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étude de cas

l'humour

Desproges

Étonnant, non ?

Texte : Cassandre Mbonyo-Kiefer

Desproges laissa sa silhouette de gamin se dessiner sur le petit écran, à la manière des personnages de Sempé. Bientôt, son costume de cadre exemplaire devait s'orner d'un joli pavot rouge dans la poche droite, comme le spectateur ébaubi put le découvrir en suivant chaque soir sur FR3 les explications ubuesques du professeur Cyclopède. En créant cette série qui déstabilisa plus d'un Français moyen entre 1982 et 1983, le cynique limousin combla un vide angoissant dans nos vies en nous livrant enfin le moyen d'insonoriser une Andalouse, rentabiliser la colère de Dieu, apprendre à faire décoller une Alsacienne, dissoudre la monarchie absolue dans de l'acide sulfurique ou encore ignifuger Louis XVI. Autant de sujets auxquels le XXe siècle finissant n'avait toujours pas apporté de réponse viable.

« Un critique de films, dont je tairai le nom afin qu'il n'émerge point du légitime anonymat où le maintient son indigence, écrivait dans un hebdomadaire dans lequel, de crainte qu'ils n'y pourrissent, je ne mettrai pas mes harengs, un critique de films, disais-je donc avant de m'ensabler dans les méandres sournois de mes aigreurs égarées entre deux virgules si éloignées du début de ma phrase que voilà-t-il pas que je ne sais plus de quoi je cause, un critique de films écrivait récemment à propos, je crois, d'un film de Claude Zidi, deux points ouvrez les guillemets avec des pincettes  : «  C'est un film qui n'a pas d'autre ambition que celle de nous faire rire. » Je dis merci. […] Ce qui (sans génie, je vous l'accorde), me fait bouillir, c'est qu'un cuistre ose rabaisser l'art, que dis-je l'artisanat du rire au rang d'une pâlotte besognette pour façonneur léthargique de cocottes en papier.  » Pierre Desproges, extrait de « Criticon  » (19.02.1986), in Chroniques de la Haine Ordinaire.

Écrire après cela, c'est un peu comme jouer du kazoo quand on vient d'entendre du Mozart. Mais la médiocrité ne tue pas, sinon la démographie mondiale aurait pris un sérieux coup dans l'aile. À ses débuts, comme un petit pianiste fait ses premières gammes, notre apprenti fendeur de poires était pigiste dans un journal parisien des débuts de la Ve République. Il tenait la rubrique des chiens écrasés et autres facéties cruelles, le tout d'un ton déjà acide et rafraîchissant, un peu comme une limonade au vitriol. C'est durant cette période, que nous qualifierons d'enfance de l'art, qu'il fut remarqué par l'équipe du Petit Rapporteur. Au sein de celle-ci, entre une bataille à coup de boudin blanc sous les yeux effarés d'une commerçante — au canon anatomique calqué sur celui des porcelets exposés dans sa vitrine — et un entretien avec Françoise Sagan, se transformant en une prise-d'otage de l'écrivain — toujours aimable — s'esclaffant poliment devant les vestiges photographiques des vacances de son interlocuteur,

... LE TOUT D'UN TON DÉJ À ACIDE ET RAFRAICH ISSAN T, UN PEU COM M E UN E LIM ON ADE AU VITRIOL.

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LB n°28 : L'humour  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro 28 daté de mars 2015. Lauréat du concours Kaléïdo'scoop en caté...

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