Page 1

LE MAGAZINE DU TEMPS 26 OCTOBRE 2019

Quand les designers voient grand Atelier oï, de la cuillère à l’hôtel

MODE Kevin Germanier, «upcycling» glamour

HORLOGERIE Le cadran, visage de la montre

JAPON Le saké, l’alcool de riz qui nous grise


2 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 3


PASSE-TEMPS 08_La question

Faut-il cultiver la désobéissance?

10_Les news

DOSSIER 14_L’époque

Souvent formés à l’architecture, de plus en plus de designers se mettent au bâti.

22_L’interview

Atelier oï, un trio de designers pour qui la taille ne compte pas.

26_La vitrine

Le design sulfureux de la pierre de lave.

14

28_Le designer

Rencontre avec Mathieu Lehanneur, le créateur qui fait le beau et le bien.

32_Le futur

A Arles, l’Atelier Luma expérimente les nouveaux matériaux qui sauveront, peut-être, le monde.

36_L’architecte

Zhang Ke, le bâtisseur chinois qui met de la nature dans les villes.

ST YLE 40_L’objet

ANC, la suspension futuriste qui rend hommage à Arts & Crafts.

41_La mode

Kevin Germanier fait souffler un vent nouveau sur la mode durable.

EN COVER

Patrick Reymond, Armand Louis et Aurel Aebi d’Atelier oï. PHOTO: Younès Klouche pour T Magazine

4 T_MAGAZINE

L'ÉDITO

Les choses en grand Oki Sato, Atelier oï, Patricia Urquiola… Ils sont quelquesuns de ces grands noms du design qui trustent le Salon du meuble de Milan. Au point de faire oublier qu’avant d’être reconnus dans le domaine de l’objet, ils et elles ont tous été formés à l’architecture. Après avoir fait carrière en petit format, les voilà qui aspirent désormais à bâtir leur réputation sur un pied, disons, plus grand. Patricia Urquiola et Atelier oï dessinent ainsi des hôtels, Oki Sato un immeuble de bureau. Au XXe siècle, le mouvement était inverse. Par principe, l’architecte aménageait ses projets avec le mobilier qu’il dessinait. Le Corbusier, Gio Ponti ou encore Carlo Mollino étaient des bâtisseurs qui fabriquaient aussi des meubles. Une tradition que Jean Nouvel, Herzog & de Meuron et Frank Gehry perpétuent aujourd’hui. Cela dit, il apparaît sans doute plus difficile de s’imposer comme architecte lorsque vous êtes une star du design. Ron Arad est devenu célèbre dans les années 1980 en assemblant deux sièges de voiture trouvés sur un terrain vague. Trente ans plus tard, on parle davantage de sa Rover Chair que de la vingtaine de bâtiments que l’architecte israélien a construits dans l’intervalle. De la même manière, personne n’attend Patricia Urquiola sur le terrain du bâti, même si l’Espagnole signe depuis longtemps des architectures d’intérieur. Pour un designer, revenir à l’architecture, c’est avant tout se mesurer à une histoire d’échelle. Mais c’est aussi apporter une réponse à notre société qui s’interroge sur la profusion d’objets à sa disposition. Et pour qui la création d’espace est devenue plus importante pour son bien-être et celui de son environnement que de s’asseoir sur une chaise supplémentaire. Emmanuel Grandjean

P HO T O S: TA K U M I O TA , A L E X A N DR E H A E F E L I / S T Y L I S T, F R A S S E T T O

41

LE SOMMAIRE


T_MAGAZINE 5


LE SOMMAIRE

46_Le shooting

Les créations des étudiants de la HEAD paradent.

58_L’horlogerie

46

L’art du cadran, le visage de la montre.

75_En carafe

Le cornalin Neyrun, la cuvée spéciale du duo Z’Brun-Gfeller.

COR PS

61_La geekologie

Palm renaît de ses cendres avec un smartphone bonsaï.

76_Le bien-être

Judith Baumann, la cheffe qui cuisine pour le corps et l’âme.

80_Le beauty case

CULTUR E

Nettoyer et hydrater en un seul geste.

62_L’œuvre

Avec «Bouquet of Tulips», Jeff Koons fait une fleur à la France.

58

75_L’adresse

Rendez-vous au Quartier général, la buvette éphémère du Mamco.

82_La galaxie

Jasper Morrison, le designer «super normal».

63_L’artiste

Chez Christian Lutz, le photographe qui voyage du côté obscur du pouvoir.

69_L’Instagram

Laurent Kronental observe le monde à travers des hublots.

69

ESCAPADE 70_Le verre

Objets de Table, la nouvelle adresse où la cuisine rencontre l’art.

71_La découverte

Le saké, l’acool de riz qui part à la conquête du monde.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Emilie Veillon Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Philippe Simon Ont contribué à ce numéro Daniel Aires, Edouard Amoiel, Mehdi Atmani, Stéphane Bonvin, Pierre-Emmanuel Buss, Julien Chavaillaz, Damien Cuypers, Alexandre Duyck, Lucie Guiragossian, Younès Klouche, Mélissa N’Dila, Moos-Tang, Marie de Pimodan-Bugnon, Francesca Serra, Anouch Seydtaghia, Jagoda Wisniewska, Véronique Zbinden, Nicolas Zentner Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Nausicaa Planche Responsable iconographie Véronique Botteron, Lucie Voisard (stagiaire) Direction créative des shootings Héloïse Schwab Responsable correction Géraldine Schönenberg Conception maquette ENZED Publicité Chief Executive Officer Bertrand Jungo Chief Commercial Officer Frank Zelger Business Unit Director RASCH Benjamino Esposito Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression ProcSwissprinters AG Zofingen PROCHAIN NUMÉRO LE 2 NOVEMBRE 2019.

6 T_MAGAZINE

P HO T O S: JAQU E T DROZ , DA N I E L A I R E S P OU R T M AGA Z I N E , L AU R E N T K RON E N TA L

45_Slash/Flash

Comment l’actrice et demi-mondaine Zahia Dehar s’est réinventée en Marilyn Monroe.


T_MAGAZINE 7


LA QUESTION

Faut-il cultiver la désobéissance ?

«

L A RÉPONSE D’Y V ES -ALEX ANDR E TH ALM ANN, P R O F E S S E U R D E P S YC H O L O G I E E T AU T E U R

D E N O M B R E U X O U V R AG E S D E P S YC H O L O G I E P O S I T I V E illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

8 8 T_MAGAZINE T_MAGAZINE

La désobéissance s’inscrit pleinement dans la connaissance de soi. Un travail d’introspection peut amener à un rétrécissement de notre liberté si nous nous définissons seulement selon certains critères, que ce soient des qualités ou des défauts. L’image que nous nous faisons de nous-mêmes peut alors facilement nous scléroser alors qu’aucune étiquette ne devrait s’accrocher à nous comme les pattes d’un gecko! Au niveau le plus intime, il s’agirait plutôt de désobéir à ce qu’on croit de soi-même pour pouvoir évoluer. Au-delà de toutes les belles phrases distillées par le développement personnel, ce qui est capital, pour moi, est de connaître comment notre cerveau fonctionne et non pas de savoir en quoi nous sommes uniques. Ainsi, de nombreuses recherches ont montré comment les jugements et qualifications reçus se traduisent en prophéties autoréalisatrices. Il s’agit du fameux effet Pygmalion qui atteste une amélioration des performances d’un sujet sur la base de la croyance en sa réussite venant d’une autorité ou de son environnement. Des résultats similaires ont été obtenus lors d’une étude auprès des gens qui font confiance à l’astrologie, et qui finissent par se conformer au profil comportemental attribué à leur signe zodiacal. Sur le plan relationnel, la désobéissance participe au subtil équilibre entre besoin d’approbation et d’affirmation. Il serait trop dur de renoncer à l’approbation de notre entourage, mais si on n’ose pas déplaire, nous serons aimés pour qui nous ne sommes pas vraiment. Et pour finir, peut-on désobéir à cette injonction au bonheur qui fait les succès de librairie au rayon du développement personnel? Absolument, jusqu’à maintenant on a principalement mis l’accent sur la partie hédoniste, sur la recherche des sentiments agréables, mais il y a une autre facette importante au bonheur, plus militante: le sens et l’utilité de nos actions. Pour prendre un exemple connu de tous, lorsqu’on pense à l’activiste Greta Thunberg, on retrouve le symbole d’une désobéissance qui donne un sens à son existence.» 


Passe-temps PAR EMMANUEL GRANDJEAN, MÉLISSA N’DILA ET SÉVERINE SAAS

EXPOSITION

Lorsqu’on parle de l’architecture du bout du monde, on pense au Japon, à la Corée et à la Chine. Mais pas vraiment au Bangladesh, pays balayé par les tempêtes, qui connaît à la fois la sécheresse et les inondations, les migrations et l’explosion de sa démographie. A L’EPFL, l’espace Archizoom consacre la première rétrospective européenne de l’œuvre de Kashef Chowdhury, architecte bengali, lauréat du Prix Aga Khan 2016. Lequel, à travers l’utilisation de techniques vernaculaires et

10 T_MAGAZINE

de matériaux traditionnels (la brique et la terre), conçoit des bâtiments capables de résister aux conditions extrêmes de son pays, mais aussi d’évoquer une certaine sensualité poétique. «Faraway So Close – Kashef Chowdhury», exposition jusqu’au 7 décembre, Archizoom, EPFL, bâtiment SG, epfl.ch

P HO T O: K A S H E F C HOW DH U RY

K ASHEF CHOW DHURY, ARCHITECTE DE L’EXTRÊME


LES NEWS

DESIGN

LE V INTAGE TIENT SALON

LA BIBLIOTHÈQUE DE T

«CHARLOTTE PERRIAND, COMPLETE WORKS, VOL. 4» Ed. Scheidegger & Spiess, en collaboration avec les Archives Charlotte Perriand, Paris, 2019, en anglais, 528 p.

P HO T O S: S A L ON DU DE S IGN, TAG H E U E R , S C H E I DE G GE R & S P I E S S , S E U I L , P H A I D ON

Le catalogue raisonné de l’œuvre de Charlotte Perriand est désormais complet. Ce quatrième et dernier volume s’intéresse aux années 1968-1999 et plus particulièrement au projet de la station de ski des Arcs mené par l’architecte et designer française.

Au Salon du design, on trouve du design vintage, du genre qui fait courir les foules. La troisième édition se tiendra les 2 et 3 novembre à Genève, toujours avec des objets qui vont des années 1920 à 1990, toujours sous la houlette de Corine Stübi, galeriste de ce mobilier de collection à l’enseigne de Kissthedesign à Lausanne. Et toujours sous la coupole du Pavillon Sicli où 33 exposants, venus principalement de Suisse mais aussi de

HORLOGERIE

R ETOUR V ERS LE FUTUR En 1969, Jack Heuer présentait son modèle Monaco. La montre au cadran carré abrite le calibre 11, premier mouvement automatique pour chronographe, et sera rapidement popularisée par Steve McQueen, qui la porte à son poignet dans le film Le Mans sorti deux ans plus tard. Depuis, TAG Heuer rend hommage à son chrono iconique en le déclinant en éditions limitées. Sortie en octobre, la dernière version fête donc les 50 ans de la Monaco. Après avoir revisité les décennies 1970, 1980 et 1990, la marque a choisi de faire revenir sa montre si caractéristique aux années 2000. Comment? En lui donnant un look minimaliste en noir et blanc, disponible à 169 exemplaires seulement.

France – comme La Galerie du 20ème siècle de Poitiers, qui présentera des pièces de Pierre Paulin ou encore Forme utiles, de Villeurbanne, qui exposera ses céramiques d’après-guerre –, déballeront leurs trésors. 3e Salon du design, 2 et 3 novembre, Pavillon Sicli, Genève, lesalondudesign.ch

«JAUNE. HISTOIRE D’UNE COULEUR» Ed. Seuil, 2019, 238 p. Le médiéviste Michel Pastoureau poursuit son inlassable inventaire des couleurs et de leur signification à travers le temps. Après le rouge, le bleu, le vert et le noir, il raconte le jaune, couleur schizophrène qui, selon sa nuance, exprime le dégoût ou le bonheur.

«HANS HAACKE: ALL CONNECTED» Ed. Phaidon, 2019, en anglais, 304 p. disponible le 30 octobre Il a longtemps incarné l’artiste engagé, dénonçant les inégalités économiques, politiques et sociales à travers une œuvre à la marge entre l’enquête et l’art conceptuel. Retiré de la scène artistique, l’Allemand Hans Haacke fait l’objet d’une vaste rétrospective au New Museum de New York jusqu’au 26 janvier 2020.

tagheuer.com

T_MAGAZINE 11


LES NEWS

MODE

AVNIER PR END L’AIR M AR IN MISCELLANÉES

INSENSIBLE

exclusive, le duo a imaginé une marinière aux rayures déstructurées, un survêtement en laine assorti de zips fluos, mais aussi des bonnets, des écharpes et des chaussettes confectionnés avec le savoir-faire Saint James. C’est à la fois décontracté et élégant, classique et audacieux. C’est pour homme et femme et, avec un peu de chance, bientôt dans notre garde-robe hivernale. avnier.com

MADE IN NYON

YOUPI, DES GL ACES VÉGANES!

Se régaler sans ingérer de produits d’origine animale, c’est bien sûr possible, comme le prouve une nouvelle marque de glaces artisanales et véganes made in Nyon. Oba! (youpi! en portugais), un nom pétillant pour des saveurs originales

12 T_MAGAZINE

inspirées du Brésil: cacahuète, avocat-citron vert, ananas-menthe, sans oublier le classique et délicieux chocolat. Des recettes au packaging en passant par la production des crèmes glacées, tout est signé Alice Escorel Boudreau et Garance Vallier, deux ex-étudiantes de la Haute Ecole d’art et de design – Genève qui partagent un même intérêt pour l’écologie, le bien-être et le bien-manger. Résultat, le lait de noix de coco ou de noix de cajou bio remplace le lait de vache, et l’entreprise espère devenir au plus vite 100% bio. Les glaces sont vendues dans des gobelets biodégradables, et les cuillères fabriquées à partir d’un bois issu d’une sylviculture gérée de manière responsable. De quoi séduire tous les gourmets, véganes ou pas. Points de vente sur obaglaces.ch

«Le succès, c’est comme le parfum: c’est agréable, mais pas essentiel» FANNY ARDANT, COMÉDIENNE

BOULET L’expression «tirer à boulets rouges» qualifie une critique destructrice et véhémente. Elle vient du fait que jusqu’au XIXe siècle, à bord des navires de combat, des fours à boulets portaient le projectile à incandescence. Aux dégâts occasionnés par celui-ci s’ajoutait donc la capacité de mettre le feu au bateau visé.

