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Rendre au texte sa dignité, urgence première. Comme telle, cette entreprise demeure toutefois une abstraction. L’écrit, c’est une nécessité vitale, ne peut se concevoir dissocié du plan qui le sous-tend totalement. Vous me comprenez déjà je le sais : le vivier du texte, ce sont les actes. En amont comme en aval de la lettre d’amour, il y a le quotidien. Moins grandiose, c’est pourtant lui le seul qui compte. Aussi, contre les idoles de papier, l’iconoclasme que je lance ici, Philippe-Alexandre, veut te dire que Madeleine est faite de chair et d’os. Je te connais PhilippeAlexandre. Je t’ai regardé vivre dans notre école, tout en favorisant quelques rapprochements. Ton attention n’a jamais été franchement attirée par moi je crois. Visiblement, je ne suis pas à tes yeux ce que quelques garçons appellent scandaleusement une « gigantesque bonnasse ». Mais tu n’es pas de ceux-là. Du moins (j’ose un repentir) ce sera mon hypothèse de départ, car je t’associe à mon projet fondateur (pas de ça à Louvr’boîte). Me décrire ? A quoi bon, tu regardes toujours ailleurs. Et puis, j’ai le visage de l’évidence, pour ainsi dire. Je veux bien plutôt pointer le mauvais germe que tu as laissé vivre dans le champ vierge des courriers du cœur. Ce qui n’a pas été assuré par toi,c’est le lien entre écrire et agir. Une lettre d’amour n’est pas un billet de réservation : on ne s’en sert pas pour marquer une fois son territoire et attendre la rente saisonnière. Tu t’es signalé à nos cœurs et ça, je l’ai aimé tout de suite. Mais, par une inversion malheureuse, ce sont les lectrices que tu as cru responsabiliser alors qu’une lettre ouverte, si elle sert à attirer toute les attentions, est bien plutôt une responsabilisation direct de son auteur. J’attendais de toi une attention soutenue à l’égard de toutes et de chacune, ce dont j’aurais su tirer une occasion qui nous aurait réunis. Mais je crains Philippe-Alexandre, que tout ton amour avait été dit d’une trai-

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te à une femme en papier. A toi lecteur. Ce que j’ai reconnu devoir miner éternellement le terrain de l’action amoureuse qu’ouvrent les courriers du cœur est une nouvelle pathologie, non morphologique comme la première mais bien plus profonde, parce que psychologique cette fois. Vous avez sous les yeux ce que de manière inaugurale je baptise, le « syndrome de la tour d’ivoire ». Il veut dire qu’aux courriers du cœur comme ailleurs dans la vie, le tenant et l’aboutissant de la lettre d’amour ne saurait se résumer sans méprise en autre chose qu’un « se lancer dans l’arène. » Je t’attends Philippe-Alexandre.

COURRIER DU COEUR

la pute. Elle veut parvenir à ses fins mais sans donner de sa personne. Je la stoppe net. Purification : en un geste philosophique qui saura se montrer décisif par le bénéfice que les générations futures en tireront, je soumets à l’école du Louvre le concept de « phrase-salope », forgé de mes deux mains, dans la douleur et l’exaltation. Mettant en lumière le sens intime d’une pathologie centrale, il donne le pouvoir d’un assainissement immédiat et s’instaure comme concept fondateur de la déontologie de la lettre d’amour dans Louvr’boîte. Cette acquisition conceptuelle est un premier jalon. Moi Madeleine, je vous engage à poser les suivants, ceux qui en toute circonstance se donneront comme les moyens les plus radicaux pour dynamiter ou assouplir, selon le style de chacun, les carcans vicieux de la littérature amoureuse. Philippe-Alexandre, ne m’en veux pas, pour toi j’ai fait chuter un colosse.

Bilan, pour Philippe-Alexandre et mon lecteur : à quel endroit doit-on faire commencer une expérience qui se doit, par soucis d’exemplarité, d’être radicale ? Le point 0, lieu inatteignable par excellence, sinon de force. Soit, je n’ai eu qu’une méthode : table rase. Les données premières de l’amour dans « Les courriers du cœur », au nombre de 2 : 1.L’enjeu ? Madeleine (moi) veut accéder auprès de Philippe-Alexandre. 2.Le moyen ? Un médiateur, Louvr’boîte (avec toi lecteur). Mais, ce que le rédacteur qui aime et qui veut se faire aimer découvre en premier lieu, c’est que dans cette rubrique, 1 et 1 font 3. Car si l’enjeu est le rapport direct d’une déclaration d’amour entre deux personnes, que le moyen en est la médiation par un tiers et qu’en principe tout est là, on voit de suite dans l’action qu’une troisième donnée se trouve produite nécessairement : 3. le risque ? Que la médiation, à son insu même, devienne séparation, par perversion de la parole originelle ! Le rédacteur se perd luimême et sans s’en rendre compte, il fait le trottoir. Enfin, il faudra que tu me cherches aussi Philippe-Alexandre. Marque moi ! Ma peau est du cuivre, couleur de l’émoi, oh mon beau burin… Du publique à l’intime, de l’inauthentique à l’authentique, de l’impropre au plus proprement mien, voilà le dénivelé que j’ai voulu parcourir ici pour atteindre le sol de l’amour vrai. Faisons la suite à deux Philippe-Alexandre, comptant sur des paroles pures et des actes solides. Alors la rencontre s’imposera. Je te dédie dans l’attente ces quelques points de suspension, c’est encore ce qu’un texte me donne de mieux à t’offrir … Madeleine X

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Louvr'Boîte 6, avril 2010  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro sizième daté de avril 2010.

Louvr'Boîte 6, avril 2010  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro sizième daté de avril 2010.

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