Page 1

L E M AGA Z I N E D U T E M P S 9 M A R S 2 0 1 9

MODE Rudi Gernreich, le retour d'un visionnaire CULTURE Chez Anna Aaron, chanteuse spirituelle GUIDE Odyssée gourmande à New York

Les écrivaines se rebiffent

T_MAGAZINE  1


2 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 3


4 T_MAGAZINE


T_MAGAZINE 5


LE SOMMAIRE

28

L'ÉDITO

PASSE-TEMPS 10_La question

Pourquoi pardonner?

12_Les news

DOSSIER 14_La littérature

Une nouvelle vague d’écrivaines déferle. Et déjoue le piège de la catégorisation.

20 20_L’interview

Meryem Alaoui, auteure de «La vérité sort de la bouche du cheval».

ST Y LE 22_La boucle

Completed Works invente le bijou philosophique.

23_Le design

Visite au siège de Poltrona Frau, le maestro du fauteuil en cuir.

27_Slash/Flash

Michel Houellebecq, Joker des temps modernes.

28_La mode

Le retour de la marque de Rudi Gernreich, designer culte des années 60.

EN COVER

L’écrivaine Estelle-Sarah Bulle habillée par DRIES VAN NOTEN PHOTO: Louise Desnos STYLISME: Anouck Mutsaerts

6 T_MAGAZINE

Elles s’appellent Meryem Alaoui, Adeline Dieudonné ou encore Estelle-Sarah Bulle. Leurs romans ont marqué la dernière rentrée littéraire. Ecrivaines à succès, elles avancent en rang serré pour porter l’écriture des femmes. Tout en réfutant l’étiquette d’auteures féministes qui pourrait leur coller à la peau. Car être femme en littérature n’est ni un argument marketing, ni une condition. Les bonnes histoires n’ont pas de sexe, même si les écrivains sont encore ceux qui réalisent les plus grosses OPA en librairie. C’est la rançon de notre époque qui, à force briser les ghettos, a la tentation d’en créer de nouveaux. Ces auteures en sont bien conscientes, qui ne cherchent pas à mettre en avant leur statut de femme, mais d’individu écrivant. Et rappellent volontiers qu’avant elles, les livres de Madame de Staël, George Sand, Virginia Woolf, Françoise Sagan, Marguerite Yourcenar et Simone de Beauvoir ont marqué leur temps. Contrairement à l’art, où les femmes restent largement sous-représentées, l’écriture paraît en cela davantage égalitaire. Mais il incombe aussi aux éditeurs d’éviter aux écrivaines d’être cantonnées à certains genres et de redorer, comme la maison Talents Hauts, des pépites oubliées. Souvenons-nous que le monstre le plus célèbre de la littérature fantastique est Frankenstein et que l’une des séries les plus rentables de l’histoire du livre est celle de Harry Potter. Et que ce sont des femmes qui les ont écrits. Emmanuel Grandjean

P HO T O S: DAV I D S H A M A , GE T T Y I M AGE S

Des livres et elles


T_MAGAZINE 7


LE SOMMAIRE

32_Le shooting

Les silhouettes d’Anouck Mutsaerts photographiées par Dmitry Bukreev.

42

42_L’horlogerie

Les montres larguent leurs aiguilles au profit d’un affichage numérique.

55_L’Instagram

Paysages et rites roumains dans l’objectif de Felicia Simon.

CULTUR E

ESCA PA DE

48_L’œuvre

Les projets d’art public d’Isa Genzken.

49_La musicienne

61

Bienvenue dans le salon de musique de la chanteuse alémanique Anna Aaron.

56_L’objet

Le tire-bouchon Alessi, hommage au designer Alessandro Mendini.

57_La gastronomie

Odyssée culinaire dans le New York gourmand.

61_L’adresse

A Verbier, l’Experimental Chalet, entre ambiance alpine et esprit fifties.

COR PS 62_Le soin

Au Ritz de Paris, la Maison Chanel choie la beauté intérieure.

64_Le beauty case

Les applicateurs à bille: le nouveau chic pratique des parfums.

66_La galaxie

Michèle Lamy marie les extrêmes et les looks improbables.

T, LE MAGAZINE DU TEMPS

Supplément du Temps paraissant 20 fois par an. (Ne peut être vendu séparément)

Editeur Le Temps SA Président du conseil d’administration Marc Walder Direction Ringier Axel Springer Suisse SA Directeur Suisse romande Daniel Pillard Rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet Rédacteurs en chef de T Emmanuel Grandjean, Séverine Saas (éditions spéciales) Adjointe Emilie Veillon Responsable T Horlogerie Valère Gogniat Secrétariat de rédaction Elisabeth Stoudmann Chef d’édition Olivier Perrin Ont contribué à ce numéro Daniel Aires, Edouard Amoiel, Stéphane Bonvin, Dmitry Bukreev, Julien Chavaillaz, Damien Cuypers, Louise Desnos, Jill Gasparina, Stéphane Gobbo, Lea Kloos, Anouck Mutsaerts, Marie de Pimodan-Bugnon, David Shama, Jagoda Wisniewska, Floriane Zaslavsky, Nicolas Zentner Responsable production Cyril Bays Direction artistique Simon Ladoux Réalisation, graphisme Clémence Anex, Mélody Auberson, Audrey Chevalley, Florent Collioud, Laetitia Troilo Responsable iconographie Catherine Rüttimann Responsable iconographie pour T Véronique Botteron Coordinatrice des shootings Héloïse Schwab Correction Géraldine Schönenberg (resp.) Conception maquette ENZED Publicité Sales Director Romandie Anne-Sandrine Backes-Klein. lt_publicite@admeira.ch T +41 58 909 98 23 www.letemps.ch/pub Courrier Le Temps SA, CP 6714, CH-1002 Lausanne. T +41 58 269 29 00 Impression Swissprinters AG Zofingen Prochain numéro le 23 mars 2019

8 T_MAGAZINE

P HO T O S: H . MO S E R & C I E , L’ E X P E R I M E N TA L GROU P

46_Ma montre et moi

Nathalie Herschdorfer, historienne de la photographie et son Apple Watch.


T_MAGAZINE 9


LA QUESTION

Pourquoi pardonner ? R É P O N S E D ’ O L I V I E R C L E R C , É C R I VA I N , A U T E U R D U « D O N D U PA R D O N » E T T R A D U C T E U R D E S « Q UAT R E A C C O R D S T O LT È Q U E S » DU CH A M A N E M EX ICA IN M IGU EL RU IZ

P

Illustration: Nicolas Zentner pour T Magazine

our répondre à cette question, il me faut d’abord brièvement redéfinir ce qu’est le pardon, une notion à la fois très chargée, émotionnellement parlant, et très confuse dans ce qu’elle recouvre vraiment. Pour beaucoup, le pardon ne serait qu’affaire de religion. En réalité, pour faire court, on peut simplement le définir comme la guérison des blessures du cœur. Quand je parviens à faire œuvre de pardon, mes plaies émotionnelles cicatrisent: mes douleurs émotionnelles (chagrin, colère, ressentiment) prennent fin et je retrouve alors les capacités à aimer, à vivre pleinement et à être en joie que j’avais perdues. Ce processus n’implique pas l’adhésion à une foi ou une croyance particulière, même si certaines peuvent y contribuer. Pourquoi pardonner, alors?… Parce que c’est d’abord et avant tout un merveilleux cadeau à se faire à soi-même! Si l’on me blesse physiquement (plaie ouverte), j’aspire à guérir, à cicatriser, à retrouver ma pleine intégrité physique. Je fais le choix de guérir pour moi, parce que ça me fait du bien! Eh bien, c’est pareil pour les blessures du cœur: faire le choix du pardon, c’est décider de recouvrer son intégrité émotionnelle. C’est se libérer soi-même. C’est guérir. Ce qui – comme dans le cas d’une agression physique – n’exclut pas de recourir parallèlement à la justice, si nécessaire. Le pardon guérit le cœur mais n’empêche pas de faire preuve de discernement avec sa tête: je ne promeus pas un pardon victime, ni un pardon martyr. Lorsque le pardon a été atteint, c’est la justice qu’on va chercher au tribunal, et non la vengeance: grosse différence! Depuis dix ou quinze ans, une multitude de nouvelles approches du pardon ont vu le jour, un large éventail de «médecines du cœur» parmi lesquelles on peut citer: Ho’oponopono, la méthode hawaïenne; le don du pardon, que m’a transmis Don Miguel Ruiz; le pardon radical de Colin Tipping, ou encore les neuf étapes du pardon du Dr Fred Luskin. Chacun, aujourd’hui, peut trouver comment se libérer de la haine et du ressentiment et retrouver un cœur aimant!  Olivier Clerc, «Le don du pardon: un cadeau toltèque de Don Miguel Ruiz» (Trédaniel, 2010). A paraître: «Tu es comme tu es», un conte inspiré de sa rencontre avec le spécialiste américain de la communication non violente Marshall Rosenberg (Père Castor).

10 T_MAGAZINE


Passe-temps PAR EMMANUEL GRANDJEAN ET ÉLISABETH STOUDMANN

EXPOSITION

Comment fait-on le tour d’un mythe en une exposition? C’est la question que se pose régulièrement le Victoria and Albert Museum, à Londres. Après les rétrospectives consacrées à Bowie, Frida Kahlo ou Alexander McQueen, le voilà qui propose jusqu’en juillet Christian Dior: Designer of Dreams. Partant de l’exposition réalisée l’an dernier par le Musée des arts décoratifs de Paris, le V&A s’est logiquement intéressé à mettre en valeur la relation que le grand couturier français entretenait avec l’Angleterre. A travers ses partenaires fabricants, ses shows en terre britannique et surtout certains de ses illustres clients, dont la romancière Nancy Mitford ou la danseuse classique Margot Fonteyn. Pièce maîtresse de cette série, la robe dessinée par Christian Dior pour la déjà anticonformiste princesse Margaret, qui la porta lorsqu’elle posa pour

12 T_MAGAZINE

le portrait officiel de ses 21 ans. En tout, l’exposition propose plus de 500 objets (accessoires, photographies, films, parfums, maquillage, magazines), dont 200 robes de haute couture réalisées par Dior mais aussi par les six directeurs artistiques qui lui ont succédé à la tête de la marque, dont Yves Saint Laurent, John Galliano et l’actuelle Maria Grazia Chiuri. Une magnifique façon de voir l’inventivité de chacun d’entre eux dans le respect des principes de Christian Dior, qui avait su redonner féminité, puissance et élégance à la femme au sortir de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à son décès en 1957. «Christian Dior: Designer of Dreams». Londres, Victoria and Albert Museum, jusqu’au 14 juillet. vam.ac.uk

P HO T O: V IC T OR I A & A L BE RT M U S E U M , H E R M E S , E A S T PA K

DIOR EN TERRE D’ALBION


LES NEWS

HORLOGERIE

HERMÈS AU GALOP Elle possède cette élégance vintage qui traverse les modes sans broncher. Sauf que la Galop d’Hermès est une création de l’année. «Avec cette collection de montres pour femmes, nous voulions un objet de l’ordre du bijou qui reflète bien la lumière. Nous voulions aussi confier ce travail de forme à un nouveau talent. Nous sommes donc partis en quête de cette nouvelle main pour pouvoir travailler avec nos équipes», explique Pierre-Alexis Dumas. Pour trouver sa perle rare, le directeur artistique du groupe Hermès est allé frapper à la porte de l’ECAL, avec laquelle la marque collabore depuis longtemps. «Je leur ai demandé de me présenter quelques-uns de leurs anciens diplômés. Nous avons découvert Ini Archibong, designer californien cultivé et curieux qui a su travailler le galbe de cette pièce avec beaucoup de subtilité.» Lequel signe cette nouvelle référence à la forme en étrier très stylisé et immédiatement reconnaissable. Déjà un grand classique. hermes.com

ACCESSOIRES

SACS À PUNK On ne compte plus le nombre de collaborations entre Raf Simons et Eastpak. Mais la dernière en date est peut-être la plus réussie. Le créateur belge, qui consacre désormais tout son temps à son label, a repris les photos de la jeunesse punk vues dans ses récents défilés pour les imprimer sur les sacs, sacs à dos et bananes de la marque américaine. Lesdites photos, traitées en couleur façon pop art, rappellent que Raf Simons, grand amateur d’art contemporain et fan intégral de l’œuvre de Sterling Ruby, avait déjà utilisé certaines toiles iconiques d’Andy Warhol à l’époque où il était encore directeur artistique de Calvin Klein. Le mix donne cette collection Eastpak X Raf Simons, où la génération rebelle serait devenue furieusement branchée. Comme si le No Future des Sex Pistols avait basculé dans le côté obscur de la mode. eastpak.com

T_MAGAZINE 13


DE GAUCHE À DROITE Pauline Delabroy-Allard, Meryem Alaoui, Estelle-Sarah Bulle, Simone de Beauvoir.

