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L E M AG A Z I N E D U T E M P S 1 8 M A I 2 0 1 9

La métamorphose des musées La leçon d’architecture de Christoph Gantenbein et Emanuel Christ CULTURE Lang/Baumann, deux artistes dans un cocon HORLOGERIE Retour vers le Bauhaus GASTRONOMIE Les bienfaits de la fermentation


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PASSE-TEMPS 10_La question

En quoi nos intérieurs nous influencent-ils?

12_Les news

DOSSIER 14_L’architecture

Du temple de la culture au pôle muséal: comment le musée se réinvente.

20_L’interview

Le musée selon les architectes bâlois Christ & Gantenbein.

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22_Le shopping

Le must des fauteuils chics et confortables.

24_La visite

A Genthod, l’architecte Daniel Zamarbide réhabilite une micro-maison.

ST Y LE 30_L’accessoire

Le sac Valentino Garavani V Ring, géométrique et sophistiqué.

31_La mode

Alexandra Senes, globe-trotteuse qui brode sur ses voyages.

34_Le shooting

Bains de maillots.

EN COVER

Les architectes Christoph Gantenbein et Emanuel Christ. PHOTO: Gabriel Hill.

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L'ÉDITO

Le musée, objet de société Le Moyen Age avait ses églises, la période classique ses palais. À notre époque c’est désormais le musée qui symbolise le pouvoir d’un pays, d’une ville. Au point de parfois la sauver. Bilbao n’est pas la plus sexy des cités espagnoles. Grâce à son musée d’art contemporain construit par Frank Gehry, elle est, depuis 1997, une destination prisée qui remplit les caisses de sa municipalité. Avec le Guggenheim Bilbao, le musée entrait aussi dans une nouvelle ère, celle de la marque. Le Louvre aussi qui s’exporte désormais à Lens et à Metz, mais aussi à Abu Dhabi en convoquant Jean Nouvel pour exprimer cette nouvelle franchise. Pour dire aussi que l’architecture du musée participe au marketing de celui qui le construit. Aujourd’hui, la mode serait plutôt à la conquête des pôles. Au gros bâtiment qui en impose, on en rassemble plusieurs sur un même site. C’était l’idée viennoise du Quartier des musées inauguré en 2001. C’est aussi celui de Plateforme 10 à Lausanne qui s’achèvera en 2021. Et bientôt de Berne qui envisage en 2030 de réunir sept institutions autour de l’Helvetiaplatz. Faire moins grand et plus intelligent. Pour que le musée ne ressemble plus seulement à un parc d’attractions culturel avec ses boutiques et ses restaurants, mais devienne un lieu d’attraction tout court. Car au-delà de sa mission pédagogique de gardien du patrimoine, il est cet endroit qui rassemble toutes les générations, les cultures et suscite les débats. Cette nouvelle agora qui réfléchit sur l’époque oblige aussi les architectes à prendre un nouveau pli. Car le musée ne sert plus seulement à l’exposition des œuvres. Il est peut-être devenu le plus efficace des réseaux sociaux. Emmanuel Grandjean

P HO T O S: M AT T H I E U GA F S OU, L E A K L O O S / T M AGA Z I N E , S T E FA NO F R A S S E T T O

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LE SOMMAIRE


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LE SOMMAIRE

44_Slash/flash

Virgil Abloh, avatar de Shiva?

46_L’horlogerie

Cent après sa création, le Bauhaus inspire encore les montres allemandes.

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COR PS 62_Le parfum

La pivoine, une fleur muette pour évoquer une féminité subtile.

CULTUR E 48_L’œuvre

64_Le beauty case

«Luce et Ombra» de Giuseppe Penone entre au Musée des beaux-arts de Lausanne.

Les huiles infusées, à fleur de peau.

66_La galaxie

Le monde de Junya Ishigami: un pied dans le bâti, l’autre dans la nature.

49_L’art

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A Burgdorf, dans l’atelier-cocon de Lang/Baumann.

55_L’Instagram

Plongée dans les instants urbains et chromatiques de Helio León.

ESCA PA DE 56_L’ustensile

La célèbre cafetière Bialetti fait peau neuve.

57_La gastronomie

Le procédé de la fermentation séduit les chefs et les fins palais.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Emilie Veillon Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Olivier Perrin Ont contribué à ce numéro Edouard Amoiel, Mehdi Atmani, Stéphane Bonvin, Damien Cuypers, Lea Kloos, Anouck Mutsaerts, Moos-Tang, Marie de Pimodan-Bugnon, Nicolas Zentner Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Laeticia Troilo Responsable iconographie Catherine Rüttimann Responsable iconographie pour T Véronique Botteron Direction créative des shootings Héloïse Schwab Responsable correction Géraldine Schönenberg Conception maquette ENZED Publicité Chief Executive Officer Bertrand Jungo Chief Commercial Officer Frank Zelger Business Unit Director RASCH Benjamino Esposito Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression Swissprinters AG Zofingen Prochain numéro le 1er juin 2019

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P HO T O S: L E A K L O O S / T M AGA Z I N E , NOMO S , MO O S -TA NG P OU R T M AGA Z I N E

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LA QUESTION

O En quoi nos intérieurs nous influencent-ils ?

R ÉPONSE DE V IRGINIE DODELER , M A ÎTR E DE CON FÉR ENCES EN PSYCHOLOGIE SOCI A LE E T T R AVA I L À L’ U N I V E R S I T É R E N N E S 2 Illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

n ne questionne plus le rôle que jouent la configuration et l’aménagement des espaces sur les relations interpersonnelles, la performance et le bien-être. Dès les années 1960, des études menées dans des salles de classe ou de réunion ont permis d’identifier l’influence des lieux sur la manière dont les gens vont ou non interagir ensemble, et donc l’incidence que cela a sur les activités qui peuvent s’y dérouler. On sait par exemple que les open spaces ne favorisent pas forcément la productivité des salariés, à l’exception des métiers qui impliquent des activités de collaboration et de créativité. Lorsque les tâches nécessitent de la concentration, travailler dans des surfaces ouvertes peut nuire à la performance, par les nuisances sonores, le dérangement, le manque d’intimité ou encore l’absence de contrôle de certains éléments collectifs, comme la température de la pièce. De nouvelles formes de lieux de travail tendent à se développer, telles que les flex offices, qui proposent des espaces mixtes alliant bureaux fermés, salle de réunion et open space. Le principe est de ne pas avoir de places attribuées mais d’occuper ces différents espaces au gré de ses activités quotidiennes. Parmi les caractéristiques architecturales, plusieurs facteurs peuvent influencer le niveau de bien-être, de stress et d’anxiété des usagers. L’agencement des lieux doit être cohérent, facilement compréhensible et permettre une utilisation intuitive. Le manque de contrôle au sein des espaces privés, professionnels ou de soin peut mener à un sentiment d’impuissance apprise qui a un effet délétère sur la santé. A l’inverse, certains espaces peuvent avoir des qualités reconstituantes, c’est-à-dire un effet bénéfique pour la santé, et diminuer le stress. La nature a notamment ce potentiel thérapeutique: elle peut se matérialiser par la présence de parc ou forêt alentour, d’un atrium, de plantes vertes, d’aquariums, mais aussi être évoquée par le biais d’affiches, de tableaux, de papier peint de forêt ou de bord de mer. Quant à la personnalisation et à l’appropriation des lieux, elles peuvent permettre de se sentir chez soi dans un environnement institutionnel.Enfin, toutes ces connaissances sur l’influence des espaces peuvent être mises en application pour concevoir des surfaces de soin propices à la guérison.  Virginie Dodeler et Gustave-Nicolas Fischer, «Mon bureau, ma maison et moi», Dunod, 2016.

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Passe-temps PAR EMMANUEL GRANDJEAN ET SÉVERINE SAAS

DESIGN

COUVERTURE ARTISTIQUE Dans les années 80, Nathalie Du Pasquier participait avec Ettore Sottsass à la création du groupe Memphis. Inspirées par les tissus africains, ses créations donnaient au mouvement cette touche pop qui fera sa réputation. Avant d’abandonner la voie du design pour celle de l’art. Depuis quelques années, la Bordelaise revient à ses premières amours. On a vu ses textiles chez les danois de HAY et ses carrés chez Hermès. Le même Hermès pour qui elle présentait cette année, au dernier Salon du meuble de Milan, deux plaids en cachemire brodé dont les motifs – architecturaux et machinistes – s’inspirent de son travail d’artiste. hermes.com

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LES NEWS

MODE

JULIA SEEMANN SOUS CRYSTAL Créatrice allemande basée à Zurich, Julia Seemann est un des rares noms à porter la mode helvétique par-delà nos frontières. Adoubée par des stars comme Rihanna, cette alumna de l’Institut Mode-Design de Bâle brille par son streetwear expérimental, intrigante réinterprétation de sous-cultures musicales comme le hip-hop ou la techno. Le talent de Julia Seemann a notamment tapé dans l’œil de la maison Swarovski, qui a collaboré à sa récente collection Never Land inspirée des lolitas gothiques japonaises. Résultat, les fameux cristaux viennent habiller des imprimés fantasmagoriques signés par les artistes suisses Kim Fiebiger et Moreno Morger. Les imposantes boucles d’oreilles Goth viennent parfaire cette allure bizarro-trash qui fera le miel des esprits les plus aventureux. juliaseemann.com

ARCHITECTURE

P HO T O S: H E R M È S , S WA ROV S K I , L AC M A

BRAD PITT FINANCE PETER ZUMTHOR On savait l’acteur féru d’architecture. Et fan de Peter Zumthor, qu’il qualifie volontiers de «maître de l’ombre et de la lumière». Mais pas au point d’offrir 117 millions de dollars pour boucler le budget de 560 millions de dollars du futur Los Angeles County Museum of Art (LACMA) dessiné par l’architecte grison. Lancé en 2013, le projet a connu plusieurs ajustements. Présenté le mois dernier, le plan désormais approuvé montre que le nouveau LACMA sera plus petit de 10  0 00 mètres carrés que l’ancien. De quoi prêter le flanc à la critique qui trouve la facture un peu lourde pour ce musée qui a rétréci. Le bâtiment devrait être livré en 2023. Il sera le premier construit par Zumthor aux Etats-Unis.

