Noir comme neige (extrait)

Page 1



Malaurie Chokoualé Datou, Camille Crucifix, Fiorine Guéry et Louis Van Ginneken


Pour une écriture non discriminante

À travers ce mook, nous utilisons un langage inclusif, non sexiste, par le choix des mots, la syntaxe et la grammaire. La règle grammaticale du masculin l’emportant sur le féminin est donc définitivement mise au placard. Voici quelques notions d’introduction à l’écriture inclusive, pour vous aider à y voir plus clair. Nous jonglerons entre celles-ci, suivant la forme que nous jugerons la plus confortable à la lecture. Dans ce mook, -

nous féminisons les noms de métiers ;

-

nous utilisons des doublets par ordre alphabétique. Plutôt que la dénomination générale et exclusive « les Tanzaniens » nous utilisons « les Tanzaniennes et les Tanzaniens », sous-entendant que cette population n’est pas restrictivement masculine ;

-

nous accordons les verbes qui ont plus d’un sujet avec la partie du sujet qui est la plus proche du verbe. Les différents éléments d’un sujet sont eux-mêmes énumérés selon l’ordre alphabétique. Exemple : « Les Nigérians et les Tanzaniennes sont belles. » Ici, « Nigérians » précède « Tanzaniennes » dans l’ordre alphabétique et le verbe s’accorde selon la règle de proximité, avec « Tanzaniennes » ;

-

nous utilisons parfois des formes contractées, avec un point médian en tant que liant entre les formes féminine et masculine, comme dans « collégien·ne·s » ou « professeur·e·s » ;

-

nous reconnaissons les termes trans-sexes et nous utilisons donc les contractions « iel » pour « il et elle » ou « celleux » pour « celles et ceux » ;

-

nous évitons les majuscules de prestige à Homme et Femme, soit « Les droits humains » plutôt que « les droits de l’Homme ».

02.

Pour une écriture non discriminante


Note d’intention

Ceci, elles, eux et nous Comment les personnes atteintes d’albinisme, victimes de stigmatisations et de violences, s’intègrent-elles en Tanzanie ?

Ces reportages mêlent le factuel et l’ambiance avec une abondance de détails, de saveurs et de couleurs, chère à nos plumes.

Une interrogation que nous avons posée une centaine de fois, toujours les mains vides de concret jusqu’à la réalisation de ce mook. Un an et demi à travailler l’information pour la faire vivre, enfin, dans ces pages accompagnées par les illustrations de Théodora Jacobs.

Traiter la problématique de l’albinisme sans raconter les histoires des personnes concerné·e·s relève de l’impossible pour nos sensibilités journalistiques qui se nourrissent de témoignages représentatifs d’une réalité. Avec une empathie maîtrisée.

Nous faisons le pari de l’intégration. Dès lors, le texte s’accorde à l’écriture inclusive et l’adjectif « albinos » laisse sa place aux termes de « personnes vivant avec l’albinisme » ou « atteintes de cette condition ». Celles-ci insistent bien sur le fait qu’elles ne se résument ni à la couleur de leur peau, ni à celle de leurs cheveux ou à celle de leurs yeux.

Lorsque notre encre coule à flots et que nos réflexions s’emballent, une réunion autour d’un apéro s’impose pour décortiquer le tout. Et là nous retournons nos cerveaux dans l’espoir, sans prétention, de retourner le monde pour découvrir ce qu’il écrase.

Depuis une dizaine d’années, ces relégué·e·s de l’ombre à la peau claire trempent le bout des orteils dans une société discriminante pour s’y intégrer petit à petit, avec pour tremplin le travail des organisations locales, nationales et internationales présentes en Tanzanie. Ce mook interroge l’impact de leurs actions avec une distance allant d’une rencontre de quelques heures à une immersion de plusieurs jours.

Nos huit mains et nos quatre personnalités se sont unies dans la création de ce mook pour en ressortir plus soudées que jamais. Une valse à huit pieds au rythme journalistique endiablé. Dans l’espoir de vous en mettre plein la tête et plein les yeux, Merci !