P HO T O S: AV N I E R , OB A

Quand les chanteurs de hip-hop font de la mode, ça donne souvent des baskets, des t-shirts à logo et des pulls à capuche oversize. Fallait-il être Normand pour oser se frotter au vocabulaire marin? C’est en tout cas l’idée géniale qu’ont eue le rappeur français Orelsan – originaire d’Alençon – et le styliste romand Sébastian Strappazzon en associant leur marque de streetwear Avnier à Saint James, spécialiste des vêtements marins implanté près du Mont-Saint-Michel. Le temps d’une collection

Bien connue de la psychiatrie, l’anhédonie décrit l’insensibilité d’un sujet à toute forme de plaisir. En 2017, des chercheurs découvraient que cette incapacité à ressentir des émotions positives pouvait être spécifique à certaines expériences. L’anhédonie musicale décrit ainsi une personne qui ne ressent rien à l’écoute d’un morceau de musique, qu’il s’agisse d’une partita de Bach ou d’Umbrella de Rihanna. Le problème viendrait d’un défaut de connectivité entre les circuits du cerveau qui analysent le son et celui chargé de la sensation de récompense.


T_MAGAZINE 13


P HO T O: A L A M Y

DOSSIER

Le Groninger Museum, inauguré en 1994, a été conçu par l’architecte et designer Alessandro Mendini avec les contributions de Philippe Starck, de Michele De Lucchi et de l’agence Coop Himmelb(l)au.

14 T_MAGAZINE


L’ÉPOQUE

De la cuillère à la ville

À L’ I M A G E D E S G R A N D S N O M S D U X X e S I È C L E , U N E N O U V E L L E

G É N É R A T I O N D E D E S I G N E R S E T D ’A R C H I T E C T E S C I R C U L E L I B R E M E N T D ’ U N C H A M P À L’A U T R E . D E C E M O U V E M E N T N A Î T U N D I A L O G U E E N T R E L E M O B I L I E R E T S O N É C R I N   Mehdi Atmani

T_MAGAZINE 15


L’ÉPOQUE

lle pagaye torse nu dans un canoë sous le soleil des Baléares, gardant comme unique coquetterie son collier de perles autour du cou. L’image, immortalisée en 1932 par son amant Pierre Jeanneret – cousin de Le Corbusier –, en dit long sur la nature de Charlotte Perriand. Libre, féministe avant l’heure et visionnaire, la prolifique designer et architecte décédée en 1999, à 96 ans, a longtemps travaillé dans l’ombre du maître, Corbu. C’est elle qui est à l’origine des pièces les plus célèbres de l’architecte. Designer et architecte: cette double casquette lui confère le pouvoir de passer de l’infiniment petit à l’infiniment grand avec la même justesse en se libérant du carcan des disciplines. Tout au long de sa carrière, qui fait actuellement l’objet d’une grande rétrospective à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, Charlotte Perriand intervient sur les assises comme sur la structure. A la fois à l’aise dans le contenu comme dans le contenant, elle repense l’habitat, l’espace et l’objet à partir de l’expérience humaine.

16 T_MAGAZINE

Touche-à-tout, Charlotte Perriand est à l’image des pointures de sa génération. Comme elle, les grands architectes Ettore Sottsass, Alessandro Mendini ou Gio Ponti se sont essayés au design. La raison est historique. La Deuxième Guerre mondiale relègue au second plan les grands styles architecturaux. A la nécessité de reconstruire le pays, l’architecture devient plurielle. Dopée par le boom des trente glorieuses, la discipline s’empare de nouveaux objets du quotidien. Le mobilier prend alors une place aussi importante que la structure. Un dialogue pluridisciplinaire s’instaure, que revendique «Le Corbusier italien». Quarante ans après sa mort, Gio Ponti a marqué son époque en tant que designer. On oublierait presque que le Milanais est aussi un grand bâtisseur. En cinquante-neuf ans de carrière, l’Italien aura construit une centaine d’édifices dispersés entre Paris, Eindhoven, Denver, Téhéran et surtout Milan, dont l’emblématique tour Pirelli. Toute sa vie, Gio Ponti va passer du petit au grand avec l’exigence d’apporter du confort et de la beauté aux gens. A l’aise dans les arts décoratifs comme dans la réalisation de cathédrale, il poursuit la mission de l’archi-designer suisse Max Bill, qui avait résumé la formule dans son manifeste Die Gute Form: «de la cuillère à la ville».

CI-CONTRE ET PAGE DE DROITE Architecture, décoration d’intérieur, mobilier: Patricia Urquiola a géré de A à Z la conception de l’hôtel Il Sereno au bord du lac de Côme (2016).

SOTTSASS ET L’ANTI-DESIGN Architecte, verrier et dessinateur, Ettore Sottsass, décédé en 2007, ne se laisse pas non plus réduire à un rôle. Le pape italien de l’anti-design se sent davantage investi d’une mission: transformer la société par le design et l’architecture. Tout au long de sa carrière, il jouera donc les bulldozers pour abattre les murs entre les disciplines. Cet impératif d’ouverture se matérialise dans le mouvement Memphis que ce fils d’architecte cofonde en 1981. Ettore Sottsass et sa bande dessinent des meubles en stratifié imprimés de motifs géométriques kitsch, des lampes jouets ou des bibliothèques totems. Le groupe se veut un vaste laboratoire d’expérimentations dans le design. Avec lui, la forme de l’objet ne suit plus la fonction. Ettore Sottsass explose les règles de l’époque tant dans l’idéation que dans la conception et les modes de production. Cette approche décloisonnée se dévoile dans l’architecture du grand maître italien. Ettore Sottsass n’a jamais fait de différence entre petits objets et grande architecture. Lorsqu’il quitte le mouvement Memphis au milieu des années 1980, il reprend avec sérénité l’architecture qu’il conçoit comme ses meubles. Tout comme Alessandro Mendini, cofondateur de Memphis qu'il va lâcher très tôt, et qui signera, en 1994, l'architecture du Groninger Museum aux Pays-Bas en collaboration avec les designers Philippe Starck et Michele De Lucchi et l'agence Coop Himme(l)bau. EN QUÊTE DE LIBERTÉ A la fin de la décennie, il rassemble les contrastes audacieux de formes, de couleurs et de matériaux pour réaliser la Wolf House pour son ami photographe Daniel Wolf et sa femme Maya Lin. Dans cette maison privée, le maître concentre toute sa sensibilité. Le travail des formes, des volumes et la circulation entretiennent la relation entre l’intérieur et l’extérieur. Chez lui, l’expérience d’entrer ou de quitter une pièce est centrale. Elle dicte l’architecture et le design d’intérieur. D’autres réalisations suivront. Cette esthétique propre qui brouille les pistes entre disciplines va inspirer une nouvelle génération d’archi-designers en quête de liberté comme Jean Nouvel, Zaha Hadid, Ron Arad ou Patricia Urquiola.

P HO T O S: PAT R IC I A PA R I N E JA D

E DOSSIER


L’ÉPOQUE

T_MAGAZINE 17


L’ÉPOQUE

«Je ne crée pas de façon linéaire, mais à travers un mélange d’apports personnels et émotionnels» Patricia Urquiola

à la décoration intérieure, en passant par la conception de meubles, tapis, revêtements muraux, lampes, baignoires et sanitaires sur mesure jusqu’aux moindres détails tels que les foulards des uniformes. J’aime appeler ça un hôtel d’architecture.» A Il Sereno Hotel, «l’intention était de créer une sorte de sanctuaire contemporain d’une élégance intemporelle donnée par le choix des matériaux naturels, l’attention aux PAGE DE DROITE détails, le tout inspiré des paysages du lac», poursuit-elle. La tour Kojimachi «Mon double métier m’aide à imaginer un objet à l’intérieur Terrace (2019) d’un espace et lorsque je crée un intérieur, je cherche le a été créée sens du lieu qui est différent à chaque fois. Le processus par Oki Sato est similaire, mais il ne fait que modifier l’échelle et les en favorisant professions concernées.» l’ouverture Chez Patricia Urquiola, cette capacité à dialoguer avec et la circulation. les deux disciplines prend racine dès l’idéation. «Je ne crée pas de façon linéaire, mais plutôt à travers un mélange d’apports personnels et émotionnels, précise-t-elle. Il y a deux processus Avant de devenir la papesse du design d’intérieur, l’Espagnole qui coexistent dans le développement d’une idée: l’un provient Patricia Urquiola est d’abord architecte. Diplômée de la de la base de données personnelles de ma mémoire qui s’est Faculté d’architecture de l’Université technique de Madrid, construite au fil du temps. L’autre est plus immédiate, un sentiment que vous avez à un moment précis qui s’entrelace elle aiguise son talent auprès des designers Vico Magistretti et Achille Castiglioni. Avec un savant mélange de créativité avec le premier processus et génère ainsi une intersection et de pragmatisme qu’elle va puiser dans les deux disciplines: mentale permettant la conception.» «Aujourd’hui, au studio, nous travaillons sur des projets de toutes sortes et de toutes tailles, de l’hôtellerie à la conception DÉTOURNER LES FONCTIONS de produits et maintenant même dans l’industrie nautique, A Zurich, ce décloisonnement est une revendication de la première heure au sein du couple Trix et Robert Haussmann. explique-t-elle. J’aime ce flux constant d’un projet à l’autre, chacun d’eux étant très différent et unique. L’essentiel de Le duo octogénaire d’architectes, à la ville comme à la scène, a mon travail va de la conception à l’architecture, en passant passé sa vie à défier la norme dans le design et l’architecture. par la navigation selon différents types de projets et échelles.» Depuis 1967, Trix et Robert Haussmann sont à l’origine de plus de 650 projets transversaux avec la même subversion et le HÔTEL D’ARCHITECTURE désir de bousculer les lignes. Lauréats du Grand Prix fédéral Patricia Urquiola a collaboré avec les grands noms du mobide design en 2013, ils partagent la même volonté de détourner lier, dont Morosa, De Padova, Foscarini, Kartell ou Cassina les dogmes du design et de l’architecture. En parfaits héritiers dont elle prend la direction artistique en 2015. Et aussi dans du Bauhaus, et après que Robert Haussmann a aménagé le bar l’architecture où elle signé le Mandarin Oriental de Barcelone, Kronenhalle en 1965, le couple à la tête du bureau ironiquement le Four Seasons de Milan ou encore Il Sereno Hotel, au bord nommé Allgemeine Entwurfsanstalt (Institut de conception du lac de Côme. C’est ici, en Lombardie, que la designer et générale) va dessiner la nouvelle gare de Zurich. architecte gère ce projet de A à Z, «de l’architecture de l’hôtel Trix et Robert Haussmann sont passés maîtres dans le détournement d’objets et de leur fonction. Ils créent des chaises liquéfiées sur lesquelles il est impossible de s’asseoir, mais qui questionnent leur rôle. Inviter une personne à s’asseoir ou à 18 T_MAGAZINE

P HO T O S: T R I X & ROBE RT H AU S S M A N N

CI- CONTRE Le célèbre bar Kronenhalle à Zurich, aménagé en 1965 par Robert Haussmann.


P HO T O: TA K U M I O TA

L’ÉPOQUE


DOSSIER

L’ÉPOQUE CI- CONTRE Le Condesa de Mexico, un immeuble résidentiel dont l’intérieur a été entièrement transformé en hôtel par India Mahdavi en 2005.

20 T_MAGAZINE

LE RYTHME DE L’ESPACE India Mahdavi travaille essentiellement à l'aide de plans. «Je mets d’emblée en place les circulations, la lumière, les volumes. Mes lieux sont très construits. J’aime que mes espaces aient des rythmes, des hiérarchies, une structure, poursuit-elle. J’ai finalement des réflexes d’architecte.» A l’instar de son travail au Condesa de Mexico, où India Mahdavi a transformé cet immeuble résidentiel en hôtel. Le bâtiment reste, mais l’intérieur change. «J’aime ce contraste et ce respect de l’architecture», continue celle qui, entre l’architecture d’intérieur et le design, a choisi son camp. «Je suis une impatiente. L’architecture prend trop de temps; entre trois et sept ans selon les projets. J’ai besoin d’un rythme un peu plus soutenu parce que c’est comme cela que je peux tester des espaces et des pratiques.» Pour autant, il ne s’agit pas non plus d’un renoncement définitif. «Je suis aujourd’hui plus mûre et mieux armée pour revenir à l’architecture. Je ne suis pas cantonnée dans une discipline. Je suis libre.» 

P HO T O S: U N DI N E P ROH L

prendre place n’est-il pas un acte de domination? Le couple bouscule les conventions. Dans les années 1970, il invente des armoires en trompe-l’œil ou entoure les immeubles d'un ruban d’ornement rouge et mou. A eux deux, ils théorisent le manierismo critico proche du design expérimental italien fondé à la fois sur l’utilisation déroutante des matériaux et le maniement de l’illusion, de la métaphore, de l’ambiguïté. Diplômé en architecture à la Waseda University de Tokyo, le designer Oki Sato dit «Nendo» (pâte à modeler) s’inspire de l’épure japonaise pour créer une grammaire architecturale qui prône l’ouverture et la circulation. A l’instar de la tour de verre Kojimachi Terrace à Tokyo. Avec ses balcons bordés de plantes et sa façade en forme de grille, cet immeuble de bureau de 11 étages défie ses voisins en offrant aux travailleurs un espace extérieur tout en maximisant la lumière naturelle et la ventilation. A Paris, l’architecte, designer et scénographe India Mahdavi intervient presque exclusivement sur des bâtiments existants, mais elle aborde son travail avec ses yeux d’architecte, sa première formation. «Face à un lieu construit, je m’intéresse d’abord à comprendre sa structure, son volume, sa fonction, sa circulation et la manière dont il a été habité afin de le redistribuer différemment, précise-t-elle. J’aborde les projets comme une architecte, c’est-à-dire de manière globale, pour arriver au détail. Un architecte d’intérieur va partir d’une échelle toute petite puis dézoomer. J’essaye donc de combiner ces perceptions inversées.»


T_MAGAZINE 21


P HO T O S: AT E L I E R OÏ , Y V E S A N DR É

DOSSIER

22 T_MAGAZINE


L’INTERVIEW

« Changer d'échelle, c'est passionnant » D E S C U I L L È R E S N E S P R E S S O AU X H Ô T E L S AU J A P O N , E N PA S S A N T PA R L E S L A M P E S I K E A E T L E S C H A I S E S L O U I S V U I T T O N , L E T R I O D ’AT E L I E R O Ï A S S U M E U N D É C L O I S O N N E M E N T T O TA L D E S D I S C I P L I N E S

I

ls défendent une approche quasi culinaire qui leur permet de réfléchir au contenu, au contenant, au contexte et à l’objet. Architecture, design ou scénographie, Patrick Reymond, Aurel Aebi et Armand Louis ont fait de l’interdisciplinarité une valeur fondatrice de leur atelier, créé en 1991 à La Neuveville. Grâce à cette approche sensorielle et généraliste, le trio ne pense plus son travail dans une échelle, mais dans la manière de faire.

