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SONDE 1

Passé, présent. Futur ?


Édito

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L’agriculture Paysanne

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Agriculteur de génération en génération

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Paysan et fier de l’être

p. 24

Semer pour demain

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Les éleveurs paysans

p. 60

› En principe › Reportage › Portrait

› Reportage

› Porfolio raconté


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EDITO Obsolescence. Nom féminin du latin obsolescere qui signifie « perdre sa valeur ». Obsolète se dit d’un mot, d’une pratique, d’un fait désuet, hors d’usage, voire périmé. Il nous est tous arrivé au moins une fois d’y être confronté : un collègue, indigné, qui « crie haro sur le baudet », une vieille tante qui continue de moudre son café à la main et de faire minutieusement ses conserves parce qu’on « ne sait jamais », un voisin qui a « déménagé à la cloche de bois ». C’est ainsi, le temps passe, les gens se lassent et les choses se tassent. Rien d’étonnant. Mais si je vous disais qu’il était possible de programmer l’obsolescence. Plus que possible, c’est probable, et même avéré. Certaines grandes industries le font avec nos appareils électroniques par exemple. Concrètement, il y a deux façons de le faire. On peut tout miser sur le marketing, le design, le visuel du dernier modèle en date pour créer une obsolescence psychologique. Fortement basée sur notre frénésie consumériste, cette technique provoque une dépendance. Ceux qui ont le tout dernier téléphone XZ7-Gh font partie d’un club, celui des gens « qui l’ont ». Cela provoque une jalousie chez les membres du club des « ex » (mot qui vient du latin et signifie « hors de »). L’autre possibilité, plus technique et scientifique, est de s’assurer qu’au bout d’un certain nombre d’utilisations, une des pièces de l’appareil cessera tout simplement de fonctionner et ne pourra être remplacée, entrainant la mort prématurée de l’engin.

Tout cela a de quoi éveiller des envies de révolte. Certains pratiquent le boycott, d’autres se (re)mettent au bricolage et tentent de réparer, pas de jeter. Mais que se passerait-il si nous faisions la même chose avec du vivant ? Avec la terre, par exemple. Si nous mettions tellement de produits chimiques dans nos sols qu’ils deviendraient morts prématurément, comme le grille-pain. Si nous ne produisions plus qu’une ou deux variétés de tomates, entrainant la disparition de toutes les autres. Si nous n’achetions que des produits importés, et que nos campagnes s’amoindrissaient jusqu’à épuisement complet de ses habitants. Si nous polluions tellement nos eaux que nous ne puissions plus en boire. Dans quel magasin irons-nous pour racheter une nouvelle Terre ? Alors certains boycottent les grandes industries agroalimentaires, d’autres se (re)mettent au jardinage, au maraichage, à l’élevage, et tentent de faire au mieux, de ne pas gaspiller un héritage précieux. Certains luttent contre l’obsolescence programmée de nos terres en allant chercher dans les pratiques désuètes, oubliées ou ignorées, pour les réadapter aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux d’aujourd’hui et de demain.

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« - A vrai dire, nous ne croyons pas trop aux progrès de la science moderne. En fin de compte, quel est le sens d'une science capable d'envoyer un homme sur la lune, mais incapable de mettre un morceau de pain sur la table de chaque être humain? - Peut-être le problème ne réside-t-il pas dans la science, suggérai-je, mais dans ceux qui décident de son emploi. »

Carlos Ruiz Zafòn, Marina

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AGRICULTEUR DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION

La famille Maurice travaille la terre depuis quatre générations. Au fil des années, elle a vu le paysage changer, le travail évoluer, les normes augmenter, le savoir-faire remplacé. Doucement, la troisième et la quatrième génération tentent de se réapproprier son bien le plus précieux : la terre. La ferme de Poincy est l’un des témoins de l’évolution de l’agriculture française de l’après-guerre à aujourd’hui, voire à demain.

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1945, la France est en deuil. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le réveil est difficile pour la population, l’addition est lourde pour le gouvernement. Plus de 630 000 victimes françaises, des villes dévastées, une économie instable et dévalorisée, une population rationnée et affaiblie. Si la France trouve sa place du côté des « vainqueurs », les Français peinent à se relever. Tout, ou presque, est à reconstruire.

Sur le plan alimentaire, la France n’est pas autosuffisante et c’est un problème. Il faut restructurer le secteur agricole. En 1950, un actif sur trois travaille dans ce secteur, le pays compte environ huit millions d’agriculteurs, et pourtant, il n’arrive pas à nourrir les 40 millions de bouches françaises. C’est dans ces années-là que Gilbert et Marguerite Maurice s’installent à Meaux, en Île-de-France. Deuxième génération des Maurice, ce goût du métier leur vient directement du père de Gilbert, Fabien Maurice, qui avait repris une petite ferme dans les années 1940. S’installant à leur compte, le couple construit tout de ses mains, produit principalement des légumes, qu’ils vendent ensuite sur le marché. Difficile de s’installer dans un secteur en pleine mutation. Un seul mot règne à cette époque dans les campagnes : le rendement !1 1. Livre : Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, publié en 2015 par le journaliste Fabrice Nicolino

Finies les petites parcelles, place aux grandes exploitations. Aux oubliettes le travail manuel, voici venue l’ère du tracteur et du matériel lourd. Terminée la production de multiples espèces, le temps de la monoculture est arrivé.

LA CAMPAGNE SENS DESSUS-DESSOUS Cette nouvelle situation n’a pas déstabilisé tout le monde, certains y ont même vu une drôle de reconversion post-guerre. Des industries chimiques fortement actives pendant la Seconde Guerre mondiale, comme la bien connue Monsanto, ne se sont pas laissées abattre. Le nitrate ou la synthèse d’ammoniaque nécessaires à la fabrication d’explosifs se sont recyclés en nitrate agricole ou en fertilisant. Le gaz moutarde — inventé durant la Première Guerre mondiale — véritable arme chimique, provoquant des cloques et des brûlures de la peau et des poumons, a permis l’émergence des insecticides. De nombreux produits hautement chimiques et toxiques sont venus s’immiscer dans notre terre, notre eau, notre alimentation. Engrais, pesticides, insecticides… Tout cela avait pour objectif d’augmenter considérablement les rendements. Il fallait impérativement moderniser cette agriculture restée trop artisanale, trop traditionnelle et surtout bien trop autonome pour les grosses industries. C’est la naissance de l’industrie agroalimentaire et donc de l’agriculture industrielle, certains diront même — comme le sociologue Henri Mendras en 1967 — la « fin des paysans ».2 2. Livre : La fin des paysans, Henri Mendras, 1967