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P HO T O: M AT T H I E U GA F S OU

Le mu nou lieu de


usée, uveau de vie L’ARCHITECTURE

D E S I M P L E S E S PA C E S D ’ E X P O S I T I O N , L E S M U S É E S S O N T D E V E N U S

D E S L I E U X D ’ É C H A N G E O Ù L’A R T E S T PA R F O I S R E L É G U É A U S E C O N D P L A N . M A I S C O M M E N T P E N S E -T- O N U N T E L É D I F I C E P R É V U P O U R DU R ER , ÉGA L EM EN T CONÇU POU R ÉVOLU ER DA NS U N E SOCI ÉT É OÙ LES GOÛTS ET LES BESOINS CHANGENT TRÈS VITE? par Mehdi Atmani

Le nouvel intérieur du Musée des beauxarts de Lausanne est signé par le bureau Barozzi-Veiga. Inauguration en octobre.

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L’ARCHITECTURE

oudain, Lausanne s’est sentie plus grande. Voire ambitieuse devant son potentiel de régater face aux grands lieux culturels suisses et internationaux. Un week-end portes ouvertes au mois d’avril dernier aura suffi à gommer son image de ville provinciale au carrefour de l’Europe pour assumer son nouveau statut de pôle culturel et artistique d’envergure. Si Lausanne bombe le torse, c’est grâce à son nouveau Musée cantonal des beaux-arts, fruit du bureau d’architectes barcelonais Barozzi-Veiga. D’ailleurs, les 21 0 00 visiteurs venus découvrir en primeur ce paquebot de briques grises avant son ouverture officielle le 5 octobre prochain se sont sentis tout petits face à l’immensité de l’architecture. Petits, mais babas. Le Musée cantonal est une œuvre d’art en soi qui s’admire autant qu’une sculpture. Il tient la vedette alors qu’il n’a pour l’heure rien à montrer. Avant, les collections étaient au centre de tout. Elles sont désormais reléguées au second plan. Ce changement de perspective en traduit un autre. Les musées évoluent pour embrasser l’époque. Il ne s’agit plus uniquement d’acquérir des œuvres, de les protéger, de les montrer. Les musées sont devenus des lieux de vie qui favorisent la circulation, l’échange. Ce sont des espaces publics où les amateurs d’art, les étudiants, les start-up comme les simples promeneurs cohabitent. Un musée définit aujourd’hui l’identité d’un quartier, d’une ville, voire d’un pays, comme au Qatar le Musée national dessiné par Jean Nouvel. Il les stimule et dialogue avec eux.

Comment l’architecture traduit-elle ces nouvelles missions? Comment pense-t-on un musée en 2019 pour qu’il perdure dans le temps tout en s’adaptant aux évolutions inéluctables de la société? Enfin, comment flexibiliser un lieu culturel pour le rendre modulable aux diverses formes d’expression artistiques et scénographiques? Celles que l’on connaît, et celles à venir. Les Bâlois Herzog et de Meuron ont été les premiers à y répondre. A Londres, les deux Suisses sont derrière l’agrandissement, en 2016, de la Tate Modern. Une mue qui devait répondre aux nouvelles missions du musée; en faire le lieu de l’échange collectif. Jacques Herzog et Pierre de Meuron ont donc réalisé le Tate Exchange. Cet immense espace au cœur du musée est un lieu où l’on peut s’asseoir par terre, pique-niquer et débattre sur des sujets sociétaux. La Tate n’est plus seulement un musée. C’est un lieu d’expression où l’expérience individuelle n’a plus lieu d’être.

CI- CONTRE Les Bâlois Herzog et de Meuron ont réalisé la Tate Exchange au sein de la Tate Modern Gallery. Un lieu où l’on peut s’asseoir, pique-niquer ou débattre. PAGE DE DROITE La spectaculaire annexe du Musée de Coire, inaugurée en 2016.

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LA LEÇON DE BEAUBOURG D’une certaine manière, ils ont répliqué ce que l’architecte milanais Renzo Piano avait mis en route dans les années 1970 avec le Centre Pompidou. Cette «verrue d’avant-garde» avec ses escaliers électriques, ses passerelles métalliques et ses canalisations apparentes. Un «fourre-tout culturel» où les arts plastiques voisinent avec les livres, le design, la musique et le cinéma. L’époque est dure avec Beaubourg. Mais en révélant au grand jour ce qui traditionnellement reste caché, Renzo Piano a transformé le lieu en centre culturel hétéroclite. Le Centre Pompidou inspire d’autres musées. Le virage sociétal est amorcé. A Lausanne, le bureau d’architectes espagnol Barozzi-Veiga a dû répondre aux mêmes impératifs. «Les dimensions artistique et sociale sont indispensables dans un projet muséal, commente Fabrizio Barozzi. Un musée, c’est un bâtiment public au service de l’art. Il a une responsabilité dans la ville en créant de la vie publique, de la vie collective. Le défi majeur était de traduire architecturalement ces deux dimensions tout en offrant au bâtiment la capacité de perdurer dans le temps.» Ces contraintes se matérialisent dans l’épure de la brique. Ce choix confère de la solidité à l’ensemble et l’ancre dans son environnement. Il souligne surtout la volonté de ne pas étiqueter trop tôt un lieu qui va nécessairement évoluer. L’ère des «musées-logos», avec leur grandiloquence architecturale, est révolue. L’époque est à la sobriété. «Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, comme d’autres projets récents, sont les reflets d’un certain panorama culturel et sociétal qui permet à l’architecture de revenir à des choses fondamentales, explique Fabrizio Barozzi. Il ne faut plus de gestes inutiles. Surtout pas de spectacle et de gigantisme.» A l’instar de Coire, où le bureau Barozzi-Veiga a réalisé l’annexe du Musée des beaux-arts. «Dans ce projet inauguré en 2016, il y avait la volonté de condenser le musée, de le comprimer pour lui trouver la meilleure insertion possible dans la ville afin de créer un espace public qui résonne avec le contexte urbain.» L’extension n’en reste pas moins spectaculaire. Selon Bruno Marchand, professeur d’architecture à l’EPFL, la «monumentalité sobre est propre à l’architecture contemporaine. Cette monumentalisation, elle se construit uniquement par la forme et le traitement abstrait de la forme. Je trouve cette tendance très intéressante. Un musée reste un bâtiment institutionnel, mais par sa monumentalité «sobre» et abstraite, il dialogue avec la société.» Bruno Marchand

P HO T O S: I WA N B A A N, S I MON M E NGE S

S DOSSIER


«Dans ce projet, il y avait la volonté de condenser le musée, de lui trouver la meilleure insertion possible dans la ville. Créer un espace public qui résonne avec le contexte urbain» Fabrizio Barozzi, architecte de l’annexe du Musée des beaux-arts de Coire

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DOSSIER

«Le lieu autant que le contenu va permettre la circulation. Dans certains cas, l’architecture va même primer sur les collections. L’idée est de pouvoir passer une journée entière dans un musée» Bruno Marchand, professeur d’architecture à l’EPFL

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L’extension du Musée national suisse a été confiée aux Bâlois Christ et Gantenbein.


L’ARCHITECTURE

P HO T O S: WA LT E R M A I R , DAV I D C H I P P E R F I E L D A RC H I T E C T S

analyse les mutations en cours avec plaisir. «Plusieurs phénomènes sont en marche. Le premier a été entrepris par Frank Gehry et le Musée Guggenheim à Bilbao. Cette ville était en perdition, mais elle a compris qu’une architecture extraordinaire est un vecteur promotionnel énorme. Ce succès a contribué au grand développement de l’architecture muséale. D’ailleurs, il n’y a jamais eu autant de projets qu’aujourd’hui.» LA CONQUÊTE DES PÔLES L’autre phénomène, c’est l’externalisation. Les musées sont aujourd’hui des marques qui s’exportent. Bruno Marchand cite l’exemple du Louvre. Celui de Paris, celui de Lens, mais également le récent Louvre d’Abu Dhabi réalisé par l’architecte Jean Nouvel. «Le Louvre, musée iconique, met en jeu son propre nom en s’internationalisant. Cela crée beaucoup de dynamisme», souligne le professeur de l’EPFL. Mais une autre tendance prend le chemin inverse. Elle se niche dans la concentration. «La démultiplication des pôles muséaux, comme à Lausanne, dit beaucoup de la tendance architecturale actuelle. Il y a l’idée de pouvoir passer une journée entière dans un musée. Finalement, c’est le lieu, autant que le contenu, qui va permettre cette circulation. Et dans certains cas, l’architecture va même primer sur les collections.» Si l’art est relégué au second plan, quelle place a-t-il? Dans les faits, elle est centrale. Au contraire du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, tous les projets d’architecture muséale sont des extensions de bâtiments existants. Il faut donc imaginer l’avenir en intégrant le passé. Créer des ponts architecturaux entre l’ancien et le présent qui permettent de nouvelles scénographies. «Il existe beaucoup de contradictions dans un projet muséal. Un musée aujourd’hui poursuit diverses missions: sociales, économiques, artistiques, touristiques, politiques. C’est un lieu de rencontres et d’échanges dont la responsabilité première est de veiller sur un énorme patrimoine culturel.» Christoph Felger est partenaire et directeur responsable au sein du bureau berlinois David Chipperfield Architects. Il a piloté l’extension du Kunsthaus de Zurich. «Le musée jouit d’une énorme collection d’art et de deux extensions. Nous avions le mandat de le rendre plus attractif, plus dynamique, en offrant des infrastructures adéquates, un restaurant, de nouveaux espaces de circulation», explique-t-il. Mais le plus grand défi se niche dans la mise en scène des œuvres d’art et le dialogue entre l’extension et son environnement urbain. «Le Kunsthaus se situe au cœur d’un quartier très diversifié, explique Christoph Felger. Il est à deux pas du Schauspielhaus, de l’Ecole polytechnique de Zurich et de l’université. Nous voulions que l’art soit au cœur de cette mosaïque, que le musée soit un lieu de passage et de rencontres entre ces différents écosystèmes. Nous avons donc créé un tout nouveau parc qui est le point névralgique du quartier, et des passages directs par le musée pour connecter tous ces points. Sur le plan architectural, nous avons réalisé des espaces qui servent les objets d’art et les visiteurs. Ils ont du caractère, mais restent simples pour être modulables à d’autres formes d’exposition comme la vidéo, la sculpture ou la peinture. L’architecture doit s’adapter aux changements.» De Lausanne à Zurich, en passant par Coire et Bâle, les projets muséaux se démultiplient avec la même obsession architecturale: faire entrer l’air du temps. A Riehen, près de Bâle, Peter Zumthor va réaliser l’extension de la Fondation Beyeler. Au Brassus, dans le futur espace de démonstration

horlogère d’Audemars Piguet, l’architecte danois Bjarke Ingels, fondateur de BIG (pour Bjarke Ingels Group), a imaginé une spirale de béton reposant sur des parois de verre qui s’ouvrent sur les paysages de la vallée de Joux. Aussi hétéroclites soient-ils, tous ces projets répondent à des contraintes économiques, écologiques, politiques et sociétales propres à l’époque. Tous placent la collectivité au cœur de la réflexion. Retour à Lausanne où l’inauguration du Musée cantonal des beaux-arts marque la première étape du projet Plateforme 10. D’ici à 2021, le site à deux pas des voies CFF accueillera le nouveau Musée de l’Elysée consacré à la photographie, ainsi que le Mudac pour le domaine du design. Les deux bâtiments seront réalisés par le bureau d’architectes portugais Aires Mateus. A terme, 25 0 00 m² seront dédiés aux arts. Une nouvelle occasion de se réjouir pour Lausanne. 

