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LE MAGAZINE DU TEMPS 12 OCTOBRE 2019

L’Italie, terre de bijoux Delfina Delettrez, l’irrévérencieuse

ART Maya Rochat, le chaos créatif ESCAPADE A Saint-Sébastien, la cuisine c’est sacré HORLOGERIE L’art précieux du sertissage


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PASSE-TEMPS 12_La question

L'ÉDITO

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Pourquoi la musique nous fait-elle danser?

13_Les news

DOSSIER 16_La joaillerie

La création italienne séduit par son inventivité et sa virtuosité.

22_L’interview

L’univers inspiré et inspirant de la designer Delfina Delettrez.

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26_Le shooting

Le photographe Younès Klouche fait vaciller la haute joaillerie.

ST YLE 38_Le bijou

Une collection de joyaux célèbre les héroïnes du Moyen Age.

39_Le design

La basket sous toutes ses coutures au Mudac.

EN COVER

Delfina Delettrez en total look FENDI et bijoux Delfina Delettrez. PHOTO: Luca Anzalone pour T Magazine

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Nouvelle vague Quel est le point commun entre Fenty – le label de prêtà-porter de luxe lancé par Rihanna – et Mugler, étincelante marque de mode façonnée par le légendaire Thierry Mugler? Tous deux ont fait appel au même designer pour imaginer leur ligne de bijoux. Marco Panconesi, un jeune talent qui a su imposer son style et son nom, loin de l’anonymat qui frappe les créateurs d’accessoires en poste dans les grandes maisons. Comme Delfina Delettrez (en couverture de ce numéro), Gaia Repossi, Benedetta Dubini et bien d’autres, le Florentin Panconesi incarne un renouveau de la joaillerie italienne. A l’instar des maîtres orfèvres de Valence, Naples, Florence ou Arezzo, ces designers conjuguent techniques anciennes et innovations technologiques, tout en se nourrissant des nombreuses cultures qui traversent le bassin méditerranéen. Sauf que leur langage est résolument moderne. Théâtral et opulent, oui, mais toujours portable, adapté aux mouvements du quotidien. Cette singularité italienne doit être célébrée. Elle prouve que la globalisation n’a pas creusé la tombe de la création ou des identités individuelles, contrairement à ce que certains pouvaient craindre. Certes, les nouvelles technologies et la puissance des nouveaux moyens de communication – réseaux sociaux en tête – engendrent une certaine uniformisation des goûts et des opinions. Mais, à l’inverse, ces outils permettent aussi de faire évoluer les folklores et les traditions, de les explorer et de les réinterpréter sous des formes inédites. Les clichés s’en trouvent souvent décloisonnés, sans pour autant trahir ce qui constitue l’âme d’un peuple ou d’un pays. Voilà ce que peut raconter une simple boucle d’oreille ou un collier. Séverine Saas

P HO T O S: PA NC ON E S I , YOU N È S K L OUC H E P OU R T M AGA Z I N E , F R A S S E T T O

LE SOMMAIRE


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44 LE SOMMAIRE

61_L’adresse

Le légendaire hôtel Les Roches Blanches de Cassis a fait peau neuve.

61_En carafe

42_L’instantané

Chardonnay, Parcelle 902, une cuvée morgienne fruitée.

44_L’horlogerie

LE COR PS

Megan St Clair pose son regard et son crayon sur les défilés printemps-été 2020. L’art précieux, exigeant et parfois mystérieux du sertissage.

46_Ma montre et moi

Quand le directeur de l’ECAL retombe en enfance.

65_Le beauty case

Ces soins qui nourissent le contour des yeux.

66_La galaxie

CULTUR E 48_L’œuvre

Avec «Amelia», Renée Levi joue avec l’espace à Genève.

49_L’artiste

Le monde en mouvement de Maya Rochat.

55_L’Instagram

Mahershala Ali, acteur mélomane non conventionnel.

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La photographe Karla Hiraldo Voleau interroge la masculinité.

ESCAPADE 56_L’ustensile

Le couteau de la marque Veark d’un seul bloc.

57_La gastronomie

Saint-Sébastien, la cité des dieux de la cuisine.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Emilie Veillon Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Philippe Simon Ont contribué à ce numéro Edouard Amoiel, Salomé Kiner, Younès Klouche, Giulia Querenghi, Mélissa N’Dila, Moos-Tang, Marie de Pimodan-Bugnon, Francesca Serra, Megan St Clair, Jagoda Wisniewska, Nicolas Zentner, Luca Anzalone Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Nausicaa Planche Responsable iconographie Véronique Botteron, Lucie Voisard (stagiaire) Direction créative des shootings Héloïse Schwab Responsable correction Géraldine Schönenberg Conception maquette ENZED Publicité Chief Executive Officer Bertrand Jungo Chief Commercial Officer Frank Zelger Business Unit Director RASCH Benjamino Esposito Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression ProcSwissprinters AG Zofingen PROCHAIN NUMÉRO LE 26 OCTOBRE 2019.

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P HO T O S: M E GA N S T C L A I R P OU R T M AGA Z I N E , PAT E K P H I L I P P E , D. DE L M A S

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62_La senteur

Les bougies parfumées allument toujours plus d’intérieurs.


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LA QUESTION

Pourquoi la musique nous fait-elle danser ?

«

L A R É P O N S E D E F R A N C I S W O L F F,

P H I L O S O P H E , P R O F E S S E U R À L’ É C O L E N O R M A L E S U P É R I E U R E D E PA R I S

illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

Pour qu’une musique commande à notre corps, il faut que celui-ci puisse se reconnaître en elle et que nos mouvements puissent anticiper ses battements. Il faut donc qu’elle soit prévisible. Une mélodie étale peut nous émouvoir, un chant grégorien peut nous inciter à la méditation, ils n’entraîneront pas le corps. La prévisibilité de la musique, c’est d’abord sa pulsation régulière, celle qu’on entend dans les graves, boum, boum, celle qui fait taper du pied. Irrésistiblement. Plaisir primaire, organique, d’entendre hors de nous une régularité qui est d’abord en nous, dans notre respiration ou notre pouls. Le corps étranger de la musique semble battre à l’unisson de notre corps. On s’agite sur place. Pour le plaisir de cette rencontre. La pulsation régulière peut nous étourdir, nous griser, et même, au bout de la nuit, nous mettre en transe, mais elle ne suffit pas à nous faire danser à deux. Car pour cela, il faut que notre corps puisse aussi anticiper les mouvements de l’autre. C’est le rôle de la mesure: au-dessus de la pulsation de base, pam, pam, il y a une autre régularité, celle des temps forts qui nous incitent à recommencer à compter. Consciemment ou non. Car quand notre corps a assimilé la mesure, c’est lui qui compte pour nous. Une, deux, trois… une, deux, trois, etc. A chaque temps, on fait un pas, mais on ne va nulle part. Le premier temps est accentué, les deux autres suivent, par conséquent c’est comme si le premier pas entraînait les deux autres. Et mon corps sait qu’il en va de même du partenaire. On se meut à l’unisson de la musique et du corps de l’autre: miracle d’une double rencontre. Quand la mesure est ternaire, on tourne: c’est le cercle de la valse. Et si la mesure est binaire (une, deux... une, deux, trois, quatre), on peut danser le paso doble, le tango ou le rock. On peut aussi flirter, c’est le rôle des slows. La musique, on n’a alors même plus besoin de l’entendre, elle est dans notre tête qui rêve déjà à l’après. C’est cela aussi anticiper sur la musique.» 

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Francis Wolff, «Pourquoi la musique», Fayard, collection Histoire de la pensée, nouvelle édition 2019.


Passe-temps

P HO T O: E L L E N VON U N W E RT H / T RU N K A RC H I V E

PAR EMMANUEL GRANDJEAN, MÉLISSA N’DILA ET SÉVERINE SAAS

EXPOSITION

TATI SELON AL AÏA Au début des années 1990, Azzedine Alaïa est au firmament de la mode, dont il défie volontiers les conventions créatives et commerciales. Pour le printemps-été 1991, il présente une collection de prêt-à-porter inspirée du motif vichy rose et blanc de Tati, iconique enseigne française aux prix défiant toute concurrence. Le couturier tunisien dessine également un sac, une paire d’espadrilles et un t-shirt qui seront vendus dans les bacs de la chaîne à bas prix. Près de trente ans plus tard, la fameuse «collection Tati» n’a pas pris une ride, comme en témoigne l’exposition Azzedine Alaïa, une autre pensée sur la mode. La collection Tati, proposée par la Galerie Azzedine Alaïa jusqu’en janvier 2020. Pantalons cigarette,

blousons raccourcis, grandes culottes et mini: les 27 modèles au motif pied de coq rose, bleu ou noir dialoguent avec les croquis du maître ainsi qu’avec les tableaux de Julian Schnabel, peints à même la toile de bâche Tati. Ces Tati Paintings donneront envie à Alaïa de se lancer dans cette réflexion sur la démocratisation de la mode. «Azzedine Alaïa, une autre pensée sur la mode. La collection Tati», sous la direction d’Olivier Saillard, jusqu’au 5 janvier 2020. Galerie Azzedine Alaïa, 18, rue de la Verrerie à Paris

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LES NEWS

LA BIBLIOTHÈQUE DE T

CHAUSSURES

W ESTON SE PER FECTIONNE

HORLOGERIE

OMEGA AU SERV ICE DE SA M AJESTÉ Le 19 décembre 1969, il y a donc presque cinquante ans, sortait partout dans le monde le sixième James Bond. Au service secret de Sa Majesté sera le premier film de la série sans Sean Connery ainsi que le premier (et le dernier aussi) de George Lazenby dans le rôle de l’espion autorisé à tuer. Pour fêter ce jubilé, Omega, qui donne l’heure à l’agent 007 depuis Golden Eye en 1995, lance cette édition spéciale de sa Seamaster Diver 300M. Limitée à 7007 exemplaires, la montre présente un cadran en céramique noire dont le design brossé et spiralé évoque le canon d’un revolver. Et comme le métier de James Bond, ce n’est pas seulement vivre entre deux martinis mais aussi dans le secret, une plaque en or jaune 18 carats cachée sur le côté du boîtier indique le numéro unique de chaque modèle. omegawatches.com

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alors qu’un monogramme rehausse la semelle. Des teintes repensées pour la gent féminine sont également dévoilées. On y retrouve le bleu marine et le burgundy. Une collection intemporelle pour un style masculin-féminin plus que jamais dans l’air du temps. jmweston.com

«BAUHAUSMÄDELS» Ed. Taschen, 2019, 480 p. Marianne Brandt, Gertrud Arndt ou encore Lucia Moholy ont été parmi les plus célèbres étudiantes du Bauhaus. A l’occasion du 100e anniversaire de la création de l’école d’art et de design à Weimar, Taschen rend hommage à celles qu’on appelait les «Bauhausmädels» à travers des images d’archives.

«SIGNATURE DISHES THAT MATTER» Ed. Phaidon, en anglais, 2019, 448 p. (sortie le 18 octobre) Trois cents ans de gastronomie racontés à travers les plats les plus emblématiques? De la pêche Melba d’Auguste Escoffier aux radis en pot de René Redzepi, en passant par le kebab d’Iskender Efendi et la pizza marguerite de Raffaele Esposito, c’est l’objectif de ce livre délicieux, où tout est dessiné.

P HO T O S: J. M . W E S T ON, OM E GA , AC T E S S U D, TA S C H E N, P H A I D ON

Le mocassin J.M. Weston séduit avant tout par sa forme imposante et évidente. Sa bride découpée en «mouette» et sa matière en veau box travaillée à la main construisent encore à ce jour 70 ans de renommée de la marque. Chic et confortable, la maison française de chaussures en cuir se réinvente et pare son légendaire Mocassin 180 de nouveautés. Ses coloris prospèrent entre le bleu marine, le burgundy et la terre d’ombre

«FRANÇOIS HALARD 2» Ed. Actes Sud, 2019, 240 p. Ses images ont déjà fureté dans les appartements fous de Marc Jacobs et de Rick Owens, dévoilé l’intérieur de la Menil House de l’architecte Philip Johnson et l’atelier du peintre Giorgio Morandi. Actes Sud publie le deuxième volume consacré au photographe François Halard, qui s’entretient ici avec la curatrice suisse Bice Curiger.