P HO T O: YOU N È S K L OUC H

Depuis vos débuts en 1991, vous revendiquez une approche généraliste de vos métiers. Pour quelles raisons? Armand Louis: C’est vrai, et j’ai l’impression que cette généralisation prend de plus en plus d’importance. La difficulté, aujourd’hui, est que nous travaillons avec des gens qui n’ont pas nécessairement une vision complètement définie de leur

par Mehdi Atmani

projet. Comme tout est en mouvement, je suis convaincu que notre discipline va encore s’élargir. Nous devons désormais réfléchir à des thématiques qui étaient jusque-là rattachées à des départements spécifiques, comme le marketing. Un travail de design dans une collection avec un éditeur italien par exemple doit définir l’ensemble du projet avec une vision globale du produit. Il doit penser au contenant, au contenu et à l’impact de ce produit sur les consommateurs.

suffisants dans la pratique des autres pour démarrer la discussion. Autrement, c’est un dialogue de sourds. Mais c’est aussi une difficulté en termes de méthodologie de travail comme en termes de reconnaissance. Le fait de collaborer sur un maximum de disciplines a parfois été mal vu. Mais on l’a fait naturellement, sans stratégie. Atelier oï, c’est un travail collectif, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de signature ou de vision personnelle. Chaque projet reflète cette vision collective. Il n’y a donc pas de place pour l’ego.

Vous venez tous les trois de disciplines et d’horizons différents. Comment dialoguez-vous pour comprendre la langue et les impératifs du métier de l’autre? A.L : C’est la difficulté quand on revendique une approche généraliste. On ne prétend pas avoir une expertise dans tous les métiers, mais chacun de nous va chercher les éléments de connaissance PAGE DE GAUCHE La manufacture de montres Jaquet Droz (2010) , au Crêt-du-Locle. En arrière-plan: installation hélicoïdale présentée au Museum für Gestaltung en 2018. CI- CONTRE DE GAUCHE À DROITE Aurel Aebi, Armand Louis et Patrick Reymond, les trois têtes pensantes d’Atelier oï.

De quelle manière cette interdisciplinarité se matérialise dans l’idéation et la conception? Aurel Aebi: Nous pensons l’humain avec ses cinq sens. Votre premier contact avec une pièce, c’est la poignée de porte. L’objet en soi est conçu par un designer, mais il nous permet d’entrer dans un espace imaginé par un architecte. Ce sont ces regards croisés de l’intérieur vers l’extérieur ou de l’extérieur vers l’intérieur qui font la richesse de nos disciplines. C’est ce dialogue et ce perpétuel changement d’échelle qui nous intéressent. D’où l’importance d’être un trio. Dans nos discussions communes, nous démultiplions les angles d’attaque. L’un va aborder le projet dans sa globalité architecturale et sa place dans l’urbanisme. L’autre va partir d’un détail, d’une poignée de porte par exemple. Patrick Reymond: Dans tous nos projets, il n’existe pas de ligne ou de fil rouge. Tout part de la matière première. C’est à force de travailler la matière, de la façonner et de la respecter ou de la laisser faire ce qu’elle a envie de faire que nous allons pouvoir définir l’esthétique finale d’un objet. Lorsque l’on se retrouve dans une

T_MAGAZINE 23


DOSSIER

L’INTERVIEW

CI-CONTRE À GAUCHE Le fauteuil Aria créé pour Desalto (2018) . À DROITE Le concept store Rimowa à Londres (2016) . CI-DESSOUS Le Moïtel, le quartier général d’Atelier oï à La Neuveville (2009)

autre problématique d’un projet, on se dit parfois: «Et si on transformait cette matière, nous pourrions passer d’un objet à une façade d’un bâtiment.» C’est ce que nous avons pu faire pour Rimowa, où la matière des valises se reflète dans l’architecture des magasins. Nous réinterprétons une matière à une autre échelle pour en faire un élément d’architecture.

24 T_MAGAZINE

D’une cuillère à café jusqu’à la réalisation d’un hôtel à Kyoto, vous naviguez sur les échelles. Mais comment gérez-vous les temporalités entre un projet d’architecture et de design objet? A.L : En travaillant sur les échelles, on s’est très rapidement rendu compte que l’on était capable, à partir d’une maquette ou d’un prototype, de construire quelque chose de plus grand ou d’aller voir d’autres architectes. Dans un système où tout a

tendance à s’accélérer de manière générale, nous avons le luxe de travailler sur différents rythmes. C’est agréable. Ces rythmes ne sont pas forcément liés à des disciplines ou à un rapport de taille. Nous pouvons très bien avoir un rythme très lent sur une réflexion au sujet d’un objet. Ce sont plus les domaines dans lesquels nous intervenons qui dictent le tempo. Par exemple la vente et la distribution, où la pression est constante. Un fantasme d’archi designer? P.R : Nos premières expériences dans l’hôtellerie nous motivent beaucoup. Tout simplement parce que ce sont des lieux dans lesquels nous pouvons intervenir sur toutes les échelles; de la tasse à café aux jardins extérieurs en passant par les parfums d’intérieur. Bref, mener ce projet dans sa globalité. L’idéal serait d’avoir la chance de poursuivre dans ce domaine. 

P HO T O S: A N DR E A F E R R A R I , RU P E RT P E AC E , Y V E S A N DR É , S AT O C H I A S A K AWA

EN BAS L’hôtel Enso Ango Tomi II, réalisé en collaboration avec Uchida Design Inc. à Kyoto (2018) .


T_MAGAZINE 25


T, LE MAGAZINE DU TEMPS, VOUS CONVIE AU BAR DU BEAU-RIVAGE PALACE À LAUSANNE MERCREDI 30 OCTOBRE POUR

LeTemps de l’inspiration À UNE RENCONTRE AVEC

Sophie Fontanel ROMANCIÈRE ET CRITIQUE DE MODE

Rencontre de 18h30 à 19h30. Un cocktail créé pour l’occasion vous sera ensuite servi. Sophie Fontanel dédicacera son dernier ouvrage «Nobelle» paru chez Robert Laffont. Fin de l’événement aux alentours de 20h30. Participation CHF 20.Evénement offert aux abonnés du «Temps» (dans la limite des places disponibles) . Réservations: letemps.ch/evenements Le Bar du Beau-Rivage est accessible depuis le quai d’Ouchy. Beau-Rivage Palace Chemin de beau-rivage 21 1006 Lausanne


LA VITRINE

Ta b

le

a Etn

si , de

gn

bl l Ba nue a m Em

ed

pou

r

a aM de Ma

no.

design Formafantasma.

Su

spen

s ion O r igo,

de

sig

n

D

a

Ensemble de table

Crockery en basalte

noir, design Max Lamb.

Les dessous du volcan LE DESIGN SULFUR EUX

D E L A P I E R R E D E L AV E , N É E D U F E U 27 T_MAGAZINE

par Emmanuel Grandjean

T_MAGAZINE 27

P HO T O S: Y V E S CA L L E WA E RT

Pi am un do . Va se , de si gn

Table basse de la collection De Natura Fossilium,

vi

d

Po

mp

a.

ExCinere, carreau à base de lave de l’Etna, design Formafantasma pour Dzek.


DOSSIER

28 T_MAGAZINE


LE DESIGNER

Le beau et le bien

M AT H I E U L E H A N N E U R P R É S I D A I T L E J U R Y D E L A D E S I G N PA R A D E D E H Y È R E S . R E N C O N T R E AV E C U N D E S I G N E R D O N T L E S O B J E T S PA R L E N T D E S C I E N C E , D E M É M O I R E E T D E L’ É TAT D U M O N D E   par Emmanuel Grandjean

P HO T O S: F E L I P E R I B ON

D

ans le milieu du design, il fait figure de créateur atypique. Président du jury de la dernière Design Parade de Hyères, Mathieu Lehanneur a travaillé sur la forme des médicaments, développé des incubateurs végétaux pour assainir l’air, créé un hublot vidéo pour apaiser les malades en fin de vie et collaboré avec un prêtre pour redessiner le chœur de son église. Comme tous les designers, il a aussi conçu des tables, des chaises, des luminaires, des montres et des haut-parleurs sans fil, mais toujours dans le but de changer le rapport entre l’homme et les objets en le rendant disons plus ontologique, moins simplement utilitaire. Son exposition L’Horizon des particules à la Villa Noailles regroupait ainsi dix ans de créations. D’Andrea, les humidificateurs à plantes regroupés en grappe pour leur donner une silhouette d’arbre, à Inverted Gravity, collection de tables en marbre posées sur des pieds en bulle de verre, son design parle de science, de mémoire et de la société dans laquelle on vit. «Je tenais à montrer que des projets menés à des temps et dans des contextes et des modes de production différents se parlaient entre eux. Que ce que chacun raconte est en fait le chapitre d’une même histoire», explique le designer à qui on demande de nous raconter celle de l’Age du monde, série de jarres noires aux formes toutes différentes. «Leur dessin a été déterminé par les courbes de l’âge des populations de plusieurs pays. Lesquelles varient d’un endroit à un autre en fonction des époques, des guerres et des baby-booms. Certaines de mes pièces n’ont pas de fonction absolument immédiate. Si ce n’est qu’elles

interagissent avec nous, qu’elles sont des tentatives de compréhension du monde, de sa complexité et de son immensité. Aller au-delà de l’usage premier de l’objet m’a toujours intéressé.»

pas beaucoup plus d’idées qu’un autre. Mais si vous me donnez un contexte, un savoir-faire, bref des ingrédients avec lesquels je peux jouer, alors là oui, ça devient excitant. C’est pourquoi j’essaie d’avoir le plus de clients dans le plus de contextes différents pour que les ANCIENNES VAGUES C’est aussi le cas de Liquid Marble, CI-DESSOUS réponses à donner ne soient jamais une table basse dont la surface repro- Le banc Domestic les mêmes.» duit fidèlement dans la pierre, grâce Forest. Par exemple? Cette chambre intià un processus de modélisation 3D, la tulée Once Upon a Dream imaginée pour vraie surface de la mer. «De la même l’Hôtel du Marc qui accueille à Reims les manière que les peintres impressioninvités de Veuve Clicquot. «J’ai réfléchi nistes tentaient de fixer la fugacité de à un objet qui puisse nous reconnecter la lumière sur la toile, j’essaie de saisir un moment du temps qui passe et qui va nous emporter. Comme ces vagues qui ont été et n’existeront plus jamais. Alors oui, on peut considérer qu’il y a une dimension un peu trop métaphysique dans mon travail, mais elle m’est absolument nécessaire.» Une dimension qui fait aussi que les objets de Mathieu Lehanneur touchent parfois au champ de l’art. Ses tables océans qui mettent surtout le spectateur en état de contemplation existent aussi en format mural. Une élévation au niveau de la sculpture que le designer assume et assure. «Il y a peut-être sur certaines pièces la recherche d’une spiritualité sans religion. Comme une manière d’essayer de se sentir vivant, ce qu’on oublie constamment. Mais sans pour autant que se pose la question de savoir si tout cela s’inscrit plutôt dans le champ de l’art ou du design. Si j’ai choisi le métier de designer, c’est justement pour ne pas faire de choix. Et ne surtout pas me spécialiser pour continuer à cultiver l’étonnement. L’énigme à résoudre, voilà ce qui m’intéresse dans cette profession. Si vous me donnez un crayon et une feuille de papier et que vous me dites «dessine-moi quelque chose», je n’aurais T_MAGAZINE 29 PAGE DE GAUCHE Vue de l’exposition «L’Horizon des particules» à la Villa Noailles.


LE DESIGNER

DOSSIER

«Ajouter une page de plus au catalogue d’une marque ne m’a jamais fait rêver» Mathieu Lehanneur, Designer

OBJET ULTIME Faire le beau en faisant le bien. Mais mettre aussi à profit ses talents pour exercer son métier tout à fait autrement. Depuis trois ans, Mathieu Lehanneur est

30 T_MAGAZINE

ainsi le directeur artistique du fabricant de téléphones portables Huawei. Si la marque chinoise l’a engagé, ce n’est pas pour concevoir ses smartphones. «Ils ont tout ce qu’il faut à la maison pour dessiner un écran, une belle courbe ou un bon bouton. Par contre, arriver à sentir avec un peu d’avance les mouvements de la société et anticiper l’implacable versatilité des consommateurs qui un jour vous adorent et le lendemain vous détestent, c’est quelque chose de beaucoup plus compliqué à analyser. Je leur amène cette compréhension fine de la relation humaine à l’objet. Je les accompagne aussi bien sur la stratégie que dans leur communication. Je fais du design sans les mains, en quelque sorte», continue le designer pour qui chaque nouveau produit qui atterrit sur un marché déjà sursaturé doit impérativement prouver sa nécessité. «Ajouter une page de plus au catalogue d’une marque ne m’a jamais fait rêver. Si pendant les trente glorieuses le design a eu pour but d’équiper chaque foyer avec du formica, des toasters et des chaises en plastique, la chose est aujourd’hui relativement réglée. L’offre

CI-DESSUS, EN HAUT «Once Upon a Dream», la chambre qui aide à mieux dormir. EN BAS «L’Age du monde», une série de jarres dont la forme est déterminée par la pyramide des âges de différents pays. CI- CONTRE Mathieu Lehanneur.

est suffisamment riche, trop même sans doute, pour qu’aujourd’hui on ne se penche pas sur d’autres problématiques», analyse Mathieu Lehanneur à qui on demande dans la foulée son objet design préféré. Lequel vous répond «l’airbag», sans hésiter. «Il est invisible, simple, n’apparaît que lorsqu’on en a vraiment besoin pour sauver des vies.» 

P HO T O S: F E L I P E R I B ON, L ION E L GA S PA R I N I

avec ces stimuli extérieurs qui agissent naturellement sur notre organisme.» Mathieu Lehanneur propose à la maison de champagne de dessiner un lit qui respecterait les mêmes paramètres que ceux utilisés dans les cliniques du sommeil. «Vous entrez, vous vous allongez. En touchant la plante le programme se déclenche, le rideau se ferme, la lumière diminue progressivement sur une séquence de quinze minutes, tandis qu’un système de bruit blanc absorbe le son et que la température baisse d’un demi-degré. A l’aide de ces quelques éléments basiques de nos capteurs internes, le cerveau va jouer le jeu en générant ses propres somnifères naturels. Et faire que ce cycle naturel emmène le dormeur plus vite et plus loin dans le sommeil.»


T_MAGAZINE 31


DOSSIER

P HO T O: V IC T OR P IC ON

Riz, algues, sel marin, coquilles de moules, aiguilles de pin, plumeaux de roseaux: à l’Atelier Luma, tout produit naturel est bon à être utilisé, recyclé et travaillé.

