle dernier témoignent que les frontières du genre n’étaient peut-être pas aussi hermétiques qu’on aurait pu le penser. Créée en 1931 pour

équiper les soldats britanniques basés en Inde lors de leurs matchs de polo, la Reverso de Jaeger-LeCoultre a conquis un public féminin dans les années 1970, plus encore à partir de 1997 avec le lancement du modèle Duetto. «C’est le premier grand succès en version féminine doté d’un mouvement mécanique», rappelle Stéphane Belmont, le directeur du patrimoine de la marque. Aujourd’hui, la collection courante Reverso compte 35 modèles féminins, moitié moins pour les poignets les plus virils. Autre exemple surprenant: la montre Happy Diamonds créée en 1976 avait été imaginée pour une clientèle masculine. Elle est aujourd’hui, avec sa ligne sœur Happy Sport, la figure de proue de l’offre féminine de Chopard. Dans un registre différent, la Cape Cod lancée par Hermès en 1991 a tout d’abord conquis les poignets féminins avant de se décliner sans distinction de genre, pour les femmes comme pour les hommes.

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DOSSIER

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L’HORLOGERIE DE HAUT EN BAS Code 11.59 AUDEMARS PIGUET. Historiques American 1921 VACHERON CONSTANTIN. Cape Cod HERMÈS.

«Certaines montres sont clairement conçues avec des codes féminins plus forts, d’autres avec des codes plus masculins et il y a celles qui sont entre les deux. Chez Audemars Piguet, cela ne détermine toutefois pas pour qui elles sont fabriquées, c’est au client de décider.» SUR UN PIED D’ÉGALITÉ Le retour à des diamètres raisonnables et unifiés après quelques années d’exubérance esthétique et de complications horlogères débridées permet un plus grand choix. «Les diamètres des montres masculines ont diminué, ceux des montres féminines ont pris l’ascenseur, commente Christian Selmoni. Quand j’étais directeur artistique de Vacheron Constantin, je me suis beaucoup interrogé sur la pertinence du genre en horlogerie. Aujourd’hui, les schémas classiques tendent à disparaître, les frontières sont plus diffuses. Pour nos montres Patrimony et Historiques American 1921, on ne parle pas de genre mais de petites et de grandes tailles.» Même chose chez Chopard, qui propulse sa nouvelle collection sportive Alpine Eagle en

Aujourd’hui, on peut se demander s’il est encore pertinent de cloisonner les univers masculin et féminin. Ne serait-ce finalement qu’une vue de l’esprit? Une invention marketing? Comment satisfaire des demandes toujours plus variées? «Audemars Piguet fabrique depuis des décennies des modèles acquis par les hommes et les femmes, explique Michael Friedman, Head of Complications pour la marque. Par exemple, beaucoup de nos montres Royal Oak de 37 mm, 38 mm et 39 mm ont été achetées par les deux sexes. Dans les années 1950 et 1960 déjà, les femmes achetaient parfois des montres destinées aux hommes pour des raisons d’esthétique, de lisibilité ou tout simplement de goût personnel. Il n’est pas rare non plus de voir des montres passer de père en fille, de la même manière qu’elles le sont de père en fils.» La nouvelle collection Code 11.59 by Audemars Piguet s’aligne avec cet esprit. Avec 13 références, six mouvements et un unique diamètre de 41 mm, la collection s’adresse à tous.

deux diamètres, sans chercher à influencer le client. Quant à Panerai, marque clairement estampillée masculine par son passé prestigieux dans la marine militaire, ses collections s’ouvrent à demi-mot à une clientèle plus large. Avec la montre Luminor Due, le style de la montre emblématique et historique Luminor est conservé mais son diamètre et l’épaisseur de son boîtier ont été considérablement rétrécis pour s’adapter à tous les poignets, même les plus menus. «De manière générale, on tend à moins genrer les choses, résume l’historien Grégory Gardinetti. L’éducation, les vêtements, la joaillerie… L’horlogerie suit tout simplement la tendance. On choisit avant tout une montre en fonction de ce qu’elle reflète. Féminité, virilité ou élégance, l’objet est porté pour ce qu’il représente.» Une vision que les horlogers semblent désormais disposés à accompagner avec des montres et des discours plus neutres. En horlogerie, le poignet de l’homme et celui de la femme captent toute l’attention, sur un pied d’égalité. 

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L’INTERVIEW

DOSSIER

ELLE A CHOISI LES BIJOUX ET LA MONTRE FÉMININE COMME TERRITOIRE D ’ E X P R E S S I O N . I L A P R É F É R É L’ H O R L O G E R I E M A S C U L I N E E T L E D É V E L O P P E M E N T D E L A M A N U FA C T U R E D E F L E U R I E R . A L A T Ê T E D E C H O PA R D , C A R O L I N E E T K A R L - F R I E D R I C H S C H E U F E L E S E PA R T A G E N T L E S R Ô L E S par Marie de Pimodan-Bugnon  photo: Jérôme Lobato pour T Magazine

« La montre est devenue l’expression d’une personnalité » Vous coprésidez la maison Chopard avec des prérogatives différentes. Cette répartition des rôles s’est-elle opérée naturellement? Karl-Friedrich Scheufele: Tout à fait naturellement, oui, car ces deux univers se sont développés en parallèle à partir de 1985. On le sait peu, mais Chopard ne fabriquait jusqu’alors que des montres. Cette année-là, Caroline a eu l’idée de réinterpréter la montre Happy Diamonds dans un bijou. Il s’agissait d’un clown précieux au ventre garni de diamants. La joaillerie de Chopard était lancée. Caroline Scheufele: C’est vrai, il n’y a eu aucune stratégie, certainement en raison de nos sensibilités personnelles. Karl-Friedrich a une approche plus scientifique, il est soucieux de la fonctionnalité, de la résistance, de l’aspect technique. La création joaillière dont je m’occupe permet une expression très libre où l’esthétique prime sur la fonctionnalité. Pour autant, cette distinction vous permet-elle d’interagir dans le processus créatif? K.-F. S.: Bien sûr, c’est même une nécessité! Il y a un style Chopard, une signature, nos produits mettent en avant certaines valeurs. Pour conserver cette cohérence, nous devons évidemment travailler ensemble. C. S.: Et nous le faisons dans le même bureau! Nous partageons depuis toujours un espace en complet désordre

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dans lequel nous sommes ensemble au cœur du processus de création. De la naissance d’une idée à sa réalisation, nous suivons nos projets en parallèle. En 1976, la montre Happy Diamonds avait été créée pour un poignet masculin. Rétrospectivement, sa destinée féminine est-elle surprenante? K.-F. S.: Pas vraiment, non. A l’époque, la stratégie marketing telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existait pas. On se permettait beaucoup plus de libertés, on ne se posait pas les mêmes questions. Le designer de la Happy Diamonds souhaitait participer au concours de design la Rose d’or de Baden-Baden. L’idée d’intégrer 30 diamants mobiles sur le cadran était révolutionnaire, mais son exécution s’est révélée d’une extraordinaire complexité. Notre père a dû opter pour une très grande taille qui n’était alors pas dans les standards féminins de l’époque. C. S.: Cela dit, le diamètre de la première Happy Diamonds serait aujourd’hui parfaitement adapté au poignet des femmes! Vous lancez cette année la collection Alpine Eagle en deux tailles. La montre unisexe est-elle un concept nouveau pour Chopard? K.-F. S.: En 1980, la montre Saint-Moritz dont elle est inspirée existait déjà en plusieurs dimensions. Aujourd’hui, de nombreuses clientes désirent porter des montres plus grandes, les tailles se mélangent. Disons que l’on considère plus volontiers que c’est la liberté et le goût

PAGE DE DROITE Karl-Friedrich Scheufele dirige Chopard avec sa sœur Caroline.

de chacun de se tourner vers le modèle qui lui convient, quels que soient le style et la dimension du boîtier. Il semble que les femmes se tournent plus vers des montres techniques et que les hommes sont plus ouverts à porter des bijoux… C. S.: Selon les marchés, les cultures et l’âge de nos clients, les frontières tendent à disparaître. Les Chinoises s’intéressent à la mécanique horlogère. Les Chinois, eux, portent aussi des montres serties ou des modèles plus colorés. Quant aux millennials, ils nous demandent des bijoux masculins, des bracelets, des bangles. La jeunesse n’a pas peur d’oser. Pourtant, si les différences sont plus floues, je constate que c’est toujours plus facile pour une femme de s’approprier l’univers masculin que le contraire. Comment la maison Chopard répond-elle à ces nouvelles attentes? K.-F. S.: En Chine, particulièrement, les femmes ne veulent plus de quartz. Nous produisons donc aujourd’hui 85% de montres mécaniques. Nous venons d’ailleurs de développer un tout nouveau mouvement pour équiper nos modèles Happy Sport. D’une manière générale, l’horlogerie suit les mêmes tendances que la mode ou la joaillerie: les univers sont décloisonnés, la montre est devenue l’expression d’une personnalité. Nous y sommes sensibles et l’avantage d’une maison familiale, c’est que nous pouvons facilement nous adapter aux demandes des marchés. 


DOSSIER

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PAGE DE GAUCHE Arceau L'Heure de la Lune, mouvement Hermès automatique à complication, boîtier Arceau asymétrique en or blanc 18 carats 43 mm, cadran en météorite, édition limitée à 100 exemplaires, HERMÈS. CI-CONTRE Double Chronographe Top Gun, mouvement automatique, boîtier en Ceratanium 44 mm, IWC.

