Page 1

LE MAGAZINE DU TEMPS 5 OCTOBRE 2019

Vers la paix des genres DESIGN Charlotte Perriand, libre et moderne HORLOGERIE Les classiques ne meurent jamais ÉVASION Munich à la cool


2 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 3


4 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 5


6 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 7


8 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 9


38

PASSE-TEMPS 14_La question

La curiosité est-elle vraiment un vilain défaut?

16_Les news

DOSSIER 20_L’époque

La transidentité, un pas décisif vers une société plus inclusive.

26_L’interview

Dustin Muchuvitz, DJ et mannequin vit sans genre au jour le jour.

STYLE 28_L’accessoire

20

La boucle d’oreille Vanto, un bijou fantaisiste et éthique.

29_L’icône

Charlotte Perriand, pionnière de l’architecture et du design éprise de liberté.

34_La mode

Indépendantes et un peu sorcières, les femmes de Léa Peckre hantent la Toile.

38_Le shooting

Les collections féminines automne-hiver 2019-2020 prennent la clef des champs.

48_L’architecture

Prada transforme l’un des derniers palais de Shanghai en centre d’art.

EN COVER

La DJ et mannequin Dustin Muchuvitz. PHOTO: Sofia Sanchez et Mauro Mongiello pour TRUNK ARCHIVE.

10 T_MAGAZINE

L'ÉDITO

La fin des caricatures Pendant longtemps, la culture dominante a considéré les personnes transgenres comme des créatures exotiques, de curieuses altérités que l’on nommait pour mieux les tenir à distance. Le vent semble enfin tourner. Grâce à l’incroyable militantisme de la communauté LGBTQIA+, porté, en partie, par une culture internet qui diversifie les points de vue, les personnes transgenres n’ont jamais été aussi présentes au sein du paysage culturel et médiatique globalisé, des campagnes de maisons de mode aux séries comme Pose, qui a fait connaître à un large public la scène des bals underground menée par les communautés LGBTQIA+ noires et latinos du New York des années 1980. Il est clair que nous ne vivons pas dans unmonde de Bisounours et la récupération à des fins marketing (pinkwashing) de l’utilisation des luttes LGBTQIA+ se met déjà en place. Pour autant, cet élan de visibilisation doit être encouragé. Parce qu’à force d’être photographiées, interviewées, exposées, les personnes transgenres finiront par être banalisées, c’est-àdire qu’elles ne seront plus considérées comme des créatures de foire ou des caricatures, mais comme de simples incarnations de la diversité. Sans compter que ces nouvelles voix peuvent servir de modèles ou d’encouragements à toutes celles et ceux qui, dans le noir, se questionnent sur leur identité. Séverine Saas

P HO T O S: S Y LV I A C ON DE , E L S A E T JOA N NA , F R A S S E T T O

LE SOMMAIRE


T_MAGAZINE 11


67

LE SOMMAIRE

50_Shopping

Cet hiver, les manteaux seront cintrés.

52_L’horlogerie

Les grands classiques de la montre féminine réinventés.

77_L’adresse

Chez Gül, la gastronomie turque au cœur du Kreis 4 de Zurich.

56_Ma montre et moi

Laurence Desarzens pose son regard hors norme sur la mesure du temps.

COR PS 78_Le maquillage

CULTUR E

Rencontre avec Lucia Pica, grande prêtresse du make-up Chanel.

58_L’œuvre

81_Le beauty case

Takehiko Mizutani, disciple japonais du Bauhaus.

52

Maquillage automnal «à froid».

59_La chanteuse

Vendredi sur mer, pop star en devenir.

77

82_La galaxie

Laura Dern de «Jurassic Park» à «Big Little Lies».

65_L’Instagram

La réalité fantasmée de Jacques-Aurélien Brun.

ESCAPADE 66_Le récipient

Hommage à Lutz Colani avec Drop, sa théière aux courbes sexy.

67_La ville

72_Le trésor

Evasion à Nardo dans le jardin secret du chef Guy Martin.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Emilie Veillon Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Philippe Simon. Ont contribué à ce numéro Alexandre Duyck, Elsa et Joanna, Lea Kloos, Jérôme Lobato, Mélissa N’Dila, Moos-Tang, Tom de Peyret, Marie de Pimodan-Bugnon, Julie Rambal, Francesca Serra, Anouch Seydtaghia, Jagoda Wisniewska, Mélodie Zagury, Matthias Ziegler, Nicolas Zentner Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Nausicaa Planche Responsable iconographie Véronique Botteron, Lucie Voisard (stagiaire) Direction créative des shootings Héloïse Schwab Responsable correction Géraldine Schönenberg Conception maquette ENZED Publicité Chief Executive Officer Bertrand Jungo Chief Commercial Officer Frank Zelger Business Unit Director RASCH Benjamino Esposito Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression ProcSwissprinters AG Zofingen PROCHAIN NUMÉRO LE 12 OCTOBRE 2019.

12 T_MAGAZINE

P HO T O S: C H A N E L , M AT T H I A S Z I E GL E R , GÜ L

La Munich multiculturelle et verte de Mirko Borsche.


T_MAGAZINE 13


LA QUESTION

La curiosité est-elle vraiment un vilain défaut ? L A R É P O N S E D E L’ É C R I VA I N E T E S S AY I S T E JEAN-PIER R E M ARTIN, QUI V IEN T DE PUBLIER « L A C U R I O S I T É » AU X É D I T I O N S AU T R E M E N T

L

par Francesca Serra illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

a curiosité est typiquement un mot qui engendre un vieux malentendu. Il est grand temps d’en finir avec un préjugé ancien, conforté par toutes les religions, tous les puritanismes et tant de mythologies. Il faudrait ne pas ouvrir la boîte de Pandore, ne pas croquer la pomme? Mieux vaudrait rester enfermé dans une candide ignorance, dans le cocon de nos habitudes mentales, dans nos réflexes conditionnés? La curiosité telle que je l’entends, c’est une vitalité intellectuelle et sensible, un sixième sens, une ouverture au monde et aux autres. Une empathie, ou un soin, conformément à l’étymologie du mot latin cura (littéralement «prendre soin»). Ce n’est pas seulement une faculté cognitive, mais un sentiment existentiel et un remède à l’indifférence. De cette libido sciendi (désir de savoir) et donc cause du péché originel, Saint Augustin se défia. Il influença toute une lignée de penseurs, y compris des esprits libres comme Erasme et Montaigne. Bien sûr, on peut craindre une curiosité mauvaise – l’intrusion dans la vie d’autrui, l’indiscrétion, le goût malsain pour les spectacles obscènes. Mais il est aussi digne de s’intéresser à la vie des autres. L’invention de la biographie ou de l’autobiographie est une conquête merveilleuse, au même titre que les recherches encyclopédiques ou anthropologiques. Ces approches permettent une reconnaissance de la valeur de chaque vie, de chaque être. Notre temps offre mille occasions magnifiques et quotidiennes où notre curiosité est attisée comme jamais tout en nous adossant à des montagnes d’incuriosité à soulever. Face aux pensées préfabriquées, au règne des je-sais-tout complotistes, à l’arrogance des réseaux sociaux et aux cloisonnements de l’entre-soi, la curiosité est un formidable remède. A la bêtise et à l’indifférence, elle oppose sa soif, à l’apathie générale, son appétit. Nous exercer à la curiosité, c’est aussi nous déprendre de nousmêmes, sortir du sillon de notre disque rayé pour nous intéresser à un objet inattendu. C’est en somme accéder à une pensée plus libre. 

14  14 T_MAGAZINE T_MAGAZINE


Passe-temps

PHOTO

ART SANS CLICHÉ Ses photographies ont transcendé les pages de magazines de référence comme Vogue ou W et figurent même dans la collection permanente de la célèbre National Portrait Gallery. Bien plus que des clichés, les images du Britannique Tim Walker sont des œuvres d’art qui prennent désormais leurs quartiers au Victoria & Albert Museum de Londres. Sous l’intitulé Wonderful Things, l’exposition présente une série de photographies inspirées des objets conservés au V&A. Le visiteur se laisse ainsi embarquer dans une ode envoûtante, dynamique et immersive dédiée à l’art et à la mode.

16 T_MAGAZINE

Entre satire et esthétisme, des tableaux habillent aussi les murs. Le salon rose, par exemple, multiplie les clins d’œil aux clubs gays londoniens. Un autre encore vous emmène dans une ancienne cathédrale incendiée, où les vitraux ont inspiré des photos de Grace Jones. Iconiques. «Tim Walker: Wonderful Things», Londres, Victoria & Albert Museum, jusqu’au 8 mars 2020. vam.ac.uk

P HO T O: T I M WA L K E R S T U DIO P ROL I T T E R I S Z H

PAR EMMANUEL GRANDJEAN, MÉLISSA N’DILA ET SÉVERINE SAAS


T_MAGAZINE 17


LES NEWS

MODE

LES ROSES DE SEV IGN Y Chloë Sevigny porte des parfums à la rose depuis une vingtaine d’années. Mais depuis l’arrêt de Comme des Garçons Rose – l’une de ses fragrances préférées –, l’actrice américaine, 44 ans, était à la recherche d’un remplaçant. Elle a fini par le trouver. Mieux, elle l’a élaboré ellemême, en collaboration avec la maison de parfumerie Régime des Fleurs, fondée par ses amis Ezra Woods et Alia Raza. Baptisé Petite Fleur, référence à l’un des écrits autobiographiques de Thérèse de Lisieux, sainte française du XIXe siècle, le parfum s’articule autour d’un absolu de rose ottomane, où se déploient notamment des notes de thé noir, de pamplemousse et de bourgeon de cassis. Une senteur subtile qui rappelle moins les roses qu’une serre où l’odeur des boutons de roses se mêlerait à celle de la terre humide, brute. Un jus aussi romantique que subversif. 

MISCELLANÉES

TROUILLE Réalisé en 1937 par Walt Disney, le dessin animé Blanche-Neige et les sept nains fut, dans certains pays, longtemps considéré comme trop violent pour les enfants. A sa sortie, le Royaume-Uni décidait ainsi d’en limiter la vision aux spectateurs de plus de 16 ans. Tandis que la Suède censurait les épisodes supposés les plus traumatisants. L’intégralité du film n’ayant été finalement projeté qu’en 1992.

ZOOLOGIE

«Le chat n’est pas tenu de vivre selon les lois du lion»

regimedesfleurs.com

BÊTE DE SEXE

DESIGN

UN AV ION DANS MON SALON En début d’année, Lufthansa mettait à la retraite définitive l’un de ses Airbus A340-600. Au lieu de l’envoyer à la casse, la compagnie allemande décidait de recycler le zinc en mobilier. Ce qui à l’heure des manifs pour le climat et de la chasse au gaspi est plutôt une bonne idée. Sur son shop internet, elle vend donc l’avion à la découpe, transformé en bar mural avec hublots (pièce unique et donc sold out),

18 T_MAGAZINE

en horloge (fabriquée à 20 exemplaires et sold out aussi), en sculpture ou en meuble de salon (encore disponible). Les prix? Ils vont de 25 euros pour une étiquette à bagage et jusqu’à 2999 euros pour un morceau d’aile métamorphosé en table basse. Pas franchement stratosphérique. worldshop.eu

En 2013, le chercheur Andrew Baker découvrait dans le Queensland australien Antechinus arktos, une toute petite souris marsupiale. Particularité de ce mammifère nouveau? Ses mâles ne se reproduisent qu’une fois. Car oui, Antechinus arktos meurt de son activité sexuelle qui est frénétique et qui le tue par épuisement.

MOUSSE On appelle œnologue le spécialiste du vin. Mais comment baptise-t-on l’expert en bière? Il existe bien le terme de biérologue. Pas très heureux. On lui préférera celui de zythologue qui provient de zythos, mot grec signifiant «orge».

P HO T O S: R É GI M E DE S F L E U R S , LU F T H A N S A U P C YC L I NG C OL L E C T ION

BARUCH SPINOZA, PHILOSOPHE


LES NEWS

DESIGN LA BIBLIOTHÈQUE DE T

«PIERRE YOVANOVITCH» Ed. Rizzoli, 2019, 336 p.

ARCHITECTURE

L A V ILL A CINÉM A Si la filmographie de Roman Polanski vous dit quelque chose, cette villa en forme de tour de contrôle devrait aiguillonner votre sagacité. Eh oui, c’est la copie quasi conforme de celle où se déroule l’action de The Ghost Writer, dont son propriétaire, qui tient à garder l’anonymat, est un fan absolu. Au point d’avoir demandé au Studio Viktor Sorless d’Oslo de construire sa jumelle avec ses baies vitrées immenses et sa situation isolée, paumée quelque

part sur la côte du Danemark, face à la mer. Toute la maison, dans laquelle on pénètre par un ascenseur caché dans son pied, a ainsi été pensée en termes de théâtralité. Les couleurs, les jeux entre le paysage et le vent, entre l’ombre et la lumière et son plan en croix aligné sur les quatre points cardinaux en font un objet d’architecture hautement cinématographique. viktorsorless.com

HORLOGERIE

P HO T O S: V I K T OR S OR L E S S , T U D OR

TUDOR EN NOIR Venant de Tudor, c’est plutôt rare. La marque horlogère en mains de la fondation genevoise Hans Wilsdorf – comme Rolex – lançait mi-septembre un chronographe noir en série limitée; une nouvelle déclinaison d’un modèle sorti il y a deux ans et dont le calibre est un B01 de Breitling «tudorisé». Une «série spéciale limitée au nombre de joueurs des All Blacks». L’ensemble des pièces produites par la marque sera donc égal au total de rugbymen ayant rejoint la fameuse équipe néo-zélandaise (que sponsorise Tudor) depuis sa création. Ils sont 1181 aujourd’hui et, chaque année, une petite dizaine de plus s’ajoute à la liste. Autre particularité de cette pièce à 5650 francs: sa couche de PVD noire est appelée à patiner avec le temps. Ce qui lui conférera à tous les coups une petite touche d’originalité supplémentaire. tudorwatch.com

Pour le tout premier livre consacré à son travail, Pierre Yovanovitch a choisi de lui donner son nom. Une sobriété élégante qui va bien au designer et architecte d’intérieur français, dont l’ouvrage présente une sélection d’une dizaine de projets réalisés entre Paris et Tel-Aviv.