LES NEWS

DOUDOUNE

R ICH AR D QUINN, NOU V EAU GÉNIE MONCLER MISCELLANÉES

DINOSAURE En 1829, inspiré par du calcaire trouvé dans le Jura, le géologue français Alexandre Brongniart baptisait «Jurassique» la période géologique qui s’étend de 201 à 145 millions d’années avant notre ère.

Chaque saison, Moncler convie un créateur de mode à imaginer une collection dans le cadre de son projet Genius. Après Simone Rocha et Pierpaolo Piccioli, c’est au tour de l’Anglais Richard Quinn de réinterpréter l’ADN de la marque italienne. En février dernier à Milan, on découvrait ainsi des doudounes, des robes et des combinaisons de ski aux imprimés déjantés,

pelage de léopard ou de zèbre azimuté, fleurs maximalistes ou encore total look arc-en-ciel. Une extravagance constitutive du style de Richard Quinn, qui n’hésite pas à mixer dans ses collections inspirations victoriennes et couture, références punks et imprimés Liberty. Ces silhouettes sans complexe ont déjà séduit Beyoncé et même la reine Elisabeth. God save Moncler!

RÉSURRECTION

L’AMI DES DESIGNERS

«Dans la vie, je suis une victime, en art, je suis l’assassin» LOUISE BOURGEOIS, ARTISTE

TÉLÉPHAGE

P HO T O S: MONC L E R , A M I A M I

Entre 1977 et sa mort en 2012, l’activiste américaine Marion Stokes enregistra les émissions des principales chaînes de télévision américaine en continu, sur huit magnétoscopes. Ses 71 000 cassettes VHS et Betamax constituent les seules archives connues de beaucoup de programmes. Elles sont en cours de numérisation.

Jean-Sébastien Amiguet aime l’art et le design. Le Lausannois vient de lancer une initiative salutaire. Sa marque Amiami va chercher dans les tiroirs des designers du pays des projets existants, mais soit restés à l’état de prototypes, soit ayant été naguère fabriqués mais plus distribués. C’est la cas du décapsuleur Bout-de-bois d’Adrien Rovero produit en 2013 par ACE, éditeur de design lausannois aujourd’hui disparu. Avec ce dernier, ils sont pour l’instant quatre diplômés de l’ECAL

à fournir Amiami en jouets (les animaux en bois colorés Savannah de Tomas Kral), couverts pour bébés (la Spoon Airway en bambou de Sibylle Stoeckli) ou encore tapette à mouches de destruction massive (Superpower de Gaële Girault), tous vendus dans un packaging fluo qui saute aux yeux. L’intégralité des bénéfices servira ensuite à soutenir de nouveaux objets de design. amiami.ch

LOGO Le lion de la marque Peugeot ne symbolise pas la puissance de ses voitures. Avant de se lancer dans l’automobile, l’entreprise fabriquait des scies. Le félin exprimait alors les trois qualités des lames d’Emile Peugeot, à savoir: la solidité de leurs dents, la souplesse de leur métal et la vitesse de leur coupe.

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DOSSIER

LA JOAILLERIE

Le sacre du bijou italien

I M A G I N AT I O N E T V I R T U O S I T É ARTISANALE ON T CON T R IBUÉ AU S U C C È S DE L A C R É AT I O N I T A L I E N N E , P O R T É E PA R U N E N O U V E L L E G É N É R AT I O N D E TA L E N T U E U X D E S I G N E R S

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Les joyaux de Marco Panconesi, ex-collaborateur de Riccardo Tisci, Balenciaga, Peter Pilotto et Mugler, sont une ode au mouvement.

P HO T O S: PA NC ON E S I

par Francesca Serra


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P HO T O S: BU L GA R I / A RT I S T B A R R E L L A , F E N T Y

DOSSIER


LA JOAILLERIE

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usqu’au 3 novembre prochain, entre les murs des sites historiques du château Saint-Ange et du palais de Venise à Rome, s’égrènent les décennies, les styles et les couleurs de la célèbre maison de joaillerie Bulgari. Pour l’occasion, des parures d’exception parcourent les époques et s’acoquinent avec des pièces haute couture. Ces dernières ont été rassemblées par Cecilia Matteucci Lavarini, gourou féminin du collectionnisme dans le domaine de la mode, dont les vastes archives couvrent une période allant de 1920 à l’an 2000. Explorant plus de cent ans d’histoire, la rétrospective est un clin d’œil au cinéma italien et à ses divas de l’époque Dolce Vita. Parmi elles, Gina Lollobrigida, Ingrid Bergman, Anna Magnani ou encore Audrey Hepburn, qui arborent toutes des bijoux. Actrices mythiques, elles témoignent, dès les années 1950, de la célébrité internationale de la marque. Chez ces égéries, Elizabeth Taylor, dont la passion pour les bijoux est légendaire, figure en tête de liste. «Née à Rome sur le plateau du film Cléopâtre, l’histoire d’amour entre l’actrice et Richard Burton est certainement un des emblèmes du lien particulier qui associe la marque et le cinéma», souligne Lucia Boscaini, directrice du département Brand Heritage de Bulgari. «Burton lui offrait des bijoux sous n’importe quel prétexte, pour célébrer un anniversaire, ou simplement pour lui dire «It’s Tuesday and I love you.»

PAGE DE GAUCHE La bague Forever Emerald de BULGARI, en platine, renferme une émeraude taille coussin. CI- CONTRE Les pièces de Marco Panconesi pour FENTY, première collection de prêt-à-porter de Rihanna.

VILLES D’EXCELLENCE Récit flamboyant de la mutation d’une affaire familiale en marque internationale, l'histoire de ces pièces iconiques allant de 1884 à nos jours est un voyage à travers le temps reflétant la singularité italienne. Comme le souligne Lucia Boscaini: «L’Italie a toujours été un point de rencontre de cultures et de traditions. On retrouve des influences grecques, étrusques, égyptiennes dans le design de certains détails, preuve que l’orfèvrerie est un art qui puise aux sources d’un patrimoine de connaissances et de codes stylistiques distillés au cours des siècles.»

La grandeur de la tradition transalpine se situe dans cette alliance unique entre design et manufacture T_MAGAZINE 19


La grandeur de la tradition transalpine se situe dans cette alliance unique entre design et manufacture. Pour Donatella Zappieri, consultante dans les domaines du luxe et de la joaillerie: «Les maîtres orfèvres italiens ont toujours réussi à conjuguer techniques anciennes et innovation technologique, créant un rapport fort entre designer et maquettiste et nourrissant ainsi un talent incomparable d’interprétation et d’intuition. Cette synergie a garanti le succès d’un secteur qui exporte aujourd’hui 80% de sa production. Ce dernier s’appuie sur des pôles d’excellence avec leurs spécificités: les villes Arezzo et Florence pour le bijou de mode, Naples pour le corail et les camés, Valence pour le sertissage et Vicence pour l’argent.» Influencé par l’héritage de l’artisanat toscan, le créateur de bijoux Marco Panconesi s’est retrouvé récemment sous les feux de la rampe. Il a notamment été sollicité par Rihanna pour décliner ses créations Fenty, marque de prêt-à-porter de luxe lancée par la pop star en collaboration avec le groupe LVMH. Avant d'entreprendre des études dans le prestigieux

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«L’Italie a toujours été un point de rencontre. On retrouve des influences grecques, étrusques, égyptiennes dans le design de certains détails d’orfèvrerie» Lucia Boscaini, directrice du département Brand Heritage de Bulgari

P HO T O S: DU BI N I / GA S T ON L A F ON D

DOSSIER


LA JOAILLERIE

institut Polimoda, le jeune designer s’est familiarisé avec le travail de restauration d’œuvres antiques conservées à l’Opificio delle Pietre Dure, ancienne manufacture de la mosaïque florentine transformée en école et en musée. Dès 2009, son diplôme en poche, il a commencé à travailler chez Givenchy sous la houlette de Riccardo Tisci, puis chez Balenciaga, avec Alexander Wang et Demna Gvasalia. Il a également collaboré avec Peter Pilotto et Mugler. Si sa réputation s’est bâtie en côtoyant de prestigieuses maisons parisiennes, c’est bien dans la tradition italienne que le créateur florentin puise son inspiration, fasciné par le passé au point de se définir lui-même comme «une sorte d’archéologue». La première collection de sa marque du même nom est une ode au mouvement: on y voit notamment des boucles d’oreilles convertibles qui s’ouvrent en un clic pour dévoiler un cœur d’émail caché à l’intérieur. On retient aussi ses créoles qui peuvent se porter comme une ear cuff, en épousant le contour de l’oreille. DES BIJOUX CHARGÉS D’HISTOIRE Avant la création de bijoux, Francesca Villa a étudié la littérature: une première passion à laquelle on peut attribuer le pouvoir narratif de certaines de ses productions. Sa collection Objet Trouvé se compose de pièces uniques construites autour de babioles dénichées autour du globe. Des pin’s des élections américaines ou des boutons de l’époque victorienne trônent sur ses bagues en lieu et place des traditionnelles pierres précieuses. Un jeton de casino en ivoire vient parer un bracelet, alors qu’une boule en corne noire est sertie sur une bague en or, suggérant ainsi la forme d’une montgolfière. Déroutante tant par le résultat inattendu que pour l’histoire de chaque objet, son approche découle de l’expérience accumulée lors du développement de collections de plusieurs marques internationales. La sienne sera lancée en 2007. «Je suis particulièrement attachée à la petite famille des bagues uniques 21 Grammes, inspirées du film du même nom d’Alejandro Gonzalez Iñarritu, oscarisé en 2015. J’ai créé ces anneaux autour d’anciens contrepoids en bronze utilisés par les Ashantis, membres d'une tribu originaire du Ghana et chercheurs d’or séculaires, pour peser la précieuse poudre. Dans son film, Iñarritu faisait référence à une recherche conduite par le médecin Duncan MacDougall au début du XXe siècle, qui essayait de prouver scientifiquement le concept d’âme. Il avait constaté une perte systématique de poids de 21 grammes immédiatement après la mort, et en avait déduit que ce poids était celui de notre âme.» D’autres fragments d’histoire sont également utilisés par Benedetta Dubini qui, depuis 2014, sublime des pièces de monnaie anciennes dans sa collection Empires. Travaillant en collaboration avec des numismates de Londres, elle récupère ces trésors antiques, principalement liés aux empires grecs et romains mais aussi perses et byzantins. La Louve capitoline liée à légende de la fondation de Rome et des personnages mythologiques, dont la déesse Artémis, figurent souvent sur

PAGE DE GAUCHE Couleur et numismatique constituent le terrain de jeu de Benedetta Dubini.