32 T_MAGAZINE


LE FUTUR F O N D É PA R M A J A H O F F M A N N À A R L E S , L’AT E L I E R L U M A E X P É R I M E N T E L E S N O U V E AU X M AT É R I AU X É C O L O S Q U I S AU V E R O N T, P E U T- Ê T R E , L E M O N D E par Alexandre Duyck

P HO T O: A N T OI N E R A A B

U

Le labo du design bio

n jour peut-être les industriels ne puiseront plus dans les ressources de la Terre pour fabriquer des bouteilles en plastique. Un jour peut-être, nos déchets serviront à fabriquer des meubles, des vêtements, de la vaisselle… En plus, ce sera formidablement beau. Peu à peu, ce doux rêve prend forme dans le sud de la France, à Arles. Grâce à une équipe de designers et chercheurs, soutenus financièrement par Maja Hoffmann, célèbre descendante de la famille Fritz Hoffmann-La Roche, propriétaire du groupe pharmaceutique Roche. Si elle est née à Bâle, Maja Hoffmann a grandi à Arles, où elle vit une partie de l’année. Elle y a notamment racheté les anciens ateliers de la SNCF qu’elle a transformés en un formidable lieu d’exposition et a fait construire une tour par l’architecte Frank Gehry pour y accueillir sa fondation artistique Luma. Et créé ce lieu, dans un ancien hangar réhabilité, où elle a installé l’Atelier Luma en 2016. Si un jour le plastique disparaît, c’est peut-être ici qu’aura été signé le début de sa fin. De quoi rendre fier son père, Luc Hoffmann, installé en Camargue en 1948, créateur d’un centre de recherche pour la conservation des zones humides et cofondateur du WWF. ALGUE À TOUT FAIRE Ils sont une vingtaine, jeunes pour la plupart, de nationalités diverses, à travailler ici sous la direction du designer

belge Jan Boelen. «Cette initiative audacieuse cherche à faire éclore de nouvelles directions artistiques en engageant le design en faveur de l’environnement, de l’éducation, de l’innovation, expliquet-il. Nous voudrions aussi bâtir une nouvelle économie, basée sur les ressources locales.» Sur des étagères reposent de délicates petites amphores. Des copies exactes de celles d’époque romaine retrouvées à Arles. La différence avec les originales? Celles-ci ont été produites à partir d’algues. D’une délicatesse incroyable, vases, verres et amphores pèsent quelques grammes. Ils sont incassables, ou presque. Et s’ils varient tant dans leurs teintes, c'est à cause des diversités de couleurs naturelles qu’offre la végétation aquatique. RECYCLER, RESTAURER Un des projets de l’Atelier Luma vise à valoriser tout ce que l’on peut trouver de naturel dans les zones humides locales. Ça tombe bien: la Camargue, cette zone protégée formée par le delta du Rhône dont Arles est la capitale, n’en manque pas. Des algues, donc. On parle aussi d’utiliser le sel marin, les coquilles de moules broyées, les aiguilles de pins, les plumeaux de roseaux ou de fabriquer du polystyrène de tournesol, tellement moins polluant que le vrai polystyrène et pas moins efficace pour autant. Les designers ont aussi proposé de réaliser une coque de téléphone portable à l’aide de ce matériau… «Il faut prendre conscience que nous ne pouvons plus continuer à produire, tout le temps produire, explique la designer hollandaise

CI-DESSOUS Copié sur un modèle romain, ce petit vase a été fabriqué à base d’algues.

Henriëtte Waal, qui gère l’atelier avec Jan Boelen. Il faut réutiliser, recycler, restaurer, réparer…» Maja Hoffmann ajoute: «Les chercheurs étudient ici les possibilités de trouver des applications pratiques aux ressources naturelles existantes sur le territoire, en particulier en Camargue, lieu qui me tient tant à cœur. La nature et l’agriculture souffrent sur l’ensemble de la planète. Mais à l’Atelier Luma, au lieu d’accepter cette fatalité

T_MAGAZINE 33


paralysante, de se borner à se lamenter sur les problèmes, nous pensons que la technologie et le design peuvent créer une dynamique positive et apporter des solutions.» Dans un coin de l’atelier, on travaille le mycélium, l’appareil végétatif des champignons. A partir de cette sorte de moisissure, les chercheurs ont fabriqué des briques, d’une solidité à toute épreuve. Architectes, biologistes, botanistes, designers, chimistes exploitent aussi un trésor local délaissé bien qu’omniprésent: les déchets de la riziculture. Quinze mille tonnes de déchets naturels par an qui pourraient être réutilisés à peu de frais et servir de matériaux de demain. Mélangée à de l’amidon de pomme de terre et pressée sur une fibre textile, la paille de riz devient du biostratifié, avec lequel on peut, par exemple, construire des meubles. Une première série de stratifiés, colorés grâce aux pigments des carrières d’ocre du Luberon, a déjà vu le jour. «La production de ces biomatériaux innovants

34 T_MAGAZINE

aux couleurs régionales représente de nouvelles options pour l’industrie locale», ajoute Cloé Castellas, chargée de communication de l’atelier. A entendre les chercheurs de l’Atelier Luma, l’exploitation des déchets de la riziculture est infinie: isolant écologique apprécié pour son faible coût, bétons allégés pour la construction, Les pigments tissus résistant au feu, colle naturelle… des carrières Sans oublier la cosmétique, grâce à la d’ocre du Luberon poudre de riz qui absorbe le sébum. permettent Avec les algues, ils réfléchissent aussi de colorer à concevoir des vêtements intelligents les matériaux et curatifs. Grâce à leurs propriétés, fabriqués. notamment pour la peau, notre chemise ou notre pull – conçus à partir de coton, Produit en masse de laine mérinos et d’algues – nous tienprès d’Arles, dront chaud mais nous soigneront en le sel marin est même temps… DE GAUCHE À DROITE ET DE HAUT EN BAS En Camargue, la seule culture du riz produit 15 000 tonnes de déchets par an.

l’un des éléments naturels exploités à l’Atelier Luma.

DÉBOUCHÉS COMMERCIAUX Il ne faudrait pas prendre les scientifiques de l’Atelier Luma pour de doux dingues. Certes, Maja Hoffmann ne leur a pas fixé d’échéance, un luxe incroyable. Mais elle ne fait pas partie de ces milliardaires jetant l’argent par les fenêtres au gré de leurs lubies. «Pour que l’initiative

devienne complètement viable sur le long terme, il est à souhaiter des débouchés commerciaux, assure-t-elle. Juste suffisants pour ne pas dépasser l’investissement de base. Après la phase de recherche et d’exposition viendra celle de l’application.» Au printemps, les étudiants de la Graduate School of Design de Harvard ont été accueillis plusieurs semaines à Arles pour un projet commun. En juin 2018, Maja Hoffmann a aussi été invitée, avec le directeur artistique Jan Boelen et les chercheurs, à présenter le résultat de leurs recherches à Design Miami Basel. Luma était aussi présent au Salone Del Mobile à Milan en avril 2019. En attendant, le travail de l’Atelier peut être consulté en ligne ou mieux encore, sur place, au Parc des ateliers, à Arles, face à la nouvelle Ecole nationale de la photographie.  Atelier Luma, Parc des ateliers, chemin des Minimes 45, Arles (F). luma-arles.org

P HO T O S: V IC T OR P IC ON

LE FUTUR

DOSSIER


T_MAGAZINE 35


DOSSIER


CI-CONTRE Le bâtiment de l’architecte chinois pour le campus Novartis à Bâle avec ses jardins inspirés des vergers asiatiques.

L’ARCHITECTE

CI-DESSOUS Zhang Ke.

Les constructions conscientes de Zhang Ke L’A R C H I T E C T E C H I N O I S A I M E C R É E R D E S B ÂT I M E N T S Q U I S E M Ê L E N T À L A B E AU T É D E L’ E N V I R O N N E M E N T. E N G A G É , C R É AT I F E T H U M A N I S T E , I L S E R A L’ I N V I T É D E L A M A I S O N D E L’A R C H I T E C T U R E D E G E N È V E , L E 7   N O V E M B R E par Melissa N'Dila

P HO T O S: S TA N DA R DA RC H I T E C T U R E

I

l fait partie de ces architectes qui œuvrent à construire des bâtiments s’ancrant dans la nature qui les environne. Récipiendaire du Prix Aga Khan pour l’architecture en 2016, et de la médaille Alvar Aalto l’année suivante, le natif de Pékin Zhang Ke sera l’invité de la Maison de l’architecture (MA) de Genève le 7 novembre prochaine, dans le cadre de Momentum, une série de conférences qui se dérouleront jusqu’en mai 2020. Parmi les autres intervenants, Lacaton & Vassal (France) ou Angela Deuber (Suisse) s’interrogeront sur le rapport qu’ont les artistes avec le temps dans leur processus de création. «Le comité tenait à offrir un large panel sur la question, explique Marlène Leroux, vice-présidente de la MA. Nombreux sont les concepteurs qui se confrontent à cette quête de l’immédiateté revendiquée par la société actuelle. Cette problématique nous concerne tous.» Et d’autant plus en Chine? Le pays est en effet connu pour sa société sur-industrialisée, qui ne cesse de viser la performance, l’objectif étant de satisfaire une audience mondiale avide des tendances éphémères. Trop souvent aux dépens de l’environnement. Pourtant, les artistes et le genre d’architectes

auquel Zhang Ke appartient enracinent en parallèle leurs créations dans une culture traditionnellement proche de la nature. Paradoxal? «Je ne pense pas qu’il y ait véritablement de paradoxe, affirme Marlène Leroux. La relation cosmique de la société chinoise avec la nature est ancrée dans la culture du pays depuis des millénaires. De plus, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, la course au développement économique dans laquelle la Chine s’est lancée est récente. C’est en voulant rattraper un certain retard que les dirigeants chinois ont joué la surenchère. En réaction, l’art, l’architecture revendiquent depuis la nécessité d’une relecture des arts traditionnels et d’un rapport renouvelé à la nature.» LE DÉFI DE L’INTÉGRATION En quelques années, nombreuses sont les constructions à être davantage tournées vers des fondements résolument écologiques et durables. Unique projet suisse de ZAO/standardarchitecture, l’agence de Zhang Ke, le Novartis Campus Building à Bâle en est un exemple. Inauguré en 2016, il présente un design avec des lignes hexagonales, un style épuré et des

T_MAGAZINE 37


jardins inspirés des vergers asiatiques qui concilient avec justesse production futuriste et réflexion sur l’environnement. Construit à partir d’un système de grilles organiques, l’édifice renvoie à la priorité écologique de nombre de créations de l’architecte chinois qui encouragent très souvent la réutilisation des ressources naturelles. Comme en témoigne son projet dans les hutongs de Pékin, ces ensembles de ruelles labyrinthique et étroit parfois vieux de plus de 700 ans et menacés de destruction. Zhang Ke y a réalisé plusieurs bâtiments - dont Micro-Hutong, mini hôtel de 30 mètres carrés - à partir de bois et de béton, l’objectif étant de créer une relation directe avec le contexte urbain dans lequel ils se trouvent. «Dans tous les hutongs, la situation de vie actuelle, caractérisée par une forte densité, possède en réalité une base élégante, expliquait Zhang Ke au site internet consacré à l’architecture Archdaily.

38 T_MAGAZINE

Si nous ne faisons rien pour montrer au public et aux autorités qu’il s’agit de véritables vestiges culturels de la capitale, ils seront voués à être rasés de la carte. Les architectes chinois doivent lutter contre ça.» Cette démarche, qui se préoccupe aussi bien de l’esthétique des bâtiments que de ceux qui y vivent, est l’une des raisons qui ont motivé le comité de la Maison de l’architecture à inviter le créateur pékinois. «Je suis sa carrière depuis longtemps, reprend Marlène Leroux. Partisan de la nuance, il a la juste mesure pour mettre en avant le patrimoine de la Chine. Son point de vue n’est ni maniériste ni effacé et présente une relecture du passé de cette société avec un regard sur l’avenir.»  Conférence Zhang Ke organisée par la Maison de l’architecture, Genève, Pavillon Sicli, le 7 novembre 2019 à 18h30. ma-ge.ch

Mini-hutong, le micro hôtel de 30 mètres carrés construit par ZAO/ standardarchitecture, l’agence de Zhang Ke. A travers ce type de projet, l’architecte cherche à préserver les «hutongs», ces ensembles de ruelles historiques de Pékin menacées de destruction.

P HO T O S: MO ON W U, Z AO / S TA N DA R DA RC H I T E C T U R E

L’ARCHITECTE

DOSSIER


T_MAGAZINE 39


L’OBJET

R E M E T T A N T E N Q U E S T I O N L’ É P O Q U E R O B O T I S É E D A N S L A Q U E L L E N O U S V I V O N S , L E S T U D I O D E D E S I G N VA U D O I S PA N T E R & T O U R R O N A C R É É U N E L A M P E F U T U R I S T E Q U E L’ O N M O D U L E À S O U H A I T, À L A M A I N

S T YL E

Clarté originelle

u milieu du XIXe siècle, en Angleterre, le courant décoratif Arts & Crafts naît de l’impulsion libertaire de plusieurs artistes anti-industriels. Il s’élève alors contre l’industrialisation abusive en prônant un retour à l’artisanat. En clair, tout ouvrier devrait participer à chacune des étapes de son art, de la réalisation à la fabrication. La lampe de la gamme ANC du studio lausannois Panter&Tourron a été imaginée en hommage à ce mouvement.

