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No 15 | SEPTEMBRE 2010

© Goran Tomasevic/Reuters

DROGUES : LE DÉBAT INTERDIT


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INTRODUCTION

P

ubliée en juin 2010, la dernière enquête de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies montre que 85 % des Français sont hostiles à l’idée que le cannabis soit mis en vente libre, « comme le tabac ou l’alcool ». Ils sont encore plus de la moitié à rejeter l’idée que le cannabis soit autorisé « sous certaines conditions ». L’Observatoire n’a pas posé la question de savoir s’ils seraient favorables à la mise en vente libre des drogues dites dures – héroïne, cocaïne, amphétamines – tant la question, apparemment, ne se pose pas, et tant la réponse serait attendue : près de 100 % de non ! Ce que nous expliquons dans ce dossier, c’est que la question se pose, qu’elle est posée sérieusement par des gens sérieux, dont une fraction non négligeable répond par l’affirmative. Comme souvent hélas ! en démocratie, l’opinion majoritaire est fondée sur une sainte ignorance. Dans son enquête, l’Observatoire ne pose pas la question simple de savoir si les gens sont au courant qu’il existe un pays européen où chacun peut se procurer des stupéfiants et en consommer sans être inquiété par la police et la justice. Bien peu de Français savent qu’un tel pays existe. Il est proche de nous. C’est le Portugal, qui a décriminalisé l’usage de toutes les drogues en 2001. Ce pays a désormais près de dix ans de recul pour juger de l’intérêt de cette mesure. Or le bilan est clairement positif. La consommation de drogues y est désormais l’une des plus

Pourquoi 98 % des Français ont tort

faibles d’Europe et se fait dans des conditions sanitaires et psychologiques optimisées (lire p. 18). Pour tenter de réfléchir sereinement à ce sujet ô combien passionnel, la voie la plus efficace est d’examiner la situation aux États-Unis et en Amérique latine (lire p. 20 et 22). Les problèmes nés de la prohibition y sont, en effet, tellement monstrueux que les arguments en faveur d’une libéralisation du marché ne peuvent être ignorés de l’observateur de bonne foi. Quels sont-ils ? Le principal résume tous les autres : le coût écono-

nes pour n’avoir souvent fait que consommer une substance illicite. Quand ils en sortent, ils vivent en marge de la société. Les cartels de la drogue n’ont jamais été aussi puissants, faisant trembler sur leurs bases les fragiles démocraties latino-américaines. Au Mexique, les têtes coupées roulent sur l’asphalte. Partout, la corruption vérole les polices, les tribunaux et jusqu’aux plus hautes sphères des États. Il n’est pas bien difficile de comprendre que la prohibition actuelle reproduit l’erreur de celle de l’alcool dans les

La prohibition actuelle reproduit l’erreur de celle de l’alcool dans les années 1920, avec des effets décuplés sur le crime local et international, la santé publique et la cohésion sociale. mique, social et politique de la prohibition dépasse de très loin les bénéfices qu’elle est censée apporter. Malgré l’intensité de la « guerre anti-drogues » menée par les États-Unis sur leur territoire et ailleurs dans le monde depuis des décennies, la consommation dans ce pays n’a pas diminué ; elle s’est « démocratisée », au contraire, les prix ayant baissé. Un demi-million de personnes sont entassées dans les prisons américai-

années 1920, avec des effets décuplés sur le crime local et international, la santé publique et la cohésion sociale. Si l’on ajoute à ce tableau la question de l’Afghanistan, où l’armée américaine et les talibans se disputent de facto le contrôle de l’épicentre de la production de l’héroïne mondiale, on voit aussi que la prohibition contribue à compromettre la paix dans le monde. Sur ce bilan désastreux, la plupart