«STAATLICHES BAUHAUS IN WEIMAR 1919-1923» Ed. Lars Müller, double édition allemand-anglais, 2019, 226 p. A l’occasion du centenaire du Bauhaus, l’éditeur suisse Lars Müller ressort les fac-similés de plusieurs publications de l’époque. Dont ce catalogue composé par Laszlo Moholy-Nagy, qui accompagnait la première exposition de l’école d’art et de design de 1923.

«LE BOUQUIN DE LA MODE» Ed. Phaidon, Ed. Robert Laffont – collection Bouquins, 1280 p. L’historien de la mode Olivier Saillard revient sur 200 ans de haute couture. Des précurseurs tels que Worth aux avant-gardes comme Gaultier, parcours de vie et textes anthologiques narrent cet univers frivole et inspirant. Une bible de la mode.

T_MAGAZINE 19


7

8 9

P HO T O S: JONA S K A M BL I / V B S / DDP S , GE T T Y I M AGE S , V IC T OR I A’ S S E C R E T, J É RÔM E L OB AT O

2

DOSSIER 3

1

6

4 5


Vers la paix des genres L’ÉPOQUE

S U R L E S P O D I U M S , D A N S L A B E AU T É , L E S S É R I E S T É L É … D E P L U S E N P L U S D E P E R S O N N A L I T É S AU PA R C O U R S I N S P I R A N T R É VO LU T I O N N E N T L E S S T É R É O T Y P E S D E G E N R E , A F F I R M A N T H A U T E T F O R T L E U R T R A N S I D E N T I T É . U N PA S D É C I S I F D A N S L E S E N S D ’ U N E S O C I É T É P L U S I N C L U S I V E   par Julie Rambal

1. Christine Hug 2. Teddy Quinlivan 3. Inès Rau 4. Dustin Muchuvitz 5. Adrian De La Vega 6. Valentina Sampaio 7. Hunter Schafer 8. Oslo Grace 9. Lea T

T_MAGAZINE 21


DOSSIER

S

eptembre 2017. Choquée par les actions discriminatoires et blessantes de l’administration Trump envers la communauté trans, Teddy Quinlivan, déjà mannequin de longue date pour les grandes maisons (Louis Vuitton, Dior…) révélait son identité de femme transgenre en postant une vidéo sur son compte Instagram. «J’ai toujours su que j’étais une femme. Dans mon âme, dans mon cœur, dans mon cerveau […]. Je n’en ai pas parlé pour me protéger des blessures, mais je ressens un profond sentiment de responsabilité. Je veux aider à mettre fin à la stigmatisation, aider à faire avancer le monde, aider les gens à envisager ce sujet de manière plus ouverte», y confiait-elle, entre autres paroles puissantes, sur des images exaltant sa féminité, mais aussi des archives d’elle lorsqu’elle était encore un petit garçon virevoltant comme une princesse à son cours de danse. Deux ans plus tard, Teddy Quinlivan, 25 ans, vient d’annoncer, toujours sur Instagram, sa fierté de devenir «la première personne ouvertement trans» choisie pour incarner la nouvelle campagne beauté de Chanel: «Le monde vous rejettera, crachera sur vous et vous dira que vous ne valez rien. C’est votre travail d’avoir la force de vous lever et de continuer à vous battre, parce que si vous abandonnez, vous ne ferez jamais l’expérience des larmes du triomphe.» ZÉRO MODÈLE De Laith Ashley, premier mannequin transgenre intronisé égérie de Calvin Klein dès 2015, à Inès Rau, Andreja Pejic, Valentijn de Hingh ou encore Oslo Grace, qui défile aussi bien pour les shows masculins que féminins, la liste des icônes bousculant les représentations du genre ne cesse de s’allonger, dans une industrie qui semble afficher un désir historique d’inclusivité. Et enchaîne les «premières fois». Mi-août, c’est la Brésilienne Valentina Sampaio, 22 ans, qui confiait à son tour sa joie de devenir le premier mannequin transgenre à intégrer l’équipe des égéries de la marque Victoria’s Secret. Son commentaire? «Ne cessez jamais de rêver.» «On assiste dans la mode à une libération des individus et de la parole, avec une diversification des personnalités, profils et corps, confirme Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po sur la mode et le luxe. Riccardo Tisci, chez Givenchy,

22 T_MAGAZINE

L’ÉPOQUE

PAGE DE DROITE Laith Ashley au dîner de gala de la conférence «Voices. Business of Fashion» à Oxfordshire en décembre 2017.

a notamment été parmi les premiers à donner une visibilité aux personnes transgenres, en prenant le mannequin Lea T comme égérie, en 2010. Mais ce n’est pas la mode qui a enclenché le phénomène. Elle ne fait qu’amplifier une révolution.» Celle d’une volonté visiblement commune «de sensibiliser les gens à des histoires, des parcours, observe l’activiste Lalla Kowska Régnier. Aujourd’hui, cela semble possible, alors que cela ne l’était pas forcément il y a quelques années. On assiste peut-être à l’émergence de l’existence d’une vraie culture trans, avec toute sa complexité, sa diversité. Tout à coup, on n’est plus dans des représentations exotisantes. Il y a quelque chose qui est valorisé, accompagné. Et les marques en profitent pour montrer qu’elles peuvent être progressistes…» Ainsi, l’industrie soutient aujourd’hui l’évolution du mannequin Nathan Westling qui, après s’être construit une flamboyante carrière en tant que mannequin femme, continue son ascension dans ce qu’il décrit comme «un corps en transition vers le corps d’un jeune homme». En mars, il expliquait sur CNN: «J’ai eu l’impression de porter un masque toute ma vie. Après l’avoir enlevé, je suis enfin devenu… je ne sais pas, moi-même. Je suis heureux.» Lors de la dernière Fashion Week de New York, Nathan Westling a ainsi clôturé le défilé Helmut Lang où silhouettes et mannequins mixaient tous les genres, ouvrant vers l’infini des possibles. «La mode a souvent joué avec les frontières», rappelle Sébastien Chauvin, sociologue à l'Université de Lausanne. Il observe néanmoins une «auto-affirmation» inédite. «Ce qui est intéressant dans cette révolution, c’est la stratégie de visibilité. On trouve depuis longtemps des personnes transgenres dans la mode ou ailleurs, mais elles choisissaient souvent de ne pas révéler leur identité, afin de se protéger. Aujourd’hui, beaucoup décident de faire leur coming out, mais aussi d’affirmer une pluralité dans les manières d’être transgenre. En fin de compte, on assiste à une diversification des manières de ne pas être cisgenre [quand le genre ressenti d’une personne correspond à son sexe biologique, ndlr].» LE POUVOIR DE L’AFFIRMATION Dans les séries aussi, la transidentité est désormais évoquée de manière subtile et complexe. Par exemple dans Euphoria, destinée aux ados, l’actrice et mannequin transgenre Hunter Schafer, 20 ans, incarne une héroïne dont l’identité de genre n’est pas expliquée par les scénaristes, mais est un simple état dans une vie intense. «On assiste à un tournant dans la fiction à partir de la série Transparent, démarrée en 2014», note Olivier Joyard, réalisateur du documentaire Bingemania. «Jill Soloway, créatrice de la série et elle-même non binaire, y raconte l’histoire de son père, qui a fait son coming out trans à 70 ans. En montrant des personnages qui ne se résument pas à leur transition, Transparent a changé beaucoup de choses,


P HO T O: GE T T Y I M AGE S


P HO T O S: GE T T Y I M AGE S

1

DOSSIER

24 T_MAGAZINE

2

4

3


5

L’ÉPOQUE

P HO T O S: S Y LV I A C ON DE , GE T T Y I M AGE S

tout en montrant les limites de la société. Car le père est incarné par un acteur cisgenre. Aujourd’hui, les personnages transgenres sont joués par des acteurs transgenres, comme dans la série très réussie Pose. En cinq ans, il y a eu une transition collective dans notre manière de voir et de représenter la transidentité.» Janet Mock, sa créatrice, qui a récemment raconté son parcours de femme transgenre dans une autobiographie, vient même de décrocher un contrat à sept chiffres avec Netflix pour produire plusieurs séries et longs métrages. «Pour beaucoup de gens, ce qu’il y a de plus intéressant chez moi, c’est le fait que je sois trans. Mais pour moi, il y a autre chose. Cela m’a donné beaucoup de force de dire fièrement, sans m’excuser, que j’acceptais cette partie de mon identité qu’on m’avait appris à taire et dont je devais avoir honte», s’est-elle épanchée chez Oprah Winfrey. LA LUTTE POUR LES DROITS Cette démarche d’inclusivité n’est pas le fruit d’un brusque élan militant des diffuseurs, mais plutôt «la conséquence mathématique, ironise Olivier Joyard, de l’explosion du nombre de séries – plus de 500 par an rien qu’aux USA – nécessitant des personnages différents pour exister». «Comme pour la visibilité gay et lesbienne il y a quelques années, on est sorti de la période où l’on ne montrait qu’un seul modèle de parcours trans, poursuit Sébastien Chauvin. Même si les discriminations sont encore criantes, on a aujourd’hui un début de banalisation. Or, plus une identité devient banale, moins elle est réduite à un stéréotype. La banalisation en fait apparaître la quotidienneté et la diversité de ses incarnations.» Toutes ces nouvelles voix permettent également aux jeunes de «mettre des mots sur leur ressenti: les adolescents, et même certains préadolescents, qui ont ce genre de questionnement peuvent se reconnaître dans ces vécus», se félicite Adèle Zufferey, psychologue intervenante pour la Fondation Agnodice à Lausanne, qui vient en aide aux adolescents transgenres et à leurs familles. «Certains se permettent de dire qu’il y a un effet de mode. Non! Tous les adolescents ne deviennent pas transgenres; d’ailleurs les chiffres ne varient pas, et l’on estime qu’il y a environ 1,7 à 2% des jeunes qui se positionnent comme transgenres ou sont en questionnement. Cette inclusivité permet seulement de trouver plus tôt sa place dans la société et de s’épanouir. Mais il faut aussi, pour cela, pouvoir bénéficier d’un accompagnement social, psychique, voire médical. Car si le phénomène est plus visible dans les médias, il n’existe pas d’information grand public, et l’on est parfois très seul. Il reste aussi des droits à conquérir.» Loin des tapis rouges, le coût d’une transition notamment peut précariser. Faute de loi spécifique, changer d’état civil peut aussi transformer sa vie en parcours du combattant pour trouver logement, emploi et ainsi de suite… Mais Adèle Zufferey reste «optimiste pour l’avenir». Et de citer l’affaire survenue cet été, quand l’armée suisse déclarait inapte un jeune homme transgenre, avant que le chef Philippe Rebord ne se prononce pour l’intégration des personnes transgenres. «C’est souvent avec ce genre de situation qui fait du bruit que les choses avancent, obligeant des instances jusque-là passives à se positionner.» Début septembre, la lieutenant-colonelle Christine Hug est même devenue officiellement la première haut gradée trans de l’armée suisse. Les premières fois n’arrivent pas que sur les podiums. 

1. Hunter Schafer 2. Nathan Westling 3. Andreja Pejic 4. Janet Mock 5. Valentijn de Hingh 6. Teddy Quinlivan

6

T_MAGAZINE 25


DOSSIER

26 T_MAGAZINE


L’INTERVIEW

« Chaque genre est un carcan dont je souhaite m’affranchir » L A PA R I S I E N N E D U S T I N M U C H U V I T Z ,

A

ICÔNE DES NUITS ET DES PODIUMS, BR ISE LES CODES

24 ans, l’artiste aux cheveux rouges Dustin Muchuvitz est en train de réussir une double carrière ascensionnelle. DJ, elle mixe un peu partout en Europe, jusqu’à l’ECAL, et dans toutes les soirées mode (Chloé, Dior, Paco Rabanne, YSL…), tandis que son parcours de mannequin l’a déjà propulsée sur de nombreux podiums. Non-binaire, elle s’épanouit hors des normes corsetées du genre.

Vous êtes DJ et mannequin. Quel a été votre parcours? J’ai commencé par la musique. J’avais 15 ans, je sortais pas mal et, très vite, on m’a proposé de mixer dans des bars. De fil en aiguille, j’ai fait des shootings et commencé le mannequinat vers 18 ans. Avez-vous envie de définir votre identité? J’essaie de poser le moins de mots ou de définitions dessus. Les mots enferment. Sinon, je pense que je suis ce qui pourrait se rapprocher le plus de gender fluid: j’oscille entre les deux genres, sans forcément me situer. Vous n’avez pas envie d’être enfermée dans un genre et préférez cultiver le trouble? Pas le cultiver, juste le vivre. Vivre sans genre, au jour le jour. Mais cela pourrait s’associer au transgenre puisque je me situe entre les deux. Pour moi, il n’y a pas de point A et B, il y a un entre-deux. Chaque genre est un carcan dont je souhaite m’affranchir, en ne répondant à aucun code. Vous avez dit dans une interview que vous aimiez la nuit parce qu’on range moins les gens dans des cases. De plus en plus de soirées proposent des safe spaces pour les personnes transgenres ou non binaires, et les organisateurs le font de manière assez sincère. Les safe spaces sont des espaces qui

par Julie Rambal  photo: Jérôme Lobato pour T Magazine

garantissent que tout le monde se respectera. Et la nuit devient de plus en plus intéressante à ce sujet.

trans dans des rôles trans, alors que c’est un vécu difficile à retranscrire. Ou alors ces films traitent la question transgenre comme une étrangeté, quelque chose d’insolite, en l’axant systématiquement sur des cas de prostitution ou d’over-sexualité.

Vous avez également déclaré que marcher dans la rue était compliqué... Une fois que j’arrive sur le lieu, c’est bon, mais sur le trajet, il y a toujours des problèmes. A force, on apprend à faire abstraction et on n’entend même plus les réflexions. Mais parfois, cela devient agressif, certains passent à l’acte.

On voit aussi beaucoup de mannequins transgenres dans la mode. La top Teddy Quinlivan a dit: «Nous devons faire attention à ce que la cause trans ne devienne pas une nouvelle tendance à exploiter.» Vous êtes d’accord? Cela s’adresse surtout aux marques qui utilisent la transidentité dans leurs campagnes mais se dédouanent de toute action réelle pour la cause des trans. Il faut s’impliquer au-delà de la visibilité et avoir un vrai discours associé à une vraie démarche.