14 T_MAGAZINE

P HO T O S: GE T T Y I M AGE S , DAV I D S H A M A , L OU I S E DE S NO S . MON TAGE: S I MON L A D OU X

DOSSIER


LA LITTÉRATURE

La fin de l’âge de discrétion PEN DA N T DE S SI ÈCL E S, L E S MON DE S L I T T ÉR A I R E ET SOCI A L SE SON T A L IGN É S SELON

U N E R É PA R T I T I O N D E S R Ô L E S C L A S S I Q U E E T Q U E L Q U E P E U D É S E S P É R A N T E : L E S H O M M E S

A C C O U C H E N T D E L I V R E S , L E S F E M M E S D ’ E N FA N T S . U N R A P I D E C O U P D ’ Œ I L A U X C H I F F R E S D E S D E R N I È R E S R E N T R É E S L I T T É R A I R E S S E M B L E C E P E N D A N T M O N T R E R Q U ’ I L S ’A G I T D’U N E ÉPOQU E R ÉVOLU E . V R A I M EN T? par Floriane Zaslavsky

T_MAGAZINE 15


DOSSIER

L

a littérature «au féminin» a rarement été aussi vivace qu’aujourd’hui. Il suffit de jeter un coup d’œil à la rentrée littéraire de septembre dernier pour s’en convaincre. Les listes de certains des prix les plus convoités se sont en effet enrichies des noms de nouvelles romancières, publiées pour la première fois. Parmi elles, l’auteure belge Adeline Dieudonné s’est imposée comme la nouvelle star des lettres avec La vraie vie (chez L’Iconoclaste). Elle a remporté pas moins de cinq récompenses, dont le Renaudot des lycéens et le Prix Victor-Rossel. Le grand critique et producteur d’émissions littéraires François Busnel s’est d’ailleurs avoué «totalement subjugué». Cette fable, qui nous plonge dans l’enfer de l’enfance maltraitée à travers les yeux d’une adolescente dotée d’une imagination salvatrice, avait déjà touché plus de 100 000 lecteurs à peine deux mois après sa sortie. D’autres primo-romancières francophones ont été distinguées, comme Inès Bayard (Le malheur du bas, chez Albin Michel), Meryem Alaoui (La vérité sort de la bouche du cheval, chez Gallimard) ou encore Pauline Delabroy-Allard (Ça raconte Sarah, aux Editions de Minuit). Il importe aussi d’évoquer Estelle-Sarah Bulle et son ouvrage Là où les chiens aboient par la queue (chez Liana Levi, lauréat – entre autres - du Prix Stanislas du premier roman), mélange d’autobiographie et de fiction qui retrace l’histoire de sa propre famille et celle, méconnue, de la Guadeloupe. On y découvre la trajectoire d’Antoine, femme flamboyante et libre, depuis son « désert du bout du bourg » jusqu’à la métropole. L’auteure ne peint pas seulement un exil intérieur par touches poétiques et des éclats de créole réinventé, elle crée au fil des pages un rythme et un langage : un grand livre. Dans les mois à venir réjouissons-nous aussi de retrouver du côté anglo-saxon le dernier roman de la jeune écrivaine américaine Jesmyn Ward, qui dessine avec ses textes une implacable croisée des chemins entre William Faulkner et Toni Morrison (Le chant des revenants, aux Editions Belfond). Jesmyn Ward est la seule femme à avoir reçu deux fois le National Book Award. A l’évidence, toutes ces nouvelles plumes s’inscrivent dans une histoire. Elles ne sortent pas de nulle part. On peut bien sûr penser aux différentes voix féministes d’Adichie ou de Despentes, qui elles-mêmes marchent dans les pas d’illustres aînées.

16 T_MAGAZINE

Rien qu’en littérature française, l’engagement de Beauvoir, le style de Yourcenar, la fausse nonchalance de Sagan ou les silences de Duras ont façonné notre imaginaire collectif: ce ne sont pas les noms de femmes de lettres qui manquent, et cette photo d’ensemble fait plaisir à voir. Demeure pourtant un point noir, et de taille, celui de la présence des auteures dans l’espace dominant des représentations. En d’autres termes, les écrits de femmes sont globalement moins cités et commentés dans le monde médiatique que ceux des hommes: un handicap de poids pour exister et laisser une trace. AMNÉSIE CHRONIQUE Ainsi le site américain VIDA, centré sur la place des femmes dans la littérature, soulignait que, au cours de l’année 2014, l’écrasante majorité des chroniques étaient constituées de textes d’hommes sur des auteurs masculins, avec un ratio édifiant de 80% pour le New Yorker. C’est notamment pour participer à un effort de rééquilibrage que Claire Do Sêrro, directrice littéraire aux Editions NiL, compte désormais parmi ses missions celle de redéployer l’offre de la maison en «littérature féminine». Cette expression pose question. L’idée même d’une telle catégorie ne revient-elle pas à enfermer les femmes et leurs discours, et par extension à les marginaliser dans le champ littéraire? Un positionnement que la jeune directrice

«En tant qu’éditrice, ce qui m’intéresse, c’est la femme dans tous ses états» Claire Do Sêrro


P HO T O S: GE T T Y I M AGE S . MON TAGE: S I MON L A D OU X

LA LITTÉRATURE

DE GAUCHE À DROITE Virginie Despentes, Virginia Woolf, Chimamanda Ngozi Adichie.

T_MAGAZINE 17


DE GAUCHE À DROITE Marguerite Yourcenar, Inès Bayard, Adeline Dieudonné, Jesmyn Ward.

18 T_MAGAZINE

P HO T O S: A F P, H A N S LUCA S , GE T T Y I M AGE S , DAV I D S H A M A . MON TAGE: S I MON L A D OU X

DOSSIER


LA LITTÉRATURE

justifie ainsi: «Ce qu’on entend par littérature féminine est surtout une question de sensibilité. De façon pragmatique, on peut dire qu’il s’agit de la littérature écrite par les femmes, et pas forcément pour les femmes. En tant qu’éditrice, ce qui m’intéresse, c’est la femme dans tous ses états… Il manque encore une diversité de représentation des voix. La littérature féminine ne rentre pas obligatoirement dans les cases «féministe» ou «comédie romantique». J’ai à cœur que des femmes soient lues sans les enfermer dans l’une de ces catégories. C’est tout le paradoxe d’une expression comme celle-ci.» On aurait pu croire, après un XXe siècle particulièrement fécond, qu’il s’agisse là d’un combat d’arrière-garde. Christine Planté, professeure émérite de littérature française à l’Université Lyon II, nous met en garde: «Il existe en matière d’histoire culturelle – et plus encore quand il s’agit des femmes – une tendance à la perte de mémoire. Ce qui produit une histoire discontinue, empêchant les transmissions et les héritages. A chaque génération, les choses se passent comme si les femmes n’avaient pas, ou presque pas, écrit, créé, pensé et agi auparavant. C’est en raison de cet oubli qu’on tend à surestimer la nouveauté et la fécondité du XXe siècle, en ignorant le nombre de femmes qui écrivaient des romans, de la poésie, des essais, et avaient une place dans la vie littéraire et intellectuelle au siècle précédent.» Ainsi, les grandes voix de Virginia Woolf ou de Simone de Beauvoir sont plus vivement inscrites dans la mémoire récente, d’autant que leurs discours offrent une résonance directe avec les préoccupations féministes contemporaines. Or il importe de ne pas faire oublier toutes celles qui ont écrit avant elles, ni la richesse et la variété de ce qu’elles ont écrit. «On a trop réduit George Sand à quelques romans champêtres, Marceline Desbordes-Valmore à quelques poèmes d’amour ou sur les enfants, poursuit la professeure. C’est dans ces oublis et ces pertes de mémoire que se fait l’impossibilité de reconnaître la part des femmes dans la culture et la création.» LE PIÈGE DU FÉMININ Christine Planté a été l’une des voix les plus importantes à s’interroger à la fin des années 1980 quant au bien-fondé de la notion de «littérature féminine». Elle défendait dans son essai La petite sœur de Balzac, publié au Seuil en 1989, une position universaliste très claire, tenue aujourd’hui par plusieurs figures de cette nouvelle scène littéraire, à l’instar de Meryem Alaoui (lire son interview en page 20) qui refuse de se voir imposer la question du genre. Comme elle l’explique, «le féminin est un piège que l’on tend aux femmes; toute la difficulté pour elles est de ne pas s’y laisser enfermer, en revendiquant des valeurs propres qui sont souvent celles qu’on leur a autorisées ou assignées, et en s’épuisant à se définir ou à se justifier par rapport à ce «féminin» supposé». Longtemps, les femmes ont dû respecter une place circonscrite dans le monde des lettres. Elles étaient tolérées au nom

«Quand il s’agit des femmes, il existe une tendance à la perte de mémoire» Christine Planté

de certaines qualités naturelles qui leur étaient attribuées: l’épistolaire, certains types de romans, des écrits destinés aux jeunes filles ou aux enfants. C’est contre ces enfermements successifs dans des genres littéraires bien définis qu’il s’agit d’être vigilant. FEMMES DU FUTUR Sytske van Koeveringe est une jeune romancière néerlandaise. Son premier livre, C’est lundi aujourd’hui (chez NiL), est une petite merveille d’intelligence et de style, que le quotidien national Trouw n’a pas hésité à comparer à Mrs. Dalloway, le célèbre roman de Virginia Woolf publié il y a presque cent ans. Elle y dépeint le quotidien d’une jeune femme qui fait des ménages et se plonge chaque jour dans d’autres vies que la sienne, au risque de s’y noyer. Quand on la rencontre lors de son passage à Paris autour d’un café et d’un croissant vite engloutis, la place des femmes dans le monde littéraire ne semble pas la tarauder plus que ça. Elle évoque surtout la difficulté à «exprimer un point de vue clair sur un sujet aussi vaste», avant de souligner pourtant qu’elle sent aujourd’hui qu’il existe «un mouvement». Elle se demande si d’une certaine façon «les auteures n’osent pas plus de choses, en étant plus expérimentales dans leur manière de se présenter et de présenter le monde dans lequel elles évoluent». Une chose est sûre: la compréhension de ce dernier ne peut que s’enrichir des regards que les femmes posent sur lui. Non en tant que femmes, mais en tant qu’individus qui se sont trouvés trop longtemps en note de bas de page d’une littérature présentée comme universelle. 

T_MAGAZINE 19


DOSSIER

AV E C S O N P R E M I E R R O M A N , M E R Y E M A L AOU I PLONGE DA NS L E S RU E S AGI T ÉE S D E C A S A B L A N C A AV E C U N E G A L E R I E DE PERSON NAGES FORTS par Floriane Zaslavsky photos: David Shama pour T Magazine

«80% des choses que j’écris sont des choses que j’ai vécues» 20 T_MAGAZINE


L’INTERVIEW

mon identité, comme une évidence. Et puis un jour, je me suis assise et c’est sorti. J’ai lâché le texte pendant deux ans, puis je suis partie aux Etats-Unis. J’ai décidé de quitter le monde de l’entreprise et de me consacrer à des projets plus créatifs… Et puis c’est finalement un aspect logistique qui a tranché: je n’avais pas de place pour un atelier et c’est donc l’écriture qui a pris le dessus.