ses médaillons dont l’histoire est systématiquement détaillée sur le certificat qui les accompagne. «La valeur des pièces s’estime bien évidemment sur la base de leur rareté et de leur conservation. Pour les choisir, j’accorde beaucoup d’importance à l’observation des profils. Ils peuvent être plus doux ou plus marqués selon la main de l’artiste qui les a réalisés, chacun avec sa touche et son interprétation personnelles.» Avec leur surface rugueuse et leurs contours irréguliers, ces miniatures sont enchâssées dans l’or et parfois équilibrées par de discrètes pierres colorées. D’un chromatisme plus affirmé, sa ligne Theodora s’inspire de l’impératrice byzantine représentée sur les célèbres mosaïques de la basilique Saint-Vital de Ravenne. Diplômée du Central Saint Martins et Londonienne d’adoption, la créatrice italienne est pourtant fortement liée à la ville de Rome où son grand-père Giovanni Amati fut producteur durant l’âge d’or du cinéma italien, dans les années 1960. Inspirée par les merveilles architecturales de la ville, elle a hérité de cet amour pour l’équilibre des éléments et d’une obsession pour l’intemporel. C’est à Rome qu’elle déniche les laboratoires et les petits artisans qui travaillent encore dans les ruelles du centre. «Je suis contente de pouvoir soutenir ces savoir-faire. Parfois, je dois les pousser à sortir de leurs habitudes. Récemment, j’ai fixé les pièces directement sur la pierre et cela a nécessité des tailles complètement inédites pour eux.» JOAILLERIE DÉCOMPLEXÉE Révolutionner les formes tout en gardant une approche épurée, telle est la prouesse de Gaia Repossi, qui a repris les rênes de l’entreprise familiale en tant que directrice artistique. Née en 1986, elle incarne à la perfection l’image d’une femme moderne, irrévérencieuse, cérébrale et qui ne se laisse pas encombrer par les ornements trop opulents. Elle a imprimé son minimalisme jusqu’à son iconique boutique de la place Vendôme, au-dessus de laquelle se trouve son studio rénové par le cabinet du fameux architecte Rem Koolhaas. Ses pièces de haute joaillerie détiennent une personnalité propre, gravitant autour de l’aérien, de la légèreté, de l’abstrait. Des attaches invisibles laissent flotter les diamants sur la peau, une boucle d’oreille donne l’illusion d’un multi-piercing ou d’un élastique autour de l’oreille, des bagues ciselées rendent hommage, avec leurs reliefs discrets, aux falaises du cap d’Antifer en Normandie. Tout est du domaine de la soustraction. La créatrice s’apprête à fêter les 100 ans de la maison l’année prochaine: à cette occasion, de nombreux projets inédits et encore hautement confidentiels se succéderont tout au long de 2020.  «Bulgari. Une histoire, un rêve», Rome, palais de Venise et château Saint-Ange, jusqu’au 3 novembre 2019. bulgari.com

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L’INTERVIEW

DOSSIER

L A D E S I G N E R I T A L I E N N E , C O N N U E P O U R L’ I R R É V É R E N C E D E S E S B I J O U X , N O U S R A C O N T E L E S S O U V E N I R S D E S O N E N FA N C E , L E S B I E N FA I T S D E L A M É D I TAT I O N T R A N S C E N D A N T A L E E T S O N A M O U R P O U R L’ É T R A N G E par Francesca Serra  photos: Luca Anzalone pour T Magazine

Delfina Delettrez, les mantras du style

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n 2007, à seulement 19 ans, elle fait une entrée fracassante dans le monde du bijou, injectant son audace dans des joyaux naviguant entre charme abstrait et pièces figuratives, voire surréalistes. En 2010, deux de ses créations d’inspiration animalière intègrent déjà la collection permanente du Musée des arts décoratifs de Paris. Pour la dernière collection «Two in One», elle a décontextualisé le piercing en l’associant aux perles, symbole bourgeois par excellence. Nous retrouvons Delfina, quatrième génération de la famille Fendi, à Rome, où cet empire matriarcal a été fondé en 1918. Sa voix grave et suave retrace anecdotes et réminiscences qui nous aident à mieux comprendre son vocabulaire artistique et sa conception du bello. Pouvez-vous nous raconter les débuts de votre carrière il y a douze ans, lorsque vous attendiez votre premier enfant? Tout est né du besoin de raconter ce tourbillon d’émotions que je vivais à ce moment précis. Je n’avais que 18 ans et une âme rebelle. Attendre un enfant représentait une expérience emplie de mystère et de vulnérabilité, j’ai eu besoin d’un talisman qui puisse en quelque sorte me protéger et cela a pris la forme d’une bague. Pour la créer, j’ai utilisé une aigue-marine qui a été choisie par ma

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grand-mère avant ma naissance. J’aime l’idée qu’elle m’ait offert cette pierre sans savoir que mon prénom aurait un lien avec le monde aquatique.

PAGE DE DROITE Delfina pose en total look FENDI dans l’hôtel romain Villa Laetitia. Quand vos idées naissent, Dans sa main, est-ce sous la forme d’images une de ses ou de texte? Mes cahiers contiennent surtout un créations.

mélange de dessins proches de l’abstraction et de collages qui sont associés à des souvenirs, des petites histoires. Mais l’écriture est aussi importante pour moi. Quelle est votre relation à ce qui relève du manuel? Je suis clairement plus tactile que visuelle. Les étés de mon enfance se sont déroulés entre Rome et le Brésil, je jouais les mains dans la terre avec la liberté de toucher tout ce qui était minéral, animal, organique. C’était ça ma pâte à modeler. Mon frère et moi jouions souvent avec la fille du fermier. C’était notre experte en insectes et serpents très présents dans cette nature colorée, acide, que l’on pourrait presque qualifier de pop. Vous pourriez vous sentir chez vous à Paris comme à Rome, mais des deux, vous avez choisi la Ville éternelle pour travailler. Pourquoi? Rome garde une certaine nonchalance que j’apprécie énormément. En vivant ici, je me sens moins contaminée par la réalité. En côtoyant ces magnifiques vestiges archéologiques, j’ai appris à profiter de la nostalgie en la vivant comme un rêve, non comme un poids. En me promenant dans la rue, je n’observe pas seulement

un trend, mais plusieurs, ce sont des inspirations très rafraîchissantes, surtout dans le domaine du bijou, qui est comme une vague qui se nourrit du design, de la mode et de l’art. Vous avez grandi et vous évoluez dans le monde de la mode et de l’art contemporain. C’est inspirant, mais est-ce que l’aspect people de ces milieux peut aussi être épuisant? C’est peut-être pour cette raison que je me sens si bien avec l’artisanat, ses matières et la transmission de la tradition. Connaître et perpétuer un savoir-faire ancien pour ensuite y apporter sa patte, c’est exaltant! J’ai rencontré des personnes issues du compagnonnage, garantes de techniques traditionnelles exclusives qui ont fait la renommée de certaines familles. Pour veiller sur ces secrets de fabrication, le travail se fait derrière un rideau, à l’abri des regards. Je trouve cela très émouvant. Protéger le savoir-faire est important. Pourtant une fois le bijou réalisé, il est impossible d’empêcher un faussaire de le copier. Effectivement. La seule chose qui nous reste, c’est de trouver régulièrement de nouvelles idées. Concernant la copie, je dis toujours que c’est un hommage et non pas un dommage. Bien sûr, c’est frustrant quand six mois d’expérimentations et de labeur sont copiés en un jour par une autre manufacture, mais si une création n’inspire pas les autres professionnels, c’est presque pire.


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DOSSIER

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L’INTERVIEW Quels sont vos matériaux de prédilection? L’or car il a une aura mystique, mais j’ai également beaucoup travaillé avec l’argent qui nécessite un grand soin. Il s’oxyde et, avec le temps, il peut même se corroder, il évolue. Et en ce qui concerne les pierres? Au risque de paraître conventionnelle, j’aime le diamant, avec son côté infrangible et sa dureté qui lui vaut le nom de «pierre des guerriers». Pour moi, il doit être blanc pour permettre à la lumière de s’exprimer pleinement. J’ai fait des recherches sur les symboliques et les significations des pierres car certaines clientes m’ont demandé de choisir les pierres selon leur personnalité. J’ai aussi essayé de percevoir les différentes sensations qu’elles peuvent procurer lors de sessions de méditation transcendantale en les prenant en main, les yeux fermés. Vous êtes une adepte de la méditation transcendantale? C’est la pratique régulière qui apporte le plus de bienfaits, j’ai déjà réussi à méditer quotidiennement, vingt minutes chaque matin et chaque soir pendant une période de huit mois sans interruption, cela m’a donné la sensation d’être comme une boule de lumière. Il suffit de réciter un mantra qui permet de dissoudre le stress et de se libérer de toutes les interférences. Les idées surgissent sous forme d’images, ce ne sont pas des pensées, car la tête est occupée à réciter le mantra. C’est assez génial. C’est comme être au cinéma, mais le cinéma de son esprit! Avez-vous le syndrome de la collectionnite? Est-ce que les objets sont importants pour vous? J’aime m’entourer d’objets que j’ai choisis et dont la constellation permet de comprendre qui l’on est: c’est rassurant. Je collectionne par exemple des robes de haute couture d’origine romaine, de Lancetti à Capucci. Ces pièces nous parlent depuis un autre temps. J’ai aussi collecté des objets dans le monde entier, par exemple les animaux en métal. Ils sont souvent réalisés selon des techniques qu’il serait possible d’utiliser en bijouterie. Dans ma maison à Paris, j’ai un rectangle d’ambre qui contient une shrunken head: une tête humaine réduite par une tribu en Amazonie. Après avoir vidé le crâne et enlevé certains os, la peau a été recousue puis la tête a été suspendue à un arbre. Cela peut

paraître macabre, mais avec ses cheveux blancs en pagaille, elle ressemble aux Magic Trolls, les figurines hirsutes de mon enfance. J’ai aussi une araignée en laiton à laquelle je tiens beaucoup, son corps est fait d’un coquillage avec une crête de dents, elle vient de La Havane. La beauté ne se limite pas à ce qui est esthétiquement acceptable, au contraire, le beau, à mon goût, doit attirer le regard, voire intriguer. Les univers que vous créez sont riches de références, ils sont porteurs d’une certaine théâtralité? Cela me vient sûrement du monde de la mode, dans lequel on peut travailler plusieurs mois pour préparer un show qui ne dure que vingt minutes. Avec les bijoux, la relation est ordinairement plus réservée, ils s’admirent dans un coffret. Mais il est aussi possible de travailler le micro en macro, c’est ce que je m’efforce de faire. Je conçois les scénographies de mes présentations moi-même. Avec mes artisans, nous nous improvisons souvent ingénieurs ou scientifiques. Nous travaillons avec la lévitation magnétique, avec des mains mécaniques en bois ou avec des colonnes sur lesquelles l’eau monte plutôt qu’elle ne tombe. La technologie me permet de m’approcher de la magie et ainsi de contraster avec le fait main, une pratique traditionnelle presque archaïque. Quels sont vos plus beaux souvenirs de bijoux italiens? Codognato et ses sublimes émaux à froid. J’aime tout son travail autour du memento mori,qui nous rappelle de ne pas nous attacher aux choses car notre vie est éphémère. Pourtant, en tant qu’esthète, je trouve qu’une chaise ne doit pas être qu’une simple chaise. Justement parce que la mort nous attend à l’angle de la rue, entourons-nous de belles choses avant qu’elle ne nous coupe la route! Il y a aussi le collier Tubogas, de Bulgari, de ma mère. C’est génial de reprendre le design d’un tuyau de douche et d’y intégrer des pièces de monnaie anciennes. J’adore ce genre de contraste, ces objets que l’on ne peut pas décoder au premier regard et pour lesquels il est difficile de déterminer le monde ou l’époque auxquels ils appartiennent. Comment définiriez-vous vos créations? Pour mes créations, j’aime les pièces qui s’imposent franchement, tout comme

« Puisque la mort nous attend à l’angle de la rue, alors entourons-nous de belles choses avant qu’elle nous coupe la route !  » Delfina Delettrez

PAGE DE GAUCHE Agée de 32 ans, la designer a gagné rapidement une notoriété grâce à la touche surréaliste de ses bijoux.

celles qui se dévoilent peu à peu sous un œil attentif. Dans le monde du bijou tout est minutieux et l’on peut jouer avec l’ambiguïté en utilisant la discrétion des détails. Ma génération a tendance à contrebalancer la préciosité avec de l’ironie… Bien que je sois une milléniale, je me sens plus proche de la génération de ma mère. J’ai d’ailleurs toujours eu avec ma mère une complicité extrême. Nous interagissons quasiment comme deux sœurs. A propos de votre famille, quel souvenir gardez-vous d’Adele Fendi, votre arrière-grand-mère qui a fondé la maison en 1925? C’était une avant-gardiste qui avait une vision. Elle a contribué à l’évolution du statut des femmes. J’ai une image d’elle très précise. Il s’agit d’une peinture: mon arrière-grand-mère assise sur une chaise en rotin, habillée d’une sorte d’uniforme. Ce tableau tournait d’une chambre à l’autre. Quand il se trouvait dans la mienne, comme le papier peint blanc et bleu du portrait était identique à celui de mon mur, j’avais l’impression qu’il s’agissait d’un trompe-l’œil et que mon arrière-grand-mère sortait de la paroi. D’après ce que je sais, elle portait le même modèle d’habit décliné en plusieurs coloris. Pour moi, cette femme est une célébration de la force féminine. Avec son look austère, qu’on aurait pu juger peu créatif, elle me rappelait qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. 

