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LE MAGAZINE DU TEMPS 14 SEPTEMBRE 2019

ÉPOQUE Les cabarets déniaisent la création INTERVIEW Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh donnent la réplique à Nina Ricci ÉVASION Un concept store ouvre les portes de Marseille

Mode, nouvelles perspectives


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LE SOMMAIRE

PASSE-TEMPS Les émotions amoureuses nous appartiennent-elles?

14_Les news

DOSSIER 20_L’époque

Cabaret et néo-burlesque secouent les codes de la mode.

26_Le futur

Silhouettes mutantes à l’assaut d’Instagram.

ST Y LE 28_Le shooting

Splash... la mode éclabousse!

38_L’objet

La collection Clash de Cartier et ses paires d’opposés.

39_L’interview

Le tandem Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh embrase les collections Nina Ricci.

43_Slash/Flash

Greta Thunberg, Petit Prince d’un monde en désarroi.

EN COVER

Jennae Quisenberry habillée par Samia Giobellina dans un body ANDREAS KRONTHALER pour VIVIENNE WESTWOOD et une jupe DIOR. PHOTO: Nicolas Coulomb

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C’était un soir d’avril, lors du dernier Festival international de mode à Hyères. Des centaines de personnes, journalistes, blogueurs, membres du jury et attachés de presse, se battaient pour entrer au casino Partouche. Tous voulaient assister à la revue endiablée de Charly Voodoo, Miss Morian, Patachtouille, Corrine et l’Oiseau joli, les flamboyantes créatures de Madame Arthur, cabaret parisien récemment rénové. La scène n’a rien d’anecdotique. Depuis quelque temps, l’univers du cabaret suscite de plus en plus de nostalgie dans la mode. Il ne s’agit pas d’une simple affaire d’esthétique, d’une sorte de soif de strass, de plumes et de paillettes qui aurait soudainement frappé la fashion sphère. Aujourd’hui comme hier, les cabarets demeurent d’irréductibles îlots de liberté. Des institutions populaires où jeunes et vieux se tapent sur l’épaule, où les reines du style embrasent le dancefloor aux côtés des mal fagotés. Des lieux de tous les plaisirs où l’on peut fabriquer sa subjectivité à l’abri de tous les pouvoirs. Dans une industrie de la mode de plus en plus policée et pressée, les cabarets constituent d’indispensables sources d’inspiration et de créativité. Parce que hier comme aujourd’hui, les créateurs ne sont pas seulement là pour sublimer, mais aussi pour questionner, résister, transgresser. Avec, toujours, de la gaieté en abondance. Séverine Saas

P HO T O S: L OU I S A L DE R S ON - B Y T H E L L , RU T H O S S A I , F R A S S E T T O

Repaire de liberté

12_La question

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L'ÉDITO


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LE SOMMAIRE

47_Shopping

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Le charme vintage des années 1990.

COR PS

48_La vie des podiums

78_Le sport

Cartographie des défilés automne-hiver 2019-2020.

L’électro-stimulation bouleverse l’univers de la musculation.

52_La carte blanche

81_Le beauty case

Les silhouettes irréelles d’Andrew Nuding et Kieran Kilgallon.

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77_Le vin

L’Ambassadeur des Domaines Blanc 2016, un Salquenen exceptionnel.

L’envoûtante senteur des fleurs blanches.

62_L’horlogerie

82_La galaxie

Ces maisons de mode qui habillent nos montres.

Marc Jacobs, légende de la mode américaine.

CULTUR E 66_L’œuvre

«Lemme», cube arithmétique de Pierre Vadi.

67_La romancière

A Paris chez Monica Sabolo, sans chichi.

ESCA PA DE 72_La table

Laurin Schaub expérimente et transcende la céramique.

73_La ville

Quand Marseille joue à la capitale de la mode branchée.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

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Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Emilie Veillon Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Olivier Perrin. Ont contribué à ce numéro Sophie Abriat, Stéphane Bonvin, Pierre-Emmanuel Buss, Elisabeth Clauss, Damien Cuypers, Florence Tétier, Nicolas Coulomb, Samia Giobellina, Kieran Kilgallon, Quentin Lacombe, Michel Masserey, Moos-Tang, Andrew Nuding, Marie de Pimodan-Bugnon, Julie Rambal, Francesca Serra, Nicolas Zentner Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Nausicaa Planche Iconographie Véronique Botteron Direction créative des shootings Héloïse Schwab Responsable correction Géraldine Schönenberg Conception maquette ENZED Publicité Chief Executive Officer Bertrand Jungo Chief Commercial Officer Frank Zelger Business Unit Director RASCH Benjamino Esposito Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression ProcSwissprinters AG Zofingen PROCHAIN NUMÉRO LE 21 SEPTEMBRE 2019.

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P HO T O S: V É RON IQU E B O T T E RON P OU R T M AGA Z I N E , DIOR , MO O S -TA NG P OU R T M AGA Z I N E

44_Le défilé

Louis Vuitton atterrit au TWA Flight Center, à New York, le temps de son défilé croisière.

77_L’adresse

L’Hôtel de Paris Monte-Carlo au summum du luxe.


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LA QUESTION

« Les émotions amoureuses nous appartiennent-elles ? » L A R ÉPONSE DU SOCIOLOGUE FR A NÇA IS

C H R I S T O P H E G I R A U D , A U T E U R D U L I V R E « L’A M O U R RÉALISTE: LA NOU VELLE EXPÉRIENCE AMOUREUSE DES JEUN ES FEMMES»

L

illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

es grands récits que l’on trouve dans la littérature, le cinéma ou les chansons construisent notre imaginaire, diffusent des normes, et nous donnent des repères qui vont orienter nos désirs, nos choix et nos pratiques amoureuses. Proposant souvent un «amour idéalisé», ils fonctionnent à plein dans nos premières histoires dans la mesure où l’on dispose de peu d’expérience personnelle, exception faite par le modèle conjugal représenté par les parents. Mes recherches auprès des jeunes femmes entre 18 et 25 ans montrent comment ce romantisme lyrique, cette importante scénarisation, cette conformité à de grands scénarios culturels présente dans les premières histoires importantes laissent place à une conception de l’amour plus pragmatique dans les histoires suivantes et où l’individu joue un rôle plus actif, plus réflexif. L’amour n’est plus scellé au moment de la première rencontre par un hypothétique «coup de foudre» ou «flash», mais il se construit progressivement, prudemment, selon un scénario qui s’écrit au fur et à mesure, et dans une réflexion qui ne va pas sans doute, incertitude, inconfort et… longues discussions entre copines. Que nous racontent les produits culturels sur la sensibilité moderne? Ils ont beaucoup évolué. Qu’ont en commun la chanson L’Hymne à l’amour chantée par Edith Piaf et le tube Shape of You («je suis amoureux de la forme de ton corps») d’Ed Sheeran? La sexualité s’exprime de façon beaucoup plus nette, comme support de l’amour aujourd’hui, les sentiments ont plus de mal à être déclarés et paraissent sans effet. L’amour est désormais mortel, valable pour une période de la vie et non plus éternel. Les modèles amoureux changent selon les époques en fonction des expériences vécues. 

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Passe-temps PAR EMMANUEL GRANDJEAN, SÉVERINE SAAS, FRANCESCA SERRA ET ÉLISABETH STOUDMANN

EXPOSITION

Il a signé la création de mode la plus déjantée de l’année 2018: des «pantalons vagin» fièrement exhibés par Janelle Monae et ses danseuses dans le clip Pynk. Mais on aurait tort de réduire Duran Lantink à cette tenue pour le moins charnelle. A 22 ans, ce Néerlandais basé à Amsterdam est un des pionniers d’une nouvelle forme de luxe durable. Pour ses collections, celui qui fut semi-finaliste au Prix LVMH 2019 recycle et assemble des invendus de marques prestigieuses: un bob moitié Dior moitié Burberry, des chaussures hybrides Gucci-Tod’s-Nike ou encore un perfecto mi-Acne Studios mi-Lanvin. Autant de formes et de matières qui n’ont rien en commun, mais que l’artiste et

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designer fait fusionner avec brio, de sorte qu’il donne vie à des vêtements et accessoires complètement inattendus et innovants. Comble du luxe, Duran Lantink s’offre une exposition au Centraal Museum d’Utrecht, aux Pays-Bas: Old Stock. Une plongée dans l’univers du designer, de ses fameux collages textiles à des créations plus personnelles, comme ce projet photographique mettant en scène des prostituées transgenres en Afrique du Sud et leurs fabuleuses tenues customisées. Un autre regard sur le style et les possibilités de la mode. «Old Stock», jusqu’au 27 octobre, centraalmuseum.nl

P HO T O: C E N T R A A L M U S E U M U T R E C H T

LES COLL AGES TEXTILES DE DUR AN L ANTINK


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LES NEWS

LA BIBLIOTHÈQUE DE T

DESIGN

Verpan, l’éditeur officiel de Verner Panton, vient de commercialiser trois nouveaux objets du designer danois. Deux lampes et une chaise qui n’avaient encore jamais été produites et qui ont pu être finalement réalisées à partir de dessins originaux retrouvés dans les archives du maître scandinave de la forme molle. Comme ce lustre Hive, en forme de nid d’abeille, constitué de disques concentriques emboîtés les uns dans les autres. A l’origine créée comme une lampe de sol mais mal équilibrée en raison du poids de son réflecteur très sculptural, elle a finalement été adaptée en suspension, disponible en deux finitions: jaune ou chrome. verpan.com

HORLOGERIE

OMEGA SE «TITANISE» A moins d’adopter l’horlogerie plastique, difficile de faire du sport avec un chronomètre maousse qui vous tire le poignet vers le bas. D’où ce modèle Seamaster Aqua Terra «Ultra Light» d’Omega intégralement conçu dans l’objectif de lui faire perdre du poids. Entraînée par un mouvement Master Chronometer en titane – une première pour la maison biennoise – inséré dans un boîtier lui aussi en titane mais gamma celui-là (encore plus léger que le métal traditionnel), la montre affiche un poids de 55 grammes sur la microbalance. La Seamaster Aqua Terra «Ultra Light» est vendue avec deux bracelets, un en tissu et l’autre en caoutchouc, et est disponible avec une aiguille des secondes en trois couleurs à choix: rouge, verte ou bleue.

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«HISTOIRE VISUELLE DE L’ART TYPOGRAPHIQUE» Par Paul McNeil, Ed. Imprimerie Nationale, 672 p. Des premiers caractères mobiles inventés par Gutenberg aux alentours de 1450 aux polices numériques des années 2010, ce beau livre recense ainsi 320 caractères typographiques parmi les plus célèbres de l’histoire de l’imprimerie. Comme son nom l’indique, l’ouvrage illustre généreusement chaque police dont il raconte l’histoire, celle de son créateur et indique la fonderie qui la commercialise.

«JAN GROOVER. LABORATOIRE DES FORMES» Ed. Noir sur Blanc – Collection du Musée de l’Elysée, 192 p. Photographe de la nature morte et figure éminente de la photographie couleur des années 70, l’Américaine Jan Groover décédait en 2012. Le Musée de l’Elysée, qui possède une partie du fonds de l’œuvre de l’artiste, vient de lui consacrer une exposition. Et ce livre, qui aborde ses années new-yorkaises et, moins connue, sa période française.

«GREAT WOMEN ARTISTS» Ed. Phaidon, en anglais, 464 p. Disponible le 25 septembre L’histoire commence avec Properzia de’ Rossi, née à Bologne en 1490. Elle se termine, provisoirement, avec  Tschabalala Self, une jeune New-Yorkaise d’une vingtaine d’années. Entre les deux, Great Woman Artists raconte en texte et en images la vie et l’œuvre de 400 artistes femmes. Indispensable.

P HO T O S: V E R PA N, OM E GA

PANTON SORT DE L’OMBR E


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LES NEWS

M ALICK SIDIBÉ SOUS CADR E ET SOUS PR ESSE

Les portraits noir-blanc du petit peuple de Bamako réalisés par Malick Sidibé ont circulé dans le monde entier. Certains d’entre eux font aujourd’hui escale à Genève. Visages réjouis, sape et attitude: ces images manifestent de l’euphorie post-indépendance du Mali des années 60 et 70. A leurs côtés, d’autres clichés montrent chanteurs et musiciens posant devant les célèbres tentures lignées et le sol en damier du studio du photographe. Elles ont été réalisées dans le cadre d’une vaste opération de sensibilisation sur le sida au Mali lancée par Monique Barbier-Mueller en 2005. Egalement chaudement recommandé, le livre-catalogue de l’exposition, un ouvrage à prix abordable à l’heure où les autres publications sur Malick Sidibé sont largement épuisées. «Sous l’œil de Malick Sidibé et un chant contre le sida». Expo à Genève, Musée Barbier-Mueller, jusqu’au 12 janvier 2020. Livre aux Editions Slatkine.