Camille Crucifix, pour l’équipe

Note d’intention

03.


Roman graphique

04.


05.


6.


7.


8.


9.


Portrait

Vicky Ntetema, une voix Avant de devenir la directrice de l’ONG Under The Same Sun, Vicky Ntetema était journaliste. Elle raconte le reportage qui a changé le destin des personnes vivant avec l’albinisme en Tanzanie. Louis Van Ginneken

L

a voix d’un homme s’élève. « La Tanzanie est un pays pauvre. Si les scientifiques arrivent à prouver que nos membres amènent bel et bien richesse et succès, nous, Tanzanien·ne·s atteint·e·s d’albinisme, nous engageons à nous sacrifier pour la prospérité du pays. » Nous sommes le 17 décembre 2007, Vicky Ntetema, journaliste à l’antenne tanzanienne de la BBC, est présente à la conférence de presse organisée par la Tanzania Albinism Society (TAS). Depuis septembre, plusieurs personnes vivant avec l’albinisme ont été mutilées ou assassinées dans le nord du pays, sans que le Gouvernement ne le reconnaisse publiquement. L’association qui défend leurs droits crie son désespoir. Les rideaux sont tirés et la climatisation tourne à plein régime. L’ancienne journaliste est assise à la longue table de la salle de réunion d’Under The Same Sun, la principale association de sensibilisation à l’albinisme en Tanzanie. Sereine, imperturbable, sa narration témoigne d’une longue carrière sur les ondes. Elle revient sur les débuts de l’enquête qui a permis de confirmer qui se cachait derrière les meurtres, et captive son audience. La phrase prononcée par cet homme il y a dix ans est celle qui l’a bouleversée. « Ce n’étaient pas de simples mots lancés en l’air, c’était un appel à l’aide », dit-elle. « Tou·te·s avaient besoin d’une voix, une voix différente de la leur. Une voix qui pourrait parler en leur nom car personne ne voulait les écouter. » Vicky connaît la force des médias et est persuadée que l’information peut amener leur salut. En commençant une enquête sur l’origine des meurtres, elle décide de devenir cette voix.

10.

Vicky Ntetema, une voix


En parallèle à cette violence physique, des tombes sont exhumées. Les ossements de personnes décédées ayant vécu avec l’albinisme sont arrachés à la terre. Ces découvertes macabres précisent l’origine des attaques tandis que la rumeur enfle. Le but serait rituel et les membres seraient utilisés par les sorciers·ères pour amener chance et fortune. Pendant des mois et tandis que les cas s’accumulent, le gouvernement s’enlise dans son mutisme. Ce n’est qu’en mars 2008 que le Président Jikaya Kikwete annonce publiquement qu’il est conscient du danger qui plane sur les personnes vivant avec l’albinisme. D’un ton grave, il annonce que dix-neuf enfants, femmes et hommes ont été assassiné·e·s depuis septembre dans cinq régions au nord du pays. Kikwete condamne ces croyances superstitieuses. Il dénonce les sorciers·ères comme responsables des attaques et demande à la police d’arrêter au plus vite les criminel·le·s.

Changement d’identité « J’avais là un point de départ : la région des grands lacs et les sorciers·ères qui s’y trouvent. » Pour que les accusations du Président aient une valeur, Vicky sait qu’il lui faut prouver que ce sont bien eux les commanditaires des crimes. Qui oserait avouer ouvertement qu’iel utilise des membres et organes de personnes vivant avec l’albinisme dans ses potions ? Elle devra donc s’y rendre sous couverture, en se faisant passer pour intéressée par leurs pouvoirs. Soupçonnant que les femmes et hommes d’affaires, de l’industrie minière ou de la pêche, étaient les plus à même de recourir à leurs coûteux services, c’est donc contre celle d’une businesswoman qu’elle troquera son identité.