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STYLE

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LE SHOOTING

photos: Younès Klouche pour T Magazine stylisme: Giulia Querenghi set design: Sébastien Michelini

Ondes sensuelles

PAGE DE GAUCHE Boucles d’oreilles en pendentifs Grace of the Sea Anemone avec 2 tourmalines Paraiba taillées en cabochon de 8,64 carats et diamants taille brillant (ces boucles sont convertibles en trois formes différentes) , GÜBELIN. CI- CONTRE Bracelet Fiore 2 aigues-marines, taille poire, saphirs, diamants, émeraudes et spinelles noirs, VAN CLEEF & ARPELS.

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CI- CONTRE Collier Amazone, collection de haute joaillerie Magnitude, en or blanc, rubis, tourmaline, amazonite, onyx et diamants, CARTIER. PAGE DE DROITE Collier Adage en or rose et blanc et pavé de diamants (110,56 carats), HERMÈS.

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PAGE DE GAUCHE Collier Jewel Box en or jaune 18 carats avec topazes impériales de plus de 75 carats au total et diamants taille émeraude et carré de plus de 11 carats au total, TIFFANY & CO. CI- CONTRE Ear cuff Fire Diamonds de la collection haute joaillerie Born to be Wild en or blanc et 18 carats de diamants dont 8 diamants taille coussin de 14 carats, MESSIKA PARIS.

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Collier de la collection Red Carpet en or blanc 18 carats éthiques et titanium avec des aquamarines 43,25 carats, saphirs, béryl vert 63,56 carats, topazes 113, 10 carats et diamants 5,11 carats, CHOPARD. T_MAGAZINE 33


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PAGE DE GAUCHE Bague double Vert Pistache Grenat Tsavorite en or jaune, diamants, grenats tsavorites et émeraudes. Boucles d’oreilles Vert Gazon Emeraude en or jaune, diamant et émeraudes, DIOR JOAILLERIE. CI- CONTRE Collier de la collection haute joaillerie Color Treasures en or rose serti de 32 perles de culture de Tahiti de couleur grise et pavé de diamants 48,96 carats, BULGARI.

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CI- CONTRE Collier Ring Clover en platine et diamants (certifié GIA) taille cœur de 7,07 carats au total et 133 tsavolites pavées à coupe ronde, total 1, 45 carat. Boucles d’oreilles Pink Diamond en platine et diamants taille poire rose (4,17 carats au total) et blanc (3,38 carats au total) et 6 diamants roses (0,74 carats au total) et 4 blancs (0,51 carats au total) taille rond, BUCHERER. PAGE DE DROITE DE GAUCHE À DROITE Bague Blé Gabrielle en or jaune, or blanc et diamants. Or blanc et jaune 11, 35 g, 141 diamants taille rond 1,56 carat, diamant poire 1,58 carat, CHANEL. Bague Broderie Byzantine en or blanc, perles de culture et diamants. Or blanc 18, 22 g, 218 diamants taille rond 5,14 carats, 22 perles rose crème japonaises de culture, 1 diamant taille coussin de 3,09 carats, 2 diamants taille marquise de 0,2 carat, CHANEL.

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LE BIJOU P O U R S A P R E M I È R E C O L L E C T I O N D E H AU T E J O A I L L E R I E P O U R L O U I S V U I T T O N , F R A N C E S C A A M F I T H E AT R O F A C O N Ç U U N E O D E AU X H É R O Ï N E S M É D I É VA L E S

S T YL E

Armure de lumière

omme la mode, la joaillerie reflète l’air du temps, elle en sublime les idéaux et les élans. Ce n’est pas Francesca Amfitheatrof qui dira le contraire. Pour sa première collection de haute joaillerie chez Louis Vuitton, cette Américaine née au Japon s’empare du thème brûlant de la puissance féminine. Pour mieux en cerner les contours, la directrice artistique du pôle joaillerie et horlogerie de la maison française a fait un étonnant détour par l’histoire. Riders of the Knights rend hommage aux héroïnes du Moyen-Age, des modèles de détermination et d’indépendance qui sont parvenus à

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forger leur destin dans un monde d’hommes. La force des ces femmes s’exprime à travers de somptueuses parures mélangeant codes médiévaux et savoir-faire contemporains. Ainsi, le collier «Le Royaume» s’inspire du gorget, une pièce d’armure qui était destinée à protéger le cou. Mais loin de la rigidité des pièces de fer à la Jeanne d’Arc, cette résille tissée de quelque 1600 diamants s’illustre par son raffinement, sa souplesse et sa modernité graphique. En son centre, un saphir bleu de 19,31 carats, vibrant, saturé. Une pierre royale pour un bijou seconde peau. Un étincelant dialogue entre mémoire et modernité. 

P HO T O S: L OU I S V U I T T ON

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par Séverine Saas


LE DESIGN

Les baskets du désir L E S C O L L A B O R AT I O N S E N T R E S P O R T I F S ,

A R T I S T E S E T FA B R I C A N T S D E C H AU S S U R E S DE SPORT FON T DE L A BASKET UN OBJET DE SOCIÉTÉ ET DE COLLECT ION. AU M U DAC , L’ E X P O S I T I O N « S N E A K E R C O L L A B »

P HO T O: M U DAC

D É C R Y P T E L E P H É N O M È N E   par Melissa N’Dila

Une paire d’Adidas créée par Alexander Taylor et fabriquée avec 75% de plastique recyclé. Une collaboration avec Parley, l’ONG qui veut assainir les océans.

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STYLE

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lle foule les rues du monde entier, arpente les scènes musicales et défile même sur les podiums des grandes maisons de mode. Comme affranchie des stades où elle a fait ses débuts, la basket (ou sneaker) se meut désormais en œuvre d’art. Avec ses modèles rares et ses collectionneurs. En collaboration avec l’association Swisssneaks, la référence helvétique dans le domaine formée de Julian Bessant-Lamour, David Berguglia et Philippe Cuendet, le Musée du design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) de Lausanne présente Sneaker Collab. «Nous avions déjà collaboré sur de petits projets, explique David Berguglia. Cette fois, nous sommes arrivés avec l’idée de créer une exposition autour de la sneaker.» Le concept est original et bien dans l’air du temps. Et pour le musée du design, il tombe pile au bon moment. «Le Mudac va bientôt déménager pour rejoindre en 2021 son nouveau bâtiment sur le site de Plateforme 10. Je cherchais donc une idée qui marquerait les esprits et toucherait un public plus jeune, explique Marco Costantini, conservateur au Mudac. A l’approche du programme «Lausanne en Jeux!» des Jeux olympiques de la jeunesse Lausanne 2020, s’intéresser à la basket m’est apparu comme une évidence. D’autant que c’est un objet qui n’avait, à ce jour en Suisse, jamais fait l’objet d’une présentation dans une institution.» Dans une scénographie résolument urbaine imaginée par le graphiste Philippe Cuendet, les chaussures sont

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Au centre de l’exposition, les mythiques «Air Jordan 1 – Bonjour/Au revoir» éditées avec la boutique Colette.

accompagnées par une sélection d’œuvres d’art plutôt issues de la culture street. Parmi elles, une toile de Futura 2000, le graffeur star new-yorkais des années 1980. Ainsi qu’un grand tableau qui associe la croix fléchée typique de Virgil Abloh, le directeur artistique de Louis Vuitton Homme, et la marguerite hilare de l’artiste japonais Takashi Murakami. CHAUSSURES FRANKENSTEIN Londres est également à l’honneur grâce à une drôle de paire spécialement confectionnée pour l’occasion et signée d’Helen Kirkum designer de

sneakers. David Berguglia, directeur artistique de Swisssneaks, a fait appel à la Britannique dans cette volonté de représenter toutes les collaborations, ici entre un musée mais aussi entre une créatrice. «Je m’intéresse au travail d’Helen depuis un moment. Elle est connue pour créer des baskets à partir d’autres paires. On lui en a envoyé dix de plusieurs marques différentes. Elle les a toutes découpées pour créer une nouvelle chaussure, pointure 44.» Inutile de préciser que la basket Frankenstein, qui apparaît sur l’affiche de l’exposition,


LE DESIGN

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fabricants de chaussures de sport et personnalités de la haute couture. On y retrouve la très en vogue Yeezy Boost élaborée par Adidas avec le rappeur et designer américain Kanye West. Celle réservée à l’innovation expose des prototypes tournés vers le développement durable. La Nike Zvezdochka par exemple, conçue avec le designer industriel Marc Newson, étonne par son allure futuriste et son approche déconstructiviste.

est un exemplaire unique. Ce patchwork ouvre ainsi le bal à une foulée d’autres baskets tout aussi rares et décalées. L’accrochage réunit une centaine de modèles, souvent mythiques. Telle la réédition de la célèbre Nike Air Mag qui se lace toute seule dans le film Retour vers le futur 2 (1989) ou encore l’Adidas Teddy Bear, sneaker nounours à paillettes imaginée par le créateur de mode Jeremy Scott. Et puis il y a le saint graal. La Nike «Air Jordan 1 – Bonjour/Au revoir» élaborée en collaboration avec l’ancienne boutique parisienne Colette est impossible

à trouver. Swisssneaks a quand même réussi à la faire venir à Lausanne. Manière de dire aussi qu’à côté des Converse et autres Asics, la marque au Swoosh truste les rayons. «Il ne s’agit pas d’une préférence de l’association ou du Mudac, insiste David Berguglia. S’il y a beaucoup de Nike, c’est surtout parce que l’exposition se veut un miroir du marché. Et en termes de sneakers, il faut reconnaître que la marque règne en maître.» Réparti dans deux salles du Mudac, Sneaker Collab se divise en plusieurs sections. La partie luxe présente des pièces issues de partenariats entre

OBJET D’HYSTÉRIE Le secteur hybride met en avant des associations impliquant des figures de la musique comme Travis Scott, Busy P ou le Wu-Tang. Ces collaborations résonnent alors comme une démocratisation absolue du haut de gamme. La chaussure devient un gage de singularité et donc de convoitise. Elle hystérise les jeunes en quête de cool, qui les veulent aux pieds, à l’instar de leur idole, et les férus des néobaskets qui, eux, préfèrent les collectionner chez eux, tels des trophées. «La sneaker n’est pas une chaussure comme les autres, observe Marco Costantini. Les ados des années 1980 qui ont passé leur jeunesse avec ont désormais l’âge de diriger des entreprises. Cette culture dans laquelle ils ont baigné leur fait voir les choses autrement. Ils ont élaboré des règles différentes que celles de la génération précédente. Les baskets ont suivi la même évolution. Ce qui fait d’elles un vrai reflet de notre société au cours du temps.»  «Sneaker Collab», jusqu’au 26 janvier 2020, Mudac, place de la Cathédrale 6, Lausanne, 021 315 25 30, mudac.ch

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L’INSTANTANÉ

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Foule sentimentale

P E N D A N T Q U E L A FAU N E M O D E S ’AU T O C H R O N I Q U E S U R I N S T A G R A M , L’ I L L U S T R AT R I C E B R I T A N N I Q U E MEGAN ST CL AIR OBSERV E ET DE SSINE. UN R EGAR D F R A I S S U R L E S C R É AT U R E S P E U P L A N T L E S D É F I L É S PRINTEMPS -ÉTÉ 2020 illustrations: Megan St Clair pour T Magazine

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La mécanique du précieux C O N F R O N T É S AU X E X I G E N C E S B I E N PA R T I C U L I È R E S D U S E R T I S S A G E DES MON TR ES, LE S M AÎT R E S DES PIER R ES RÉINV ENTENT CET A R T D E H AU T E P R É C I S I O N

L

par Marie de Pimodan-Bugnon

e tableau est presque toujours le même. Un artisan, blouse blanche immaculée, les yeux vissés à son binoculaire, la tête penchée sur l’ouvrage. A la surface de son établi, une accumulation d’outils – perloirs, grattoirs, brunissoirs, brucelles, étaux – et de multiples petites boîtes remplies de pierres précieuses ou fines. Dans la concentration et le silence de l’atelier, le sertisseur répète inlassablement la même gestuelle. Celle-là même qui, pierre après pierre, drapera d’un coup d’éclat une structure de métal piquée de mille trous.