des experts de bonne foi sont d’accord ; d’accord aussi pour conclure, en bonne logique, à la nécessité d’étudier les moyens d’assouplir les dispositifs répressifs, de libéraliser les conditions d’achat, voire de légaliser complètement le marché. Traiter les drogues comme l’alcool (qui est une drogue dure, ne l’oublions pas), telle est la solution préconisée depuis longtemps par divers économistes (lire p. 20 et 22). L’héroïne, la cocaïne et les amphétamines seraient alors produites par des entreprises privées ayant pignon sur rue, soumises aux procédures de contrôle qualité, et leur commerce serait taxé comme celui de l’alcool ou du tabac. Les acheteurs seraient dûment avertis des effets de ces produits, comme ils le sont pour l’alcool et le tabac, mais ils seraient libres de consommer ou non et ne seraient pas mis au ban de la société. Le pari est que la consommation n’augmenterait pas, même peut-être diminuerait, comme l’exemple portugais le laisse espérer. Ce faisant, nous reviendrions à la situation qui était celle du monde occidental à la veille de la Première Guerre mondiale, du temps où la notion de drogue illicite n’existait pas (lire p. 23). Il va sans dire que cette solution radicale heurte les meilleurs esprits (lire p. 27). Mais, au moins, que le débat soit lancé ! ‡ Olivier Postel-Vinay


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LE LIVRE > Dru Decriminalization in Portugal. Lessons for Creating Fair Drug and Successful Drug Policies (« Décriminalisation des drogues au Portugal. Leçons pour une politique juste et efficace e matière de drogues »), Cato Institute, 2009. en

L’AUTEUR > Glenn Greenwald est juriste spécialisé en droit constitutionnel et essayiste. Son livre précédent s’intitulait Great American Hypocrite. Toppling the Big Myths of Republican Politics (« Les grands hypocrites américains. Déboulonner les mythes de la politique républicaine »), Three Rivers Press, 2008.

Décriminalisation mode d’emploi ARTICLE DE MAIA SZALAVITZ

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uiz : quel pays d’Europe jouit des lois sur la drogue les plus libérales ? Un indice : ce ne sont pas les Pays-Bas. Même si sa capitale est bien connue des camés et des collégiens pour ses coffee-shops emplis de fumée de marijuana, la Hollande n’a jamais réellement légalisé le cannabis, les Néerlandais s’étant contentés de ne pas

TIME

Si l’on veut constater les effets de la décriminalisation de l’usage des drogues dures, il suffit d’aller au Portugal, qui pratique cette politique depuis dix ans. Avec une indéniable efficacité.

l’incarcération coûte plus cher qu’un traitement ; alors, pourquoi ne pas leur offrir plutôt des soins médicaux ? Sous le nouveau régime portugais, toute personne trouvée en possession de quantités minimes de drogue comparaît devant un comité composé d’un psychologue, d’un assistant social et d’un conseiller juridique, qui lui prescrivent

La décriminalisation au Portugal « a permis au gouvernement de gérer et contrôler le problème des drogues beaucoup mieux que tout autre pays occidental. » appliquer leurs lois contre ces boutiques 1. La bonne réponse, c’est le Portugal qui, en 2001, a été le premier pays d’Europe à abolir toutes sanctions pénales pour possession personnelle de drogues, y compris la marijuana, la cocaïne, l’héroïne et la méthamphétamine 2. Sur avis d’une commission nationale chargée d’étudier le problème de la drogue, on a substitué aux peines de prison une offre de thérapie. Avec, pour arguments, que la peur de la prison pousse les drogués à se terrer et que

une thérapie appropriée au lieu de l’envoyer en prison. La personne est libre de refuser. Reste à savoir si cette nouvelle politique est efficace. À l’époque, ses adversaires affirmaient qu’elle ne ferait qu’ouvrir la voie aux « touristes de la drogue » et aggraver le problème au Portugal, champion européen de la consommation de drogues dures. Mais les résultats, analysés récemment dans un rapport commandé par le Cato Institute 3, un groupe de réflexion « libertarien », disent bien autre chose.