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C’est l’hexagone tout entier qui est chamboulé. Dans un pays majoritairement rural, les gens quittent progressivement les campagnes pour venir s’installer en ville. Les paysages sont profondément bousculés. La famille Maurice va d’ailleurs en payer les frais. La construction de nouveaux quartiers résidentiels à Meaux les expulsent de leur terre. La famille déménage donc à Poincy, au début des années 1960. Ici encore, tout est à refaire, dix hectares de terre sauvage où seules les mauvaises herbes poussent, pas d’eau ni d’électricité. C’est le début d’une aventure de vingt ans pour monter de toute pièce une exploitation. Ils commencent par construire une maison sur ce terrain en friche. Pour la production, les Maurice ne peuvent faire que du plein champ, il n’y a encore ni abris, ni bâtiments, ni serres. Il faudra attendre 1973 pour qu’apparaisse la première construction agricole. La ferme se développe, la famille fait l’acquisition d’outils et de matériels plus spécialisés et de deux tracteurs. Nous sommes à la fin des années 1980, Gilbert et Marguerite Maurice « passent la main » aux enfants, Didier, Fabrice et Philippe. C’est l’arrivée de la troisième génération. À l’époque on ne parle ni de « bio » ni de « conventionnel », tout le monde fait la même chose, les agriculteurs sont tous dans un engrenage. On met des engrais, on traite les maladies avec des produits phytosanitaires, on pulvérise les légumes pour éviter les nuisibles, on s’endette. Les Maurice n’échappent pas à la règle. Le discours des officiels des Chambres d’agriculture va également dans ce sens, « ils insistent lourdement sur tous ces produits, pour avoir du rendement et pour répondre à la demande de plus en plus intense de la grande distribution  » explique Fabrice Maurice. Les années  80 marquent en effet le développement sans précédent des grandes surfaces, et donc des prix de moins en moins chers. Les gens ne veulent plus payer aussi cher aux petits producteurs depuis qu’ils connaissent les prix de la grande distribution. Fabrice se souvient du marché de Beauval, le dimanche, « avec l’arrivée du premier supermarché de la ville, la fréquentation a chuté de moitié en quelques années ». Résignés, les Maurice abandonnent ce marché dominical car ils ne peuvent plus suivre la baisse incessante des prix.

À l’aube des années 1990 le volume de nourriture produit a doublé, la France est autosuffisante et devient même exportatrice. Le nombre de tracteurs est passé de 100 000 en 1950 à plus d’un million dès les années 1970. Les exploitations s’agrandissent, passant de 14 hectares en moyenne à 40 à la fin des années 1990. Les agriculteurs ne sont plus que 2 millions.

LA RECONVERSION VERTE Les frères Maurice commencent à prendre conscience qu’il n’est plus possible de continuer ce métier dans de telles conditions. Ils ont l’impression d’être dans un cercle vicieux qui ne cessera jamais et qui leur coûtera leur terre. Le système conventionnel actuel a fonctionné quelques décennies, mais n’a pas été pensé sur le long terme. Le but d’une exploitation agricole est de pouvoir se transmettre, et les Maurice ont peur de ne plus pouvoir le faire. Ils ont alors doucement entamé la transition de leur ferme.

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L’un des principaux objectifs : réduire la pénibilité du travail. Ils se lancent dans la culture suspendue pour travailler à bonne hauteur, sans avoir besoin de se plier en deux3. Un système particulièrement efficace pour les tomates, les courgettes, les concombres et les aubergines. Ils investissent également dans du matériel très spécialisé (ramasseurs de haricots, de poireaux, de pommes de terre) mais sur la cinquantaine d’espèces qu’ils cultivent, le travail reste majoritairement manuel, surtout sous serres. Ces machines leur coûtent cher, mais c’est un investissement non négociable pour les Maurice, car elles réduisent considérablement la difficulté de ramassage de ces espèces « particulièrement pénibles ». Ils rénovent l’un des bâtiments en magasin pour pouvoir vendre leurs fruits et légumes en vente directe. Cela leur permet de réduire les intermédiaires, et surtout les déplacements. 3. La culture suspendue consiste à planter des fruits et légumes dans des bacs situés à une

hauteur confortable pour le producteur

Le deuxième objectif, primordial, est de retrouver une terre en bonne santé. Cette transition leur demande beaucoup de temps, de patience et de connaissance. Pour Fabrice, être agriculteur aujourd’hui ce n’est pas seulement avoir des bras, « il faut avoir des notions de maçonnerie, de chauffagiste, d’électricien, de mécanicien, biologiste, agronome, gestionnaire, commerçant », il ne faut jamais rester sur ses acquis et sans cesse apprendre davantage. Avec ses frères, ils ont décidé d’orienter progressivement la ferme familiale vers une voie alternative de l’agriculture : l’agroécologie. Une transition longue qui s’opère depuis la fin des années 1990 et qui est toujours en cours.

Le maître mot de l’agroécologie, c’est l’équilibre. Équilibre entre agriculture et biodiversité, entre science et nature, entre social et économie, entre tradition et modernité. C’est un mélange transdisciplinaire de connaissances et de compétences, neuves ou ancestrales. L’agroécologie repose sur un concept primordial : le sol est vivant ! Banal ou étonnant ? La plupart d’entre nous a tendance à l’oublier. Cette chose inerte sur laquelle nous marchons ou construisons, dans laquelle nous creusons et plantons, est vivante.

La famille Maurice s’est attelée seule à cette nouvelle discipline, la Chambre d’agriculture refusant d’organiser des formations sur ce sujet. Deux des frères ont donc suivi quelques formations extérieures dans des associations, ont potassé sur internet ou dans les livres, « il y a tellement peu de gens que ça intéresse dans la région, explique Fabrice, qu’il faut élargir au niveau national pour trouver des formations ». Les Maurice sont fiers de pratiquer le Maraichage sur Sol Vivant (MSV), mais là encore « on se compte sur les doigts d’une main » se désole-t-il. Le travail sur sol vivant repose sur différents éléments.

Tout d’abord, la notion de « travail du sol » est en fait complètement chamboulée. Cela fait plusieurs années qu’à la Ferme de Poincy, on ne laboure plus la terre. Le labour, technique développée au Moyen-Âge, avait pour but premier d’enlever et d’enfouir les mauvaises herbes. À l’époque on travaille

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avec la charrue4, et le labour reste léger et en surface (à peine quelques centimètres). Les problèmes sont arrivés avec les gros tracteurs et les labours profonds. Encore aujourd’hui (et cela depuis 1954) a lieu chaque année le Championnat du Monde de Labour5. C’est une pratique profondément ancrée dans l’imaginaire agricole depuis l’après-guerre. Il est le symbole de la modernisation de l’agriculture. C’est la raison pour laquelle de nombreux paysans voient d’un mauvais œil ces « techniques de nonlabour ». Pour certains, c’est inenvisageable, incompréhensible… 4. La charrue fait son apparition en Europe au VIème siècle 5. Les candidats labourent une parcelle pendant deux heures. Les sillons doivent être parfaitement droits et

avoir une profondeur de 20cm.

Ces techniques sur sol vivant reposent sur le travail naturel du sol et sa bonne qualité. Une terre en bonne santé c’est une terre qui abrite une intense activité biologique et une multitude d’organismes vivants comme les bactéries, les champignons, les insectes, les vers de terre, et chacun y a un rôle bien précis. Certains acariens se nourrissent des matières organiques, transformées ensuite en excréments puis attaquées par les champignons, qui vont produire l’humus. Les vers de terre sont les nouveaux employés des Maurice. C’est eux qui, en creusant leurs galeries, aèrent le sol et font le lien entre l’argile qui se situe dans les profondeurs de la terre et l’humus présent à la surface. Ces deux éléments doivent se rencontrer pour créer une terre fertile et en bonne santé.