CI- CONTRE DE GAUCHE À DROITE Rendez-vous Night & Day Jewellery JAEGERLECOULTRE. Limelight Gala PIAGET. Twenty-4 Automatique Haute joaillerie PATEK PHILIPPE.

Révélation RIGUEUR ET CRÉATIVITÉ Les techniques employées par le sertis- d’une panthère seur sont les mêmes en joaillerie et en CARTIER. horlogerie. Les contraintes, elles, sont sensiblement différentes. «Pour qu’une montre conserve une certaine finesse, vous êtes appelé à sertir des pierres précieuses sur des surfaces de métal généralement bien plus compactes que sur un bijou, explique Pierre Salanitro, directeur de l’atelier de sertissage genevois qui porte son nom. Les plans techniques sont drastiques. Chaque détail y est spécifié avec des cotes très

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précises sur la largeur de la pièce, sa profondeur, la matière qui doit rester sur les côtés après le sertissage. Le diamètre et le nombre exact de pierres à utiliser sont aussi précisés. Tout est pensé et figé en amont, le plan doit être respecté à la lettre.» Et la créativité de l’artisan dans tout ça? «Elle s’exprime sur les pièces uniques ou les séries limitées de haute joaillerie.» Une petite vingtaine de techniques de sertissage sont utilisées en horlogerie, mais les plus employées restent le serti à grains, le serti neige, le serti rail et, plus rare, le serti invisible aussi appelé «serti mystérieux». Le serti à grains que l’on retrouve sur la lunette de très nombreuses pièces féminines consiste à maintenir une pierre précieuse en

relevant des copeaux de métal autour de chacune d’elles. Le serti neige s’avère nettement plus complexe. «Nous utilisons alors des pierres de diamètres différents, positionnées de manière aléatoire sur le boîtier, le cadran ou le bracelet. L’objectif est de panacher les pierres en laissant visible un minimum de matière, poursuit Pierre Salanitro. Dans ce type de sertissage, le champ de la créativité est alors très ouvert pour l’artisan.» Patek Philippe, qui met un point d’honneur à cultiver de nombreux métiers d’art sous son toit, en offre un superbe exemple sur la version haute joaillerie de la nouvelle Twenty-4 Automatique intégralement pavée de 3238 diamants. Un travail titanesque pour une


P HO T O: GE T T Y I M AGE S

L’HORLOGERIE

montre aux reflets chatoyants uniques, conçue par un sertisseur se laissant guider par son goût et son inspiration. Parmi les grands classiques, le serti invisible est réservé aux modèles de haute joaillerie en pièces uniques ou en séries limitées. Inventé et breveté par Van Cleef & Arpels en 1933 sous le nom de «serti mystérieux», il consiste à faire entièrement disparaître le métal sous les pierres précieuses, parfaitement rectilignes. Maintenues les unes contre les autres, elles offrent une surface complètement lisse au toucher et un éclat sans pareil. Harry Winston livre cette année une illustration de son savoir-faire sur la Premier Hypnotic Opal Mosaic Automatic 36 mm, dont chaque détail célèbre l’art joaillier. Pour souligner le

cadran composé d’une mosaïque d’opale iridescente, de diamants et de saphirs, le boîtier brille à la lumière de 161 diamants taille baguette soigneusement alignés selon la technique du serti invisible. JEUX DE LUMIÈRE Le sertissage est un art ancestral, mais, au fil du temps, les horlogers continuent d’explorer de nouveaux répertoires artistiques. Des techniques inédites font leur apparition, d’autres plus anciennes sont réinterprétées dans le but d’accentuer les jeux de lumière et de porter l’éclat des pierres précieuses à son summum. Cette année, Jaeger-LeCoultre revisite le sertissage griffe sur la montre Rendez-vous. Cette technique permet d’intensifier l’éclat des pierres au terme de plusieurs

heures d’un travail patient et méticuleux. Piaget se lance aussi dans une nouvelle forme de sertissage «ouvert» sur la lunette et les cornes asymétriques de la Limelight Gala. Ce type de sertissage qui met en scène des pierres d’un diamètre plus important présente la particularité de dissimuler un maximum de matière. Les diamants semblent alors tenir les uns aux autres de manière invisible. Comme par un tour de baguette magique. La magie des pierres précieuses s’exprime également à travers des interprétations audacieuses qui s’affranchissent des règles du sertissage traditionnel. Chez Chopard, les diamants tournoient en liberté sur les modèles Happy Diamonds et Happy Sport. «Ma vision a été de donner vie aux diamants, initialement statiques et enfermés dans un écrin, en les laissant évoluer en toute liberté entre deux glaces saphir afin qu’ils puissent bouger sans aucune contrainte, et leur rendre, par ce mouvement, le panache de leur éclat originel», souligne Caroline Scheufele, coprésidente de Chopard. Chez Cartier, le pouvoir de fascination des pierres précieuses opère aussi à travers une réinvention des codes de la joaillerie. En 2015, on avait découvert le serti «vibrant» sur la montre Ballon bleu au cadran pavé de 123 diamants fixés sur des microressorts s’animant à chaque mouvement du poignet. Cette année, un autre tour de magie est brillamment mis en scène dans une réinterprétation de la montre Révélation d’une Panthère éditée en 2017. Au gré des mouvements du poignet, 650 diamants ronds taille brillant font apparaître ou disparaître sur le cadran laqué la gueule féline de l’animal fétiche de la maison. Tour de passe-passe joaillier, ce spectacle éphémère est rehaussé par la lunette et le bracelet intégralement sertis, dans les règles de l’art, d’une rivière de diamants. Une manière élégante de souligner que malgré les contraintes du sertissage et de ses techniques ancestrales, l’ornementation joaillière des montres accorde toujours un vaste champ de créativité à ceux qui s’offrent la liberté d’oser. 

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Alexis Georgacopoulos est toujours fan de Disney.

MA MONTRE ET MOI

« C’est un objet qui renvoie à l’enfance de chacun » L E D I R E C T E U R D E L’ E C A L , A L E X I S G E O R G A C O P O U L O S , N O U S R A C O N T E L E L I E N Q U ’ I L E N T R E T I E N T AV E C S A M O N T R E FAV O R I T E par Melissa N’Dila  photos: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

«

C’était en avril 2012. Au Salon du meuble de Milan, l’ECAL présentait la première série d’expositions sous ma direction et la semaine avait été bien chargée. Je m’apprêtais à plier bagage et à rentrer en Suisse, lorsque je suis passé devant une boutique d’horlogerie ancienne», raconte Alexis Georgacopoulos au sujet d’une montre bien particulière, qui ne le quitte pratiquement jamais. «Le coup de cœur a été instantané: parmi les pièces exposées, une Rolex Oyster Date présentait une caractéristique très intéressante… Son cachet, plus qu’insolite, résidait en effet dans le cadran affichant une souris Mickey Mouse. Au terme de «mon» premier Salon du meuble, j’ai voulu me faire un cadeau à moi-même», poursuit le directeur de l’ECAL, qui est aussi designer. La montre Mickey est en fait un custom réalisé à partir d’une Rolex vintage. On ne la trouve pas au catalogue officiel de la marque genevoise. «Dans le train du retour, une fois

l’euphorie redescendue, je me suis dit: «Mais qu’est-ce qui m’a pris?» Porter au poignet un personnage de Disney, ça paraissait insensé!» Et puis, assez vite, le doute s’estompe. Le charme de cette 35 mm réside dans le fait qu’elle mêle la rigueur de l’horlogerie suisse et un design iconique avec la légèreté du dessin animé. Avec son look ludique, la Rolex Mickey incite aussi à la conversation. «Elle attire les regards, fait sourire, observe le patron de l’ECAL. Je pense que ma montre renvoie surtout à l’enfance de chacun.»Une enfance qui n’est jamais aussi pressée par le temps qu’à l’âge adulte. Pourtant, bien qu’Alexis Georgacopoulos entretienne une vie résolument chargée, il ne ressent pas d’empressement: «Je suis quelqu’un d’assez organisé, donc généralement le temps ne m’oppresse pas.» Ce temps d’ailleurs, à l’image de toute une époque, il ne le consulte pas sur sa montre; son téléphone suffit. Sa Rolex Mickey Mouse reste davantage un objet de cœur: «Il m’arrive de porter d’autres montres, mais dans ces cas-là, il se crée comme un manque.» 


L’ŒUVRE

Renée Levi, Amelia, 2019

L AU R É AT E D U 6 E P R I X D E L A S O C I É T É D E S A R T S , L’A R T I S T E B Â L O I S E E X P O S E À G E N È V E S E S P E I N T U R E S Q U I J O U E N T AV E C L’A R C H I T E C T U R E

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es ronds roses et rouges frénétiques, comme un champ de pivoines qui aurait poussé dans la salle Crosnier du palais de l’Athénée à Genève. Et qui donnerait un peps fou à ce lieu d’exposition parfois austère avec trois fois rien: un peu de peinture et un rouleau de papier. L’œuvre s’intitule Amelia, prénom germanique et fleuri qui signifie à la fois «travail» et «fertile». Mais qui recèle aussi un certain sens romantique, une poésie gothique. C’est l’œuvre de Renée Levi, passée par l’architecture avant de prendre la voie de l’art. Ce qui explique que son travail s’applique à modifier la perception de l’espace où il est présenté. Chez l’artiste bâloise, les couleurs sont vives, fluorescentes, les toiles souvent immenses pour accentuer

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cet effet d’enveloppement du spectateur. Elles sont aussi expressives, insistent sur le geste du peintre. Comme Günther Förg, Renée Levi est une minimaliste mais avec vigueur. Si elle expose à Genève, c’est aussi parce qu’elle est la sixième récipiendaire du Prix de la Société des arts, doté de 50 000 francs et décerné tous les deux ans à un ou une artiste du pays. Et elle est la deuxième femme à le recevoir après Sylvie Fleury, en 2015.  Exposition jusqu’au 27 octobre, salle Crosnier, Palais de l’Athénée, 2, rue de l’Athénée Genève. societedesarts.ch

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C U LT U R E

par Emmanuel Grandjean


L’ARTISTE

Chez Maya Rochat, temple de l’impermanence S E S V O L U T E S O N I R I Q U E S T R A N S F O R M E N T L A M AT I È R E C H A O T I Q U E D U M O N D E E N P E I N T U R E S A B S T R A I T E S . P O U R L’A R T I S T E L AU S A N N O I S E , T O U T E S T L I É , À C O M M E N C E R PA R L A V I E E T L’ Œ U V R E par Salomé Kiner  photos: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

