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“Cet être-avec les spectres serait aussi, non seulement mais aussi une politique de la mémoire, de l'héritage et des générations.” Jacques Derrida, Spectres de Marx Le premier nom commun, le premier véritable mot du Manifeste du Parti Communiste, c'est : “spectre”. “Un spectre hante l'Europe – le spectre du communisme.” Et il n'a pas fini de nous hanter. Les fantômes, les “autres qui ne sont pas présents”, sont partout. Et comment apprendrait-on à vivre de l'intérieur même de la vie ? N'avons-nous pas besoin des morts ? Que peuvent-ils nous faire et comment vivre ensemble ? Ces questions sont au programme de l'un des ouvrages du philosophe Jacques Derrida : Spectres de Marx, paru aux éditions Galilée en 1993, tiré d'une conférence donnée aux Etats-Unis lors d'un colloque intitulé “Whither Marxism ?”. Mais encore ? C'est là que ça se corse. La prose du bonhomme est ardue. C'est comme un flot d'associations d'idées, un fluide volatil qui lie un concept au suivant. Tel mot change de sens, tel autre se précise. Un exemple, tiré du premier

Derrida's Ghostbusting Masterclass

chapitre : ainsi que l'explique le philosophe : “L'esprit, le spectre, ce n'est pas la même chose, nous aurons à aiguiser cette différence, mais pour ce qu'ils ont en commun, on ne sait pas ce que c'est, ce que c'est présentement. C'est quelque chose qu'on ne sait pas, justement, et on ne sait pas si précisément cela est, si ça existe, si ça répond à un nom et correspond à une essence. On ne le sait pas : non par ignorance, mais parce que ce non-objet, ce présent non présent, cet être-là d'un absent ou d'un disparu ne relève plus du savoir. Du moins plus de ce qu'on croit savoir sous le nom de savoir. On ne sait pas si c'est vivant ou si c'est mort.“ Après une dizaine de pages, je ne sais même plus si je suis moi-même vivant ou mort. C'est le but de la manoeuvre. Une telle démarche philosophique, qu'on veuille l'appeler poststructuraliste, déconstructionniste ou bobo-islamo-gauchiste, vise à démolir les

catégories de perception qui nous semblent aller de soi, naturellement. En mettant son nez – et le nôtre – dans les exemples flous, obscurs, compliqués, aux identités multiples, le philosophe voit sa compréhension de ce qui est clair s'obscurcir à son tour. Résultat des courses : tout est compliqué, rien n'est sûr et surtout, tels des petits Socrate, nous savons que nous ne savons rien. Quoi de nouveau, et quel intérêt ? Il s'agit de montrer (enfin, de rappeler) que toutes les catégories de perception qui semblent aller de soi (les humains vs les animaux, les morts vs les vivants, les hommes vs les femmes, les Blancs vs les autres, les normaux vs les handicapés, etc) sont en fait des constructions, d'une part artificielles et donc réversibles, d'autre part injustes et caricaturales. C'est le refrain des mots et des choses, de la carte et du territoire. La réalité est toujours beaucoup plus compliquée que ce

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LB n°39-40-41 : Apparaître  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro triple en 3D daté du premier trimestre 2017.

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Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro triple en 3D daté du premier trimestre 2017.

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