QUAND LA SCIENCE S’INSTRUIT DE LA NATURE Tous ces différents éléments sont présents dans les sols non perturbés par l’homme, et le but est donc de retrouver cet écosystème naturel. En labourant, tout cela est détruit, la matière organique est enfouie, or les champignons ont besoin d’oxygène pour produire l’humus, la faune déserte alors les lieux, la chaine est rompue. En milieu naturel, il y a entre 1 et 4 tonnes de vers de terre à l’hectare, quand il n’y en a plus que 100 à 200 kg en zone agricole. Toutes ces connaissances sur le sol relèvent du domaine de la microbiologie, principalement portée, en France, par Claude et Lydia Bourguignon, deux ingénieurs agronomes. Parfois désignés comme étant des « médecins de la terre », ils ont longtemps travaillé pour l’INRA (Institut National de la Recherche en Agronomie) mais face au peu d’intérêt que leur portait l’institut, ils ont finalement créé en 1989 leur propre laboratoire, le LAMS (Laboratoire d’Analyses Microbiologiques des Sols). Ils ont depuis analysé plus de 12 000 sols à travers le monde. Les spécialistes dans ce domaine sont très peu nombreux, la Chair de microbiologie des sols ayant été fermée en 1986. Lors des deuxièmes assises nationales de la biodiversité, en 2012, Claude Bourguignon déclarait que nous avions tué nos sols « en violant les lois universelles, les lois biologiques, en inventant deux armes de destruction massive  » que sont le tracteur et les engrais chimiques6. Pour lui, il est impératif de « remettre de la science dans l’agriculture », privilégier l’innovation scientifique plutôt que technique qui « n’est bonne qu’à faire tourner le business agroindustriel ». Pour donner une idée plus générale, le sol français a perdu près de 90 % de son activité biologique par rapport aux années 1900. 6. Article : Le couple Bouguignon décrit très bien la dégradation progressive des sols dans l’article « la mort des sols » paru en 2015 dans la revue Etudes sur la mort.

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Ces techniques alternatives et innovantes ne viennent pas de nulle part et reposent donc sur un savoir scientifique très précis. Mais le travail sur sol vivant ne s’arrête pas au simple fait de ne plus labourer. L’arrêt du travail de la terre par l’homme n’est pas efficace s’il n’est pas remplacé par une activité biologique. Pour cela, l’homme doit nourrir la terre.

C’est le deuxième point majeur du travail sur sol vivant : le couvert végétal. Pour produire de la matière organique et des résidus végétaux (dont va se délecter la faune présente dans la terre) Didier Maurice plante des engrais verts comme la luzerne, le sorgho, le seigle ou la moutarde. Ces plantes occupent l’espace entre deux cultures. Le but n’est surtout pas de les récolter mais de protéger le sol et de le nourrir ainsi que ceux qui y vivent. Ces engrais poussent durant quelques semaines ou quelques années pour ensuite être fauchés. Là, ils vont se décomposer et nourrir la terre de nombreux éléments fertilisants (azote, phosphore, potassium) et de matière organique (feuilles, tiges, racines). Le but est donc d’enrichir la terre pour la culture suivante. Là encore, difficile pour certains paysans de se dire qu’une plante peut faire le travail de l’engrais, ou pire, celui de l’homme. Pourtant, cette technique s’implante petit à petit car un paysan sur deux cents la pratique aujourd’hui. Aux avantages environnementaux et écologiques s’ajoute l’intérêt économique. En effet, si ces techniques n’ont pas pour but de doubler les rendements, elles coûtent nettement moins cher. Moins de coûts de production (engrais, pesticides, insecticides), moins de coûts et de temps de travail (qui permet de passer ce temps ailleurs), et moins de coûts de mécanisation (plus besoin de tracteur, nettement moins de carburant). C’est un système économiquement performant, gagnant-gagnant pour le sol comme pour le paysan.

« C’EST L’ARBRE QUI CACHE LA FORÊT » D’où vient cette nouvelle discipline, qu’est l’agroécologie, à mi-chemin entre science et nature ? Tout simplement de l’observation des écosystèmes naturels, comme la forêt par exemple. De nombreuses forêts sont vieilles de centaines, de milliers voire de millions d’années, l’homme ne les travaille pas et pourtant tout y pousse merveilleusement bien, leur terre est incroyablement fertile et regorge d’organismes vivants. Observer la nature a donné naissance à une science, puis à une pratique agricole. Une des branches issues de l’agroécologie est l’agroforesterie, encore moins connue et reconnue. De 1950 à 1980 ce sont des centaines de milliers de kilomètres de haies qui ont été arrachées en France pour remembrer les parcelles agricoles, devenues trop morcelées et petites. En Bretagne, près de 280 000 kilomètres de haies ont été arasés, « soit 7 fois le tour de la Terre » indique Fabrice Nicolino dans son livre. Les arbres ont été enlevés des exploitations car ils gênaient le passage des tracteurs. Mais depuis quelques années, on se rend compte que ces éléments naturels étaient finalement très utiles. L’agroforesterie, c’est simplement planter ou laisser pousser des arbres pour valoriser un milieu naturel. En effet, ils agissent d’une multitude de façons : stockent le carbone, fixent le sol et empêchent les glissements de terrain, filtrent l’eau via les racines, fournissent un habitat pour les

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insectes et animaux, produisent de la matière organique, créent des microclimats (ombre et coupevent pour les productions en plein champ), augmentent considérablement la fertilité d’une terre… C’est à la fois une découverte et un retour à l’évidence.

Cycle de l'agroforesterie

Les frères Maurice ont adopté cette démarche. « C’est l’arbre qui cache la forêt, ça nous apporte énormément et on espère être en autofertilité dans une dizaine d’années  » confie Fabrice. Imiter la nature, voilà l’objectif des Maurice sur leur ferme familiale. Ils ont donc créé des points d’eau autour desquels on trouve des abeilles, des papillons, des grenouilles et des canards. Ils ont également planté 2 500 mètres de haies et de nombreux arbustes, qui servent d’abris et de garde-manger à la faune, que Fabrice appelle ses « auxiliaires de culture ». Plus récemment, en décembre 2014, ils ont planté 600 arbres le long des cultures de légumes en plein champ. Ils font partie des pionniers en la matière pour ce qui est du maraîchage en agroforesterie. Une chose est sûre, si les pratiques agricoles utilisées à la ferme de Poincy mêlent techniques ancestrales et sciences modernes, elles sont définitivement portées vers l’avenir. La quatrième génération est déjà prête à prendre la relève avec les enfants de Didier, Jérôme et Julien. Mais cela va plus loin pour Fabrice « c’est aussi un investissement pour la cinquième génération, après 2050. La priorité c’est de bien faire pour la terre, pour qu’elle puisse être transmissible. Il faut faire preuve d’optimisme pour l’avenir ».

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« Ce m’était une jouissance de vivre en contact avec le sol, avec l’air et le vent… Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la terre. (…) Je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle. »

Emile Guillaumin, La vie d’un simple

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PAYSAN ET FIER DE L’ÊTRE

Depuis les années 1960, la France s’urbanise. Les gens ont petit à petit quitté les campagnes, laissant parfois derrière eux des maisons vides, des villages désertés. Aujourd’hui, la population rurale française ne représente plus que 21 % du pays. Pourtant depuis quelques années, un mouvement inverse se dessine, par petites touches, dans le paysage français. Ils sont souvent jeunes ou en reconversion professionnelle, plutôt citadins, et surtout pleins d’idéaux. Ces nouveaux paysans repartent à la conquête de nos terres en friche et de nos campagnes délaissées.