La mode et la nuit sont tolérantes, mais pas la rue… Avec mes amis transgenres, on sait tous que se décider à sortir de chez soi représente un exercice. On doit faire attention à diluer son look. A Paris, les attitudes changent selon les quartiers. Plus je vais vers le sud, plus les regards sont désapprobateurs. Plus je vais au nord, plus il y a de l’agressivité, parfois physique. Où vous êtes-vous dit que vous pouviez enfin marcher sereinement? A Berlin, c’est très simple. Tout le monde s’en fout un peu. A Londres, je pense que je pourrais sortir avec juste une couette sur le dos, tout le monde trouverait ça normal. A Helsinki, les gens sont hyper respectueux et ouverts, comme dans toutes les grandes villes scandinaves. Ce serait si simple de pouvoir tous se respecter n’importe où, ou d’être seulement indifférent... Ce n’est pas si difficile, l’indifférence, pourtant. PAGE DE

Car il reste beaucoup de droits à conquérir? La transidentité n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis pas si longtemps. Et il y a beaucoup de droits à conquérir: pouvoir changer d’état civil sans passer une batterie de tests psychiatriques, par exemple…

Quand vous êtes-vous sentie «gender fluid»? Avez-vous été soutenue par votre famille? J’ai grandi avec une mère célibataire lesbienne assez solitaire et quand je lui ai expliqué ce qu’est la transidentité, elle m’a dit: «Ah, moi aussi je suis transgenre!» Il GAUCHE y a toujours eu une fluidité chez elle, et Dustin Muchuvitz ça s’est passé tôt pour moi. Dès que j’ai incarne une commencé à sortir, d’autres personnes nouvelle m’ont confirmé ce que je pouvais ressentir génération à l’intérieur.

Les transgenres sont plus visibles, dans les films notamment. L’époque est-elle dès lors plus tolérante? C’est bien qu’il y ait de la visibilité, mais résolue à vivre cela ne veut pas forcément dire que le sans genre sujet est bien traité. Cela peut même être au jour le jour. problématique de traiter un sujet quand on ne le maîtrise pas. Dans la fiction, on expose souvent le sujet de manière unilatérale. On ne fait pas jouer des acteurs

Votre mère vous a-t-elle épaulée? Ma mère est ma plus grande fan. 

T_MAGAZINE 27


L’ACCESSOIRE

S T YL E

Vanto, esthète et éthique

L A DESIGNER V ERONICA ANTONUCCI CRÉE D E S B O U C L E S D ’ O R E I L L E S E N A C C O R D AV E C S O N T E M P S es bijoux fantaisistes et durables: voilà toute la beauté de PMMA, nouvelle gamme de la jeune marque Vanto, signée Veronica Antonucci. La Suissesse a d’abord fait ses armes à l’école de design de mode de Zurich avant de finalement se tourner du côté de la Haute Ecole d’art et de design à Genève. Son but? Se consacrer à la confection, non plus textile, mais d’accessoires, pour laquelle elle s’est découvert une passion soudaine, mais non moins profonde. Dans une conscience accrue du monde dans lequel l’être humain évolue, elle s’aide de cette sensibilité pour enrichir ses créations

28 T_MAGAZINE

d’une essence fondamentalement pro-environnementale. Les boucles d’oreilles de la collection naissent à partir de verres acryliques recyclés ou métaux d’argent récupérés, dans un désir de réduire au maximum les déchets bien trop souvent inhérents à l’univers de la mode et du luxe. Constamment à la recherche du beau, Veronica ponctue ces accessoires éthiques d’accents résolument esthètes. Les inspirations oscillent entre le style désinvolte des années 1980 et le pop art helvète des années 1960. Des modèles colorés, géométriques et organiques pour un style empli de principes. 

P HO T O: N I L S S A N DM E I E R

D

par Melissa N'Dila


L’ICÔNE

P HO T O: A RC H I V E S C H A R L O T T E P E R R I A N D P ROL I T T E R I S 2 019

La double chaise présentée à l’exposition «Synthèse des arts», à Tokyo en 1955.

Charlotte Perriand, égérie moderne L A F ON DAT ION L OU I S V U I T T ON C ON S AC R E U N E GIGA N T E S QU E E X P O S I T ION À L’A R C H I T E C T E E T D E S I G N E R F R A N Ç A I S E AV I D E D E L I B E R T É . E T FA I T E N T R E R E N D I A L O G U E S E S O B J E T S AV E C L E S Œ U V R E S D E S O N T E M P S   par Emmanuel Grandjean

T_MAGAZINE 29


30 T_MAGAZINE

P HO T O: A RC H I V E S C H A R L O T T E P E R R I A N D / A DAGP 2 019 / P ROL I T T E R I S 2 019

STYLE


L’ICÔNE

C P HO T O S: F. L .C. P ROL I T T E R I S Z H 2 019, F R A NC I S H A A R P ROL I T T E R I S Z H 2 019

harlotte Perriand est un symbole. Celui de ces femmes dont les œuvres ont longtemps passé sous le radar de l’histoire. La faute à l’époque, où la plupart de leurs créations étaient oblitérées par les hommes. Et puis, bien plus tard, tout a changé. Le marché du design de collection a explosé. Les experts ont rendu à Charlotte ce qui lui appartenait. On découvrait ainsi que l’architecte et designer française avait souvent fait plus que simplement collaborer sur certains projets. La fameuse chaise longue LC4 attribuée au seul Le Corbusier porterait désormais la signature de son ancienne collaboratrice ainsi que celle de son cousin, Pierre Jeanneret. A l’origine, leurs trois noms figuraient d’ailleurs sur la patente de l’objet. ART TOTAL Charlotte Perriand retrouvait ainsi sa place parmi les géants. Avec Le Corbusier et Jean Prouvé, elle complétait le tiercé gagnant de ces designers de la modernité qui rendent fous les amateurs de beaux intérieurs. Mais il aura quand même fallu attendre 2005 pour que le centre Beaubourg lui consacre une première grande rétrospective. Depuis le 2 octobre, la Fondation Louis Vuitton à Paris lui consacre à son tour une gigantesque exposition. Mais dans une autre perspective, purement liée aux objets iconiques dont Charlotte Perriand est l’auteure. L’endroit étant plutôt réservé à l’art, les 200 objets exposés sont accompagnés par 200 œuvres d’artistes dont l’architecte et designer était proche. Picasso, Braque, Calder, les Delaunay, Léger… Surtout Léger, le

PAGE DE GAUCHE Charlotte Perriand en Savoie face à la montagne. CI-DESSUS La designer vers 1928, allongée sur la chaise basculante B306 qu’elle a conçue avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret.

peintre des temps modernes chez qui les hommes et les machines participent au monde nouveau en partageant une même esthétique qui sent l’huile et la graisse. Et avec qui elle va concevoir en 1935 «la maison du jeune homme», une villa qui intègre tous les arts, aussi bien décoratifs que visuels. Histoire de solliciter une nouvelle interaction sociale en mobilisant tous les sens.

FEMME LIBRE C’est la première fois que la Fondation Louis Vuitton s’intéresse à l’œuvre d’un designer. Mais pas la première que la maison de luxe parisienne rend hommage à Vue de Charlotte Perriand. En 2013, elle réalisait l’exposition «la maison au bord de l’eau» à l’occasion «Présentation de la foire Design/Miami, un projet de Tokyo», organisée cabane de vacances de 1934 qui n’avait par Charlotte jamais quitté les tiroirs de l’architecte. Perriand en 1941. «Charlotte Perriand a beaucoup étudié

le principe des malles et leur système de rangement. Ça l’a beaucoup inspirée pour son mobilier et son architecture, notamment pour la création de ses premiers casiers en 1928, expliquait Pernette Perriand-Barsac, sa fille, dans Le Quotidien de l’art au sujet du rapport entre le style de sa mère et le malletier au monogramme. Elle était aussi une grande voyageuse, et très attentive à la qualité de fabrication et à l’artisanat.» Si son œuvre résonne aujourd’hui sans doute plus fortement qu’aucune autre, c’est justement parce qu’elle allie depuis toujours des préoccupations d’une brûlante actualité. L’économie de moyens, la rationalité de la forme et de l’espace, l’utilisation de matériaux simples, l’amour de la nature constituent

T_MAGAZINE 31


STYLE

MOBILIER MALIN Pour une femme née en 1903, revendiquer le fait de mener sa vie comme elle l’entend est loin d’être une évidence. Une année après ses études achevées en 1925 à l’Union centrale des arts décoratifs, Charlotte Perriand expose son Coin salon au Salon d’automne. Le public et les amateurs commencent à la suivre. Elle aménage son nouvel atelier de la place Saint-Sulpice avec des sièges en tubes chromés, des tables en métal anodisé et une lampe faite à partir d’un phare d’automobile. Ce décor d’avant-garde, elle le présente ensuite au Salon d’automne de 1927 sous le titre Le Bar sous le toit. La presse salue cette femme pas comme les autres, qui porte autour du cou un collier en roulement à billes et s’habille avec des robes à motifs géométriques. On l’a comparée à Marianne Brandt, qui fait des merveilles au Bauhaus de Dessau. Avec Eileen Gray, qui a ouvert la voie au début des années 1920, ces trois-là deviendront les égéries de la modernité.

32 T_MAGAZINE

DE GAUCHE À DROITE ET DE HAUT EN BAS Mobilier pour une salle de réception, 1955. Le refuge Tonneau, dessiné en 1936 avec Pierre Jeanneret, mais réalisé pour la première fois en 2012 par l’éditeur italien Cassina. En 2013, Louis Vuitton construisait à Miami «La maison au bord du lac», un projet de 1934 que Charlotte Perriand avait laissé dans ses tiroirs.

La même année, Charlotte Perriand entre dans le bureau de Charles-Edouard et Pierre Jeanneret. Le Corbusier et son cousin ont fixé le programme de leur mobilier. Mais c’est Charlotte Perriand qui en sera l’incontestable cheville ouvrière. «Ici, on ne brode pas des coussins», l’aurait avertie l’architecte. Car il faut rompre avec les ensembliers chics du passé. L’intérieur doit être fonctionnel, malin et produit industriellement pour rester bon marché. Elle imagine des astuces révolutionnaires pour gagner de la place, des tables qui se rallongent, des fauteuils qui pivotent. La presse l’appelle «Mlle Perriand» et

parle d’elle aux côtés de René Herbst et de Djo-Bourgeois, les chefs de file de la décoration moderne. Puis la guerre éclate. Les matériaux se font rares. Associée à Pierre Jeanneret, elle dessine des buffets et des lits qui s’assemblent sans outils et se stockent à plat ainsi que des bibliothèques, dont les formes évoquent les futures modèles «Nuage». PASSION JAPON «L’art est dans tout, l’art est dans la vie et s’exprime en toute occasion et en tout pays», écrit Charlotte Perriand. En 1940, Junzo Sakakura, un ancien collaborateur de Le Corbusier, l’invite à Tokyo. En fait,

P HO T O S: AC H P P ROL I T T E R I S Z H 2 019, S T E FA NO DE MON T E , L OU I S V U I T T ON

ainsi les mantras qui vont guider toute la carrière de l’architecte et designer. La liberté aussi. L’affiche de l’exposition montre cette photo célèbre de Charlotte Perriand, de dos et torse nu, les bras levés comme pour saluer la montagne.


L’ICÔNE

«L’art est dans tout, l’art est dans la vie et s’exprime en toute occasion et en tout pays» Charlotte Perriand

P HO T O S: AC H P P ROL I T T E R I S Z H 2 019

il s’agit d’une mission pour «orienter la production de l’art industriel du Japon pour l’exportation». Le Japon, c’est le pays de l’artisanat poussé à son stade le plus extrême. La Française découvre la céramique, le travail de la paille, du bambou et de l’écorce de bois, les textiles et cette manière unique qu’a l’architecture nippone d’occuper l’espace. Le Japon sera la grande aventure de Charlotte Perriand. Elle y retournera souvent, aménagera les agences d’Air France à Tokyo et à Osaka, fera connaître à l’Occident les travaux de Sori Yanagi et de Ren Suzuki, participera à l’aménagement de la résidence parisienne de l’ambassadeur du Japon. L’esprit poétique et cet art du mobilier minimum qui constitue le confort japonais feront désormais partie de son vocabulaire. CAPSULE DE SURVIE Avec Jean Prouvé, qu’elle avait rencontré en 1940, une association se concrétise à partir de 1951. Dans son usine de Nancy, l’ingénieur et designer produit des chaises, des tables et des maisons en kit. Ensemble, ils développent des meubles qui vont durablement marquer l’histoire du design, comme les bibliothèques qui équipent les studios des étudiants de la Maison de la Tunisie et de la Maison du Mexique de la Cité universitaire de Paris avec leurs systèmes de plots métalliques typiques.

Charlotte Perriand est la fille du métal. Elle aussi celle du bois. Elle a découvert le calme de la Savoie, où elle a acheté un chalet à Méribel. Elle présage déjà le potentiel touristique de la montagne, imaginant semer des abris le long des chemins, histoire de donner un toit aux randonneurs surpris par les caprices du temps entre deux cabanes. En 1936, elle dessine avec Pierre Jeanneret le Bivouac. Mais il offre trop de prise au vent. Elle récidive deux ans plus tard avec le Refuge Tonneau, inspiré par la forme d’un manège qu’elle a découvert lors de vacances en Croatie. Les parois montées en facettes n’accrochent plus les courants d’air. Mais c’est le monde qui entre alors dans la tempête de la Seconde Guerre mondiale. La capsule ne verra jamais le jour. Jusqu’en 2012, lorsque l’éditeur italien Cassina, fabricant officiel du mobilier Perriand, décide de donner vie à cet objet fantastique, témoignage d’une modernité collective et astucieuse aussi bien spatiale – à l’intérieur, tout est escamotable – qu’économique – à l’extérieur tout est préfabriqué. Dans les années 1960, Charlotte Perriand se lancera dans des projets alpins autrement plus ambitieux. Il y aura les stations de Méribel et des Arcs, vaste programme immobilier dont elle élaborera les bâtiments et le mobilier qui va avec. Lequel, démonté

«Travail et sport», une planche publiée en 1929 dans «Répertoire du goût moderne N° 2».