Le bureau David Chipperfield Architects a piloté l’extension du Kunsthaus de Zurich, aménageant notamment un parc, point névralgique de tout le quartier.

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L’INTERVIEW

DOSSIER

«Un musée doit raconter des histoires» PA S S É M A Î T R E D A N S L’A R C H I T E C T U R E MUSÉA LE, LE DUO BÂ LOIS CHRIST & GANTENBEIN C R É E D E S E S PA C E S C O N Ç U S P O U R S ’A D A P T E R A U X P R É O C C U PA T I O N S U R B A I N E S , S O C I É TA L E S ET A RTISTIQUES FUTURES

I

par Mehdi Atmani

Les musées poursuivent aujourd’hui des missions très diverses. Comment définiriezvous votre processus créatif? Avant de parler forme, nous multiplions les récits. Nous nous racontons des histoires. Dans chacune d’elles, nous insufflons des éléments d’architecture. Puis nous confrontons nos scénarios

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P HO T O S: GA BR I E L H I L L S T U DIO S

ls cultivent le succès avec discrétion. Avec leur posture radicale, le duo d’architectes bâlois Emanuel Christ et Christoph Gantenbein est pourtant entré dans le club très sélect des grands noms du bâti suisse grâce à leur art de marier l’ancien avec le nouveau. Cette «patte» et ce parti pris se matérialisent dans l’extension du Musée national suisse à Zurich vernie en 2016. La même année, le bureau Christ & Gantenbein, fondé en 1998, sévit à Bâle dans la construction du nouveau bâtiment du Kunstmuseum. Suivront bientôt le Musée du chocolat de Lindt et le Musée Wallraf-Richartz à Cologne. Rencontre avec Emanuel Christ.


L’INTERVIEW à la réalité sociale et urbaine du lieu. Comment le bâtiment interagit-il avec un parc, un fleuve ou les habitants? Ces variantes sont alors toujours testées en maquette. Le scénario devient forme. L’autre dimension de notre approche, dans le cas des musées, est de nous intéresser à l’espace destiné à l’exposition d’objets d’art. Comment créer un lieu qui permette cette mise en scène? Zurich, pour prendre cet exemple, est un musée historique. La scénographie y joue donc un rôle

primordial. Il s’agit de raconter des histoires en mettant en scène des objets pour mieux les contextualiser. Un musée historique, c’est un voyage dans le temps. Nous voulions traduire Emanuel Christ architecturalement cette temporalité (à gauche) en connectant l’ancien et le nouveau. et Christophe Comment concevoir une forme architecturale utile et durable en tenant compte des aspects économiques, écologiques, sociaux et formels?

Gantenbein (à droite) marient l’ancien et le nouveau dans leurs créations muséales.

C’est un pari sur l’avenir. Nous essayons toujours d’ancrer un bâtiment dans son lieu, parce que celui-ci va toujours exister et que l’architecture est faite pour durer. En même temps, notre société a pris l’habitude de raccourcir les cycles de vie. Je veux dire par là que les goûts, les modes de vie, les attentes changent plus rapidement et l’architecture participe à la construction de ces nouveaux styles de vie. Il faut donc cultiver une certaine neutralité, une certaine indépendance de la forme architecturale par rapport à l’usage. Cela se traduit dans l’architecture muséale par la conception d’espaces et d’infrastructures suffisamment ouverts afin de démultiplier les possibilités de présentation d’objets d’art. A Zurich, comme à Bâle, nous avons créé des espaces généreux, ouverts mais neutres afin de permettre toutes sortes de représentations artistiques. Cela nous ramène au gris, à la sobriété, à un certain langage élémentaire pour ne pas trop connoter le musée. Le gris est une couleur formidable. Le gris, c’est discret, noble. C’est toujours la couleur de l’arrière-plan dans la présentation des objets d’art. L’extension du Musée national suisse de Zurich est simple mais néanmoins imposante avec ses larges fenêtres percées dans le béton. N’y a-t-il pas un paradoxe entre la monumentalité du lieu et sa sobriété? A Zurich, le parti pris était de faire passer l’architecture au second plan, d’où sa sobriété. L’extension du Musée national suisse peut paraître monumentale avec ce béton brut. Mais cette matière suggère une architecture d’infrastructure discrète et pérenne qui permet au musée d’être un objet animé par la présence des autres. Un musée, ce n’est plus une expérience solitaire, mais un lieu public. Tout l’enjeu consiste à exprimer cette notion de public dans l’architecture. Nous avons donc conçu de grands espaces, un grand escalier et beaucoup de dispositifs pour favoriser la circulation, le mouvement et les rencontres. Nous voulions aller à l’encontre de la linéarité que l’on connaît dans les gares et les aéroports.

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LE SHOPPING Chauffeuse, design Studio Pool édité par THÉOREME EDITIONS.

Fauteuil Block, design LA CHANCE.

Fauteuil Gillis, design Vincent van Duysen pour MOLTENI. Fauteuil Bulbo, design Campana pour LOUIS VUITTON.

Canapé Cotone, design Ronan et Erwan Bouroullec pour CASSINA.

Confort moderne

Fauteuil Up 5_6, design Gaetano Pesce, 1969 pour B&B ITALIA. Edition du 50e anniversaire.

U N E S É L E C T I O N D ’A S S I S E S C H I C S ET PROFON DES TESTÉES

E T A P P ROU V É E S AU DE R N I E R S A L ON DU MEUBLE DE MIL A N par Emmanuel Grandjean 22 T_MAGAZINE

Fauteuil Tivoli, design Cristina Celestino pour FENDI CASA.


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L’ancienne maison du gardien du domaine avec un de ses trois hublots.

P HO T O S: DY L A N P E R R E NOU D

DOSSIER


LA VISITE

Le petit chalet dans la prairie À G E N T H O D , L’A R C H I T E C T E D A N I E L Z A M A R B I D E A R É A M É NAGÉ U N E M I N I - M A I S ON AU S T Y L E V E R NAC U L A I R E

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E N M I C R O - H A B I TAT I O N U LT R A - C O N T E M P O R A I N E

’est une grande maison à Genthod comme on en voit depuis le lac Léman. Une bâtisse sobre et massive les pieds dans l’eau avec, derrière elle, une grande prairie que la famille du propriétaire tient à conserver telle qu’elle. «Au départ, il nous avait mandaté pour redessiner son jardin et le chemin qui mène à la résidence principale», explique Daniel Zamarbide, architecte né en Espagne, codirecteur d’Alice, le laboratoire de conception de l’espace de l’EPFL et fondateur de Bureau, agence d’architecture installée entre la Suisse et le Portugal. «C’est quelqu’un de très concerné par l’écologie. Il ne voulait absolument pas que les voitures puissent circuler jusque devant chez lui. Nous avons ainsi pu profiter du terrain pour disséminer des plateformes et penser un jardin un peu sauvage avec des massifs aux formes organiques inspirées du paysagiste brésilien Roberto Bürle Marx. Nous avons aussi déterminé une zone pour un potager et planté tout le long des lampadaires à globes. Ce qui donne au jardin ce petit côté de promenade de parc public.» De fil en aiguille, le propriétaire et l’architecte discutent ensuite enduit de façade, aménagement du hangar à bateaux et réaménagement de l’ancienne maison du gardien qui dispose de la

par Emmanuel Grandjean

taille propre à ce genre d’édifice. Et le style vernaculaire typique de la région: c’est un chalet posé sur une fondation en bois. «Il avait deux étages. Comme l’intérieur est très petit, nous avons proposé de jouer un maximum sur la spatialité avec la création d’une double hauteur. On nous a laissé carte blanche pour inventer une mini-habitation», explique l’architecte en poussant la porte du microbâtiment. A l’étage se trouvent les chambres, au rez, le salon et la cuisine. Pour affirmer ces deux parties distinctes, Daniel Zamarbide a percé le soubassement avec de très grands hublots, mais conservé les ouvertures d’origine au niveau supérieur. «Les trois oculi se répondent. Ils ont aussi cette fonction d’être des éléments étranges qui tranchent avec le reste du bâtiment.» PETIT BIJOU Pour articuler cet espace compté, l’architecte a dessiné une structure en caisson. Depuis l’extérieur, à part les hublots et un léger porte-à-faux au-dessus de l’entrée, rien n’indique cette envolée très contemporaine. C’est le principe secret de la coquille. «J’ai l’impression qu’avec l’âge la question de la volumétrie intérieure devient de plus en plus présente dans mon travail. Surtout dans un projet comme celui-ci, où le manque de place oblige à bien chercher pour trouver l’amplitude idéale.» Du coup, le regard s’échappe d’une fenêtre à l’autre, ricoche contre les cloisons, se faufile vers l’escalier qui mène à l’étage. Ici, il se passe tout le temps quelque

Daniel Zamarbide, fondateur du Bureau, basé entre la Suisse et le Portugal.

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LA VISITE

DOSSIER

Au bout du jardin, la petite maison donne sur le lac Léman. A l’intérieur, les oculi et la structure en bouleau articulent des espaces où il se passe toujours quelque chose.

«Ici, le manque de place vous oblige à bien chercher pour trouver l’amplitude idéale» Daniel Zamarbide, architecte

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ÉCHELLE INDIENNE Dehors, le couvert à voitures, avec son toit à grande portée posé sur trois «X» en métal noir, donne à l’ensemble un petit air d’architecture brésilienne des années 1960. C’est que chez Daniel Zamarbide, les références sont partout. Dans ces bancs en pierre, taillés en escalier inversé «et qui s’inspirent du design de Carlo Scarpa». Dans les poignées de porte dites genevoises que l’on attrape avec trois doigts. D’origine, elles sont en laiton, mais ont été teintes en noir pour les portes et en blanc pour les fenêtres. Et jusque dans la rambarde, une longue ligne de bois fixée sur de l’acier noir, qui monte au premier étage, clin d’œil à l’architecte portugais Alvaro Siza. Même l’échelle qui mènera bientôt à la mezzanine dans la chambre des parents n’est pas le fruit du hasard. «Il y a cette histoire d’Aby Warburg et des Indiens Hopis. Leur mode de vie fascinait l’historien de l’art allemand. Au point d’avoir écrit un texte sur leurs échelles. J’ai voulu la même. Le menuisier est parti chercher du bois dans la forêt qu’il a directement taillé et assemblé. Ce sera très beau et très rustique.» 