« Qui oserait avouer ouvertement qu’iel utilise des membres et organes de personnes vivant avec l’albinisme dans ses potions ? »

Arrivée dans la ville de Mwanza, bordant le lac Victoria, la journaliste se rend très vite au poste de police de la région pour leur expliquer son plan d’investiguer les meurtres. Pareille enquête ne peut se faire sans quelqu’un d’armé pour l’accompagner dans les villages où résident les sorciers·ères. Elle les sait dangereux. « Je pensais que la police m’aiderait. Mais elle me dit avoir peur des sorciers·ères. Elle me dit qu’iels peuvent lire l’avenir et savoir que vous venez vers eux, vers elles, avant même de vous voir ’’physiquement’’. Elle me dit que je disparaîtrai si j’y vais. Très bien. Je lui réponds que je disparaîtrai s’il le faut. Je devrai tout de même prévenir quelqu’un que je vais là-bas. S’il m’arrive quelque chose, le monde saura, au moins, que j’ai disparu en rencontrant des sorciers·ères. » Puisque la police ne le fera pas, Vicky s’assure donc elle-même de sa sécurité : un chauffeur et un journaliste. Le premier ne sait pas qui elle est. Le second est tenu au courant de son investigation et est prêt à révéler sa mort si elle devait arriver. Vicky se rend dans plusieurs villages, dont Magu, Lamadi et Gambusi, qui est réputé comme étant le plus dangereux. « J’ai rencontré douze sorciers·ères. Les deux dernier·è·s de ma liste étaient très influent·e·s. Des femmes et des hommes capables de ruiner votre vie. Je l’ignorais bien évidemment à l’époque, je les pensais tou·te·s pareil·le·s. » À chaque rencontre, elle applique le même modus operandi, toujours sous la même identité fictive et posant les mêmes questions. De village en village, c’est systématiquement dans l’intimité de leur hutte que se font les consultations. Plongé·e·s dans des effluves d’encens, iels disent lire son avenir. Une fois dans de vieilles pièces de monnaie allemandes ou anglaises, une autre dans les

Vicky Ntetema, une voix

11.


L’origine de ses problèmes varie en fonction du·de la sorcier·ère consulté·e. Les solutions, elles, se ressemblent toutes.

Violent renversement organes de volailles. Elle se retrouve, à plusieurs repriese, à devoir s’adresser directement à un poulet, considéré comme faisant le lien avec ses ancêtres. Nombre d’entre elles, nombre d’entre eux, se targuent de la puissance de leurs pouvoirs et de la qualité de leur clientèle. Parmi elle, des politicien·ne·s voulant se maintenir au pouvoir, des business·wo·men en quête de profit et des chef·fe·s religieux·euses aux noms connus. L’arrogance des sorciers·ères est ce qui la convaincra, si c’était encore nécessaire, de leur imposture. Tou·te·s les ancêtres et poulets du monde n’auront permis de voir Vicky pour ce qu’elle était : une journaliste. L’origine de ses problèmes varie en fonction du·de la sorcier·ère consulté·e. Les solutions, elles, se ressemblent toutes. Des décoctions magiques comprenant des membres de personnes vivant avec l’albinisme et de grosses sommes d’argent sont les clés de son succès. Le prix d’une session s’élève de 20 à 100 dollars. Le prix d’un organe arraché à une personne vivant avec l’albinisme est, lui, de 2 000 dollars. Si ce qu’elle entend au cours de ces rencontres la terrorise, elle les incite malgré tout à parler. « J’enregistrais secrètement tout. Je ne vous dirai pas où ils étaient cachés mais j’avais une caméra et un enregistreur ».