L

a vérité sort de la bouche du cheval» est votre premier roman, ambitieux. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de vous lancer dans son écriture? Il n’y a pas eu un événement en particulier. J’ai eu la chance de grandir dans une maison où les murs étaient tapissés de livres, de tous les genres. Pour moi, l’écriture, c’était une conviction absolue. J’avais en moi une forme de sereine certitude: je savais que j’écrirais un ou plusieurs romans. Cela faisait partie de

Vous parvenez à dresser un portrait transversal de la société marocaine aujourd’hui: était-ce une ambition au moment de rédiger ce livre? Non, l’écriture n’a pas du tout été un processus construit: j’ai vraiment eu l’impression d’avoir été portée par une pulsion. Je revenais d’une balade dans le quartier qui sert de décor au livre, c’était un vendredi soir, le soleil était encore haut dans le ciel. Je m’ennuyais. J’avais chaud. Alors, j’ai pris une bière dans le frigo et j’ai allumé une cigarette (à l’époque, je fumais encore)… J’ai répété l’opération trois ou quatre fois, puis j’ai vu mon ordinateur. J’ai regardé un moment les toits de Casa, et les premières lignes sont sorties. Deux ou trois jours plus tard, j’ai repris le dossier… J’ai fait quatre ou cinq séances comme ça, jusqu’à ce que je me dise que j’étais en train d’écrire une histoire. Votre récit entremêle des thèmes complexes: condition des femmes, difficultés économiques, place du religieux… Je ne me suis pas dit: «Tiens, je vais parler de corruption, et du corps des femmes…» 80% des choses que j’écris, ce sont des choses que j’ai vécues, que j’ai vues. Il s’agit de mon quartier, j’y marche beaucoup, mon cerveau enregistre tout. Sur le moment, je n’en ai pas eu conscience, d’autant que, dans la vie courante, j’ai une mémoire absolument épouvantable! Je m’intéressais à ces femmes, je les suivais, j’écoutais leurs conversations. Aussi, j’étais amie avec un gardien de parking, et souvent il me parlait des scènes qu’il voyait pendant ses rondes de nuit. L’ensemble s’est finalement retrouvé d’une manière ou

d’une autre dans le livre. Je n’avais pas de plan de narration précis… Quand la feuille de route est trop claire, ça ne m’amuse plus. Votre ouvrage a été très bien reçu, vous vous êtes retrouvée sur les listes de plusieurs grands prix littéraires. C’était important pour vous, cette reconnaissance? C’est mon premier roman, rien que de le voir publié dans la collection blanche, avec cette couverture qui m’a si longtemps fait rêver, ça a comblé toutes mes attentes. Je ne me suis pas posé de questions à la rentrée littéraire. J’ai simplement joué le jeu, avec beaucoup de plaisir. Au Maroc aussi l’accueil a été excellent. Bon, il n’y a eu qu’une seule rencontre et la moitié de la salle était de ma famille, donc la scène était fatalement un peu biaisée, mais c’était bien!

Meryem Alaoui nous entraîne dans la société marocaine d’aujourd’hui, dans une langue enrichie d’un argot truculent.

Considérez-vous que vous contribuez, avec ce livre, à renforcer ce que d’aucuns désignent comme une nouvelle vague de «littérature féminine»? Pour moi, cette expression n’a aucun sens. Je ne la comprends pas. J’ai toujours agi en tant qu’individu et pas en tant que femme. Je ne sais pas si j’aurais écrit le livre différemment si j’avais été un homme. En tant qu’individu, je suis sensible aux émotions des autres. J’ai une tare – en même temps qu’une bénédiction – je suis hypersensible. Homme ou femme, ça ne change rien. En littérature, c’est formidable: on prend son stylo, son ordinateur, et on tape sur un clavier. Quelle différence de genre peut-il y avoir dans ce geste? Je n’ai pas envie de m’enfermer. Si vous me classez spécifiquement dans cette littérature, c’est votre problème, pas le mien! Est-ce que je me classerais moi-même sous cette étiquette? Non. J’ai écrit ce texte comme un roman et ce qui me plaît là-dedans, c’est le processus créatif, le plaisir de produire des mots, de composer un morceau. C’est ce sentiment, et ce sentiment seul qui me donne envie d’écrire. 

T_MAGAZINE 21


LA BOUCLE

Précieuses attaches L A M A RQU E DE JOA ILLER IE COM PLETED WOR KS

IMPOSE SA GR IFFE GR ÂCE À U N E ESTHÉTIQU E PU R E NOU R R IE D’ÉRU DITION PHILOSOPHIQU E

22 T_MAGAZINE

D

ans cette vaste jungle qu’est la joaillerie contemporaine, la jeune marque britannique Completed Works tire son épingle du jeu grâce à une esthétique puriste nourrie par un discours hautement intellectuel. Pour la créatrice Anna Jewsbury, ex-étudiante en philosophie et en mathématiques à l’Université d’Oxford, chaque pièce est l’expression stylisée d’un pan de l’histoire, de la façon dont les civilisations apparaissent et disparaissent. Pour la

collection Tied («attaché»), elle s’inspire des cordes que les habitants de l’île de Pâques utilisent pour déplacer les monumentales statues moaï. Résultat: des lassos d’or et d’argent se tortillent pour former des boucles d’oreilles et des bracelets aux formes délicatement imparfaites. Une allégorie de ce «combat universel de l’humanité, qui tente de rattacher les liens qui ont été défaits».  completedworks.com

P HO T O: C OM P L E T E D WOR K S

S T YL E

par Séverine Saas


LE DESIGN

N É E À T U R I N E N 1912 , M A I S I N S TA L L É E À T OL E N T I NO, P O L T R O N A F R A U A C R É É C E R T A I N S D E S FA U T E U I L S L E S P L U S E M B L É M A T I Q U E S D U D E S I G N . V I S I T E A U S I È G E D U VA N I T Y FA I R par Emmanuel Grandjean

P HO T O: P OLT RONA F R AU

C’est du tout cuir

L’opération du capitonnage réclame savoir-faire, force et patience.


STYLE

D

LE DESIGN

ans l’univers du design italien, Poltrona Frau tient une place à part. Une place géographique s’entend. La marque n’est pas implantée dans le nord du pays où siègent la plupart des grandes maisons de meubles de la Péninsule. Mais à Tolentino, petite ville des Marches où elle produit, entre mer et montagnes, du mobilier depuis 1963. Pour son centième anniversaire, en 2012, elle ouvrait là un musée, dont elle confiait la scénographie à l’architecte et designer Michele de Lucchi, un ancien du Groupe Memphis qui jouit d’une immense aura historique. «C’est quelqu’un avec qui nous avons déjà beaucoup travaillé et qui connaît bien notre philosophie», explique Nicola Coropulis, patron de Poltrona Frau. A l’intérieur, le designer de Ferrare expose les pièces emblématiques dans des alcôves légères faites de tissu et de bois. Mais il a laissé une place à part à la plus star d’entre elles. Dans sa dramaturgie, Michele de Lucchi lui dédie carrément un gigantesque mausolée de verre. Siège dodu au look immédiatement reconnaissable, le fauteuil Vanity Fair créé en 1930 à partir d’un dessin de Renzo Frau résume à lui seul l’esprit du fabricant de meubles: confortable, élégant et atemporel. FOURNISSEUR ROYAL En Italie, la plupart des maisons de design possèdent ce genre de galeries, directement intégrées à leurs usines. Car préparer l’avenir, c’est savoir apprendre du passé. Né en Sardaigne en 1881, Renzo Frau se forme au métier de maître tapissier. Au cours d’un voyage en Angleterre, l’artisan découvre le fameux Chesterfield, sofa viril et British avec son capitonnage typique à boutons. De retour en Italie, il fonde Poltrona Frau à Turin en 1912. Dans sa boutique, il commercialise et fabrique des fauteuils et des canapés pour fumoirs qui répondent aux goûts cossus d’une bourgeoisie d’empire. Voir de la monarchie, la maison de Savoie régnant encore sur cette Italie d’avant la Première Guerre mondiale. «Philibert Ludovic de Savoie, duc de Pistoia, va lui passer commande d’une large bergère, reprend le directeur, que Renzo Frau fabrique avec un dossier incliné, travaillé

24 T_MAGAZINE

en cuir plissé.» Il a aussi l’idée d’équiper l’un des accoudoirs d’une tablette rétractable pour y poser un bouquin. Sauf que le duc ne lit pas. «Par contre, il fume le cigare. Il va demander à Renzo Frau de remplacer la tablette par un cendrier. Commercialisé sous le nom de «1919», date de sa création, le fauteuil sera le premier grand succès public de Poltrona Frau.» Au point de faire de la marque, le fournisseur officiel de la famille royale dès 1926. Renzo Frau meurt la même année. Savina Pisati, sa femme, reprend l’affaire. Au drame de cette disparition prématurée s’ajoute celui de la crise financière qui met sur la paille une bonne partie de l’économie mondiale. «Savina comprend alors que pour maintenir l’entreprise à flot, il faut créer des produits pour les cafés, les restaurants et pour toutes sortes d’espaces publics.» Elle va ainsi décrocher l’aménagement du parlement italien. «Les meubles Poltrona Frau fourmillaient de détails. Elle va les simplifier et chercher à créer des modèles aux formes plus géométriques.» LIT ÉROTIQUE Taillé dans un cube, le modèle Tabarin lancé en 1939 fait référence à un célèbre cabaret parisien, même si ses lignes s’inspirent du mobilier américain. Il sera aussi le premier à vraiment s’exporter hors d’Italie. Savina Pisati va également signer des contrats avec les chantiers maritimes. Les premières classes du paquebot Rex seront ainsi aménagées avec des meubles de l’entreprise turinoise. Ce voyage transatlantique sera aussi son ticket d’entrée pour le vaste marché des Etats-Unis. Mais qu’est-ce qui fait qu’une entreprise prospère de Turin décide un jour de s’exiler dans la campagne des Marches? On y vient. En 1962, la marque se porte mal. Pour le cuir, Poltrona Frau se fournit exclusivement auprès d’un marchand de peau de Tolentino qu’elle n’a plus les moyens de payer. L’entreprise turinoise et son tanneur, propriété du groupe de mode Nazareno Gabrielli, trouvent un arrangement: le premier se fait racheter par le second. Une année plus tard, Poltrona Frau déménage. Sauvée de la faillite, la maison va s’agrandir et multiplier les collaborations avec des designers italiens. Gio Ponti crée Dezza, un petit fauteuil destiné à l’hôtellerie «et qui sera le premier modèle en kit de la marque», précise Nicola Coropulis, qui montre ensuite le siège Sanluca d’Achille et Pier Giacomo Castiglioni inspiré de la

façade de l’église San Luca de Bologne où les frères designers sont nés. Sous la direction artistique de Luigi Massoni, Poltrona Frau va même produire Lullaby Due, un lit rond complètement pop, complètement érotique. La marque va aussi se diversifier PAGE DE DROITE et s’associer avec des constructeurs auLe fameux tomobiles, d’abord avec Porsche dans les Vanity Fair, années 1980 puis avec Ferrari, pour qui créé en 1930 elle invente le concept de «Tailor Made», à partir d’un le fameux atelier de Maranello où chaque dessin de Renzo acheteur peut customiser son bolide Frau. Et devenu presque comme il l’entend. l’emblème Poltrona Frau va également pourde la marque suivre la stratégie payante de Savina italienne. Pisati en aménageant des musées, des salles de concert (l’Opéra d’Oslo avec des sièges des architectes Snøhetta, le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles avec ceux conçus par Frank Gehry) et des auditoriums (celui du New York Times et de l’Apple Store de New York), mais aussi les premières classes de la compagnie Singapour Airlines. CI-DESSUS Le canapé de la ligne Chester One et son capitonnage diabolique.

LA FORCE DU CAPITON Ces commandes spéciales, l’entreprise en stocke une partie dans son usine. Installés sur des étages de rayons géants, il y a là les banquettes noires que l’architecte Jean Nouvel a créées pour son Louvre Abu Dhabi, des fauteuils carénés comme des avions dessinés par le designer Marc


P HO T O S: P OLT RONA F R AU


CI- CONTRE Le dessin du «1919», fauteuil conçu pour Philibert Ludovic de Savoie, duc de Pistoia .