élément par élément, nourrit désormais l’appétit vorace du marché du design de collection. Avant sa mort survenue le 27 octobre 1999 à Paris, elle demande que son corps repose un jour au couvent Sainte-Marie de La Tourette, construit par Le Corbusier, avant d’être inhumé à Megève. Tout un symbole, on vous dit.  À VOIR Le monde nouveau de Charlotte Perriand 1903-1999, jusqu’au 24 février 2020, Fondation Louis Vuitton, 8 av. du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, Paris, fondationlouisvuitton.fr À LIRE «Le monde nouveau de Charlotte Perriand» catalogue de l’exposition, coédition Gallimard/Fondation Louis Vuitton, 2019, 431 p. «Et devant moi la liberté – Journal imaginaire de Charlotte Perriand» de Virginie Mouzat, Ed. Flammarion, 2019, 304 p. «Living with Charlotte Perriand», coédition Skira/Laffanour, Galerie Downtown Paris, bilingue français/anglais, 2019, 352 p.

T_MAGAZINE 33


LA MODE

STYLE

Ses sorcières bien-aimées

L E S P E R S O N N A L I T É S F É M I N I N E S S O N T AU C Œ U R D E S C R É AT I O N S D E L É A P E C K R E , Q U I I N V E N T E U N E N O U V E L L E FA Ç O N D E P R O P O S E R D E L A M O D E À T R AV E R S U N F O R M AT D ’ E - C O M M E R C E M E N S UA L I S É   par Séverine Saas

parvenez à apporter votre pouvoir.» C’est par le biais de ce mini-film que Léa Peckre dévoilait son look février 2019. Chaque mois, le compte Instagram de sa marque du même nom donne à voir une femme, une silhouette, un épisode, pour terminer l’année avec une collection complète de 12 tenues. Grâce à ce fil narratif fragmenté – lancé en janvier 2018 – la créatrice de mode française invente une nouvelle façon de proposer et de raconter la mode. Ici, pas de défilé ni de showroom, pas d’acheteur ni de revendeur, les clientes sont les seules interlocutrices de la marque, qui vend tout sur son e-shop. Autre point essentiel, la relation entre vêtement et mannequin a été complètement repensée. Allergique aux femmes-cintres, Léa Peckre choisit des personnalités qui incarnent l’esprit de ses créations, n’ayant pas peur de reléguer le vêtement au second plan. Artistes,

photographes, danseuses ou encore actrices: des femmes indépendantes, libres, avec ce qu’il faut d’étrangeté pour fasciner. Des sorcières modernes en somme. «Ce sont des figures très présentes en ce moment dans la pop culture. En ce qui me concerne, le thème des sorcières a toujours figuré en filigrane dans mes collections. Je l’ai simplement explicité. Pour moi, ce sont des femmes fortes, puissantes, à l’écoute de leur corps et de leur environnement. Je les vois bien plus grandes et plus ouvertes que l’imagerie kitsch et ésotérique dans laquelle on a l’habitude de les enfermer», explique celle qui est aussi enseignante à la Haute Ecole de mode et de design de Genève (HEAD).

CI- CONTRE La photographe et directrice artistique Alexa Cayre, l’une des «sorcières» de Léa Peckre.

34 T_MAGAZINE

PAGE DE DROITE Léa Peckre a fondé sa marque de vêtements du même nom en 2012. Elle enseigne aussi au département mode de la HEAD - Genève.

SE RÉAPPROPRIER LE VÊTEMENT Aux racines du projet de Léa Peckre, il y a d’abord un ras-le-bol. Un dégoût face à une industrie de la mode au rythme de production effréné, anxiogène. Multiplication des collections et des défilés, course au profit, impact écologique désastreux et déshumanisation du travail sont quelques-uns des nombreux maux affectant cet univers qui continue malgré tout de faire rêver. «J’ai lancé ma marque en 2012 et je suis aussi passée par le système classique. Mais je n’avais plus le temps de créer et de penser au message que je voulais donner. Il fallait en faire toujours plus, c’était douloureux. Sans compter que pendant les fashion weeks, on se retrouve à être comparés à des grosses marques qui ont d’énormes moyens, c’est complètement asymétrique. Je ne dis pas que les fashion weeks ou les défilés sont obsolètes, je dis juste que nous ne sommes pas tous faits pour ce format et qu’il y a d’autres façons d’exister en tant que créateur de mode.»

P HO T O: L É A P E C K R E

G

emma Janes a 23 ans, de grands yeux bleus et de petites boucles blondes qui encadrent son visage d’ange. Passionnée de littérature, cette Anglaise installée à Paris est la fondatrice de Sendb00ks, sorte de club de lecture en ligne proposant des livres anciens à prix accessibles. Son univers s’ouvre à nous le temps d’une intrigante vidéo postée sur Instagram. Assise face caméra, Gemma laisse échapper sa voix, posée, un brin solennelle. «Je pense que chaque femme est une sorcière, mais qu’il est parfois difficile de ressentir l’énergie qui vous rend consciente de ce pouvoir. Plusieurs choses peuvent aider à se connecter à cela. Vous pouvez lire quelques bouquins qui vous aideront à être puissante. N’importe qui peut rejoindre le clan si vous


P HO T O: L E A K L O O S


STYLE

36 T_MAGAZINE


P HO T O S: L É A P E C K R E

LA MODE

Sorte d’antidote à la surconsommation, le système conçu par Léa Peckre fait l’éloge d’une garde-robe réaliste et raisonnable. L’essentiel, sans déclinaison superflue. Construire plutôt que changer. Une veste tailleur en jacquard motif carreaux, un long manteau en drap de laine, des robes transparentes en tulle complétées par des bodys, des robes seconde peau, des tops corsets, des pantalons ajustés, des chemises en popeline à col seventies ou des jupes loose à nouer autour de la taille: dans ce vestiaire, le poétique le dispute au fonctionnel, sans prétention aucune. Pour éviter la surproduction, chaque pièce est fabriquée en édition limitée près du studio de la créatrice, à Pantin. Quant aux tissus, la plupart proviennent de fins de stock, histoire de revaloriser l’idée du recyclage. «Mes vêtements sont faits pour durer. Au fond, j’aimerais éduquer une nouvelle clientèle sur le fait d’acheter moins, d’acheter le nécessaire en temps voulu, et d’acheter la bonne pièce. Celle que l’on désire vraiment et que l’on souhaite garder.» PLATEFORME CURATIVE Ce qui frappe dans le travail de Léa Peckre, c’est aussi une appétence pour le collectif, loin de l’image fantasmée du créateur démiurge. En plus de ses muses mensuelles, dont elle promeut activement le travail sur son site et sur les réseaux sociaux,

la Française met l’accent sur les collaborations avec d’autres marques qu’elle admire. Comme Rombaut, qui signe des chaussures aux lignes avant-gardistes entièrement véganes. Celles-ci sont intégrées aux silhouettes Léa Peckre, comme une sorte de dialogue créatif. «A Paris, nous sommes de nombreux créateurs, avec des univers très différents. Mais je pars du principe que nous sommes aussi une famille et que nous pouvons nous entraider. Il n’y a pas de concurrence entre nous, seulement des complémentarités, et je trouve beau de le présenter ainsi. Cela devrait nous rendre plus forts, nous stimuler, nous ouvrir à d’autres horizons, au-delà de Paris même.» Un désir d’émulation que Léa Peckre fait aussi valoir à la HEAD, où elle supervise notamment le «Studio» des étudiants master, un projet qui permet la création d’une collection collective complète et unique, réalisée par l’ensemble de la classe. Une façon pour les étudiants d’être plongés à vif dans les enjeux de la réalité commerciale. «Ce semestre, nous allons travailler avec les créatrices de la marque suisse Ottolinger, qui viennent de gagner un Swiss Design Award. Je suis très heureuse de pouvoir entreprendre cela avec les étudiants. Enseigner est un partage qui est aussi essentiel pour moi.» 

12 mois, 12 épisodes, 12 femmes: telle est la formule inventée par Léa Peckre pour présenter ses créations de mode, loin de la frénésie des fashion weeks.

«J’aimerais que ma clientèle n’achète que le nécessaire en temps voulu» Léa Peckre

T_MAGAZINE 37


38 T_MAGAZINE

Robe et boucle d’oreille GIVENCHY.

STYLE


Robe LOUIS VUITTON. Gants AGNELLE.

LE SHOOTING

L’échappée belle photos: Elsa et Joanna pour T Magazine styliste: Mélodie Zagury

T_MAGAZINE 39


Manteau et bottes DRIES VAN NOTEN. Gants AGNELLE.


Top et bottes LÉO. Jupe LONGCHAMP. Sautoir CHANEL.


42 T_MAGAZINE

Justaucorps, chemise et boucle d’oreille CHANEL.


Costume BALENCIAGA.


Robe ISSEY MIYAKE. Robe longue MARNI.


Chemise, pull et jupe PR ADA.


Chemise HERMÈS. Robe et veste autour de la taille Andreas Kronthaler pour VIVIENNE WESTWOOD.


DIRECTEUR DE CASTING Brice Compagnon MODÈLE Sofie Theobald COIFFURE Roberto Pagnini MAQUILLAGE Leslie Dumeix

T_MAGAZINE 47

Top, jupe et gants ACNE STUDIOS.


STYLE

Bois précieux, tapisseries luxueuses, architecture démesurée: cette demeure séculaire est l’un des derniers vestiges du Shanghai d’antan.

Le palais chinois de Prada

L A M A I S O N DE M O DE I TA L I E N N E A R É N OV É L A V I L L A RO N G Z H A I À S H A N GH A I P O U R E N FA I R E U N L I E U D É D I É À L’A R T C O N T E M P O R A I N   par Alexandre Duyck

48 T_MAGAZINE


L’ARCHITECTURE

D P HO T O S: AG O S T I NO O S IO C OU RT E S Y P R A DA

ans une ville où tout change tout le temps, jour après jour, elle dénote, forcément. Vingt-six millions d’habitants, 70 millions si l’on compte la région qui l’entoure: Shanghai est devenue la ville la plus peuplée de Chine, l’une des plus grandes métropoles du monde. Les chantiers y sont innombrables et laissent peu de chance aux vestiges anciens. C’est regrettable mais c’est ainsi: à Shanghai, le vieux n’a pas sa place. L’ancien ne pèse pas lourd face aux ambitions dévorantes de la capitale économique chinoise. Dans une rue passante mais calme, à deux pas d’un gigantesque mall à l’américaine dédié au luxe comme l’adorent les Chinois, la résidence Rong Zhai demeure hors du temps, magnifique, protégée par une grille de fer forgée et les hauts arbres qui l’entourent. Elle est l’un des derniers témoins du Shanghai d’il y a cent ans. UNE BÂTISSE EN DÉSHÉRENCE Construite entre 1899 et 1910, elle appartient d’abord à un riche Allemand expatrié, ce qui explique sa façade BeauxArts. En 1918, Yung Tsoong-King, alias «le roi du coton», la rachète. Il est à la tête d’une des plus grosses fortunes du monde. Il entreprend des travaux de rénovation qui la transforment. L’influence est résolument Art déco. Les meubles s’inspirent du design européen. Trois étages, des chambres à n’en plus finir, une bibliothèque, un bureau immense au dernier étage, une salle de billard, une terrasse et un vaste jardin, le tout en plein milieu de la ville… Yung TsoongKing, son épouse et leurs sept enfants y sont à leur aise… Ils y reçoivent la haute société et y organisent des soirées, notamment dans la salle de bal. Mei Lanfang, la star de l’opéra de Pékin, y donne des récitals. C’est la deuxième guerre sino-japonaise qui aura raison du bâtiment. En 1938, son propriétaire doit fuir la ville pour Hongkong où il meurt un mois plus tard. La maison est vendue, puis saisie. Abandonnée, oubliée de tous, elle tombe en ruine. Un institut

de recherches économiques chinois puis le milliardaire australien Rupert Murdoch la louent à tour de rôle, sans pour autant la rénover. RÉNOVATION SINO -TOSCANE Cette entreprise gigantesque, qui durera six ans, sera réalisée, à partir de 2011, par la Fondation Prada qui en a obtenu la gérance pour dix ans. La maison se visite depuis novembre 2017. Elle est désormais dédiée à l’accueil d’œuvres contemporaines comme celles, ce printemps, du Polonais Goshka Macuga, du Chinois Liu Ye, du peintre américain Richard Artschwager ou des Suisses Peter Fischli et David Weiss. «Prada a toujours soutenu les domaines artistiques, explique Andrea Goffo, directeur de la communication de la Fondation Prada. Mais la préservation de lieux architecturaux nous tient aussi à cœur. C’est donc naturellement que nous avons soutenu cette œuvre avec l’idée d’aider au développement de l’art contemporain et d’entreprendre une restauration méticuleuse du lieu. Nous voulions aussi, au travers de cette maison, montrer notre attachement au dialogue entre cultures chinoise et européenne.» Pour restaurer la villa Rong Zhai, Prada a fait appel aux mêmes experts et techniques que pour rénover la Galleria Vittorio Emanuele II à Milan ou le Palazzo Corner della Regina à Venise. L’architecte italien Roberto Baciocchi a été nommé à la tête du chantier. Des experts chinois ont également été associés aux travaux. Six années ont été nécessaires pour restaurer les parquets, les vitraux, les boiseries, les mosaïques, les cheminées… Si Prada y a organisé un défilé en 2018, la maison ne sert pas d’espace de vente mais bien de lieu dédié à l’art contemporain, domaine dans lequel Shanghai s’impose comme l’une des capitales mondiales. «L’espace restera volontairement pratiquement vide de tout mobilier pour nous permettre d’y organiser des expositions, des présentations et des activités culturelles diverses, expliquent Miuccia Prada et Patrizio Bertelli. Ce qui importe le plus à nos yeux, c’est ce que Shanghai pourra apporter à la maison Prada Rong Zhai de façon à l’inscrire définitivement dans la vie culturelle, déjà très riche, de la ville.» 