40 T_MAGAZINE

Sa conception à partir d’un panneau d’aluminium confère au luminaire une élégance futuriste, épurée, et éminemment malléable. En effet, selon le pliage, différentes configurations de l’objet voient le jour. Des diodes LED ultra-fines et flexibles peuvent être ajoutées où bon vous semble et vous devenez de la façon la plus simple qui soit le propre artisan de votre lampe.  pantertourron.com

P HO T O: J U L I E N DE C E ROI

A

par Melissa N’Dila


P HO T O S: A L E X A N DR E H A E F E L I / S T Y L I S T

LA MODE

« J’aime mettre les pieds dans la boue » AV E C S E S S I L H O U E T T E S U LT R A G L A M O U R S R É A L I S É E S À PA R T I R D E D É C H E T S T E X T I L E S , L E C R É AT E U R D ’ O R I G I N E VA L A I S A N N E K E V I N G E R M A N I E R D O N N E U N N O U V E AU SOUFFLE À L A MODE DUR A BLE, LOIN DES ROBES EN TOILE DE JUTE par Séverine Saas

T_MAGAZINE 41


STYLE

42 T_MAGAZINE


LA MODE

P HO T O S: A L E X A N DR E H A E F E L I

L

ors du dernier MET Gala, l’événement mode le plus attendu de l’année outre-Atlantique, à New York, la mannequin brésilienne Isabelle Boemeke a fait sensation grâce à une robe sculpturale en tulle transparent orné de bandelettes pailletées, le tout associé à d’extravagants volants rose fluo. La tenue était d’autant plus étincelante qu’elle avait été entièrement conçue à partir de déchets textiles. Le créateur? Kevin Germanier, 27 ans, finaliste du dernier Prix LVMH pour la jeune création. Passé par la Haute Ecole d’art et de design de Genève avant d’intégrer la prestigieuse Central Saint Martins de Londres, ce Valaisan installé à Paris offre un tout nouveau visage à la mode durable: glamour, maximaliste, sans jamais verser dans le ridicule ou l’importable. Loin des tapis rouges, l’upcycling pop de Germanier – la marque que Kevin a fondée en 2018 en parallèle d’un stage chez Louis Vuitton – se décline également en jeans, en t-shirts, ou en sacs. Autant de pièces de seconde main que le Valaisan remodélise à sa manière, à l’image de cette étonnante technique de «broderie sans fil» à coups de silicone et de vinaigre blanc. En près de deux ans d’existence, les créations de Germanier ont déjà PAGE DE suis jamais allé dans un grand salon texGAUCHE ET tile, cela ne me correspond pas. J’aime séduit de nombreuses stars comme CI-DESSUS mettre les pieds dans la boue, aller dans Björk, Beyoncé ou Lady Gaga, mais aussi des superstars de la K-pop comme la Pour le printemps- les usines, les entrepôts, les marchés, été 2020, Kevin fouiller dans leurs rebuts, des tissus chanteuse Sunmi. Présentée lors de Germanier a issus de déstockages ou des vêtements la dernière Fashion Week de Paris, la donné corps destinés à être brûlés par exemple. Nous collection printemps-été 2020 rend un à son idole avons des fournisseurs partout dans le hommage flamboyant à Sailor Moon, la Sailor Moon. monde, à Paris, à Shanghai, en Suisse, en muse du créateur. Soit une explosion de teintes pop, de strass et de rubans, qui Corée du Sud, des gens qui comprennent ce que nous faisons. Une fois ces déchets fait écho à la puissance de l’héroïne de manga, apparue au début des années textiles récoltés, on regarde lesquels 1990. «Au Japon, c’était la première fois pourraient aller ensemble, une broqu’une figure féminine était représentée che par-ci, des sequins ou une étoffe à sans un homme, que ce soit un frère ou carreaux par-là. Avec le photographe suisse Alexandre Haefeli, nous shootons un mari. Elle a montré que les femmes n’étaient pas que des mamans, mais différents assemblages, et les images qu’elles pouvaient aussi être des héroïnes deviennent nos propres inspirations. Ce modernes.» Rencontre haute en couleur. procédé maison contribue à la sincérité et à l’originalité de notre travail. Quel est le point de départ d’une collection Germanier? A quand remonte ce goût pour Je n’ai pas d’idée préconçue, je pars la débrouille et l’expérimentation? Je dis toujours que si l’on s’en tient toujours des tissus et des différents matériaux que je trouve. Sauf que je ne aux limites de temps et d’argent, on

n’arrive nulle part. Quand j’ai été accepté à Central Saint Martins, à Londres, j’ai dû chercher les financements tout seul – 9000 livres d’écolage par an, pendant quatre ans. J’ai envoyé 63 lettres à différentes institutions et j’ai fini par trouver! Sur place, le coût de la vie était très élevé et j’avais peu de moyens. Je me suis donc mis à acheter du tissu vintage, qui coûtait huit fois moins cher que du neuf. Je tiens à être honnête: je n’ai pas commencé à utiliser des déchets textiles parce que je voulais sauver la planète, mais simplement parce que je n’avais pas d’argent. Cet obstacle a nourri mon processus créatif. Comment est venue se greffer votre réflexion écologique? En 2015, pendant mes études, j’ai gagné l’EcoChic Design Award [rebaptisé Redressed Award], à Hongkong, un prix

T_MAGAZINE 43


LA MODE

en faveur d’une industrie textile respectueuse de l’environnement. Pour ma collection, j’avais utilisé des couvertures militaires de l’armée suisse que mon père – qui est lieutenant-colonel en Valais – avait demandées à des soldats. C’était amusant, ces silhouettes ultra-glamours avec un tissu épais qui gratte. A partir de là, on m’a mis dans la case «upcycler». Je suis resté à Hongkong pour un stage de six mois, et un événement clé s’est produit. Un jour, dans un marché, j’ai vu un commerçant creuser un trou dans le sol pour jeter des perles en verre dont personne ne voulait. Ces perles m’ont fait penser aux matériaux que John Galliano utilisait chez Dior, ou aux créations de Robert Piguet que j’avais tant admirées dans le musée qui lui est dédié à Yverdon. Ce qui était pour moi le summum du raffinement était ici considéré comme un vulgaire déchet. Cette scène m’a paru très triste. J’ai convaincu le commerçant de me laisser les perles, qui constituent une importante part de la première collection Germanier.

forcément un vêtement ample en coton ou en toile de jute. Je montre que ça peut aussi être une robe entièrement brodée, du tulle, de la soie, de la dentelle, une silhouette sexy et féminine. De même, je fais produire mes collections à Shanghai, pour qu’on arrête de penser que le made in China est forcément synonyme de mauvaise qualité ou d’enfants exploités. Je connais très bien l’usine avec laquelle nous travaillons, je m’y rends souvent, je connais les gens. Le discours des marques de mode sur la durabilité serait-il vain? Non, il y a plein de créateurs qui ont ce type de revendications depuis le début questions environnementales. Quelle est votre position? Je suis partagé. Il est certain qu’il y a une surproduction de vêtements, et que c’est absurde de pousser les gens à changer tout le temps de garde-robe. En même temps, c’est au consommateur de se responsabiliser, de se renseigner et de changer. Et puis il faut laisser le temps aux grandes structures de se réformer. J’ai moi-même travaillé chez Louis Vuitton; je sais que la volonté ne manque pas. Mais c’est très compliqué de transformer des entreprises globalisées de cette taille-là. On y arrive gentiment.

Contrairement à de nombreux designers, vous n’utilisez pas l’«upcycling» comme argument marketing. Pourquoi ce choix? Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Au contraire, plus on se comporte comme si c’était normal, plus les gens penseront que c’est normal, que cela va de soi de réfléchir à ce que l’on consomme. Nos clientes ne choisissent pas Germanier parce que nous brandissons une pancarte «upcycling», mais parce qu’elles aiment d’abord notre esthétique. J’essaie de casser certains stéréotypes, comme l’idée que la mode durable, c’est CI-DESSUS ET CI- CONTRE Collection Germanier printemps-été 2019. Kevin Germanier lance sa marque en 2018, alors qu’il est stagiaire chez Louis Vuitton.

44 T_MAGAZINE

et qui font des choses très bien, comme Stella McCartney ou Vivienne Westwood. Ce qui n’empêche pas l’apparition de discours plus superficiels qui ont tendance à me hérisser le poil, parce que cela renforce l’idée que la mode durable est une tendance. En parallèle, on continue d’organiser des défilés à l’autre bout du monde ou de faire venir des conférenciers en jet privé le temps d’un symposium sur l’environnement. C’est hypocrite, c’est du blabla, il faut des actions concrètes de la part des grands acteurs de l’industrie, qui ont plus d’impact que les indépendants comme nous. L’industrie du luxe suscite de plus en plus la colère de l’opinion publique, notamment sur les

En tant que marque indépendante, votre but reste de vous développer. Avez-vous fixé un plafond que vous ne souhaitez pas dépasser en termes de croissance? Si j’arrive à toujours produire des vêtements en utilisant ce qui est déjà là et qui est censé être détruit, je ne pense pas qu’il y ait de problème. En espérant que la personne qui achète une de mes créations ne finira pas par la jeter, mais par la donner à quelqu’un d’autre. Un conseil aux designers qui commencent leur carrière? C’est difficile, parce que j’ai moi-même été ce créateur débutant, et je n’ai pas suivi certains conseils. Mais je dirais: restez vous-mêmes, il ne faut pas trop écouter les autres quand on veut survivre dans la mode. Et ça peut paraître mièvre, mais rester humble et gentil est aussi important. J’essaie aussi de casser le stéréotype du designer diva. En mettant son ego de côté, je crois qu’on construit une carrière plus durable. 

P HO T O S: PA BL O DI P R I M A

STYLE


SLASH/FLASH

STYLE

E

t Dieu créa Zahia. Et il se planta. Un peu. Pas trop. Pas tant que ça, en fait… Zahia parle lentement en détachant chacune de ses syllabes – et on la croit sotte. Zahia est trop blonde et le grain de sa peau est trop laiteux – et on la prend pour une Barbie. Zahia n’est bonne à rien d’autre qu’à être «trop bonne». Zahia est cette jeune femme aux pieds minuscules (renseignements pris, elle chausse du 35), aux attaches ultrafines et à la plastique chirurgicale, qui fit tapage, autour des années 2010, lorsque l’on apprit qu’elle se prostituait auprès de clients de luxe. L’affaire éclata quand des footballeurs célèbres, dont Franck Ribéry (à qui elle fut offerte en cadeau d’anniversaire), se firent attraper à l’avoir tarifée alors qu’elle était encore mineure. Vous vous souvenez, n’est-ce pas? Zahia affichait alors une réussite très bling, proclamant que la prostitution de luxe lui avait donné un vrai pouvoir. Plus tard, Zahia lança une collection de lingerie précieuse, posa pour Lagerfeld, gardant le mystère sur la provenance de son argent – un oligarque, un homme d’affaires suisse? Et puis, Zahia s’effaça pour ressurgir, ce printemps 2019, comme actrice dans Une fille facile, primé à Cannes. Dans ce film de Rebecca Zlotowski (une réalisatrice plutôt Monde diplo que Voici), Zahia joue une jeune dégourdie qui déniaise sa cousine en lui apprenant à harponner de riches clients. Cet automne, pour la promo du film, Zahia répondit sagement à des tonnes d’interviews narquoises, se montra souvent bien plus élégante que ses interlocuteurs, papillonna comme un lépidoptère devant les flashes de la presse people, fut encensée ou moquée. Le film fit un gros flop, trois petits tours et puis s’en va sur 12 centimètres de talons aiguilles.

Comme Zahia est bien (re)faite de sa personne, et pour ne pas nous laisser influencer par sa plastique, fermons les yeux. Ecoutons juste sa voix, en interview. Un timbre quelque part entre le naturel de Brigitte Bardot et l’artifice d’Arielle Dombasle. Un phrasé lent, prudent – Zahia sait qu’on attend qu’elle trébuche, qu’elle est la chèvre de M. Seguin quand l’aube commence à poindre. Elle raconte une enfance heureuse et studieuse, baignée par le cinéma, dans une Algérie en sang. Puis l’arrivée en France, le déclassement, les rêves en miettes. Et la prostitution comme une forme d’ascenseur et de salut. On y mettrait nos deux mains au feu: Zahia s’est construit un personnage en copiant Marilyn Monroe. Sa féminité d’un autre âge, surjouée avec élégance. Son appétit sincère pour la culture. Sa soif de connaissances où se mêle l’envie d’être aimée pour autre chose que son Q. Des talents. Le courage de transgresser les bornes d’une culture répressive (se dire fière d’être une prostituée, quand on est née en terre musulmane, il faut du cran). Un besoin de reconnaissance vouée à l’échec tant ce genre de femme reste une «incasable»: à cheval entre deux cases, la putain trop bien peroxydée et l’intello à lunettes. Alors bien sûr, elle peut prêter à sourire, cette Zahia qui, de façon consciente ou inconsciente, met ses tout petits pas sur ceux de Marilyn. Souriez, souriez. Si vous souriez, c’est pour ne pas voir que vos vies aussi ne sont cousues que d’attitudes, de postures, de réflexes et d’idéaux que vous empruntez à d’autres. Nos vies sont cousues de lambeaux arrachés aux costumes de nos idoles, de nos modèles, de nos guides. Bande d’avatars que nous sommes. Eh bien, sourions, maintenant. 

Zahia / Marilyn E T S I N O S I D O L E S N ’ É TA I E N T Q U E L E S D É C L I N A I S O N S D ’ U N N O M B R E L I M I T É D E M O D È L E S I D E N T I F I C AT O I R E S ? E T S I L E S P E O P L E N ’ É TA I E N T Q U E D E S AVATA R S ? AU J O U R D ’ H U I : C O M M E N T L’A C T R I C E E T D E M I - M O N D A I N E Z A H I A D E H A R S ’ E S T R É I N V E N T É E E N M A R I LY N M O N R O E … par Stéphane Bonvin  illustration: Damien Cuypers pour T Magazine T_MAGAZINE 45


STYLE

Débardeur en laine crochetée et filée à la main et pantalon en lin brodé de raphia et de paille par EMMA BRUSCHI.

46 T_MAGAZINE


LE SHOOTING

À LA HEAD - GENÈVE, L E S C R É AT I O N S D E S É T U D I A N T S EN DESIGN MODE N E S E L I M I T E N T PA S AU G E N R E photos: Daniel Aires pour T Magazine stylisme: Lucie Guiragossian

L’atelier

T_MAGAZINE 47


48 T_MAGAZINE


PAGE DE GAUCHE Manteau patchwork réalisé à partir de jeans récupérés par MIKHAIL ROJKOV. Chaussures de la collection de MATHILDE DUMAIT. CI-DESSUS Tunique en chanvre biologique et cire d’abeille renforcée avec du rotin par ANDRI OPPLIGER. Pantalon en jersey blanc par MATHILDE DUMAIT. Sabots de la collection d’EMMA BRUSCHI.

T_MAGAZINE 49


CI-DESSUS Pantalon de costume mauve par LOREN KAGNY. Chaussures à plateforme en bois sculpté main et laqué, tige en cuir brodée de perles de verre par EVA VERWITCH. PAGE DE DROITE Manteau en collants tendus avec du silicone par CLÉMENTS THOMAS. Col roulé en sequins violets par ADELINE RAPPAZ. Pantalon de costume mauve par LOREN KAGNY.

50 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 51


CI-DESSUS Sacs à main géants moirés et rebrodés de fils par MARVIN M’TOUMO. PAGE DE DROITE Tablier, pantalon et chemise en dentelle imprimés de l’«Almanach du vieux Savoyard» par EMMA BRUSCHI. Chaussures-collants en lycra par MATHILDE DUMAIT.

52 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 53


54 T_MAGAZINE


PAGE DE GAUCHE Vestes de costume (portées et dans le fond) par LOREN KAGNY. Pantalon en soie verte par ANIA MARINCEK. Chaussures de la collection de MATHILDE DUMAIT. CI-DESSUS Chemise en anciens draps par EMMA BRUSCHI. Corset en lamelles de chutes de cuir et chaussures par MARVIN M’TOUMO.