Les heures du ciel

photos: Johann Besse sculptures: Claude Eigan

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PAGE DE GAUCHE Navitimer B01 Chronograph 43 Swissair Edition, mouvement automatique, boîtier acier 43 mm, BREITLING. CI-CONTRE Rendez-Vous Celestial, mouvement automatique avec affichage de la voûte céleste, boîtier or rose 37,5 mm serti de 113 diamants, JAEGER-LECOULTRE.


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CI- CONTRE Pilot Type 20 Silver, mouvement automatique, boîtier en argent 925 45 mm, édition limitée à 250 exemplaires, ZENITH. PAGE DE DROITE Avenue Classic 20th Anniversary Moon Phase, mouvement à quartz à phase de lune, boîtier en or blanc 21,4 mm x 36,1 mm, cadran en dégradé de nacre perlée bleu et violet sertie de 52 diamants, HARRY WINSTON.


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PAGE DE GAUCHE Altiplano Météorite, mouvement Manufacture Piaget ultraplat automatique, boîtier en or rose 40 mm, cadran météorite gris, édition limitée à 300 exemplaires, PIAGET. CI-CONTRE Midnight Planétarium de la collection Complications Poétiques, mouvement automatique avec module planétarium, boîtier en or rose 44 mm, cadran en aventurine, soleil et étoile filante en or rose, Mercure en serpentine, Vénus en chloromélanite, Terre en turquoise, Mars en jaspe rouge, Jupiter en agate bleue et Saturne en sugilite, informations sur demande, VAN CLEEF & ARPELS.


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CI- CONTRE Nautilus, mouvement automatique à quantième annuel et phase de lune, boîtier en acier 40,5 mm, PATEK PHILIPPE. PAGE DE DROITE Constellation Manhattan, mouvement automatique avec échappement coaxial, boîtier en or Sedna 29 mm, cadran aventurine, OMEGA.


LE SAVOIR-FAIRE

DOSSIER

Made in La Chaux-de-Fonds AV E C S A M O N T R E G A Ï A , L E M U S É E I N T E R N AT I O N A L D ’ H O R L O G E R I E P R O P O S E U N E P I È C E E N T I È R E M E N T R É A L I S É E D A N S L A M É T R O P O L E H O R L O G È R E . A F F I C H E R A -T- E L L E L E T E M P S AU X P O I G N E T S D E S E S H A B I TA N T S O U À C E U X D E S C O L L E C T I O N N E U R S A S I AT I Q U E S ? par Rémy Gogniat  photo: Julien Chavaillaz pour T Magazine

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umérique? Analogique? L’affichage de la montre Gaïa tient un peu des deux, et c’est une de ses originalités. Elle en a d’autres, dont celle-ci: «Tous les composants ont été fabriqués dans notre ville. Tout vient de bureaux, d’ateliers et d’industries de chez nous.» Nathalie Marielloni, conservatrice adjointe du Musée international d’horlogerie (MIH), exhibe fièrement «son» bijou, présenté durant l’automne. Tout est chaux-defonnier. «Pas seulement le design original de cette montre, le mouvement et l’affichage, poursuit-elle. Mais aussi la mise sur plans techniques, le boîtier en acier, le bracelet et le fermoir.» Même les tests de fiabilité seront conduits dans la ville située à 1000 mètres d’altitude et l’assemblage aura lieu dans des ateliers du lieu. Nathalie Marielloni et le conservateur du musée, Régis Huguenin, détaillent l’historique et les buts de cette montre nommée Gaïa, du nom du prix avec lequel le MIH récompense des personnalités qui font référence dans le domaine horloger. «Un tel objet n’est que rarement produit par une seule personne. A La Chaux-deFonds, toutes les spécialités existent pour fabriquer une montre de cette qualité. Elle n’est pas un simple souvenir de musée, mais une pièce à porter fièrement. Et le gros effort financier consenti par tous nos partenaires nous

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facilitera la restauration de certaines pièces de notre musée.» Revenons à l’affichage du temps qui passe. Ouvert à 12h sur le cadran principal, un large guichet permet la lecture de l’heure, et une calotte centrale, avec une aiguille décalquée, celle des minutes. Ce dôme rappelle le trophée sphérique du Prix Gaïa. DESIGN «BRUTALISTE» Le design général, conçu par l’atelier XJC Xavier Perrenoud, s’inspire de l’architecture du musée, résolument brutaliste. L’affrontement d’angles vifs avec des courbes harmonieuses est signifié ici par le rectangle que forment les cornes de la montre et les cercles des différentes pièces de la boîte et du cadran. «Il y a même un clin d’œil à l’approche minimaliste du Corbusier, sourit Xavier Perrenoud. Tout ce qui ne sert à rien a été éliminé.» Le petit dôme n’a pas été simple à placer, précise Joris Engisch, patron de la manufacture de cadrans Singer. «Il a fallu évider une partie de son intérieur pour diminuer son poids, le mouvement n’arrivant pas, sinon, à l’entraîner.» Effet miroir: au dos de la montre, on retrouve une ouverture analogue au guichet de la face, rendant visible la masse oscillante du mouvement mécanique à remontage automatique. Ce calibre est fabriqué en série par Sellita. «Manufacturé spécialement, il nous aurait coûté au moins 1000 francs de plus», commente Jean-René Bannwart, président de la commission consultative du musée et ancien patron de Corum. La montre est vendue 2400 francs en souscription jusqu’à fin janvier 2020, puis 2900 francs. Il en sera fabriqué 200

PAGE DE DROITE Montre MIH Gaïa Livraison été 2020. Design: XJC Xavier Perrenoud. Mise sur plans: Timeforge. Boîtier: Stila SA. Mouvement: Sellita Watch Co. Cadrans: Singer SA. Fermoir Cornu & Cie. Bracelet: Brasport SA. Tests de fiabilité: Laboratoire Dubois.

pour une première série limitée. Montre chaux-de-fonnière à porter, donc, par des Chaux-de-Fonniers (certes plutôt aisés)? Il semblerait que la cinquantaine d’exemplaires déjà commandés l’a bien davantage été par des collectionneurs asiatiques et américains que par des habitants du cru. Ces derniers se comptent pour le moment sur les doigts d’une main. Et si l’on enlève quelques personnes liées de très près au musée, les doigts se raréfient singulièrement. FIERTÉ ET PROMOTION «On n’a pas encore démarré de véritable campagne d’information, explique Nicole Bosshart, présidente de la Fondation Maurice Favre, chargée de différentes actions en faveur du MIH. Pour l’heure, ce sont les canaux classiques des collectionneurs et des blogs horlogers qui ont reçu l’information, outre le public en général par la conférence de presse. Nous contacterons plus spécifiquement le public local, régional et cantonal dès la fin octobre.» «Bien sûr qu’il faut largement communiquer sur ce bel objet, affirme le président de la ville et directeur des musées, Théo Bregnard. Soyons fiers de cette montre, et que cela se sache! C’est aussi une des tâches du musée que de travailler à la communication. Je pourrais imaginer par exemple qu’on sensibilise la Confédération, qui a toujours un cadeau ou l’autre à faire à des hôtes étrangers… La montre Gaïa ferait parfaitement l’affaire.» Lui-même en achètera-t-il une? «J’y pense. Peut-être pour Noël!»  montremih.ch


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L’OBJET

PA S S I O N N É D ’A R T A C O U S T I Q U E , L E G E N E V O I S S É B A S T I E N D E H A L L E R FA B R I Q U E À L A M A I N

L’or du son S T YL E

DES ENCEINTES POUR MÉLOM ANES

e n’est pas le genre de haut-parleurs sur lesquels vous balancez mollement votre playlist Spotify. Le Genevois Sébastien de Haller les conçoit pour le plaisir sonique des mélomanes qui écoutent Franz Liszt enregistré par Horowitz sur vinyle. Mais aussi pour celui des yeux. Fabriqués à la main en chêne massif avec des membranes en papier ou en soie et de la laine de mouton suisse pour mieux amortir le son à l’intérieur et le retranscrire dans une qualité maximale. Mais pas de bon son sans de bons filtres d’enceintes. Issu d’une famille d’ingénieurs, Sébastien de Haller a développé les siens pendant

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plusieurs années, à partir d’une technologie que cet ancien graphiste fou d’art acoustique tient forcément secrète. Les haut-parleurs de Haller existent en trois formats. Dina 8 et 10 sont plutôt dédiés à un salon de musique. Tandis que la petite Dina 6 (photo), de taille «nomade», se loge dans une bibliothèque et se connecte par wifi à n’importe quel support numérique.  De Haller Audio, rue du Quartier-Neuf 10, Genève. dehalleraudio.ch

P HO T O: DE H A L L E R AU DIO

C

par Emmanuel Grandjean


LA SAGA

Fendi, ferveur romaine

D Y N A S T I E FA M I L I A L E D E V E N U E E M B L È M E D U L U X E I T A L I E N , L A M A R Q U E A U D O U B L E F N ’A J A M A I S C E S S É D E C A P I T A L I S E R SUR SON HISTOIR E POUR ÉCRIR E L A MODE DE DEM A IN

P HO T O: AGL I L E O C OL L E C T ION / AU R I M AGE S

par Séverine Saas

Le Palazzo della civiltà italiana, siège social de Fendi depuis 2015.