REMONTANT

GIN GENEVOIS Lors de ses études en sciences économiques à Manchester, Quentin Verne découvre l’essor du gin et notamment le potentiel créatif des micro-distilleries. Il en garde l’envie de traficoter, avec marmites et tuyaux en cuivre, un alambic maison et expérimente ainsi en amateur dans sa cave. Sept ans plus tard, il lâche la finance pour s’adonner à la distillation à plein temps. Il approfondit ses connaissances en herboristerie et s’initie aux alambics professionnels dans la distillerie et cave de Saconnex d’Arve. Pendant un an il élabore avec patience la recette originale de LVX, associant la fraîcheur de l’hysope aux baies de genièvre. Il choisit aussi des fleurs de sureau pour leurs notes florales et grasses qui viennent titiller les papilles. La fin de bouche est légèrement poivrée avec les arômes de cardamome et des graines de paradis. lvxgin.ch

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MISCELLANÉES

7 mm

C’est la taille de Paedophryne amauensis, une espèce de grenouille découverte en 2009 en Papouasie-Nouvelle-Guinée par l’herpétologiste américain Christopher Austin. Ce qui en fait le plus petit vertébré connu à ce jour.

CUISINE

La légende veut que l’origine de la recette du coq au vin remonte à la guerre des Gaules. Jules César ayant reçu de la part d’un chef gaulois (on parle parfois de Vercingétorix) un coq en signe de provocation, il l’aurait invité l’irréductible à déjeuner à son camp. Et lui aurait servi le volatile mijoté dans une sauce au vin, considéré alors comme un produit de luxe et donc symbole de la puissance de l’empereur.

CHIFFONS

« Ce sont toujours les personnes mal habillées qui sont les plus intéressantes » JEAN-PAUL GAULTIER CRÉATEUR DE MODE

PORTEBONHEUR

Vous passez vos dimanches de printemps à quatre pattes dans les champs à la recherche de trèfles à quatre feuilles? Vous êtes donc quadrifoliiste. A ne pas confondre avec l’ultratrifoliophile qui se contente de collectionner la petite plante rare comme l’Américain Edward Martin qui en possède 111 060, record mondial.

P HO T O: M A L IC K S I DI BÉ / C OU RT E S Y GA L E R I E M AGN I N -A , PA R I S , LV X GI N

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P HO T O: GI L L E S C R A M P E S / C OL L E C T I F H U M A

DOSSIER

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L’ÉPOQUE Dans les coulisses du cabaret de Madame Arthur, au cœur de Pigalle.

Revue de mode LONGT EM PS CONSI DÉR É S COM M E

DÉMODÉS, LES CA BA R ETS FONT LEUR G R A N D R E V I VA L . D E S É C H A P P É E S NEO -BURLESQUES QUI BOUSCULENT U N E I N DUST R I E DE L A MODE DE PLUS E N P L U S P O L I C É E .   par Sophie Abriat

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U

ne nuit d’été, avenue Montaigne, au sous-sol du Théâtre des Champs-Elysées, la fête bat son plein. Contorsionnistes et drag-queens se succèdent sur scène dans une série de numéros extravagants, burlesques, provocateurs. Sous la houlette d’Allanah Starr, la célèbre meneuse de revue, les performeuses et les showgirls – Angèle Micaux, Holly Bubble, Jean-Biche et leurs complices – surgissent sur scène, des créatures de rêve tout en strass, plumes et paillettes. Entre deu x numéros, Ol iv ier Rousteing, directeur artistique de Balmain, se déhanche aux sons du DJ, le journaliste Loïc Prigent capture la scène et la publie sur son compte Instagram. Carine Roitfeld prend un selfie avec Peter Philips, le célèbre maquilleur de la maison Dior et la drag-queen américaine Miss Fame. Le mannequin transgenre Teddy Quinlivan pose aux côtés d’Allanah Starr. Ce soir-là, le Manko Cabaret, revue érotico-burlesque imaginée par Marc Zaffuto et Emmanuel d’Orazio, célèbre quatre ans de faste et de succès. Lieu prisé de la nuit parisienne, adoubé par le milieu de la mode, le Manko, «sanctuaire iconoclaste» qui a «ressuscité la grande époque de l’Alcazar, de l’Ange bleu et du Palace», selon les mots d’Emmanuel d’Orazio, ferme ses portes. Mais déjà ses créateurs annoncent qu’il reviendra bientôt sous une forme différente. Entièrement dépoussiéré par Jérôme Marin, alias Monsieur K depuis sa relance en 2015, le cabaret de Madame Arthur, institution mythique de la butte Montmartre, connaît un succès similaire. Jean-Pierre Blanc, fondateur du Festival de Hyères et directeur de la villa Noailles, a ainsi convié sa troupe en avril dernier pour ouvrir le festival. Dans un show aussi créatif que subversif, ses célèbres oiseaux de nuit – Charly Voodoo, Morian, Patachtouille, Corrine –, dans leurs tenues extravagantes, ont dansé et chanté en live des tubes de la chanson française sur la scène du casino de Hyères. Sans surprise, le spectacle a fait salle comble. DÉFILÉ AUGMENTÉ «La mode s’est toujours nourrie du monde de la nuit. Nombreux sont les créateurs qui se sont inspirés de l’univers du cabaret, comme Azzedine Alaïa qui répétait avoir appris le corps des

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L’ÉPOQUE

femmes au Crazy Horse ou encore Thierry Mugler», souligne Nicolas Lecourt Mansion, fondateur de la marque du même nom, spécialisé dans les looks du soir et lauréat du Prix 2019 du label créatif de l’Andam. Passionné par l’univers des cabarets depuis l’enfance, le couturier Jean-Paul Gaultier a organisé en 2018 aux Folies-Bergère son spectacle Fashion Freak Show, dans lequel il a raconté son histoire en mêlant revue et mode. Fort de son succès, la troupe est en tournée internationale, elle s’est produite cet été à Londres. «La première fois que j’ai vu une revue, c’était à la télévision chez ma grand-mère, un programme retransmis depuis les Folies-Bergère. J’avais 9 ans et j’ai tout de suite été fasciné par les plumes, les danseuses et les paillettes. Plus tard, ma grand-mère m’a emmené voir des opérettes au Châtelet, avec Luis Mariano notamment. Je me suis mis à rêver que mon nounours Nana devienne meneuse de revue. J’aime les héroïnes de ces scènes-là: Zizi Jeanmaire transformée en oiseau de paradis par Yves Saint Laurent que j’ai eu la chance de voir à mes débuts, et Joséphine Baker lors de son dernier spectacle à Bobino, une semaine avant sa mort…», se rappelle le designer, passionné par la scène. ÎLOTS DE LIBERTÉ A une époque où les défilés de mode s’enchaînent les uns à la suite des autres, expédiés en une quinzaine de minutes seulement, rien d’étonnant à ce que l’univers des cabarets suscite toujours plus de nostalgie. En février dernier, à la cérémonie des Grammy Awards, la rappeuse Cardi B est apparue vêtue d’une robe vintage Mugler. Inspirée de La Naissance de Vénus de Botticelli, la tenue est issue du célèbre défilé automne-hiver 1995/96 de la maison française. Une superproduction de 90 minutes alternant mode, danse et musique, transformant le Cirque d’hiver, à Paris, en cabaret géant. Retiré du milieu de la mode, Thierry Mugler s’est d’ailleurs installé en 2013 au Théâtre Comédia à Paris avec ses Mugler Follies, un spectacle cabaret entièrement conçu par ses soins. «Je pars en guerre contre les clichés et le formatage», lançait-il à l’époque. Cette année, au Crazy Horse, le spectacle Bionic Showgirl de l’artiste Viktoria Modesta aux prothèses futuristes (elle a décidé de se faire amputer de la jambe gauche à 15 ans, à cause d’une malformation à sa naissance) a connu un succès retentissant. «Quand on est en vue et qu’on est au centre, on n’a pas le droit de bousculer les choses. Au Crazy Horse, on a cet avantage incroyable de pouvoir questionner la société, c’est même une obligation. J’aime les marges: il y a plus de libertés dans les arts mineurs», indique Andrée Deissenberg, directrice générale Création et Développement du Crazy Horse, à l’origine des collaborations avec Dita Von Teese, Conchita Wurst ou encore Christian Louboutin. «J’ai

P HO T O: JA M E S DAY / W I R E D

DOSSIER


En juin dernier, Viktoria Modesta s’est produite au Crazy Horse dans son spectacle intitulé «Bionic Showgirl».

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DOSSIER

«L’espace de liberté qu’offre le cabaret est un bras d’honneur à cette société de plus en plus intolérante» Jean-Pierre Blanc, fondateur du Festival de Hyères

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L’ÉPOQUE

P HO T O S: F R A NÇ OI S P R AGN È R E , GE T T Y I M AGE S

toujours été fasciné par les showgirls, dont j’imaginais très jeune que les costumes faisaient partie intégrante de leurs corps, avec comme seul accessoire de scène leurs souliers. C’est pour elles que j’ai commencé à dessiner», confie le chausseur de luxe qui fréquente toujours les cabarets, que ce soit celui de Blanca Li, organisé une fois par mois à Paris, le Friedrichstadt Palast à Berlin ou The Box à New York. «Le cabaret reste définitivement le lieu d’expression d’une sensualité et d’un désir exacerbés, sans considération de genres ou de normes», ajoute le créateur. C’est justement cet espace de liberté qui est recherché aujourd’hui. A la question «Qu’est ce qui fait selon vous que le cabaret redevient à la mode?», Jérôme Marin, directeur de la troupe de Madame Arthur, répond sans ambages: «C’est toujours au moment des périodes politiques les plus tendues que les gens vont se réfugier au cabaret. Je pense aux cabarets munichois et berlinois notamment. Ce qui rassure les gens, je crois, c’est qu’il demeure un genre populaire, même si parfois il peut être serti de pierres précieuses. Le public sait qu’il sera confiné dans un lieu de liberté entouré de gens de classes et d’origines différentes. On va s’encanailler dans un sens comme dans l’autre» (entretien accordé au Centre national de la danse en 2018). En Allemagne, dans les années qui précèdent la montée du nazisme, le cabaret prend une importance unique. «Il accueille aussi bien les ouvriers, la petite bourgeoisie que l’aristocratie décadente. Plus la crise sociale et économique devient catastrophique, plus l’avidité à l’égard des plaisirs, des divertissements les plus scabreux est importante», comme l’expliquait l’essayiste Jean-Michel Palmier, spécialiste de l’Allemagne. Le cabaret apparaît comme un refuge, un exutoire. Ces dernières années, le Crazy Horse a vu son taux de fréquentation croître fortement avec un public beaucoup plus jeune et féminin. «Dans une société triste, le cabaret est synonyme de plaisir, c’est un lieu où l’on peut échapper à la réalité pendant quelques heures, se perdre dans une bulle», souligne Andrée Deissenberg. SCÈNE DRAG Une bulle qui incarne une forme de marginalité dans l’univers très marketé de la mode. En 2019, ce sont les drag-queens, nombreuses à se produire sur la scène des cabarets – comme celle de La Madame Klaude à Paris –, qui inspirent les marques de mode. La culture drag (acronyme de Dressed Ressembling A Girl) est ainsi régulièrement mise en avant. Des showgirls sont invitées aux premiers rangs des défilés, comme Miss Fame très médiatisée pendant la Semaine de la haute couture en juillet dernier. Elle a assisté aux shows de Mugler, Miu Miu, Jean-Paul Gaultier, Maison Margiela et elle a même défilé pour Iris van Herpen. Pour présenter leur collection printemps-été 2019, les créateurs d’Opening Ceremony, Humberto Leon et Carol Lim, ont fait appel à des artistes drag-queens, telles que Jiggly Caliente, Lypsinka ou encore Hungry, make-up artist de la chanteuse Björk. Ils ont collaboré avec Sasha Velour, gagnante de l’émission de téléréalité américaine RuPaul’s Drag Race, dans lequel les candidates drag-queens s’affrontent dans des défilés, des concours de play-back et des performances – à la manière des drag-shows que l’on retrouve ensuite sur la scène des cabarets. «L’émission fait un carton international avec sa diffusion sur Netflix. Elle braque les projecteurs sur les drag-queens tout en défendant la liberté d’expression, l’individualité et la différence», souligne Nicolas Lecourt Mansion.

PAGE DE GAUCHE Collection Nicolas Lecourt Mansion automne-hiver 2019. CI-DESSUS «La Naissance de Vénus» de Botticelli a inspiré la création de cette robe Mugler en 1995.