T_MAGAZINE 55


56 T_MAGAZINE


PAGE DE GAUCHE Veste de costume par LOREN KAGNY. Col roulé en sequins beiges par ADELINE RAPPAZ. Pantalon en denim décoloré par MARC FORSTER. CI-DESSUS Pièce en fausse fourrure noire par SANDRINE JOY PRAZ. Chaussures de la collection d’ADELINE RAPPAZ. MAQUILLAGE ET COIFFURE Sandrine Thomas MODÈLES Manon (Visages, Zurich) et Matteo T_MAGAZINE 57


L’HORLOGERIE

STYLE

Les mille et un visages du cadran D U P L U S C L A S S I Q U E AU P L U S C O M P L E X E , L A C O N C E P T I O N D ’ U N C A D R A N E S T L E F R U I T D U T R AVA I L C O M P L É M E N TA I R E D E S D E S I G N E R S , D E S C A D R A N I E R S E T D E S A R T I S A N S D ’A R T. C O N S I D É R É C O M M E L A F I G U R E D E L A M O N T R E , I L S E D É C L I N E E N U N E M U LT I T U D E D ’ E X P R E S S I O N S

S

on diamètre avoisine celui d’une pièce de 5 francs. Une poignée de millimètres, à peine, dans lesquels la montre révèle son caractère. Plutôt féminin dans sa robe de nacre ou d’aventurine, plutôt discret en émail Grand Feu, classique en version guillochée, extra-viril en mode squeletté, le cadran en dit long sur la montre, il en est le visage. La surface est exiguë, mais le champ des possibles est vaste. Longtemps cantonné à un classicisme prudent, le cadran est sorti de sa réserve ces dernières années. Les couleurs ont explosé, à commencer par l’incontournable bleu, considéré aujourd’hui en horlogerie comme «the new black». Le vert est en plein boom, talonné par le rose saumon, signe d’une certaine appétence pour le style vintage. Sans oublier le reste de la palette chromatique qui se fraie doucement mais sûrement un chemin au poignet des amateurs de montres. Décomplexée, débarrassée de ses carcans esthétiques traditionnels, l’horlogerie montre son visage sous un nouveau jour. Plus joyeuse, plus ludique, elle est aussi plus encline à suivre les tendances. Parce qu’il constitue la partie la plus visible d’une montre, la plus regardée aussi, le cadran est soigné dans les

58 T_MAGAZINE

par Marie de Pimodan-Bugnon

moindres détails. Les designers peuvent travailler des mois sur sa conception. Les cadraniers, eux, réalisent un travail patient et particulièrement méticuleux pour intégrer dans cet espace restreint une foule d’éléments qui lui conféreront sa beauté harmonieuse, sa lisibilité, mais aussi sa singularité. Comment décliner sur une surface aussi petite la multitude d’indications offertes par un quantième perpétuel sans rendre sa lecture difficile? Comment mettre en valeur les rotations continues d’un tourbillon? De quelle manière disposer les deux, voire trois compteurs du chronographe? Et la date, plutôt à droite, à gauche ou dans un guichet décentré? Autant d’interrogations auxquelles se confrontent tous les designers, à la lumière de la grande question: est-ce la fonction qui dicte la forme ou la forme qui préside à la fonction?

est devenu un élément distinctif si fort que la marque s’autorise sur certains modèles, comme la récente Endeavour Centre Seconds Concept Blue Lagoon, à se passer de logo. Endeavour Centre Malgré l’étroitesse du cadran, ce Seconds Concept dernier est aussi un espace privilégié Blue Lagoon pour l’expression des métiers d’art. Art ou H. MOSER & CIE. artisanat, décoré d’émail ou de gravure, de peinture miniature, de marqueterie ou Magic Lotus de mosaïque, le cadran se fait tableau. On Automaton pense à Ulysse Nardin, qui se distingue JAQUET DROZ. par l’absolue perfection des cadrans en émail Grand Feu réalisés par sa filiale Donzé Cadrans. Cette technique est réputée comme l’une des plus difficiles dans l’art de la décoration des montres. L’émailleur applique tout d’abord de la poudre d’oxyde sur le cadran en or. Celui-ci est ensuite placé dans un four à très haute température – entre 880 et 900°C – plusieurs fois, afin de permettre aux éventuels motifs et aux couleurs d’apparaître progressivement. ART OU ARTISANAT? La réponse s’exprime dans les divers On pense aussi à Breguet, dont les partis pris des designers. Une chose connaisseurs reconnaissent le magniest sûre: même sur les modèles les plus fique travail de guillochage réalisé à la classiques, le cadran s’impose comme main. Sur la Marine Dame présentée une signature. Quelle que soit la forme cette année, celui-ci prend une forme du boîtier, on reconnaît entre mille la inédite inspirée par les mouvements typographie spécifique des chiffres naturels de l’eau. Baptisé Marea, ce romains qui soulignent les cadrans des nouveau motif composé de courbes montres Cartier. Chez Audemars Piguet, fendant un cadran en nacre a nécessité la Royal Oak ne s’appuie pas seulement plusieurs mois de développement, insur la silhouette de son boîtier pour cluant la fabrication de pièces spéciales capter le regard, mais également sur pour les machines à guillocher. Une son fameux cadran frappé d’un motif mise au point qui donne la mesure des tapisserie. Chez H. Moser & Cie, le traiefforts déployés par les horlogers pour tement fumé des cadrans de couleur embellir les cadrans. PADE DE DROITE DE HAUT EN BAS Marine Torpilleur ULYSSE NARDIN.


T_MAGAZINE 59

P HO T O: GE T T Y I M AGE S / P ROL I T T E R I S Z H


STYLE

L’HORLOGERIE CI- CONTRE DE HAUT EN BAS Marine Dame 9518 BREGUET. Montre Ronde Louis Cartier Regard de Panthère CARTIER.

UN AUTOMATE AU POIGNET De nombreuses techniques sont mises à contribution. Parmi les dernières nouveautés, on retiendra le portrait de Pégase réalisé par Hermès en marqueterie de bois précieux et rares – amarante et ébène de Macassar, marronnier, poirier jaune et loupe de madrona – sur le cadran de la montre Slim. De minuscules éléments de bois préalablement découpés sont assemblés à la manière d’un puzzle avant d’être collés, poncés et vernis. Trois semaines d’ouvrage sont nécessaires à la réalisation d’un seul cadran. On retiendra également l’impressionnant travail réalisé par Jaquet Droz sur le cadran de son nouvel automate Magic Lotus Automaton, où la gravure, l’émail, la sculpture miniature, la peinture et le sertissage se conjuguent pour composer une fresque naturaliste qui s’anime sur demande pendant une durée de quatre minutes. On s’attardera enfin sur la Montre Ronde Louis Cartier Regard de Panthère. Ici, le joaillier parisien croise plusieurs techniques. Quadrillé comme une image pixélisée, le cadran est un damier miniature composé de tesselles peintes à la main afin de reproduire toutes les nuances du pelage du félin. Une composition à laquelle s’ajoutent quelques diamants, des tesselles en marqueterie de nacre et des yeux décorés d’un mélange de pigments et de Super-LumiNova. Même dans l’obscurité, la panthère nous fixe du regard. Un tableau qui semble vivant, comme un visage particulièrement expressif. 

60 T_MAGAZINE

P HO T O: GE T T Y I M AGE S / P ROL I T T E R I S Z H

Slim d’Hermès Pégase Paysage (© Gilles Pernet) HERMÈS.


LA GEEKOLOGIE

Palm de poche L A M A R Q U E , E N M A I N S D E N O U V E AU X P R O P R I É T A I R E S , P R O P O S E U N M I N U S C U L E T É L É P H O N E , F O R M AT C A R T E D E C R É D I T   par Anouch Seydtaghia photo: Daniel Aires pour T Magazine

Q

u’il est petit! A l’ère des téléphones géants, dont l’utilisation requiert deux mains, Palm propose un téléphone ridiculement petit. Imaginez, son écran ne mesure que 3,3 pouces de diagonale, soit à peu près le format d’une carte de crédit. C’est un véritable ovni que nous propose la société qui n’a plus rien à voir avec le fabricant d’assistants numériques que nous avions connu au début des années 2000. Palm a bel et bien disparu et c’est une start-up américaine qui a récupéré sa marque – la même qui possède la licence BlackBerry, d’ailleurs. Mais revenons à notre téléphone bonsaï. L’appareil, que nous a prêté Digitec, est donc un nain et ne pèse que 62,5 grammes, pour une hauteur de 96,5 mm et une largeur de 50,8 mm. Minuscule, ce Palm peut se connecter aux réseaux wi-fi, 3G et 4G. Il tourne avec la version 8.1 du système Android de Google et possède une petite mémoire de 32 Go. Bien sûr, pas facile d’utiliser longtemps un si petit écran tactile: afficher une carte, écrire un e-mail ou lire des pages web n’est pas très agréable et on se contentera d’utiliser un minimum un tel appareil. On notera que la batterie n’est pas extraordinaire – compter deux charges par jour pour un usage normal – et que les deux capteurs photo (avant et arrière) sont de qualité moyenne. Le prix de ce Palm est très élevé: 449 francs, ce qui le place sur ce point au niveau de smartphones Android de bonne qualité. Mais c’est sans doute le prix à payer pour une telle miniaturisation… 

T_MAGAZINE 61


Jeff Koons, Bouquet of Tulips, 2019 L’A R T I S T E A M É R I C A I N R E N D H O M M A G E AU X V I C T I M E S D E S AT T E N TAT S D U 1 3 N OV E M B R E 2 0 1 5 À PA R I S . M A I S L A F L E U R FA I T E À L A F R A N C E FA I T JA S E R

C

par Emmanuel Grandjean

ette main qui tient un bouquet de tulipes, vous la connaissez bien. C’est la même qui, à New York, brandit la flamme de la Liberté. La statue avait été un cadeau de la France à l’Amérique qui célébrait alors le centenaire de son indépendance. Echange de bons procédés. Cette main géante est celle des Américains à la France. Au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, Jeff Koons cherchait un moyen de rendre hommage aux victimes et à une population meurtrie. L’artiste qui revendique une pratique inspirée de la pop culture propose alors d’offrir cette brassée de tulipes de 12 mètres de haut. Des fleurs de toutes les couleurs qui sortent de terre comme une renaissance de la vie après la violence. Le projet avait été vertement critiqué par le milieu de l’art parisien, qui

62 T_MAGAZINE

publiait en janvier de l’année dernière dans Libération une tribune lapidaire pour en réclamer l’abandon, le jugeant cynique, opportuniste et hors sujet et son installation à côté du Palais de Tokyo, dommageable pour le patrimoine architectural. Finalement érigée en face du Petit Palais au début du mois d’octobre, la sculpture n’a pas apaisé les esprits, qui reprochent à Jeff Koons, comme à Damien Hirst d’ailleurs, de confondre art et business. Financé par des mécènes principalement américains, Bouquet of Tulips a coûté 3 millions d’euros, l’artiste le plus cher du monde ayant fait cadeau de ses honoraires. Une paille comparé aux 33 millions de dollars que coûte aux enchères Tulips, le même bouquet que Jeff Koons a produit à cinq exemplaires entre 1995 et 2004, et qu’il a ici repris, mais sans la main ni les couleurs métalliques, pour cette version monumentale. 

P HO T O: J E F F KO ON S / P HO T O LUC CA S T E L / C OU RT E S Y NOI R MON TA RT P RODUC T ION

C U LT U R E

L’ŒUVRE


L’ARTISTE

Chez Christian Lutz, photographe libre SES ŒU V RES CAPTURENT LA RÉALITÉ DU MONDE TELLE QU’ELLE S’OFFRE. E N T R E S O N AT E L I E R AU T H É ÂT R E S A I N T- G E R VA I S E T S O N A P PA R T E M E N T À C H ÂT E L A I N E , L E P H O T O G R A P H E G E N E V O I S S E R A C O N T E E N D E U X T E M P S E T R E V E N D I Q U E U N E L I B E R T É D E P E N S E R E T D ’ H A B I T E R C O M M E B O N LU I S E M B L E par Melissa N'Dila  photos: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

T_MAGAZINE 63


CULTURE


L’ARTISTE

I

PAGE DE GAUCHE Dans la bibliothèque de Christian Lutz, «In Jesus’ Name» (2012) retranscrit, en images, un an d’immersion dans une communauté évangélique. CI-DESSUS Christian Lutz est un passionné de vélos. Il en détient 14.

l est 11 heures lorsque Christian Lutz nous accueille dans son atelier, quelques étages au-dessus du Théâtre Saint-Gervais, à Genève. Il monte les stores, qui jusqu’à présent ombraient encore tout l’espace, dont un canapé, sur lequel il passe de temps à autre ses nuits. Chez lui, la photographie trouve ainsi refuge dans les arts vivants car «le problème avec les arts visuels comme la photographie, c’est qu’ils sont assez réducteurs, explique-t-il. On voit une image, et l’instant d’après, on fait déjà quelque chose d’autre. Dans le théâtre ou la danse, on vous invite à véritablement vivre un moment. C’est une atmosphère très forte, une ambiance plus longue que j’apprécie.» A Saint-Gervais, le Genevois entend les acteurs échanger, parfois danser. Tout cela participe à

la profondeur des clichés qu’il réalise, à ce jour exposés dans plus de trente villes dans le monde. Christian Lutz privilégie toutefois ses moments de solitude. Tous les matins, il se réveille aux alentours de cinq heures. Les rues habituellement foisonnantes, du centre-ville au jet d’eau, se font silencieuses. Les routes d’habitude inondées d’automobilistes se muent en sites quasiment déserts. Comme une scène à l’intérieur de laquelle la nature serait la principale actrice, il aime à contempler la paisible naissance du jour. «On est au calme, en confrontation avec soi-même», révèle le photographe, le regard saisi par l’assourdissante rue sur laquelle donne son atelier. «On n’est plus dérangé par

T_MAGAZINE 65


CULTURE

L’ARTISTE

les bruits de cour. Pas même un appel téléphonique.» L’heure idéale pour être inspiré. Parfois, l’inspiration vient seule. D’autres fois, elle trouve son essence dans le son. En ce moment, sur sa table, Data Mirage Tangram, le dernier opus des Young Gods, des rockers helvétiques incontournables pour lui. «Ce qui me frappe chez eux, c’est leur liberté. Ils ont fait des choix de vie afin d’être en accord avec ce qu’ils produisent. Ils sont habités. Je pourrais citer Baschung ou encore Brel, qui l’étaient également, de façon encore plus frappante. Ce sont des figures inspirantes, loin des faux-semblants.» Etre en phase avec ce qu’il pense et ce qui l’a construit, c’est toute l’intention du photographe. Celui-ci s’évertue depuis plus de vingt ans à démystifier sa vision du monde sans jamais pour autant en ruiner les espérances. Certaines contrées l’ont même finalement séduit, même s’il n’a que très rarement projeté de vivre ailleurs qu’à Genève, là où il est né. «J’ai toujours tenu à y émettre mes images. Je suis avant tout un acteur culturel. J’ai une responsabilité à tenir et comme

66 T_MAGAZINE

tout citoyen, je me dois de participer à la vivacité de cette ville», affirme-t-il avant de réaliser que la seule raison qui le pousserait à quitter le canton serait le basculement du système politique vers l’extrême droite. La politique serait-elle le cheval de bataille de Christian Lutz? Les thématiques gouvernementales et les dérèglements sociaux qui en découlent ont longtemps guidé son travail. La trilogie que forment Protokoll (2007), Tropical Gift (2010) et In Jesus’ Name (2012) porte un regard sur différents pouvoirs tant économiques, politiques que religieux. Elle aura, de surcroît, renforcé sa réputation d’homme engagé, alliant avec habileté prise de vue et prise de position. Toutefois, le photographe préfère nuancer: «Je ne pense pas porter une voix politique. Je fais face à mon destin comme tout le monde et réagis à des malaises sociétaux.» La preuve avec The Pearl River (2019), qui se penche sur le consumérisme chinois. Les épreuves tests du projet trustent les murs de l’atelier. Plus loin encore, un dessin acheté à une jeune artiste s’ancre à son tour dans le thème. Deux colombes chargées de dynamite y sont affichées comme une métaphore aiguisée des conflits sociaux et des problèmes de liberté.