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CULTURE

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L’ARTISTE

M

aya Rochat est contente: elle vient de se faire livrer trois stères de bois, empilés près du poêle. Dans l’atelier qui lui sert aussi de logement, les hivers sont durs à contrer. C’est que l’espace – une ancienne école de dessin – n’a pas été prévu pour y vivre. Elle a bien essayé de s’installer ailleurs, de séparer son lieu de travail de celui qu’elle habite, d’avoir «une vie normale», avec une activité qui n’empiéterait pas sur son intimité, comme elle dit presque en s’excusant. Impossible. La nuit, le jour, entre les deux, Maya Rochat doit être à portée de sa table de travail, de ses peintures et de son scanner. Il est 10 heures du matin lorsqu’elle nous sert le café, option lait végétal. Ses cheveux mouillés gouttent sur le béton gris du loft. Il y a des céréales au chocolat sur l’étagère, des amandes et des dattes, des produits de beauté sur le plan de travail – la douche est au milieu de la cuisine, les toilettes sont sur le palier. Mais ce qui prend le plus de place, ce sont ses œuvres, emballées et stockées, présences fantômes et omniscientes, colocataires rassurantes et discrètes. INSTALLATIONS MAXIMALISTES A chaque fois qu’elle veut illustrer un propos, Maya Rochat sait exactement où chercher. Pour revenir aux origines de son travail, elle sort un livre de sa bibliothèque. C’est un flip book qui fait défiler une silhouette parée d’une robe jaune qui se dévêt en dansant. Avant d’entrer à l’ECAL, elle voulait devenir styliste. Etudiante en photographie, elle est bluffée par la vitesse des procédés de création – encore aujourd’hui, elle garde le geste rapide, ce goût pour le mouvement des images et une certaine tendance à l’hyper-productivité. Ses premiers travaux s’intéressent au corps féminin et à l’identité, «des trucs un peu glauques». Elle abandonne vite le champ des douleurs pour se tourner vers des rivages plus organiques, des mondes intérieurs, la texture des rêves. Les couleurs s’imposent, vives, acides, les formats prennent rapidement de l’ampleur. Ses installations maximalistes, dans un pays qui fait de la discrétion une culture, lui

PAGE DE GAUCHE Maya Rochat se questionne au quotidien sur notre rapport à la consommation. CI-DESSUS A ses débuts, faute de moyens, elle taguait sur de grandes affiches.

valent quelques reproches: « Je vis dans une époque où l’information se densifie en permanence. J’essayais de trouver une manière, en tant qu'artiste, de faire en sorte que les gens voient mon travail. » Associée au talent, la stratégie fonctionne. A 34 ans, Maya Rochat a exposé au CAC de Genève, au festival Images de Vevey, à Milan, Bâle, Paris, Berlin ou Singapour. En 2018, la reconnaissance culmine lorsqu’elle s’installe dans le hall de la Tate Modern de Londres pour une performance de peinture in vivo, The Shape of Light: 100 Years of Photography and Abstract Art, accompagnée par le musicien suisse Buvette. CHAMANE PAÏENNE Récompensée par de nombreux prix (Prix Mobilière, bourse Leenaards), désormais présente dans le paysage artistique contemporain comme une figure majeure de la scène suisse, la taille de ses œuvres n’a pas rétréci pour

autant. Chez Maya Rochat, comme disait Victor Hugo, «la forme, c’est le fond qui remonte à la surface»: «Je considère que faire de l’art implique de participer à un propos collectif sur le monde et la manière dont il évolue. Pour ma part, je soumets davantage un reflet qu’un discours. Mes idées politiques et sociales m’appartiennent. Je questionne la matière du monde, sa densification, ses excès. J’essaie de le faire de manière non agressive, car nous nous sommes habitués aux images chocs, elles n’ont plus de prise sur nous.» Aux discours alarmistes, elle préfère célébrer les formes de la nature en suggérant la manière dont elle est à son tour asphyxiée, plastifiée et détruite. Tout en prenant garde à ne pas sublimer la beauté de ce processus de destruction, pour ne pas encourager le risque de la mise à distance.

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CULTURE

«Notre perception est partielle. La roche nous paraît solide alors qu’elle bouge autant que l’eau à l’échelle de la planète» Maya Rochat

Lorsque la réalité la submerge, Maya Rochat s’en remet aux philosophies holistiques. Le titre de son livre, publié à compte d'auteur, A Rock Is A River, est en partie inspiré des propos de Yogi Bajhan sur notre compréhension de la nature : « Notre perception est très partielle. La roche nous paraît solide alors qu’en vérité elle bouge autant que l’eau à l’échelle de la planète. C’est une illusion qui fait que mon prisme d’interprétation voit la pierre comme un objet fixe alors qu’il a juste d’autres temporalités. » Dès lors, la création artistique devient une autre lecture possible du monde, une réalité renouvelée, un focus élargi.  Au milieu des papiers bulle et des affiches roulées, l’atelier-loft de Maya Rochat est la tanière d’une chamane païenne

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qui invente des rituels à la mesure de ses besoins. Fétichiste de la lumière, alchimiste de la couleur, elle vit entre une boule à facettes et des prismes en plastique accrochés aux chambranles. Les rayons de soleil se diffractent lorsqu’ils cognent aux fenêtres – un instant, elle suspend sa phrase pour les suivre PAGE DE DROITE des yeux. «Laissez-moi vous montrer «La peinture quelque chose!» Malicieuse comme une est suggestive, enfant, elle se penche et branche un elle surgit rétroprojecteur. Elle passe des heures et me guide sur Anibis à chiner ces vieilles machines, vers l’étape qui s’empilent par dizaines dans l’ensuivante.» trée de l’immeuble, drôle d’installation techno-vintage. Lorsqu’elle l’allume, le plafond s’inonde d’auréoles cuivrées, de ruisseaux phosphorescents, roches et lichens, lave et magma. Pour créer les peintures en mouvement de ses performances Living in a Painting, elle utilise normalement des CI-DESSUS L’atelier de la plasticienne est un «dictionnaire» qu’elle consulte pour stimuler les œuvres en cours.

feuilles transparentes. Parfois, prise dans sa transe créative, elle oublie et badigeonne l’écran. Les vidéoprojecteurs sacrifiés viennent rejoindre son antre. Elle les allume lorsqu’elle reçoit des amis à dîner, renforçant encore davantage l’expérience immersive de sa maison témoin. LE PLAISIR DE LA FÉMINITÉ En apprenant à se connaître, Maya Rochat a renoncé à mettre une distance entre sa pratique et sa vie. Les rideaux qui séparent son lit de son espace de travail semblent toujours ouverts, elle baigne littéralement dans «la matière», ses encres, ses tubes et ses dessins, qu’elle consigne dans des boîtes à chaussures, réserves pour de futures recherches. Au fond de l’atelier, ses pièces en cours brillent d’un tel éclat que le regard finit toujours par y revenir. Elle retrouve sa joie


L’ARTISTE


L’ARTISTE

CULTURE

d’enfant lorsqu’elle raconte avoir trouvé et travailler avec un artisan tessinois qui imprime sur du papier métallisé qu’il presse entre deux couches de verre. « En pleine lumière, c’est très beau, de nouveaux reflets apparaissent sans cesse. L’idée des images terminées et figées m’ennuie un peu, j'aime les rendre le plus vivantes possible. »  Une reproduction d’une toile de Botticelli, La Primavera, jardin peuplé de silhouettes féminines, trône au-dessus du bureau où elle travaille ses images scannées. Longtemps, Maya Rochat s’est tenue à distance de l’étiquette de «femme-artiste» en explorant des univers violents. Elle ne regrette pas: «C’était mon cheval de Troie. Aujourd’hui, j’ai retrouvé le plaisir de ma féminité, je n’ai plus de problème avec

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la séduction. Le corps est une surface vivante, il crée sa propre esthétique. Nous sommes trop nombreuses à vouloir le refouler pour contenter quelques mauvais esprits frustrés. Ceux qui veulent nous faire asseoir, parce que debout, nous serions trop puissantes. Ce qui m’apparaissait hier comme une faiblesse, j’en fais désormais une force. Se laisser pleurer, par exemple, je trouve que c’est une chance.» Les cheveux ont séché et dessinent à présent des boucles mobiles qui dansent sur son visage. Partout, le mouvement, l’état changeant des choses. Bientôt, Maya Rochat se remettra au travail. Elle passera peut-être une branche de sauge au-dessus de sa table, fera un clin d’œil aux ananas en papier suspendus près de son buffet – symboles de prospérité – et saluera les membres de sa tribu: sa mère, sa sœur, quelques intimes dont les photos, punaisées contre un mur, la suivent dans

CI-DESSUS À GAUCHE Pour Maya Rochat, le rêve nettoie, inspire et rassemble les gens autour de visions collectives. À DROITE La jeune artiste considère que l’heure est à la sororité.

tous ses voyages. Elle choisira un tube de reggaeton et peindra jusqu’à trouver la porte du monde des rêves collectifs. Là où la pierre se fait astre et la montagne coule en torrent.  Maya Rochat, «A Rock Is a River», Self Publish, Be Happy, Londres, 2017 «Living in a Painting», Zurich, Verein für Original Grafik, jusqu'au 1er novembre 2019. Finissage de l'exposition avec la performance «Bring your own Scissors» le 1er novembre. «Es­pace fu­t ur – d’au­jour­d’hui à de­main», exposition collective de 24 artistes de la collection de La Mobilière à Berne (Bun­des­gasse 35), du lundi au vendredi de 8h à 17h jusqu'au 17 janvier 2020.


L’INSTAGRAM

Karla Hiraldo Voleau

A T R AV E R S S E S P R O J E T S M Ê L A N T P E R F O R M A N C E E T P H O T O G R A P H I E , L’A R T I S T E D O M I N I C O - F R A N Ç A I S E T E N T E D E C R É E R D E S C O N V E R S A T I O N S I N T I M E S AV E C L E S E X E O P P O S É par Véronique Botteron T_MAGAZINE 55


L’USTENSILE

E S CAPADE

Lame de fer

L A M A R Q U E G E R M A N O - D A N O I S E V E A R K L A N C E U N B E AU C O U T E AU F O R G É D ’ U N E S E U L E P I È C E

n 2017, un Allemand et un Danois fondent à Copenhague Veark. Veark? Comme la contraction entre le germain werk et le scandinave vaerk, les deux mots signifiant l’idée de fabrication et de travail. Mais aussi celle de l’artisanat et de l’art. Voici donc, en 2019, le tout premier objet Veark. Eh oui, c’est un couteau. Depuis les Japonais et les Finlandais, on sait qu’il peut aussi être un objet beau. Mais le CK01 part du principe qu’au-delà de l’esthétique il reste aussi un outil comme les autres. D’où le look de cette lame qui ménage à la fois le travail minutieux de la forge traditionnelle et l’aspect brut de la production

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industrielle. Fabriqué à partir d’une seule pièce d’acier, manche compris, le CK01 est le fruit d’un développement technologique complexe élaboré à Solingen, en Allemagne, où on bat le métal depuis 1363. Ses concepteurs assurent que cette lame d’un bloc permet une prise en main maximum pour une précision de découpe optimale. Et qu’au niveau de l’hygiène, l’absence de joint facilite le nettoyage de cet ustensile de cuisine dont chaque exemplaire, fait à la main, est donc unique.  veark.com

P HO T O: V E A R K

E

par Emmanuel Grandjean


P HO T O: OF F IC E DU T OU R I S M E

LA GASTRONOMIE

Saint-Sébastien, capitale des papilles L A S T AT I O N B A L N É A I R E B A S Q U E E S T E G A L E M E N T L A C I T E D E S D I E U X D E L A C U I S I N E . D E S « P I N T X O S » AU X M E T S L E S P L U S R A F F I N É S , I L Y E N A P O U R T O U S L E S PA L A I S texte et photos par Edouard Amoiel