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Défilé haute couture automne-hiver 2019-2020 et prêt-à-porter printemps-été 2020, deux collections signées Silvia Fendi, sans Karl Lagerfeld.

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LA SAGA

C P HO T O S: F E N DI

e n’est pas un bâtiment. C’est une folie architecturale, une rupture avec le réel. Une tour orthogonale de 60 mètres de haut aux proportions exemplaires, soit quatre façades rythmées par 54 arches rigoureusement identiques, le tout entièrement habillé d’un travertin immaculé. Monumental, sans aspérités, le style impressionne autant qu’il tétanise. Bienvenue au Palazzo della civiltà italiana, dans la périphérie sud de Rome. Surnommé le «Colisée carré», il a été inauguré en 1940 à l’occasion d’une exposition universelle qui n’a jamais eu lieu, Seconde Guerre mondiale oblige. C’est ici, dans cet édifice où se télescopent l’esthétique classique de la Rome antique et le modernisme, que Fendi a choisi d’installer son siège social en 2015, ainsi que son atelier de fourrure. BOUSCULER LES CONVENTIONS En cette pluvieuse journée de mars, quelques semaines viennent à peine de s’écouler depuis le décès – le 19 février – de Karl Lagerfeld, directeur artistique des collections femme depuis 1965. Désormais, Silvia Venturini Fendi tient seule les rênes créatives de la maison fondée par ses grands-parents, propriété du groupe LVMH depuis 2001. Au détour d’un regard, d’une intonation, l’émotion est palpable, mais pas question de verser dans la nostalgie. Chez Fendi, on met un point d’honneur à aller de l’avant, tel que l’aurait souhaité le Kaiser. L’affaire du moment, c’est le lancement d’une nouvelle collection de montres baptisée Forever Fendi (voir encadré). Un événement que la direction tenait à organiser au Palazzo. «C’est une façon de montrer que nos créations horlogères font partie intégrante de la maison. Elles constituent l’une des nombreuses portes d’entrées sur l’univers Fendi et expriment la marque de façon parfaitement cohérente avec le reste», se félicite Serge Brunschwig, PDG de la troisième marque du groupe LVMH par le chiffre d’affaires. A l’ère du luxe globalisé, Fendi a compris que ses clients n’investissent pas seulement dans des objets, mais aussi dans une histoire, des valeurs et un mode de vie. Chez Fendi, tout cela se résume d’abord à une ville:

Petite-fille des fondateurs de Fendi, Silvia Fendi s’est fait un prénom dans la mode en dessinant l’iconique sac Baguette en 1997.

Rome. Tout commence en 1925, lorsque Adele et Edoardo Fendi ouvrent leur premier magasin de sacs à main et leur atelier de fourrure via del Plebiscito, à Rome, bien sûr. Après la Seconde Guerre mondiale, les cinq filles du couple entrent en jeu. Jeunes, passionnées, réceptives aux idéaux de la deuxième vague féministe, Paola, Anna, Franca, Carla et Alda vont façonner l’affaire familiale à leur image. Le manteau de fourrure en tant que symbole de réussite sociale, ce vêtement long et

lourd que les hommes de la haute société offrent orgueilleusement à leur femme, elles rêvent de le déniaiser, d’en faire un objet de mode affranchi des conventions. Pour y parvenir, elles font appel à un créateur étranger, – une audace à cette époque – un certain Karl Lagerfeld. Sans complexe, le nouvel ami allemand rase, coupe, teint les peaux, les déstructure, les allège. Certains hurlent au blasphème. Le Kaiser n’en a cure et va jusqu’à imaginer ce qui deviendra la griffe de la maison: un logo sous forme de deux F renversés pour Fun Furs (fourrures marrantes). La notoriété de Fendi explose. L’autre coup de génie viendra de Silvia Fendi. Après quelques années passées au Brésil, où elle tentait d’échapper à son destin, la fille d’Anna rejoint l’entreprise familiale à la fin des années 1980. Le retour aux racines, toujours. En 1997, la mode surfe à toute allure sur une vague minimaliste d’où jaillissent de grands sacs en nylon noir sans logo. La petite-fille Fendi, elle, prend le risque de se noyer en dessinant le «Baguette», petit sac au glamour extravagant à porter comme une ficelle de pain, dans la main ou sous le bras. Comme Karl Lagerfeld avec la fourrure, Silvia Fendi traite l’accessoire comme un vêtement et non comme un objet sacré, n’hésitant pas à le décliner en matières inattendues pour l’époque, comme le jean, la maille, les sequins. A la surprise générale, le succès est colossal et le Baguette devient un classique de la mode, dont il existe aujourd’hui un millier de versions. «Je voulais simplement créer quelque chose de nouveau, sans trop penser au passé, bien qu’il m’arrive de m’inspirer de certaines techniques

«Fendi est une marque de grand luxe qui sait faire preuve d’humour» Serge Brunschwig, PDG de Fendi

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STYLE

LA SAGA

anciennes», explique Silvia Fendi. A la tête du département accessoires (mais aussi des collections homme), la créatrice signera bien d’autres succès, tels les pompons en fourrure colorés à accrocher à son sac. Le plus fameux est une figurine poilue à l’effigie de Karl Lagerfeld, le Karlito. «L’une des caractéristiques de Fendi, c’est sa légèreté. Ce n’est pas une marque qui se prend au sérieux, elle accepte la futilité et s’adonne volontiers à l’autodérision», observe Serge Brunschwig.

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L’ÉLÉGANCE FF AU POIGNET En 1988, Fendi est une des premières griffes de mode à se lancer dans l’horlogerie. Pour séduire les femmes, une clientèle réputée difficile en matière de montres, la marque italienne a pris le parti de décliner les codes qui ont fait son succès sur les podiums. Après le boîtier habillé de fourrure (Fendi My Way) ou le cadran frappé d’un F (Run Away), voici la collection Forever Fendi. L’élément phare? Un élégant bracelet inspiré du fameux logo FF. Au choix, une version en acier déclinable avec un cadran arrondi en malachite, œil-de-tigre ou nacre. Plus opulente, la version noir et or au cadran incrusté de diamants permet une allure plus sophistiquée. Le tout accompagné d’un mouvement quartz made in Switzerland et d’index couleur or jaune ou argent sur le cadran, qui se dévoile sous la glace en cristal saphir. 

P HO T O: F E N DI

EXCELLENCE ET RIGUEUR Humour et spontanéité ne veulent pas dire laisser-aller. Chez Fendi, on s’amuse, mais, surtout, on travaille. Et l’audace du design n’explique pas tout. Sa place au sommet de la pyramide du luxe, la marque l’a également acquise grâce à un savoir-faire d’excellence, à sa capacité à transfigurer des matières exceptionnelles et à créer des assemblages inattendus. Quant aux critiques qui éclaboussent la maison à propos de son usage de la fourrure, Serge Brunschwig les écarte d’un simple revers de main. «Nous sommes très stricts en matière de bien-être animal. Toutes nos peaux proviennent d’élevages contrôlés où les animaux sont traités de matière éthique. Je comprends très bien que des gens ne désirent pas acheter de la fourrure, mais il faut éviter l’idéologie. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que les fourrures synthétiques issues du pétrole soient une solution gagnante pour la planète. J’ajoute que nos artisans sont des gens passionnés qui font perdurer un savoir-faire extraordinaire.» Pour soutenir les arts, Fendi ne se contente pas d’embaucher et de former des artisans. Fidèle à ses racines romaines, la maison de luxe a intégralement financé la récente rénovation de fontaine de Trevi, illustre décor du film La Dolce Vita. En partenariat avec le musée de la Galerie Borghèse, Fendi est également en train de créer un centre d’études et de recherche consacré au Caravage, un projet accompagné d’un vaste programme d’expositions à travers le monde. Chez Fendi, les chemins commencent et se terminent toujours à Rome. 


SLASH/FLASH

Gigi / Shirley E T S I N O S I D O L E S N ’ É TA I E N T Q U E DE S D É C L I NA I S O N S D ’ U N N O M B R E L I M I T É D E M O D È L E S I D E N T I F I C AT O I R E S ? E T S I L E S P E O P L E N ’ É TA I E N T Q U E D E S AVATA R S ? E T S I L E S U P E R M O D E L G I G I H A D I D É TA I T L A R É I N C A R N AT I O N D E S H I R L E Y T E M P L E ?