N° 186 North Shaan Xi Road, Jing’an district, Shanghai. Mardi, mercredi, jeudi et dimanche de 10h à 17h; vendredi et samedi de 10h à 20h. +86 021 2218 0200. Entrée 60 CNY (8 euros). Y ALLER

Les Maisons du Voyage proposent un séjour de 8 jours et 5 nuits en novembre 2019 pour la Shanghai Art Week (foires Art 021 et West Bund Art & Design) à partir de 3190 francs TTC. maisonsduvoyage.com OÙ DORMIR?

Hôtel Peninsula, palace posé sur le Bund, avec la plus belle vue possible sur la baie, sa piscine intérieure et ses deux restaurants étoilés Michelin. Chambre double à partir de 2400 CNY (342 francs). N°32 The Bund, 32 Zhongshan Dong Yi Road, Shanghai. peninsula.com

T_MAGAZINE 49


LE SHOPPING

STYLE

Manteau chemise en canevas de lin enduit, LEMAIRE. Manteau en fausse fourrure, bordure en cuir, ACNE STUDIOS. Manteau en satin matelassé avec ceinture chaîne, BOTTEGA VENETA. Manteau en nylon matelassé, BALENCIAGA. Manteau en laine à tissage double, PR ADA. Manteau en laine mélangée enduite, REJINA PYO, disponible sur mytheresa.com. Manteau en laine à chevrons, SAINT LAURENT.

Serre-moi fort DE S M A N T E AU X C E I N T U R É S

M A R Q U E N T L A T A I L L E D E L’ H I V E R par Séverine Saas

50 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 51

P HO T O S: X X X X X X X X


L’HORLOGERIE

STYLE

Classiquement vôtre LEU RS SILHOU ETTES CA R ACTÉR ISTIQU ES CON TIN U EN T DE SÉDUIR E L E S F E M M E S . L E S MON T R E S IC ON IQU E S C ON S E RV E N T L E U R BE AU T É , E N T R E A J U S T E M E N T S C O S M É T I Q U E S E T É V O L U T I O N S R A D I C A L E S   par Marie de Pimodan-Bugnon

E

lles traversent les époques et les tendances sans souffrir du temps qui passe. Certaines ont joué les Belles au bois dormant avant de revenir sur le devant de la scène plus pimpantes et fraîches que jamais. D’autres se sont discrètement transformées, histoire de ne jamais vieillir. Deux visions opposées, deux partis pris créatifs distincts, mais un objectif commun pour les designers des maisons horlogères: entretenir la flamme au poignet des femmes. Chez Cartier qui a drastiquement recentré son

52 T_MAGAZINE

PAGE DE DROITE J12 Phantom black 38 mm CHANEL. CI-DESSOUS Panthère CARTIER.

offre en puisant dans son patrimoine, la feuille de route ne fait aucun pli. «En 2017, nous avons relancé la Panthère qui reste, à peu de chose près, la même qu’il y a vingt ans», expliquait l’année dernière le directeur de Cartier, Cyrille Vigneron, lors d’une intervention au Salon international de la haute horlogerie. «Plutôt que de faire comme tout le monde, une montre ronde et automatique qui soit une nouveauté pour les clients, nous avons fait une montre carrée à quartz, simplement parce qu’elle était belle et bien proportionnée.» En deux décennies, cette star des années 1980-90 s’est vendue à plus 600 0 00 exemplaires dans le monde avant d’être remisée aux oubliettes de la production en 2004. Temporairement seulement, car elle fait aujourd’hui figure de fer de lance de l’horlogerie féminine de Cartier, complétée cette année par le retour en scène de la montre Baignoire. La fameuse petite montre ovale née à la fin des années 1950 et portée par Catherine Deneuve, Romy Schneider ou Jeanne Moreau revient ainsi dans toute sa simplicité dans une version en tout point identique à l’originale, à l’exception de son bracelet plus étroit, du nouveau dessin des chiffres romains sur un cadran sablé argenté, du fond intégré à la boîte et d’une étanchéité à 30 mètres. Une renaissance qui s’inscrit donc dans la même veine: «Une nouveauté déjà vue, ce n’est pas très intéressant, alors qu’une nouveauté qu’on avait oubliée peut être une très belle redécouverte.» UNE ÉVOLUTION EN DOUCEUR Chez Chanel, le succès de l’emblématique J12 est un rêve familier qui se joue sans

discontinuer depuis son lancement en 2000. Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, sa silhouette inchangée depuis dix-neuf ans s’offre cette année une cure de jouvence. «Quand cette montre est née, j’étais étudiant en école de design, se souvient Arnaud Chastaingt, aujourd’hui directeur du studio de création horlogerie chez Chanel. Je ne connaissais strictement rien aux montres, mais quand j’ai découvert la J12 dessinée par Jacques Helleu, ça a été pour moi une révélation: cette montre était une révolution!» Née masculine en céramique noire, proposée dans la foulée dans une version en céramique blanche, la J12 a accueilli tous types de complications sans que Chanel ose toucher à son design iconique. «Le projet a commencé il y a quatre ans, raconte Arnaud Chastaingt. Tout changer? Ne rien changer? Question difficile pour cet exercice qui est l’un des plus complexes qui m’aient été confiés. J’ai fait le choix de tout changer sans rien changer. La révolution, on la fait une fois. Mon rôle a plutôt été de porter l’évolution et ma démarche, je l’assimile à celle d’un chirurgien.» En coulisses, Chanel a opté pour un changement radical avec l’intégration du nouveau calibre automatique 12.1 certifié COSC, conçu et développé en exclusivité pour Chanel par la manufacture Kenissi. Mais à l’œil nu, la différence semble cosmétique. La lunette est affinée, le profil de la boîte augmente légèrement, mais la silhouette reste fluide. La typographie des chiffres et des index est nouvelle ainsi que le chemin de fer intérieur ponctué de nouveaux indicateurs. Un visage différent pour une montre qui relève le pari d’évoluer sans perdre une once de son tempérament.


P HO T O: A N N I E S P R AT T

T_MAGAZINE 53


STYLE

Pour les designers, s’attaquer aux monuments horlogers reste un exercice compliqué et rares sont ceux qui s’autorisent la liberté de toucher aux icônes. A contrario, Bulgari n’a jamais cessé de revisiter sa célèbre Serpenti, comme autant de versions d’un même serpent après sa mue. Désinvolture italienne? «Non, c’est très difficile de faire évoluer un design emblématique, explique le directeur artistique de Bulgari, Fabrizio Buonamassa. Mais la marque et ses origines romaines ont toujours été pour moi une source d’inspiration inépuisable. La collection se compose d’une dizaine de serpents différents car c’est une montre en perpétuelle évolution qui autorise de nombreuses façons de jouer avec la matière et les formes.» L’ESPRIT DU SERPENT En montre à secrets pour les amatrices de bijoux, en version Spiga ou Tubogas enlacée autour du poignet de ses multiples tours, technique sur le modèle Incantati, le serpent mue une nouvelle fois cette année sous le nom de Serpenti Seduttori. La forme du boîtier en tête

54 T_MAGAZINE

L’HORLOGERIE

de serpent est immédiatement reconnaissable, mais elle est prolongée de manière inédite par un bracelet classique intégré. «La tête de serpent, telle qu’on la connaît aujourd’hui, est née en 2009, poursuit Fabrizio Buonamassa. C’est une signature, au même titre que le bracelet Tubogas, notre best-seller. Le code nous est apparu suffisamment fort pour que la montre puisse accueillir un nouveau bracelet tout en gardant l’identité d’une montre Serpenti. Cette une collection très versatile et aujourd’hui, nous nous adressons aux femmes qui veulent porter son esprit facilement, tous les jours.» Capturer l’air du temps, en saisir les tendances et les aspirations sans pourtant tomber dans un phénomène de mode, c’est l’un des talents de Caroline Scheufele, coprésidente de Chopard. Créée en 1993, la ligne Happy Sport repose sur l’idée inédite d’associer un boîtier en acier avec des diamants tournoyant librement sur le cadran. «C’est une montre qui mélange allègrement les genres, l’acier et les diamants, l’éternel et l’éphémère, raconte Caroline Scheufele. C’était audacieux et nouveau à l’époque. J’ai voulu lier la préciosité du diamant à un métal sportif, l’acier,

afin que la montre accompagne les femmes dans la poursuite de leurs rêves et au fil des multiples aspects de leur vie.» A l’image des femmes auxquelles elle s’adresse, la montre Happy Sport se compose de multiples facettes, À DROITE elle a connu de nombreuses vies. En à Serpenti Tubogas peine plus de vingt-cinq ans, plusieurs Full Diamonds dizaines de versions ingénieuses ont BULGARI. contribué à sa continuité. Jusqu’à la nouvelle Happy Sport Oval dévoilée au printemps. «La collection Happy Sport a toujours su interpréter l’esprit de son époque et les clients attendent chaque année les nouveautés avec impatience, reprend Caroline Scheufele. La Happy Sport Oval redonne vie cette année au dessin ovale de la Happy Sport de 2011 dans une version rajeunie et contemporaine. La mise à l’honneur du bracelet galet qui habillait la toute première montre de la collection iconique de 1993 permet de rendre hommage à la Happy Sport originelle, d’où l’intérêt de faire évoluer une collection.» Evoluer avec son temps, rester en mouvement et créer la surprise sans renier ses origines: dans la vie comme dans la montre, c’est sans doute là que réside le secret de l’éternelle jeunesse.  À GAUCHE Happy Sport Oval CHOPARD.


T_MAGAZINE 55


STYLE

56 T_MAGAZINE


Laurence Desarzens, une directrice hors norme porte une montre SWATCH qui ne l’est pas moins.

MA MONTRE ET MOI

« Le temps doit se ressentir de façon corporelle » L AU R E N C E D E S A R Z E N S , D I R E C T R I C E D U S I T E D U F L O N D E L’ H E M U D É D I É AU JA Z Z E T AU X M U S I Q U E S A C T U E L L E S , N ’A O P T É P O U R L E P O R T D ’ U N E M O N T R E Q U E T O U T R É C E M M E N T. E L L E N O U S L I V R E S A R É F L E X I O N S U R L E T E M P S par Elisabeth Stoudmann photos: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

A

vec son parcours d’autodidacte, son indifférence au regard des autres, Laurence Desarzens est une directrice atypique pour une haute école de musique. Avant son accession à ce poste, elle a effectué une multitude de métiers différents. Manageuse des Young Gods à leurs débuts, programmatrice de différentes salles de concerts en Suisse romande et alémanique, marketing manager du département culture de Red Bull à Paris, elle a vécu aux quatre coins de l’Europe. Une vie au rythme de la musique, sans jamais porter une montre à son poignet. Jusqu’à cet été où un ami de longue date lui offre une Swatch vs BAPE Bold Edition Tokyo. BAPE (nom complet: A Bathing Ape) est une marque de streetwear créée en 1993. La collection réalisée par le tandem compte donc 1993 exemplaires avec cinq designs différents associés à cinq villes emblématiques: Tokyo, London, Paris, New York et… Berne. «Cette collaboration entre une marque bien établie et un jeune designer m’a

tout de suite plu. Nigo, le créateur de la marque,, s’est beaucoup inspiré du monde du jeu japonais et de celui du hip-hop, deux cultures qui me plaisent énormément. Le design camouflage est aussi quelque chose que j’adore. Plus que sa connotation guerrière, le camouflage représente pour moi l’adéquation avec la nature, l’intégration.» Consciente que la musique «c’est l’art de la maîtrise du temps», Laurence Desarzens est aussi une geek à ses heures perdues. L’arrivée d’internet lui a permis de conscientiser le fait que le temps n’est pas linéaire, qu’il y a «plusieurs temps». «Lorsqu’on est amoureux, lorsqu’on travaille, lorsqu’on voyage avec des amis ou – dans le cas des musiciens – lorsqu’on est sur scène, la temporalité est complètement différente.» Farouchement anti-objets connectés, Laurence Desarzens n’est pas une adepte de la mesure du temps obsessionnelle. Elle porte sa Swatch comme un bijou urbain et moderne, à des moments clés, pour sortir et aime «ressentir le temps de façon corporelle», même si cela implique d’être parfois en retard et de se laisser guider par l’instant présent. 

T_MAGAZINE 57


L’ŒUVRE

Takehiko Mizutani, Etude, 1927 L E C E N T R E PAU L K L E E F Ê T E L E B AU H AU S AV E C U N E E X P O S I T I O N C O N S A C R É E

E

n 1919, Walter Gropius imagine une société moderne où l’art et la vie seraient étroitement liés. Comment? En créant une école qui formerait des architectes, des graphistes et des designers capables de créer des environnements où beauté du savoir-faire et fonctionnalité s’allieraient dans des objets produits à échelle industrielle. L’architecte allemand ouvre donc le Bauhaus à Weimar. Il le déménage à Dessau en 1924 mais le ferme définitivement en 1933 sous la pression du parti nazi pour qui Gropius et ses enseignants instruisent surtout les suppôts du bolchevisme. Le Bauhaus voulait changer le monde. Mais le monde changera sans lui. Pour le centenaire de sa fondation cette année, l’école en avance sur son temps est fêtée un peu partout. L’exposition Bauhaus imaginista présentée au Centre Paul Klee s’intéresse plus particulièrement aux échanges entre les professeurs et

58 T_MAGAZINE

leurs étudiants venus d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Pour ainsi mesurer l’influence des premiers sur les seconds une fois ceux-ci rentrés dans leurs pays. Takehiko Mizutani fut ainsi le premier Japonais à suivre les cours du Bauhaus à partir de 1927. Et notamment ceux du peintre Josef Albers qui enseigne, aux côtés des Suisses Paul Klee et Johannes Itten, auquel le Kunstmuseum de Berne consacre en ce moment une expo solo, les théories des couleurs. Revenu à Tokyo en 1929, Takehiko Mizutani diffusera la synthèse des arts chère à l’école à travers des conférences et des expositions. Avant de consacrer l’essentiel de sa carrière à la production de mobilier en acier chromé et en verre.  «Bauhaus imaginista» jusqu’au 12 janvier 2020, Centre Paul Klee, Monument im Fruchtland 3, Berne, 031 359 01 01, zpk.org