La mode a toujours eu un grand rôle à jouer dans la défense de ces valeurs; de nombreux créateurs sont d’ailleurs proches de cette culture drag – de Kim Jones à Marc Jacobs en passant par Jeremy Scott. Sur le compte Instagram de Jonathan Anderson, directeur artistique de Loewe, on aperçoit justement Mx Justin Vivian Bond, transsexuel et figure de l’avant-garde américaine, ou Lady Bunny, drag-queen et fondatrice du Festival drag Wigstock à New York, des lunettes de soleil Loewe sur les yeux. Jodie Harsh apparaît dans les stories de Victoria Beckham avec un t-shirt de sa marque «Everybody deserves love». «Dans la mode, il est difficile de communiquer sur ces sujets liés à la communauté LGBTQIA+ car il y a beaucoup de pinkwashing [utilisation des luttes LGBTQIA+ comme argument marketing, ndlr], de discours qui prônent l’ouverture alors qu’il s’agit simplement de remplir des quotas. Le risque, c’est d’être taxé d’opportunisme», souligne Nicolas Lecourt Mansion. Mais à l’inverse, si les marques n’utilisent pas leur voix pour défendre ces messages de tolérance et de liberté dans nos sociétés de plus en plus policées, elles perdent leur rôle d’avant-garde. «L’espace de créativité et de liberté qu’offrent les cabarets est précieux, c’est une sorte de bras d’honneur à cette société qui se recroqueville sur elle-même, de plus en plus intolérante; car finalement, c’est tout ce que les esprits radicaux détestent, tout ce qui est interdit dans le monde bien-pensant», conclut Jean-Pierre Blanc, qui a produit le documentaire Libres réalisé par Karim Zeriahen sur le cabaret de Madame Arthur dans lequel se murmurent ces quelques mots: «Je suis cette flamme qui brille et qui danse et ceux qui dansent sont considérés comme fous par ceux qui ne peuvent entendre la musique.» 

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DOSSIER

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LE FUTUR

Désirs mutants

S U R L A P L AT E F OR M E I N S TAGR A M , R É P U T É E T R È S L I S S E , U N E F OR M E

P HO T O S: L OU I S A L DE R S ON - B Y T H E L L , S A LV I A

D E C O N T R E - C U LT U R E A R T I S T I Q U E S E D É V E L O P P E , Q U I R E D E S S I N E

E

n utilisant les biotechnologies ou en créant des prothèses artistiques, une jeune génération de designers déforme le corps humain pour mieux en questionner les contours, critiquer nos idéaux de beauté et nos critères de jugement. «Ces créateurs sont nombreux à s’élever contre les stéréotypes du corps. Ils créent des apparences totalement autres et vilipendent les canons esthétiques d’une mode qui a du mal à se débarrasser de Photoshop et des égéries», souligne Julien Tauvel, cofondateur du bureau de prospective Imprudence. C’est le cas de Louis AldersonBythell, diplômé du Royal College of Arts, spécialiste du biodesign qui utilise des tissus hybrides en silice, fibre de carbone et vermiculite pour imaginer des créations futuristes, aux formes étranges. Il a l’habitude de collaborer avec Salvia, une make-up et body modification artist selon la formule, âgée de 18 ans. Sa spécialité? Modifier son apparence à l’extrême pour créer des espèces d’aliens. L’artiste a plus de 300 000 abonnés sur

L E S E N V E L O P P E S C O R P O R E L L E S  par Sophie Abriat

Instagram. Elle a signé le maquillage du défilé Rick Owens automne-hiver 2019/20: les yeux des mannequins étaient munis de lentilles qui faisaient disparaître le globe oculaire, le nez était déformé à l’aide de prothèses, des cornes avaient été ajoutées, les sourcils supprimés et la bouche floutée. Ces créatures venues d’un autre monde portaient des ongles XXL façon griffes.

PAGE DE GAUCHE Création futuriste signée Louis Alderson-By thell dans le projet «Embodiment» d’Anna Lann et Jonathan Trichter.

HACKERS DE LA MODE «On voit ainsi se développer de plus en plus des poches de marginalité sur Instagram avec des artistes de prothèses comme Nikita Replyanski qui transforme ses créations en filtres de réalité augmentée ou des designers iconoclastes comme Matieres Fecales, à l’univers très transgressif. Cette contre-culture devrait prendre de l’importance dans les années à venir. Les marques s’y intéresseront forcément à un moment donné, mais pour l’instant, elles traitent le corps et la question de la diversité de manière très littérale», ajoute le spécialiste. Derrière Matieres Fecales (550 000 abonnés sur Instagram) se cache un duo de jeunes, âgés de 21 ans, qui se définit

CI-DESSUS Salvia, une «body modification artist».

comme «un mouvement de rébellion contre tout ce qui ne promeut pas la pensée critique». Proches de l’univers de la science-fiction, ces designers spéculatifs interrogent la société et ses normes par la création d’artefacts futuristes, en ayant souvent recours aux nouvelles technologies. L’artiste Bart Hess imagine ainsi des œuvres intrigantes et légèrement dérangeantes qui repoussent les limites entre l’art et la technologie. Il utilise la cire fondue, le silicium et des métaux pour créer des modifications corporelles semi-permanentes. Il collabore régulièrement avec l’artiste Lucy McRae, qui se définit comme «une artiste de science-fiction et une architecte du corps», repoussant les frontières de la mode. «Ces designers fonctionnent comme des hackers. Ce qui manque à la mode d’aujourd’hui, c’est cette créativité exacerbée et avant-gardiste. Les marques ne peuvent pas passer à côté de ces questionnements, au risque de perdre leur rôle de précurseur», conclut Julien Tauvel. 

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splash !

Corset ANDREAS KRONTHALER POUR VIVIENNE WESTWOOD ARCHIVE, pantalon ALICE R ABOT.

Photos: Nicolas Coulomb pour T Magazine Direction artistique: Florence Tétier Stylisme: Samia Giobellina

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LE SHOOTING


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PAGE DE GAUCHE Top vintage JEAN PAUL GAULTIER CHEZ PALINDROME PARIS, jupe MM6, MARGIELA, collier Y / PROJECT. CI-DESSUS À GAUCHE Robe ACNE STUDIOS, short ANDREAS KRONTHALER POUR VIVIENNE WESTWOOD ARCHIVE, bottes AIGLE, boucles d’oreilles JUSTINE CLENQUET. À DROITE Blouse LOUIS VUITTON, culotte PETIT BATEAU, accessoire cheveux FLORENCE TÉTIER POUR CHARLOTTE KNOWLES.


Top ALICE RABOT, short, chaussettes et bottes MIU MIU, collier FLORENCE TÉTIER X FREEKA TET X GEORGIA PENDLEBURY pour CHARLOTTE KNOWLES.

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Bikini ROUJE, top COURRÈGES, short LONGCHAMP, chaussettes MIU MIU, bottes AIGLE, bob D’HEYGERE.

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CI-DESSOUS Soutien- gorge et culotte BASER ANGE, jupe PACO R ABANNE, chaussures AFTERHOMEWORK X ARCOSANTI. PAGE DE DROITE Body ANDREAS KRONTHALER POUR VIVIENNE WESTWOOD ARCHIVE, jupe DIOR.

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MODÈLE Jennae Quisenberry@MP Management, DIRECTRICE DE CASTING Leila Azizi, MAQUILLAGE Vanessa Bellini@Agence Saint Germain, ASSISTANTES DIRECTRICE ARTISTIQUE Kim Sakia-Alaux et Kim Coussée, ASSISTANTE STYLISTE Noémie Ninot, ASSISTANT DE PRODUCTION Théo Picard

PAGE DE GAUCHE Top ROKH, jupe LOUIS VUITTON, bottes AIGLE. CI-DESSOUS EN HAUT Maillot de bain AREA, ceinture CHANEL. EN BAS Bikini SANKUANZ, top PLEIN SUD CHEZ PALINDROME PARIS, veste CHANEL, pantalon OTTOLINGER, chaussures AFTERHOMEWORK X ARCOSANTI.

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LE BIJOU

Clash, l’oxymore selon Cartier

AV E C S A N O U V E L L E S I G N A T U R E J O A I L L I È R E , L A M A I S O N F R A NÇ A I S E C É L È B R E S ON H É R I TAGE E S T H É T IQU E P OU R M I E U X

S T YL E

L E B O U S C U L E R . U N É L O G E D E L’A M B I G U Ï T É

a dualité du «moi», soit l’idée que notre être se compose de deux entités distinctes, inspire depuis longtemps le domaine des arts. Il suffit de penser à L’Etrange Cas du Dr Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, à Sueurs froides de Hitchcock ou aux nombreux autoportraits de Frida Kahlo. La joaillerie n’est pas en reste. Chez Cartier, les antagonismes ont toujours été source de création, imprimant les formes et les proportions d’un panache bien particulier. Un dialogue des contraires sans cesse réinventé, comme le prouve la nouvelle signature joaillière de la marque française. Lancée en avril dernier,

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la bien nommée collection Clash conjugue deux attitudes opposées. D’un côté, la tradition: picots, boules et clous carrés, trois codes géométriques inscrits dans l’héritage esthétique de Cartier depuis le début du XXe siècle. De l’autre, la liberté. Les formes sont maintenues mais mobiles. Grâce à un maillage cranté, elles vibrent, se fluidifient et permettent à la lumière de se faufiler. Ces bijoux sont pointus mais racontent la souplesse, la trame est tendue mais les contours sont doux. L’or est rose, les bagues peuvent s’emboîter, les bracelets ou les colliers se superposer, dans toutes les versions, avec ou sans diamants. Pas de préjugés. 

P HO T O S: CA RT I E R

L

par Séverine Saas


L’INTERVIEW

P HO T O: JA M I E S T OK E R

« Nous voulons développer la nouvelle femme Nina Ricci » RUSH EM Y BOTTER ET LISI H ER R EBRUGH ON T PR ÉSEN TÉ LORS D E L A FA S H I O N W E E K PA R I S I E N N E L E U R P R E M I È R E C O L L E C T I O N P O U R N I N A R I C C I . U N E I N T E R P R É TAT ION F R A ÎC H E E T E S S E N T I E L L E , A N NONC I AT R IC E D’ U N E NOU V E L L E È R E P OU R L A M A I S ON F ON DÉ E E N 1932 par Elisabeth Clauss

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STYLE

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L’INTERVIEW

I

ls ont remporté en 2018 le Grand Prix du Jury Première Vision au Festival de Hyères avec la collection Fish and Fight. Cette récompense leur a notamment permis de développer une collection capsule de prêt-à-porter avec Petit Bateau, en évoquant le lessivage des océans et une croissance durable. Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh viennent des Pays-Bas mais sont liés aux Caraïbes; Rushemy est né sur l’île de Curaçao, et Lisi est d’origine caribéenne par sa mère. Parallèlement à leurs activités au sein de leur marque Botter, ils développent chez Nina Ricci une vision responsable, jeune et pérenne de la mode. Pour raconter leur acception d’une nécessaire modernité, ils parlent d’une seule voix. Comment avez-vous abordé cette première saison chez Nina Ricci? Avec l’esprit grand ouvert! Ils nous ont offert une liberté totale pour interpréter l’esprit de la maison et livrer notre interprétation de la femme moderne, de l’élégance, de la fluidité et de la poésie. Une chose était certaine, nous ne voulions pas gommer l’héritage de Nina Ricci, ni en aplanir l’identité. Nous aimons l’idée d’une approche spontanée et enfantine.

P HO T O S: RU T H O S S A I , GU I L L AU M E ROUJA S / NOW FA S H ION

Avez-vous intégré dans votre travail le propos environnemental que vous aviez développé dans votre collection de mode masculine Fish and Fight? Cette préoccupation reste en filigrane, mais Nina Ricci est une grande maison, et les choses se feront progressivement. Cet engagement commencera à se

percevoir d’ici à deux ou trois saisons. Nous cherchons des tissus organiques les plus écologiques possible, et nous veillons à cultiver deux identités distinctes pour Nina Ricci et Botter. Pour notre marque, nous savons où trouver des petites quantités de tissus organiques, mais pour une grande maison de couture française, les métrages sont beaucoup plus importants. C’est un challenge en soi de passer tous les tests de qualité, et d’être livrés à temps. Nous avons, par exemple, eu recours à des plastiques biodégradables sur un vêtement ou un accessoire. Nous sommes attentifs à chaque petit geste. Cela dit, notre priorité, pour l’instant, c’est de développer notre vision de la nouvelle femme Nina Ricci. Nous travaillons sur ces deux axes, et ça prendra encore un peu de temps. Où ambitionnez-vous de mener la maison? Nous souhaitons répondre aux attentes de Nina Ricci, mais aussi rajeunir notre public. Pour l’instant, les femmes qui portent Nina Ricci ne sont pas celles que l’on voit sur Instagram et sur les réseaux sociaux, et c’est notamment ce que nous voulons changer. Nina est un prénom jeune et dynamique, et nous voulons amener les collections vers une sophistication facile à vivre, pour que la marque s’adresse vraiment à toutes les femmes. Quels sont les nouveaux codes du luxe? La notion de luxe a beaucoup évolué ces dernières années. On est passé d’une tendance glamour parfois difficile à porter à quelque chose de plus décontracté. Actuellement, on sent

PAGE DE GAUCHE La collection Fish and Fight, récompensée à Hyères en 2018. CI- CONTRE Nouveau souffle coloré et fluide orchestré par le couple de designers lors du dernier défilé NINA RICCI.

