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COURRIER DU COEUR

L.H.O.O.Q Il y a un mois, Philippe-Alexandre Pierre, élève en deuxième année de premier cycle, fait paraître dans votre journal pour la création de la rubrique « Courriers du cœur », sa « Lettre à une élève de Troisième année », une déclaration d’amour ouverte à celle qui voudra s’y reconnaître. Sur le terrain, aucune audacieuse. Mais sur le papier de Louvr’boîte, « elle » lui répond… Madeleine. Mon nom d’abord, car je n’ai pas de pudeur. Mais toi en revanche, il se peut que tu le sois vraiment, pudique, Philippe-Alexandre. Commençons là. Récemment tu t’es exprimé pour parler d’amour, du tien de surcroit, et ceci avec les mots les plus vifs de la confidence : le « je » et le « tu ». Pourtant c’est à un journal, au cœur de l’empire de la publicité, que tu as voulu livrer ta lettre : l’intimité, c’est sur la place publique que tu es venu la chercher. Mais où es-tu vraiment ? Présence, absence : en perpétuelle chute libre de l’une à l’autre, je suis prisonnière dans ton orbite, et le néant qui nous sépare est irréductible. Douleur. La voie des « Courriers du cœur » est encore trop neuve pour être praticable. Faute qu’aucun ne l’ait encore empruntée, elle se livre toujours à nous dans son abstraction primitive, et l’inhumanité de sa morphologie est destinée à écraser indéfiniment la parole edlienne si nul n’entreprend d’en aménager les fondements à la mesure de l’homme. Philippe-Alexandre, l’ingénuité qui t’a fait parler en premier laisse vacantes les questions qui composent le seuil de l’amour, et une chaine maillée de contradictions m’étrangle à mort. A toi lecteur : parce que je sais que je suis lue, et parce que j’ai conscience que PhilippeAlexandre et moi inaugurons ensemble un espace qui veut accueillir durablement le souffle de la vie, je vais prendre pour vous les détours qui conduisent aux foyers les plus ardents de la question de l’amour à Louvr’boîte. A travers mes ambitions doctrinaires, je ne poursuis en fait qu’un but: obtenir Philippe-Alexandre. Ce faisant, je veux que les stigmates de mon corps autant que l’assurance conquise donnent toujours au lecteur la juste mesure de l’ambition de ce qui devient pour cette fois « les courriers de mon cœur ». Lecteur, je franchis maintenant le point de non retour de mon entreprise et déjà, je sens que les coups vont pleuvoir. Un journal et ses rubriques c’est d’abord une forme, et en tant que forme c’est ensuite seulement qu’elle se pourvoit d’un contenu. Preuve : cet article peut dire ce qu’il veut, l’intitulé de la rubrique (qui lui est antérieur et qui lui survivra) sera toujours écrit plus gros que mes phrases. Et moi, je demeure intensément inessentielle.

C’est là que se joue la déchirure originelle : je te veux Philippe-Alexandre, et je le crie fort, mais quoi que je fasse, mes paroles sont captées, intégrées et minorisées au sein de cette rubrique qui n’a pas besoin de moi pour vivre. D’ailleurs précédée et suivie d’autres semblables, elle constitue un bloc rigide qui, pour une rédactrice neuve comme je le suis moi même, peut exercer l’action d’un véritable pouvoir, inhibiteur et aliénant. La dépossession, l’inauthenticité : le gouffre qui attend tout rédacteur. A moins que, m’y refusant tout net, je ne tire sous vos yeux la clef qui ouvre vers les moyens d’une parole libre et authentique. Philippe-Alexandre, l’amour qui m’a prise m’oblige à être contre toi. C’est dur ! Ecrire pour une rubrique qui s’appelle « Les courriers du cœur » c’est d’abord subir une pression, celle de la forme : le journal (patrons et rédacteurs) et les lecteurs (vous élèves et le personnel de l’école, lecteur de Louvr’boîte sans aucun doute) forment ensemble une véritable institution qui, même malgré elle, légifère sur le visage de l’amour. Comment parler tout droit à Philippe-Alexandre, en restant en accord avec tous les autres ? Si je me laisse déterminer et informer par les exigences communes, la lettre que je livre reste sans voie : Louvr’boîte accouche d’un homme en silicone, qui a les bons contours mais pas la bonne matière, ceci étant, exprimé ici en termes plastique, ce que dans la vie on appelle, un mort-né. L’amour : quand la forme parle toute seule, si c’est à la légère, on débouche dans le pire des cas sur le cliché. Mais, en dernière instance, c’est-à-dire lorsque les moyens y sont, qu’on parle pour être entendu et faire agir, ma foi ce à quoi on s’adonne, c’est quelque chose que le dictionnaire appelle : prostitution. Suivez-moi encore je vous en prie. Philippe-Alexandre, mon chéri. Sur le point le plus décisif de la lettre d’amour tu as toi même manqué de tomber dans un gouffre, par inauthenticité, en entrainant vers le fond les rédacteurs en devenir qui auraient voulu suivre la voie que tu as tracée le premier : la prose. D’extrême limite le talent t’en a préservé, heureusement. Mais je crains pour la postérité. Explication. Je ne suis pas de celles qui pensent que l’amour ne se fait bien qu’au passé antérieur, indicatif ou subjonctif, j’sais même plus. Simulation : « Eussé-je commis plus tôt la lettre que… ». Voilà bien une phrase qui s’apprête à faire

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Louvr'Boîte 6, avril 2010  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro sizième daté de avril 2010.

Louvr'Boîte 6, avril 2010  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro sizième daté de avril 2010.

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