P HO T O: M A R K U S H AW L I K P ROL I T T E R I S Z H

C U LT U R E

À S E S É T U D I A N T S V E N U S D E L O I N   par Emmanuel Grandjean


LA CHANTEUSE

L’univers acidulé de Vendredi sur mer V I S I T E À PA R I S C H E Z C H A R L I N E M I G N O T L’ É T O I L E M O N TA N T E D E L A F R E N C H P O P D A N S S O N S T U D I O - R E F U G E . L’AU T R I C E - C O M P O S I T R I C E S ’ Y D É V O I L E E N T R E D E U X T O U R N É E S I N T E R N AT I O N A L E S par Julie Rambal  photos: Tom de Peyret pour T Magazine

T_MAGAZINE 59


CULTURE

60 T_MAGAZINE


LA CHANTEUSE

S

ur les titres de son album Premiers Emois, elle dit les textes plus qu’elle ne les chante, sa voix suave s’amusant à explorer les gammes feutrées du talk over, ce fameux chanté-parlé déjà cher à Gainsbourg. La voix est toujours suave quand Charline Mignot, la piquante brune de 24 ans qui se cache, à peine, derrière le poétique pseudonyme de Vendredi sur mer, ouvre la porte de son appartement et demande, un peu gênée, s’il est possible de retirer ses chaussures. Elle vient juste d’acheter un tapis blanc qui darde effectivement son éclat au pied d’un grand canapé-lit anthracite, et garde l’espoir de le maintenir en l’état, «au moins quelques semaines». Un rire accompagne sa demande, en bonne néo-Parisienne qui sait que la crasse galopante des trottoirs de la capitale française

PAGE DE GAUCHE Même la lampe sur pied chinée à Ville-la- Grand a fait le voyage jusqu’à Paris. CI-DESSUS Charline aime s’entourer d’objets qui l’inspirent quand l’humeur est à la rêverie.

fera bientôt fi de ce vœu pieux. Alors va pour une conversation en chaussettes, comme si l’on avait toujours habité dans ce studio donnant sur une petite cour, ou que l’on connaissait Charline, qui tutoie d’emblée, depuis toujours. Elle porte une robe verte, ses murs sont jaunes, le grand MacBook Pro trônant sur le meuble télé diffuse une playlist cool et pointue, il y a des photos rétrofuturistes d’aliens au-dessus de l’écran… Avec son univers acidulé, la Genevoise s’est imposée à la vitesse d’une comète dans la French pop, cette nouvelle chanson française électro pétillante où pléthore de filles se taillent une part de reine. Ecoute chérie, Chewing-Gum, Les filles désir… en un album, son tout premier, sorti en mars, Charline Mignot nous plonge dans une ambiance sucrée où ses chagrins et désirs s’énoncent par bribes sibyllines, entre mélancolie retenue et nappes de synthés directement inspirées des BO de vieux films italiens.

«J’aime bien le doux-amer. On n’est pas obligé de faire des chansons tristes qui font pleurer. Elles peuvent transmettre de la force aussi», sourit-elle. DES LESSIVES ET DES SÉRIES Dès sa sortie, en 2017, La Femme à la peau bleue, son premier titre, servait de bande-son à un défilé Sonia Rykiel. Depuis, Vendredi sur mer et ses looks étudiés, résolument tirés du vestiaire des années 1980, participe à de nombreux showcases de mode. Elle est surtout en train d’accomplir une grande tournée pour ce premier album, qui doit s’étaler sur une année. Dans un état proche de celui d’un chaton qu’on aurait arraché de force à sa portée chaude et enveloppante, elle explique: «Les tournées, c’est comme une grande colonie de vacances. On est tout le temps collé à une équipe.

T_MAGAZINE 61


LA CHANTEUSE

CULTURE

Entre deux tournées, Charline a pris le temps de complètement réaménager son intérieur.

On s’entend super bien. On prend aussi beaucoup d’adrénaline sur scène. Et puis on rentre chez soi et c’est fini. Seul, d’un coup. On se dit que c’est le moment de voir enfin ses amis, mais en même temps, il y a ce blues horrible et cette flemme de tout, où la seule perspective de parler épuise. Il m’est plusieurs fois arrivé de tout couper, pour seulement commander à manger, faire des lessives et regarder des séries…» Elle revient justement d’un petit marathon de concerts, mais cette fois, une copine est là, débarquée de Toulouse pour quelques jours, elle aussi en chaussettes et tentant de se faire discrète pendant l’interview, puisqu’il n’y a qu’une pièce… CUISINIÈRE DE GRAND -MÈRE Charline est devenue parisienne autant que chanteuse par hasard. Née à Genève, avant que ses parents suisses ne fassent construire une maison de l’autre côté de la frontière et mènent une existence pendulaire, elle rêvait de photographie. C’est en exposant ses clichés dans un bar, à Lyon, que son destin a bifurqué. Un garçon les a aimés, il démarrait son activité de manager dans la musique. Elle avait déjà bricolé une chanson pour un projet de vidéo, il est tombé dessus

62 T_MAGAZINE

et a insisté pour qu’elle transforme son univers en musiques. Les jeux de la vie et du hasard, quand on choisit de se laisser convaincre, mènent parfois loin de la ligne de départ… Sa vie de photographe semble d’ailleurs très lointaine quand elle répond, sans regret, avoir laissé tous ses clichés personnels chez ses parents, à Genève: «Ils étaient rangés dans des livres, j’avais besoin de vider un peu.» Et sur les murs jaunes de la grande pièce à vivre, les seules photos exposées aux visiteurs sont des portraits de famille, dans des cadres discrets, l’affiche d’une exposition de Martin Parr à la galerie du Jeu de Paume, et les trois agrandissements maison de l’exposition Phenomena, une vraie fausse enquête onirique sur les extraterrestres, réalisée par un collectif danois que la chanteuse a découvert en passant aux Rencontres photographiques d’Arles, cet été. «Ça intrigue, alors j’aime bien», sourit celle qui dit chérir l’ambivalence et lit beaucoup d’ouvrages sur la psychologie pour tenter de comprendre un peu ce qui meut ses contemporains. On finit quand même par tomber sur une image personnelle, planquée sur le fond d’écran de l’ordinateur: la photo en noir et blanc d’une cuisinière dont le cadrage montre toute


LA CHANTEUSE

CULTURE

À GAUCHE Portraits de famille. CI-DESSUS La plupart des chansons naissent sur ce mini-synthé.

«Parfois j’imagine qu’il y a 30 personnes dans la salle, que rien ne marche et que je suis seule...»

CI- CONTRE Jamais sans livres. Jamais non plus sans les jouets de Juno, la chienne carlin de Charline.

Charline Mignot

l’affection, fleurant bon les recettes de famille transmises en même temps que les rires et les non-dits au-dessus des casseroles qui mijotent. «C’est chez ma grand-mère, j’aimais bien cette photo», résume Charline sobrement. A DEMI-MOT Celle qui ambitionnait de s’exprimer éclipsée derrière un objectif et se retrouve propulsée sous les regards n’a pas envie de parler trop personnellement d’elle. Matière sensible et déjà dissimulée à demi-mot derrière ses mélopées pop qui s’égrènent dans toutes les bandes-son des bars branchés ou se fredonnent en sautillant dans les festivals où elle passe.

64 T_MAGAZINE

Au début, pourtant, il a bien fallu apprivoiser les yeux braqués des premières scènes: «Je me retrouvais face à des gens qui ne connaissaient pas encore ma musique, c’était angoissant et étrange.» En novembre, elle se produira dans la salle mythique de l’Olympia et raconte, les yeux illuminés de celle qui s’apprête à accomplir un joli rêve de musicien, un cauchemar: «Parfois j’imagine que j’arrive et qu’il y a 30 personnes dans la salle et que rien ne marche et que je suis seule…» La fenêtre du studio est ouverte et une voix lyrique s’élève soudain, entonnant Le Lion est mort ce soir. Charline s’émerveille: «J’ai une salle de spectacle juste à côté et l’on entend tout: cours de piano, répétitions, opéras, gens qui applaudissent à la fin des représentations. C’est marrant!»

Tandis que la voix continue de s’égosiller, on se dit que cette scène fantomatique et proche doit sûrement apaiser les retours chagrins, signe bienveillant que les amis de la balle ne sont jamais loin. Après six mois de tournée, et avant les six prochains mois qui l’attendent, Charline a d’ailleurs pris le temps de refaire son refuge: «J’ai changé tous les meubles, s’enflamme-t-elle. Si je m’écoutais, je n’aurais pas pris du Ikea et n’aurais acheté que des meubles des années 1970! Mais bon, c’est un petit espace alors il y a des contingences de rangement. J’ai quand même cassé ma tirelire pour une lampe Pipistrello dont je rêvais depuis toujours, et un nouveau canapé-lit bien plus beau et confortable arrive dans quelques jours.» Les chatons finissent toujours par adorer leur indépendance. 


L’INSTAGRAM

Jacques-Aurélien Brun PA R T A N T D ’ U N E R É A L I T É , L E P H O T O G R A P H E C R É E L E S F R A G M E N T S D ’ U N E H I S T O I R E E N S ’A P P U YA N T S U R L A T E C H N O L O G I E DE L A PHOTOGR APHIE NUMÉR IQUE par Véronique Botteron T_MAGAZINE 65


E S CAPADE

LE RÉCIPIENT

La théière venue d’ailleurs D É C É D É À L’ Â G E D E 9 1 A N S , L E D E S I G N E R A L L E M A N D L U I G I C O L A N I AVA I T FA I T D E L A C O U R B E S E X Y S A M A R Q U E D E FA B R I Q U E

I

l était né Lutz Colani, à Berlin en 1925, mais plus tard il avait fait changer son prénom en Luigi par pur désir d’italianité. Il faut reconnaître en cela que le style organique du designer allemand, disparu à l’âge de 91 ans le 16 septembre, collait mal à l’esprit de son pays de naissance. Célèbre pour avoir repensé l’aérodynamisme des voitures fabriquées par BMW, Fiat ou encore Alfa Romeo, Luigi Colani fera de la courbe sa marque de fabrique. Au point d’appliquer absolument partout cette sensualité au service de la vitesse, parfois avec exubérance, aussi bien sur du mobilier et des appareils photos (le Canon T90, mythique) que sur des vêtements (il est l’auteur des uniformes

66 T_MAGAZINE

de la police de Hambourg) et des objets purement ménagers. Comme cette théière Drop produite par Rosenthal en 1972 à la marge entre la lampe d’Aladin et le vaisseau venu de l’espace profond. Ces formes atypiques et futuristes seront très souvent critiquées. Elles feront pourtant école. Au milieu des années 1990, la blob architecture s’en inspire, tous comme les architectes Zaha Hadid et Ross Lovegrove, ou encore le designer Karim Rashid, pour qui Colani sera le modèle à suivre. Créateur prolifique formé à l’école des beaux-arts de Berlin, puis à la philosophie analytique et à l’aérodynamique à Paris, le designer allemand revendiquait la création de plus de 4000 objets. 

P HO T O: LU IGI C OL A N I / RO S E N T H A L

par Emmanuel Grandjean


LA VILLE

BERLIN PEUT RETOURNER SE COUCHER. POUR LE GRAPHISTE M I R K O B O R S C H E , L A C A P I TA L E B AVA R O I S E E S T L A V R A I E R E I N E D U C O O L À L’A L L E M A N D E

P HO T O S: X X X X X X X X

par Séverine Saas  photos: Matthias Ziegler pour T Magazine

Munich se la coule douce

L’Isar, le fleuve qui traverse Munich, ici dans le quartier de Au.


ESCAPADE

68 T_MAGAZINE


LA VILLE

L

e restaurant le plus couru du coin? Mai Garten («Jardin de mai»), un boui-boui chinois qui semble tout droit sorti de l’époque Mao. Papier peint saumon délavé, carrelage beigeasse, mobilier genre snack-bar, fresque animalière accrochée au mur. Tellement moche que ça en devient cool. Surtout, les plats y sont étonnamment bons. Le bœuf braisé est goûtu, les nouilles se déploient dans une sauce noire, profonde, les xioalongbao – sorte de cousins des dim sums – sont frais et juteux. Aux tables d’à côté, ça parle chinois, allemand, anglais ou encore espagnol. Il y a des businessmen et des étudiants, des costards-cravates et des joggings informes. C’est cela, le Munich de Mirko Borsche: un melting-pot d’origines et d’habitudes, une promesse de bien-être et de bien vivre ensemble qui déploie tout son potentiel à Au, ancien quartier ouvrier devenu repaire de jeunes

familles en quête d’espaces verts et de loyers modérés. Ici, sur la berge est de l’Isar, la rivière qui traverse la ville, les rues étroites sont bordées de petits immeubles résidentiels et ponctuées çà et là de charmants cafés avec terrasse. En cette chaude journée d’août, on est bien loin de l’ambiance bourgeoise qui hante le centre historique de la capitale bavaroise. «Le cœur de la ville est devenu beaucoup trop touristique et aseptisé. A l’opposé, les gens sont ici très chaleureux, il y a un sentiment d’appartenir à communauté, c’est une sorte de ville dans la ville», loue Mirko Borsche, qui vit et travaille à Au depuis une dizaine d’années.

PAGE DE GAUCHE Le graphiste Mirko Borsche, qui vit et travaille à Munich.

DU GRAFFITI AU GRAPHISME Son nom ne vous dit sans doute rien. Normal. En tant que graphiste, Mirko Borsche, 47 ans, est censé travailler dans l’ombre de ses clients. Sauf que dans la mode, un univers fasciné par les images et leurs auteurs, le Bavarois a quelque chose d’une star. Fondée en 2007, son entreprise, Bureau Borsche, a élaboré les

À DROITE Une échoppe du Viktualienmarkt, le plus grand marché alimentaire de Munich où se rend chaque semaine Mirko Borsche.