«On cherche maintenant le luxe dans la qualité des matières, la portabilité et la fiabilité de la fabrication» Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh T_MAGAZINE 41


STYLE

L’INTERVIEW

toutefois une lassitude du streetwear et le retour d’une élégance plus travaillée. On cherche maintenant le luxe dans la qualité des matières, dans la portabilité et la fiabilité de la fabrication. Ce qui correspond parfaitement à une maison comme Nina Ricci. Quelle est votre patte flamande/ hollandaise, dans cette maison française historique? Nous aimons les vestes très construites, les épaules imposantes. Ces structures «solides» nous viennent sans doute de notre côté flamand. En revanche, les couleurs et le flou, ce sont nos influences caribéennes. Nous travaillons sur des constructions techniques, pour que nos pièces soient sans contrainte. La sensation doit être légère. Ce qui nous vient d’Anvers, c’est l’amour de la recherche et de la construction des volumes. Le souci d’aller en profondeur, sans quoi nous ne pourrions créer quelque chose de nouveau et d’intéressant.

D’après vous, quels sont les futurs défis de l’industrie de la mode? Il y a actuellement beaucoup de talents émergents. Le vrai challenge des enseignes de mode, ce sera de leur ouvrir leurs portes et de leur faire confiance. Prendre le risque de donner sa chance à une nouvelle vision, plutôt qu’à quelqu’un qui a déjà du pouvoir et de l’influence. Nous connaissons tant de personnes extrêmement douées qui passent de stage

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Vie à deux à la maison et à la création pour ce jeune tandem de couturiers très courtisé.

en stage, sans que les marques aient le courage de les engager… Ce sont parfois des gens avec qui nous avons étudié, qui travaillent tout aussi dur que nous. Cela nous interroge, parce que ça pourrait être nous. Actuellement, ce sont presque toujours les mêmes qui passent d’une maison à l’autre. Des gens qui sont dans l’industrie depuis de longues années, alors qu’une nouvelle génération, qui incarne le futur de la mode, ne demande qu’à faire ses preuves. La mode n’est pas qu’une industrie, c’est aussi un art qui a beaucoup changé l’histoire du monde. Il est 20 heures. Qu’allez-vous faire juste après cette interview? Nous avons eu une grosse journée, nous sommes en pleine production. Rushemy va s’ouvrir une bière, et on va se mettre devant une série, pour nous changer les idées… 

«Nous sommes attentifs à chaque petit geste» Rushemy Botter et Lisi Herrebrugh

P HO T O: B O T T E R

Comment partagez-vous votre temps entre Botter et Nina Ricci? Notre emploi du temps est très clairement structuré avec une répartition des jours que nous consacrons à Nina Ricci et à Botter. De toute façon, c’est un jeu d’aller-retour entre nous et les deux maisons de création. L’expérience que nous tirons de notre collaboration avec Nina Ricci nous guide aussi beaucoup dans notre activité au sein de Botter. Nous travaillons avec des personnes de confiance, qui sont aussi impliquées que nous. Nous savons que, dans tous les cas, le travail continue efficacement. C’est important pour pouvoir créer sereinement.


SLASH/FLASH

C

haque fois que j’aperçois son visage lunaire, je me dis «tiens, on dirait une photo d’enfance de Martine Brunschwig Graf». Mais non. Puisque c’est de Greta Thunberg qu’il s’agit. Soit de la fille qu’auraient pu avoir Fifi Brindacier et le dalaï-lama. Je commence par parler d’apparence physique parce que, du point de vue du chroniqueur people que je suis, c’est la chose qui frappe le plus chez l’adolescente de 16 ans: ce visage vaguement bouddhique qui semble né du matin mais avoir toujours été là; ce regard où l’innocence flotte comme un reproche. Et je commence par parler du visage de Greta Thunberg parce que la jeune femme a été attaquée sur son physique, en France notamment… (Parenthèse: au moins ces attaques-là auront-elles permis de confirmer un fait, que le paysage médiatique français est peuplé de vieux serpents. Refermons là cette parenthèse et clouons leur hermétiquement le bec.) Greta Thunberg alerte, convertit, galvanise. Greta offusque, horripile, effraie. Des milliers de textes ont décortiqué le discours de la militante suédoise, sa posture, son équipe en coulisses, ses sandwiches, son bilan carbone, ses bas-culottes, ses parents en vue, ses singularités – syndrome d’Asperger, troubles obsessionnels, etc. Ce journal a même très bien expliqué pourquoi Greta Thunberg attisait tant de haine (LT du 10.08.2019). Mais si Greta Thunberg est à la fois aujourd’hui une muse et le diable, une leader et une cible, c’est non seulement à cause de son discours, mais aussi parce qu’elle est un avatar du Petit Prince. Oui, le

personnage sublime et casse-couilles créé par Saint-Exupéry. Le Petit Prince, que dit-il d’original ou de révolutionnaire? Rien. Absolument rien: voir avec le cœur, s’occuper de sa rose, connaître le prix du temps, être responsable d’une fleur, imaginer un mouton dans sa caisse, la belle affaire! Des préceptes de vie rabâchés depuis deux mille ans tout juste bons à figurer dans des cookies! Ce qui fait du message du Petit Prince quelque chose d’unique, c’est sa grâce qui le fait entendre comme s’il était nouveau. Et que la bouche d’où il sort (un personnage pour enfants) en dépossède les élites – les philosophes, les mâles dominants, l’Eglise, les penseurs, les moralistes, les psys. C’est exactement ce que fait Greta qui ne dit rien de neuf, mais qui le fait avec plus de grâce et de conviction que les autres, qui vole notamment aux politiciens le privilège de leurs discours alarmistes, leur perchoir à l’assemblée, leur audience, leur influence, leur rhétorique, leur façon de réseauter et de rassembler des foules. C’est toujours la même histoire: quand un sans-grade (un people, une femme, un enfant, un outsider, un hors-norme, un Petit Prince) s’empare d’une cause, il se trouvera des gens pour s’en sentir dépossédés. Et trouver cette dépossession insupportable. Il y a déjà le principe de Peter et le syndrome de Stockholm (si vous ne voyez pas de quoi je parle, allez faire un tour sur Wikipédia, purée!) Il pourrait y avoir le «principe de Greta ou du Petit Prince»: s’en prendre à un outsider, le disqualifier et le discréditer parce que cette personne-là reformule, avec le succès populaire, ce que tout le monde connaît mais refuse de reconnaître. 

Greta / Le Petit Prince

E T S I NO S I D OL E S N ’ É TA I E N T QU E L E S DÉ C L I NA I S ON S D ’ U N NOM B R E L I M I T É DE MODÈ L E S I DE N T I F IC AT OI R E S ? E T S I L E S P E OP L E N ’ É TA I E N T Q U E D E S AVA T A R S ? L E C A S D E G R E T A T H U N B E R G par Stéphane Bonvin  illustration: Damien Cuypers pour T Magazine

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LE DÉFILÉ

Louis Vuitton s’envole vers l’avenir

LE DÉFILÉ CROISIÈR E 2020 DE L A M A ISON FR A NÇA ISE S’EST TEN U EN M A I DER NIER D A N S L E M Y T H I Q U E T E R M I N A L T W A D E L’A É R O P O R T J F K D E N E W Y O R K . U N E C O L L E C T I O N M Ê L A N T PA S S É E T F U T U R P O U R M I E U X C O L L E R À L’ É P O Q U E par Séverine Saas  photos: Sylvie Roche pour T Magazine

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LE DÉFILÉ

A

l’ère désenchantée des compagnies low cost et des dérives sécuritaires, prendre l’avion fait partie des expériences les moins glamours du règne humain (ne parlons même pas de bilan carbone). Fort heureusement, certains reliquats de l’ère du jet – l’âge d’or de l’aviation civile – rappellent que voler fut un jour synonyme de faste, de calme et d’élégance. A l’aéroport international John F. Kennedy de New York, un frisson nous saisit à l’approche du terminal TWA, délaissé depuis le 11 septembre 2001 pour des raisons de sécurité. Conçu en 1962 par l’Américain d’origine finlandaise Eero Saarinen, ce bijou de l’architecture futuriste n’a rien perdu de sa superbe: avec ses formes élancées et arrondies, cet oiseau aux ailes de béton fait passer les autres terminaux pour de vulgaires malls de province. Le 15 mai dernier y a ouvert un établissement de luxe, le TWA Hotel. Il compte 500 chambres, 40 salles de conférences et un hall d’entrée dans son jus sixties. Une aubaine pour les hommes d’affaires fortunés ou les geeks du design d’après-guerre. Quelques jours auparavant, une tout autre faune débarquait dans l’ancien TWA Flight Center. Agglutinés devant l’entrée, plusieurs dizaines de SUV noirs à vitres teintées déposaient sur le tarmac les actrices les plus cotées du moment, de Cate Blanchett à Julianne Moore en passant Emma Stone ou Laura Harrier. L’affaire, ce soir-là, était le défilé Croisière 2020 de Louis Vuitton. Faut-il s’en étonner? Pour les cuvées précédentes, le directeur artistique des collections femme, Nicolas Ghesquière, s’était notamment «offert» la

maison de Bob Hope signée Lautner, à Palm Springs, le Musée Niterói à Rio d’Oscar Niemeyer ou le Musée Miho à Kyoto de Ieoh Ming Pei. Autant de chefsd’œuvre architecturaux permettant d’appréhender le point de vue d’une certaine époque sur le futur. OPTIMISME Rembobinons. En 1962, lorsque s’ouvre le terminal TWA, John F. Kennedy est président des Etats-Unis; John Glenn devient le premier Américain à effectuer un vol orbital autour de la Terre; la course à l’espace entre les USA et l’URSS bat son plein; les débuts de l’aviation moderne permettent de démocratiser les liaisons intercontinentales. Bien que Saarinen soit décédé peu avant l’inauguration, son bâtiment porte en lui l’optimisme de l’époque, une foi inébranlable dans le progrès technique. Il suffit de penser à l’intérieur tout en volutes du TWA Flight Center, conçu pour faciliter la circulation des voyageurs et les mouvements de foule, aux grandes baies vitrées, aux tableaux de vol ovoïdes, aux vastes espaces publics, à la mythique moquette rouge contrastant avec des murs d’un blanc clinique. «Il voulait fournir un bâtiment dans lequel l’être humain se sente élevé, important et plein d’anticipation», témoigne Aline B. Saarinen, l’épouse de l’architecte, dans le livre de George Scullin International Airport: the Story of Kennedy Airport and U.S. Commercial Aviation (1968). En choisissant cet écrin pour son défilé, Nicolas Ghesquière savait parfaitement ce qu’il faisait. Fasciné par les nouvelles technologies, leur impact sur nos modes de vie, mais aussi sur le design, le directeur artistique de Louis Vuitton dessine un présent où toutes les innovations sont possibles.

La collection Croisière s’inspire de New York telle que l’avait découverte Nicolas Ghesquière, le directeur artistique de Louis Vuitton, dans les années 1990.

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LE DÉFILÉ

«Nicolas Ghesquière dessine un présent où toutes les innovations sont possibles» Conçu par l’architecte d’origine finlandaise Eero Saarinen, le my thique terminal TWA de l’aéroport JFK de New York a ouvert ses portes en 1962. Il abrite depuis peu un hôtel de luxe.