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par Stéphane Bonvin  illustration: Damien Cuypers pour T Magazine

eux fillettes offertes comme deux friandises, et cela à quelque 80 années d’intervalle. Ce qui est bien peu de temps écoulé, tant les fillettesfriandises ne connaissent pas de Migros data. Reprenons. Aujourd’hui, c’est le jour Gigi. Gigi? Ben oui, Gigi Hadid. La Gigi… Puisque vous vous obstinez à vous croire trop intelligents pour lire des magazines people, je reprends tout à zéro… Gigi Hadid est le mannequin le plus célèbre et bancable du moment. Elle appartient à la deuxième vague des supermodels, une génération qui a éclos à la faveur d’Instagram. Gigi déclenche des émeutes, affole les tiroirs-caisses, s’étale sur des dizaines de campagnes de pub, donne de son temps et de son argent pour des projets caritatifs, tandis que ses amours avec divers garçons du showbiz déchaînent likes et cœurs rouges. Moins maigre que ne le veut son métier (tout est relatif ), yeux de chat, jambes-compas, courbes sculptées, chirurgie discrète, pommettes impénétrables, air d’éternelle femme-enfant et de Barbie la pudeur, lassitude bon teint. Dans son genre, elle est en jette, Gigi. Gigi est la fille d’un promoteur palestinien qui a fait fortune à Beverly Hills et d’un ex-mannequin néerlandais qui devint une star de la téléréalité avant de gérer la carrière de ses filles – Gigi a une sœur, Bella Hadid, qui est en train de la dépasser. Gigi commença à poser à l’âge de 2 ans pour la marque Guess, en lolita parfaitement angélique. Dans le monde incestueux du showbiz actuel, Gigi est parente par alliance des sœurs Jenner, autres poids lourds du showbiz américain, mais en plus vulgaire. La carrière de Gigi illustre au moins deux choses. 1) Une grande partie des idoles des adolescents, aujourd’hui, sont

les enfants, terriblement aguerris, de parents qui ont baigné eux aussi dans le showbiz. 2) Il n’est pas rare que ces mêmes people ultra-célèbres soient liés par des liens de parenté – il n’y a pas que les GAFA qui soient aux mains d’un petit groupe, les people influenceurs aussi. Gigi, c’est un peu l’arrière-arrière-petite-fille de Shirley Temple. Peut-être ce dernier nom vous dit-il quelque chose? Dans les années 1930, cette écolière fille d’immigrés allemands aux EtatsUnis fut une enfant star comme on n’en vit jamais: Shirley débuta elle aussi à l’âge de 2-3 ans, mais tourna des dizaines de films avant sa puberté, dansant avec un vrai talent (et une vraie permanente). Elle possédait des fan-clubs sur tous les continents, recevait plus de lettres que Greta Garbo et gagnait plus d’argent que Clark Gable ou Cary Grant. Une fois adulte, Shirley Temple sortit de scène pour entamer une carrière diplomatique étonnante. Gigi, c’est le dernier avatar de tous ces enfants-stars qui, comme Shirley Temple, ont jalonné l’histoire du showbiz. Des enfants innocents à qui l’on demande de poser comme des friandises. Des corps-promesses. Sauf qu’hier ces enfants-stars disparaissaient à la puberté. Aujourd’hui, les Gigi et autres Kardashian se sont muées en femmes d’affaires avant d’avoir leur permis de conduire. Elles engrangent des millions de millions de dollars en produits de beauté et collaborations de luxe. Filles de riches, elles déclarent qu’elles veulent ne rien devoir à personne et s’empressent de dépasser la fortune de leurs parents. A chaque époque ses figures identificatoires. Les Shirley d’hier étaient des artistes en herbe. Les Gigi d’aujourd’hui sont des businesswomen. La valeur de la valeur n’attend plus le nombre des années. 

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LES BIJOUX

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Le festin de pierres Q UA R T Z R U T I L E , O PA L E M AT R I X , C O R A I L … AV E C L A C O L L E C T I O N M AGNI T UDE , CART IER INV I T E P OUR L A PR EMIÈR E FOIS DE SON H ISTOIR E D E S P I E R R E S O R N E M E N TA L E S D A N S L A H AU T E J O A I L L E R I E

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e choc des matières. C’est un parti pris opportuniste de la part de Cartier, qui se présente là où on ne l’attend pas. Le Tutti Frutti, les diamants XXL, crocodiles sertis ou panthères élancées ont été mis de côté le temps d’une saison pour laisser place à la matière brute des pierres ornementales, à la fois mystérieuses et improbables, mais surtout rarement utilisées en haute joaillerie. Si on devait définir les 120 pièces de la collection Magnitude au sens propre, on les comparerait à l’énergie d’un séisme ou à l’éclat des astres. Ici, des matières inhabituelles se confrontent pour un rendu d’une beauté sans pareille. La profondeur du saphir contrebalance l’intense opacité des boules de lapis-lazuli. Le quartz rutile prend vie grâce aux diamants. L’émeraude redouble de transparence à côté du cristal de roche. CHOC DES MATÉRIAUX Associer ainsi pierres précieuses et semi-précieuses crée un effet double. D’un côté, il y a la rareté, la douceur, cette sorte

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par Eleonor Picciotto

de perfection de la première, sortie tout juste d’un coffre qui réclame une manipulation délicate. De l’autre, la rudesse magnifique de la seconde, que l’on fait tourner entre ses doigts pour étudier ce qu’on pourrait en faire. C’est grâce à ce contraste que la magie opère. Un exercice de style qui marque un tournant dans l’histoire des collections de Cartier. Même si le joaillier parisien a toujours utilisé des pierres ornementales dans ses objets, les imaginer dans une collection de haute joaillerie est une première. Combinaison de couleurs, associations fortes, Magnitude fait subtilement référence aux signatures «maison». Le collier Kiruna, par exemple. Inspiré par les Ballets russes, il mélange le bleu et le vert du lapis, de l’opale et de l’émeraude. De la même manière, l’utilisation du cristal de roche dans la parure Theia rappelle les pièces des années 1920-1930, lorsque Cartier commençait tout juste à jouer avec la transparence de cette gemme pour apporter plus de reflets, de brillance et de lumière aux diamants. Tandis que les stries du quartz rutile imposent leur effet solaire sur les billes d’onyx et de cornaline. «C’est une collection qui fait écho à une collision de matériaux, explique Pierre Rainero, directeur de l’image, du style et du patrimoine chez la marque française.

PAGE DE DROITE Le collier Kiruna, inspiré des Ballets russes, mélange les couleurs du lapis, de l’opale et de l’émeraude.

Un exemple de la capacité de Cartier à pouvoir se réinventer sans cesse tout en restant fidèle à son style intemporel.» FOIRE AUX TRÉSORS Mais d’où viennent ces pierres qui nourrissent l’appétit des maisons de joaillerie pour des gemmes rares et surprenantes.? «D’un peu partout» est la réponse diplomatique de rigueur… «De Tucson» est celle que l’on préfère taire. C’est là, dans cette Mecque absolue de la pierre fine ou dure, que se déroule le Gem & Mineral Show, le plus grand salon consacré aux beautés minérales, fossiles compris. La région abritait autrefois les grandes mines de cuivre, d’or et de turquoises. Les régulations, les coûts faramineux et la perte de savoir-faire ont rendu leurs exploitations aujourd’hui quasiment impossibles. Reste la foire qui, deux fois par an, attire chasseurs de pierres, dénicheurs de trésors, gemmologues, grands créateurs ou jeunes designers dans un joyeux folklore. Les tourmalines se piochent dans des sachets transparents protégés de papier de soie. Les quartz rutiles s’entassent dans de veilles boîtes à chaussures. Et des gemmes, dans des gammes de couleurs dont vous ignoriez l’existence, s’exposent dans la toute petite chambre d’un motel. 


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P HO T O: CA RT I E R , GE T T Y I M AGE S


LA FASHION STORY

La collection de sacoches Re-Nylon est une relecture «propre» des modèles Vela créés en 1984 par Miuccia Prada (à gauche) et inspirés des sacs de parachutistes.

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n 1984, Miuccia Prada prend la mode à rebrousse-poil en lançant un sac à dos en nylon noir – le Vela – un tissu solide et peu coûteux habituellement utilisé pour confectionner des parachutes ou les doublures des sacs à main. On est bien loin du style «fric et frime» qui prévaut à l’époque, entre couleurs criardes, épaules surdimensionnées et sacs de dame au luxe ostentatoire. Sauf que la créatrice italienne a pressenti le besoin d’accessoires fonctionnels adaptés au mode de vie urbain, ainsi que l’avènement d’un chic discret, minimaliste. Au tournant des années 1990, le Vela devient un succès commercial de masse, et le nylon l’emblème de la marque italienne. Autre siècle, autres enjeux. A une ère où l’écologie se trouve au centre des préoccupations citoyennes, Prada vient de lancer Re-Nylon, nouvelle déclinaison de ses iconiques sacs, ici réalisés avec de l’Econyl, un nylon «propre» issu des déchets des océans, de filets de pêche ou d’anciennes fibres textiles. L’objectif final? Remplacer toutes les fibres de nylon utilisées dans les collections de Prada par de l’Econyl d’ici à la fin de l’année 2021. 