CI-DESSUS EN HAUT Munich vue depuis le quartier de Au. À GAUCHE Le restaurant français Chez Fritz.

identités visuelles et les campagnes de marques aussi prestigieuses que Balenciaga, Givenchy, Nike ou encore Rimowa, fabricant de bagages haut de gamme. Mirko Borsche se distingue également dans le domaine de l’édition, puisqu’il signe depuis douze ans la direction artistique du très respecté Zeit Magazin, supplément de l’hebdomadaire d’information Die Zeit. Son style? Un surprenant mélange de rigueur graphique, de poésie de l’image et d’humour parfois grinçant, comme cette couverture montrant un Gérard Depardieu en sueur, couteau de boucher à la main. Ce goût pour la subversion, Mirko Borsche le cultive depuis son adolescence, lorsque ce fils de photographe arpentait Munich pour s’adonner à sa passion: le graffiti. Nous sommes alors au milieu des années 1980, et la capitale bavaroise porte encore des stigmates de la Deuxième Guerre mondiale. «Munich a

T_MAGAZINE 69


ESCAPADE

«Les premières discothèques viennent de Munich, le mot disco a pour ainsi dire été inventé ici» Mirko Borsche

été l’une des premières scènes du graffiti en Europe. A l’époque, il y avait encore beaucoup de lieux abandonnés et des murs gigantesques allant jusqu’à 200 mètres de long, ce qui attirait évidemment de très nombreux graffeurs.» Après la chute du mur de Berlin, en 1989, la police s’en mêle et le nom de Borsche atterrit bientôt sur la liste des moutons noirs du spray. «J’ai décidé de partir étudier le graphisme à Londres, histoire de me faire oublier», se souvient-il.

CI- CONTRE La brasserie bavaroise Hohenwart. CI-DESSUS Alte Utting, le paquebotboîte de nuit.

«MIEUX QUE BERLIN» A peine diplômé, le jeune homme apprend qu’il va être papa. Pour être auprès de sa nouvelle famille, il rentre au bercail. «Quand je suis revenu de Londres, je détestais Munich. C’était une ville très fermée sur elle-même où il n’y avait que des Allemands. Dieu merci ça a beaucoup changé, notamment grâce à l’ouverture de l’aéroport Franz-Josef Strauss, en 1992.» Le nouveau dynamisme de la ville s’explique aussi par le réaménagement des abords de l’Isar, devenus nouveaux terrains de jeu des citadins. «En fin de journée, à n’importe quel niveau de la ville, les bords du fleuve sont


LA VILLE

Y MANGER CI- CONTRE ET À GAUCHE La sono du Blitz Club ainsi que sa devanture. CI-DESSOUS Le bar Zur Gruam.

CHARLIE Un restaurant chaleureux pour une cuisine vietnamienne moderne. Schyrenstraße 8. charl.ie CHEZ FRITZ Serveurs en costume, petites tables et carte des vins particulièrement étoffée pour cette brasserie française dans le quartier de Haidhausen. Mention pour le steak tartare. Preysingstraße 20. chezfritz.de HOHENWART Au sud de la ville, en dehors des circuits touristiques, cette brasserie arbore le total look bavarois, cuisine locale excellente. Gietlstraße 15. hohenwart.net Y FLÂNER LES BORDS DE L’ISAR Réaménagés il y a quelques années, l’Isar et ses berges sont un endroit de rêve pour se baigner ou boire une bière en fin de journée. Les plus courageux plongent dans le fleuve en hiver.

pris d’assaut. Moi-même, je m’y baigne quasiment tous les jours et j’y emmène mes enfants le week-end.» Si cette douceur de vivre est palpable, Munich passe encore pour une ville ennuyeuse aux yeux des étrangers, qui lui préfèrent volontiers Berlin, réputée plus flamboyante, plus excentrique, plus insomniaque aussi. Un verdict que conteste fermement Mirko Borsche. «Berlin est une ville laide, les Berlinois sont très antipathiques, et d’un point de vue professionnel, il est impossible de s’y faire de l’argent. Il y a de grands et beaux appartements, mais ils sont souvent occupés par des expats américains, de riches étudiants venus faire la fête aux frais de leurs parents. Quant aux Allemands installés à Berlin, beaucoup viennent de la campagne. Leurs tatouages, leurs looks de hipsters et leur attitude d’influenceurs, tout cela est complètement surfait.» Et le Bavarois de rappeler ce que la musique contemporaine doit à sa ville. «Les premières discothèques viennent de Munich, le mot disco a pour ainsi dire été inventé ici. De grands noms de la musique électronique sont aussi originaires de cette ville: DJ Hell, les iconiques

labels Gigolo Records ou Gomma.» Une subculture qui bat encore son plein au Blitz Club, «l’une des meilleures sonos du pays», assure le graphiste, qui lui préfère pourtant le Rote Sonne, une boîte «plus trash, moins policée». Mais n’allez pas croire que Mirko Borsche passe sa vie à écumer les clubs. Loin de là. Pour avoir une chance de croiser ce père de trois enfants, on essaiera plutôt les bars confidentiels comme Tabacco, non loin du Jardin anglais, sorte de Central Park local, ou encore Schumann’s, respectable institution munichoise, «parfait pour emmener un rendez-vous galant». Au sudouest de la ville, dans le quartier bohème de Westend, on tentera un cocktail au bar du Schwarzer Dackel, ou alors une bière à même le bitume, en lieu et place d’un ancien parking. Quant aux repas, mieux vaut ne pas être végétarien. Les restaurants favoris de Mirko Borsche se nomment Chez Fritz («parfait steak tartare»), Königsquelle («le meilleur schnitzel de ma vie!»), ou encore le très traditionnel Wirtshaus Hohenwart, au sud de Au. «C’est l’un des rares endroits où la cuisine bavaroise n’a pas été pervertie par les touristes. Là-bas, on se sent vraiment à Munich.» 

ENGLISHER GARTEN Au nord-est de la ville, immense parc de près de 375 hectares. Parfait pour bronzer ou faire une balade à vélo. A ne pas manquer: une vague artificielle de 1 mètre sur laquelle surfent les adeptes de la glisse. Y SORTIR ALTE UTTING Un paquebot en guise de boîte de nuit. Le club le plus spectaculaire de la ville. Lagerhausstraße 15. alte-utting.de BLITZ Temple des musiques électroniques, réputé meilleure sono d’Allemagne. Museumsinsel 1, Access via Ludwigsbrücke. blitz.club Y DORMIR HOTEL MARIANDL A côté de la gare centrale, à quelques pas de l’Oktoberfest, un hôtel aux allures bourgeoises pour un Munich de carte postale. Mention pour l’osso buco servi au café de l’hôtel. Goethestraße 51. mariandl.com

T_MAGAZINE 71


ESCAPADE

72 T_MAGAZINE

LE TRÉSOR


LE TRÉSOR A N A R D O , D A N S L E S P O U I L L E S , L E C H E F É T O I L É S AV O YA R D E T S A F E M M E O N T O U V E R T D E U X M A I S O N S D ’ H Ô T E S D A N S D ’A N C I E N N E S D E M E U R E S N O B I L I A I R E S . E T A S S O C I É T O U S L E S TA L E N T S D E L A R É G I O N   par Emmanuel Grandjean

Le goût absolu de Guy Martin

D P HO T O: M IC H E L F IGU E T / NA R D O

epuis l’aéroport de Brindisi, la route qui mène à Nardo offre le spectacle désolant des champs d’oliviers décimés par Xylella fastidiosa que rien ni personne ne parvient à arrêter. La bactérie tueuse endémique, c’est le drame du Salento, cette région des Pouilles où l’or vert ne coule plus à flots. Et le sujet de discussion permanent aux tables des cafés où tout le monde se demande comment en 2019 on peut prévoir d’envoyer un homme sur Mars mais pas guérir les arbres millénaires d’un simple virus. Alors il faut faire avec et rejoindre la mer ionienne pour oublier les troncs desséchés devant les paysages de plages aux eaux turquoise et les villages accrochés à leur rocher. La résilience par la beauté. PATRIMOINE RESSUSCITÉ Il y a quelques années, le chef Guy Martin et sa femme, la productrice de télévision Katherina Marx, arrivent ici en vacances. Et tombent instantanément amoureux de ce territoire où le temps n’exerce pas sa dictature. Et plus particulièrement de Nardo, ville de 30 000 habitants, où le soleil est permanent, le vin et la cuisine grandioses et les maisons de maître parfois laissées à l’abandon. En 2015, c’est décidé, le couple fait l’acquisition de deux de ces édifices aux grands âges. On devrait plutôt dire deux ruines. Bâtis au VIIIe siècle, avec des adjonctions des XVe et XVIIe siècles, ils sont inhabités depuis des dizaines d’années. L’air marin a dévoré les vieilles pierres et la végétation repris ses droits. Soucieux de la tradition et du savoir-faire,

PAGE DE GAUCHE La façade du Palazzo Maritati illumine une ruelle de Nardo de sa blancheur méditerranéenne. CI- CONTRE A l’intérieur du Palazzo Muci. Guy Martin et Katherina Marx ont fait appel aux meilleurs artisans de la région pour redonner à ce patrimoine son faste d’antan.

T_MAGAZINE 73


LE TRÉSOR

ESCAPADE

Guy Martin et Katherina Marx vont commander leur rénovation à Luigi et Sabina Rippa. Lui est architecte spécialisé dans les monuments historiques, elle experte de la lumière. Ensemble, ils vont redonner de leur superbe à ce patrimoine autrefois aristocratique qui témoigne de ce style typique de l’Italie du Sud où le gréco-romain rencontre la Renaissance et ce baroque extravagant qui fait courir les foules à Lecce, à trente minutes de là. Pour faire les choses dans les règles de l’art, ils s’entourent des meilleurs artisans du coin: des ferronniers, des peintres, des menuisiers, des tapissiers et des céramistes qui vont recomposer sur les sols, tesselle par tesselle, de gigantesques mosaïques d’apparat. Sous un faux plafond, on découvre une voûte plantée de médaillons à motifs floraux. Sans doute une ancienne chapelle qui fait ainsi écho à l’architecture vernaculaire du centre-ville. Ailleurs, des murs laissent apparaître les fantômes de décor d’influence byzantine. La restauration se transforme en projet archéologique. Le 13e travail d’Hercule va durer trois ans.

CI-CONTRE Le décorateur parisien Jérôme Faillant-Dumas et les propriétaires ont aménagé ensemble les deux palais en rendant hommage au design italien. Avec dans la salle de bains un miroir de Gio Ponti.

CI-DESSOUS Vue extérieure du Palazzo Muci avec son bassin de nage sur lequel veille une sculpture JARDIN SECRET Depuis mai 2019, le Palazzo Muci et de Michèle Chast.

le Palazzo Maritati ont retrouvé leur gloire d’antan et accueillent ses invités dans huit chambres, dont deux suites transformables en supersuites géantes dans le premier, et quatre dans le second. Intendant des deux maisons, Damiano guide le voyageur dans ces lieux que ses

PAGE DE DROITE Une bibliothèque d’Ico Parisi et des céramiques de Guerrino Tramonti.

propriétaires ont voulu les plus calmes possible. Dans ces palazzi destinés aux familles et aux vacances entre amis, la blancheur zen sait aussi ménager le recueillement de la pénombre. Une atmosphère spirituelle qui caractérise peut-être le mieux ces demeures aux configurations très différentes. Mais qui, chacune, recèle son secret bien à elle. Dans le sous-sol du Maritati se trouve un bain romain tandis que sur son toit une gigantesque terrasse avec jacuzzi offre une vue imprenable sur la cité. Au Muci, le jardin intérieur à colonnades, l’un des seuls de Nardo, et son bassin de nage sont des trésors rafraîchissants pour résister au soleil qui tape fort. Sur le palier de l’escalier principal du palais Maritati, une sculpture ailée de Laurence Bonnel évoque La Victoire de Samothrace, mais en version mini. Ce clin d’œil façon «petit Louvre» exprime

l’amour de Guy Martin et Katherina Marx pour l’art. Dans les deux palais, les œuvres sont partout qui mélangent l’ancien, le moderne et le contemporain. Des toiles du graffeur Toxic s’allient avec des bois sculptés du XVIIe, les reliefs aériens en papier japonais de Claudine Drai contrastent, un peu plus loin, avec un tableau géométrique aux couleurs vives de Geneviève Claisse de 1970. ESPRIT ROCK Mais l’autre grande passion du couple, c’est bien sûr le design. Katherina Marx et son décorateur fétiche Jérôme Faillant-Dumas ont choisi de rendre hommage au génie italien. Une chambre est spécialement dédiée à Ettore Sottsass, le plus pop des créateurs de la Péninsule. Ailleurs, les chambres sont meublées avec des ensembles de Paolo Buffa, des bibliothèques d’Ico Parisi, des objets de Gaetano Pesce et des


P HO T O: M IC H E L F IGU E T / NA R D O

LE TRÉSOR

T_MAGAZINE 75


LE TRÉSOR

ESCAPADE

au repos, pas au travail. Plus qu’un coup de cœur, il est aussi devenu un projet de vie. Le chef et sa femme ont ici rencontré des entreprises familiales et authentiques qui valorisent le terroir et perpétuent les traditions. Et dont la survie les préoccupe autant que le confort de leurs hôtes. Katherina Marx a ainsi ouvert Appia Appia, une boutique de décoration qui présente les objets de créateurs locaux. Tandis que Guy Martin va dans les champs, donner un coup de main pendant la saison des cueillettes. Nardo est son plat signature, en quelque sorte. Le bon goût absolu. céramiques de Gio Ponti, Guerrino Tramonti et Enza Fasano éclairés par des luminaires de Tobia Scarpa. Posées sur les tables, des photos des Rolling Stones et de Jim Morrison rappellent que Guy Martin aurait pu envisager une carrière de guitariste si la cuisine n’était pas brusquement entrée dans sa vie à l’âge de 17 ans. La cuisine justement. Le chef étoilé, propriétaire du Grand Véfour à Paris, n’a pas l’intention d’ouvrir ici un restaurant. Nardo est un havre dédié

ROUGE TONIQUE Question nourriture terrestre, le chef a donc dressé la liste d’établissements amis dans lesquels ses clients sont reçus comme des rois. Avec, en premier lieu, le Caffè Parisi, le plus ancien comptoir de la ville où on fabrique de la pâte d’amande depuis toujours. A midi, Guy Martin vous envoie profiter du soleil chez Bonavista, paillote glamour et pas cher sur la plage de sable fin de Torre Lapillo. En soirée, vous avez l’embarras du choix. Tenu par Carmela et Gigi, le restaurant Gustavo à Galatone

Une chambre du Palazzo Maritati éclairée par une suspension d’Alvar Aalto.

sert un menu unique préparé avec les produits de cultivateurs locaux. Dans l’assiette? Des légumes, des travers de porcs grillés au barbecue et ces grano duro, pâtes typiques du sud de l’Italie qui sont fabriquées enroulées autour des doigts. Et dans le verre? On déguste les crus de Schola Sarmenti, viticulteur de Nardo reconnaissable à son étiquette en forme de croix et qui propose, notamment, un rouge tonique et tannique pressé à partir de vieilles vignes de 85 ans. Pour le poisson et les fruits de mer, rendez-vous à l’Art Nouveau, table chic située sur le front de mer de Santa Maria al Bagno. Essayez le mixte des antipasti, c’est exquis, mais, attention, bigrement copieux. Manière de dire aussi que pour profiter à 100% de son séjour dans les palazzi du chef, il faut impérativement être mobile. Car les richesses du Salento se découvrent au fil des routes, des chemins, des plages et dans le dédale de ses ruelles. Tranquillement, au rythme d’une région qui vit avec la nature et où les prix sont doux. Sur le talon de la Botte, les oliviers se meurent mais cherchez bien, ses merveilles se trouvent aussi ailleurs. 