C’est dans le village de Lamadi que le reportage prend une tout autre tournure. Alors qu’elle sort de la hutte d’un sorcier, Vicky croise un officier de police qu’elle reconnaît. Cet homme sait qui elle est. Il est également la preuve que la police est bel et bien mêlée à cette affaire, comme elle le pensait. Nous sommes en 2008 et, très vite, Vicky est harcelée de messages. « C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à avoir réellement peur. Je recevais des appels, des menaces de mort. » Elle cite la fois où un haut gradé de la police a tenté de l’intimider. « Il m’a dit que si je continuais d’enquêter sur les meurtres, les sorciers·ères et les politicien·ne·s impliqué·e·s, j’allais être tuée. Je lui ai demandé qui comptait me tuer car il devait les connaître pour avancer cela. » Il finit par ajouter qu’elle sait ce qui l’attend si elle s’entête et que c’est là un « avertissement amical venant d’en-haut ». Verbales ou physiques, les altercations deviennent toujours plus violentes. Pour sa sécurité, la BBC lui demande de quitter le pays et couvrir d’autres régions. Mais la journaliste s’entête, elle ne veut pas quitter la Tanzanie et démissionne. « Je voulais rester ici pour voir la fin de ces atrocités. » Comme pour prendre son élan avant un saut, Vicky reste muette un temps avant de poursuivre. Ne retentit plus dans la pièce que le ronflement de la climatisation. Calme, mesurée, elle s’attarde peu sur les menaces qu’elle recevait. Elle confesse pourtant avoir dû se résigner à fuir le pays à plusieurs reprises. En y revenant toujours. « Je pouvais entendre les pleurs des personnes vivant avec l’albinisme et de leurs familles. J’ai vu les enfants mutilé·e·s, les corps estropiés. Je ne pouvais pas quitter ça définitivement. J’ai préféré revenir et faire entendre leur tristesse,

12.

Vicky Ntetema, une voix


tenter de mettre un terme à la stigmatisation et la discrimination du mieux que je le pouvais. » Plusieurs années d’intimidations n’ont pas entravé la poursuite et la diffusion de son enquête. Si, à son grand regret, ces révélations n’ont pu changer directement les mentalités ou les comportements des Tanzanien·ne·s vis-à-vis de l’albinisme, les aveux des sorciers·ères ont amené la preuve incontestable qu’iels étaient bien la source des superstitions. Identifier l’origine des croyances aura permis de mieux combattre celles-ci. « Pour moi, la BBC, c’était un travail. C’était quelque chose dont j’ai rêvé étant enfant mais que j’ai dû abandonner pour quelque chose de plus précieux. J’ai arrêté d’être journaliste pour devenir activiste. Défendre les personnes atteintes d’albinisme et travailler pour Under The Same Sun n’est pas un travail, c’est une mission. » Depuis 2010 et via Under The Same Sun qu’elle dirige, elle ne se dédie plus qu’à cette cause. Elle est fière de constater que les violences ont drastiquement baissé dans les régions où iels ont sensibilisé, informé, dialogué. Vicky avait vu juste, il y a dix ans, alors qu’elle assistait à la conférence de presse de la Tanzania Albinism Society et s’apprêtait à commencer son enquête. L’information était la clé. n

Sous le même soleil En 2008, peu après la publication du fameux reportage de Vicky Ntetema, un homme d’affaires canadien atteint d’albinisme, Peter Ash, entre en contact avec elle. Peter et Vicky réalisent rapidement qu’iels partagent cette même envie de combattre cette discrimination à l’encontre des personnes vivant avec l’albinisme. C’est ainsi que Peter Ash crée Under the Same Sun (UTSS), enregistrée au Canada la même année. Un an plus tard, naît l’antenne tanzanienne de l’organisation avec à sa tête, sous le titre de Directrice exécutive, Vicky Ntetema. UTSS déploie de nombreux programmes pour permettre une meilleure intégration des personnes vivant avec l’albinisme dans la société tanzanienne. Cette ONG est active dans deux champs d’action : l’éducation et le soutien ainsi que le plaidoyer et la sensibilisation du public. UTSS a joué un rôle déterminant dans nombre de rapports et de campagnes de prévention sur les questions liées à l’albinisme. La quasi-totalité des compilations de chiffres ou des rapports publiés sur le sujet a été menée par l’organisation. Elle est l’une des associations les plus connues et les plus prolifiques que compte la Tanzanie.

Vicky Ntetema, une voix

13.