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Ses collections pour la maison française – où il est arrivé en 2013 – ne doivent pas être perçues comme différentes histoires, mais comme les différents moments d’une même aventure, un fil sur lequel ses héroïnes ne cesseraient d’avancer. Une évolution plutôt que des volte-faces. IMPRESSIONS DE NEW YORK Pour cette Croisière 2020, on retrouve donc cette silhouette de science-fiction, très fine, très «ghesquiérienne». Un paysage futuriste qui donne à voir New York telle que le créateur l’a découverte pour la première fois dans les années 1990. Et tant pis pour les clichés, qui viennent renforcer une mode résolument impressionniste. Ici, les couleurs acides rappellent la lumière franche qui remonte de New York City Dowtown à l’Uptown; là, l’uniforme de Wall Street se permet des transgressions poétiques, des silhouettes ombrageuses animent l’ambiance de Gotham City. L’ombre de Batman plane sur le podium. Les accents sportifs, l’une des marottes de Ghesquière, ont disparu au profit d’imprimés sophistiqués, de broderies savantes et de brocards éclatants. On croit voir New York la nuit, sa verticalité. Autant de démonstrations du savoir-faire couture à la française qui fait tant fantasmer l’Amérique et le monde entier. Un savoir-faire qui fusionne également avec l’innovation, puisqu’on a vu défiler des prototypes de sacs avec des écrans intégrés, une nouvelle technologie qui sert de base de réflexion sur la toile du futur et les accessoires connectés. Nicolas Ghesquière est celui qui refuse de proposer quelque chose qui n’existe pas. Un créateur au sens le plus noble du terme. 


LE SHOPPING

Pantalon en cuir, Acne Studios. M

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S AC E pe en cu i r v e r n i e f fe t c r o c o , V E R

.

Lunettes de soleil en métal, SAINT LAURENT. To

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a q ué a r g e n n pl t, M

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Sac porté poitrine en faux cuir et maille filet, 1017 ALYX 9SM.

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L’Elu·e

L E R E T OU R A N NONC É DE « M AT R I X », QUAT R I È M E DU NOM , A S S OI T L’ H É G É M O N I E D U S T Y L E A N N É E S 1 9 9 0 . NEO ET TRINITY SOMMEILLENT EN CH ACU N DE NOUS par Séverine Saas

Bot tes

W C h e l s e a e n c u i r, R I C K O

EN

S

Manteau en acrylique, laine et polyester, décolleté en satin rembourré et boucle nœud de Savoie, BOTTEGA VENETA. T_MAGAZINE 47


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P HO T O S: I M A X T R E E

Sies Marjan

STABILO

Saint Laurent

Issey Miyake

Christian Cowan

Marine Serre

Balenciaga

Prada

Louis Vuitton

Alexander McQueen

Simone Rocha

Bottega Veneta

Marni

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LES COLLECTIONS

La vie des podiums CA RT O GR A P H I E DE S DÉ F I L É S AU T OM N E - H I V E R 2 019 - 2 0 2 0 par Séverine Saas

BAD GIRL


R13

Emilia Wickstead

Prabal Gurung

Dior

Dolce & Gabbana

Saint Laurent

Givenchy

Isabel Marant

Rick Owens

Maison Margiela

Richard Quinn

Prabal Gurung

ARMOIRE À GLACE

PERLE DE JOUR

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P HO T O S: I M A X T R E E

Dior

Miu Miu

AU POIL A⋅W⋅A⋅K⋅E

Maison Margiela

Celine

Chanel

Marc Jacobs

SOUS CAPE

Dries Van Noten

Max Mara

Chloé

Prada

Chanel

Balenciaga

Tomo Koizumi

Roksanda Ilincic

Rochas

Carolina Herrera

Nina Ricci

Alexander McQueen

Erdem Moralıoğlu

MERINGUE


SÉPARÉS À LA NAISSANCE

Giambattista Valli

Off-White

Valentino

Nina Ricci

Gucci

Balenciaga

Victoria Beckham

Hermès

Celine

Longchamp

Chloé

SO BOURGEOIS !

DUEL

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Créatures LE SHOOTING

photos: Andrew Nuding pour T Magazine styliste: Kieran Kilgallon

CI-DESSUS Top tricoté TIM RYAN Robe à carreaux MM6 Buste en métal PAULINE DE BLONAY

de rêves PAGE DE DROITE Robe et masque PAULINE DE BLONAY

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PAGE DE GAUCHE Robe à carreaux jaune MOLLY GODDARD Robe à fleurs MIU MIU Survêtement au crochet avec sequins ASHISH Veste en laine verte ERDEM Gants blancs (propriété du styliste) Bottes LONGCHAMP

CI-DESSUS Robe à carreaux jaune MOLLY GODDARD Coiffe en plumes SORCHA O’R AGHALLAIGH Collants TIGHTS DEPT Chaussures CHURCHES

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PAGE DE GAUCHE Robe et boucles d’oreilles PR ADA

CI-DESSUS Robe tricotée et jupe à franges TIM RYAN Veste nouée à la taille ISSEY MIYAKE Collants à carreaux TIGHTS DEPT Chaussures CHURCHES

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CI-DESSOUS Robe en laine CHRISTIAN DIOR Top tricoté LONGCHAMP Chapeau en cuir LOUIS VUITTON Collants à carreaux TIGHTS DEPT Chaussures CHURCHES

PAGE DE DROITE Masque en cuir SHALVA NIKVASHVILI Veste en cuir EUDON CHOI Gants (propriété de la styliste)

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CI-DESSOUS Top en dentelle, caleçons et sculpture JOANNA BERLING Jupe en mohair et ceinture CHANEL

PAGE DE DROITE Robe en cuir et ceinture HERMÈS Masque passeport SHALVA NIKVASHVILI

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MODÈLES Less Juratowitch@Premie Allison Hampton@2M Management COIFFURE Hirokazu Endo MAQUILLAGE Mattie White@Saint Luke DÉCOR Mary Clohisey PHOTOGR APHE ASSISTANTE Ellen Egan ASSISTANTS STYLISTE Zac Klein et Sophie Tann


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L’HORLOGERIE

STYLE

Du podium au poignet

D E P U I S U N E T R E N T A I N E D ’A N N É E S , Q U E L Q U E S - U N E S

DE S PLUS GR A N DE S M A ISONS DE MODE I N T ER PR ÈT EN T L EU R S U N I V ER S R E SPECT I FS DA NS DE S COL L ECT IONS

S

D E M O N T R E S   par Marie de Pimodan-Bugnon ur le bracelet de cette montre, un motif matelassé évoque le cuir d’un sac iconique. Ici, c’est la corolle d’une fleur qui tournoie comme une robe de bal. Là, une reproduction infinie d’un monogramme, un aplat de carrés ou le relief gracile d’une abeille. Distillés avec discrétion ou de manière délibérément ostentatoire, ces codes sont autant de signes distinctifs que les adeptes de mode reconnaîtront au premier coup d’œil. Puisées dans le secret d’un atelier de haute couture, sur les podiums ou dans la passion d’un créateur, ces expressions esthétiques prolongent l’univers de la mode dans celui de la mesure du temps. Plusieurs marques issues de la mode ou de la bagagerie de luxe ont franchi le pas de l’horlogerie ces trente dernières années. Chanel, Hermès, Dior, Gucci ou Louis Vuitton y ont trouvé un nouveau relais de croissance. Mais aussi un terrain de jeu idéal pour décliner leur expression créative. Faute de savoir-faire en la matière, la production technique s’est tout naturellement ancrée en Suisse. Mais le processus artistique reste une chasse bien gardée. «L’équipe créative de Gucci est au cœur de tout ce que nous produisons, déclare ainsi Piero Braga, CEO de Gucci

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Timepieces. Le bureau d’études des montres et des bijoux est situé sous le même toit que tous les autres produits de la marque. Nous sommes tous plongés dans la même vision créative selon une approche holistique qui garantit que tout est le fruit d’une étroite collaboration, dans un parfait alignement avec l’esprit de la marque.» Dans le prolongement des collections de prêt-à-porter, de haute couture mais aussi des divers accessoires de mode, la montre Gucci propose ainsi une énième interprétation des codes de la maison. Exemple frappant, la G-Timeless arbore un cadran habillé de l’emblématique bande web Gucci vert-rouge-vert en nylon, brodée en son centre d’une imposante abeille Gucci en fil d’or. Autre illustration, la boîte carrée de la nouvelle collection unisexe Grip est gravée d’une multiplication de logos «GG».

DE GAUCHE recherche très poussée sur les matériaux À DROITE ET et sur la complication mécanique, le DE HAUT EN BAS processus créatif reste similaire. Le

développement et la fabrication des garde-temps sont essentiellement assurés par la manufacture Châtelain, en Suisse. La création, elle, reste à Paris. Orchestrée par le directeur artistique DIOR Arnaud Chastaingt, la montre ChaGrand Bal nel prend racine dans la culture de la Plume blanche marque. Chaque geste créatif trouve une référence, une explication tangible. GUCCI La montre Code Coco s’annonce comme Gucci G -Timeless un remake horloger du sac 2.55, dont Automatic elle reprend la texture matelassée et le fermoir «Mademoiselle». La chaîne CHANEL du sac trouve également écho sur le Première Rock bracelet de la montre Première. Edition noire Le célèbre gansé des tailleurs s’exprime sur la Boy. Friend Squelette tandis LOUIS VUITTON que le tweed s’invite sur les cadrans et Tambour Slim les bracelets des modèles Boy. Friend Rainbow Tweed Art ou Néo Tweed. Sans oublier les motifs délicats des paravents de Coromandel qui décoraient l’apparteDU JURA À PARIS «Nous concevons chaque montre comme ment de la créatrice, reproduits sur les un accessoire de mode, empreint de cadrans de la collection Mademoiselle créativité italienne, de savoir-faire Privé. Chez Chanel, tout est prétexte, suisse et de l’ADN Gucci, poursuit Piero rien n’est aléatoire. Pas même cette Braga. Nous nous efforçons de toujours grenouille en or jaune, fidèle reproduccréer des liens pour susciter l’émotion tion d’un objet retrouvé chez Gabrielle Chanel, tenant entre ses mâchoires une chez nos clients. Vous trouverez ainsi de nombreux symboles de la maison bague pendulette Première. dans nos montres et nos bijoux, mais ils Pour Hermès, l’inspiration horsont interprétés de manière différente, logère prend racine dans les divers mélangés avec de nouvelles idées.» Si savoir-faire de la marque. «Le directeur artistique d’Hermès, Pierre-Alexis l’horlogerie de Chanel se déploie dans un registre plus technique grâce à une Dumas, chapeaute tous les métiers, HERMÈS Cape Cod Chaîne d’ancre


P HO T O: GE T T Y I M AGE S

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STYLE

L’HORLOGERIE

DE GAUCHE À DROITE ET DE HAUT EN BAS CHANEL Boy.Friend Tweed Art DIOR Grand Soir Reine des abeilles GUCCI G -Timeless Automatic HERMÈS Arceau Awooooo

souligne Laurent Dordet, directeur général de la Montre Hermès. Toutes les créations de la maison sont soumises à son regard. D’un point de vue technique, la force de proposition horlogère est en Suisse mais elle est soutenue et nourrie par les créatifs, à Paris. Il y a énormément d’échanges entre les différents domaines d’expression. Nos montres métiers d’art sont par exemple inspirées par la soie ou les arts de la table.» La nouvelle édition limitée Arceau Awooooo, qui reproduit en peinture miniature le motif d’un carré Hermès dessiné par l’artiste Alice Shirley, en est la parfaite démonstration. En marqueterie de cuir ou en micro-mosaïque,

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sur des cadrans bigarrés et toujours chics, Hermès revisite également son héritage sellier maroquinier à travers des représentations graphiques de chevaux. Des codes forts, évidents, dont le designer Ini Archibong s’est récemment emparé en dessinant, pour la marque, la silhouette en forme d’étrier inversé de la montre Galop. «Rappelons que le premier client d’Hermès, c’était le cheval», ajoute Laurent Dordet. MONTRE DE BAL Chez Dior, même démarche. Parce que l’on disait de l’atelier de Christian Dior qu’il était pareil à une ruche et que ses petites mains étaient des abeilles, cet insecte aux ailes montées sur trembleuses prend place en majesté sur le cadran pavé de diamants de la Dior Grand Soir

Reine des abeilles. Parce qu’il aimait les bals et les plantes – on raconte qu’il aurait appris à lire avec des magazines de jardinage – les fleurs prennent une place toute particulière dans les collections horlogères de la marque. Notamment dans la collection Dior Grand Bal, qui exprime de mille et une manières le tournoiement d’une robe de bal par l’entremise de son calibre automatique inversé, dont la masse oscillante est placée, de manière inhabituelle, côté cadran. Tour à tour ornée de plumes ou de dentelles, de fils d’or, de résille ou de soie, elle se décline cette année dans deux nouvelles versions Dior Grand Bal Miss Dior, dont les pétales d’hortensias en volume, bleu clair ou vert tendre, rappellent les jupons et les centaines de fleurs en soie brodées de la célèbre robe de 1947. L’aura de Louis Vuitton et l’univers esthétique de sa marque nourrissent aussi sa création horlogère. Les malles ornées de toiles Monogram ou de damiers tapissent les cadrans pour rappeler l’esprit du voyage cher à la marque. Les défilés de la marque sont une autre source d’inspiration. Ainsi la nouvelle Tambour Slim Rainbow en acier PVD noir, barrée d’un X fluorescent aux couleurs de l’arc-en-ciel, reprend fidèlement les codes de la maroquinerie et des accessoires du défilé masculin automne-hiver de Louis Vuitton orchestré par Virgil Abloh. Comme pour mieux rappeler que la montre est aussi un accessoire. Elle fait partie intégrante du parfait vestiaire et, pour les amateurs de ces marques diversifiées, s’impose comme un code d’appartenance. 