STYLE

CI-DESSOUS Juliet, 2012. Design Benjamin Hubert.

CI- CONTRE En 2016, les designers chinois Neri & Hu dessinaient Ren, collection de mobilier aérien et follement élégant.

«Il n’y a pas de style Poltrona Frau, mais des valeurs de qualité et de savoir-faire qu’il faut absolument transmettre» Roberto Palomba, designer

26 T_MAGAZINE

Newson et destinés à un lounge d’aéroport. Juste à côté, dans les ateliers, les artisans fabriquent les meubles qui partiront en magasin. Ici, on travaille principalement le cuir, même si le tissu et le velours entrent aussi dans la composition de certaines collections. Le cuir, une matière première que l’entreprise soigne comme de l’or. Depuis 1996, chaque pièce de peau est analysée dans le laboratoire interne de la maison. A la fin de son «torture test», elle sera estampillée du label Pelle Frau, ou renvoyée chez son tanneur. «Ce qui garantit à l’acheteur un cuir de la meilleure qualité possible», continue Nicola Coropulis devant Archibald, un fauteuil du Français Jean-Marie Massaud, récompensé en 2009 par le magazine Wallpaper et devenu instantanément le best-seller de la marque. Mais c’est le travail sur les canapés de la ligne Chester One qui est sans aucun doute le plus spectaculaire. Car rien n’a fondamentalement changé dans la confection de ce meuble dont le nombre de boutons à enfiler réclame force et patience. «Il faut trois jours entiers pour le fabriquer», explique

CHANSON DES BEATLES Au prochain Salon international du meuble à Milan le 9 avril, Poltrona Frau présentera un nouveau sofa des architectes et designers Ludovica et Roberto Palomba. Le couple sarde en a déjà signé deux pour la marque. «Let It Be et Come Together. On leur a donné des titres de chansons des Beatles. Mais pour celui-ci, on ne sait pas encore», explique Roberto Palomba en tournant autour de son prototype sur lequel on pourra travailler, se reposer seul ou opérer à plusieurs tous les échanges possibles. «Nous venons d’une génération où la télévision se trouvait au cœur de la maison. Avec les technologies numériques actuelles, ce concept a totalement disparu. Elles ont bouleversé notre manière de vivre. Et fait qu’aujourd’hui le canapé a pris la place de la télé», continue le designer, qui veut encore corriger son projet. «Comme pour toute nouveauté, la pression est forte. D’un côté, il y a le marché qui attend ce genre d’objet. Et de l’autre, une marque qui porte un immense héritage. Il n’y a pas de style Poltrona Frau, mais des valeurs de qualité et de savoir-faire qu’il faut absolument transmettre tout en sachant les projeter vers le futur.» 

P HO T O S: P OLT RONA F R AU

Andrea, maître tapissier, en montrant le carcan d’acier perforé qui lui permet de placer les trous du capitonnage pile au bon endroit sur la carcasse du canapé.


SLASH/FLASH

M

ichel Houellebecq, on aimerait bien prendre un bâton de rouge à lèvres et lui dessiner une bouche trop grande. Pas pour lui donner un air de travesti titubant dans un petit matin ébréché (même si ça lui irait assez bien). Mais pour révéler le personnage qui sommeille en lui: le Joker. Le Joker, c’est l’alter ego maléfique mais indispensable du très bon, très gentil et très bienfaiteur Batman (je caricature, pardon). Le Joker, c’est un des méchants les plus populaires du monde, avec sa bouche débordante de rouge baveux, ses airs de clown épouvantable et ses cheveux verts (dans une vie antérieure aussi, Michel Houellebecq a sûrement eu les cheveux verts). Le Joker, pour reprendre une formule connue, c’est «celui qu’on adore détester». Michel Houellebecq aussi, on a fini par aimer l’avoir en horreur. Les chiffres de vente de son dernier roman, Sérotonine, le prouvent. Ce livre, comme l’a écrit la critique du Temps, c’est le constat que la sérotonine ne remplace pas Dieu. C’est l’histoire d’un ingénieur agronome traversant une France qui détruit ses campagnes, bousille ses traditions, enlaidit ses villes et vacille au bord de l’explosion. Comme l’a bien décrit Catherine Millet, Houellebecq sublime notre vulgarité, il transcrit ce mélange d’espoirs avortés, de plaisirs

E T S I L E S C R É AT E U R S QU I NOU S I N S P I R E N T N ’ É TA I E N T QU E D E S AVA T A R S ? C ’ E S T L A Q U E S T I O N QUE SE POSE CETTE CHRONIQUE. A U J O U R D ’ H U I : L’A U T E U R DE «SÉROTONIN E» par Stéphane Bonvin  Illustration: Damien Cuypers pour T Magazine

élémentaires… et d’incorrigible naïveté que la plupart d’entre nous, lui compris bien sûr, remuons au fond de nous-mêmes sans bien savoir ou oser. En termes de figures identificatoires (je laisse la critique littéraire à ceux dont c’est le métier), Houellebecq n’est pas l’avatar 2019 de Cassandre, cette prophétesse qui disait vrai mais que personne ne croyait. Houellebecq est celui dont nous savons qu’il dit vrai. Et c’est pour cela que nous chérissons le vague dégoût que nous inspire cet écrivain qui s’est construit un vrai style vestimentaire. Ce faisant, nous reconnaissons la part de notre ombre qu’il incarne, mais nous la gardons soigneusement à distance. Comme pour n’importe quel méchant de n’importe quelle histoire. Sauf que Houellebecq, récemment, s’est rendu plus aimable: il a publié une photo de son mariage tendrement endimanché, il a donné de lui des images moins foutraques, mieux coiffé, on l’a même vu sourire. Il s’est mis, tout doucement, à se faire adorable… Se faire détester par des gens qui adorent cela, c’est facile et courant. Devenir celui qu’on déteste aimer, c’est franchir un pas de plus dans le sadisme, la cruauté et la vérité. Cela n’est donné qu’à quelques rares talents. Qu’à quelques rares méchants de l’histoire. Ou à seulement une poignée de créateurs. Le Joker et Houellebecq? Tissés dans cette même étoffe de héros géniaux.

Houellebecq/ le Joker T_MAGAZINE 27


STYLE

Le retour du prophète incompris A L O R S Q U E L A M A R Q U E C U LT E

FA I T S A R É A P PA R I T I O N , R E T O U R S U R L A MODE FÉMINISTE ET R A DICA LE D E R U D I G E R N R E I C H . L’ É P O Q U E E S T- E L L E E N F I N P R Ê T E P O U R S E S C R É AT ION S ?

28 T_MAGAZINE

P HO T O S: RU DI GE R N R E IC H , GE T T Y I M AGE S

par Jill Gasparina


LA MODE

L

es temps auraient-ils changé? A l’automne 2018, un trio constitué de Matthias Kind et des directeurs artistiques Camilla Nickerson et Neville Wakefield a officiellement relancé la marque Gernreich, avec un communiqué clairement engagé: «Il y a une urgence à redécouvrir une mode qui ait du sens […] Rudi créait du débat, et montrait que le changement, la liberté et l’égalité ne sont pas seulement des choses désirables, mais aussi réalisables.» Le trio a invité l’artiste de Los Angeles Lisa Anne Auerbach, mais aussi la danseuse et performeuse Cecilia Bengolea et le photographe Gray Sorrenti à élaborer de manière collaborative la première collection et toute la communication qui l’entoure. En ces temps de réflexion poussée sur la durabilité et la circularité des vêtements, nous sommes

franchement loin du tout synthétique jetable que le designer avait imaginé en 1970. Mais la défense du vêtement unisexe, l’abandon du marketing genré, l’inclusion de tous les types de corps et de toutes les générations, la disqualification de la mode en faveur du vêtement via un retour au fonctionnalisme, ou encore la conception performative de l’habit, voilà autant de lignes de force qui traversent les pratiques les plus pointues de la mode contemporaine et qui sont bien présentes dans cette première collection. La mode passera de mode, annonçait Gernreich en 1970. Son futurisme n’avait finalement que peu à voir avec celui d’un Courrèges ou d’un Cardin à qui on le compare souvent: il était fait d’un mélange inouï de conscience sociale et d’humour. Se replonger aujourd’hui dans son travail, comme le fait ce trio, ce n’est pas rejouer l’imagerie sixties, mais renouer avec des principes qui sont d’une furieuse actualité, et dont la mode a besoin pour se réinventer. Le MOMA ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Lors de la grande exposition que le musée new-yorkais a consacrée durant l’hiver 2017-2018 à la mode comme médium, intitulée Is Fashion Modern?, ce sont des créations de Gernreich qui ouvraient le show, pas celles, plus convenues, des grands noms de la mode française. FLASHBACK En janvier 1970, le magazine Life demanda au créateur Rudi Gernreich ses prévisions pour la mode de la future décennie. Dans ce pur morceau de design-fiction, il énumère une série de propositions fortes. Une mode unisexe d’abord: «Hiver ou été, homme ou femme, tout le monde sera vêtu à l’identique», annonce-t-il dans l’article, illustré d’étranges silhouettes androgynes, aux cheveux et sourcils rasés, et perruques géométriques. Une mode synthétique, aussi: en raison de la disparition des animaux et de la

«The Thong», le maillot de bain unisexe dessiné par Rudi Gernreich. Un mix entre le string et le mawashi, la ceinture des sumotoris.

complexité de la production du coton, il imagine que «la plupart des vêtements seront faits en maille synthétique peu CI- CONTRE coûteuse et jetable». Affirmant que «le ET PAGE culte actuel de la jeunesse éternelle DE GAUCHE n’est pas honnête et certainement pas La nouvelle attirant», Gernreich imagine également collection de la de nouvelles formes pour les seniors: marque relancée «Si on ne peut plus mettre l’accent sur par Matthias la forme du corps, on pourra le rendre Kind, Camilla abstrait», explique-t-il, proposant des Nickerson et séries de caftans aux motifs optiques Neville Wakefield. chatoyants. Enfin, il invite à concevoir la beauté comme une caractéristique du corps lui-même, et non comme un quelconque bonus que devraient apporter les vêtements à ceux et celles qui les portent. Avec ces prédictions excentriques aux allures de propositions pour un space opera, Gernreich était bien loin CI-DESSUS Rudi Gernreich.


LA MODE

STYLE L’artiste Lisa Anne Auerbach, mais aussi la danseuse et performeuse Cecilia Bengolea et le photographe Gray Sorrenti ont élaboré de manière collaborative cette première collection et toute la communication qui l’entoure.