05 06 12 18 32 44 48 60

14.


62 66 74 78 94 108 110 114 122 133 15.


Immersion

Émancipation en béton Leur peau est diaphane et leur corps est mutilé. Depuis leur agression, Mariam et Adam, vivent dans une maison sécurisée protégée par des gardes, des chiens et des murs. Surtout ceux du salon dont le papier peint s’imprègne de leur quotidien partagé entre le besoin de sécurité et de liberté, les rideaux fermés.

Texte et photos par Camille Crucifix



L

e ventilateur du salon tourne au-dessus de nos têtes. Il entraîne dans son souffle les pages du calendrier inchangées depuis le semestre passé. Rahab remarque cet oubli et s’empresse de le mettre à jour, quelque peu gênée par ce détail. Depuis cinq ans, Rahab s’occupe de tout et de tout le monde sept jours par semaine. Personne ne peut savoir où la « safe house » se situe, ni qui elle abrite. Les murs et les barbelés dressent une frontière entre la ville et cette propriété où les visiteurs·euses doivent montrer patte blanche. Les gardes se relaient sans interruption, accompagnés de chiens qui dorment en cage la journée et tournent en rond la nuit. Ces mesures assurent la sécurité de la maison et apaisent ses résident·e·s : Mariam et Adam. « Je suis née avec l’albinisme, mais mes agresseurs m’ont rendue invalide » résume Mariam. Assise dans son fauteuil habituel, elle revient sur son agression d’octobre 2008, date à laquelle ses agresseurs ont mutilé son corps. Alors que Mariam raconte son histoire, des gouttes de sueur coulent le long de ses tempes… Mariam dormait avec son fils de deux ans quand un groupe d’hommes a pénétré dans sa maison vers deux heures du matin. Ils lui ont coupé un bras à la machette avant de s’attaquer au second sans parvenir à leurs fins. Mariam subit l’horreur. « Ce n’est que le lendemain à 11 heures que j’ai pu me rendre à l’hôpital »; Ses mots s’alignent avec automatisme et douleur, comme s’ils râpaient sa langue et fendaient ses lèvres. Les médecins l’ont amputée de l’autre bras, grièvement blessé.

18.

Emancipation en béton

« Je suis restée à l’hôpital pendant cinq mois, je ne voulais pas rentrer au village » continuet-elle. Pendant sa convalescence, les visites des médias et des politiques se sont enchaînés. Le Gouvernement l’a accueillie avec son fils dans une maison sécurisée avant d’estimer en 2009 qu’elle ne courait plus de danger et a décidé de l’expulser. Cette décision a laissé Mariam sans ressource. « J’étais découragée, discriminée, confuse, mais je n’ai pas abandonné » témoigne-t-elle le regard dans le vide. Les journaux ont continué de traiter l’affaire. Un titre lui revient en mémoire. « Une victime albinos expulsée d’une safe house ». Grâce à la médiatisation, Under the Same Sun a pris conscience de sa situation et a décidé de la soutenir. Cette aide a commencé par un voyage aux États-Unis, pour la réalisation de prothèses, et ensuite pour la recherche d’un emploi. L’organisation l’a inscrite à une formation de tricot commercial et a financé la création de son propre atelier. Sur le lieu de travail de Mariam, clé de son indépendance, la présence de Rahab se révèle indispensable. Celle-ci reste à ses côtés ou fait des allers-retours entre la maison et les machines qui se situent au milieu des mêmes murs. Mariam se sent forte et libre, « jamais fatiguée » précise-t-elle dans un anglais concis au vocabulaire restreint. Elle envisage même d’agrandir son entreprise d’écharpes et de pulls en laine allant de la confection à la vente. Et pourquoi pas, plus tard, enseigner le tricot à d’autres personnes atteintes d’albinisme.


Emancipation en bĂŠton

19.


20.