ESCAPADE

LE MAGE Il faut arpenter les quelque sept kilomètres qui séparent le restaurant triplement étoilé Akelarre du centre-ville du chef à l’imposante moustache blanche, Pedro Subijana. Après avoir quitté la route de campagne et

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CI-DESSUS Chez Mugaritz, les clients acceptent de suivre aveuglément la sélection extravagante du chef Andoni Luis Aduriz.

emprunté un chemin au sol métallisé, le monde change tout à coup. L’entrée encadrée par d’imposantes parois de cuivre est en décalage avec l’environnement ambiant. L’intérieur de la rotonde, style chalet d’alpage, abrite le restaurant gastronomique avec sa vue à 180 degrés sur la mer. Bloody Mary réinterprété, un coussin de crustacés et un biscuit de boudin noir en guise d’amuse-bouches; puis salade de homard et légumes du jardin, assaisonnement au vinaigre de cidre… Alors qu’à l’horizon le soleil tire sa révérence, les haricots blancs de Navarre et pommes de terre violettes, le carpaccio de pâte, piquillo e Iberico, champignons et parmesan ainsi que le riz aux escargots et bigorneaux en film de tomates et basilic se suivent à une cadence infernale. Le foie gras poêlé marque le tournant du repas avec son «faux» assaisonnement. En guise de poivre, des graines de riz noir sont mélangées à une pâte puis versées goutte à goutte dans de l’azote liquide pour être gelées et figées avant d’être frites à l’huile d’olive. Radical enchaînement avec le rouget intégral et ses fusillis farcis d’une sauce au persil, de soja et d’ail blanc. Le pigeon à la royale est agrémenté

d’une touche mexicaine avec le mole, une sauce à base de piment, sésame et cacao. Le gin tonic en gélatine et le sorbet viennent rafraîchir le palais avant de laisser place au fameux Xaxu, jaune d’œuf et amandes, accompagné de sa glace mousseuse à la noix de coco. L’ENCHANTEUR «PINTXO» Retour en ville, changement de décor. Il faut s’immerger, s’imprégner de l’ambiance des ruelles de Saint-Sébastien qui grouillent de monde à l’heure de l’apéro. Conseil local, ne surtout pas prononcer le mot «tapas». Ici, les pintxos sont rois. Ces tranches de pain tartinées de nourriture se tiennent par les doigts, se mangent en une, voire deux bouchées, ne se partagent pas, peuvent être piquées d’un cure-dent (d’où le verbe pinchar ou «percer» à l’origine du nom) et règnent depuis toujours sur les comptoirs des bars de la ville. Un premier arrêt à la Casa Vergara s’impose. Une initiation douce où une ribambelle de pintxos variés – poivron au thon, anchois-olives-poivrons, sandwich au jambon ibérique, œufs et crevettes – attendent les initiés. Impossible de passer dans le quartier sans s’arrêter chez Nestor, une véritable institution

P HO T O S: JO S E LU I S L OP E Z DE Z U BI R I A / M UGA R I T Z

P

our un gastronome, Saint-Sébastien est un parc d’attractions culinaires à ciel ouvert. Cette bourgade de moins de 200 000 habitants est la cité la plus étoilée au mètre carré de la planète, derrière Kyoto. Dans un environnement abondant de ressources naturelles, les rivières cristallines, l’océan Atlantique, les forêts humides et les vallées luxuriantes recèlent des ingrédients plus frais que nature: fruits de mer, poissons, viandes, huile, fromage, cidre et vin. C’est un fait: la nourriture coule dans les veines des Basques. De la haute cuisine moderne ibérique aux traditionnels bars à pintxos, immersion totale dans le monde merveilleux de Saint-Sébastien où l’art de la cuisine atteint son paroxysme.


LA GASTRONOMIE

Les «pintxos» se mangent en une, voire deux bouchées, ne se partagent pas et règnent depuis toujours sur les comptoirs des bars de la ville grande comme un mouchoir de poche. La tortilla est un must, à commander à l’avance, mais la pièce de bœuf rissolant demeure la star de l’établissement. Il est judicieux de réserver la (seule) table du restaurant: «la mesa 19». Les pintxos ont évolué avec le temps et certains comptoirs proposent une cuisine de partage moderne, inventive, gourmande, à des prix tout doux. Astre 148 Gastroleku est le plus avant-gardiste d’entre eux. Accompagné d’un verre de cidre local, servi à la façon d’un thé à la menthe marocain, l’incontournable atun con foie – thon snacké, rosé à cœur, découpé en quatre morceaux surmontés de foie gras cuit, le tout nageant dans une sauce unagi (soja et mirin) – est un délice. Le poulpe braisé, accompagné d’oignons et d’une renversante mayonnaise au kimchi, ainsi que la joue de porc ibérique caramélisée sont absolument somptueux et expriment le souhait d’une jeune garde de cuisiniers de s’affranchir d’une cuisine locale traditionnelle. L’INGÉNIEUR Natif de Saint-Sébastien, Martin Berasategui cumule les honneurs et les distinctions depuis son ascension au

rang des trois étoiles en 2001. Inutile de prêter attention à l’environnement avoisinant dominé par des barres d’immeuble, le meilleur est à l’intérieur. La salle à manger marie avec subtilité des consoles de service au design épuré et contemporain, des armoires d’époque et une imposante cheminée. Le Grand Menu dégustation, modifié en permanence, permet au cuisinier de piocher dans son imagination sensorielle pour en sortir le meilleur du présent et du passé. Ainsi un succulent mille-feuille caramélisé composé d’anguille fumée, foie gras, petits oignons et pomme verte, créé en 1995, emboîte le pas à un concentré d’huile d’olive sous forme de fruit et une chips de tapioca à la betterave et aux crustacés, imaginés en 2019. La gelée de morue accompagnée d’asperges confites annonce une succession de plats d’un niveau sans égal dans la stratosphère culinaire actuelle. Le dos de colin à la braise, avec son tartare de calamars et herbes de noix grillées et sa touche de safran, est d’une exécution parfaite. Sans oublier La Truffe aux champignons fermentés et au chou d’une insolente subtilité et le filet de bœuf Luismi braisé sur un lit de bettes à la chlorophylle. Le citron et son jus

CI-DESSUS Mugaritz, un des dix meilleurs restaurants du monde...

de basilic, haricot vert et amande ainsi que le Rocher, gelée au Pacari à la crème de cannelle et safran, parachevant un moment d’exception. LA PATRONNE L’étape Arzak est un must dans ce périple hors du temps. L’histoire du restaurant, véritable institution, démarre en 1897. Dans une cave à vin devenue taverne, les grands-parents y préparaient des ragoûts typiquement basques avant de passer la main à leur fils Juan Mari, le père d’Elena. En 1966, la relève s’écarte de la tradition pour privilégier l’innovation. Au fil des saisons, le cuisinier dessine son style et reçoit le prix national de gastronomie à l’âge de 32 ans. Au milieu des années 1970, les reconnaissances s’accumulent. Avec d’autres chefs, Juan Mari va former la nouvelle cuisine basque, mouvement conceptuel culinaire moderne. En 1989, il est le premier à arborer les trois étoiles du Guide Michelin, qui à ce jour scintillent toujours. Après des études d’hôtellerie en Suisse et des stages prestigieux (Michel Troisgros, Alain Ducasse à Monaco,

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Pierre Gagnaire ou encore la famille Bras), c’est au tour d’Elena, sa fille, de reprendre le flambeau. Ce petit bout de femme au caractère bien trempé a tout d’une grande. Dans un cadre sobre et moderne, aux murs en béton ornés de quelques touches de métal, c’est par le homard que tout commence. Il est accompagné d’un assortiment de poireaux fermentés en sauce et d’une crème de noisette escortée de framboise lyophilisée pour une entrée qui décape. Les calamars grillés à la plancha et leur vinaigrette à l’encre de seiche, la ventrèche de thon blanc rôti et fumé, pointe de melon vert ainsi que le pigeon rôti mandarine et betterave clôturent un déjeuner haut en couleur. L’ARCHITECTE Le restaurant Mugaritz orchestré par le chef déjanté Andoni Luis Aduriz est un ovni dans la galaxie culinaire actuelle. Avant-gardiste à bien des égards, ce temple contemporain classé 7e meilleur restaurant du monde d’après le classement controversé 50 Best provoque une

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expérience déconcertante. L’extravagance est telle que les clients doivent accepter de manger sans avoir consulté le menu et prévenir le personnel de salle en cas de besoin pressant. Mais que la fête commence. Les amuse-bouches se succèdent sur des plateaux en bois circulaires où se côtoient une mousse d’avocat grisâtre garnie de fromage bleu local, de minuscules carottes fanes, des petits pois fermentés, des champignons rehaussés d’une sauce à l’ail, essence de fleur et crème de pignons. S’accordant avec un verre de champagne Sellosse, le sashimi de homard et sa sauce de réduction de crabe intense explose en bouche. Un plat déboussolant qui annonce une suite de créations aussi improbables que gourmandes comme la soupe à l’ail, la déclinaison autour du porc ibérique (peau croustillante ou chair maturée laquée avec de la graisse de porc à l’aide d’une algue), le pigeon frit en tempura, la tranche de pâtisserie composée de figues, noix, raisin, koji de riz et miel. 

LA GASTRONOMIE

AKELARRE Padre Orkolaga Ibilbidea, 56, 20008 Donostia, +34 943 31 12 09, akelarre.net ARZAK Avenida del Alcalde J. Elosegi Hiribidea, 273, 20015 Donostia, +34 943 27 84 65, arzak.es MARTIN BERASATEGUI Loidi Kalea, 4, 20160 Lasarte-Oria, +34 943 36 64 71, martinberasategui.com MUGARITZ Aldura Gunea Aldea, 20, 20100 Errenteria, +34 943 52 24 55, mugaritz.com ASTE 148 GASTROLEKU Iñigo Kalea, 1, 20003 Donostia, +34 843 68 70 19, aste148gastroleku.com BAR NESTOR Arrandegi Kalea, 11, 20003 Donostia, +34 943 42 48 73

P HO T O S: M IGU E L DE GU Z M A N, JO S E LU I S L OP E Z DE Z U BI R I A / BE R A S AT E GU I

ESCAPADE

Le restaurant de Martin Berasategui a été rénové dans un esprit qui concilie gastronomie, nature et géométrie.