Rudi Gernreich, couturier

30 T_MAGAZINE

de la réalité des looks qui domineraient la décennie. Comme l’écrivait la théoricienne de la mode Nicole Archer en 2016, Gernreich avait «l’art du mauvais timing». Il fut, dès le début des années 1950, absolument en avance sur son temps: génial prophète de la mode du futur pour les uns et personnage choquant ou incompris pour les autres. Né en Autriche, Gernreich fuit le nazisme et s’exile aux USA en 1938 avec sa mère. Après un bref passage à New York, il s’installe à Los Angeles. Il évolue d’abord dans le monde de la danse. Le rôle central du corps et de la performance dans sa conception du vêtement est un héritage de cette période. Ses premières créations sont des maillots de bain en tricot. Ils offrent aux femmes toute la liberté de mouvement possible, au lieu de les contraindre comme le font la plupart des pièces ultra-gainées de l’époque, imaginées pour exalter l’image d’un corps féminin parfait, mais condamné à une jolie inactivité. En 1964, son travail de réflexion sur le sportswear aboutit à ce qui reste aujourd’hui sa création la plus célèbre, le monokini, un maillot en tricot topless et muni de deux fines bretelles. Gernreich, féministe convaincu, cherche, avec cette pièce, non pas à sexualiser davantage le corps des femmes, mais bel et bien à

POUR UN SOCIÉTÉ ÉGALITAIRE Au cours des années 1960, il développe des créations graphiques aux lignes claires, propose des total look Op qui incluent maquillage et coiffure. Il collabore d’ailleurs avec le célèbre Vidal Sassoon pour les coupes géométriques de ses modèles. A cette même période, il entame une longue relation de travail avec sa muse et amie Peggy Moffitt, qui incarne jusqu’à aujourd’hui le style Gerneich. Surtout, il n’envisage pas le vêtement comme une simple image: en préférant, aux textiles tissés, l’usage des mailles qui s’adaptent au corps tel qu’il est, avec ses imperfections et ses irrégularités, il traduit dans la matière même de ses vêtements une conception profondément égalitaire de la société. Il la défend par ailleurs dans ses prises de position publiques, déclarant par exemple dans Time en 1967 que «désormais, le vêtement n’est plus le symbole d’un statut social». Et son activisme n’a rien d’une façade: il cocrée, puis anime, dès 1950, la Mattachine Society, une association à l’origine du mouvement de libération des droits homosexuels aux Etats-Unis. Gernreich meurt en 1985 d’un cancer des poumons. Il a, à l’époque, abandonné le monde de la mode. Mais quelques jours avant de disparaître, il pose pour Helmut Newton avec sa dernière création, le pubikini, une pièce de tissu microscopique dont la coupe est dessinée pour laisser apparaître une toison pubienne soigneusement taillée, et teinte en vert néon. A l’aube de sa mort, il continue ainsi de se projeter dans un futur où la mode ne serait plus normative, et où le corps des femmes ne serait plus lié à la honte de la nudité. Mais là encore, il est peu probable que les années 1980 auraient su accueillir à bras ouverts son activisme vestimentaire. Le pubikini est resté, comme le nom de Gernreich du reste, un secret bien gardé et ce, malgré les rétrospectives qui lui ont été consacrées, à Graz puis à Philadelphia en 2000-2001. 

P HO T O S: RU DI GE R N R E IC H

«Hiver ou été, homme ou femme, tout le monde sera vêtu à l’identique»

remettre en question les stéréotypes de genre et à lutter pour une égalité accrue des sexes. Bien évidemment, le maillot fait scandale, jusque dans les rangs du Vatican qui interdit formellement aux catholiques de le porter.


T_MAGAZINE 31


STYLE

Veste de costume en laine, ALTUZARR A. Robe en crêpe de laine, CHRISTIAN DIOR. Lunettes en acétate, 32 T_MAGAZINE ALAIN MIKLI.


CI-DESSOUS Manteau en cuir clouté, CELINE by Hedi Slimane.

LE SHOOTING

Pantalon rayé en coton, MKT Studio. Derbys à lacets en cuir, CHURCH’S.

Forces d’attraction Bague Sîn &  Shamash, or jaune, nacre abalone, maison PERSTA.

Photographe: Dmitry Bukreev Stylisme: Anouck Mutsaerts

T_MAGAZINE 33


Body en lycra et pantalon en jersey et cuir, ACNE STUDIOS. Collier Shedu, diamants, or jaune,sur toutes les images maison PRESTA.


Robe et pantalon plissé en polyester, ISSEY MIYAKE. Boucle d’oreille puce Shedu, diamant, or rose, sur toutes les images maison PERSTA.

T_MAGAZINE 35


Veste et jupe crayon en cuir, MIU MIU.


Haut à imprimés en maille, CHANEL. Jupe en daim, LONGCHAMP.

T_MAGAZINE 37


Robe col roulé en maille, AMERICAN VINTAGE. .

38 T_MAGAZINE


Top façon tablier, en soie rustique, à bretelles de satin duchesse et œillets, en métal palladié, pantalon droit longueur cheville, en canevas de laine, le tout HERMÈS. Lunettes en acétate, ALAIN MIKLI.

T_MAGAZINE 39


Top rayé en coton, ATLEIN. Short en maille, CHANEL.

40 T_MAGAZINE


Cardigan en maille, ROKH. jupe en maille, BASER ANGE.

MAQUILLAGE: Masae Ito COIFFURE: Sayaka Otama MODÈLE: Hannah @System


L’HORLOGERIE

STYLE

Les heures et les minutes larguent les amarres L O N G T E M P S C O N S I D É R É E S C O M M E E S S E N T I E L L E S D A N S L’A F F I C H A G E D U T E M P S , L E S A I G U I L L E S D I S PA R A I S S E N T D E S C A D R A N S A U P R O F I T D ’ U N E I N D I C A T I O N

U

n cadran, deux aiguilles. L’une, plus courte, pour les heures. L’autre, plus élancée, pour les minutes. En horlogerie, c’est une norme, une convention généralement admise qui préside non seulement à la construction d’un mouvement mécanique mais également à l’esthétique d’une montre. L’affichage analogique du temps se voit pourtant parfois délaissé par une poignée d’horlogers désireux d’insuffler une dose d’anticonformisme à leurs créations. Leur truc en plus? Ou plus exactement en moins: départir un garde-temps d’une, voire de toutes ses aiguilles au profit d’un affichage du temps décalé, différent, en marge de l’académisme et de la rigueur formelle horlogère. LA DÉFERLANTE DU QUARTZ Jusqu’aux années 1980, l’affichage digital du temps reste un phénomène marginal. En 1886, la montre de poche IWC Pallweber indique les heures et les minutes grâce à deux disques placés dans deux guichets distincts. Ce modèle – jugé révolutionnaire à l’époque – a été réinterprété par la marque pour ses 150 ans dans une version bracelet en édition limitée. Le mécanisme de l’heure sautante inventé dans les années 1830 par un horloger français séduit aussi d’autres horlogers au début du siècle

42 T_MAGAZINE

N U M É R I Q U E D E L’ H E U R E par Marie de Pimodan-Bugnon

dernier. Audemars Piguet, Cartier, Rolex ou Vacheron Constantin notamment s’y emploient à travers des modèles dans des boîtiers au look peu orthodoxe dans lequel on sent l’empreinte des Années folles, fort éloignée de l’esthétique horlogère classique. Depuis le début des années 2000, la déferlante du quartz banalise l’affichage numérique. Les horlogers y voient un nouveau territoire créatif à défricher. Les plus subversifs d’entre eux ont fait de ce champ d’exploration une marque de fabrique. MB&F prône une horlogerie créative et conçoit ses montres comme des machines horlogères en forme de vaisseau spatial, bolide mécanique et autres pieuvres agrippées au poignet. Pour cette marque l’affichage digital est la règle, l’analogique une exception. Au cœur de la HM6 Final Edition dévoilée il y a quelques semaines, les heures et les minutes sont ainsi indiquées par deux demi-sphères commandées par des engrenages coniques. Chez HYT, dès la toute première création de la marque en 2004, une aiguille a été supprimée au profit d’un affichage fluidique des heures par deux liquides non miscibles intégrés dans un capillaire circulaire. Quant à Urwerk, qui s’ingénie à réinventer le visage du temps, inutile de préciser que les aiguilles font souvent figure d’intruses dans des mises en scène futuristes généralement portées par une complication satellite où l’heure vagabonde sur des plots tout autour du cadran. Et même lorsque la marque s’autorise des infidélités au mécanisme qui a fait son succès, les classiques aiguilles ne

PAGE DE DROITE DE HAUT EN BAS ET DE GAUCHE À DROITE La montre Hommage à Pallweber Edition 150 Years d’IWC. Cadran tournant et aiguilles dés pour la Type 2 de RESSENCE. L’heure s’écoute dans la Swiss Alp Watch Concept de H. MOSER & CIE. Avec la H9, HALDIMANN dépouille le cadran de toute indication horaire.

sont toujours pas à l’honneur. Dans sa nouvelle et colossale UR-111C, le temps se lit par un double affichage des minutes – linéaire et traînante, des heures digitales sautantes et des secondes squelettées dévoilées via un transmetteur optique. UN CADRAN EN MOUVEMENT Les montres dépourvues d’aiguilles peuvent déconcerter au premier abord. La lecture du temps perd son caractère naturel. Il faut tout d’abord comprendre, apprendre, trouver de nouveaux repères. Ainsi, la lisibilité de l’Escale Worldtime de Louis Vuitton peut paraître compromise par l’absence d’aiguilles et la multiplication de lettres, de chiffres et de fanions colorés disposés de manière circulaire sur le cadran. Et pourtant, rien de plus aisé pour les globe-trotters d’accéder en un coup d’œil aux indications de la fonction Heures universelles. Synchronisés par un mouvement automatique, trois disques mobiles composent le cadran. Le grand disque extérieur permet de choisir la ville de référence en la positionnant à midi. Le disque du milieu assure par sa rotation l’affichage des heures diurnes et nocturnes. Au centre, la circonvolution du troisième disque présente l’écoulement des minutes. L’alignement des chiffres avec la flèche jaune centrale permet alors de lire l’heure sans aucune difficulté. La jeune marque franco-suisse Klokers qui fait un carton avec ses montres accessibles dépourvues d’aiguilles s’appuie sur un concept similaire.


T_MAGAZINE 43


STYLE

Sur son tout premier modèle, KLOK-01, trois disques mobiles tournent sur eux-mêmes dans le sens anti-horaire pour pointer l’heure, la minute et la seconde sur un axe vertical fixe à 12h. Une manière ingénieuse de remettre du mouvement sur le cadran. Ou, plus exactement, de mettre le visage de la montre en mouvement, à l’instar de Ressence et son astucieux cadran tournant découpé de deux compteurs mobiles dont la rotation indique le temps via des dessins d’aiguilles. ÉCOUTER L’HEURE Se passer d’aiguilles pour dire le temps est un parti pris audacieux. Une manière de remettre les compteurs à zéro, de s’autoriser un pas de côté, hors des sentiers battus de la tradition horlogère. Adepte du minimalisme esthétique, l’impertinente marque H. Moser & Cie s’est illustrée au dernier Salon international de la haute horlogerie avec le modèle Swiss Alp Watch Concept Black. Après le logo et les index, c’est au tour des aiguilles de disparaître du cadran, sur lequel trône un unique tourbillon volant. Pour connaître l’heure, il faut tendre l’oreille et, comme il était d’usage dans la pénombre avant l’invention de l’électricité, écouter le tintement d’une répétition minutes. Quelques rares horlogers se revendiquant des fondements de l’art mécanique poussent l’exercice encore un peu plus loin en remettant en question la nature même de la montre. En 2016, Hautlence avait défrayé la chronique avec son modèle Labyrinth, un objet en forme de montre-bracelet présentant, en lieu et place de l’heure, un jeu de labyrinthe miniature. Quelques années plus tôt, Haldimann avait lui aussi tenté une abstraction totale du temps à travers deux modèles, une H8 pourvue uniquement d’un tourbillon central, et une H9 au cadran intégralement dépouillé. Une façon subversive d’interroger sur l’utilité de la mesure du temps. Mais à ce stade, une montre mérite-t-elle encore de porter son nom? Il serait plus juste de parler de concept sculptural. Effronterie horlogère ou jeu de dupes face au temps qui se laisse si difficilement capturer… 

44 T_MAGAZINE

DE HAUT EN BAS ET DE GAUCHE À DROITE Sur la HM6 Final Edition de MB&F, les heures et les minutes sont indiquées sur une sphère. Le modèle Labyrinth de HAUTLENCE n’indique pas le temps. Heures digitales sautantes et minutes traînantes affichées sur des cônes rotatifs pour la UR-111C d’URWERK. KLOK- 01 Midnight blue de KLOKERS prèfère aux aiguilles 3 disques mobiles.


T_MAGAZINE 45


STYLE

46 T_MAGAZINE


MA MONTRE ET MOI

«Elle me demande de respirer» DA NS CH AQU E ÉDI T ION DE T M AGA ZI N E , U N E PERSON NA LITÉ R ACON TE LE R A PPORT QU’ELLE E N T R E T I E N T AV E C S A M O N T R E E T AV E C S O N T E M P S .