Nylon du futur AV E C S O N P R O J E T R E - N Y L O N , P R A D A O P T E

P O U R U N E V E R S I O N D U R A B L E D E S A T O I L E E M B L É M AT I Q U E par Séverine Saas

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P HO T O S: IG OR D OM I JA N, GE T T Y I M AGE S , P R A DA

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LA GEEKOLOGIE

Photos maison H P T E N T E D E C O N C U R R E N C E R L E S A P PA R E I L S D E T Y P E P O L A R O I D AV E C U N E M I N I - I M P R I M A N T E  par Anouch Seydtaghia  photo: Daniel Aires pour T Magazine

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es services d’impression de photos en ligne ont beau se livrer une concurrence féroce et proposer des prix attractifs, le marché de l’impression à domicile n’est pas mort. Preuve en est la multiplication des modèles lancés par Canon, Polaroid – oui, la société ne se contente pas de proposer des appareils photos – et HP. Concentrons-nous sur ce dernier et sur le modèle Sprocket Studio, que nous a prêté Digitec. L’imprimante possède un format réduit (27,3 x 16,9 x 6,8 cm) pour un poids raisonnable de 930 grammes. Par contre, le bloc d’alimentation est relativement volumineux. Bref, un modèle pas vraiment transportable. Mais son utilisation est simple: il suffit d’installer une application sur son smartphone (iOS et Android) et de le relier via Bluetooth à l’imprimante. La technologie utilisée est celle dite «de la sublimation thermique», qui revient à appliquer successivement les trois couleurs primaires sur du papier photo. La résolution d’impression est de 300 x 300 dpi sur du papier de 10 centimètres sur 15. Le résultat est bon, les couleurs sont vivantes et on apprécie que le papier soit de qualité. Compter environ une minute par impression – il ne faut pas être pressé. Il faut aussi prévoir un budget pour ces impressions. L’imprimante coûte environ 124 francs, mais il faut bien entendu ajouter le prix des cartouches et du papier. Des recharges comprenant ces deux fournitures coûtent 39,80 francs pour 80 impressions. Chaque photo coûte ainsi 50 centimes. Un prix correct si l’on n’abuse pas de cette imprimante. 

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L’ŒUVRE

Konrad Klapheck, Les Exigences de la morale, 1982 L E M U S É E D E S B E AU X - A R T S D E L A C H AU X - D E - F O N D S E X P O S E

L E P E I N T R E A L L E M A N D S U R T O U T C O N N U P O U R S E S TA B L E AU X

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n observant cette machine dont les touches n’appartiennent à aucun alphabet connu, le spectateur pense forcément à la Broyeuse de chocolat de Marcel Duchamp ou à La Fille née sans mère de Francis Picabia. Une double référence que revendique Konrad Klapheck depuis le milieu des années 1950. Comme ses deux confrères, l’artiste allemand avoue une fascination pour l’objet mécanique. Comme pour eux, cet engouement lui sert aussi à raconter autre chose qu’une simple histoire de rouages. Dans l’œuvre de l’artiste allemand de 84 ans, à qui le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds consacre une rétrospective, les machines sont représentées dans un souci de précision extrême. A ce détail près que le

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peintre leur donne quelque chose de subtilement humain. Intitulée Les Exigences de la morale, la machine à écrire avec ses galbes et ses éléments pointus laisse deviner une silhouette fantasmatique qu’on imaginerait presque en combinaison sadomaso. Pour dire aussi qu’à travers ses titres, l’artiste de Düsseldorf fraye avec le surréalisme. Une licence poétique qui sert à résoudre l’énigme du tableau. Ou à l’embrouiller un peu plus.  «Konrad Klapheck. Venus ex Machina», jusqu’au 2 février 2020, Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Tél. 032 967 60 77 chaux-de-fonds.ch/musees/mba

P HO T O: GA L E R I E L E L ONG & C O / P ROL I T T E R I S

C U LT U R E

D E M A C H I N E S   par Emmanuel Grandjean


L’ESTHÈTE L O R S Q U ’ I L N E PA R C O U R T PA S L E M O N D E À L A R E C H E R C H E D U C I N É M A D E D E M A I N , L E D I R E C T E U R D U G I F F V I T D A N S U N A P PA R T E M E N T E N T I È R E M E N T R É A M É N A G É S U R L E S H AU T E U R S D E C A R O U G E   par Sylvia Revello  photos: Nicolas Schopfer pour T Magazine

Dans la tanière d’Emmanuel Cuénod

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CULTURE

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L’ESTHÈTE

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a Tambourine est un microcosme entre ville et campagne, un îlot d’immeubles modernes dans lequel Emmanuel Cuénod a patiemment construit son nid, après avoir déménagé une dizaine de fois. Derrière la façade anonyme, son intérieur se révèle bigarré, éclectique, à l’image d’une parenthèse rassurante dans une vie itinérante. En cette fin d’après-midi, le soleil d’automne inonde la vaste pièce dans laquelle des parois ont été abattues pour dégager la vue sur le Salève. Moins de pièces, plus d’espace. Une large bibliothèque murale attire immédiatement le regard. Sur ses rayons s’amoncellent les écrits de ses compagnons, Cendrars, Dostoïevski, Nabokov, Pinget, Céline. Des auteurs qui ont bercé sa jeunesse, lui qui, dans une autre vie, a été libraire. Transmettre ses goûts, admettre qu’ils ne sont pas universels, Emmanuel

PAGE DE GAUCHE Les livres ont suivi Emmanuel Cuénod dans tous ses déménagements. Pour les remercier, il leur a construit une bibliothèque sur mesure. CI-DESSUS Un âne en papier mâché du XIXe siècle déniché dans la brocante du Festival de Locarno.

Cuénod continue d’appliquer cet adage au GIFF (Geneva International Film Festival), qu’il dirige depuis 2013. «Je programme à partir de moi, pour les autres», glisse-t-il, l’air malicieux. SURPRENDRE ET ÉMERVEILLER Sur la table en bois brut, son téléphone capricieux lui rappelle le rush dans lequel il est plongé. La 25e édition du festival démarre dans quelques jours. «La meilleure, sans doute, la plus difficile aussi», confie le directeur général de 44 ans qui gère aussi la programmation artistique. A l’époque où il fait le pari de réconcilier petit et grand écran, la cause est considérée comme perdue. Aujourd’hui, alors que le succès du festival est incontestable, il se bat pour repousser toujours plus loin le plafond de verre. «Tâche délicate à Genève où plus une manifestation grandit, plus il lui est difficile de grandir», lâche-t-il avec une pointe de sarcasme. Qu’importe, l’homme

est tenace et négocie âprement chaque partenariat, chaque financement, chaque sponsor pour continuer à «surprendre et émerveiller» son public. Barbe poivre et sel, regard ténébreux, Emmanuel Cuénod déambule, pieds nus, dans cette pièce qui fait à la fois office de salon, de salle à manger et de cuisine. Il confie son goût du risque, son organisation anarchique, rend hommage à son équipe, ce noyau dur sans qui le festival n’existerait pas. Cette année encore, l’offre du GIFF se veut «radicale». «Proposer à la fois des films, des séries et des expériences de réalité virtuelle, cela reste iconoclaste.» Cette année encore, les têtes d’affiche se succèdent: Xavier Dolan, David Cronenberg ou encore Rebecca Zlotowski. Loin de vouloir s’oublier dans ce rôle, Emmanuel Cuénod sait qu’il raccrochera un jour.

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CULTURE

L’ESTHÈTE

«Quand je reviens en Suisse, je réalise à quel point la société est pétrie de valeurs d’un autre temps» Emmanuel Cuénod

En attendant, il veut que sa place soit remise en question à chaque édition, pas sur une période de trois ans comme le veut le mandat de directeur. VIVRE ENFIN DANS LE PRÉSENT Posée sur le balcon, sa valise respire entre deux voyages. Le dernier, à Séoul, lui a laissé une impression étrange: «Ce mélange de retenue, d’overdose de technologie et de lâcher-prise une fois la nuit tombée est assez brutal, j’ai été soufflé.» De toutes les capitales mondiales, c’est Stockholm qui a emporté son cœur. Depuis qu’il y a rencontré sa compagne, il ne cesse de revenir dans cet archipel enchanteur où chaque île est un quartier. «Là-bas, j’ai l’impression de vivre enfin dans le présent, souffle-t-il. Les gens prêtent attention aux autres, les minorités ne sont

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pas vues comme des menaces, il y a une forme d’altruisme qui rassérène. Quand je reviens en Suisse, je réalise à quel point la société est conservatrice, fermée, pétrie de valeurs d’un autre temps.» Dans son appartement, les traces de la Scandinavie se découvrent comme dans un jeu de piste entre les meubles en rotin et les tapis de jute. Bougeoirs et chandeliers en cuivre, coussins chatoyants et sous-plats multicolores, PAGE DE DROITE d’audacieux alliages habillent la pièce Collection de aux murs blancs. Son bureau, lui, est vinyles glanés bleu cyan, sa chambre vert menthe. au fil du temps. «Contrairement au style danois très froid et épuré, je préfère les couleurs chaudes du design suédois des années 30», raconte Emmanuel Cuénod. Son accessoire préféré: un poisson décapsuleur aux écailles de nacre, provenant de sa boutique préférée, Svenskt Tenn. De son ancien métier de journaliste, Emmanuel Cuénod a gardé l’amour CI-DESSUS Emmanuel Cuénod a gardé une passion pour l’écriture. Lorsque l’inspiration le prend, il s’assied à son bureau où s’amoncellent des encres de Chine.

du débat, un esprit de contradiction et un sens affûté des mots. Il n’est pas carriériste, mais ambitieux, pas introverti mais réservé, il précise, cadre, nuance sa pensée. Au quotidien, l’actualité politique lui donne parfois la nausée. «En Suisse, on aime faire durer le suspense en espérant que les problèmes se résolvent seuls. Quand je regarde notre retard en matière de congé paternité, je me dis qu’on va dans le mur.» Enfant des années 70, il se sait pourtant pur produit de la société individualiste. «Il y a des choses auxquelles j’ai du mal à renoncer, avoue-til. Mes déplacements professionnels par exemple, même si je sais que la planète en souffre. Heureusement que je ne conduis pas…» Un scarabée en argent entoure son index, un autre, taillé dans une pierre


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L’ESTHÈTE

CULTURE

«Je n’aurais jamais imaginé que la paternité puisse être une expérience aussi puissante» Emmanuel Cuénod

CI-DESSUS Passionné de jazz, de blues et de rock, Emmanuel Cuénod se rend chaque année au festival South by Southwest à Austin. Au pied de son lit, deux guitares.