P HO T O: GE T T Y I M AGE S

LOUIS VUITTON TamMonogram 28 mm


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L’ŒUVRE

Pierre Vadi, Lemme, 2019

DA N S L E JA R D I N D U C E N T R E C U LT U R E L D E S A R S E N AU X À S I O N , L’A R T I S T E VA L A I S A N A C O N Ç U U N E S C U L P T U R E Q U I F O N C T I O N N E

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n 2013, la ville de Sion lançait un concours d’art pour accompagner son futur centre culturel des Arsenaux. Le plan du bâtiment ne prévoyait aucun espace dédié aux expositions. L’artiste Pierre Vadi projetait alors d’en construire un à l’extérieur, en béton. L’idée séduit le jury qui lui décerne son Premier Prix. Sauf que le chantier des Arsenaux nécessitant de creuser le sol, on demande à son auteur de patienter avant de lancer ses travaux. Six ans plus tard, le canton du Valais inaugurait le 22 août son nouveau centre culturel et Pierre Vadi ce cube de presque deux mètres de côté aux allures de toute petite maison contemporaine avec ses surprises architecturales et ses ouvertures asymétriques. Cette sculpture pour montrer le travail des autres s’intitule Lemme. En linguistique, le terme est synonyme de «mot».

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En mathématiques, il désigne un résultat intermédiaire au service d’un théorème plus grand, comme ici le cube qui assume la double fonction d’être à la fois œuvre d’art et lieu d’exposition. Dessiné par l’architecte genevois Christian Dupraz, l’édicule accueillera tous les deux mois une nouvelle présentation selon un programme composé par l’artiste qui assure ainsi le commissariat des douze premiers accrochages. En ce moment, c’est Francis Baudevin qui présente ses peintures géométriques dans ce lieu qui n’est pas strictement réservé à l’art contemporain. Comme tout centre culturel, Lemme prévoit d’inviter des graphistes, des designers et des auteurs littéraires. Comme une manière de mettre toutes les idées à l’intérieur d’un mur.  Les Arsenaux, rue de Lausanne 45, Sion. lemme.site

P HO T O: P I E R R E VA DI P ROL I T T E R I S Z H

C U LT U R E

C O M M E U N E M I N I - K U N S T H A L L E   par Emmanuel Grandjean


LA ROMANCIÈRE

Le cabinet de curiosités de Monica Sabolo A PA R I S , L’ É C R I VA I N E FR A NCO - GEN EVOISE SE DÉVOILE DA NS SON CH EZ - SOI SI NGU L I ER , ENTRE PHOTOGR APHIES, TA L I S M A N S E T C A F É LY O P H I L I S É par Julie Rambal  photos: Quentin Lacombe pour T Magazine

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CULTURE

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LA ROMANCIÈRE

Q

uand on lui a annoncé que le portrait réalisé chez elle s’étalerait sur cinq pages, le rire a fusé à l’autre bout du fil. Les écrivains sont rarement des êtres d’exposition s’ébrouant dans des espaces clinquants à étaler dans les magazines, mais plutôt des animaux sauvages et solitaires menant des vies d’extrême intériorité dans des antres dont ils peuvent même parfois faire abstraction de la peinture qui s’écaille dans le salon. A moins qu’ils n’entrevoient dans les fissures des mondes fabuleux, comme dans un test de Rorschach. C’est en tout cas ainsi qu’on aime imaginer Monica Sabolo après avoir longuement conversé dans son trois-pièces où les poutres apparentes se dressent comme des totems protecteurs: une fille dotée d’une machine à songes prodigieux, happée dans la contemplation de la moindre petite crevasse d’une peinture légèrement cloquée. Avec peut-être quelques rappels au réel. «Ouh là là,

CI-DESSUS Fascinée par les animaux, la romancière s’est recréé son petit bestiaire. PAGE DE GAUCHE Une touche végétale dans le moindre recoin.

penser à repeindre!» mais déjà repartie vers son kaléidoscope intérieur pour les transformer en phrases et comparaisons stylistiques ciselées. Amoureuse de photographie, fan notamment de Stephen Shore ou de Todd Hido, «pour son univers lynchéen où surgit tout de suite une histoire, avec des jeunes femmes qui ont toujours l’air au bord de l’écroulement», elle confie regarder beaucoup d’images avant d’écrire. VIEUX MACHINS Il est 11h, Monica Sabolo boit un Coca Light en canette et fume une slim, on sirote un café lyophilisé au lait. C’est comme ça que la romancière née à Milan, au pays du ristretto, aime le breuvage. Pas du genre, visiblement, à posséder une Nespresso. A la place, on aperçoit dans la cuisine un mini-cactus posé sur le four à micro-ondes. Et de petits perroquets en plastique accrochés sur une étagère. Tout semble si singulier chez elle. Son acuité, son écriture racée, son café lyophilisé en dosettes, le cendrier souvenir de l’Etna dans lequel tombe sa cendre, les personnages qu’elle brode.

Dans Eden, son sixième roman, paru chez Gallimard, les adolescentes – l’une de ses obsessions littéraires – naviguent entre leurs troubles et les prédateurs, dans une réserve indigène imaginaire, à l’orée d’une forêt profonde peuplée de légendes et de bestialité. A peine sorti, le livre recueille déjà une pluie d’adjectifs élogieux dans la presse: magnétique, intense, mystérieux, sensuel... Il faut dire que ce nouveau roman a l’amplitude des fictions américaines que l’on retrouve sur les listes du National Book Award. Il est né dans un immeuble du XVIe siècle, en plein Saint-Germaindes-Prés, le quartier parisien historique des éditeurs mais aussi des écoles de psychanalyse, là où s’accouchent les inconscients, sur papier ou divan. L’appartement de Monica Sabolo a des airs de cabinet de curiosités. Elle y accueille, bienveillante et entourée de jolis meubles design chinés dans des brocantes – table d’Eero Saarinen entourée de chaises Harry Bertoia, étagères années

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CULTURE

50 Adriaan Dekker, fauteuil de bureau Charles Pollock dont le bout d’un pied est poétiquement entouré de scotch, tel un pansement – mais surtout en compagnie de ses petits talismans personnels qui l’aident à débrider l’imagination. Ici un renard empaillé ouvrant une gueule fragile, «déniché par hasard à la campagne et ramené sous le bras en train», là une élégante céramique d’un bleu intense façonnée et offerte par l’amoureux sicilien. Un peu plus loin, un crâne argenté qui pourrait être un clin d’œil à Shakespeare – dont la romancière vénère le génie – côtoie un triton et une salamandre figés à jamais dans le formol. «J’aime bien les vieux machins, ça me rassure», sourit la romancière, avant de jeter un regard circulaire sur le salon décrété «à la limite du décati» et d'analyser: «Ça ressemble à ce que l’on pourrait avoir étudiant…

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CI-DESSUS ET PAGE DE DROITE Les livres disséminés dans toutes les pièces, au fil de ses lectures, jouent les bonnes fées.

J’ai beaucoup de problèmes avec ce qui se rapproche de l’ostentatoire ou de l’âge adulte. Cela me renvoie à quelque chose de bourgeois qui est pour moi un peu morbide. C’est peut-être excessif, mais les grands hôtels, les univers trop confortables, trop lisses, trop beaux, où il y a trop d’argent, me donnent envie de mourir.» LA TRIBU DES MYGALES La blondeur, les yeux bleus, les joues rondes comme si l’enfance avait décidé de s’y agripper pour narguer à jamais le temps qui passe confèrent à Monica Sabolo un visage de poupée trompeur. Elle correspond tellement mieux à la définition de l’écrivain de Marguerite Duras: «Ecrire, c’est hurler sans bruit.» D’ailleurs elle rechigne à parler frontalement d’elle. Pourquoi s’adonner au grand déballage quand on peut jouer à cache-cache avec délicatesse dans des livres et transformer le chaos originel en œuvre universelle?

Son CV tient donc sur un ticket de métro parisien. Franco-genevoise, sa jeunesse s’est déroulée sur les rives de Bellevue. Des étés aux Baléares, où est née sa passion pour l’immersion dans l’élément liquide, des hivers à Crans-Montana, puis des études en relations internationales à l’IHEID. Dans Crans-Montana et Summer, ses précédents romans, elle racontait la violence qui peut ramper, et détruire, derrière les apparences ouatées de la bourgeoisie. A 20 ans et des poussières, elle a d’ailleurs tout largué, et trouvé refuge dans la jungle grâce à un job décroché auprès de WWF, s’épanouissant dans son hamac, entourée de mygales. «C’est tout ce que j’aime. Plus il y a de bêtes, plus je suis contente», s’émerveille celle qui s’est longtemps sentie «timide, désincarnée», observant avec fascination les ados populaires, avant de se découvrir «dans le monde sauvage quelque chose de l’ordre de l’intrépidité» et qu’elle


LA ROMANCIÈRE

«Les univers trop confortables, trop beaux, trop lisses, où il y a trop d’argent, me donnent envie de mourir» Monica Sabolo

retrouve à présent dans l’écriture. On lui dit que ses jeunes filles allant tester leurs limites en s’enfonçant dans la forêt menaçante d’Éden font penser à King Kong Théorie de Virginie Despentes. «Oui, cela devait être dans mon esprit en écrivant» acquiesce-t-elle. Elle y cite Camille Paglia, qui l’a réconciliée avec son histoire: «‹Le viol est un risque à prendre. Si vous voulez sortir de chez vous, cela peut arriver›. Cette pensée me plaît: la menace existe, tu l’acceptes et tu te bats avec tes propres armes.» TRAGICOMÉDIE Dans une autre vie, Monica Sabolo a été journaliste parisienne. C’était après WFF, le hasard des rencontres. Durant cette période, elle a également publié deux livres (Le Roman de Lili et Jungle), eu ses deux enfants, avec qui elle «aime passer du temps et échanger. Tout est tellement plus simple avec eux qu’avec le monde.» Et puis un chagrin d’amour l’a terrassée,

faisant ressurgir des blessures enfouies. Elle a lâché le salaire rassurant comme elle avait largué la Suisse, afin d’écrire, écrire pleinement. D’abord Tout cela n’a rien à voir avec moi, autofiction pleine de sensibilité et d’autodérision couronnée du Prix de Flore 2013. Depuis, elle enchaîne les fictions sombres et haletantes, déployant aussi une petite musique toute sabolienne. Et se moque régulièrement sur Twitter et Instagram du quotidien de l’écrivain fait de coquillettes au ketchup et de journées de réécriture obsessionnelle en pyjama. «J’adore observer le tragicomique de l’existence. J’ai l’impression de redevenir vivante quand je réalise toutes ces situations absurdes dans lesquelles je vis, parfois.» La dérision d’une Greta Gerwig, l’esthétisme d’une Sofia Coppola, la noirceur d’un Stephen King… La jungle intime de Monica Sabolo fourmille de mammifères merveilleux. 

CI- CONTRE Renard empaillé et statuettes d’oiseaux veillent sur les songes fabuleux de l’écrivaine franco-genevoise.