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Augers-en-Brie, trois cent cinq habitants, des champs à perte de vue. La petite commune d’Augers-en-Brie se situe dans le département de Seine-et-Marne, en Ile-de-France. Un département majoritairement agricole et boisé. On y fait principalement pousser des céréales, surtout du blé et la taille moyenne d’une exploitation est de cent vingt hectares. En Seine-et-Marne, les grandes cultures sont les plus nombreuses, elles représentent 81 % des entreprises agricoles du département. Les blés longent les routes sur des centaines de kilomètres. Surprenant, donc, de trouver au milieu de cette uniformité infinie une pancarte indiquant « La Maraichère ». Deux hectares et demi de tomates, concombres, choux, salades, courges, poivrons, navets, carottes et autres tubercules. « La Maraichère » en fait, c’est Marc. Jeune homme de trente-deux ans, tout juste installé depuis trois ans. Marc fait partie de cette toute nouvelle génération de paysans, non issue du milieu agricole. Après avoir passé trois fois son bac électronique, il conclut que ce n’est pas fait pour lui. Il a grandi à une soixantaine de kilomètres de là, dans un village de deux mille habitants, entre la Seine et la forêt de Fontainebleau : Samois-sur-Seine. Il a le goût de la nature. Il fait donc un BTS en Production Horticole1. Là, « j’ai été piqué » dit-il. Mais pas facile de trouver du travail, encore moins de s’installer à son propre compte, surtout quand on ne vient pas d’une famille d’agriculteurs. L’accès au foncier — à la terre — est un véritable parcours du combattant pour ces nouveaux arrivants, ils doivent faire de nombreuses démarches et ne pas perdre patience face aux longs délais, aux montagnes

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de papiers à remplir et à la réticence des banques. Marc fait ses premiers pas dans le potager de Marcoussis, un chantier de réinsertion professionnelle. « On essaie de réinsérer des gens en rupture sociale ou professionnelle. On leur réapprend la hiérarchie, le respect des règles, le goût du travail. J’ai beaucoup appris humainement et professionnellement » confie-t-il. Le potager fournissait trois cent trente paniers de légumes par semaine. Marc se fait la main, il est libre de tester toutes sortes de choses dans ce laboratoire à ciel ouvert. Il y restera deux ans et demi.

1. Horticulture : « Art de cultiver les jardins, de pratiquer la culture des légumes, des fleurs, des arbres ou arbustes fruitiers et d’ornement »

PAYSAN ET FIER DE L’ÊTRE


Pendant ce temps, il n’abandonne pas son projet initial : s’installer. Mais pas n’importe comment, « je n’avais pas envie de devenir un ouvrier. Je voyais bien que les agriculteurs étaient pris à la gorge par les centrales d’achat et les intermédiaires. J’ai eu envie d’aller vers le circuit court ». Pour commercialiser ses produits, Marc a choisi de fonder une AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne). Il livre chaque semaine des paniers de fruits et légumes biologiques à plusieurs familles. Les AMAP reposent sur un accord entre les consommateurs et le producteur : les consommateurs paient un abonnement

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à l’année, en échange de quoi le producteur fournit des produits locaux, bio et de saison. Cela permet à l’agriculteur de connaître à l’avance une partie de ses revenus et la quantité de fruits et légumes qui sera vendue. Les AMAP se multiplient à travers tout le pays depuis les années 20002. Une autre façon d’exercer le métier se développe progressivement en France.

2. La toute première AMAP de France a été créée

en 2001. Aujourd’hui il y en a plus de 1 600 qui nourrissent plus de 250 000 personnes.

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LES NOUVEAUX RURAUX

DE LA GRAINE AU PANIER

Depuis l’industrialisation de l’agriculture dans les années 1950, le métier d’agriculteur a profondément changé. Petit à petit, le paysan est devenu le maillon d'une chaîne qu'autrefois il maîtrisait entièrement. Le choix des semences ou la vente de ses produits ne lui appartiennent plus désormais. Il est devenu un ouvrier spécialisé. La plupart des nouveaux paysans, ces « hors cadre familial »3, souhaitent rompre avec ce modèle. Ils sont de plus en plus nombreux et représentent près d’un tiers des installations en France. Encore peu reconnus et assez mal perçus dans le milieu agricole, ils peuvent pourtant apporter un regain de vitalité aux campagnes françaises trop souvent désertées de nos jours. C’est le cas de Marc, qui ne voyait aucun enrichissement professionnel dans le maraîchage conventionnel, « c’est une simplicité. On plante tel produit à tel moment, on récolte et puis c’est tout. Il n’y a pas de vraie relation entre le légume, la terre et l’humain » déclare-t-il. Il a donc décidé de produire en bio, sur une surface « à taille humaine » et de participer directement à la vente de ses produits.

C’est le début de l’automne, le vent souffle plus fort et le froid se fait plus matinal. Cela devient difficile de travailler dehors. La terre est soit trop dure avec les premières gelées, soit très molle à cause des pluies automnales. Mais ce n’est rien comparé aux courtes journées d’hiver qui arrivent. Marc enfile ses bottes en caoutchouc, un pull doublé d’une polaire, un bonnet pour couvrir ses dreadlocks, pas de gants, et va retrouver ses champs. Il habite une petite maison à une centaine de mètres de son exploitation. Là, se baladent librement Jack le chat, Easy la chienne, Martin l’âne, Micette et Blanquette, les deux biquettes. Sur ses terres, il a construit une pépinière. Véritable pouponnière, c’est un petit cabanon dans lequel il laisse ses graines germer et pousser avant d’être chacune mise en terre à la main. Il y retrouve Armand, vingt-sept ans, son seul employé à plein temps. Ils travaillent ensemble depuis quelques semaines seulement, mais « ça tourne bien, on travaille de la même façon » explique Marc. Stéphane, un de ses amis vient également passer la journée pour aider. Il vient souvent, plusieurs fois par semaine, et fait même les marchés avec Marc. Stéphane a quarante-cinq ans, petit à petit il y a pris goût « pourtant, j’ai jamais mis un pied dans le potager de mon père quand j’étais petit. Je ne voyais pas l’intérêt » confie-t-il en souriant.

3. ce terme désigne les personnes qui ne viennent

pas d’une famille d’agriculteurs.

Il est huit heures, la journée peut commencer. « On va se faire une heure de carottes, après on ira aux haricots » les informe Marc. Il a plu toute la nuit, les carottes « c’est facile, elles vont s’arracher toutes seules ». Les haricots c’est plus pénible, « on est pliés en deux, accroupis, on ne peut pas s’asseoir parce que la terre est trop humide » déclare Stéphane. Ils prennent chacun un seau, et cueillent un par un les derniers haricots de la saison.

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L’exploitation se divise en deux. Un hectare et demi de plein champ et six mille mètres carrés de serres. Dans cette région de la France, les serres sont un luxe. Elles permettent à Marc d’avoir encore quelques tomates en octobre, et des fraises dès le mois de mai. Il a acheté les terres avec les serres déjà installées. Ça lui a coûté cher, mais il ne le regrette pas, « elles ont une double paroi et sont contrôlées avec un ordinateur climatique qui gère le vent, la pluie et la température. C’est la Rolls des serres » indique Marc fièrement. À l’intérieur, il fait 20°C, les trois amis y sont en T-shirt, dans une ambiance calme. Chacun est dans ses pensées, tout en coupant le persil. Ici, la quasi-totalité des tâches se fait manuellement, et cela prend du temps. Pour désherber, Stéphane et Armand utilisent des petites binettes, pendant que Marc empoigne un semoir qui semble avoir le double de son âge. Il y a toujours quelque chose à faire : couper, planter, désherber, arroser, réparer, tailler, arracher, ramasser… C’est un cycle sans fin. Tout cela se fait dans la bonne humeur, Marc est ici à sa place, bien dans ses bottes. Cet après-midi, il faut ramasser toutes les courges qu’il y a dans le champ. Il n’a pas fini la construction du cabanon pour entreposer tous les légumes de garde, dont les cucurbitacées, qui peuvent se conserver plusieurs semaines voire quelques mois. Alors il va mettre ça chez lui, en attendant. Trois allers-retours de tracteur, deux heures et plusieurs centaines de courges plus tard, il est temps de commencer les paniers. Aujourd’hui, c’est jeudi, jour de la distribution des paniers. Ce n’est pas un hasard si Marc a choisi Samois-sur-Seine pour créer son AMAP. Il est très attaché à son village natal. Alors, pendant sa pause déjeuner il dresse la liste de ce qu’il mettra dans ses paniers. « On va pouvoir mettre cinq cents grammes de poivrons, ce sera les derniers de l’année je pense,