N

AUJOU R D ’ H U I : NAT H A L I E H E R S C H D OR F E R par Emmanuel Grandjean  photo: Julien Chavaillaz pour T Magazine

athalie Herschdorfer dirige depuis 2014 le Musée des beaux-arts du Locle. Spécialiste de l’histoire de la photographie, elle relançait, en 2010, le festival Alt. +1000, exposition en forme de promenade organisée autour de l’image fixe. Cette année, elle en assure la codirection artistique avec la journaliste Caroline Stevan pour une 5e édition qui musarde dans les paysages neuchâtelois. Alors, le temps, c’est quoi pour quelqu’un qui voue sa vie professionnelle à parler des artistes qui le figent? «C’est une notion qui m’échappe parfois un peu, reconnaît l’historienne de l’art. Je ne suis pas comme ces personnes qui peuvent vous dire intuitivement l’heure qu’il est. Lorsque je suis concentrée, je peux me laisser embarquer sans savoir combien de temps j’ai passé dans une activité. Pendant des années, je n’ai d’ailleurs pas eu de montre. L’écran de mon téléphone me suffisait. Et puis, en Suisse, l’heure s’affiche absolument partout dans les rues. Pour moi qui voyage beaucoup, cela fait de notre pays un cas unique.» LIEN MATERNEL Des montres, Nathalie Herschdorfer en possède quand même. Deux. «Un modèle Tank de Cartier, dont j’aime le côté hyperclassique – il a été créé en 1917 – et aussi le fait qu’il est unisexe, ce qui

me convient assez bien.» Comme aussi son Apple Watch, qu’elle porte le plus souvent. «Alors que je serais plutôt férue de mouvements mécaniques. Du coup, j’ai choisi l’écran le plus traditionnel, celui avec le cadran et les aiguilles. Mais cette montre n’est pas la mienne. Elle appartient à ma fille aînée de 19 ans à qui je l’avais offerte pour remplacer une Casio qui avait rendu l’âme au bout de dix ans. Au bout d’un mois, elle l’a rangée au fond d’un tiroir. Elle ne l’aimait pas. Elle bipait en permanence. Elle devait aussi l’enlever la nuit pour la recharger. J’ai hésité à la vendre. Et puis je me suis dit que j’allais la porter. J’y voyais une certaine manière de perpétuer à travers cet objet le lien avec ma fille. Comme je ne m’en sers que pour lire l’heure, elle a été configurée sans aucune de ces fonctions d’alerte que je déteste.» Sauf une qu’elle n’a pas choisie et qui surgit automatiquement sur son petit écran numérique. «A intervalle régulier dans la journée, un message apparaît, qui me dit de me lever. Et un autre où s’inscrit le mot «breathe» et qui me demande de respirer. Au début, je trouvais ces annonces un peu inquiétantes. Et puis avec le temps, j’ai appris à les apprécier. Elles me font réfléchir, me rendent plus attentive à la manière dont mon corps fonctionne. Et font en sorte de me donner des petits moments dans la journée où je me dis qu’il faut me calmer.»  Alt. +1000, du 31 août au 22 septembre, plus1000.ch

PAGE DE GAUCHE L’Apple Watch de Nathalie Herschdorfer, une montre digitale pour une fan de mouvement mécanique. CI-DESSOUS La directrice du Musée des beauxarts du Locle est une spécialiste de l’histoire de la photographie.


L’ŒUVRE

Isa Genzken, Untitled, 2018

U N E NOU V E L L E GÉ N É R AT ION D ’A R T I S T E S , L’A L L E M A N D E E X P O S E S E S P R O J E T S D ’A R T PUBLIC À LA KUNSTHA LLE DE BER NE par Emmanuel Grandjean

U 48 T_MAGAZINE

ne mannequin en casquette et blouson argenté qui se retrouve coincé dans un building en MDF. Comme une sorte de King Kong un peu cheap qui aurait décidé de lâcher l’affaire au milieu de son ascension. Ou une vision déroutante de la sculpture contemporaine qui mêlerait librement architecture, design et monumentalité. L’œuvre est l’une des 40 maquettes d’installation pour l’espace public qu’Isa Genzken a réalisées depuis les années 1980. Et que la Kunsthalle de

Berne expose en ce moment. Séduite par le minimalisme, mais moins par l’austérité de ses œuvres, l’artiste allemande va développer dès les années 1970 son propre vocabulaire, notamment sculptural. Longtemps passé sous le radar de l’art, son travail était redécouvert il y a quelques années par une nouvelle génération d’artistes, fascinés par sa radicale inventivité.  «Isa Genzken», jusqu’au 28 avril, Kunsthalle Bern, kunsthalle-bern.ch

P HO T O: J E N S Z I E H E / K U N S T H A L L E BE R N / P ROL I T E R I S Z U R IC H

C U LT U R E

R E D É C O U V E R T E PA R


LA MUSICIENNE

Le salon de musique d’Anna Aaron L’A R T I S T E A L É M A N I Q U E NOUS A R EÇU DA NS SON PET I T A P PA R T E M E N T B Â L O I S P O U R É V O Q U E R « PA L L A S D R E A M S » , FOR M I DA BL E T ROISI ÈM E A L B U M H A N T É PA R S O N E N FA N C E A U X P H I L I P P I N E S

P HO T O S: X X X X X X X X

par Stéphane Gobbo  photos: Lea Kloos / T Magazine

T_MAGAZINE 49


CULTURE


LA MUSICIENNE

Un appartement qui a une âme, du vécu, meublé de façon parcimonieuse et hétéroclite.

C

ommec’estdansl’antred’une musicienne qu’on pénètre, ce sont d’abord les piles de vinyles qui s’entassent çà et là qui attirent le regard. Sur un petit canapé que l’on devine chiné dans une brocante, on remarque à côté d’une pédale à effets un album des Talking Heads, Remain in Light, sorti en 1980. Il n’est pas là, bien en évidence, par hasard. Anna Aaron l’a beaucoup écouté lors de l’élaboration de Pallas Dreams, fascinée par le son de ce disque produit par Brian Eno et se situant à la croisée de la new wave et de la world music. Si Pallas Dreams n’a pas grand-chose à voir musicalement avec Remain in Light, il n’en est pas moins d’une belle densité, creusant le sillon d’un rock atmosphérique et n’hésitant pas à emprunter certaines de ses sonorités aux musiques électroniques. Impossible à définir en quelques adjectifs définitifs, l’appartement de la chanteuse et musicienne bâloise est à son image. Situé au rez d’un vieil

immeuble, il possède une large vitrine rappelant son usage commercial – il a un temps été utilisé comme salon de coiffure. Anna Aaron y habite depuis sept ans et s’y sent bien. C’est un appartement qui a une âme, du vécu, et qu’elle a meublé de manière parcimonieuse. On y trouve des vinyles, donc, mais aussi des livres ainsi que des bibelots hétéroclites, dont plusieurs, comme ce tableau d’une madone à l’enfant, ont une connotation religieuse. L’EMPREINTE DE LA FOI Il y a quatre ans, lors d’une précédente rencontre avec la trentenaire, celle-ci nous disait ne pas être prête à évoquer son rapport à la spiritualité, elle qui a en partie grandi à l’étranger, passant notamment plusieurs années aux Philippines. Fille de missionnaires, née Cécile Meyer, elle a longtemps gardé des souvenirs douloureux de cette période de sa vie. Elle se souvient notamment de la légende de la Dame Blanche, cet esprit censé hanter la rue où elle habitait

T_MAGAZINE 51


CULTURE

LA MUSICIENNE CI- CONTRE Matériel technique et, à droite, l’étrange coiffe portée sur la pochette de «Pallas Dreams». En bas, une statuette héritée d’une enfance marquée par la religion. PAGE DE DROITE L’appartement d’Anna Aaron possède une vitrine, rappelant qu’il a jadis servi de salon de coiffure.

avec sa famille. «Les gens en avaient vraiment peur, à tel point qu’il était impossible de trouver un taxi qui accepte de nous ramener chez nous une fois la nuit tombée.» La jeune femme se rappelle également d’un proverbe qui l’avait profondément marquée: «Quand le soleil danse dans le ciel, la Vierge Marie pleure du sang.» Aujourd’hui, elle arrive à mettre des mots sur son éducation religieuse, grâce à sa découverte d’un essai du professeur américain Joseph Campbell, Le héros aux mille et un visages. «Dans ce livre, Campbell parle de l’inconscient. Pour lui, les symboles et les images que l’on trouve dans les mythes sont proches de ceux qu’on voit dans nos rêves. C’est ce qui m’a poussé à partir de mon enfance aux Philippines pour élaborer Pallas Dreams. Pour la première fois, j’ai pu réinterpréter mes souvenirs de façon positive et en faire de l’art. Ce livre a d’ailleurs été important

52 T_MAGAZINE

pour beaucoup d’artistes. Ce qu’il raconte du voyage du héros, qui pour lui correspond au voyage de l’âme de la naissance à la mort, a même inspiré George Lucas pour Star Wars.» Difficile pour Anna Aaron d’expliciter plus en détail la manière dont elle compose. La notion même de processus créatif reste quelque chose de flou et intime, même si elle est consciente que la lecture du livre de Campbell, comme des écrits de Carl Jung, l’a libérée d’un poids. ENVIE D’AMBIENT De son enfance en partie nomade, l’artiste alémanique, qui a également vécu à Londres, garde un amour des langues. Elle s’exprime dans un français délicieux et explique que ses premiers livres d’enfant étaient en anglais. Dans sa bibliothèque, on remarque des romans de Salinger, Orwell, Capote et Faulkner, mais aussi du Schiller et du Rilke, de même que la biographie de Patti Smith, Just Kids. Elle nous autorise alors à fureter dans sa collection de vinyles. Radiohead, Jeff Buckley et Arcade Fire


T_MAGAZINE 53


CULTURE

côtoient Michael Jackson, Talk Talk, Kate Bush et David Bowie. Elle pointe le planant Music for Airports, enregistré par Brian Eno en 1978: «Il s’agit du dernier disque que j’ai reçu, car j’ai très envie de me lancer dans l’ambient. D’ailleurs, pour Pallas Dreams, j’ai essayé de reproduire des éléments de musique électronique avec des instruments acoustiques.» Sa culture musicale, Anna Aaron se l’est façonnée à l’adolescence, suite à son retour en Suisse, un choc culturel plus fort encore que l’arrivée aux Philippines. Grâce au piano, qu’elle a commencé à étudier à 12 ans, elle est alors parvenue à extérioriser ses émotions et à toucher les gens. «Mais il m’a fallu du temps pour réellement comprendre la musique. Dans ma famille, on n’écoutait que des chants chrétiens. Je n’ai pas grandi avec les Beatles.» C’est grâce à l’enseignement d’un pianiste jazz, qui lui a appris les bases des accords et rythmiques pop, qu’elle a commencé à écrire sa propre musique. Elle se dit passionnée par les PUBLICITÉ

54 T_MAGAZINE

LA MUSICIENNE années 1980 («j’ai de la peine à découvrir des artistes actuels, il y a comme une résistance») et avoue que, dans le petit studio qu’elle a aménagé chez elle, mais dont la porte restera fermée comme un secret bien gardé, se trouvent plusieurs synthétiseurs, un instrument qui la fascine. «J’ai l’impression qu’ils me guident quand je compose, comme s’ils avaient leur propre existence. Lorsque je ne suis pas chez moi, je pense à eux, à ces machines qui m’attendent; c’est une sensation excitante et très bizarre.» TOURNÉE EN DUO Après deux albums édités par le label romand Two Gentlemen (Sophie Hunger, The Young Gods), c’est une petite structure bâloise, Radicalis Music, qui publie Pallas Dreams. Et si son précédent effort, Neuro, avait été produit à Londres par David Kosten, celui-là a été élaboré à Bâle de manière plus intimiste avec la seule aide de son frère, qui possède son propre studio. Sur scène, pour une tournée qui passera par le Bleu Lézard lausannois le 20 mars, elle ne sera accompagnée que

du batteur Fred Bürki. Comme si d’une écriture plus introspective ne pouvait découler qu’un dispositif minimal. Sur la pochette de Pallas Dreams, Anna Aaron porte une coiffe improbable, sorte de sculpture païenne lui donnant des airs de déesse pop, et que l’on remarque au sommet d’une de ses bibliothèques. Ce qui frappe, au fond, c’est sa manière de déjouer les attentes, de ne pas se laisser enfermer dans une case. Comme un droit à la différence, qu’elle défend d’ailleurs sur Boy, un des titres phares de son troisième album. «Aux Philippines, il y a ce qu’on appelle les lady boys. Un homme peut très bien porter une robe et se maquiller. En Asie, ils ont un autre rapport avec les questions liées au genre, à l’androgynie. A l’inverse, en Suisse, c’est très difficile d’explorer d’autres manières de vivre. Tout est catégorisé et très strict.»  Anna Aaron, «Pallas Dreams» (Radicalis Music). En concert le 20 mars à Lausanne, Bleu Lézard. annaaaron.com