CI-DESSUS À GAUCHE Seuls deux tirages encadrés habillent l’appartement aux Libellules: l’un dans la cuisine, signé par Anne Golaz, et l’autre au salon, par Hugues de Würstemberger.

Sans surprise, l’atelier foisonne de matériel de photographie. Entre les lumières, les tirages et les appareils photos, il faut bien chercher pour trouver un point d’attache en lien avec sa vie. Un objet attire alors l’attention: c’est une photo de son père, enfant. «Il est le protagoniste d’un projet un cours, explique Christian Lutz. J’ai dû regarder beaucoup d’albums de famille afin de mieux capturer ses postures, ses attitudes, ses regards, et toutes ces choses qui restent ou s’accentuent avec le temps. Je me souviens que mon père m’avait offert un livre de photographies en me disant: «Je ne sais même pas pourquoi je te l’offre, tu en as déjà tellement.»

À DROITE Les épreuves tests de «The Pearl River» (2019) trustent les murs de l’atelier. BEAUTÉ HUMAINE PAGE DE DROITE Un cadre photo du père de Christian Lutz, enfant.

Christian Lutz possède en effet une importante bibliothèque. La plupart des livres qui la remplissent ne lui plaisent pas forcément. Ceux-ci constituent plutôt des références à connaître, des reliures ou des choix de papier à utiliser. Pour la consulter, il faut se diriger vers le second lieu où il lui arrive de séjourner, aux Libellules. La barre d’immeubles


L’ARTISTE

T_MAGAZINE 67


CULTURE

si typique du quartier de Châtelaine a été construite au début des années 1970. Le bâtiment a souvent été décrit comme un creuset de précarité. Rénové et réhabilité il y a trois ans, il a redonné un nouvel élan à ses habitants venus de tous horizons. «Il y a une mixité sociale qui offre une beauté humaine très inspirante», observe le photographe en ouvrant la porte. Mis à part un tirage encadré accroché au mur, l’espace est presque nu. «C’est une œuvre de Hugues de Wurstemberger que l’on m’a offerte à mon anniversaire. Il a fait un long travail sur ses enfants, de la naissance jusqu’à la préadolescence. C’est très profond. Dans une période de panique morale, où l’on n’ose plus regarder les corps, Hugues nous autorise à regarder ses progénitures avec sensualité.» Ce besoin irrépressible de préserver sa liberté de pensée se retrouve également sur une plaque d’immatriculation texane

68 T_MAGAZINE

L’ARTISTE

accrochée au-dessus d’un poste de télévision. Le photographe l’a ramassée sur la route, lors de son voyage aux Etats-Unis pour son projet Outwest (2008). «J’adore l’Ouest américain et ses grandes étendues», s’exclame celui pour qui cet objet symbolise la route, une perspective infinie et donc une certaine manière de s’affranchir des diktats. Libre de penser, de vivre et, surtout, d’habiter. A Châtelaine, il y a un canapé, une télé, une chaîne hi-fi et une petite collection de disques de musique rétro. «Je ne suis pas sensible à la décoration. Quand je viens ici, je n’allume parfois même pas la lumière», continue Christian Lutz. Attaché aux Libellules, le photographe espère y trouver un logement plus grand, qui cumulerait espace de vie et de travail, seul moyen pour lui de retranscrire en image la réalité des choses qui l’entourent. «There’s no better place than home», conclut-il, le sourire en coin. 

CI-CONTRE ET CI-DESSOUS L’atelier dans lequel il passe certaines de ses nuits foisonne de matériaux de photographie, de tirages et d’appareils photos.


L’INSTAGRAM

Laurent Kronental

D A N S S O N N O U V E AU P R O J E T « L E S Y E U X D E S T O U R S » , Q U ’ I L A M E N É P E N D A N T DEU X ANS , LE PHOTOGR APHE FR ANÇAIS NOUS CONV IE À R EGAR DER L E M O N D E À T R AV E R S L E S H U B L O T S D E S T O U R S A I L L AU D C O N S T R U I T E S D A N S L E S A N N É E S 1 9 7 0 AU X P O R T E S D E PA R I S   par Véronique Botteron T_MAGAZINE 69


LE VERRE

À G E N È V E , L E 7 NOV E M B R E , S ’ O U V R E U N E NO U V E L L E B O U T I Q U E D É D I É E À L’A R T D E V I V R E G O U R M A N D E T R A F F I N É

T

70 T_MAGAZINE

par Emmanuel Grandjean

oute une histoire dans un objet. En 1898, J. & L. Lobmeyr produit ce genre de verre peint pour répondre à la forte demande d’un public qui raffole du style oriental depuis l’ouverture du canal de Suez. Cent vingt ans plus tard, la manufacture viennoise perpétue son savoir-faire comme à l’époque de l’Empire austro-hongrois dont elle était l’un des fournisseurs officiels. Ce verre d’inspiration persane, vous le trouverez aussi sur les rayons d’Objets de Table, nouvelle adresse dédiée au design de l’art de vivre gourmand (argenterie, cristal, porcelaine, céramique, couverts, linge de table), aux côtés des créations de Karen Swami, Helga Ritsch, Jezler et Augarten. «Objets de Table est une aventure qui résulte d’une longue réflexion regroupant un certain nombre de mes centres d’intérêt, explique Valérie Ormond, instigatrice

du projet. A commencer par l’architecture, la décoration et plus simplement les objets. Aimant cuisiner et recevoir, le contenu est pour moi aussi important que l’attention avec laquelle il est présenté.» Inaugurée le 7 novembre, la boutique partagera la petite arcade de Frédéric Ormond, beau-frère de Valérie, qui vend et édite du design haut de gamme. «Certaines pièces côtoieront les collections de la galerie afin d’initier un dialogue entre art de la table, mobilier et luminaires d’art.» En attendant, l’année prochaine, de voir les deux professionnels des jolies choses déménager dans un espace beaucoup plus grand du centre-ville.  Objets de Table, rue de la Synagogue 34, Genève, inauguration le 7 novembre.

P HO T O: L OBM E Y R

E S CAPADE

La table comme un art


LA DÉCOUVERTE

Le boom du saké L O NGT E M P S C O N S I D É R É C O M M E U N A L C O O L C O N S O M M É

E X C L U S I V E M E N T E N F I N D E R E PA S A P R È S D E S S U S H I S , L’ É L I X I R N I P P O N C O N F E C T I O N N É À B A S E D E R I Z FA I T T O U R N E R L A T Ê T E DE S SOMMELIER S AGUER R IS C OMME CELLE DE S FOODIE S C ONQUIS par Edouard Amoiel  photos: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

T_MAGAZINE 71


ESCAPADE

72 T_MAGAZINE

LA DÉCOUVERTE

Pour Camille Cariglio, sommelier du Restaurant de l’Hôtel de Ville à Crissier, l’alcool de riz japonais est la pièce maîtresse d’une bonne cave.


I

LA DÉCOUVERTE

nvité à Modène à l’Osteria Francescana, table triplement étoilée au Guide Michelin et ex-meilleur restaurant du monde d’après le classement 50 Best, Emmanuel Heydens, patron du Passeur de vin, tombe des nues lors de la touche sucrée finale. Contre toute attente, le truculent chef Massimo Bottura propose un saké au yuzu en accompagnement de son fameux dessert «Oooops j’ai fait tomber la tarte au citron». Dans le pays du limoncello, cette fusion des genres est un bouleversement. Un parti pris que l’euphorique marchand de vin, tombé sous le charme de cet accord, explique rapidement: «Contrairement à un limoncello lourd en alcool et en sucre, le saké est léger, frais, beaucoup plus affirmé sur les agrumes… et contient seulement sept degrés d’alcool.» Emmanuel Heydens rentre à Genève enthousiasmé et ne tarde pas à s’intéresser à cette merveille tout droit sortie du pays du Soleil levant. Après avoir dégusté une centaine de sakés, il en sélectionne 26, tous ayant des profils différents: apéritifs, pétillants, filtrés ou non filtrés. Tout y passe. Il commande 650 bouteilles et en vend 450 en l’espace d’un mois. «La demande est maintenant bien réelle. Le marché existe depuis un moment et ce n’est que le début», observe-t-il. PERFECTIONNISME JAPONAIS Pour les non-initiés, le saké est une fermentation d’eau, de levures, de champignons microscopiques (le koji-kin) et de riz. La qualité du saké dépend principalement du polissage du riz visant à supprimer l’enveloppe, les graisses et l’albumine pour ne laisser que le cœur du grain. Ainsi le taux de polissage représente le pourcentage de riz qui a été conservé. Plus le grain est poli, plus le taux est bas, meilleur est le saké. La majorité des sakés ont un polissage de 70%, ce qui indique que 30% de la couche externe du grain a été retirée. Les sakés élaborés à partir de riz dont il reste 60% du grain initial sont délicats et ceux dont le polissage est de 50% sont considérés comme des produits rares et haut de gamme. «Ce qui est important dans le polissage, c’est l’acte en lui-même, qui est unique dans le monde des boissons fermentées. Seuls les Japonais polissent leur céréale, comme ils aiguisent leurs lames afin d’avoir une matière première dénuée d’impuretés», précise Adrienne Saulnier-Blache, patronne depuis 2015 de la société d’import Madame Saké à Paris. Une fois terminés le nettoyage et le trempage dans de l’eau de source, la cuisson s’effectue à la vapeur jusqu’à l’obtention d’un grain tendre à l’intérieur et dur à l’extérieur. La qualité de l’eau est un élément déterminant du terroir du saké. «Les montagnes sont

sacrées; l’eau qui s’écoule dans les nappes phréatiques n’est pas polluée. Enfin, le sous-sol japonais étant essentiellement volcanique, l’eau est nourricière, de très bonne qualité, protégée et préservée. Une eau douce donne un saké soyeux, tandis qu’une eau un peu plus dure donne un saké plus tranchant et puissant», précise l’importatrice. La suite est une symphonie fermentée durant laquelle les sucres simples se transforment en alcool sous l’action des levures. Des spores sont alors ensemencées dans 20% du riz, le koji-kin entre en action et se développe. Parallèlement, le maître brasseur prépare le moût, fermenté à son tour, avant d’y rajouter le riz par trois fois, plus le koji, l’eau et les levures. Il ne reste plus qu’à se débarrasser des résidus, filtrer le tout après une courte période de repos, pasteuriser et laisser maturer. A Paris, la dimension du saké a pris une tout autre ampleur et déchaîne les passions aux quatre coins de la capitale. Dans le Ier, VIIe et XIe arrondissements, une nouvelle vague de cuisiniers décomplexés n’hésite pas à intégrer des sakés, au même titre que du vin, dans des verticales d’accord avec les mets. Un phénomène que constate avec bonheur Adrienne Saulnier-Blache. Un de ses plus grands coups de cœur? Le saké élégant et profond, à la texture poudrée, avec des notes de fleur blanche, de la maison Matsumoto, cuvée Shuhari Akitsu Saido, qui accompagne merveilleusement bien une cervelle de veau pochée au bouillon, rémoulade de gingembre, citron confit, éclats de pistache et câpres du chef Bruno Verjus. UNE SORTE DE VIN NATURE La Franco-Japonaise aime rappeler que le saké ne fait pas partie du monde des spiritueux. «Au même titre que le vin, nous sommes dans un univers de fermentation. C’est une adéquation entre la nature et l’homme à un endroit donné, avec des techniques ancestrales et artisanales au sens artistique du terme.» Mais comment expliquer un tel enthousiasme? Plus que jamais, la cuisine japonaise est une étape incontournable dans le parcours d’un chef. Les marmitons en devenir reviennent de leur périple nippon avec des notions culinaires allégées, rafraîchies et plus orientées vers le végétal. «De ce fait, pour accompagner une gastronomie plus délicate, il faut des breuvages plus subtils et raffinés», révèle la négociante. Un autre effet déterminant est sans doute la mode du vin nature et une clientèle plus encline à la découverte et au changement. Interdit le CO2, proscrit le sulfite. Le

XXXXX xx xx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxxx xxxx XXXXX xx xx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxx xxx xxxxxx xxxx

T_MAGAZINE 73


LA DÉCOUVERTE

saké est un produit pur, ultra-clean et de facto naturel avec une dimension agricole hors du commun. L’utilisation de variétés anciennes, non hybrides, témoigne d’une vraie volonté de respecter les traditions et éviter la mécanisation. «Pas besoin d’être un professionnel, les palais évoluent et reconnaissent cette différence. Il y a un parallèle naturel complètement dans l’air du temps.» Et en Suisse? Direction le Restaurant de l’Hôtel de Ville de Crissier, où Camille Cariglio, responsable de la sommellerie de l’institution vaudoise triplement étoilée, constate l’évolution d’une boisson inconnue devenue la pièce maîtresse incontournable d’une cave. Même si l’impulsion ne vient pas encore du client, le sommelier remarque clairement une forme de curiosité, une ouverture d’esprit et une soif de découverte. «Ce

74 T_MAGAZINE

qui me séduit dans le saké, c’est de retrouver différents goûts amers et acidités, une belle fraîcheur et un degré d’alcool moins élevé.» SAKÉ ET GRUYÈRE En matière d’accord, cet ancien de Georges Blanc et Gérald Passedat combine un saké oxydatif avec un gruyère affiné pendant 24 mois. Une explosion de saveurs que l’on peut également retrouver dans certains vins jaunes. «Nous retrouvons des notes de noix, de pomme très mûre, une intense notion de fraîcheur qui contrebalancent parfaitement le côté salin du fromage.» Retour au Passeur de vin à Genève, où Pablo Nedelec, caviste et responsable numérique, a créé une vraie gamme de sakés avec plus d’une trentaine de références où chaque flacon possède sa propre identité. L’engouement est tel que des repas et des collaborations s’organisent avec les chefs de cuisine. Dernier en date: un dîner autour du saké au restaurant étoilé

CI-DESSUS Au Passeur de vin à Genève, Pablo Nedelec a créé une vraie gamme de sakés, forte d’une trentaine de références.