Emancipation en bĂŠton


Les heures passent et se ressemblent dans le salon, comme un cocon, à l’ambiance sonore religieuse. Le gospel laisse Adam indifférent. Cet adolescent de seize ans préfère de loin Chris Brown et les rappeurs·euses de la côte Ouest. Des goûts musicaux différents de ceux de Mariam qui chante, envoutée par la mélodie, confortablement installée dans son fauteuil. On peut lire sur le bois des meubles « propriété d’UTSS » écrit à l’encre indélébile. Presque tout appartient à l’organisation canadienne Under the Same Sun, affirme Mariam en désignant du bout de ses moignons l’étendue de leur patrimoine : bible, dictionnaire anglais et swahili, télévision, « tout », précise-t-elle en couvrant du regard l’immensité de la pièce. Dix mètres carrés où les journées défilent dans l’obscurité des rideaux fermés, une mesure de prévention pour qu’aucun rayon de soleil ne s’infiltre et n’agresse leur peau.

Emancipation en béton

21.


Rahab, secrétaire de formation, est payée par UTSS pour être le pilier la maison. Sa ferveur évangéliste la transcende quand elle prie et chante. Elle se lève, agite les mains et tourne en rond. Elle remercie le ciel et prie pour le bonheur de ses proches. Elle voudrait trouver un mari et donner naissance à quatre enfants, mais les lieux de rencontre qui pourraient mener à une romance se font rares, hormis l’église. La charité occupe une grande partie, pour ne pas dire la totalité, de son temps. Elle est la première à se lever et la dernière à se coucher dans un lit qu’elle partage avec sa protégée. Mariam et Rahab discutent en swahili, elles semblent captivées par leur échange. Que peuvent-elles encore se raconter ? Des détails du quotidien, peut-être.



Adam marche sans but, fait ses devoirs et sympathise avec le garde. Durant les vacances scolaires, environ dix enfants atteint·e·s d’albinisme se joignent à lui et partagent son dortoir. Le reste de l’année, ses camarades suivent leur scolarité dans des internats loin de Dar es Salaam où Adam étudie. L’adolescent, qui partage son quotidien avec deux femmes plus âgées, rêve de devenir banquier. Sa mère lui manque, son village aussi, mais ses agresseurs·euses y vivent. Son père, sa bellemère et son frère ont attaqué Adam à coups de machette, lui laissant des cicatrices et trois doigts coupés.

24.

Emancipation en béton



Quatre fois par semaine, le trio aux airs de famille, se rend à la messe. Nous sommes dimanche et l’excitation se fait sentir. Rahab et Mariam marchent, fières et élégantes, jusqu’à la voiture garée dans la cour pour se diriger vers le service qui, elles l’assurent, sera émouvant. Le style d’Adam se démarque dans l’église au code vestimentaire endimanché. Il se distingue aussi de l’assemblée protestante qui danse, chante ou pleure alors qu’il intériorise sa foi par pudeur ou par timidité. La religion dans toutes ses démonstrations représente un exutoire pour Mariam. Elle apaise sa fièvre grâce au gospel, elle chasse ses démons par la prière ou l’imploration du ciel, stable sur ses genoux. De temps en temps, le pasteur vient lui rendre visite à domicile. Il apporte de la nourriture et du savon récoltés par les fidèles. Un psychologue, également révérend et originaire d’Hawaii, rend visite à Mariam quelques fois par an.



28.

Emancipation en bĂŠton


De retour à la maison, les femmes publient des photos sur les réseaux sociaux. Mariam entretient des relations avec des ami·e·s « virtuel·le·s », elle correspond en écrivant avec son nez sur l’écran tactile, zappe les photos avec sa langue et cale le téléphone entre son épaule et sa tête pour discuter. De son côté, Rahab fait résonner les clips de gospel à travers le salon. Sur ce fond musical, elles remercient leur Dieu et se couchent dans l’espoir de garder, loin des leurs, la violence qui a bouleversé leur vie. Personne ne les retient entre ces murs. Mariam l’a dit, elle se sent libre. Dehors, les murs seraient peut-être dans sa tête. n

Emancipation en béton

29.