L’ADRESSE

Sur les roches blanches de Cassis D U V E L O U R S B L E U PA O N AU M A R B R E B L A N C , L’ H Ô T E L M Y T H I Q U E R É N O V É L’A N D E R N I E R É V O Q U E L E S A N N É E S 1 9 2 0 FA C E AU G R A N D L A R G E par Emilie Veillon

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es roches blanches sur lesquelles l’hôtel du même nom est construit n’ont pas changé. Certains des pins parasols qui les surplombent non plus. Il flotte sur cette propriété de Cassis une ambiance 1920 qui donne envie d’enfiler un maillot de bain en tricot signé Jean Patou. Face au cap Canaille, avec le port à gauche et le grand bleu à droite, la bâtisse beige transformée par l’architecte Monika Kappel a conservé la plupart de ses éléments Art déco d’origine, telles son entrée en fer forgé encadrée de deux colonnes ou encore sa rampe d’escalier aux motifs d’écailles. Elle y a ajouté des plafonds à caissons, lustres et appliques en chrome et baguettes de verre, un sol en granit noir rehaussé d’inserts de laiton, des papiers peints aux motifs de palmes et impressions dorées. Un paon naturalisé qui fait écho à la couleur du velours des canapés du lobby. C’est beau. Tout autour de cet hôtel de 36 chambres et suites, on se perd dans

EN CARAFE

P HO T O S: D. DE L M A S , D OM A I N E DE L A V I L L E

Un chardonnay de la Côte fruité L E C H A R D O N N AY PA R C E L L E 9 0 2 , DOM AINE DE L A V ILLE DE MORGES, I L L U S T R E L E R E N O U V E AU D’UN VIGNOBLE ANCESTR AL

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par Pierre-Emmanuel Buss

réée en 1547, l’exploitation de la Ville de Morges a longtemps eu mauvaise réputation. Grâce à Marc Vicari, son nouveau directeur, et à sa transformation en société à responsabilité limitée, elle a pris un nouveau départ en 2013. Le nouveau responsable est

reparti de zéro. Pour les vinifications, il a fait appel à un œnologue-conseil reconnu, Fabio Penta. Souhaitant faire le pas de la biodynamie, il a engagé comme chef vigneron Corentin Houillon, un jeune diplômé originaire d’Arbois qui a de qui tenir: il est le neveu d’Emmanuel Houillon, qui a repris le domaine de Pierre Overnoy, pionnier dans la production des vins «nature» (sans soufre et sans intrants) dans le Jura français. Aujourd’hui, 40% des 15 hectares du domaine sont cultivés en biodynamie. Ces vignes sont à la base de cuvées «nature» réalisées par Corentin Houillon jusque dans le millésime 2018 – il a quitté le domaine début 2019 pour s’installer en Savoie. Parmi elles, un chardonnay parcellaire, la 902. Le millésime 2017 est une réussite et séduira ceux qui aiment ce style clivant: le nez est typique des blancs vinifiés sans soufre, avec ses arômes de pomme verte, de fruits à noyau et une fine note oxydative; la bouche est vive

un dédale de marches et chemins vers de multiples terrasses naturelles où les lits de jour frôlent les arbustes pittosporums odorants, agaves et griffes de sorcière. Deux piscines débordent vers la Méditerranée. Un escalier creusé dans la roche, donnant sur une plateforme en bois inspirée des yachts, permet de plonger en eaux profondes.  Avenue des Calanques 9, Cassis +33 4 42 01 09 30 roches-blanches-cassis.com

et tendue sur des arômes d’abricot et de safran avec une finale salivante. Le domaine morgien produit aussi des vins plus classiques, dont de très beaux chasselas. En 2015, la cuvée Grand Rue 2013 a remporté le Mondial du chasselas devant 692 autres crus de Suisse et d’ailleurs. Une belle reconnaissance pour le travail de fond réalisé par Marc Vicari et son équipe.  OÙ L’ACHETER? Domaine de la Ville de Morges, chemin de la Morgettaz 2, 1110 Morges. Prix: 25 francs. domainedelaville.ch

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DE HAUT EN BAS Figuier DIPTYQUE.

LA SENTEUR

Encens mystique CHRISTIAN DIOR. Bougie blanche MIZENSIR. Luce di Colonia ACQUA DI PARMA.

D E S P O T S PA R I S I E N S A U X D E R N I È R E S V E R S I O N S D E S G R A N D E S M A R Q U E S D E L U X E , L E S B O U G I E S PA R F U M É E S A L LU M EN T TOUJOU RS PLUS D’I N T ÉR I EU RS

CO R P S

par Emilie Veillon  collages: Nausicaa Planche

Parfums enflammés

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n a peut-être tous déjà croisé la version vanille ou chocolat qui clôt le long dédale de couloirs d’un magazin Ikea. Ou senti chez un ami une rareté trouvée dans l’un des bazars chics de Paris, Londres ou New York. Chacun cherche sa bougie parfumée. Et ce sillage s’étend désormais à toutes les sphères du marché: des collections maison de Zara aux écrins luxueux des grandes marques telles que Dior ou Louis Vuitton, en passant par les versions les plus naturelles comme celles du Jardin des Monts ou les créations pointues de Cire Trudon et Baobab Collection. Tantôt objet de décoration ou chef-d’œuvre odorant selon la qualité des démarches de fabrication et des ingrédients qui les composent, ces bougies suivent les mêmes pistes que les familles olfactives des parfums de peau. Boisées pour le salon. Florales pour la cuisine. Musquées pour la chambre à coucher. Ou l’inverse. Un grand brassage d’odeurs qui varie au fil des saisons et

des humeurs. Car on prête à ces flammes d’ambiance des vertus relaxantes. Le pouvoir de teinter nos intérieurs d’une atmosphère de chalet où crépite un feu de cheminée, d’un champ de roses centifolia sous le soleil de mai ou d’une forêt de sapins mouillée par la pluie. CONFORT INTÉRIEUR Les plus grands parfumeurs en ont fait leur terrain de jeu. A l’instar de Jacques Cavallier-Belletrud, qui a imaginé l’an dernier quatre bougies parfumées, L’Air du Jardin, Ile Blanche, Feuilles d’Or et Dehors Il Neige, pour Louis Vuitton. Dans des céramiques, signées du designer Marc Newson, qui se transportent d’une pièce à l’autre grâce à leur anse en cuir piqué à la main dans les ateliers de la maison. «Tout le monde veut une partie du luxe chez soi. Un sac est pour sortir. Un vêtement pour se préparer. La bougie griffée est une garantie du bon goût de la marque qui permet de faire entrer le raffinement dans son bien-être quotidien», analyse Alberto Morillas, maître parfumeur qui travaille pour les plus grandes marques par le biais de Firmenich.

Selon lui, le succès des bougies parfumées va de pair avec l’essor de la diffusion d’odeurs chez soi, dans les boutiques, les sièges d’entreprise et les hôtels depuis une dizaine d’années. Les parfums d’ambiance joueraient un rôle dans le sentiment de confort intérieur, et même sur l’envie de consommer ou d’acheter. «Pour autant qu’il reste subtil et limité à certains espaces, tempèret-il. Il n’y a rien de plus intrusif qu’une bijouterie trop parfumée ou un hôtel qui diffuse son empreinte olfactive dans toutes ses chambres et son restaurant en plus du lobby. L’avantage avec une bougie réside dans le contrôle de l’émanation. On peut l’éteindre après deux ou trois heures, le temps qu’elle embaume la pièce.» De mémoire de ce créateur qui a imaginé plus de 500 parfums, les premières bougies parfumées qui ont marqué les esprits – inspirées des pots-pourris chers aux Britanniques – ont été développées en France dans les années 1960. «Les bougies Rigaud étaient dans tous les salons chics de l’époque, avec leurs deux coupelles en argent qui se mettaient l’une sur l’autre.


P HO T O S: S E B A S T I A N L AU BE , A DA M M U I S E , TAY L A KOH L E R , T H E HON E S T C OM PA N Y, BL A K E W E Y L A N D, AGATA C R E AT E , R AY RU I , A N DR E W GL O OR


LA SENTEUR

CORPS

Feuille d’or LOUIS VUITTON.

L’objet était aussi important que son odeur. Viviane et Mario Rigaud, dans leur boutique parisienne à l’ambiance de boudoir, avaient développé une formule de cire molle dont la caractéristique principale est de révéler la richesse des extraits naturels qui composent les parfums Rigaud», poursuit-il. Leur première création, la bougie Cyprès, de couleur vert foncé, dans un verre soufflé à la bouche, s’est exportée rapidement jusqu’à la Maison-Blanche au temps de Jacqueline Kennedy. Dans les années 1970, d’autres bougies suivent – Cythère, Tournesol, Gardénia, faisant la une des magazines de décoration. Diffusée désormais dans plus de 30 pays dans le monde, la collection Rigaud est

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On prête à ces flammes le pouvoir de teinter nos intérieurs d’une atmosphère de chalet ou d’un champ de roses

DES BOUGIES D’ÉMOTION L’autre pionnier français du genre est Diptyque. Ce bazar chic de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, où trois bougies parfumées attirent l’attention en 1963 – Aubépine, Cannelle et Thé. Depuis les années 2000, près d’un demi-million de pièces sont fabriquées par an selon des senteurs thématiques: florales, boisées, épicées, fruitées, herbacées. «Diptyque a toujours créé des bougies d’émotion qui séduisent l’élite épicurienne. Le figuier sent vraiment comme l’arbre. Ce n’est pas simple, car derrière la flamme repose toute une technique pour assurer une combustion et une diffusion optimales», poursuit Alberto Morillas, qui a fondé avec sa femme la marque de bougies parfumées artisanales Mizensir en 1999, aujourd’hui dirigée par leur fille Véronique. Dopé aux parfums subtils jusque dans sa maison de Vandœuvres, le nez avait pris l’habitude de créer ses propres cires parfumées. Lors d’un dîner chez les Morillas, Patrick Firmenich – alors à la tête de l’entreprise genevoise spécialisée dans la création d’arômes et de parfums – et son épouse s’émerveillent de l’ambiance olfactive qui y règne. «Très visionnaire, il m’a proposé de créer une bougie en guise de cadeau d’entreprise pour le Noël qui suivait. Le succès a été tel que nous avons commencé à en vendre. C’est ainsi qu’est née Mizensir, jeu de mots de la mise en cire, en clin d’œil au titre de noblesse britannique», relate le fondateur qui a mis au point une centaine de références, fabriquées à la main dans un atelier genevois. Parmi elles, une bougie vient d’être conçue par le parfumeur pour Le Temps. Le bénéfice des ventes sera versé à l’ONG Race for Water, qui lutte pour la préservation des océans. 

P HO T O S: T H E HON E E S T C OM PA N Y, B O G OM I L M I H AY L OV, A N DR E A R IC O, A N DR E W GL O OR

restée une référence pour les connaisseurs et les demeures d’exception. En témoigne une liste de clients prestigieux, tels que le prince Albert de Monaco, le prince Charles d’Angleterre, le Vatican et même le Quai d’Orsay.


CORPS

LE BEAUTY CASE

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LA GALAXIE

Mahershala Ali a envisagé de se lancer dans la musique en parallèle de sa carrière d’acteur. En 2007, ce fan de hip-hop des années 1990 a sorti un album de rap intitulé Curb Side Service sous le nom de Prince Ali. Il a également appelé son chat Nas, en hommage au rappeur du même nom.

Mahershala Ali est la nouvelle égérie de Zegna, dont la campagne entend interroger la masculinité contemporaine sous la bannière #whatmakesaman («qu’est-ce qui fait un homme») . «Après avoir passé beaucoup de temps à incarner des hommes sans peur, je m’intéresse plus à ceux qui parlent de leurs émotions, de leur personnalité», explique l’acteur dans l’un des spots publicitaires.

Mahershala Ali a remporté deux fois l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle: en 2017 pour Moonlight – devenant ainsi le premier acteur musulman à être récompensé aux Oscars –, puis cette année pour Green Book: sur les routes du sud, un road trip dans l’Amérique raciste des années 1960. Il y campe le pianiste Don Shirley, un rôle qui a nécessité trois mois de cours de piano.

L’acteur est marié avec la musicienne Amatus Sami-Karim, rencontrée sur les bancs de la NYU Tisch School of the Arts. En l’accompagnant un jour à la mosquée, celui qui s’appelle encore Mahershala Gilmore entend l’appel à la prière en arabe et le vit comme une révélation. Il se convertit alors à l’islam et change son nom de famille pour Ali.

Mahershala Ali

R É V É L É D A N S « H O U S E O F C A R D S » , C E T A C T E U R AU X D E U X O S C A R S E S T D E V E N U L’ U N E D E S VA L E U R S L E S P L U S S Û R E S D ’ H O L LY W O O D par Séverine Saas 66 T_MAGAZINE

P HO T O S: GE T T Y I M AGE S , A F P, YOU T U BE , S A S H A M A S L OV

Né à Oakland, en Californie, d’une mère pasteure et d’un père acteur, Mahershalalhashbaz Gilmore (son vrai nom) se destine d’abord à devenir basketteur professionnel. Il joue dans l’équipe de son université, les Saint Mary Gaels, mais finit par renoncer. «Le sport universitaire relève de l’exploitation, commenterat-il plus tard. Les joueurs sont considérés comme des produits.»


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T Magazine Joaillerie du 12 octobre 2019  

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