P HO T O S: DY L A N P E R R E NOU D

chose. «On a fignolé les détails comme pour un petit bijou. La banquette par exemple. Elle occupe toute la largeur du bâtiment dans l’idée d’être le seul objet mobilier de la maison.» Le bois de bouleau est aussi omniprésent. «Parce qu’il entrait bien dans ce concept très pur, très naturaliste qui forme un tout avec le jardin. Et puis c’est un matériau avec lequel j’aime travailler et dont la filière est très bien développée en Suisse. Sur mes chantiers au Portugal, je fais davantage appel à l’artisanat. Les savoir-faire y sont incroyables. Je pense à la terre cuite. Ici, les carreaux des salles de bains sont industriels. Làbas, j’aurais demandé à un céramiste de me les fabriquer. On n’aurait peut-être pas remarqué une grande différence, mais on aurait quand même vu l’œuvre de la main.»


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L’ACCESSOIRE

S T YL E

Valentino, la couture à portée de main

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haque saison, ses défilés de prêt-à-porter et de haute couture font sensation auprès des professionnels de la mode et du grand public. Et pour cause: ses créations joyeuses et exubérantes évoquent tout ce que le style italien a de plus flamboyant, de plus romantique et de plus élégant, sans pour autant tomber dans l’ornement pompeux. Lui, c’est Pierpaolo Piccioli, directeur artistique de Valentino depuis 2008. Cette saison, le Romain décline sa vision dans un sac à main à la fois classique et contemporain, le Valentino Garavani V Ring Bag, reconnaissable grâce à son ruban

en cuir rouge suspendu à un fermoir doré en forme de V. «Je voulais revenir à l’étude de l’accessoire. Mon intention était de créer un beau sac, ni fashion ni sensationnel, mais avec des caractéristiques idéales. J’espère que sa forme géométrique et ses détails permettront aux femmes de comprendre la sophistication qui se cache derrière sa création», a déclaré officiellement le créateur.  Sac V Ring, Valentino Garavani, disponible dans les boutiques de la marque et sur valentino.com

P HO T O: VA L E N T I NO

C

par Séverine Saas


LA MODE

Alexandra Senes, brodeuse de voyages

A T R AV E R S S A M A R Q U E K I L O M È T R E PA R I S , C E T T E G L O B E -T R O T T E U S E D A N S L’Â M E P O I N T E D U D O I G T L E S D E S T I N A T I O N S B R A N C H É E S D E D E M A I N S U R D E S C H E M I S E S , F O U L A R D S , PA N I E R S E T S A C S par Emilie Veillon photo: Lea Kloos / T Magazine

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STYLE

L

es Bains des Pâquis. Leurs portes de cabines bleu pastel. Le Jet d’eau en arrière-plan. Et une baigneuse en maillot une pièce qui plonge… Cette presqu’île culte pour les Genevois est désormais brodée à la main sur de longues chemises blanches en coton. Un lieu parmi la centaine de recoins du monde encore confidentiels, pressentis comme de futurs spots branchés par Alexandra Senes. Ancienne journaliste, globe-trotteuse et flaireuse de bons plans, cette créatrice entourée d’une brigade – de l’illustratrice à la brodeuse – transpose depuis quatre ans ses pépites en couleurs sur des chemises inspirées des tenues d’orfèvres de la fin du XIXe siècle, des coussins, foulards, chaussures et sacs signés Kilometre Paris. «Ce que j’aime dans ce lieu qu’apparemment encore beaucoup de Genevois méconnaissent, c’est son côté suranné, atypique, démodé. Crado mais pas sale», explique-t-elle de passage à Genève, pour lancer sa collection chez Globus. Elle est accompagnée d’une amie d’enfance qui vit en Suisse. La seule à connaître son âge. Ce n’est pas la peur de vieillir qui lui fait taire ce détail. Simplement une coquetterie – n’aimant pas la notion de temps, qui n’est le même pour personne – qu’elle impose à sa famille depuis l’âge de 14 ans et jusqu’à sa fille unique, Mila. EXPLORATRICE URBAINE La main droite encore teintée au henné depuis son retour d’une cérémonie «Mehndi» (mariage) au Pakistan, elle regarde sans frissonner les derniers flocons printaniers qui tombent sur les Pâquis. Comme si elle irradiait en toute saison le charme solaire qui se dégage des paysages textiles de ses futurs Mykonos, Ibiza ou Saint-Tropez. «Ce sont des lieux d’initiés. Des ruelles secondaires restées inchangées. Broder Le Marais ne m’intéresse pas. J’ai dégoté une contre-allée au pied de la tour Eiffel, baptisée du nom de l’explorateur, Pierre Loti, dans laquelle on ne croise aucun touriste. Je préfère aussi raconter la place de la Pointe à Pantin, une banlieue ouvrière qui est en train de devenir le Brooklyn des Parisiens. Ou encore l’île italienne Procida, à quatre minutes en

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LA MODE

«Ma mère me chinait des vêtements de travail, style combinaison de mécanicien ou culotte courte, qu’elle me faisait porter trop souvent» Alexandra Senes


LA MODE

P HO T O S: QU E N T I N BE RT HOU X

bateau de Capri, un caillou de maisons arc-en-ciel où les familles nombreuses se posent sur le port avec glaciaire et parasol.» De retour de l’Etat du Bengale en Inde, elle vient par exemple de découvrir une plage préservée, chic et sauvage, sur un archipel à deux heures et demie de Calcutta qu’elle compare au Goa des premiers hippies. VIRUS FAMILIAL Ancienne rédactrice en chef du magazine Jalouse, elle a passé un bon quart de sa vie à voyager autour du monde pour des reportages. Un goût d’exploratrice transmis par ses parents. Née à Dakar, cette aînée de trois frères a vécu à New York, Grenoble puis Aix-en-Provence et a passé plusieurs étés de son adolescence comme fille au pair aux Etats-Unis dans des états perdus comme l’Iowa. Dans tous ces lieux, la famille Senes écumait les brocantes. «Ma mère me chinait des vêtements de travail, style combinaison de mécanicien ou la Lederhose – culotte courte de Bavière – qu’elle me faisait porter trop souvent. Avec mes deux nattes, je me sentais ridicule. Avec le recul, elle avait tellement raison de faire différemment que les autres mamans chics. Elle continue d’ailleurs, en me constituant patiemment un trousseau chiné avec mes initiales AS brodées sur des torchons, des serviettes, des chemises qu’elle m’offre fièrement à Noël. Elle m’a transmis le virus. Je collectionne depuis des années des chemises longues anciennes que les hommes portaient comme sous-vêtements ou des tenues de travail françaises des années 1950 et même des combinaisons d’éboueurs japonais.» C’est d’ailleurs ainsi qu’est né son projet de mode. En 2014, elle déniche une chemise de travail du XIXe siècle dans une brocante du Marais. En racontant à la vendeuse qu’elle adore porter ce type de pièce avec un jean et des talons ou en chemise de nuit, l’été dans le Midi, elle apprend que le mari de la brocanteuse a constitué depuis des années un stock de plus de 400 de ces pièces qui ont servi pour le tournage du film Gladiator de Ridley Scott et du Lincoln de Daniel Day-Lewis. Elle les achète dans la foulée sans savoir qu’en faire. Marquée par le lancement avorté en France d’un magazine international féminin et par le constat des limites du système de la mode, elle a l’idée de faire fusionner les vibrations vintage avec le goût des voyages particuliers,

PAGE DE GAUCHE Sac «Bains des Pâquis», marinière «Cupertino» (Californie), chemise «Pantin Back» (pièce unique). CI-DESSUS Veste «Expédition à Moskenesøy» (Norvège).

en proposant une alternative aux collections régies par les règles du prêtà-porter. «J’ai listé une quinzaine de destinations secrètes dans le monde que j’avais repérées. D’une station de ski japonaise à un centre d’art en Tasmanie, je me suis servie de ces chemises comme d’une page blanche pour raconter leurs histoires. Des mises en scène brodées avec l’aide d’illustratrices françaises émergentes et de brodeurs indiens, marocains ou brodeuses mexicaines.» SLOW FASHION L’idée de broderies est née bien avant, lors d’un reportage au Pakistan consacré à la nouvelle scène artistique et les prémices d’une fashion week. En interviewant un créateur, elle met la main sur un bout de tissu d’une valeur de 10 000 dollars entièrement brodé d’un point très rare, par une communauté d’artisanes vivant dans les montagnes. «Ce foulard racontait l’histoire de l’artisanat de la région par les différentes techniques de régions variées. J’ai demandé à rencontrer des brodeuses et je leur ai confié un dessin de ma fille en modèle. Le résultat était magnifique. J’ai perçu là-bas le potentiel de cet art en déclinaison contemporaine.» Si les premières centaines de modèles de Kilometre Paris ont été réalisées sur le lot de chemises vintage, toute une collection de nouvelles pièces inspirées des patrons d’époque est désormais lancée deux fois par année dans

une vingtaine de boutiques à travers le monde. «Les modèles historiques forment toujours l’ADN de la marque mais coûtent trois à quatre fois plus chers. Ils sont brodés au Mexique. Parfois jusqu’à quatre mois sont nécessaires par pièce. Vingt pour cent des ventes sont reversées à une association – Zellidja – qui fait voyager des jeunes Français entre 17 et 21 ans qui n’ont parfois jamais pris l’avion. En parallèle, il faut chiner des chemises. Toute ma famille participe à la chasse. Ma mère et mon frère en ont acheté 88 cet été. Elles sont souvent neuves, stockées dans des greniers de châteaux.» Collant à la fois aux envies d’un ailleurs exclusif, riche en anecdotes si prisées par le tourisme expérientiel, et à la fois à la mode des pièces témoins d’histoire nous reliant à une période moins anxiogène, Kilometre Paris est en pleine ascension. «Je rêverais d’ouvrir une boutique en nom propre. Plutôt que de m’installer dans une artère «mode», je préférerais être rue de Rivoli à Paris ou sur Times Square à New York, où l’on ne trouve pas un souvenir de qualité de ces capitales. Nous sommes une marque de «souvenirs de demain». J’imaginerais un couloir ultra-technologique avec trois chemises suspendues. Juste pour toucher et s’étonner du travail de la main. Tout serait sur commande avec pourquoi pas quatre mois d’attente pour promouvoir la slow fashion! Des vendeuses hôtesses de l’air habillées en Courrèges 2020 livreraient des bons plans sur les destinations brodées. Une ambiance high-tech futuriste en contraste avec le côté artisanal de la marque.» Toujours plus de voyages en perspective, donc. Sur la côte amalfitaine dans quelques jours à bord d’un paquebot avec la jeune jet-set italienne, avant São Paulo pour un projet qui mettra artisans et artistes en relation, aux côtés de Pascale Mussard, créatrice de la marque Petit h d’Hermès. Alexandra Senes ne souffre jamais du décalage horaire. Son secret? Ne jamais manger dans l’avion, ne pas regarder la durée du temps de vol, ni l’heure qu’il est chez soi. Puis s’approprier illico la chambre d’hôtel en défaisant ses bagages – même pour vingt-quatre heures – et en cachant les horribles magazines publicitaires et les télécommandes dans les tiroirs.   