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et je vais mettre deux aubergines, une salade… » murmure Marc tout en faisant ses calculs sur une petite feuille à côté de sa liste. Marc fournit quarante-huit familles samoisiennes. Chaque jeudi, il va à Samois à dix-huit heures pour installer le stand pour la distribution. Cette AMAP est une véritable histoire de famille, puisqu’il l’a fondée avec sa grande sœur, Élise, « j’ai fait ça pour que mon frère puisse se lancer, mais aussi parce que j’aime mon village, pour nous, Samois c’est vraiment particulier » raconte-t-elle. Élise a trente-six ans et bien qu’elle soit infirmière anesthésiste, elle prend le temps de s’investir dans l’AMAP. Il a fallu partir de zéro pour créer l’association et faire de nombreuses démarches auprès de la mairie pour se faire accepter. La bonne surprise est venue des habitants du village, « nous avons été débordés par la demande. On a fait une dégustation des produits qu’on pourrait proposer, le soir même on avait plus de trente inscriptions ». Élise est déjà sur place quand Marc arrive, entourée de plusieurs personnes. Ce sont des consommateurs-bénévoles. Chaque semaine, trois ou quatre membres de l’AMAP viennent pour aider à décharger le camion et faire la distribution des paniers. À tour de rôle, tous mettent la main à la pâte, « c’est comme ça que ça fonctionne une AMAP » déclare en souriant une amapienne. Marc reste du début à la fin, fait la bise à chacun d’eux, tous l’appellent par son prénom, on se tutoie, on s’échange les dernières nouvelles. C’est important pour lui de pouvoir répondre aux questions, connaître les acheteurs, « la partie sociale est hyper importante, c’est ce qu’on a le plus perdu aujourd’hui » confie Marc en embrassant sa mère, qui habite le village et qui est venue dire bonjour. Ce choix de vie, Marc ne l’a vraiment pas fait au hasard, « il faut revenir à une agriculture économiquement humaine et locale » explique-t-il. Il a une certaine conscience vis-à-vis de son métier, et de tout ce qu’il englobe.

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PAYSAN ET FIER DE L’ÊTRE


PORTRAIT

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LA RÉSISTANCE PAYSANNE

Pour Marc, le choix du métier de paysan découle surtout d’un choix de vie, « je voulais de grands espaces, la nature, je voulais quitter le métro, la surpopulation, le stress, je laisse ça aux autres » confie-t-il. C’est souvent le cas pour les nouveaux paysans, issus d’un autre milieu socio-professionnel, qui veulent vivre en adéquation avec leurs valeurs. Autrefois, on devenait paysan parce que ses parents ou ses grands-parents l’étaient, qu’on était né à la ferme et qu’elle offrait une perspective professionnelle ou qu’on apprenait le métier tout petit. Aujourd’hui, il est moins rare que le métier vienne s’imbriquer sur le mode de vie. « Si j’avais fait un autre métier que le maraîchage par rapport au style de vie que je voulais, à la philosophie que j’ai, ça n’aurait pas été. J’aurais été quelqu’un de très triste, de pas épanoui » explique Marc. Pour autant, cette nouvelle génération de paysans s’implique corps et âme dans son métier bien que ce ne soit pas tous les jours facile. Après trois ans d’installation et en combinant plusieurs revenus4, Marc ne vit pas encore totalement du maraîchage puisqu’il est encore endetté sur cinq ans. « Après 2020 je serai plus tranquille car j’aurai remboursé 70 % de mes crédits. Ce sera une bonne bouffée d’air » confie-t-il. Ce choix, il l’a fait en connaissance de cause, « on n’est pas paysan du lundi au vendredi, mais c’est pas grave parce que c’est ma passion » rigole-t-il. Pour lui, c’est ce qui fait la différence entre paysan et agriculteur, « le paysan, c’est celui qui va revenir à un métier de tradition, il vit son métier de A à Z, il est marié à son métier. L’agriculteur, pour moi, est déjà plus dans la notion de rendement, de passer le moins de temps possible sur une tâche ».

4. En 2016 Marc fournit trois AMAP et fait deux

marchés par semaine

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Marc porte de l’importance à la tradition du métier, conscient que ce n’est plus le même qu’avant les années 1950. Ces nouveaux paysans tentent de renouer la tradition avec des valeurs – écologiques, économiques, sociales — plus actuelles. Ils veulent donc revenir à une pratique de l’agriculture plus locale, humaine et paysanne, tout en restant ancrés dans les réalités du XXIème siècle. Ils sont très nombreux à vouloir valoriser le circuit court, le lien social producteur/consommateur, le respect de l’environnement… L’Île-de-France est l’une des régions où les AMAP y sont les plus nombreuses, et la grande majorité d’entre elles a été créée par des paysans « hors cadre familial », comme Marc. S’ils n’héritent pas de ce goût du métier, ils se l’approprient et savent ce qu’ils veulent. Avant la Seconde Guerre mondiale, le métier de paysan rimait avec lien social, travail manuel et petites parcelles de production. De nos jours, entretenir le lien à la terre et à l’humain est devenu plus difficile. Cela relève presque de la résistance face aux marchés européens, aux grandes surfaces et à l’industrie agroalimentaire. Le discours des paysans a changé, il devient plus engagé, conscient. « Je me considère comme paysan et fier de l’être. Nous sommes des précurseurs. Il y a une nouvelle génération de gens qui revendique cela, ça ne va pas changer du jour au lendemain, on ne sera surement plus là, mais on aura au moins amorcé ça » déclare-t-il, le sourire aux lèvres. La démarche de Marc ne s’arrête donc pas au bio, et c’est là que le terme d’agriculture paysanne prend tout son sens. Il souhaite tout d’abord relocaliser la consommation alimentaire : ne pas devoir parcourir de longues distances pour nourrir la population. Produire en bio est une chose, mais on trouve de tout dans les rayons des supermarchés, même des bananes bio venues tout droit du Pérou. Par ailleurs, opter pour l’agriculture biologique est une bonne démarche, mais lorsqu’elle s’effectue sur des surfaces de

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quarante hectares ou plus, elle peut retomber dans certains travers de l’agriculture industrielle, comme par exemple l’utilisation constante de gros tracteurs pour labourer ou récolter. L’économie d’énergies fossiles (comme le pétrole) et le respect de l’environnement n’ont plus le même impact dans ces cas-là. Pour Marc, il est plus qu’important de revenir à des tailles d’exploitations plus humaines, « faire du bio n’importe comment n’est pas une solution pour l’avenir, il faut le faire de manière intelligente et consciente ». Marc a été formé au maraîchage conventionnel d’après-guerre, avec des standardisations de culture pour maximaliser au mieux l’espace et le rendement. C’est cela qu’on enseigne dans les écoles. C’est donc de lui-même qu’il s’est instruit sur les alternatives possibles. Pour lui, ces pratiques sont plus à même de répondre aux défis de son époque, et c’est

justement sur ce point que cette nouvelle paysannerie est plus moderne, actuelle, « on a compris depuis 2005 que le plus important c’est le sol, alors que l’agriculture conventionnelle ne le prend pas en compte. Ils sont en train de se casser la binette parce que le sol est en train de bloquer, du coup ils sont obligés de mettre plus d’engrais et de produits phytosanitaires. Ils ne font qu’une seule culture donc elle tombe plus facilement malade, et la maladie se propage beaucoup plus vite. Ils sont enfermés dans un cercle vicieux ». Marc pourrait en parler des heures. Dans sa chambre, il a plusieurs dizaines de livres qui parlent de ces « nouvelles » techniques agricoles, qui s’opposent au modèle industriel et proposent d’autres solutions : agroécologie, agroforesterie, permaculture, technique de non-labour, engrais verts. « Le respect du sol, de la vie microbienne, les insectes, les champignons, c’est tout ça le futur, c’est ce qui nous sauvera » dit-il convaincu, en plantant ses salades.

