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Dossier

Drôle de

Moyen Âge Texte : Sarah Favre & Solène Devaux-Poulain

On associe souvent le Moyen Âge à des heures sombres d’obscurantisme religieux peu propices au rire. Pourtant, nos ancêtres (enfin les lettrés) pouvaient s’amuser devant des images satiriques parfois très virulentes. Une sorte de Charlie Hebdo avant l’heure.

La Décollation de saint Jean-Baptiste du tirée du Bréviaire de Marie de Savoie

Maître de la Cène réalisé en 1434. Il présente la scène traditionnelle de la décapitation de JeanBaptiste mais le cadrage nous montre le bourreau de dos, ses braies dévoilant son caleçon. Bien que ce type de vêtement existait au XVe siècle, la position de l’homme les fesses à l’air est volontairement risible. Ces détournements de scènes sacrées permettaient sans doute de raviver l’attention du lecteur qui pouvait être ennuyé par le style lourd des traductions des textes religieux.

Tout d’abord, oubliez l’idée qu’il n’existait que des livres religieux. Des ouvrages exclusivement profanes ou de simples images étaient publiés au XVe siècle. Ces représentations, la plupart du temps humoristiques, étaient souvent camouflées par un rôle éducatif ou moralisateur, du moins, à première vue. Ainsi, le Maître E.S., graveur actif dans le Rhin supérieur, réalisa en 1466 un alphabet dont les lettres sont en fait composées de scènes cocasses. Par exemple, la lettre M était composée d’une femme nue pour la branche centrale et à gauche d’un moine, bouche béante, très intéressé par les charmes de la damoiselle. La lettre U présente des moines dans des attitudes plus ou moins surprenantes et évocatrices. Le Maître E.S. signe ici un ouvrage qui permet d’apprendre à lire en s’amusant. Par ce biais il élabore une satire du clergé séculier. La noblesse n’est pas laissée en reste. Notre cher maître s’en moque dans sa gravure le Fou et la Femme à l’écusson en détournant les codes de l’héraldique (art des blasons) noble. En effet, on peut y voir une femme supposée appartenir à la noblesse car celle-ci tient un blason tandis que le fou dévoile son sexe et touche allègrement sa poitrine, la femme paraissant consentante. Le fou permet un recul comique pour éviter la censure morale et religieuse.

Dans la même optique, les moines copistes pouvaient ajouter dans les marges et pieds de pages des illustrations très surprenantes issues d’un imaginaire grotesque. Parmi celles-ci nous pouvons nous attarder sur les traditionnelles « têtes de fesses  » comme celle du Maître des Vitae Imperatorum. Elles correspondent à un animal composite (ici  mi-dragon, mi-fauve avec une tête d’âne) avec en guise d’arrière-train une tête de vieillard. Ces motifs se mêlent souvent à des linteaux végétaux et sont issus du bestiaire fantastique du nord de la France. Ce même maître est aussi célèbre pour ses lièvres parodiant des attitudes humaines (par exemple une joute). Mais ce bestiaire médiéval n’est pas le seul à faire rire. L’homme est parfois représenté dans des situations grossières. Ainsi on a pu voir dans certains pieds de pages un homme fouetté par des singes ou bien même un personnage dans son plus simple appareil jouant de la trompette à l’aide de ses flatulences. Grâce à cet article, vous pourrez briller en société en brisant le cliché du Moyen Âge pince-sans-rire !

Cependant, s'il est vrai que les représentations religieuses étaient les plus nombreuses, certaines étaient tournées en dérision. L’enlumineur pouvait ajouter un détail comique à une scène biblique, comme par exemple 10

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LB n°28 : L'humour  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro 28 daté de mars 2015. Lauréat du concours Kaléïdo'scoop en caté...

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