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STYLE

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Maillot une pièce brillant décolleté Lana, YASMINE ESLAMI.

LE SHOOTING

Histoire d’eau Photos: Lea Kloos pour T Magazine Stylisme: Anouck Mutsaerts

DE GAUCHE À DROITE Haut de bikini à imprimé floral Jenna, DODO BAR OR.

Maillot une pièce Epic coloris Aztèque, ERES. Collier en plaqué or The Treasured Every thing, ALIGHIERI.


PAGE DE DROITE Maillot une pièce brillant dos nu Marisa, YASMINE ESLAMI.

CI-DESSUS ET CI- CONTRE Maillots de bain deux pièces en crochet, les deux CHANEL.

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DE GAUCHE À DROITE Maillot de bain à imprimé floral Lippa, DODO BAR OR. Collier plaqué or Infinito et collier ras de cou plaqué or The Precarious Ropes, le tout ALIGHIERI. Maillot de bain à imprimé flroal Esterika, DODO BAR OR.

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DE HAUT EN BAS Maillot une pièce bustier Epic, coloris Croco, ERES. Maillot une pièce brillant décolleté Lana, YASMINE ESLAMI.


DE GAUCHE À DROITE Maillot une pièce Inside, coloris Nori, ERES. Maillot deux pièces en Emana, MAISON LEJABY.

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Maillot de bain Orphée en jersey maillot, jaune, lumière, HERMÈS. Collier plaqué or Infinito, ALIGHIERI.

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À GAUCHE Maillot deux pièces rose tissu brillant à protection UV, BASE R ANGE. À DROITE Maillot une pièce rouge à col V, ACNE STUDIOS.

Maillots de bain à imprimés, les deux EMILIO PUCCI.


Modèles: Leïla Thomas et Laurence Favez

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STYLE

SLASH/FLASH

I

l se peut que vous ne connaissiez pas Virgil Abloh. Si vous avez plus de 35 ans, si vous ne fréquentez pas de jeunes gens, si vous snobez Instagram, si vous évoluez loin de la musique ou de l’art, si vous ne savez pas ce que veut dire «sneakers»… Alors oui, vous avez une excuse pour être passé à côté du phénomène Virgil Abloh.» A ce paragraphe recopié chez un collègue, je n’ai que ceci à rajouter: au troisième trimestre 2018, sur l’une des plus grandes plateformes numériques du luxe, la marque la plus recherchée était la marque Off-White. Et qui a fondé Off-White? Virgil Abloh. Et quelle autre marque figurait dans le peloton de tête? Louis Vuitton. Et qui dessine les collections masculines de Louis Vuitton? Le même Virgil Abloh. Virgil Abloh est Américain, Noir, il a épousé son amour de jeunesse, il a deux enfants, il frôle la quarantaine, il a grandi dans l’Illinois, il est cool, il est né de parents originaires du Ghana, il est titulaire d’une maîtrise d’architecture et d’une licence de génie civil. La mode, Virgil Abloh y est venu via la musique et le graphisme puisqu’il a commencé par être le directeur artistique de Kanye West. Sinon, Abloh a collaboré avec Nike (bénéfices mirobolants), Ikea, Levi’s, Jimmy Choo, Guns N’Roses.

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Virgil Abloh / Shiva E T S I L E S C R É AT E U R S

QU I NOU S I N S P I R E N T N ’ É TA I E N T Q U E D E S AVA T A R S ? A U J O U R D ’ H U I L E M U L T I -T A L E N T U E U X VIRGIL A BLOH. par Stéphane Bonvin  Illustration: Damien Cuypers pour T Magazine

C’est tout? Non! Virgil est aussi réalisateur, DJ, compositeur, influenceur. Et il a obtenu un Grammy Award. Virgil Abloh, c’est le designer qui a marié le luxe et le streetwear. Sa grammaire, vous la croisez partout, imitée, copiée. Citons ses chemises à carreaux bardées de son logo qui ressemble à un panneau routier. Ses robes vaguement couture réalisées dans des matériaux sportifs. Les tenues de Serena Williams. Plus une dose d’ironie arty facile – chez Off-White, les baskets portent un faux antivol et le dos des chemises est tagué du mot «back». Bref, Virgil remixe les années 1990 sans se soucier de passer, parfois, pour un plagiaire de génie. Ce Virgil phénoménal et rusé, c’est Shiva version 2019. Shiva, le dieu hindou doté d’une armée de bras. La divinité des formes qui se défont sans cesse pour se reformer ailleurs et autrement. Virgil-Shiva, c’est l’idée qu’aujourd’hui, un créateur, un patron, un influenceur doit tout faire, être ubiquiste, ambidextre de ses mille bras, polytalent, jongleur de ses mille vies. L’antithèse de ces artistes qui, de Proust à Bach ou Saint Laurent, n’ont poursuivi qu’une seule phrase, qu’une seule cadence, qu’une seule silhouette, qu’une seule obsession. 2010-2020, décennie «Joue-la comme Shiva». Ou quand être de son temps, c’est être de tous les instants. 


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L’HORLOGERIE

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Les belles heures du Bauhaus

H É R I T I E R S D E S T H É O R I E S F O N C T I O N N A L I S T E S D E L’ É C O L E D E W E I M A R , U N E P O I G N É E D ’ H O R L O G E R S A L L E M A N D S C O N Ç O I V E N T D E S G A R D E -T E M P S A U D E S I G N R É D U I T À L’ E S S E N T I E L Marie de Pimodan-Bugnon

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es boîtiers de montres sans fioritures, des cadrans dépouillés à l’extrême, des aiguilles débarrassées de tout superflu. Et une fonction utile, essentielle: donner l’heure. En marge d’une tendance actuelle qui glorifie la sophistication et les designs complexes, quelques horlogers se revendiquent du courant Bauhaus et privilégient la sobriété du fonctionnalisme en réduisant la montre à sa plus simple expression. Une vision moderniste héritée de la Staatliches Bauhaus, l’école d’arts appliqués fondée à Weimar en 1919 par Walter Gropius. Cent ans plus tard, les préceptes visionnaires enseignés jusqu’en 1933 dans ses murs traversent le design horloger. Le concept «Less is more», la fameuse maxime du troisième et dernier directeur du Bauhaus, Ludwig Mies van der Rohe, n’a pas encore dit son dernier mot. LA FORME SUIT LA FONCTION C’est tout naturellement vers l’Allemagne qu’il faut se tourner pour trouver les exemples les plus frappants de ces designs intelligibles au premier coup d’œil. Nichée en plein cœur de la Forêt-Noire, la manufacture Junghans s’illustre depuis plus de cent cinquante ans dans la confection de garde-temps

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marqués par un vocabulaire épuré et graphique. Au début des années 1950, la marque qui s’impose alors comme le plus grand fabriquant de chronomètres en Allemagne fait appel au designer et architecte suisse Max Bill pour concevoir une nouvelle montre. L’ancien élève du Bauhaus se met à la tâche et s’applique alors à simplifier radicalement les formes horlogères tout en portant une grande attention aux détails. En 1956, il signe tout d’abord une horloge de cuisine aux lignes dépouillées. Le principe selon lequel «la forme suit la fonction» édicté par l’architecte américain Louis Sullivan et adopté par l’école du Bauhaus s’exprime ensuite pleinement dans une horloge de table en 1958. La feuille de route de Max Bill est claire: «Faire des montres qui s’éloignent le plus possible de toute mode. Aussi intemporelles que possible, mais sans pour autant oublier le temps.» En 1961, Junghans illustrera ce mot d’ordre pour la première fois dans une montre-bracelet qui vise l’essentiel: offrir la lecture de l’heure, tout simplement. Une vision du design horloger qui fonctionne sans avoir à se soucier des aléas de la tendance depuis bientôt soixante ans. Pour preuve, le design des premiers modèles de Max Bill reste aujourd’hui encore quasi inchangé. Une esthétique illustrée cette année dans trois modèles anniversaire dont la Max Bill Automatic 2019 éditée à 1000 pièces qui s’inspire des codes esthétiques du bâtiment du Bauhaus de Dessau dans lesquels Max Bill a étudié entre 1927 et 1928.

PAGE DE DROITE DE HAUT EN BAS NOMOS célèbre le minimalisme avec la montre Tangente 38 Un siècle de Bauhaus. L’Antea Classic 365 de STOWA est inspirée d’un modèle épuré des années 1930. Le design moderniste de l’ancien élève du Bauhaus s’exprime dans le modèle Max Bill Handaufzug de JUNGHAUS.