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« Désormais, la plus haute, la plus belle performance que devra réaliser l’humanité sera de répondre à ses besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Cultiver son jardin ou s’adonner à n’importe quelle activité créatrice d’autonomie sera considéré comme un acte politique, un acte de légitime résistance à la dépendance et à l’asservissement de la personne humaine » Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse

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Ici, pas de tracteurs, pas de longues lignes uniformes de légumes, pas même de bruit, si ce n’est la radio qui grésille doucement. Ici, on sort des sentiers battus pour produire autrement et retrouver un rapport sain à la terre et au métier de paysan. Ici, on compte bien lutter contre le chômage, l’endettement, la pollution des sols et l’accès au foncier. Ici, on ne fait rien comme ailleurs. Bienvenue à la ferme de la Bourdaisière, dans la petite ville de Montlouis-sur-Loire, en Touraine.

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1. Contraction des mots « permanent » et « agriculture »

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Pour cette petite ferme d’à peine plus d’un hectare, le décor est planté et il est atypique : le parc du château de la Bourdaisière. Louis-Albert de Broglie, surnommé « le Prince jardinier », est l’heureux propriétaire de ce monument historique datant de la Renaissance. Issu de la Maison de Broglie, famille noble installée en France depuis le XVIIème siècle, il a acheté ce château au printemps 1991. Les grandes allées, les jardins fleuris – dont

le « Daliah Color », véritable collection de cent quatre-vingts variétés de dahlias – le verger, et une forêt de plus de cinquante hectares constituent le parc du château et forment donc le décor enchanteur de la petite ferme. Née en 2013, cette toute jeune ferme est le résultat d’un projet agricole audacieux : prouver qu’une autre façon de produire est non seulement possible, mais viable économiquement grâce à la permaculture1.

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Perma-quo

i?

La permaculture est « une méthode de conception d’écosystèmes humains durables sur le plan environnemental, équitables socialement et viable économiquement  » peut-on lire dans le rapport de la ferme de la Bourdaisière. Elle dépasse donc le strict cadre agricole pour s’étendre à une conception plus large de la société. La permaculture a pour but de créer des écosystèmes résilients et performants tout en s’inspirant de la nature. Elle repose sur des éléments bien précis, voire scientifiques comme l’association de cultures, le couvert végétal (utilisation de plantes qui couvrent le sol entre deux cultures et qui permettent de ne pas laisser la terre à nue, de la nourrir et de la préparer pour la culture à venir), l’intégration de plantes permanentes (arbres, haies, arbustes), les rotations de cultures. Ce n’est pas une utopie d’idéalistes, le but est bien de produire un grand nombre de légumes sur une petite parcelle et d’être rentable. Produire différemment, c’est également des mots farfelus qu’on n’a pas l’habitude d’entendre comme « buttes permanentes de type hugelkultur »* (entassement de différentes couches de matériaux organiques qui permettent d’avoir un sol riche et stable en nutriments sur une dizaine d’années), « paillage »* (permet de couvrir le sol, d’empêcher l’évaporation de l’eau et donc de réduire sa consommation) ou encore « jardin en mandala »* . La permaculture fait ses premiers pas en France depuis une dizaine d’années, pourtant, elle n’est pas toute jeune et a déjà fait ses preuves de l’autre côté du globe. C’est de la plume de deux Australiens – Bill Mollison et David Holmgren — que le mot est né en 1979 dans un livre intitulé « permaculture 1 ». Ce nouveau concept est alors clairement énoncé dans le sous-titre « une agriculture pérenne pour l’autosuffisance et les exploitations de toutes tailles  ». En France, elle s’est principalement fait connaître grâce à un homme jugé sage par beaucoup, Pierre Rabhi, soixante-dix-huit ans, qui prône «  la sobriété heureuse ». Afin de semer le plus possible de graines de permaculture dans le pays, Pierre Rabhi a créé différentes associations comme le Mouvement Colibris ou Terre&Humanisme.

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PAILLAGE

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JARDIN EN MANDALA

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BUTTE HUGELKULTUR

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2. intrants : produits rajoutés dans le sol pour améliorer le rendement de la culture.

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Dans cette ferme, pas de produits chimiques ni de grosses machines, mais des Hommes. L’idée est avant tout venue de Maxime de Rostolan, jeune ingénieur et véritable entrepreneur de trente-cinq ans, et de Louis-Albert de Broglie, ancien banquier de cinquante-trois ans qui se consacre désormais entièrement à son château et aux nombreux projets qui l’entourent : jardins, banque de vins, Musée du vivant, salle de réception, etc. Maxime, à mi-chemin entre citadin expert en communication et agriculteur amoureux de la terre, souhaitait développer une ferme s’inspirant de la permaculture. Louis-Albert désirait faire du parc de son château un lieu respectueux de l’environnement. Il a d’ailleurs créé, dans l’enceinte du château, le Conservatoire national de la Tomate qui réunit environ six cent cinquante variétés de tomates, l’une des plus grandes collections au monde. Claire Uzan et Gildas Véret sont également impliqués à temps partiel dans l’aventure. Gildas s’occupe des aspects techniques en permaculture, et Claire de la commercialisation et de la coordination de la ferme. Ils ont tous les deux suivis des formations en permaculture, et apportent leur bagage de connaissances et de pratiques. L’équipe ne serait évidemment pas complète sans les trois maraîchers : Nicolas et Benjamin

(les deux chefs de culture) et Emmanuel. Ce sont eux qui tiennent la barre du navire au quotidien. Si autant de personnes pour gérer une micro-ferme peut sembler étonnant, c’est en réalité tout le projet qui suscite la curiosité.

UN LIEU DE TRANSITION

La ferme de la Bourdaisière s’inspire très largement de la permaculture pour concevoir son propre écosystème. Les objectifs visés par l’équipe de la ferme sont donc nombreux et ne s’arrêtent pas à la simple production de fruits et légumes. Ils souhaitent par exemple réduire au minimum – voire totalement — les intrants2 ainsi que les déchets, « on récupère les fumiers, on réutilise la matière organique via les composts, on essaie de faire en sorte que rien ne se perde » explique Claire. À la Bourdaisière, les maraîchers et les quelques stagiaires de passage – qui dorment dans une yourte à côté de la ferme — sont passionnés par leur métier. Ça vit, ça grouille, ça discute. Nicolas et Benjamin, à genoux sous la serre, les mains dans la terre, échangent leurs connaissances et points de vue sur le « Travail sur Sol Vivant ». Florian et Antoine, deux jeunes stagiaires d’une vingtaine d’années préparent 49


des plants de courges – butternut, patidou, pomme d’or – en partageant leurs expériences sur leurs différents lieux de stages. Il y a aussi Laurent et Jonathan, en formation à temps partiel, qui pourraient parler des heures de permaculture. Ce qui les attire, c’est « le côté très scientifique de cette vision de l’agriculture, le fait que cela repose sur des savoirs très précis de la terre, de la biodiversité, de la faune et de la flore » explique Laurent avec de grands gestes pleins d’entrain, « je pense qu’il est grand temps qu’on se tourne vers ce genre d’agriculture » ajoute Jonathan, ancien informaticien en reconversion professionnelle. Ils ont tous choisi de venir travailler ou apprendre ici pour s’enrichir personnellement et professionnellement. Ici, on ne travaille pas comme dans une ferme ordinaire.