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LA TABLE

E S CAPADE

Un paysage dans mon assiette

EN M A RIA NT TECHNIQUE TR A DITIONNELLE ET TECHNOLOGIES N U M É R IQU E S , L AU R I N S C H AU B DÉ V E L OP P E U N NOU V E AU L A NGAGE ESTHÉTIQUE DE L A CÉR A MIQUE

ormé à la Haute Ecole d’art et de design de Genève et lauréat d’un Swiss Design Award en 2018, Laurin Schaub nourrit depuis l’enfance une fascination pour la poterie. Par sa nature malléable et son mode de production lié au hasard de la cuisson, la discipline offre un champ infini de recherche et d’expérimentation. Le Bernois s’inspire aussi bien de la mode que du design, marie le savoir-faire traditionnel de la terre aux technologies numériques. Et développe ainsi un nouveau langage esthétique de la céramique contemporaine. Chez lui, un vase est aussi une montagne, une assiette devient un paysage et un plat de présentation, grâce au jeu subtil de l’émaillage, prend l’apparence du

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marbre. En cela, Laurin Schaub réactive cette idée du XVIIIe siècle selon laquelle un objet de table était aussi un sujet de conversation. A partir du 25 septembre, dans le cadre du Parcours céramique carougeois, le céramiste exposera à la NOV Gallery de Genève sa collection Analog.y, une série de vases dont les décors typographiques et graphiques lient le travail du geste avec le processus d’impression digitale.  «Analog.y», exposition du 25 septembre au 25 octobre dans le cadre du Parcours céramique carougeois, NOV Gallery, rue Joseph-Girard 4, Carouge. novgallery.com et parcoursceramiquecarougeois.ch

P HO T O S: B A P T I S T E C OU L ON

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par Emmanuel Grandjean


LA VILLE

Tout Marseille dans une boutique LE PHOTOGR APHE OLIVIER AMSELLEM A LANCÉ LE CONCEPT STORE J O G G I N G AV E C D E U X A M I E S . U N E AV E N T U R E Q U I S ’ I N S C R I T D A N S L E N O U V E L E S S O R AVA N T- G A R D I S T E D E L A D E U X I È M E P L U S G R A N D E CITÉ DE FR A NCE par Michel Masserey photos: Véronique Botteron pour T Magazine

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ESCAPADE

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a boutique occupe une ancienne boucherie sur la rue Paradis. Une adresse évocatrice pour un concept store hors norme, du moins à Marseille, ville plus communément associée à l’exubérance tape-à-l’œil qu’à l’expérimentation fashion. Pourtant, c’est bien à quelques encablures de la basilique NotreDame-de-la-Garde qu’Olivier Amsellem a ouvert Jogging au printemps 2015. Il s’est associé à deux amies: Charlotte Brunet et Véronique Louaty. Chacun a apporté ses compétences: l’œil pour Olivier, les talents d’acheteuse et de styliste pour Véronique et l’expérience du marketing pour Charlotte. Reste que le concept de base est venu d’Olivier Amsellem. «C’est quelque chose qui trottait depuis longtemps dans ma tête. Je suis fils de forains. Je me suis trouvé très jeune à vendre ici, dans les marchés. Puis je suis monté faire le photographe à Paris, j’ai été assistant notamment de Mondino dans les années 90; et c’est à ce moment que le magasin Colette a débarqué. J’ai fait des photos pour eux. Et je me suis dit alors que ce serait génial de lancer quelque chose de similaire dans le Sud.»

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projet.» Olivier Amsellem quitte alors Paris pour se réinstaller dans sa ville d’origine. Un jour, un peu par hasard, il tombe sur cette ancienne boucherie. «C’est un peu ma galanterie: je me fais faire la manucure, en l’occurrence dans un magasin tout près qui s’appelle Chez Mademoiselle. La propriétaire me parle AU CENTRE alors d’un commerce à reprendre. Elle Vêtements me dit que c’est trop grand pour elle, que de marque cela nécessite trop de travaux. Je vais et œuvres d’art visiter l’espace de suite et je le trouve se côtoient dans absolument génial.» cette boutique Charlotte Brunet précise: «Tout est atypique en plein venu d’une volonté commune de monter centre-ville. un lieu unique dans cette ville dont on est tous originaires, un lieu qui réunisse À DROITE tout ce que l’on aime à la fois en mode, en Dans l’arrièreaccessoires, en lifestyle, dans un écrin cour, la cuisine atypique en plein centre-ville. On a voulu est signée conserver au maximum l’architecture de du chef David la boucherie, toucher le moins possible La quarantaine alerte, ce Marseillais Mijoba. à l’enveloppe pour mettre en valeur les de souche frappe par sa décontraction pièces mises en vente.» paresseuse. Il revient d’un shooting sur CI- CONTRE les hauts de la ville. Comme beaucoup Charlotte RESTAURANT ÉPHÉMÈRE d’habitants de la cité, il porte bien sûr Brunet et Olivier L’atout charme du lieu, c’est – comme un jogging, des baskets (de série limitée) Amsellem. dans de nombreuses maisons de la ville et un bonnet vissé sur sa tête bouclée. – une petite arrière-cour transformée en été en restaurant: le concept étant de Il évoque ses débuts avec passion. «Au proposer chaque année une résidence départ, je pensais ouvrir un magasin à Aix-en-Provence, ville plus bourgeoise. à un cuisinier talentueux. Cet été, DaMais en 2013, la dynamique positive auvid Mijoba, chef vénézuélien, est aux tour de «Marseille capitale européenne fourneaux et réalise ses plats devant les de la culture» a contribué à changer le convives, mixant gastronomies latine CI-DESSUS À GAUCHE Jogging, une ancienne boucherie reconvertie en concept store.


LA VILLE

CI- CONTRE Le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée et la cathédrale de la Major. CI-DESSOUS Le marché aux puces des Arnavaux et ses environs.

«Je me suis dit que ce serait génial de lancer dans le Sud quelque chose de similaire au magasin Colette de Paris» Olivier Amsellen

une ville peu habituée à ce type de proposition.» Pour preuve, la boutique a été lancée grâce à l’énergie et aux finances de ses seuls créateurs, pas de mécène ou d’investisseur pour cette aventure qui tenait du défi légèrement foldingue et qui s’avère finalement une carte de visite pour la ville. «Aujourd’hui, 50% de notre clientèle est internationale, 25% est française et 25% est locale. Jogging est plébiscité par de nombreux blogs de mode et de lifestyle. On attire des gens de partout et cela nous réjouit. Notre amour pour notre ville est total. ‹Marseille, je t’aime›, ce n’est pas un mythe!» avancent Charlotte et Véronique.

et méditerranéenne en misant sur des produits exclusivement locaux. Jogging mise certes sur des créateurs régionaux et français. Parmi les marques proposées par ce concept store qui s’adresse tant aux hommes qu’aux femmes, on trouve notamment Jacquemus ou Christophe Lemaire, mais aussi des créateurs internationaux tels que Raf Simons, JW Anderson ou Gosha Rubchinskiy. Des artistes que le public peut rencontrer. Jogging les invite physiquement dans sa boutique afin de rencontrer les clients. «L’idée est de faire aussi un travail d’éducation entre guillemets dans

RADICALITÉ ET AVANT-GARDISME Tout ce que Jogging incarne vient de là, de cette profonde identité locale. Olivier Amsellem est né dans les HLM construits pour accueillir les familles pieds-noirs dans les années 50-60. En face de la Cité radieuse, construite par Le Corbusier. «C’est ce qui a formé mes goûts esthétiques, cette passion pour la géométrie. Je dis souvent que je cadre pour tuer. Il y a un côté prédateur chez moi. Un côté très intuitif aussi.» C’est ce qui frappe dans le choix proposé par la boutique. Jogging comble un manque dans l’offre marseillaise en synthétisant

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ESCAPADE

LA VILLE

Y ALLER CI- CONTRE La Cité radieuse Le Corbusier ou la «Maison du fada», érigée à la fin des années 1940. CI-DESSOUS La statue de David (copie de celle de Michel-Ange) surveille le trafic aux abords des plages du Prado.

radicalité et avant-gardisme, avec une touche méditerranéenne. Le verbe haut, la phrase acerbe alliés à une légèreté et à une féminité que peuvent incarner Jacquemus ou Anthony Vaccarello, avec qui le concept store a travaillé avant qu’il ne devienne directeur artistique d’Yves Saint Laurent. Cette optique décomplexée a eu des effets directs en ville, elle a contribué à redynamiser la concurrence. D’autres boutiques ont depuis réaffirmé leur ligne. Et d’autres enseignes affirment année après année leur identité. Ce qui frappe, c’est la présence de femmes à la tête de commerces qui ont changé l’image de Marseille. «Ce sont toutes des amies», précise Véronique. Il y a Julia Sammut, ancienne journaliste culinaire et fille de chef qui a créé l’épicerie L’Idéal à la rue d’Aubagne, un must pour les gastronomes amoureux des produits méditerranéens. A deux pas de cette enseigne, la quincaillerie Maison Empereur est dirigée par une autre femme forte et typée, Laurence Guez. «C’est une boutique emblématique de la ville qui fait vraiment partie de notre patrimoine. Elle a réussi à faire de cette entreprise familiale un magasin considéré aujourd’hui par certains comme un des cinq concept stores majeurs dans le monde.» Autre femme entrepreneuse, Annick Lestrohan, fondatrice de la marque Honoré, spécialisée dans la décoration. «C’est une des premières à avoir lancé le cool à Marseille.»

De son côté, Olivier Amsellem ne manque pas de projets. Le prochain défi de Jogging, c’est de louer dès cet automne une chambre dans la calanque de Samena, à vingt minutes du centre de la ville. Et puis, le Marseillais entend consacrer plus de temps à la photographie. Le temps de lancer sa boutique, il a mis un peu en veille sa première profession. «Je vais revenir avec des expositions, des livres, des projets. Grâce à Jogging, j’ai rajouté une corde à mon arc qui me sera utile. Mais tout est lié: l’architecture, la photographie, la mode associent le culturel, l’intellectuel et le visuel.» 

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Jogging, 103, rue Paradis joggingjogging.com

TGV direct depuis Genève (en été seulement), 3h30 de trajet. Hors saison, il faut prendre un TER depuis Genève et changer à Lyon, 4h à 4h20. Y DORMIR La Pinède Maison d’hôte à l’atmosphère méditerranéenne située dans le sud de la ville. 20, avenue de la Pinède lapinede-marseille.com Les Bords de Mer Véritable balcon sur la mer, ce nouvel établissement propose 19 chambres qui donnent toutes sur la Méditerranée, un spa, un fitness et un spectaculaire bar en rooftop. 52, corniche Kennedy lesbordsdemer.com Y SHOPPER Maison Empereur Une institution marseillaise. Une quincaillerie 4 étoiles proposant des objets de qualité et de tradition française. Le magasin loue un appartement dans l’arrière-boutique. 4, rue des Récolettes empereur.fr Les puces des Arnavaux Adresse idéale pour chiner et trouver meubles, lampes et articles de décoration insolites. 130, chemin de la Madrague-de-la-Ville Epicerie L’Idéal Julia Sammut, ancienne journaliste gastronomique, a ouvert l’épicerie fine ultime. Le meilleur de la nourriture méditerranéenne dans le bouillonnant quartier de Noailles. 11, rue d’Aubagne epicerielideal.com Y MANGER Alexandre Mazzia Le cuisinier le plus capé de la ville. Il fusionne gastronomie asiatique, africaine et méditerranéenne. Un feu d’artifice pour les papilles. 9, rue François-Rocca alexandremazzia.com Pizzeria La Bonne Mère Marseille serait, avec Naples, la capitale de la pizza. Pour avoir goûté leur cuisine, on adhère à cette affirmation. 16, rue Fort-du-Sanctuaire facebook.com/pizzerialabonnemere Chez Magali Cette petite baraque sert les meilleurs chichis (churros) et panisses (des frites réalisées avec de la farine de pois chiches) de Marseille. Port de l’Estaque.


L’ADRESSE

EN CARAFE

AMBASSADEUR DES DOMAINES BLANC 2016 Diego Mathier a écrasé le dernier Grand Prix des vins suisses, démontrant une nouvelle fois son art de l’assemblage

E Superluxe sur le Rocher D E P U I S 2 0 1 4 , L’ H Ô T E L D E PA R I S M O N T E - C A R L O

P HO T O S: MON T E CA R L O S O C I É T É DE S B A I N S DE M E R

O P È R E , É T A P E PA R É T A P E , S A C O M P L È T E

A

M É T A M O R P H O S E   par Emmanuel Grandjean

u milieu du XIXe siècle, Monaco, petit rocher indépendant coincé entre Nice et la frontière italienne, s’ennuie. Pour l’animer, surgit alors dans la tête de François Blanc d’y créer un casino qui attirera les riches Français chez qui les jeux d’argent sont strictement interdits. Pour les garder plus longtemps autour des tapis, l’homme d’affaires prévoit de construire juste à côté un hôtel «qui dépassera tout ce qui a été créé jusqu’ici». L’Hôtel de Paris est inauguré en 1864. En 1909, sa rénovation complète lui donnera son look typique Belle Epoque avec ses tourelles meringuées et son décor Art nouveau. Le gotha international va s’y précipiter et participer au succès royal de la Principauté.