Parmi les marques d’outre-Rhin chez lesquelles le Bauhaus continue de faire des émules, on citera volontiers Laco, Defakto ou Junkers, dont certains modèles en reprennent explicitement les exigences de sobriété et de fonctionnalité. Mais aussi Stowa, une manufacture allemande également basée dans la Forêt-Noire. UN DESIGN BRANCHÉ Dès 1937, cette dernière fabrique les toutes premières montres imprégnées du style Bauhaus en y intégrant des cadrans produits par l’entreprise Weber & Baral, alors considérée comme la plus grande usine de cadrans du monde. Lange & Söhne livrera d’ailleurs à la même époque quelques modèles marqués par une esthétique similaire sans pour autant poursuivre dans cette voie. En 2004, sous l’impulsion du designer Jörg Schauer, Stowa a relancé son modèle des années 1930 avec succès. A tel point que cette collection baptisée Antea est depuis lors déclinée dans de nombreux diamètres, animée par des mouvements automatiques ou manuels et habillée de cadrans de diverses teintes. Le vocabulaire esthétique ne varie quant à lui pas d’un iota. Epure et simplicité sont toujours de rigueur. Plus encore dans l’édition 2019 qui célèbre les 100 ans du Bauhaus à travers un cadran noir ou blanc, tout juste ponctué de lignes graphiques en guise d’index. De l’autre côté de la frontière allemande, le voyage dans l’esthétique fonctionnaliste du Bauhaus se poursuit


P HO T O: GE T T Y I M AGE S

à Glashütte, une petite ville isolée où ne s’aventurent que quelques touristes passionnés d’horlogerie. Aux côtés de grandes marques telles que Lange & Söhne ou Glashütte Original, Nomos est parvenue en moins de trente ans à se faire une place au soleil. Son créneau: une esthétique minimaliste hyper-contemporaine qui porte la signature des «maîtres» du Bauhaus et des mouvements fiables qui font honneur à la légendaire qualité allemande. Créée en 1990 par Roland Schwertner, la marque a raflé de nombreux prix de design. Notamment avec son modèle classique Tangente. Souvent décrite comme la «montre Bauhaus» par excellence, elle brille par sa simplicité formelle. Un boîtier rond, une fine lunette, une typographie graphique, des aiguilles et des index bâtons… Drapée d’une esthétique stricte, elle fait pourtant fureur auprès d’une clientèle jeune et branchée. Pour les 100 ans du Bauhaus célébrés au gré d’une édition spéciale en neuf versions, le caractère épuré de la Tangente reste fidèle à celui des débuts. Les designers du studio berlinois de la marque se sont cependant autorisé quelques écarts savamment maîtrisés en empruntant le pinceau coloré de Paul Klee, qui fut pendant près de dix ans l’un des éminents «maîtres» de la Staatliches Bauhaus. Le pourtour du cadran couleur papier à dessin est ainsi souligné par un cercle rouge, bleu ou jaune. «Nous poursuivons notre œuvre de la même façon que les maîtres du Bauhaus quand il s’agit de concevoir nos montres et d’apporter le développement nécessaire à nos calibres, affirme le directeur de Nomos, Uwe Ahrendt. En se concentrant sur l’essentiel et en laissant de côté le superflu tout en étant incroyablement exigeants sur les détails qui restent. Ce sont des garde-temps qu’ils auraient pu concevoir et porter aujourd’hui.» Aujourd’hui seulement car n’oublions pas que de 1919 à 1933, dans les ateliers du Bauhaus, à Weimar ou à Dessau, le design horloger ne figurait pas parmi les matières enseignées dans les classes de Gropius, Kandinsky, Klee ou Breuer.  T_MAGAZINE 47


L’ŒUVRE

Giuseppe Penone Luce e Ombra, 2011

O F F E R T E PA R L A G A L E R I E A L I C E PA U L I , L’ Œ U V R E M O N U M E N T A L E E S T L A P R E M I È R E À E N T R E R AU NOU V E AU M U S É E CA N T ONA L DE S BE AU X-A RT S DE L AU S A N N E

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’est un arbre en bronze de 14,5 mètres de haut suspendu dans les airs. Une œuvre monumentale de Giuseppe Penone, artiste turinois souvent associé à l’Arte povera. L’œuvre est un cadeau au tout nouveau Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne de la galeriste lausannoise Alice Pauli. Elle est aussi la toute première installée dans le bâtiment flambant neuf du mcb-a qui ouvrira ses portes au public le 5 octobre. Pour Penone, la nature reste indissociable de

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l’homme. Depuis les débuts de l’artiste dans les années 1960, l’eau, la terre, le végétal, le minéral inspirent à ce fils d’agriculteur des paysages intérieurs qui aspirent à la contemplation et à la réflexion. L’arbre, notamment, appartient à ce vocabulaire poétique de la reconnexion tellurique. Ici, les branches qui s’élancent avec légèreté vers le ciel sont à peine contrariées par le poids du métal qui tire l’arbre vers le bas. La lumière et l’ombre, dont la cage de feuilles dorées serait le cœur battant. 

P HO T O: K E Y S T ON E / P ROL I T T E R I S Z U R IC H

C U LT U R E

par Emmanuel Grandjean


L’ART

Chez L/B, un cocon pour travailler

I L S E X P O S E N T E N C E MOM E N T AU X G A L E R I E S L A FA Y E T T E À PA R I S U N TUN N EL PSYCHÉDÉLIQUE. V ISITE À BURGDORF CHEZ SABINA LANG E T DA N I E L B AU M A N N, QU I JOU E N T AV E C L E S F O R M E S , L E S C O U L E U R S E T L’ E S PA C E   par Emmanuel Grandjean  photos: Lea Kloos / T Magazine


CULTURE

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L’ART

our trouver l’atelier de Sabina Lang et Daniel Baumann, c’est assez simple: il suffit de repérer la maison de Burgdorf, à 30 kilomètres de Berne, sur laquelle est posée une cabine verte et blanche. Un hôtel en fait qui ne propose qu’une seule chambre mais équipée façon palace. Everland, c’est son nom, avait été créé pour l’Expo.02 puis installé entre octobre 2007 et mai 2009 au sommet du Palais de Tokyo à Paris. Pendant un an et demi, le cinq-étoiles le plus couru de la capitale offrait à une poignée de chanceux une vue imprenable depuis sa baie vitrée unique sur la tour Eiffel. «Ici, il nous sert de chambre d’hôtes pour recevoir les amis», explique Sabina Lang. Depuis leur rencontre il y a vingthuit ans, L/B (c’est ainsi qu’ils signent) travaillent et vivent ensemble. A Burgdorf, où ils habitent, leur gigantesque atelier leur sert aussi de maison, une porte vitrée séparant l’espace du boulot de celui du repos. «La vie, le travail, chez nous, tout est lié, reprend Daniel Baumann. Burgdorf, c’est à la fois la ville et la campagne. Tout est proche: les commerces mais aussi certaines entreprises avec qui nous travaillons.» De Paris à Tokyo, de Kiev à Bienne, leurs installations artistiques souvent monumentales s’exposent partout. Leur credo? Prendre l’espace et l’architecture pour toile de fond et faire en sorte que les spectateurs reconsidèrent leurs repères. Leur style? Il est caméléon, change à chaque projet. Mais disons que l’utilisation de la couleur et de la géométrie est la constante d’une œuvre qui peut aussi bien investir un terrain de foot et la façade d’un théâtre que les murs d’une galerie.

PAGE DE GAUCHE Conçu pour Expo.02, l’Hôtel Everland et sa chambre unique reçoivent désormais les amis du couple sur le toit de leur atelier situé dans la zone industrielle de Burgdorf. CI- CONTRE ET CI-DESSOUS Ambiance vintage dans la cuisine et le salon.

BAR SUSPENDU Début mai, ils ont rouvert à la Kunsthalle de Berne leur bar perché dans un arbre, à 40 mètres au-dessus de l’Aar. En juillet, ils participeront à Annecy Paysage en greffant sur la façade du Centre Bonlieu des sortes d’étriers géants gonflables. En ce moment, c’est aux Galeries Lafayette que les Bernois exposent dans la Galerie des Galeries, espace d’exposition situé en plein cœur du grand magasin parisien. «C’est un

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L’ART

CULTURE

CI- CONTRE Une porte en verre sépare les espaces de travail et de du repos. PAGE DE DROITE Une peinture du couple fait le pendant à un monochrome jaune d’Olivier Mosset.

endroit très spécial avec un plan assez étrange. Vu sa situation, l’idée n’était pas d’ajouter encore d’autres produits à voir», explique Sabina Lang. INTÉRIEUR VINTAGE L/B y ont donc construit Beautiful Tube #6, un tunnel en bois peint en noir. De l’extérieur, sa structure ressemble à une sculpture minimaliste de Tony Smith. De l’intérieur, le corridor absorbe le visiteur dans une sorte de psychédélisme claustrophobe. Très étroit, il est recouvert d’une moquette, dont le motif coloré dans un dégradé de gris avec du jaune et du magenta pour provoquer le contraste, représente un grand cercle décomposé. Pour un peu, on dirait une version pop d’une peinture orphiste de Robert Delaunay. «Le cercle fait référence à la coupole des Galeries Lafayette bien sûr. Mais il exprime aussi une dynamique,

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une effervescence un peu délirante, continue l’artiste. Ce que représente un endroit comme celui-ci où un monde fou achète, circule, vient parfois juste pour photographier le décor. Nous voulions proposer une expérience inverse avec ce tunnel assez bas dans lequel on ne peut entrer qu’une personne à la fois.» Les couleurs qui claquent et des formes souvent fluides: il y a dans l’œuvre des Bernois quelque chose de l’esprit seventies qui plane. Tout comme dans leur mobilier. Les lampes, les fauteuils, les tables basses: chez eux tout est vintage. «Nous ne sommes pas collectionneurs. Ces meubles nous accompagnent depuis longtemps, explique Daniel Baumann. L’avantage de la campagne c’est encore

de pouvoir en trouver pour presque rien.» Et aussi pas mal de petits objets qui viennent du Japon, où ils recevaient, l’année dernière, un Design Award pour leur installation murale sous un pont à l’occasion du Tokyo Art Flow. MONOCHROME GÉANT Depuis un demi-an, ils occupent désormais le gigantesque local situé juste en dessous de chez eux. Un collectionneur avait eu l’ambition d’en faire une galerie. Le projet n’a jamais vraiment décollé. Les deux artistes ont récupéré ces lieux, où ils installeront bientôt leur parc de


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L’ART

CULTURE

Depuis l’extérieur de leur atelier-maison, Lang / Baumann affichent la couleur: ici, on s’échappe.