L’étude, parue en avril 2009, montre qu’au cours des cinq années suivant la dépénalisation l’usage de drogues chez les adolescents portugais a baissé, ainsi que les taux d’infection VIH causée par le partage de seringues, tandis que le nombre de demandes de traitement contre la toxicomanie avait plus que doublé. « Selon tous les critères, la décriminalisation au Portugal s’est révélée un succès retentissant, déclare Glenn Greenwald, juriste et écrivain maniant parfaitement la langue portugaise, qui a dirigé l’enquête. Elle a permis au gouvernement de gérer et contrôler le problème des drogues beaucoup mieux que tout autre pays occidental. » Baisse de la consommation chez les jeunes Comparés à ceux de l’Union européenne et des États-Unis, les chiffres publiés sont impressionnants. Depuis la décriminalisation, le Portugal est le pays d’Europe où la proportion de personnes de plus de 15 ans ayant consommé au moins une fois de la marijuana est la plus faible : 10 %. À titre de comparaison, ce taux est de 39,8 % aux États-Unis (parmi les plus de 12 ans). Proportionnellement, les Américains qui ont déjà pris de la cocaïne sont plus nombreux que les consommateurs de marijuana au Portugal.

1| La loi hollandaise soumet à une sanction pénale la possession de plus de 5 grammes de cannabis ou de 0,5 gramme de cocaïne. 2| En réalité, la consommation et la possession de drogues aux fins de consommation personnelle restent prohibées mais sont « décriminalisées ». Ce ne sont plus que des « infractions administratives ». La notion de consommation personnelle désigne la quantité jugée nécessaire pour dix jours. 3| Le Cato Institute est un groupe de réflexion libertarian, terme qui désigne aux États-Unis une grande variété de mouvements, de gauche et de droite, qui ont en commun le souci de protéger au maximum les libertés individuelles et de limiter le rôle de l’État au strict minimum.

Le rapport montre qu’entre 2001 et 2006 le taux de jeunes de 14-15 ans ayant consommé au moins une fois une drogue illicite est tombé de 14,1 % à 10,6 % ; il a également baissé chez les adolescents plus âgés. Le taux de jeunes de 16-18 ans ayant consommé au moins une fois de l’héroïne est passé de 2,5 % à 1,8 % (mais la consommation de marijuana a légèrement augmenté dans cette tranche d’âge). Le nombre de nouveau cas de contamination par le virus du sida chez les toxicomanes a baissé de 17 % entre 1999 et 2003, et les décès liés à la prise d’héroïne ou autres drogues similaires ont diminué de plus de moitié. En outre, le nombre de traitements de sevrage à la méthadone ou à la

LA COCAÏNE ET LES JEUNES EN EUROPE

La cocaïne est la principale drogue « dure » illégale en Europe. Les dernières données disponibles concernant la consommation (au moins une fois dans l’année écoulée) chez les jeunes de 15 à 24 ans montrent un contraste particulièrement frappant entre l’Espagne (5,5 %) et le Portugal (0,7 %) en 2007. Deux pays sont au niveau de l’Espagne : le Danemark et la Grande-Bretagne (Angleterre et pays de Galles). L’Italie est à 3 %, l’Allemagne et la Suède à près de 2 % (2006), la France à 1,2 % (2005). En raison de la hausse de l’euro, les cartels sont devenus particulièrement actifs sur le continent au cours de la dernière décennie, et la consommation a grimpé dans de nombreux pays, y compris au Portugal. Les amphétamines sont la drogue la plus utilisée après la cocaïne, avec des différences très marquées selon les pays. Chez les 15-34 ans, la République tchèque remporte la palme avec 7,7 %. Le Royaume-Uni est à 3,1 %, les Pays-Bas à 2,7 %, le Portugal à 0,9 %. ‡ Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, 2009.


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Au Portugal, depuis la décriminalisation, le nombre de décès liés à la prise d’héroïne a diminué de plus de moitié. © Jérôme Sessini

buprénorphine (Subutex) est passé de 6 040 à 14 877 après la dépénalisation, tandis que les économies effectuées sur les coûts de la répression ont permis d’attribuer des sommes plus importantes aux programmes thérapeutiques. L’étude du cas portugais présente beaucoup d’intérêt pour les législateurs américains, qui doivent actuellement faire face aux violences engendrées par l’escalade de la guerre des gangs mexicains. Les États-Unis ont adopté depuis longtemps une ligne politique répressive, soutenant exclusivement les accords internationaux qui imposent la prohibition et infligeant à leurs propres citoyens des sanctions parmi les plus dures du monde pour la possession et la vente de drogues. Pourtant, l’Amérique détient les records mondiaux en termes de consommation de cocaïne et de marijuana. Et si la plupart des pays de l’Union européenne possèdent une législation plus libérale que les États-Unis, la consommation y est plus faible. « Nous devrions être capables d’en finir avec notre réflexe de refus chaque fois qu’un nouveau pays veut décriminaliser et envisager sérieusement l’éventualité que la répression n’ait } } }

