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Civilisation contre barbarie :

l' O c c i de n t fac e à l' i c o n o c las me de Dae c h Texte : Kim Hartoorn - Illustration : Marine Roux

« Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, 1952.

à la barbarie. »

que sa mise en image. Le crime a donc bien été perpétré en pleine conscience.

Nul n'y a échappé, tout le monde l'a subi : le traumatisme, le choc, le coup au cœur, quand, sur Facebook ou ailleurs, l'image des agents de Daech détruisant les œuvres du musée de Mossoul est apparue. Une image frappante, au sens le plus littéral du terme. Les réactions sont unanimes  : dans les déclarations publiques de politiques et d'institutions, dans les articles de journaux, dans les commentaires des lecteurs, on retrouve inévitablement les mêmes termes. Nombre d'entre eux ont trait à la barbarie  : outre «  barbarie  » lui-même, on retrouve beaucoup de «  saccage  » et de «  vandalisme  »... Certains vont jusqu'à nier l'humanité des perpétrateurs, en les qualifiant de «  nazis  » (qui, comme chacun sait, n'étaient pas des hommes), de « monstres  », d'«  inhumains  ». Souvent, les commentateurs ont le souci de relativiser le drame en rappelant qu'il ne s'agit pas de vies humaines. En outre, dans une vidéo de l'AFP en date du 27  février, Élisabeth Fontan, conservatrice au département des Antiquités Orientales du Louvre, adoucit nos peines  : les œuvres détruites comportaient « sans doute un grand nombre de moulages  ». Quand bien même  : l'affect traumatique de la vidéo reste très puissant. En effet, à les lire, ce n'est pas seulement l'Occident qui est touché, c'est l'humanité tout entière.

À n'en pas douter, nous sommes en présence d'une opération de tri patrimonial. Cette notion, que nous devons à Jean-Michel Leniaud, désigne le procédé par lequel on sélectionne ce que l'on souhaite conserver du patrimoine hérité du passé. Même en temps de paix et de continuité politique, le tri patrimonial s'opère, tout simplement parce qu’il est impossible de tout garder. Ainsi, en France, régulièrement, on détruit des archives. Les critères de sélection sont évidemment mûrement réfléchis en fonction de l'intérêt des objets et documents. Rien qu'ici, on sent à quel point la question peut être problématique : en effet, comment déterminer ce qui fait l'intérêt des documents  ? Souvent, les instances de tri, publiques, proclament « d’intérêt national  » ce qu'il faut garder. Cette expression rend évidente la relation proche et inextricable entre patrimoine et idéologie politique. Les périodes de rupture politique, comme par exemple la fondation d'un État théocratique basé sur une interprétation extrémiste de l’Islam, s'accompagnent donc sans surprise d'un tri patrimonial motivé par l'établissement d'une nouvelle idéologie politique. Comme le rappelle le «  passeur d'histoire  » Frank Ferrand dans l'émouvante élégie qu'il a publiée sur Figarovox le 3  mars, les exemples de destructions patrimoniales abondent dans l'histoire. Outre la comparaison facile avec les régimes totalitaires du vingtième siècle, M.  Ferrand rappelle opportunément l'existence du «  vandalisme révolutionnaire  » qui a accompagné la naissance de la République française, avant de déplorer l'infamie barbare des Daechois, «  esprits malades  », «  honte du genre humain  ».

Comme toute image, la vidéo de Daech est construite. L'iconoclaste daechois fait montre d'une circonspection presque comique compte tenu des circonstances, et met un coup de perceuse dans un taureau assyrien comme mon voisin en mettrait un dans le mur de son salon. Pour les besoins de la vidéo, l'un des personnages a même apporté une lampe-torche, avec laquelle il éclaire son compère occupé à son opération de pulvérisation. Le tout dégouline d'effets de caméra, de ralentis, de zooms visant à dramatiser et à rendre solennel ce moment de mise à bas de l'idolâtrie (on a l'impression qu'ils ont débauché le réal de Pimp my Ride). En accord avec les prescriptions du Petit manuel du parfait iconoclaste, le tout s'achève sur une dénonciation solennelle du concept même d'image et un rappel du fameux commandement qui l'interdit. Que les représentations ne soient pas religieuses ne change rien à l'affaire : sous couvert de dogmatisme religieux, il s'agit surtout d'effacer symboliquement l'histoire pré-islamique de l'Orient. On peut parler d'une opération «  en règle    », dont le but semble être moins la destruction en elle-même

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L'opération de Daech n'est en fait ni « barbare  », ni «  inhumaine  », elle est même plutôt logique et attendue  : pour asseoir sa légitimité et introduire la narration de son discours idéologique, l’État Islamique met en scène une opération d'iconoclasme en accord avec les principes de l’Islam radical sur lesquels il se fonde. En cela, il se comporte comme n'importe quel autre wannabeÉtat. On pourrait donc aller jusqu'à qualifier ce tri patrimonial d'acte civilisateur, puisqu'il pose les fondements idéologiques d'un État impérialiste, voué à expansion. Au passage, on note le caractère purement discursif et rhétorique de l'acte de propagande qu'est la destruction du musée de Mossoul  : le caractère néfaste et

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LB n°28 : L'humour  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro 28 daté de mars 2015. Lauréat du concours Kaléïdo'scoop en caté...

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