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machines et où un studio tout aménagé offre déjà le logement à leurs assistants. Une porte ouvre sur le jardin. Là, un jacuzzi couleur cassis peut accueillir deux personnes maximum. «Au Japon, on adorait aller aux bains. Pendant des années, on a passé Noël aux thermes de Vals dans les Grisons. Mais depuis que le propriétaire a changé, c’est devenu moins sympa, regrette Sabina Lang. Comme on ne trouvait rien d’équivalent, on s’est fabriqué notre propre spa un à partir d’un gros bac en métal que nous avons transformé. En hiver, c’est absolument fantastique.» Retour à l’intérieur. Sur les murs, Lang et Baumann ont accroché les œuvres d’artistes dont ils se sentent proches. Une édition de miroirs de John Armleder reflète un côté du lit, tandis qu’un long monochrome jaune d’Olivier Mosset s’étire sur une paroi de l’atelier. «Il est tellement grand que c’est le seul endroit qu’on a trouvé pour l’exposer. Olivier nous avait invités à participer à l’une de ses expositions. A la fin, on lui avait offert le concept de la peinture murale que nous avions réalisé. A son tour, il a tenu à nous faire un cadeau. On imaginait qu’il allait nous donner un petit tableau. Et puis un jour, on a vu débarquer un camion…» FAN DE FOOT L’œuvre fait le pendant à l’une des peintures du couple: une plaque de métal courbé recouverte d’un enduit métallisé qui change de couleur selon l’angle de vue. Mais chez L/B, on trouve aussi des bibliothèques remplies de livres, des images qui les inspirent – «davantage que l’art, c’est l’architecture qui nous influence, celle d’Oscar Niemeyer notamment» – et des écharpes de supporters. Daniel Baumann l’admet: il aime le football. Hier, il se trouvait à Barcelone pour assister au match du Barça contre Manchester United. Il en parle avec des étoiles dans les yeux. «C’est spectaculaire, c’est le plus grand stade d’Europe. L’atmosphère est d’enfer», raconte l’artiste, qui a ramené des drapeaux de l’équipe catalane. Parce qu’il est fan. Mais aussi parce que graphiquement il est composé de lignes horizontales, bleue, jaune et rouge. Comme un tableau abstrait.  «Beautiful Tube #6», Galerie des Galeries, Galeries Lafayette, Paris, jusqu’au 9 juin, galeriedesgaleries.com


L’INSTAGRAM DE

Helio León

C E P H O T O G R A P H E E T V I D É A S T E E S PA G N O L E N R O B E L E S N U I T S U R B A I N E S D E S A PA L E T T E C H R O M A T I Q U E par Véronique Botteron

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L’USTENSILE

E S CAPADE

Chipperfield dans le moka

L’A R C H I T E C T E B R I T A N N I Q U E A R E D E S S I N É L A C A F E T I È R E S T A R DE BI A L E T T I T OU T E N R E S TA N T T R È S P RO C H E DU MODÈ L E OR IGI NA L n 1933, Alfonso Bialetti fondait dans le Piémont l’entreprise qui porte son nom. Spécialisé dans la fabrication de machines à café en aluminium, il créait la Moka, qui deviendra cette cafetière emblématique qui gargouille lorsque le caoua est prêt. Et assurera le succès mondial de Bialetti, qui déclinera son modèle dans toutes les tailles et dans toutes les couleurs. Petit-fils d’Alfonso, Alberto Alessi, patron de la marque de design destiné à la cuisine, dévoilait à Milan en avril

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une nouvelle Moka. La version de David Chipperfield rend hommage à la star des expressos à l’italienne. L’architecte britannique, qui agrandit en ce moment le Kunsthaus de Zurich, est ainsi resté très proche du modèle d’origine, dont il a conservé la structure à onze faces, mais en a arrondi la base et éloigné du corps de la machine le manche qui avait tendance à chauffer en même temps que le café.  alessi.com

P HO T O: A L E S I

E

par Emmanuel Grandjean


LA GASTRONOMIE

Cuisine en bocal

P RO C É DÉ NAT U R E L E T A RC H A ÏQU E , L A G A S T R O N O M I E R E D É C O U V R E L E S B I E N FA I T S DE L A F E R M E N TAT ION. U N P RO C É DÉ QU I S T I M U L E L E S C H E F S L E S P LU S C R É AT I F S par Edouard Amoiel photos Lea Kloos / T Magazine

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ESCAPADE

D

evant le sourire émerveillé de Walter el Nagar, chef du restaurant Le Cinquième Jour à Genève, à la vue de sa trentaine de bocaux multicolores secrètement cachés à l’abri des regards, vous comprenez sa passion pour le phénomène de la fermentation. Tel un enfant exposant sa collection de jouets, il jubile à l’idée de combiner, goûter et marier des ingrédients privés d’air libre depuis des mois, qui vont se transformer spontanément sous l’influence des levures ou des bactéries. Que ce soient des boutons de roses ou des choux-fleurs, des racines de capucines ou des pickles vinaigrés, l’imaginaire avant-gardiste lié à ce mécanisme fondamental très en vogue n’a pas de limite et fait passer le kimchi, emblème ancestral de fermentation coréenne, pour une pratique démodée. Le phénomène n’est pourtant pas nouveau puisque la fermentation existe naturellement depuis des millénaires dans notre alimentation quotidienne. Scientifiquement, il s’agit d’un processus par lequel, en l’absence d’oxygène, un micro-organisme transforme le sucre en une autre substance. En latin, le mot «fermentation» vient du verbe fervere qui signifie «bouillir». Les Romains seraient les premiers à avoir identifié cette effervescence alimentaire en voyant des bulles se former dans les cuves où le raisin se transformait spontanément en vin. «Mais cette effervescence n’avait rien d’une ébullition: elle était due à des

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DE GAUCHE À DROITE Huître «mange tout», cristal d’herbes de saison, religieuse, gaufrette de choucroute et de foie de poulet. Une composition dégustable au Cinquième Jour.

ferments, des enzymes produits par la levure qui transforme le sucre du raisin en alcool», mentionne en préambule René Redzepi dans son livre consacré au sujet. LEÇON ITALIENNE La réalisation de la fermentation alimentaire exige un savoir-faire pour éviter des contaminations microbiologiques néfastes pour la santé. Marie Moatti, thérapeute en nutrition, micronutrition et santé naturelle, constate que les bienfaits de la fermentation ont gagné leurs lettres de noblesse grâce aux avancées

récentes de la microbiologie. «Avant, les vertus de ce phénomène résidaient principalement dans la conservation des aliments comme règle d’hygiène à respecter. L’action sur la santé n’était observée qu’empiriquement.» Qu’en est-il de l’intérêt nutritionnel? De nos jours, la fermentation permet une conservation saine des denrées ainsi que la transformation naturelle du sucre qu’elles contiennent par exemple en acide lactique pour la lacto-fermentation, par le biais de micro-organismes vivants. «Ces aliments agissent sur nos intestins en nourrissant notre flore


LA GASTRONOMIE

Au restaurant le Cinquième Jour, on crée dans de nouvelles saveurs en constante évolution.

intestinale et sont une source de vitamines et minéraux très intéressante», relève Marie Moatti. Pour le chef Walter el Nagar, l’approche du procédé commence par une réflexion contestataire. «Le fait que les préceptes conformistes de la nouvelle cuisine interdisent toute forme d’aliments fermentés m’a poussé à m’y intéresser.» Encore en début de carrière, le cusinier de Milan remarque que la fermentation fait intégralement partie des pratiques culinaires italiennes. De près ou de loin, tout ce qui caractérise cette cuisine est un hymne à la

fermentation: le vin, le vinaigre, les jambons, les fromages, les câpres ou encore l’olive, son ambassadrice la plus emblématique. En 2008, en pleine ascension de la gastronomie nordique où les saisons courtes et rudes motivent cette technique de conservation, il se rend en Norvège. «Mais le seul aliment fermenté que j’ai trouvé là-bas était une truite immangeable.» Grande désillusion.

«Le fait que les préceptes conformistes de la nouvelle cuisine interdisent toute forme d’aliments fermentés m’a poussé à m’y intéresser» Walter El Nagar,

chef du Cinquième Jour CRÉATIVITÉ SANS LIMITES Il flaire malgré tout un potentiel. «C’est avec la fermeture en 2011 du restaurant El Bulli de Ferran Adrià que la

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fermentation a vraiment pris son envol. Une école s’éteint, une autre s’éveille.» Après avoir prétendu que tout avait été fait, inventé, déstructuré et reconstitué dans son antre révolutionnaire catalan, le maître ouvre la voie à toute une génération de cuisiniers qui découvrent que le seul moyen de créer de nouvelles saveurs peut se faire grâce à la fermentation. «Contrairement aux méthodes de préservation avec du vinaigre ou de l’huile qui stagnent l’évolution du goût, la fermentation permet d’avoir un arsenal de saveurs en constante évolution», confirme Walter el Nagar. «C’est une nouvelle forme d’expression culinaire qui ouvre un horizon sans limites à la créativité.» Avant d’ouvrir son restaurant, le chef part récolter des noix vertes du Valais et commence ses expériences. Immangeables sitôt cueillies, les noix sont déposées dans un premier temps dans du sel et sont ainsi privées d’air pendant deux semaines. Nettoyées et séchées, elles caramélisent durant la fermentation avant d’être plongées dans du vinaigre pour garantir leur conservation. Quant aux écrevisses du lac Léman, elles sont fermentées durant trois mois. Le liquide est par la

LA GASTRONOMIE

suite décanté jusqu’à l’obtention d’un concentré de poisson qui servira à l’assaisonnement des plats. «Vous pouvez ainsi remplacer le sel par l’essence d’une écrevisse fermentée lors de la cuisson du crustacé à la plancha. Et c’est du 100% genevois.» Une origine locale poussée à son paroxysme. AIL NOIR De l’autre côté de la Rade, Benjamin Breton, chef du Fiskebar de l’hôtel Ritz Carlton, a lui aussi été très tôt aiguillonné par cette tendance, dont il reconnaît les bienfaits. «Cette pratique est bien loin de ce que l’on nous inculque en théorie. Mais il ne faut pas non plus tomber dans les extrêmes. Beaucoup de restaurants ne maîtrisent pas le sujet; il faut savoir garder de la cohérence dans l’assiette.» Benjamin Breton utilise la fermentation pour apporter de l’acidité à ses plats et contrebalancer toute forme de gras. «Cela donne énormément de profondeur et rend un plat plus digeste.» Il apporte ainsi une touche de réglisse confit à ses suprêmes de pigeon et sa garniture de légumes racines en fermentant pendant soixante jours dans une étuve des têtes d’ail qui prennent une couleur noire et sont ensuite passées au tamis. La pulpe

Walter El Nagar, surnommé le «Mad Chef», est l’apôtre de la cuisine fermentée.

ainsi obtenue est utilisée «comme un condiment plutôt que comme un accompagnement». Dernière halte rue de la Coulouvrenière à Genève où Nicolas Darnauguilhem confectionne son propre pain en utilisant de la farine ancienne de petit épeautre (moulu à la meule de pierre) et de la levure bio. «J’ai appris le principe de la fermentation grâce à la macrobiotique, sans le considérer toutefois comme un dogme», révèle le chef du Tablar. La pâte est mélangée, puis la magie opère au bout de quarante-huit heures de fermentation avec un taux d’hydratation très élevé. Avec peu de pétrissage, deux pliages et une cuisson d’une heure par kilo, le résultat est saisissant. Un pain d’antan croustillant, digeste et goûteux. La fermentation, une amie qui nous veut du bien.  René Redzepi et David Zilber, «Le guide de la fermentation du Noma», Ed. du Chêne, 456 p.

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ESCAPADE

L’ADRESSE

A deux pas de la gare Cornavin, l’Hotel D conjugue des couleurs inspirées par la palette de Ferdinand Hodler et une déco accueillante et sobre signée Sybille de Margerie.