LÉGISLATION ET PRATIQUES

En règle générale, la législation est censée appliquer les conventions internationales sur les stupéfiants et les substances psychotropes de 1961, 1971 et 1988. Initiées par les États-Unis, ratifiées par la plupart des États de la planète, ces conventions prévoient la poursuite pénale des consommateurs, possesseurs et trafiquants de toutes les drogues reconnues comme telles, y compris le cannabis. Les gouvernements sont aussi invités à prendre des mesures pour réduire les risques et la demande. Comme en France, il est fréquent que la loi prévoit la possibilité pour le tribunal d’offrir au délinquant le choix entre la prison et l’« injonction thérapeutique » (lire à ce sujet la fin de l’article « Un étrange renversement de l’histoire », p. 26). Cependant, le carcan imposé par les conventions se fissure. Le Portugal fait exception pour avoir décriminalisé l’usage de toutes les drogues, et les Pays-Bas autorisent 0,5 gramme d’héroïne ou de cocaïne et la possession de plusieurs centaines de grammes de cannabis y est seulement passible d’une amende. En Finlande, seule une amende sanctionne la possession de 100 grammes de cannabis, de 2 grammes d’héroïne, de 4 grammes de cocaïne ou de 40 pilules d’ecstasy. Le Parlement mexicain s’est mis à la page, autorisant 5 grammes de cannabis, 2 grammes d’opium, 0,5 gramme de cocaïne et 0,05 gramme d’héroïne *. En 2009, la Cour suprême argentine a décidé qu’on ne pouvait pas poursuivre une personne pour possession de drogue destinée à un usage personnel. Plus modestement, treize États américains et quatre États australiens ont décriminalisé l’usage du cannabis. Par ailleurs, les pratiques judiciaires et administratives ont évolué. En France, une circulaire du ministère de la Justice de 2005 affirme que « l’esprit de la politique choisie par le gouvernement en matière de répression de la consommation de drogues est d’afficher un discours de fermeté mais

de privilégier les réponses sanitaires ». D’un côté, la loi prévoit que « l’usage illicite de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende » ; de l’autre, il est spécifié que les poursuites devant le tribunal correctionnel sont réservées « aux récidivistes ainsi qu’aux usagers refusant de se soumettre aux alternatives ». Une loi de 2007 instaure un dispositif de « médecin relais », interface entre les professionnels de santé et l’autorité judiciaire, et étend le bénéfice de ce dispositif aux personnes abusant manifestement de l’alcool (l’alcool n’est pas visé par les conventions). Le procureur peut aussi ordonner un « stage de sensibilisation ». Plus généralement, « une personne usant d’une façon illicite de substances ou plantes classées comme stupéfiants est placée sous la surveillance de l’autorité sanitaire ». Tout un réseau de centres de soins spécialisés a été mis en place. L’usager qui se présente spontanément pour être soigné n’est ni dénoncé ni poursuivi. Il peut le faire de façon anonyme et obtenir un certificat médical attestant des soins. D’autres pays européens sont allés encore plus loin en ce sens. Aux PaysBas, mais aussi en Allemagne, en Espagne, au Danemark et en Norvège, certains héroïnomanes peuvent consommer leur drogue dans des lieux protégés, dans de bonnes conditions d’hygiène, sans crainte d’être arrêtés. En Suisse, cette pratique, qui remonte à une quinzaine d’années, a été approuvée par les deux tiers des électeurs par référendum en 2008. Les Pays-Bas ont inscrit l’héroïne sur la liste des médicaments en 2009. ‡ * Martin Jelsma, Legislative Innovation in Drug Policy, Latin American Initiative on Drug and Democracy, octobre 2009.