3. entre 1 et 3 hectares pour une micro-ferme en maraîchage

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La Bourdaisière se veut être une ferme de transition. Transition entre aujourd’hui et demain, sans pour autant oublier les savoir-faire d’hier. Maxime explique qu’ils s’inspirent du passé, « comme les maraîchers du XIXème siècle par exemple, qui cultivaient sur de petites surfaces et connaissaient leur sol, mais pour eux c’était empirique. Nous on utilise ce savoir ancestral pour y rajouter des technologies modernes comme le semoir de précision ou des serres mobiles

montées sur rails ». Grande innovation du milieu permacole, Eliot Coleman, l’un des pionniers de l’agriculture biologique aux États-Unis dans les années 1970, a inventé le semoir de précision. Il permet de semer manuellement douze rangs de légumes sur une largeur de 80 cm là où un tracteur n’en cultiverait que trois. Pour Florian, étudiant en Licence professionnelle en Maraîchage biologique, c’est un plaisir de travailler dans ces conditions, « ce qui me plaît ici c’est le respect de la nature, mais aussi la recherche de la nouveauté, c’est vraiment intéressant pour le métier d’agriculteur et pour le futur ». PROPOSER DES SOLUTIONS CONCRÈTES… POUR L’AVENIR

Être une ferme de transition signifie également composer avec les ressources, les techniques, les contraintes et les avantages du présent comme du futur. Une vision de l’agriculture qui s’accorde parfaitement avec la devise de la Maison de Broglie : « Pour l’avenir ». Pour ce qui est des contraintes actuelles, la ferme propose plusieurs solutions. D’une part, revaloriser des terres considérées comme non exploitables et délaissées par l’agriculture. Ils ont donc choisi de créer une micro-ferme pour mettre en valeur les petites surfaces3,

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« le but est de redonner des terres à l’agriculture, par exemple une parcelle au fond d’un parc, sur le terrain d’une entreprise ou d’une mairie » indique Claire. En effet, le problème du foncier est majeur en France. Le nombre d’exploitations s’est réduit drastiquement depuis la Seconde Guerre mondiale. Elles sont passées de plus de 2 millions en 1955 à moins de 500 000 en 2010. L’une des principales raisons est l’agrandissement progressif des parcelles agricoles : la moyenne nationale était de 14 hectares en 1960 tandis qu’aujourd’hui elle est de 40 hectares. Les petits exploitants sont remplacés par des agriculteursentrepreneurs. À la Bourdaisière, le but est donc de pouvoir produire un grand nombre de légumes sur une petite surface. La permaculture prend alors tout son sens puisqu’elle propose de produire de manière « humainement intensive, explique Claire,  les associations de cultures, l’utilisation optimale de l’espace et la densité de légumes au mètre carré, les petites allées entre chaque rangée de légumes puisqu’aucun tracteur n’y passe, tout ça fait qu’on peut être rentable sur des plus petites surfaces ». En permaculture, on parle même de « design » de la ferme, un travail consciencieux qui arrive en amont de la construction et de l’installation de la ferme. Rien n’est mis au

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hasard à la Bourdaisière. En effet, l’un des principes fondateurs de la permaculture est que chacun des éléments remplit plusieurs fonctions, ce qui permet de créer des systèmes complexes et interdépendants. Les haies de fruitiers vont servir à remplir les paniers des consommateurs, mais également de coupe-vent et d’habitat pour les oiseaux. L’allée d’aromatiques — thym, romarin, sauge, menthe – ne nécessite aucun travail du sol et est un véritable refuge pour la biodiversité. Les cochons travailleront la terre de manière superficielle, consommeront les châtaignes de la forêt et les résidus de culture pour en faire de l’engrais, et pourront être vendus. La production est donc assurée de différentes manières (légumes, aromates, œufs, viandes, fruits), tout comme la fertilisation ou encore la commercialisation : vente à la ferme, paniers hebdomadaires, restaurants et magasins de la région. Pour que ces interactions fonctionnent, tout doit être imaginé minutieusement. Le territoire est pensé de manière totalement différente qu’en agriculture industrielle, et la permaculture tente de le valoriser à son maximum. Les membres de l’équipe ont donc passé un an sur le terrain encore vierge, afin de l’analyser dans ses moindres recoins, et pouvoir proposer le « design » le plus optimal. 51


La deuxième solution proposée par la ferme vise à redonner de l’emploi dans ce secteur particulièrement touché. Actuellement, la France compte environ 3 591 000 chômeurs de catégorie A, soit strictement sans emploi. Le secteur agricole est particulièrement touché depuis plusieurs années, car si les exploitations s’agrandissent constamment, le nombre de personnes qui y travaillent ne cesse de baisser. La population active agricole représentait 31 %

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de l’emploi total en France dans les années 1950, aujourd’hui elle ne représente plus que 4,8 %, soit à peine plus d’un million de personnes. La Bourdaisière a pour objectif de faire vivre trois maraîchers sur une surface de 1,4 hectare, et d’atteindre l’équilibre économique à partir de la quatrième année, soit environ 100 000 euros de chiffre d’affaires annuel, « c’est ce que coûte la ferme dans sa totalité, précise Maxime, c’est également le prix d’un seul

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tracteur ». Ils souhaitent déjà atteindre 50 000 euros en 2016, qui sera la troisième année de production. Trois emplois sur 1,4 hectare, « c’est six fois plus que dans l’agriculture industrielle » indique le jeune ingénieur. La permaculture s’appuie davantage sur le capital humain que matériel. « On cultive davantage à la main non pas parce que le tracteur n’existe pas, mais parce qu’on ne veut pas l’utiliser. Pour l’avenir on pense qu’il faut absolument créer de l’emploi et se passer des machines qui consomment beaucoup d’énergie. C’est une autre vision de l’agriculture et du métier même d’agriculteur » déclare Claire. Selon Maxime de Rostolan, la multiplication de ces micro-fermes pourrait créer jusque 200 000 emplois en France.

Compter davantage sur l’humain est également le moyen pour la Bourdaisière d’acquérir une certaine autonomie.

Pour Claire, il est indispensable de se passer du pétrole, « en plus des questions environnementales, le pétrole est la cause de beaucoup de conflits dans le monde, de guerres, de pillages ». Si la permaculture se présente comme étant une agriculture d’avenir, ce n’est pas seulement parce qu’elle propose des réponses aux enjeux actuels du secteur agricole français – emploi, foncier – mais aussi parce qu’elle élargit ses domaines de compétences à l’environnement, l’énergie ou l’économie. À la Bourdaisière, on prépare un avenir avec des énergies fossiles devenues rares et donc coûteuses, des sécheresses estivales de plus en plus fréquentes, l’accès aux ressources naturelles, comme l’eau, plus difficile. Il est donc indispensable pour la ferme de se construire dans une optique de quasi-autosuffisance et de résilience. Pierre Rabhi emprunte une formule bien précise au chimiste Lavoisier pour décrire cela : « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », les déchets deviennent ressources et créent un cercle vertueux.

Autonomie vis-à-vis des énergies non renouvelables tout d’abord. La micro-ferme souhaite utiliser le moins de pétrole possible. Remplacer le tracteur par le travail manuel était donc la première étape, primordiale, pour aller dans cette direction.