L

ongtemps, le parc hôtelier genevois a joué au grand écart. Entre le palace de luxe les pieds dans l’eau et la pension de famille un peu planquée, trouver une chouette adresse sans poser un treizième salaire relevait du casse-tête. Une anomalie dans une ville qui vante ses ambitions mondiales et ses grands salons internationaux. Depuis quelques années, l’offre enfin s’étoffe. Après s’être installé à Bâle, le groupe Diana Hotels Collection a ainsi choisi le quartier des Pâquis pour ouvrir sa première adresse en Suisse romande. Idéalement situé rue de Fribourg, près de la gare et pas loin du lac, l’Hotel D. affiche une décoration chaleureuse et stylée où la gamme chromatique a été inspirée par l’œuvre de Ferdinand Hodler. L’architecte d’intérieur Sybille de Margerie, qui a signé l’aménagement d’adresses hautement étoilées (Cheval Blanc à Courchevel, le Mandarin Oriental de Paris), a ainsi su donner une atmosphère cocooning à cette jolie petite adresse de 57 chambres et suites. Et ce, sans faire exploser la grille des tarifs, qui démarrent à 200 francs la nuit. 

P HO T O S: C H R I S T OP H E BI E L S A

Hotel D., rue de Fribourg 16 022 777 16 16, hoteld-geneva.com

Un cocon aux Pâquis A PRÈS BÂ LE, LE GROUPE DIA NA HOTELS COLLECTION OU V RE À GE N È V E S ON P R E M I E R É TA B L I S S E M E N T E N S U I S S E ROM A N DE par Emmanuel Grandjean

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LE PARFUM

CO R P S

Eloge de la délicatesse

FLEU R ÉPHÉMÈR E DU PR IN TEMPS, L A PI VOIN E ÉVOQU E U N E F ÉM I N I T É F R A ÎCH E ET LU M I N EUSE . EN T ÉMOIGN EN T PLUSI EU RS NOU V E AU T É S , NO TA M M E N T L A NOU V E L L E E AU DE T OI L E T T E A NGE L QU I S E R A L A NC É E AU DÉ BU T DE J U I L L E T par Emilie Veillon

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LE PARFUM

E P HO T O S: MON TAGE S I MON L A D OU X

lle est indissociable aux jours qui rallongent, la pivoine qui fleurit dans les jardins de mai. Opulente, tendre et subtilement parfumée. Comme un coussin rond aux mille couches de soie. Dans lequel on voudrait plonger le nez pour garder en mémoire l’empreinte olfactive de cette floraison éphémère. Sa fraîcheur réconfortante. Discrète. Malgré tant de volume, de densité plastique, au bout d’une fine tige végétale. «Si elle plaît autant et inspire la parfumerie, c’est parce que la pivoine évoque une féminité délicate. Sa forme, sa rondeur, ses pétales multiples. La manière dont elle s’ouvre doucement», analyse Pierre Aulas, directeur artistique olfactif de nombreuses grandes marques de la parfumerie française, dont Mugler. «Contrairement à un jasmin, une tubéreuse ou une fleur d’oranger qui peuvent être entêtantes, évoquer une féminité exacerbée, prononcée, voire ensorcelante, je trouve que la pivoine a des facettes beaucoup plus subtiles.» UNE FLEUR MUETTE Les geishas par exemple, ces dames de compagnie très raffinées et cultivées, portent une pivoine dans leurs cheveux pour donner le signal que leur virginité est remise aux enchères. «Je trouve que leur parfum reflète cela, il y a une féminité assez affirmée, tout en fraîcheur. C’est une fleur étonnante, parce qu’elle est grosse en comparaison au jasmin ou à une marguerite, mais son olfaction subtile ne ressemble pas à ce qu’elle est», poursuit le spécialiste. Comme c’est le cas de plusieurs ingrédients en parfumerie, la pivoine est une fleur muette, autrement dit elle ne délivre pas d’extrait – essence ou absolue – lorsqu’elle est distillée. En parfumerie, son odeur est donc une reconstitution réalisée par un accord que l’on pourrait comparer à l’églantine, une rose sauvage au parfum discret. Ce dernier présente trois facettes: une note

Holy Peony 2018 rosée, délicate et fraîche, une facette plus végétale et une autre légèrement miellée. «J’ajouterai aussi une facette légèrement citronnelle, un peu indolée, en référence à une matière première que l’on trouve au cœur des fleurs blanches, comme le jasmin, la tubéreuse et la fleur d’oranger», précise le directeur artistique olfactif. FLORAL ET GOURMAND L’accord pivoine se situe au cœur des pyramides olfactives des parfums floraux, parce qu’elle n’a pas énormément de molécules volatiles, comme les citrus (en tête) ou des molécules très lourdes comme les muscs, la vanille ou le santal (en fond). Parmi les jus historiques, la pivoine était en partie la signature de Noa de Cacharel, qui date de plus de 1998, un mélange de pivoine, musc et café. Mais aussi de Miracle de Lancôme ou de Chloé. Ce printemps, plusieurs jus récents misent sur la pivoine. Tous mettent en avant le charme d’une féminité douce et romantique, mais non moins radieuse. Comme en témoigne la nouvelle eau de toilette Angel. «On cherchait une version plus fraîche de ce parfum intense sorti en 1992 qui reste dans les dix meilleures ventes mondiales. Une nouvelle féminité, plus éblouissante, mais sans que cela soit capiteux comme le jasmin dans Alien ou la fleur d’oranger dans Aura.» «Il fallait ouvrir l’accord d’Angel en le rendant plus frais sans trop le perturber pour autant. Et c’est exactement la fonction de la pivoine, plus délicate et fraîche», détaille Pierre Aulas. Pour la maison Mugler, une nouvelle clientèle, millennials en tête, pourrait ainsi découvrir une Angel aux nouvelles facettes: plus allégée sans être trop fraîche, plus féminine, moins dramatique, moins vamp, moins sombre. Pour cela, le fort dosage de patchouli a été réduit avec tout un complexe de bois blond qui lui confère plus de velouté et de douceur. Une nouvelle lumière florale jaillit de la signature gourmande, tout en délicatesse. 

Maison Dior

François Demachy

Une pivoine en trompe-l’œil, florale et fruitée, gourmande de lumière. Son parfum de rose abricotée traduit la rondeur féminine de ses courbes. C’est un sillage lumineux, comme une rose sans épines, douce mais affirmée. Peonia Nobile 2016

Acqua di Parma Ce parfum s’inspire des multiples facettes de la fleur, à la fois délicate et exubérante, souple et puissante. Elles se mêlent au géranium, à la rose de Turquie et à la fraîcheur du freesia et sont enveloppées d’une base d’ambre, de patchouli et de musc.

Idylle 2009

Guerlain

Thierry Wasser Un bouquet frais et joyeux, composé de muguet, pivoine, freesia et lilas blanc. Le cœur dévoile un jasmin associé à une communelle de roses bulgares. En fond, un accord chypré travaillé autour du patchouli et des muscs blancs.

Pivoine Printemps 2019

Maison Lancôme

Nicolas Beaulieu

Des notes vivifiantes de mandarine et de poivre rose en tête, un accord de pivoine, associé à une essence et à un absolu de rose au cœur. Une vapeur musquée teintée de vanille et des notes crémeuses, musquées, tendrement laiteuses et addictives en fond.

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LE BEAUTY CASE

CORPS

DE GAUCHE À DROITE Huile Infusée pour le visage de DIPTYQUE. Huile de beauté Monoï Body Glow II de NARS. Huile corps remarquable LE COUVENT DES MINIMES.

Huile bio rose infusion de  KURE BAZA AR. Huile pour le bain pour les sens SUSANNE KAUFMANN.

Beauté infusée

D E L A M A N U C U R E À L’A R T D U B A I N , E N PA S S A N T PA R L’ H Y D R A T A T I O N D U C O R P S , F L O R I L È G E D ’ H U I L E S N A T U R E L L E S Q U I PA R L E N T D E S O I N S D U B O U T D E S F L E U R S par Emilie Veillon photo: Moos-Tang pour T Magazine

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LA GALAXIE LA NATURE Elle est fondamentale dans le travail de l’architecte pour qui l’eau, l’arbre, la rivière forment son vocabulaire de base. Pour l’Institut de technologie de Kanagawa, il ry thme les espaces intérieurs avec des poteaux très fins, métaphore de la forêt. Dans le parc de Vijversburg aux Pays-Bas, il dessine une structure vitrée en forme de cours d’eau capable d’abriter les spectateurs des concerts sans les déconnecter de la nature alentour.

TOYO ITO La référence à la tradition, la métaphore naturaliste, la légèreté élégante, la technologie… Comme toute la nouvelle génération d’architectes nippons, Junya Ishigami peut se réclamer de Toyo Ito, précurseur de cette architecture qui cherche à réduire le plus possible son impact sur la ville, surtout à Tokyo, mégapole à l’urbanisme galopant.

SANA A Né en 1974, diplômé de l’Université des arts de Tokyo en 2000, il est embauché par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, fondateurs du bureau Sanaa qui va notamment construire le Rolex Learning Center de l’EPFL et le New Museum de New York. En 2004, Junya Ishigami ouvre sa propre agence à Tokyo.

Junya Ishigami

VENISE En 2010, Kazumo Sejima, directrice de la 12e Biennale d’architecture de Venise, l’invite. A l’intérieure de la Corderie, Junya Ishigami imagine une architecture légère comme l’air en dessinant le plan grandeur nature d’une maison à l’aide de fil en fibre de carbone. Le bâtiment invisible lui vaudra de remporter le Lion d’or.

L’A R C H I T E C T E J A P O N A I S I N V E N T E D E S PA Y S A G E S C O N T E M P O R A I N S O Ù L E B Â T I E T L A N A T U R E T R AVA I L L E N T E N S E M B L E . E T C O N S T R U I R A L E PAV I L L O N 2 019 DE L A S E R P E N T I N E GA L L E RY DE L ON DR E S 66 T_MAGAZINE

par Emmanuel Grandjean

P HO T O S: J U N YA I S H IGA M I A S S O C I AT E S , GE T T Y I M AGE S , GR AC E FA R M S C OM P L E X , S A NA A , TA S U K U A M A DA

SOU FUJIMOTO C’est l’autre architecte japonais dont tout le monde parle. Comme celles de Junya Ishigami, les réalisations de Sou Fujimoto se situent à la marge entre le bâti et l’installation artistique. Leurs architectures sont à la fois fonctionnelles, organiques et esthétiques. Elles sont aussi le fruit de recherches technologiques faisant appel aux ingénieurs les plus pointus.


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T Magazine Architecture du 18 mai 2019  

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