L’INSTAGRAM DE

Felicia Simon LA JEUNE PHOTOGR APHE ROUM AINE S’INTÉRESSE À C E R N E R L’ I D E N T I T É D E S E S S U J E T S À T R AV E R S L E U R S R I T U E L S C U LT U R E L S , L E U R S L I E U X D E V I E , L E U R C O R P S par Véronique Botteron T_MAGAZINE 55


L’OBJET

Madame bouchon

A LESSA N DRO MEN DINI S’EST ÉTEINT À L’Â G E D E 8 7 A N S . A D E P T E D E L A C O U L E U R , L’A R C H I T E C T E E T D E S I G N E R

LE MON DE EN R EDESIGNA NT LES OBJETS DÉ JÀ E X I S TA N T S par Emmanuel Grandjean

I

l est mort un jour avant Karl Lagerfeld. Autant dire que la disparition d’Alessandro Mendini a été éclipsée. Un drôle de passage dans l’ombre pour un architecte et designer qui avait la rigueur du Bauhaus en horreur et ne jurait que par la couleur. A la fin des années 1970, il participe au Studio Alchimia qui anticipe de quelques années la création du groupe Memphis par Ettore Sottsass. Le premier suit le second, mais s’en distancie rapidement. Sottsass porte une vision industrielle du design, Mendini

56 T_MAGAZINE

pense tout le contraire. Le Milanais se revendique anti-designer, voire re-designer. Pourquoi encombrer le monde d’objets nouveaux alors qu’il suffit de réinventer ceux déjà existants? Criblé de pois façon pointillisme, son fauteuil Proust de 1978 reste sa création la plus connue. Tout comme son tire-bouchon Anna G. produit en 1994 pour Alessi, et devenu l’un des best-sellers de la marque italienne d’objets de cuisine.  alessi.com

P HO T O: A L E S S I

E S CAPADE

I TA L I E N VOU L A I T E NC H A N T E R


LA GASTRONOMIE

Roberta’s, un restaurant à la déco trash mais qui sert la meilleure pizza de la ville.

Big tables à Big Apple D U G A S T R O A U B I S T R O T, D U B U R G E R A U B A G E L , DE S T R É S OR S DE L A C U I S I N E I TA L I E N N E AU X A DR E S S E S S E C R È T E S JA P ONA I S E S , ODY S S É E CU L I NA I R E DA NS L A N EW YOR K G OU R M A N DE

P HO T O S: ROBE RTA’ S

par Edouard Amoiel

T_MAGAZINE 57


U

n parcours gastronomique immersif dans la ville qui ne dort jamais. Bonne idée, mais comment définir un itinéraire culinaire éclectique dans ce carrefour mondial de la scène foodie, tout en tenant compte à la fois des dernières tendances et des institutions qui traversent les modes? Tout débute par une scrupuleuse planification en amont. Sans réservation, difficile de prévoir une feuille de route dans une ville qui recense plus de 25 000 établissements dont la durée de vie de certains ne dépasse pas douze mois d’activité. Vous excuserez les partis pris et les oublis (comme les restaurants Indochine, Raoul’s et Le Bernardin) dans ce périple gourmand qui va du gastro au bistrot, du burger au bagel, des trésors de la cuisine italienne aux adresses secrètes japonaise. DES WARHOL SUR LES MURS L’aventure commence par un italien démesuré comme seule New York peut en compter. Avec ses nappes blanches et son argenterie, Del Posto n’est ni tout à fait un restaurant gastronomique ni une trattoria de quartier. Le propriétaire, Joe Bastianich, n’en est pas à son coup d’essai. Aux Etats-Unis, l’un des instigateurs du concept révolutionnaire Eataly compte déjà à son

LA GASTRONOMIE

CI-DESSUS À l’Ushu, pépite japonaise planquée au fond d’une rue isolée, le chef Samuel Clonts allie tradition et innovation. CI- CONTRE Barney Greengrass, un «delicatessen» typique où le poisson est à l’honneur.

actif les incontournables Babbo à New York et Osteria Mozza à Los Angeles. Commandez la mousse de mozzarella accompagnée d’une huile d’olive de la région des Pouilles et étalée sur une focaccia croustillante. Continuez avec la fricassée de poulpe aux herbes et les divins anelloni au ragoût de viande. Et parachevez le festin avec le rack d’agneau de toute beauté. Si vous préférez déguster une cuisine italienne dans une ambiance business sophistiquée, direction la Casa Lever dans le quartier de Midtown. Des costumes taillés sur mesure côtoient des robes de grands couturiers dans une salle aux allures de capsule spatiale décorée d’une vingtaine d’authentiques

58 T_MAGAZINE

À GAUCHE A Brooklyn, Peter Luger, steakhouse ouvert en 1887, est une institution qui attire les New-Yorkais et les touristes.

Warhol. Sur la carte, les grands classiques italiens sont au rendez-vous comme l’étourdissant vitello tonnato en rosace, le jambon de Parme maturé et fondant et une burrata crémeuse. Généreuse et savoureuse, croustillante à l’extérieur et moelleuse à l’intérieur, la côte de veau à la milanaise est un must à côté duquel il serait dommage de passer. DÉCOR DE FILM Changement de registre avec les indémodables Delicatessen situés aux deux extrémités de l’île de Manhattan et qui, à ce jour, font encore référence dans le paysage culinaire moderne. Rendez-vous au Katz’s Deli, le plus célèbre d’entre eux. D’abord parce que le restaurant servit de décor à LA scène mythique de Quand Harry rencontre Sally. Ensuite parce

P HO T O S: E D OUA R D A MOI E L

ESCAPADE


LA GASTRONOMIE

Vitello tonnato en rosace, jambon de Parme fondant et burrata crémeuse: les trésors de l’Italie se dévorent à la Casa Lever.

Rendez-vous au Katz’s Deli, qui servit de décor à LA scène mythique de «Quand Harry rencontre Sally»

qu’ici la viande fumée est reine. Et que ses tartines de pastrami accompagnées de gros cornichons aigres-doux sont à se relever la nuit. Moins connu du grand public, mais tout aussi profondément ancré dans le cœur des New-Yorkais, Barney Greengrass se trouve dans l’Upper West Side, non loin du Dakota Building, où John Lennon fut assassiné. Créé en 1908, l’endroit est une institution qui met à l’honneur le poisson, particulièrement l’esturgeon. Mais aussi le saumon fumé, qui se déguste dans un bagel légèrement toasté et marié à un cream cheese d’anthologie. New York ne serait pas New York sans Brooklyn. Situé à l’extrémité ouest de Long Island, le quartier abrite aussi bien des établissements au style précurseur que des institutions de la barbaque

comme Peter Luger, un steak house Au Shuko, les chefs Nick ouvert en 1887 et au décor un peu désuet Kim et Jimmy mais qui vaut le déplacement. Lau présentent Malgré la sensation d’avoir échoué un menu dans un attrape-touriste, l’essentiel «omakase» qui se passe dans l’assiette avec l’inconbouscule, sur tournable côte de bœuf maturée servie encore crépitante dans son jus. Autre fond de musique hip -hop, les ambiance chez Roberta’s. Derrière une porte rouge couverte de tags et de graffiti, idées préconçues le client découvre un espace au bord du sur cette cuisine nippone si fine délabrement. Qu’importe, vu qu’on vous et élégante. sert ici l’une des meilleures pizzas de la ville dans une atmosphère bruyante et joviale. Derrière le jardin de la pizzeria se cache Blanca, le coup de cœur de ce voyage culinaire. Dans une salle sobre à l’éclairage tamisé se dresse un comptoir

T_MAGAZINE 59


ESCAPADE

LA GASTRONOMIE

Au Blanca, restaurant doublement étoilé, Marco Mirarchi désarçonne et façonne une nourriture pointue qui annonce la cuisine de demain.

PÉPITE NIPPONE New York jouit de la réputation méritée de représenter avantageusement la cuisine japonaise. Retour à Manhattan pour la découverte de deux adresses follement nippones. Au 47 East 12th Street, aucune enseigne n’indique la présence de l’incontournable Shuko. Les chefs Nick Kim et Jimmy Lau présentent un menu «omakase» qui bouscule, sur fond de musique hip-hop, les idées préconçues sur cette cuisine si fine et élégante. A la frontière du Lower East Side, vous vous enfoncez dans une rue isolée qui longe un terrain de sport désaffecté. C’est là que se cache le restaurant Uchu, pépite culinaire dissimulée derrière une porte en bois blond. Dans ce lieu insolite, le chef Samuel Clonts allie tradition et innovation en électrisant ses convives assis autour d’un tout petit comptoir avec son sandwich de pain brioché et sa tranche épaisse de bœuf wagyu. Du grand art. 

60 T_MAGAZINE

À DÉGUSTER

Del Posto, 85 10th Avenue, 10011 NY. Tél.: +1 212 497 8090, delposto.com Casa Lever, 390 Park Avenue, 10022 NY. Tél.: +1 212 888 2700, casalever.com Katz’s Delicatessen, 205 East Houston Street, 10002 NY. Tél.: +1 212 254 2246, katzsdelicatessen.com Barney Greengrass, 541 Amsterdam Avenue, 10024 NY. Tél.: +1 212 724 4704, barneygreengrass.com Peter Luger, 178 Broadway, Brooklyn. 11211 NY. Tél.: +1 718 387 7400, peterluger.com Roberta’s & Blanca, 216 Moore Street, Brooklyn. 11206 NY. Tél.: +1 718 417 1118, robertaspizza.com et blancanyc.com Shuko, 47 E 12th Street, 10003 NY. Tél.: +1 212 228 6088, shukonyc.com Uchu, 217 Eldrige Street, 10002 NY. Tél.:+1 212 203 7634, uchu.nyc À CONSULTER

Le site culinaire d’Edouard Amoiel, crazy-4-food.com

P HO T O S: E D OUA R D A MOI E L

de douze couverts donnant sur une cuisine ouverte. Dans ce restaurant doublement étoilé Michelin, la sommelière, tatouée de la tête aux pieds, propose des vins nature du Jura aussi bien que des chambolle-musigny. Les serveurs et les cuisiniers portent tous des casquettes (à l’endroit ou à l’envers) sans trop se soucier des codes de la bienséance culinaire. Dans son antre, la cuisine du chef Marco Mirarchi désarçonne et façonne une nourriture pointue qui annonce la cuisine de demain.


L’ADRESSE

Ivresse parisienne à Verbier

A PR ÈS N EW YOR K , LON DR ES OU IBIZA , L’ E X P E R I M E N T A L G R O U P VIENT POSER SA GRIFFE RÉTRO ET FESTIVE À VERBIER

P HO T O S: L’ E X P E R I M E N TA L GROU P

L’

par Emilie Veillon

ancien Nevaï et le célèbre Farm Club, lieux phares des nuits bagnardes, viennent de renaître en Expe­ri­mental Chalet. A l’image des autres lieux répartis dans les destinations branchées européennes – Ibiza, Londres, et prochainement Venise et Minorque – de ce groupe hôtelier parisien en pleine expansion, cet hôtel boutique de 39 chambres et suites voit juste avec une décoration pensée pour toucher les adeptes de l’esprit fifties. Ici se mêlent éléments cultes alpins, couvertures militaires et trophées de chasse de gibier valaisan. Ambiance Mad Men oblige, le bar à cocktails est une destination clé de toutes les propriétés Experimental. La carte du restaurant, signée Grégory Marchand, créateur des adresses Frenchie à Paris et à Londres, mise sur les classiques montagnards (rösti, aligot, tartif lette), des poissons des lacs suisses, travaillés de manière inattendue, type féra fumée et foie gras, et des plats en cocotte à partager (canard rôti, côte de bœuf d’Hérens maturée, vacherin Mont-d’Or). Un petit spa réunit trois cabines de soins prodigués avec la marque française Biologique Recherche, un hammam, un jacuzzi et un grand balcon où des transats sont répartis à côté d’un poêle à bois. 