Y DORMIR PALAZZO MUCI via Cialdini 38, et Palazzo Maritati, v. G. B. Tafuri 7, 73048 Nardo, +39 327 766 4632. Chambres à partir de 150 euros la nuit. Suite à partir de 300 euros la nuit. maritatiemuci.com Y MANGER GUSTAVO v. Gallipoli 48, 73044 Galatone, +39 345 615 5711 ART NOUVEAU v. G. Puccini 6, 73050 Nardo, +39 083 357 3671

BONAVISTA Torre Lapillo, +39 388 186 5135, bonavista.it Y BOIRE SCHOLA SARMENTI v. G. Cantore 37, 73048 Nardo, +39 083 356 7247, scholasarmenti.it 76 T_MAGAZINE

P HO T O: M IC H E L F IGU E T / NA R D O

CAFFÈ PARISI Piazza Antonio Salandra, 38, 73048 Nardo, +39 0833 182 3223


L’ADRESSE Chez Gül, on déguste des plats turcs dans une déco sobre et chic.

E

n turc, la rose se dit Gül. C’est aussi le nom du nouveau resto zurichois d’Elif Oskan, Markus Stöckle – déjà à la tête du Rosi, le bar à tapas en mode bavarois qui ne désemplit pas – et Valentin Diem. Situé à deux pas de la Langstrasse, la rue des bars et des cinémas pornos en voie de gentrification massive, chez Gül la cuisine est donc orientale. Et d’une roborative simplicité. A la carte de ce lieu immense où la terrasse est splendide, la déco chou et sans chichi et les chefs travaillent dans une cuisine ouverte? A midi, on mange sur le pouce une nourriture simple, bombe de saveurs qui explose en bouche comme le Turkish Bowl avec son boulgour au beurre et crème d’isot (un piment turc), ses pickles turcs et son mix de bricoles cuites au gril. Tandis que le soir, le menu s’enrichit d’entrées et du Tavuk Kanadi, des ailes de poulet marinées dans une préparation à la tomate avec sauce au poivron, yogourt et miel. Sans oublier les brunchs du dimanche qui attirent ici une foule bon teint qui tranche avec l’ambiance parfois trash du quartier. Et le choix des desserts préparés par Elif Oskan, pâtissière hors pair. Mention spéciale à son baklava à la semoule et poudre de rose. Ça saute aux hanches, mais c’est régalissime. 

P HO T O S: GÜ L

Gül, Tellstrasse 22, Zurich, 044 431 90 90, guel.ch

Au nom de la rose

O U V E R T PA R L E S C R É A T E U R S D U R O S I , G Ü L S E R T U N E C U I S I N E O R I E N T A L E Q U I FA I T C O U R I R L E T O U T- Z U R I C H par Emmanuel Grandjean

T_MAGAZINE 77


P HO T O: GE T T Y I M AGE S

CO R P S


LE MAQUILLAGE

En transparence C H E F F E D ’ O R C H E S T R E D E S PA I L L E T T E S , G E L S , V E R N I S ET ROUGE S À LÈV R E S C HEZ C H ANEL , LUCI A PICA INV I T E LE S FEMME S À R AY O N N E R S A N S T R O P D E FA R D S

A P HO T O: C H A N E L

u siège de la création maquillage Chanel à Neuilly-surSeine, le soleil qui perce à travers les grands vitrages fait scintiller la collection automne-hiver 2019-2020, Noir et Blanc. Ces non-couleurs, signature éternelle de la maison et reflets de l’époque Mademoiselle – de l’architecture moderniste au cinéma des années 1920 – se déclinent dans une large palette. Des nuances sépia aux dégradés de gris, avec quelques propositions inattendues comme ce blanc givré – qui se pose sur les yeux en liner et en ombre, sur les lèvres en gloss et sur les ongles en vernis –, ces noirs cerise pour les lèvres et les ongles ou encore ce gel doré pailleté qui fond sur les pommettes et le décolleté. Tel un hommage à la photographie argentique et à l’art de capter la lumière. Nommée à la tête de la création maquillage Chanel en 2014, Lucia Pica raconte chaque pièce de ce puzzle de beauté. Avec un sourire radieux, couleur bordeaux, qui fait plisser ses yeux verts sous sa frange noire. Elle caresse

par Emilie Veillon

les fards et fait fondre les gels sous ses doigts. Evoque les nuits parisiennes avec le même enthousiasme que les plages de Californie. Tout souvenir, toute image, tout détail peuvent inspirer une collection. Cette artiste maquilleuse née en juin 1976 à Naples, dans le Mezzogiorno, une région connue pour sa lumière et ses contrastes de couleurs vives, s’est sentie très jeune attirée par la manière dont on peut jouer avec un visage pour le mettre en valeur. Seule fille d’une fratrie comptant trois garçons, elle en apprend les bases auprès de sa mère qui s’applique du rouge sur les lèvres avant d’effleurer ses joues avec, un geste devenu signature. Et dans la presse féminine des années 1990, c’est vers les visages stylés plutôt que vers les tenues que se tourne son regard. Attirée par les promesses d’une ville cosmopolite où se teindre les cheveux en violet n’est rien comparé aux tenues excentriques qui papillonnent dans les rues, elle s’installe à Londres à 23 ans. Entre ses petits jobs de serveuse dans les bars de Soho, Lucia Pica découvre une clique de «faiseurs d’images», de magazines et de créateurs influents, qui auront tous un rôle dans la formation de son univers esthétique. Après un cours

PAGE DE GAUCHE Artiste maquilleuse, Lucia Pica marque de sa patte la création maquillage Chanel.

de maquillage de scène, elle décroche un stage auprès d’une make-up artist influente qu’elle admire, Charlotte Tilbury, dont elle deviendra l’assistante. En 2008, elle commence une carrière solo à part entière et travaille notamment avec les photographes Alasdair McLellan, Willy Vanderperre, Juergen Teller et Mario Testino avant de rejoindre la maison Chanel six ans plus tard. Qu’est-ce que le noir et le blanc vous évoquent? Le noir et le blanc sont les couleurs que j’associe le plus à Gabrielle Chanel.Elles me font penser à son époque, au pouvoir qu’elle a conféré à ces tonalités, à leurs apparitions dans sa vie. Le noir et le blanc imprégnaient son environnement, ses intérieurs, l’architecture de Paris et jusqu’au symbolisme de sa vie. Comment se manifestent ces deux couleurs sur les visages contemporains à travers votre collection? La peau se pare d’une aura diffuse de glamour scintillant. De la même manière que l’éclairage de la scène et des studios transformait volontairement les visages des nouvelles stars des années 1920 et 1930 en dieux et déesses du cinéma et de la photographie, ma collection joue entre fiction et réalité. Comme le gel pailleté de mille reflets dorés à appliquer en petites touches sur le visage et le décolleté. La texture se veut palpable; elle est tellement réelle qu’elle se fond à la peau, tandis que les paillettes, qui dansent à la surface, deviennent cette aura, ce soupçon de glamour que l’on voit au cinéma. Le fard blanc givré peut être posé par-dessus pour apporter de l’éclat en transparence aux paupières. Et le Rouge Coco Gloss Laque Noire, un noir cerise profond pour les lèvres, à

T_MAGAZINE 79


CORPS

LE MAQUILLAGE

l’effet très humide, sur lequel se réfléchit un rayon blanc, n’est pas réservé aux CI- CONTRE Poires et millennials!

Vous parlez souvent de la transparence du teint… Absolument. Je ne suis pas une adepte des fonds de teint couvrants. Je comprends que les femmes cherchent à dissimuler leurs imperfections, mais il vaut mieux couvrir certaines zones et

allumettes sont quelques-unes des inspirations de Lucia Pica pour donner plus de profondeur et d’éclat au visage des femmes.

«La teinte Rouge Noir de Chanel est devenue le manifeste beauté du mouvement punk» Lucia Pica

laisser le reste transparent pour éviter l’effet masque. L’élégance d’un visage tient à un teint frais sur lequel on peut percevoir la carnation naturelle de la peau et pourquoi pas quelques taches, même si on a appliqué plusieurs produits à la texture fluide dessus. C’est pour cela que j’ai mis au point l’Eau de Teint qui colore légèrement en toute discrétion. Ou encore la Palette Essentielle, ce trio qui corrige, illumine et colore juste ce qu’il faut. Tout comme Gabrielle Chanel a voulu aider les femmes à adopter des tenues confortables, je tente de créer des outils faciles et ludiques. Quels sont les gestes essentiels justement? De jour comme de nuit, un peu d’anticerne, de l’enlumineur, un coup de mascara pour avoir l’air réveillé, un peu de blush sur les joues. Sans en faire trop. En restant cool. Il faut que le résultat ait l’air facile. En contraste, j’ai toujours aimé les bouches fortes et mates, rouges, brunes ou noires. Le maquillage doit être à l’image d’un accessoire, quelque chose qui clôt une tenue et exprime notre propre signature.

80 T_MAGAZINE

Comment votre relation au maquillage a-t-elle évolué avant d’en faire votre métier?

J’en mettais beaucoup, dès l’âge de 16 ans. Plus tard, dans les années 1990, je me souviens de la période du beige sur les paupières et des lèvres brunes. Puis du lancement de la teinte Rouge Noir de Chanel qui a touché le monde entier. Cette laque à la profondeur vibrante est devenue le manifeste beauté du mouvement punk sur les ongles et les lèvres. Je tentais de reproduire l’effet avec les moyens de l’époque! La quête de lumière intérieure est très présente dans la société contemporaine. Ce n’est sans doute pas anodin qu’elle soit aussi recherchée sur les visages par le biais des techniques de maquillage… Oui, la lumière peut tout changer. A commencer par l’humeur et la manière dont on voit les choses. Je viens de me convertir au yoga pour me rapprocher de cette flamme intérieure justement. C’est fou l’effet que cette pratique a sur mon esprit et ma joie. Et c’est vrai qu’on peut y voir un lien avec la mode de l’illuminateur de teint depuis une dizaine d’années. Je pense qu’on va aller vers encore plus de transparence, d’éclat et de naturel. Le message étant une invitation à être authentique tout en se montrant sous son plus beau jour. 

P HO T O S: C H A N E L

Que pensez-vous des techniques qui permettent de modifier la perception des traits du visage, comme le «contouring» ou le «sculpting»? Je trouve qu’elles sont très monodirectionnelles et poussent les visages à se ressembler. C’est vraiment dommage. Je préfère donner aux femmes assez d’outils pour qu’elles trouvent leur style, qu’il soit pointu, naturel ou classique. Je crois beaucoup en l’individualité, au fait de trouver cette vibration très personnelle. Dans ce sens, le maquillage devient un jeu pour exprimer qui nous sommes, comme les vêtements. Il ne devrait jamais être utilisé comme un masque mais comme un art vivant qui met en valeur ce qui est déjà là.


LE BEAUTY CASE

DE HAUT EN BAS Eye Definer 08, DR. HAUSCHKA. Fard à paupières et eye-liner longue tenue Diorshow Liquid Mono, DIOR. «Engage-meant to Be», OPI. Ombre Première Gloss, ombre à paupières Top Coat «Lunaire», CHANEL.

Ciel orageux DU GR I S P E R L E AU BL E U - GR I S , DE S T ONA L I T É S F ROI DE S , DISCR ÈT E S ET LU M I N EUSE S SE DÉCLI N EN T DU M AQU I L L AGE J U S Q U ’A U B O U T D E S D O I G T S par Francesca Serra  photo: Moos-Tang pour T Magazine

T_MAGAZINE 81


LA GALAXIE

Elle rêvait de jouer avec elle. Comme toutes les actrices du monde. Vacharde et sadique, Meryl Streep fait mener une vie d’enfer au casting de Big Little Lies, saison 2. Et relance l’intérêt d’une série menacée d’apathie.

Elle est son actrice fétiche. Lui, son mentor absolu. Depuis Blue Velvet en 1986, Laura Dern colle sa carrière à celle de David Lynch avec qui elle a tourné dans la nouvelle saison de Twin Peaks en 2017.

On se souvient de son regard éberlué qui découvrait les brontosaures de Jurassic Park. Le film de Steven Spielberg, dont elle est la vedette féminine, va la propulser d’un coup du cinéma d’auteur à la catégorie blockbuster.

Avec Nicole Kidman et Reese Witherspoon, Laura Dern forme le trio de desperate housewives riches, blondes et unies face à l’adversité. I l y a aussi du grabuge chez les nanties.

Laura Dern L A PA L É O N T O L O G U E D E « J U R A S S I C PA R C » E X P L O S E E N F E M M E AU F OY E R R E BE L L E DA N S « BIG L I T T L E L I E S » par Emmanuel Grandjean 82 T_MAGAZINE

P HO T O S: GE T T Y I M AGE S

Côté vie privée, Laura Dern a souvent été la compagne de ses partenaires de cinéma (Nicolas Cage, Jeff Goldblum, Kyle MacLachlan). Jusqu’en 2005 où elle épouse le chanteur Ben Harper. Cinq ans et deux enfants plus tard, le couple divorce.


T_MAGAZINE 83


84 T_MAGAZINE

Profile for T Magazine

T Magazine du 5 octobre 2019  

T Magazine du 5 octobre 2019  

Profile for lucia420