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turquoise, habille son annulaire. Des bagues de rockeur au cœur tendre, un brin mystique. Gage de vie éternelle dans l’Egypte ancienne, l’insecte sacré s’invite aussi sur les murs du salon. «Un pur hasard», souffle Emmanuel Cuénod, le regard plongé dans les reflets du tableau. Juste en dessous, un écran qu’il n’allume presque jamais. Le comble pour un directeur de festival de films et de séries télévisées. En la matière, The Wire reste à ses yeux un chef-d’œuvre absolu. AVIDE DE LIBERTÉ Sur une table basse, flacons et bibelots s’accumulent: un âne en papier mâché, chiné dans la brocante du Festival de Locarno aujourd’hui fermée, un chat déniché dans la boutique d’un designer zurichois. «Ma fille rêve d’avoir les mêmes, grandeur nature, sourit-il, mais avec mes voyages je n’ai pas le temps de m’occuper d’un animal.» Derrière une porte

placardée de posters, la chambre de sa fille de 9 ans dont il a la garde partagée, est silencieuse. «Depuis sa naissance, ma vie tourne autour d’elle, le reste n’est qu’accessoire, confie-t-il. Je n’aurais jamais imaginé que la paternité puisse être une expérience aussi puissante.» Alors qu’il s’apprête à plonger de plain-pied dans le tourbillon du GIFF, le Genevois confie son attrait pour la figure du fantôme, qui flotte entre deux mondes. Il lui arrive même de rêver d’une vie dans l’anonymat d’un hôtel, sans attaches, pour jouir d’une liberté ultime… Laquelle? «Etre insaisissable», glisse-t-il juste avant d’enfourcher son vélo pour aller voir jouer Aïda au Grand Théâtre. L’opéra, il s’y est mis par amour et commence à apprécier.  GIFF, 23e Geneva International Film Festival, jusqu’au 10 novembre 2019. 2019.giff.ch


L’INSTAGRAM

Damon Cameron

B A S É E N AU S T R A L I E , C E P H O T O G R A P H E E T V I D É A S T E A I M E À T R A Q U E R L A D E N S I T É D E S M O M E N T S PA I S I B L E S par Véronique Botteron

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E S CAPADE

LES COUVERTS

Savoir-faire à la coque CHRISTOFLE, PHARRELL WILLIAMS ET JEAN I M B E R T D É V O I L E N T U N S E R V I C E R A N G É À L’ I N T É R I E U R D'UNE BELLE COQUILLE CONTEMPOR AINE

n œuf pas comme les autres a récemment été révélé par la marque d’orfèvrerie Christofle. Il s’agit de la toute dernière édition de Mood, la collection de 24 couverts en métal d’argent contenus dans des écrins ovoïdes. Pour cette nouvelle coquille au jaune vif produite à 500 exemplaires, la société parisienne a fait appel à un duo au talent flamboyant: le musicien américain Pharrell Williams et le chef français Jean Imbert. Le deux se connaissent bien. Ils sont déjà à la tête

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du Swan, leur restaurant de Miami ouvert en 2018. Qui dit repas, dit partage et donc famille. Sur chaque oeuf de ce Mood Christofle × Pharrell Williams & Jean, les proches et les amis de deux artistes apparaissent en dessin, tandis que le manche de chaque couvert porte gravé le mot share. Et au fait pourquoi jaune? Pour le côté poussin? Parce que c'est la couleur préférée de l'auteur de Happy.   christofle.com

P HO T O: C H R I S T OF L E

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par Melissa N’Dilla


LE VOYAGE

Far West ibérique AU P I E D D E S P Y R É N É E S E S PA G N O L E S , L E D É S E R T D E S B A R D E N A S R E A L E S E S T U N FA B U L E U X M O N D E M I N É R A L FA I T D E M A S S I F S E S C A R P É S E T D E P R O F O N D S C A N Y O N S . I L FA I T L E B O N H E U R D E S M A R C H E U R S E T D E S P R O D U C T I O N S

P HO T O S: GE T T Y I M AGE S

C I N É M AT O G R A P H I Q U E S   par Olivier Joly

Les massifs appelés «cabezos», des merveilles géologiques encore ignorées du tourisme de masse.

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ESCAPADE

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Le pic Castildetierra a été surnommé «la tour Eiffel des Bardenas».

rejaillir sur les lignes de crête ornées de draperies. Au loin, la steppe est quadrillée de champs de céréales (blé, riz, orge). A certains endroits, on ne dirait plus un paysage, mais un décor de cinéma. UN TRÔNE DE PIERRES Ce sont d’ailleurs les images qui ont popularisé les Bardenas. Pas une publicité automobile à la télé espagnole qui n’ait le désert pour toile de fond. Photos de mode et clips musicaux célèbrent son étrange beauté. D’innombrables films y ont été tournés ces dernières années (Brimstone, La Promesse, Cartel, Le Moine, Opération Valkyrie, L’homme qui tua Don Quichotte…). Mais aussi et surtout des passages de la saison 6 de la série Game of Thrones (2015), qui ont attiré ici des aficionados parfois venus

de loin. Tous passent à Castildetierra, «la tour Eiffel des Bardenas», comme la surnomme le guide Jean-Marie Barèges, qui y a effectué plus de dix voyages. Il ne se lasse pas d’admirer ce monolithe aux formes torturées, posé sur un lacis de crevasses et surplombé d’une cheminée de fée. Au coucher du soleil, les nuances de bleu et de rouge émergent des strates sédimentaires. Le ciel devient pastel. Castildetierra est une œuvre d’art naturelle. On croise deux véhicules sur le parking, rarement plus. Les Bardenas demeurent un secret d’initiés. Il y a des raisons à cela. D’abord l’absence d’aéroport international dans la région la moins dense d’Espagne. Mais aussi l’apparente volonté des gestionnaires du parc de protéger le désert plutôt que de le promouvoir. Avant de

P HO T O S: GE T T Y I M AGE S , OL I V I E R JOLY

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maginez-vous au carrefour des parcs nationaux de l’Utah (Etats-Unis), de la vallée de la Lune d’Atacama (Chili) et du grand rift est-africain (entre Kenya et Ethiopie). Imaginez une étendue de terre aride et inhabitée, striée d’un labyrinthe de collines et de canyons, de reliefs ruiniformes et de cicatrices terrestres, où l’on croirait encore entendre l’écho du premier matin du monde. Bienvenue dans le désert des Bardenas, merveille géologique encore oubliée du tourisme de masse. Pour venir ici, nul besoin de traverser les océans et de franchir les continents. Nous sommes en Espagne, à une heure du sud des Pyrénées. Aux confins de la Navarre et de l’Aragon, les Bardenas Reales sont un minuscule territoire de 425 km2, protégé au sein d’un parc naturel depuis 1999, et reconnu réserve de la biosphère par l’Unesco en 2000. C’est un univers à nul autre pareil en Europe. Une plaine jaunie d’où émergent massifs et escarpements fabuleux appelés cabezos. Depuis les beaux villages qui bordent le désert, une piste sommaire s’enfonce dans un nuage de poussière jusqu’à ces fantaisies minérales que l’on approche ensuite à pied ou à VTT. C’est en arpentant le moindre barranco (ravin) que l’on s’immerge vraiment dans ce terrain de jeux. La Pisquerra, qui émerge à 468 m d’altitude, est le plus emblématique des cabezos. Ici, pluies et vents ont sculpté la terre depuis des siècles avec une imagination débridée. L’érosion a creusé plus ou moins profondément l’argile, le gypse, le calcaire et le grès. Elle en a fait surgir pics, vallons et collines, laissant les sentiers se perdre dans un enchevêtrement de gorges et de vallées, avant de