Le Flacon en présence d’un maître en la matière et du chef Yoann Caloué. Mais le phénomène ne s’arrête pas là. Pour Pablo Nedelec, c’est sûr: «Il va y avoir de plus en plus de microbrasseries qui vont s’ouvrir à travers le monde.» Installée au sud de Lyon, Les Larmes du Levant est ainsi la première brasserie de saké français. Il se murmure aussi que sur le sol helvétique, d’anciens élèves de la Haute Ecole d’œnologie de Changins sont sur le point de tenter l’aventure nippone avec du riz tessinois et de l’eau d’altitude. 

À DÉGUSTER Le Passeur de vin, rue Eugène-Marziano 25, Genève, 022 994 20 20, lepasseurdevin.ch Madame Saké, place Ziem, Beaune, madamesake.fr Le Restaurant de l’Hôtel de Ville de Crissier, rue d’Yverdon 1, Crissier, 021 634 05 05, restaurantcrissier.com À CONSULTER Le site d’Edouard Amoiel, crazy-4-food.com


L’ADRESSE

Déjeuner au musée L E Q UA R T I E R G É N É R A L V I E N T D ’ O U V R I R D A N S L E B ÂT I M E N T Q U I A B R I T E L E M A M C O , L E C E N T R E D ’A R T C O N T E M P O R A I N E T L E C E N T R E G E N E VO I S DE L A PH OTO G R A PH I E par Emmanuel Grandjean

P

lus personne n’y croyait. Mais, depuis le début du mois d’octobre, ça y est: on peut enfin casser la graine au Bâtiment d’art contemporain, à Genève. A l’initiative du Mamco, qui célèbre ainsi ses 25 ans d’activité, le lieu accueille un restaurant partenaire. La carte du Quartier général est composée par Ou Bien Encore, adresse voisine spécialisée dans la préparation de plats végétariens, véganes et sans gluten. Au menu? Rien que du super frais et du super sain, comme la focaccia aux légumes ou l’assiette du marché, qui change tous les jours. Côté boissons, limonades bios et eaux minérales laissent une toute petite place au vin (blanc et rouge) du Domaine du Paradis, à Satigny. Notez que deux jarres sont également mises à la disposition de la clientèle, qui peut se servir à l’envie d’eau aromatisée par un cocktail citron-menthe ou pamplemousse-romarin. Les heures d’ouverture du Quartier général (du mardi au dimanche) suivent celles du

EN CARAFE

P HO T O S: J U L I E N GR E M AU D / M A MC O

Un cornalin viril et subtil L A CU VÉE SPÉCI ALE NE YRUN D U D U O Z’ B RU N - G F E L L E R , U N V I N H AU T DE GA M M E

L

par Pierre-Emmanuel Buss

es vignerons suisses sont de plus en plus nombreux à créer des cuvées à forte valeur ajoutée, issues de leurs meilleures parcelles ou de vinifications spéciales. Il est plus rare qu’ils créent une gamme complète qui se démarque de leur production habituelle. C’est le défi que se sont

lancé Patrick Z’Brun, propriétaire des domaines des Chevaliers, à Salquenen, et son œnologue Christian Gfeller. En 2017, les deux hommes ont mis sur le marché six vins estampillés Lux Vina. En avril 2018, ils ont été rejoints par le cornalin Neyrun, nom historique du cépage valaisan. Pour son premier millésime, le 2016, le petit dernier a connu des débuts tonitruants. Il a obtenu en mai la note de 97 sur 100 et une médaille de platine lors des Decanter World Wine Awards, un prestigieux concours international. Une reconnaissance méritée pour un vin à la fois viril et subtil. Le premier nez exhale des arômes de framboises et de chocolat. Après aération, il gagne en finesse et en complexité, sur la cerise noire, les épices douces, le réglisse et les fleurs séchées. La bouche est dynamique, gourmande et avec un fruit très précis, des tanins fins et

musée, du Centre d’art contemporain et du Centre genevois de la photographie, également installés dans le Bâtiment d’art contemporain. Quant à la décoration design, elle a été réalisée en partenariat avec la boutique Teo Jakob. Dans un premier temps, le Quartier général est conçu comme un lieu éphémère et sera ouvert jusqu’au 3 novembre. Si l’expérience est concluante, des prolongations sont envisagées.  Quartier général, Bâtiment d’art contemporain, rue des Vieux-Grenadiers 15, Genève

une texture caressante qui s’étire jusque dans une longue finale fraîche et fruitée. Avec ses près de 6000 bouteilles produites, le Neyrun n’est pas un vin confidentiel. Il lui reste à se positionner dans la durée comme l’un des meilleurs ambassadeurs du cépage autochtone valaisan.  OÙ L’ACHETER? Cornalin Neyrun, 2016, Lux Vina. Domaines des Chevaliers SA, Varenstrasse 40, Salquenen. Prix: 52 francs. lux-vina.ch

T_MAGAZINE 75


CO R P S


LE BIEN-ÊTRE

Judith Baumann, la cuisine du yin et du yang O N L’A A I M É E P O U R S A C U I S I N E S AU VA G E , S O N A P P R O C H E P O É T I Q U E E T I N T U I T I V E D E L’ U N I V E R S V É G É TA L . O N R E T R O U V E L A C HEFFE DE S MOS SET T E S À DE S ANNÉE S -LUMIÈR E D E L A G A S T R O N O M I E , AU N O U V E AU C E N T R E TAO Ï S T E M I N G S H A N

A

par Véronique Zbinden  photos: Julien Chavaillaz pour T Magazine

vec son regard bleu des cimes sous ses éternels bandeaux, sa silhouette juvénile, la fée des herbes sauvages n’a pas vraiment changé depuis l’époque de son resto étoilé en Gruyère, la mythique Pinte des Mossettes. Judith Baumann était sortie des écrans radars depuis son départ en 2008. On la disait occupée à partager son savoir lors de balades et d’ateliers culinaires autour des plantes sauvages. On la retrouve dans un tout autre univers. Celui du centre taoïste Ming Shan – dont on pourrait traduire les idéogrammes par «montagne de clarté» – inauguré ces jours à Bullet, dans le Jura vaudois. Le taoïsme? Une voie spirituelle conjuguant une grande diversité d’expressions: des arts martiaux – tels le taï-chi ou le qi gong – à la méditation, à la médecine chinoise et à l’acupuncture, en passant par l’art et la calligraphie. Ming Shan entend réunir ces nombreux aspects et dispenser un enseignement complet unique en Europe avec de grands maîtres chinois. Un projet un peu fou: implanter un tel centre loin de ses racines chinoises en plein Jura, dans une région traditionnellement plus orientée vers les boîtes à musique que les psalmodies des moines, vers la raclette plutôt que

la cuisson vapeur… Une belle utopie imaginée et portée à bout de bras durant dix ans par Fabrice Jordan, médecin et acupuncteur, avec un petit noyau dur d’une demi-douzaine de personnes, parmi lesquelles Judith Baumann. Très impliquée dès la genèse du projet, Judith a cherché, fouiné, chiné pour trouver le mobilier correspondant à l’âme du lieu et à sa vocation, la vaisselle, le matériel – steamer, wok pro, four pour la cuisson à basse température, etc. – mais aussi pour réunir le personnel appelé à la seconder en cuisine. RECUEILLEMENT GUSTATIF Cuisiner dans un lieu spirituel n’est pas anodin: en premier lieu, parce que le programme dense (cours, ateliers, manifestations culturelles…) va entraîner une fréquentation en dents de scie, qu’il faudra gérer en amont. «Petit mais fonctionnel avec ses portes coulissantes», le restaurant comptera une cinquantaine de couverts. Il s’inscrit dans l’aile sud de la structure en U. Au centre, le temple, imposant avec ses statues géantes du panthéon taoïste, marquant l’apparition au monde matériel, ses portes rouges rutilantes, surmontées par un motif en vague stylisée. En face, de plus intimistes salles de yoga et de pratique des arts martiaux, des cabinets médicaux, une boutique et le restaurant lui-même. Le centre est habillé de bardages de

mélèze et d’épicéa disant son ancrage régional. Ses lignes épurées reflètent aussi les principes du feng shui, le flux des énergies. A l’extérieur, des tables offrent de s’immerger dans la beauté du paysage, avec vue sur les Alpes vaudoises, de prolonger le recueillement du lieu. Et comme on la connaît, Judith n’allait pas se lancer sans imaginer son propre jardin, ne serait-ce que pour les herbes: son potager est dès lors en cours, un work in progress… «La gastronomie ressemble de plus en plus à un no man’s land», estime en substance la cheffe, qui s’oriente désormais vers d’autres registres culinaires, une vraie attention au bien-être, à la santé, à l’esprit comme au corps. Celle qui parcourait, adolescente, l’Inde et ses ashrams en quête de rencontres, d’expériences spirituelles, pratiquait déjà le taï-chi et la méditation à l’époque des Mossettes. Elle s’est mise entre-temps à étudier le chinois et la calligraphie, s’est prise de passion pour la diététique chinoise, la cuisine bouddhiste des temples coréens et japonais. Judith s’est aussi lancée dans toutes sortes d’expériences autour de la fermentation. A parcouru la Chine taoïste avec Fabrice et leur petit groupe curieux et passionné, rencontré les maîtres de la

T_MAGAZINE 77


LE BIEN-ÊTRE

CORPS

Dans le centre taoïste Ming Shan, l’alimentation répond aux notions de santé et de bien-être.

78 T_MAGAZINE


LE BIEN-ÊTRE

«Avec le taoïsme, on reste dans l’ordre du désir, mais du désir apaisé. J’y vois une forme neuve de plaisir, plus aboutie et gratifiante, liée à la maturité» Judith Baumann

Voie intérieure pour les convaincre du sérieux du projet, est partie en retraite dans l’ermitage coréen de la fameuse nonne-cheffe Jeong Kwan… «On reste avec le taoïsme dans l’ordre du désir, mais du désir apaisé. J’y vois une forme neuve de plaisir, plus aboutie et gratifiante, liée à la maturité.» Et la gourmandise dans tout ça? Judith évoque la nonne philosophe Jeong Kwan, avec qui «on est sans doute plus proches de la joie que du plaisir sensuel: on est dans une démarche très proche de la nature et créative à la fois. Une voie qui contribue à faire revenir le calme dans les émotions». VÉGÉTARIENNE ET LOCALE Et la cuisine dans tout ça? «Il s’agira d’être à la fois inventifs et généreux, sans perdre de vue le principe de réalité et donc sans être trop chers…, poursuit Judith Baumann. Une des bases sera le zhou (tchou), autrement dit la bouillie ou soupe de riz. Beaucoup plus subtil qu’il n'y paraît, sourit Judith, qui n’hésite pas à comparer le zhou à la petite robe noire à accessoiriser… On peut proposer quelque chose d’étonnant en la déclinant avec de l’impératoire, de la poire fraîche ou fermentée et quelques graines de sésame torréfiées. Ou alors partir sur un habillage d’épices tels le gingembre, le tamarin, le curcuma…» Le zhou résume bien la diététique chinoise, cette bouillie de riz formant une base idéale pour la bonne assimilation

des ingrédients qu’on y ajoute, des nutriments et des plantes médicinales, en fonction de la saison et des énergies. La cuisine proposée par Judith et son équipe de Ming Shan sera végétarienne et complètement locavore – avec des herbes et des plantes poussant à proximité – mais inspirée par les principes de la diététique chinoise. Soit, pour les évoquer sommairement, la dualité yinyang et les typologies, aliments, saisons et modes de cuisson qui y sont associés, mais aussi les Trois Trésors de la tradition chinoise (le Qi, le Jing et le Shen) réputés gouverner aussi bien l’humain que la nature et l’univers. Nous y voilà: une alimentation répondant aux notions de santé et de bien-être. Principe omniprésent et qui sous-tend les traditions culinaires asiatiques, l’idée que l’aliment a un rôle guérisseur, médicinal, quasiment magique… Les premiers menus imaginés par la cheffe taoïste déclinent ainsi des bao farcis et une soupe miso aux vermicelles et légumes, des raviolis de légumes ou des samosas, des risottos aux myrtilles ou aux côtes de bette, un curry d’aubergine, des nems de chou chinois… Un peu d’inspiration fusion appliquée à des ingrédients de proximité, pour signer au final des plats gourmands, nomades, séduisants.  Centre taoïste Ming Shan, chemin de l’Etoile Polaire, Bullet mingshan.ch

T_MAGAZINE 79


LE BEAUTY CASE

DE HAUT EN BAS Crème riche démaquillante, VALMONT. Suprême baume nettoyant, LA PR AIRIE. Nettoyant rééquilibrant avec aloe vera, ALPHA-H. Exfoliant huile nourrissant aux microcristaux de sucre Comfort Scrub, CLARINS.

D’une pierre deux coups N E T T O Y E R O U H Y D R A T E R ? AV E C C E S P R O D U I T S QU I NOU R R I S S E N T E T P U R I F I E N T L A P E AU E N U N S E U L G E S T E , I L N ’ E S T PA S N É C E S S A I R E D E T R A N C H E R par Francesca Serra  photo: Moos-Tang pour T Magazine

80 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 81


LA GALAXIE

Jasper Morrison revendique l’influence d’Eileen Gray, de Le Corbusier ou de Jean Prouvé. Mais plus encore celle de Franco Albini, génial architecte radical et designer milanais, qu’il découvrira un peu plus tard mais dont il se sentira en immédiate affinité avec l’œuvre.

«Le cercueil de Blanche-Neige». C’est le petit nom de cette chaîne audio toute blanche dessinée par Dieter Rams et Hans Gugelot pour Braun dans les années 1950. C’est en le voyant chez ses grands-parents que Jasper Morrison décidera très jeune déjà de devenir designer.

Avec le designer japonais Naoto Fukasawa, Jasper Morrison organise l’exposition Super Normal à Tokyo en 2006. Les deux créateurs partent alors du principe que la plupart des objets utilisés au quotidien sont aussi les plus simples et les plus anonymes. Un credo qu’ils vont suivre tout au long de leurs carrières.

Depuis 2008, le designer britannique est le directeur artistique de Punkt., éditeur d’objets installé au Tessin. Jasper Morrison y conçoit des objets technologiques sans chichi, comme ce téléphone mobile MP01 dont les fonctions et le look ont été réduits au strict minimum.

Jasper Morrison I L M I LI T E POU R L E DE SIGN L E PLUS SI M PL E POS SI BL E DEPU IS T R E N T E A N S . M A I S Q U I G R AV I T E A U T O U R D U D E S I G N E R « S U P E R N O R M A L » ? par Emmanuel Grandjean 82 T_MAGAZINE

P HO T O S: W I K IC OM MON, GE T T Y I M AGE S

En 1988, Jasper Morrison commercialise son premier objet avec la maison italienne Cappellini. Inspiré d’un fauteuil classique, Thinking Man’s Chair est, com me son nom l’indique, un fauteuil pour fuir la fureur du monde.


83 T_MAGAZINE


84 T_MAGAZINE

Profile for T Magazine

T Magazine Architecture du 26 octobre 2019  

T Magazine Architecture du 26 octobre 2019  

Profile for lucia420