EN HAUT Esprit fifties au bar et dans les chambres de l’Experimental Chalet. CI- CONTRE Derrière une façade anodine se cache un refuge alpin haut de gamme. CI-DESSOUS L’aménagement intérieur est signé de l’architecte et designer français Fabrizio Casiraghi.

experimentalchalet.com

T_MAGAZINE 61


COR P S Cœur sublimé

A U R I T Z D E PA R I S , L A M A I S O N C H A N E L A I M A G I N É U N R I T U E L H O L I S T I Q U E , F I D È L E A U X VA L E U R S DE GA BR I E L L E , P OU R C HOY E R L A BE AU T É I N T É R I E U R E par Emilie Veillon

62 T_MAGAZINE

O

n parle de soins physiques: mais où sont les soins moraux? Les soins de beauté doivent commencer par le cœur et l’âme, sinon les cosmétiques ne serviront à rien», expliquait Gabrielle Chanel dès les débuts de la Société des Parfums Chanel, en 1924, lorsque la Maison devient une enseigne de beauté autant que de couture. Bien avant l’ère contemporaine du bienêtre, elle était déjà convaincue que la peau est le miroir de la psyché, qu’il n’y a pas de véritable éclat sans plénitude intérieure. «Déjà, elle parlait


LE SOIN

P HO T O S: L E R I T Z PA R I S

des ondes positives, et pas seulement au miroir. Découvrir qu’une fois l’esprit apaisé, les traits se décrispent comme par magie, la lumière se rallume et attire les regards», poursuit Armelle Souraud, qui a accompagné le développement des rituels. Ces derniers allient les vertus des produits de l’une des quatre gammes de la marque, définie selon les besoins (Sublimage, Hydra Beauty, Le Lift, Le Blanc) à la force de la gestuelle d’un massage visage et corps axé sur la fasciathérapie. «Les fascias sont de fines membranes qui enveloppent l’ensemble de la structure interne du corps. Garants des échanges nutritifs et nerveux, ils absorbent tous les stress physiques et psychologiques, au risque de se rigidifier. Grâce à une alternance de micro-mouvements, de pianotages, d’effleurements, de gestes lents, précis et profonds, la masseuse provoque une réponse corporelle et lève les blocages. Ce travail de dentellière qui sollicite tous les tissus remet le corps et l’esprit au diapason», développe la docteure en pharmacie.

d’hygiène de vie, d’équilibre personnel et de confiance en soi comme clés du véritable rayonnement. Une déclaration d’egologie corporelle très actuelle et qui n’a rien de superficiel, analyse Armelle Souraud, directrice de la communication scientifique internationale de Chanel. Dans un monde toujours en mouvement, de plus en plus virtuel et anxiogène, il devient de plus en plus important d’appuyer sur la touche pause pour récupérer son énergie et son aura naturelles.» LA MAGIE DU CHIFFRE CINQ Une approche holistique qui se cristallise depuis 2016 en rituels de soins pensés pour cette connexion avec la

L’espace Chanel au Ritz de Paris a été pensé pour amener à la réconciliation du corps et de l’esprit.

partie intime et rayonnante de soi dans l’espace Chanel, créé au Ritz. Le palace mythique parisien étant un lieu indissociable de Gabrielle Chanel, qui y a longtemps vécu. Cinq – chiffre porte-bonheur de la Maison – définit le fil conducteur des lieux. Avec cinq alcôves aux détails soignés comme une robe haute couture, dans les beiges et les noirs, dont le décor réinterprète les paravents de Coromandel chers à Coco. Cinq moments phares dans le soin. Cinq huiles de massage. Jasmin, rose de mai, Orient, vanille, agrumes d’été. «Tout est pensé pour amener la réconciliation du corps et de l’esprit: calme, profondeur, lâcher-prise et surtout, le temps de ralentir. Pour émettre

LA DÉTENTE DES TRAITS Cela se traduit par une expérience du soin différente de ce que l’on peut vivre dans les spas classiques. La lumière est d’emblée très tamisée. La peau n’est pas passée sous le miroir grossissant. Le corps tout entier est emmené dans un territoire bienveillant, en douceur, par la grâce de divers moments d’ancrage, des serviettes oshibori aux brumes sensorielles, en passant par des exercices de visualisation. Mais à la différence d’un lieu de retraite axé uniquement sur le bien-être corporel, le rituel se termine par une mise en beauté. Une fois sorti du large matelas de soin, on s’installe devant un miroir à l’éclairage chaleureux pour apprécier la détente des traits. Dans les tiroirs du meuble en bois attenant, la collection complète de maquillage est là pour parfaire l’art du sublimage façon Chanel sous les doigts experts de l’esthéticienne-thérapeute. Un moment intime, plutôt joyeux, accompagné de l’un des quatre cocktails beauté mis au point spécifiquement pour agir en synergie avec l’application des quatre lignes de soin, dont la recette est remise en même temps qu’une ordonnance beauté détaillée afin de prolonger les bienfaits du soin, à l’intérieur comme à l’extérieur. 

T_MAGAZINE 63


CORPS

64 T_MAGAZINE


LE BEAUTY CASE

Bille en tête

PA R FA I T E M E N T A D A P T É E S À N O T R E R O U T I N E N O M A D E , L E S NOU V E L L E S A P P L IC AT ION S À B I L L E NOU S R A M È N E N T V E R S L E S G E S T E S A N C E S T R A U X D U PA R F U M A G E

L’

par Emilie Veillon  photo: Jagoda Wisniewska pour T Magazine

image est encore présente dans bien des mémoires. Sur la coiffeuse d’une mère ou d’une grand-mère. Cette eau de parfum qu’il fallait retourner une fois ou deux. Avant que son bouchon de verre ne vienne caresser le cou, les poignets ou le creux du décolleté. Comme dans une danse intime, une ronde de gestes qui sculptaient le sillage du jour désiré. Cette proximité de verre à peau est en train d’être revisitée par une nouvelle génération d’objets de parfumage. A l’opposé de l’écrin précieux qui ne quittait pas la chambre à coucher ou la salle de bains, des mini-bouteilles de parfum fermées par un système à bille invitent à faire rouler la senteur sur le corps. «Les années 1980 et les décennies qui ont suivi ont surtout été axées sur les parfums vaporisés, analyse Santi Soto, responsable de la formation Dior en Suisse. Les eaux de parfum étaient réservées à une minorité d’adeptes de la sensualité de l’application. Depuis environ deux ans, on constate un retour à ce geste ancestral, dans une version contemporaine plus adaptée à la vie moderne que les vaporisateurs.»

À GAUCHE L’Ombre dans l’Eau, Diptyque. AU CENTRE Miss Dior, Absolutely Blooming, Dior. À DROITE Bal d’Afrique, Byredo.

Selon la spécialiste de la maison qui a décliné Miss Dior et Dior Poison en roll-on, la femme active qui court toute la journée, entre les rendez-vous professionnels, les transports en commun et les sorties nocturnes, prend avec elle son parfum pour des retouches. «Se vaporiser dans un lieu public est parfois gênant. Dans l’ascenseur, avant un rendez-vous, un coup de roll-on, par contre, est un geste discret qui ne laisse pas d’empreinte derrière soi», illustre-t-elle. SENTEURS À LA CARTE Devenu un art de vivre en constante évolution pour répondre aux changements de consommation, le parfum se réinvente donc en objet nomade, connecté à la peau. Le format réduit des bouteilles, avec son prix avantageux, colle par ailleurs bien aux personnes qui multiplient les parfums et choisissent une senteur selon la saison, l’humeur ou le moment de la journée. Autre avantage, quand on se parfume de manière ample avec un vaporisateur traditionnel, on perd une partie du parfum, qui se diffuse dans l’environnement ambiant. «Avec le roll-on, la totalité du parfum vient se déposer sur la peau, ce qui permet un parfumage très précis sur tous les points de pulsation, cou, poignet, derrière les genoux, au milieu de la poitrine. C’est sexy et sensuel, mais en même temps discret», précise Santi Soto. Et

ces nouveaux accessoires s’inscrivent dans la tendance de mixer les sortes de sillages et de varier les intensités, entre brume cheveux, brume corps, lait corps, vaporisateurs, roll-on. La texture de ces parfums roll-on a aussi ses avantages. «Même si on reste sur une base alcoolique dans la plupart des cas, la texture est plus sensorielle, légèrement gélifiée», relève-t-elle. D’autres marques travaillent carrément le parfum en huile, à l’instar de Byredo qui a décliné Bal d’Afrique, Gypsy Water ou encore Blanche. La gamme de roll-on Les Gestes Parfum de Diptyque offre une concentration élevée similaire à une eau de parfum mais sa formule est sans alcool. Pour cette collection qui concerne les fragrances L’Ombre dans l’Eau, Do Son, Philosykos, Eau Rose, la marque parisienne puise dans l’histoire du parfum tout en réinventant les textures pour offrir un nouvel art de se parfumer. Seul bémol du parfumage des applicateurs à bille, on ne peut parfumer les vêtements, laisser une trace sur une écharpe, comme une empreinte dans le cœur. Par contre, on peut parfumer du papier. Pour un retour aux sources du romantisme, lorsqu’il était d’usage de parfumer les lettres pour marquer davantage la mémoire de l’autre. 

T_MAGAZINE 65


LA GALAXIE

Avocate de formation, disciple de Gilles Deleuze, Michèle Lamy vire strip-teaseuse nomade avant de quitter la France pour Los Angeles, en 1979. Une griffe de mode plus tard, elle ouvre Le Café des Artistes et Les Deux Cafés, deux adresses sulfureuses qui aimantent les stars hollywoodiennes.

Dans les années 1990, à Los Angeles, Michèle Lamy embauche au sein de sa griffe de mode – Lamy – un certain Rick Owens, de dix-sept ans son cadet. Mariés depuis 2006 et désormais installés à Paris, ces deux excentriques règnent sans partage sur une mode à la fois cérébrale, scandaleuse et terriblement moderne.

Faute de trouver les meubles Jean-Michel Frank (célèbre décorateur de la période Art déco) dont ils rêvent, Rick Owens et Michèle Lamy décident de créer du mobilier dès 2007. Réalisées sous l’œil exigeant de Lamy, ces pièces massives et brutes aux tons monochromes font fureur auprès des collectionneurs.

Fan de hip-hop, Michèle Lamy voue une admiration sans borne à Snoop Dogg. «Durant toutes ses années de carrière, il est resté juste en termes de style. J’aime son attitude, sa voix, sa façon de parler. Il a une bonne façon d’investir l’existence», déclarait-elle récemment.

Michèle Lamy

MODE, DESIGN, A RT CONTEMPOR A IN, MUSIQUE: À 73 A NS, L A C O M PA G N E D U C R É A T E U R D E M O D E R I C K O W E N S C U L T I V E L’A R T DE M A RIER LES EXTR ÊMES. ET LES LOOKS IMPROBA BLES 66 T_MAGAZINE

par Séverine Saas

P HO T O S: GE T T Y I M AGE S , S E L F R I D GE S , R IC K OW E N S

Depuis vingt-cinq ans, Michèle Lamy sculpte son corps à coups d’entraînements de boxe. «Un art noble» qui lui a inspiré une installation à la dernière Biennale de Venise ainsi que Lamyland, un pop-up store au sein du grand magasin londonien Selfridges.


67 T_MAGAZINE


68 T_MAGAZINE

Profile for T Magazine

T Magazine du 9 mars 2019  

T Magazine du 9 mars 2019  

Profile for lucia420