Autonomie vis-à-vis de l’industrie agroalimentaire également. Faire le choix de n’utiliser aucun produit chimique – engrais, pesticides, insecticides – ni de matériels lourds permet à la ferme de respecter l’environnement d’une part, et de ne pas s’endetter trop

RETROUVER DEMAIN L’AUTONOMIE D’ANTAN

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fortement, fléau des agriculteurs français. L’endettement est venu avec la mécanisation de l’agriculture, l’arrivée des intrants chimiques et a donné naissance aux aides publiques. Pour avoir du rendement, les agriculteurs ont dû acheter en grande quantité des produits phytosanitaires et s’outiller lourdement. Pour vendre la totalité de leur production, pas d’autres choix que de passer par des intermédiaires et de s’adapter aux prix, toujours plus bas, des grandes surfaces. Pour s’en sortir financièrement, les subsides européens de la Politique Agricole Commune (PAC) sont alors devenus indispensables. C’est un fait, pour de nombreux agriculteurs la moitié de leur revenu leur vient directement de ces aides. Pour d’autres, le constat est encore plus grave, elles ne suffisent plus pour vivre décemment et certains agriculteurs travaillent à perte. Ils ne vivent plus de leur production, de leur travail. À la Bourdaisière, on essaie doncde se réapproprier tous les maillons de la chaîne de production pour retrouver l’autonomie paysanne présente avant la Seconde Guerre mondiale. Claire explique qu’ils tentent « de retrouver un rapport sain à la calorie investie par rapport à la calorie produite. On essaie aussi de se rapprocher de la terre, travailler et voir plus souvent la terre que les machines finalement ». 54

Revenir au circuit court, à l’autonomie énergétique et au travail manuel est donc aussi le moyen de se détacher de la firme agroalimentaire pour redevenir paysan. « Ce n’est pas juste une ferme, c’est un projet d’agriculture » La Bourdaisière se distingue également des autres fermes car elle s’inscrit dans un programme plus large. Elle est le projet pilote de l’association Fermes d’Avenir, fondée en 2013 par Maxime de Rostolan. Le but de l’association est de promouvoir « une nouvelle agriculture » explique-t-il. Cette micro-ferme sert donc de témoin pour évaluer la viabilité économique, écologique et sociale de ce modèle. Pendant un an, Maxime et Claire ont cherché des financements pour monter ce projet. La permaculture étant très peu développée en France, la Bourdaisière sert de laboratoire permacole et pique la curiosité. Ils ont trouvé un grand nombre de partenaires financiers – collectivités locales, entreprises privées, banques, fondations — ce qui leur a permis de bénéficier d’un capital de départ avantageux (100 000 €). C’est également grâce à ces financements qu’ils ont « droit à l’erreur », ce qui ne serait pas forcément le cas pour un particulier qui se lancerait seul dans l’aventure. Ils ont également plusieurs partenariats scientifiques, notamment avec l’INRA (Institut

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4. Pierre Rahbi, Vers la sobriété heureuse

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National de la Recherche Agronomique), l’école AgroParisTech, ou encore le LAMS (Laboratoire d’Analyse de Microbiologie des Sols). La Bourdaisière est donc observée de près, elle fournit des rapports très détaillés de ses avancées, observations, complications, etc. Conscients de leur statut particulier, ils partagent leurs expériences et proposent sur le site internet de Fermes d’Avenir une « boîte à outils » entièrement libre de droits pour toute personne souhaitant s’installer en microferme inspirée de la permaculture. « Ça donne une autre dimension au projet et ça nous permet de construire un argumentaire politique. Ce n’est pas juste une ferme, c’est un projet d’agriculture » déclare Claire.

L’objectif de Fermes d’Avenir est bien d’essaimer à travers tout l’hexagone. Pour cela Maxime a également créé une plateforme de financement participatif, Blue Bees, qui permet à tout à chacun de prêter ou donner de l’argent à des projets agricoles écologiques. La micro-ferme de la Bourdaisière dépasse donc le simple cadre du champ. Cultiver son jardin devient ici « un acte politique, un acte de légitime résistance »4.

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Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance. Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

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LES ÉLEVEURS PAYSANS

Ouvrir d’autres horizons. Après les différentes rencontres auprès des maraîchers paysans, plongeons notre regard dans celui des éleveurs paysans. Ils ont en commun de faire leur métier avec le cœur, de lutter à leur échelle contre un présent qui ne prend plus le temps, pour un futur plus tolérant, plus responsable, vis-à-vis de la terre et de ceux qui la vivent. Des hommes et des bêtes, en images et en mots.

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Pierre Rabhi, Parole de terre

Nous nous préparions peu à peu, et comme à notre insu, à sacrifier ce que des siècles de patience et de rigueur avaient édifié en nous. Nous nous apprêtions à sacrifier les acquis d'un autre temps. Celui-ci faisait mûrir lentement la personnalité, forgeait le caractère des peuples, édifiait leur cohérence, les enracinait dans leur terroir et le rendait, en dépit de toutes les rigueurs, heureux d'être en vie. Les êtres déconcertés, attardés, comme ma grand-mère, se comptent par milliards sur la planète d'aujourd'hui. Ils semblent contempler, comme du quai de la gare d'un étrange destin, le train d'une histoire qui passe trop vite pour les concerner. Mais ils ne savent pas toujours que ce train dans lequel ils n'ont pas de place les oblitère également, s'alimente de leur énergie de pauvres et les réduit à des scories issues d'un monde révolu. Tout au plus, ce monde, en les dominant de toutes ces perversions, les somme-t-il de se mettre promptement à jour de tous les retards, ou de disparaitre. Ce monde ne veut ni les attendre, ni les comprendre, ni les aimer, trop occupé à se projeter vers le nonsens et le néant

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Élévation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, Par delà le soleil, par delà les éthers, Par delà les confins des sphères étoilées, Mon esprit, tu te meus avec agilité, Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde Avec une indicible et mâle volupté. Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ; Va te purifier dans l’air supérieur, Et bois, comme une pure et divine liqueur, Le feu clair qui remplit les espaces limpides. Derrière les ennuis et les vastes chagrins Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse, Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse S’élancer vers les champs lumineux et sereins ; Celui dont les pensers, comme des alouettes, Vers les cieux le matin prennent un libre essor, – Qui plane sur la vie, et comprend sans effort Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

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Vieux jardins

Qui n’aime ces jardins des humbles dont les haies Sont de neige au printemps, puis s’empourprent de baies Que visite le merle à l’arrière-saison ; Où dort, couvert de mousse, un vieux pan de maison Qu’une vigne gaîment couronne de sa frise, Sous la fenêtre étroite et que le temps irise ; Où des touffes de buis d’âge immémorial Répandent leur parfum austère et cordial ; Où la vieillesse rend les groseilliers avares ; Jardinets mesurant à peine quelques ares, Mais si pleins de verdeurs et de destructions Qu’on y suivrait le fil des générations; Où près du tronc caduc et pourri qu’un ver fouille, Les cheveux allumés, l’enfant vermeil gazouille ; Où vers le banc verdi les bons vieillards tremblants Viennent, sur leur béquille appuyant leurs pas lents Et gardant la gaîté, – car leur âme presbyte Voit mieux les beaux lointains que la lumière habite, – D’un regard déjà lourd de l’éternel sommeil, Tout doucement sourire à leur dernier soleil ? Jules Breton, Jeanne Chant VI

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LES ÉLEVEURS PAYSANS


PORTFOLIO RACONTÉ

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LES SONDEURS

Matthieu Michaut Conception graphique

Lucie Duforestel

Illustrations – Agriculteur de génération en génération

Faustine Levin

Photographies – Portfolio / Paysan et fier de l’être

Noémie Nollet

Illustrations – Semer pour demain

Louise Lagrost Rédaction


SONDER : verbe transitif. - Explorer quelque chose par divers procédés, pour en reconnaître l’état ou pour découvrir ce qui y est caché, enfoui. - Interroger discrètement quelqu’un pour chercher à connaître sa pensée SONDE : nom féminin - Instrument au moyen duquel on mesure la profondeur (…) et qui peut donner des indications sur la nature des fonds.

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L'agriculture paysanne  
L'agriculture paysanne  

Passé, présent. Futur ?

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