LE VOYAGE

«L’érosion est si rapide qu’on peut constater d’une année à l’autre les bouleversements du paysage» Miguel Peman Samper, propriétaire d’une maison d’hôtes

vous indiquer les lieux photogéniques, le bureau d’accueil détaille tous les interdits: dormir dans le parc, y camper, pratiquer l’escalade et, surtout, s’approcher des zones les plus spectaculaires de février-mars à septembre. C’est en effet une zone de protection pour les oiseaux des steppes et les rapaces, qui y nidifient. Vautours fauves, percnoptères d’Egypte, aigles et milans survolent les marcheurs, avant de se poster à flanc de falaise. Comme dans un western. SECRET-DÉFENSE Le désert est le siège d’autres étonnants volatiles: les avions de l’armée de l’air espagnole, qui y possède une base et un polygone de tir. Les Bardenas Reales (royales) sont, juridiquement parlant, une propriété de la couronne d’Espagne. Mais depuis la reconquête menée par les Navarrais aux dépens des Maures, le bénéfice des lieux revient à 22 communes avoisinantes, plus un monastère et l’armée. Celle-ci apporte une manne financière si importante que les revenus du tourisme en deviennent accessoires. D’où l’absence de signalisation, de marquage sur les sentiers ou de facilités pour les visiteurs. Le parfum de la découverte n’en est que plus fort. En quatre longues journées de randonnée, nous n’entendrons qu’une fois les avions voler. Seul le vent et le craquement des semelles sur les dépôts salés brisent le silence. Le bruit des pas et des sabots a écrit l’histoire de la région. Quarante mille brebis empruntent encore chaque année les chemins de transhumance. Les bergeries austères racontent ce passé. Les troupeaux s’ébattent parmi les plantes de la garrigue: armoise, chardon, sabine, spart, romarin, chêne des garrigues, genévrier… Les tapis de thym embaument sur leur passage. Au sein de la grande dépression de l’Ebre, les Bardenas se divisent en trois

zones. Les Bardenas Negras (noires) ont conservé le couvert végétal d’avant le défrichement. El Plano est un plateau cultivé d’où la vue est saisissante. Mais l’incontournable, ce sont les Bardenas Blancas (blanches), qui abritent les reliefs mythiques: Castildetierra, Pisquerra, Rallón, falaises de la Ralla, Balcón de Pilatos… «Ce que j’aime, c’est que selon les lieux, le moment de l’année, la lumière, les Bardenas prennent un visage très différent. Les voyageurs sont stupéfaits de trouver une telle variété d’écosystèmes ici», explique Jean-Marie, le guide, qui connaît par cœur ce dédale minéral. Il ne faudrait pas oublier que les Bardenas sont un vrai désert. Un lieu parfois hostile, très froid en hiver, brûlant en été. Le cierzo, vent dominant du nord-ouest, est une bise coupante. Une averse rend vite les chemins glissants, voire impraticables. Sans carte ni guide, il est facile de se perdre dans ces badlands. On ne triche pas avec cet environnement. «C’est un paysage dur. Cette solitude et cette désolation ont aussi forgé le caractère des habitants de la région», souffle Miguel Pemán Samper, propriétaire d’une maison d’hôtes au visage taillé à la serpe, qui a grandi aux portes du désert. Dans ces villages agricoles, on n’a qu’un regard distant pour ce lambeau de terre ocre et craquelée. Miguel, lui, aime sillonner ces paysages mouvants: «L’érosion est si rapide qu’on peut constater d’une année à l’autre les bouleversements du paysage. C’est fascinant.» Comme tous les acteurs touristiques de la région, il souhaite que les Bardenas se fassent mieux connaître, tout en gardant leur âme rude. Mais il n’en est pas question. Les seuls maîtres de cette terre restent les grands rapaces. Ils ne quittent jamais des yeux les randonneurs de passage. 

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ESCAPADE

L’ADRESSE

Détente d’antan A L O N D R E S , L’ H Ô T E L R EDCHURCH TOW NHOUSE S U S P E N D L E T E M P S AV E C S O N É L É G A N C E C O S Y, TOUT DROIT SORTIE DES ANNÉES 1950 À 1970 edchurch pour la rue dans laquelle il se trouve, Townhouse pour son style mitoyen et urbain dans lequel il s’inscrit. Cet hôtel ouvert en 2018 est la dernière œuvre de 31/44 Architects. La rénovation de deux bâtiments industriels des années 1950 à 1970 a donné naissance à cet établissement branché de cinq étages, offrant 37 chambres originales. Le lieu est niché au cœur de Shoreditch, le quartier le plus arty de Londres. Sa décoration murale irradie de références artistiques: des photographies, des collages et des natures mortes habillent entre autres travaux créatifs tout l’intérieur. En parallèle, les architectes William Burges et Stephen Davies ont cherché à conserver l’aura originelle de l’hôtel grâce à un élégant mobilier à l’inspiration sixties. Chaque pièce a

EN CARAFE

Petite arvine éthique L E D O M A I N E FA M I L I A L D E M I È G E EST UNE DES LOCOMOTI V ES D E L A V I T I C U LT U R E B I O L O G I Q U E

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par Pierre-Emmanuel Buss

la Cave Caloz, à Miège, on cultive plusieurs sillons en parallèle. La vigne, bien sûr, dans le respect de la nature: le domaine, certifié Bio Suisse, a obtenu en 2019 le titre de cave suisse bio de l’année. L’esprit de famille, ensuite: Conrad et Anne-Carole Caloz ont été rejoints

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Motifs graphiques et meubles rétros habillent l’intérieur de l’hôtel situé à la La Redchurch Street.

en 2013 par Sandrine, l’aînée de leurs quatre filles, diplômée en œnologie à Changins. Un fort engagement social, enfin, nourri par de profondes convictions catholiques: la maison familiale accueille régulièrement des migrants et des personnes en situation de handicap avec le souci constant «de mettre l’humain au centre». A tout juste 30 ans, Sandrine Caloz souligne son plaisir de participer à cette aventure collective. La jeune femme accorde une attention toute particulière à sa petite arvine du terroir pentu des Clives, où l’eau a tendance à manquer en été. «Heureusement, on peut utiliser un goutte à goutte pour irriguer», s’exclame-t-elle soulagée. La trentenaire, qui vinifie déjà son 7e millésime sur le domaine familial, est satisfaite de

spécialement été conçue par Soho House Design et mixe décors contemporain et traditionnel. Les lustres d’époque surplombent des fauteuils et bureaux tout aussi rétros. De leur côté, les salles de bains se distinguent par leur équipement sur mesure et leurs carreaux peints à la main. Mention spéciale à la plus grande chambre de l’hôtel, qui vous offre le luxe de vous prélasser dans une baignoire sabot, à deux mètres à peine du lit. Une oasis de détente à l’ancienne.  25-27 Whitby St, Shoreditch, London +44 20 3819 8180 redchurchtownhouse.com

son arvine 2018. Après aération, le nez évoque un panier de fruits exotiques, avec des arômes de pomelo et d’ananas. La bouche offre beaucoup de volume, sur la pêche et le pamplemousse, équilibré par une acidité tranchante. La finale est archétypique du cépage, avec une belle note saline persistante. Un vin de gastronomie qui magnifiera des noix de Saint-Jacques rôties.  OÙ L’ACHETER? Petite arvine Les Clives 2018, Cave Caloz, route de Sierre 1, 3972 Miège. Prix: 21 francs. cavecaloz.ch

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Melissa N'Dila


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CO R P S


LA BEAUTÉ

La peau dans les nuages L E S A L L É G AT I O N S A N T I - P O L L U T I O N F L E U R I S S E N T S U R L E S É T I Q U E T T E S D E S P R O D U I T S C O S M É T I Q U E S . N O U V E L L E R É V O L U T I O N ? PA S T O U T À FA I T

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par Francesca Serra  illustration Daiana Ruiz pour T Magazine

’après l’OMS, neuf personnes sur dix respirent un air qui n’est pas sain et 60% des villes en Europe ont des niveaux supérieurs à ses lignes directrices en matière de qualité de l’air. La Suisse dépasserait régulièrement les pics de pollution autorisés par l’ordonnance sur la protection de l’air, la valeur limite du taux de microparticules par mètre cube d’air étant fixée respectivement à 50 et à 25 microgrammes pour les particules qui ne dépassent pas les 10 et les 2,4 microns de diamètre. Provenant des gaz émis par le trafic routier, en particulier les moteurs diesel, les poussières s’infiltrent en profondeur dans les voies respiratoires, et même dans le sang. Comment est-ce que les effets de la pollution urbaine se traduisent au niveau de l’épiderme? Notre peau est agressée par plusieurs mécanismes, nous précise Marie-Hélène Lair, directrice de la communication scientifique de Clarins. «En plus du dépôt de particules irritantes en surface, la pollution interagit avec notre peau par un processus d’oxydation et de propagation de radicaux libres en profondeur. Les conséquences sont multiples: irritations, rougeurs, déshydratation, taches pigmentaires, teint terne et accélération du vieillissement.» Sur le site de la marque La RochePosay, on peut lire que la pollution est également accusée de provoquer une augmentation de la séborrhée et une diminution de la concentration de squalène, une composante de la mixture lipidique dans le sébum, contribuant ainsi à générer plus de points noirs et imperfections. Par le même effet d’inflammation, la pollution viendrait inévitablement aggraver tous les problèmes de peau déjà existants. Quel est le premier geste à

adopter pour contrer ces effets néfastes? Aussi évident que cela puisse paraître, la première routine citadine consiste à nettoyer correctement la peau chaque soir. Spécialisée dans la cosmétique naturelle, Géraldine Pfulg, fondatrice du site Green Beauty Square, conseille, après un éventuel démaquillage à l’huile végétale, d’utiliser un savon saponifié à froid surgras, dont l’effet nettoyant agit tout en douceur pour éviter de stresser ou de dessécher la peau. NATURE ET TECHNOLOGIE «Du côté des soins, je suggère de se tourner vers des huiles végétales bios et de qualité qui sont des substances 100% actives qui protègent la peau, la nourrissent et préviennent la déshydratation. On privilégiera une synergie d’huiles contenant un fort taux d’actifs antioxydants comme de la vitamine E par exemple: avocat, argan, rose musquée, baies d’églantier ou encore pépins de grenade», conclut la Vaudoise, qui donne des ateliers personnalisés de cosmétique pour préparations. A cette routine journalière peuvent être associés des masques hebdomadaires à l’effet purifiant. Là aussi, on assiste à un effet de mode, l’argile et le charbon actif règnent en ingrédients stars du moment. La marque Resultime vient de lancer un nouveau masque en déclinant sa technologie brevetée Micro-Collagène Vectorisé avec du charbon fonctionnant comme une éponge à impuretés. En addition aux propriétés nettoyantes, l’argile vante également un effet adoucissant grâce à ses oligoéléments. Quels que soient son type ou sa couleur – blanche ou kaolin, verte, rouge ou rassoul – on y retrouve toujours du magnésium, du calcium, du manganèse et du silicium. Sa variante rose, mélange d’argile rouge et blanche, peut être appliquée sur les peaux sensibles, car elle s’avère moins desséchante que la verte.