En 2014, l’établissement fait peau neuve. D’une adresse de luxe, il ambitionne de passer au «superluxe». Les chambres s’agrandissent (il y en a 209) et se modernisent. La métamorphose fait naître la nouvelle suite Princesse Grace, 910 mètres carrés avec la plus belle vue sur la Riviera. Un patio au pavement orné de palmiers est aménagé à l’intérieur de l’hôtel pour accueillir les boutiques de haute joaillerie. Mais l’Hôtel de Paris, ce sont aussi des restaurants. Le dernier en date a été inauguré en janvier 2019. Comme le Louis XV, premier restaurant de palace de l’histoire à recevoir trois étoiles au Michelin, l’Ômer est dirigé par le chef aux neuf étoiles Alain Ducasse, qui prépare une carte inspirée de la cuisine méditerranéenne.  Hôtel de Paris Monte-Carlo, place du Casino. montecarlosbm.com

Plus de 200 chambres et suites dans une résidence Belle Epoque aujourd’hui remagnifiée.

n novembre 2011, Le Temps publiait un portrait de Diego Mathier titré «L’ogre du vin suisse». L’image colle toujours parfaitement à la peau du vigneron de Salquenen: il n’a pas perdu son appétit légendaire, bien au contraire. Déjà titré meilleur vigneron de Suisse en 2007 et 2011, il a de nouveau remporté le titre suprême du Grand Prix du vin suisse en octobre 2018. Un triplé acquis grâce à une domination inédite: le polyglotte diplômé de la HEC Saint-Gall est monté à huit reprises sur le podium, remportant trois catégories (autres cépages blancs purs, assemblage blanc et assemblage rouge), le Prix du meilleur pointage du concours et en plaçant plusieurs vins aux 2e et 3e places. Cette domination sans partage est le fruit d’un travail d’équipe avec son épouse Nadia, fine dégustatrice, et son œnologue, Cédric Leyat. Le trio brille tout particulièrement dans la réalisation des assemblages, comme l’Ambassadeur des Domaines Blanc, qui réunit heida (savagnin blanc), marsanne et petite arvine. A Berne, il a remporté le titre de meilleur assemblage blanc avec le millésime 2016 et obtenu la troisième place avec le 2015. Le 2016 séduit par son équilibre. Au nez, il offre des arômes de pêche blanche, d’abricot sec avec une fine note boisée. La bouche est aboutie, avec beaucoup de puissance, affinée par une acidité vivifiante. Très longue finale salivante. Un très beau vin de gastronomie.  OÙ L’ACHETER? Diego Mathier, Nouveau Salquenen AG, Bahnhofstrasse 50, 3970 Salquenen. mathier.com

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CO R P S

LE SPORT

Biceps électro-branchés L’ É L E C T R O - S T I M U L A T I O N P R O P O S E D E S C U L P T E R L E S M U S C L E S

AV E C D E S E N T R A Î N E M E N T S C O U R T S E T I N T E N S I F S Q U I A L L I E N T

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MOU V EMENT ET IMPULSIONS ÉLECTRIQUES par Francesca Serra  illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

aîtrisée depuis longtemps par le secteur médical, en particulier dans la rééducation postopératoire, l’électro-stimulation gagne en popularité dans les salles de sport. Des athlètes stars servant d’ambassadeurs, tels que le sprinteur jamaïcain Usain Bolt, ont notamment contribué au succès de cette technologie. La méthode consiste à enchaîner des exercices de renforcement tout en stimulant, de façon équilibrée et intense, l’ensemble des muscles avec un courant électrique. Grâce aux électrodes, 100% des fibres musculaires travaillent, à condition d’être en

mouvement et non pas, comme dans certaines émissions de téléshopping présentant de petits appareils à utiliser à la maison, en restant confortablement assis dans son canapé. GUERRIER DES TEMPS MODERNES La sollicitation des muscles profonds permettrait de concentrer dans une séance de 20 minutes les bienfaits d’au moins une heure et demie d’entraînement conventionnel. Avant de commencer la séance, l’adepte enfile un t-shirt et un short en jersey ou en tencel permettant la conduction du courant électrique. Le coach habille ensuite le sportif d’un gilet et de sangles munis d’électrodes positionnées sur les principaux groupes musculaires. Cuisses, fessiers, abdominaux, dos, pectoraux, bras, la stimulation est réglée sur la

machine zone après zone, provoquant d’abord un léger chatouillement, puis des picotements qui montent jusqu’à ressentir la contraction du muscle. Etre pieds nus et serré dans la combinaison procure en soi une sensation plutôt agréable, comme si on se glissait dans la peau d’un guerrier sauvage, entre Lara Croft et Robocop. L’échauffement débute avec des exercices simples, comme les squats, selon une alternance de quatre secondes de contraction pour quatre de repos. Suit ensuite la partie cardio qui prévoit des mouvements plus rapides qui servent donc à mieux activer le métabolisme. Juste avant de se débrancher, des fréquences plus subtiles offrent à l’utilisateur la récompense avec trois agréables minutes de relaxation. Certains clients se plaignent malgré tout que


LE SPORT

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CORPS

les décharges ne sont pas très agréables et que la stimulation en profondeur provoquerait plus de courbatures que lors d’une pratique naturelle, en tout cas lors des premières séances. MÉNAGER SES ARTICULATIONS L’atout majeur de ce type d’entraînement réside dans le suivi personnalisé. Le coach veille sur chaque mouvement et pose des questions pour s’assurer que le ressenti est adapté. «Adapter la bonne posture est fondamental. Il faut que les muscles travaillent dans la bonne position», nous explique Thomas Déruns, grande figure du hockey sur glace qui s’est reconverti avec succès dans l’électro-stimulation en ouvrant BodyImpact à Renens. «On peut jouer avec la fréquence et la position pour travailler le corps selon l’objectif du client. L’intensité remplace aisément l’utilisation de poids, ce qui permet aux muscles de travailler simultanément sans aucun risque pour les articulations.» EN TÊTE À TÊTE Sous les conseils avisés de cet ancien champion chaux-de-fonnier, aujourd’hui âgé de 37 ans, les clients aux exigences disparates peuvent donc venir travailler renforcement et tonification. «Certains arrivent pour des problèmes de dos, d’autres pour se préparer à des compétitions sportives. Aucune limite d’âge ne s’applique, à condition d’être majeur et de ne pas appartenir à une de ces catégories: personnes épileptiques ou porteuses d’un pacemaker et femmes enceintes.» L’ancien hockeyeur nous raconte qu’il a récemment accueilli un homme de 82 ans, une tranche d’âge pour laquelle il est possible, en cas de problèmes de mobilité, d’effectuer des mouvements tout en douceur, au sol. En plus d’éviter tout risque lié à une utilisation incorrecte de la machine ou à une mauvaise posture, le coaching personnalisé contribue à booster la motivation. Chez BodyImpulse à Genève, nous suivons l’entraînement d’un client qui nous confie, sourire aux lèvres: «C’est un peu comme être chez le psy.» En effet,

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LE SPORT

le cadre des centres spécialisés dans l’électro-stimulation est extrêmement intimiste, loin des regards extérieurs, et le client s’exerce seul à seul avec l’entraîneur personnel. «Entre obligations professionnelles et familiales, il est important pour moi de pouvoir relâcher les tensions en peu de temps. Je pratique régulièrement du sport, principalement du ski en hiver et du kitesurf en été, et ces

Etre pieds nus et serré dans la combinaison procure une sensation agréable, comme si l’on se glissait dans la peau d’un guerrier sauvage séances me permettent de m’y préparer de manière adéquate. Le coach connaît mon historique et saura donc quand il faut tempérer ou au contraire me pousser», nous précise ce jeune homme d’affaires avant de repartir au travail, sans sac de sport. Tout le matériel, comme la combi-short et les linges de bain, est généralement mis à disposition sur place. Il est donc aisé de caser une séance: on arrive les mains dans les poches, on se défoule et après la douche on repart directement au rendez-vous suivant. L’électro-stimulation ne doit pas être utilisée sans précaution; le rôle du coach

sert aussi à éviter les déboires. Le fondateur du centre genevois Erik Perret l’aborde avec beaucoup de précaution. «Le premier pas consiste à acquérir une certaine conscience musculaire et à savoir comment bien contracter et relâcher chaque muscle. Même pour ceux qui ne sont pas néophytes en muscu, nous sommes contre une prise de masse trop rapide. Nous essayons d’avancer harmonieusement et de façon progressive.» Attirés par ces séances express, les utilisateurs pressés sont ainsi encadrés et leurs paramètres enregistrés par la machine afin de suivre l’évolution et de réaligner les objectifs au fil du temps. GAINAGE SUR MESURE Si la stimulation par électrodes aide à transformer la masse graisseuse en muscle, cela ne se traduit pas automatiquement par une perte de poids, qui nécessite, en complément, un minimum de protocole alimentaire. Après cinq ans d’activité, Erik Perret constate que la clientèle féminine s’avère particulièrement satisfaite des résultats obtenus au niveau de la tonification des fessiers. L’électro-stimulation favorise le drainage des toxines pour un effet bénéfique contre la cellulite. Parmi ses clients figurent aussi des sportifs qui viennent non seulement pour augmenter leur endurance, mais aussi pour renforcer des muscles habituellement peu sollicités dans leur discipline. Un adepte du vélo pourrait donc s’y intéresser pour renforcer le haut du corps, par exemple. Avec des séances entre 50 et 70 francs, l’électro-stimulation reste une pratique coûteuse qui convient aux personnes pressées et principalement motivées par les résultats esthétiques. Mais nous sommes bien loin du plaisir que peut procurer une marche en montagne, un vrai moment pour soi dans un paysage grandiose. Cette activité physique, comme tout autre sport d’endurance- permet au corps de libérer des endorphines- dont les effets se font particulièrement ressentir après trente minutes d’effort au moins. 


LE BEAUTY CASE

DE HAUT EN BAS Wood Neroli Bulgari Men, BVLGARI L’Interdit, GIVENCHY Royal, ELIE SA AB Gabrielle Essence, CHANEL

Sensualité absolue

E N T Ê T A N T E S E T E N V E L O P PA N T E S , L E S F L E U R S B L A N C H E S CR ÉEN T DE S ACCOR DS CH A R N ELS. DU GR A N DIOSE JA SM IN AU S T U P É F I A N T N É ROL I par Francesca Serra photo: Moos-Tang pour T Magazine

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LA GALAXIE

En 1992, le jeune Marc Jacobs défraie la chronique mode chez Perry Ellis, my thique maison de sportswear américaine dont il dirige les collections femme – en plus de sa propre marque créée en 1984. Loin des robes de petite-bourgeoise, il propose une collection grunge, chemises en flanelle, robes chiffon et Doc Martens. Son employeur le licencie. Les critiques de mode crient, eux, au génie.

La meilleure amie de Marc Jacobs, c’est la réalisatrice américaine Sofia Coppola, une muse aussi élégante que discrète, à mille lieues de la beauté calibrée à l’américaine. «Jeune, douce, innocente et belle, elle est l’incarnation absolue de la fille de mes rêves», dit le créateur. Elle est notamment apparue dans la pub pour le tout premier sac Marc Jacobs et a signé le clip du parfum Daisy Dream.

Mélange d’élégance décontractée et de douce ironie, les vêtements Marc Jacobs peinent à séduire les nouvelles générations. Après des décennies de succès planétaire, les ch iffres plongent. La marque survit grâce au soutien de LVMH, actionnaire majoritaire. En 2017, son PDG, Bernard A rnault, déclarait: «Je suis plus inquiet à propos de Marc Jacobs que de Donald Trump.»

Marc Jacobs s’est récemment marié en grande pompe – 700 invités réunis dans l’ancien Four Seasons de New York – avec son compagnon de longue date, Charly Defrancesco. Pour faire sa demande, le créateur avait organisé une flash mob chez Chipotle, un restaurant de fastfood tex-mex.

Marc Jacobs

S A M A R Q U E A B E A U Ê T R E E N D I F F I C U L T É , L’ E X C E N T R I Q U E C R É A T E U R N E W -Y O R K A I S R E S T E U N E L É G E N D E D E L A M O D E A M É R I C A I N E , A U M Ê M E T I T R E Q U E C A LV I N K L E I N O U R A L P H L A U R E N 82 T_MAGAZINE

par Séverine Saas

P HO T O S: GE T T Y I M AGE S , LV M H

Directeur artistique de Louis Vuitton entre 1997 et 2013, Marc Jacobs – collectionneur d’art averti – a chahuté la maroquinerie monogrammée en invitant des artistes irrévérencieux à s’en emparer: Richard Prince, Stephen Sprouse, Takash i Murakam i ou encore Yayoi Kusama. Daniel Buren a quant à lui signé le décor du défilé printemps-été 2013 de la maison française.


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