PAGE DE GAUCHE La cosmétique apporte des solutions pour protéger le derme des agressions ambiantes.

Si les rayons cosmétiques offrent des options multiples pour le nettoyage de la peau, les soins doux sont à privilégier, même lorsque notre type de peau a une tendance grasse, car le film hydrolipidique de la peau constitue notre première défense contre les attaques de la pollution. MOLÉCULES DÉDIÉES Si on considère que la pollution crée du stress oxydatif au niveau de l’épiderme, tous les soins antioxydants, déjà présents dans les formules anti-âge, sont intéressants pour minimiser l’impact des radicaux libres et renforcer les défenses de la peau. Néanmoins, certaines molécules, issues du monde marin, des végétaux ou de la biotechnologie, se révèlent plus ciblées pour contrer les effets néfastes des polluants. Utilisées dans le monde de la cosmétique, elles sont à la base de produits qui se concentrent principalement sur deux actions: des boucliers antipollution pour protéger la peau en évitant l’adhésion des particules fines et des soins qui réparent et essaient de prévenir les dommages cutanés. Sur le front végétal, on retrouve le plus souvent des extraits tels que le thé blanc, la jacinthe d’eau, le ginkgo, le champignon shiitaké ou les graines de moringa. Marque précurseure dans ce type de soin, Clarins a développé la première génération d’un complexe antipollution dès 1991. Depuis cette date, il est intégré à ses crèmes et à ses fonds de teint. Comme le précise Marie-Hélène Lair: «Le complexe Clarins contient deux plantes, le marrube et la lampsane, une plante qui survit aux atmosphères polluées autour des autoroutes. Contre les particules des gaz d’échappement émis par les voitures qui se fixent sur

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LA BEAUTÉ

CORPS

la peau et la déshydratent, nous avons choisi l’extrait de l’algue furcellaria, qui, déposée à la surface de la peau, préserve cette hydratation par un effet protecteur antioxydant, tout en laissant respirer la peau sans obstruer les pores.» Précieuses alliées, ces plantes marines sont en mesure de capturer le dioxyde d’azote et les particules fines que contient l’air. Utilisées dans l’espace public urbain grâce à de nombreux projets pilotes pour assainir l’air, elles font belle figure dans de nombreux cosmétiques. Le groupe français Solabia, important fournisseur d’actifs pour le marché cosmétique, a d’ailleurs racheté la société Algue et Mer qui utilise les algues de l’île d’Ouessant, un site naturel protégé à 20 km au large des côtes de l’Atlantique. Ils utilisent les polysaccharides sulfatés présents dans les algues brunes pour réaliser leur actif cosmétique Invincity. Ces derniers limitent le stress oxydatif des polluants qui attaquent les protéines de la peau et des cheveux. Il a été observé en particulier que le benzopyrène (BaP), issu des gaz d’échappement mais aussi de la fumée de cigarette, réveille une

RESULTIME

protéine inactive, l’AhR (Aryl Hydrocarbon Receptor), qui déclenche elle-même une cascade de réactions oxydatives, causant inflammation, pigmentation et vieillissement prématuré. Invincity aurait un effet inhibant sur ce processus. Ce sont toujours des polysaccharides qui constituent la base de la formule bouclier Glycofilm/Pollustop, utilisées par beaucoup de marques clientes de ce grand groupe qui préfère toutefois taire leurs noms. À L’EXTÉRIEUR ET À L’INTÉRIEUR Actifs antioxydants, déjà présents dans nombreux soin anti-âge, et polysaccharides, réputés pour stimuler l’hydratation de la peau et produire un effet tenseur, ne constituent pas véritablement de nouveauté. Il s’agit plutôt de combinaisons ciblées faisant recours à des composants déjà existants et intégrant presque systématiquement une protection UV. Considérant l’enjeu de taille que ces soins représentent sur le marché de la beauté, il faudrait pouvoir compter sur un protocole standardisé comme point de repère alors qu’actuellement chaque marque se base

masque détoxifiant revitalisant

CLARINS

Le collagène vectorisé, breveté par la marque Resultime, s’associe au charbon actif qui agit comme un aimant à impuretés. La texture gel est enrichie de minuscules grains de sable volcanique qui, par massage, activent la microcirculation cutanée et exfolient les cellules mortes. SHISEIDO

Ultimune concentré activateur énergisant La technologie ImuGeneration de Shiseido fait référence à la réaction des cellules de Langerhans, dont le nombre tend à diminuer en situation de stress. Pour préserver une condition optimale, le sérum contient, en plus du complexe Ultimune, son cocktail d’extraits naturels: reishi, iris, ginkgo, thym et germes de lotus.

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sur son propre procédé de test. Si ces produits viennent soulager la peau, leur protection n’est jamais totale et n’est pas mesurable comme pour les filtres solaires par exemple. La coexistence de plusieurs facteurs agresseurs complique la tâche car, en plus de la pollution atmosphérique et des rayons UV, la pollution appelée «intérieure» mine aussi la santé de notre peau. Si l’OMS utilise cette appellation pour faire référence principalement à une consommation de combustibles à l’intérieur, on englobe généralement dans la pollution domestique les peintures, le tabac, les produits d’entretien, les acariens et certains matériaux de construction et notamment les substances qui servent comme retardateurs de flammes. Il est donc conseillé d’aérer sa maison, d’utiliser des produits d’entretien bios, de limiter le recours à des articles désodorisants tels que bougies parfumées et encens et de vérifier la teneur en silicones des cosmétiques. En ce qui concerne la lumière bleue, autre combat anti-âge de la cosmétique, des filtres à superposer aux écrans d’ordinateur existent déjà sur le marché. 

BB Skin Detox Fluid SPF 25 Le collagène vectorisé, breveté par la marque Resultime, s’associe au charbon actif qui agit comme un aimant à impuretés. La texture gel est enrichie de minuscules grains de sable volcanique qui, par massage, activent la microcirculation cutanée et exfolient les cellules mortes.

CHANEL

tonique eau vivifiante antipollution Etape finale du nettoyage, le tonique apporte une sensation de fraîcheur et de confort. La formule Chanel combine l’action de la microalgue bleue, qui protège les cellules du stress généré par la pollution, avec celle hydratante et fortifiante de la salicorne marine, connue pour sa capacité d’autorégulation en eau.


LE BEAUTY CASE

Bleu de Chanel, soin hydratant 2-en-1, visage et barbe, 50 ml CHANEL. Stone Age, huile à barbe au parfum de bois de santal 30 ml QAVEMAN. Sérum pour la barbe, 30 ml ACQUA DI PARMA.

Dans le sens du poil C R È M E H Y D R AT A N T E P O U R L E S B A R B E S C O U R T E S E T H U I L E P O U R L E S PLUS LO NG U E S A F I N QU ’ E L L E S R E ST E N T S OY E US E S SA N S R E NO NC E R À U N S I L L A G E O L FA C T I F D I S C R E T par Francesca Serra  photo: Moos-Tang pour T Magazine T_MAGAZINE 65


LA GALAXIE

En juin dernier, Olivier Rousteing a été l’un des premiers à démocratiser la haute couture. Sur le site internet de sa marque, 1500 billets gratuits ont été mis à disposition du grand public pour participer au défilé Balmain homme printemps-été 2020.

Fasciné par l’extravagance des années 1980, il voue une véritable ode à Grace Jones, symbole de l’émancipation. Noir, gay, adopté, le futur créateur étudiait dans un lycée où, comme souvent, les différences étaient sources de raillerie. Il a trouvé refuge auprès de cette figure androgyne qui deviendra le fil rouge de plusieurs de ses défilés. La cinéaste Anissa Bonnefont a suivi deux ans durant le créateur français à la recherche de sa mère biologique. Son documentaire est un témoignage poignant sur la quête de soi. En salles dès le 27 novembre.

Si un vêtement devait résumer sa vision artistique, ce serait la veste croisée à épaulettes extra-larges. Car selon lui, dans un style, «tout part des épaules».

Olivier Rousteing L E F L A M B O YA N T D I R E C T E U R A R T I S T I Q U E D E B A L M A I N D É V O I L E S A QU Ê T E I DE N T I TA I R E DA N S L E D O C U M E N TA I R E « WO N DE R B OY » . P O R T R A I T D ’ U N « N É S O U S X » D E V E N U C R É AT E U R P R O L I F I Q U E 66 T_MAGAZINE

par Melissa N'Dila

P HO T O S: I M A X T R E E , GE T T Y I M AGE S

Les broderies baroques, les entrelacs et les pierres précieuses transcendent les créations Balmain. Cette rutilance, véritable signature du Bordelais, est empruntée à l’une de ses sources d’inspiration: l’œuf de Fabergé d’Elizabeth Taylor.


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T Magazine Horlogerie du 2 novembre 2019  

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