20 guère d’effet sur la consommation de drogues », explique Mark Kleiman, qui dirige le programme d’analyse de la politique anti-drogue à l’université de Los Angeles 4. Kleiman ne pense toutefois pas que le Portugal est un modèle réaliste pour les États-Unis, les différences de taille et de culture entre les deux pays étant trop importantes. Mais un mouvement est en marche aux États-Unis, dans l’État de New York, la Californie et le Massachusetts, pour demander une révision de nos lois par trop répressives. Les sénateurs Jim Webb et Arlen Specter cherchent à obtenir du Congrès qu’il crée une commission nationale, un peu à la manière du Portugal, avec pour mission de réformer le système pénitentiaire et réviser la politique de sanctions contre les drogues. Comme le souligne Webb, les États-Unis n’abritent que 5 % de la population mondiale, mais 25 % de sa population carcérale. }}}

L’impact sur la vie des familles Selon Greenwald, l’un des grands problèmes du débat sur la politique anti-drogues américaine tient au fait qu’il repose sur « des spéculations et l’exploitation de la peur » plutôt que sur des données empiriques montrant les effets de politiques plus tolérantes. Le Portugal a réussi à contrecarrer ce qui était devenu le problème sanitaire numéro un du pays. « L’impact sur la vie des familles et sur notre société est bien plus faible qu’avant la décriminalisation », affirme João Castel-Branco Goulão, la « star de la drogue » portugaise, président de l’Observatoire des drogues et de la toxicomanie, en ajoutant que la police peut désormais se concentrer sur la chasse aux gros trafiquants. Mais Peter Reuter, professeur de criminologie et de politique publique à l’université du Maryland, comme Kleiman, reste sceptique. Il a concédé lors d’une conférence au Cato Institute que « la décriminalisation au Portugal, c’est vrai, a atteint son principal objectif. L’usage de la drogue n’a pas augmenté ». Cependant, il observe que le Portugal est un petit pays et que la nature cyclique des épidémies de drogue – qui tendent à se produire quelles que soient les politiques en vigueur – peut expliquer la baisse de l’usage d’héroïne et du nombre de décès. L’auteur du rapport, Greenwald, souligne pour sa part l’importance de la concession de Reuter : les chiffres le montrent, la décriminalisation n’a pas eu pour effet d’accroître la consommation. Puisque c’est là le principal sujet d’inquiétude de l’opinion publique et du législateur quand on évoque la décriminalisation, dit-il, « c’est là la concession centrale qui permettra de faire évoluer le débat ». ‡ Ce texte est paru dans Time le 26 avril 2009. Il a été traduit avec l’aide de Dominique Goy-Blanquet.

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DOSSIER 4| Mark Kleiman est l’auteur de When Brute Force Fails. How to Have Less Crime and Less Punishment (« Quand la force brute échoue. Comment avoir moins d’infractions et de sanctions pénales »), Princeton University Press, 2009.

LE LIVRE > D Drug War Crimes. The Consequences of Prohibition (« Les crimes de la guerre anti-drogues. Les conséquences de la prohibition »), Independent Institute, 2004.

L’AUTEUR > Jeffrey A. Miron est professeur d’économie à Harvard. Libéral convaincu, il est l’un des 166 économistes à s’être opposés au plan de sauvetage des banques et institutions financières américaines à l’automne 2008.

Traiter les drogues comme l’alcool En additionnant simplement les coûts directs de la prohibition (police et prisons) et les recettes fiscales dont les États-Unis se privent par leur politique répressive, on fait apparaître un manque à gagner de 100 milliards de dollars par an. ARTICLE DE CLIVE CROOK THE FINANCIAL TIMES

1| La « guerre antidrogues » est une expression lancée par Richard Nixon en 1971. Elle n’a cessé d’être employée depuis par les diverses administrations américaines.

Q

uelle somme de douleurs peut engendrer une politique avant de conduire à un aveu d’échec et à sa révision ? La « guerre anti-drogues » américaine laisse penser qu’il n’y a pas de limite 1. Le mélange implacable de prohibition et de répression pratiqué dans ce pays est un non-sens à tous égards : immoral dans son principe,

puisqu’il poursuit des crimes sans victimes, c’est aussi en pratique un gigantesque désastre. Pourtant, si un homme politique américain suggère de réformer ce système inepte, son attitude passe aujourd’hui encore pour inconsidérée, suicidaire. Même un observateur non averti peut voir que les ravages provoqués par les substances illégales aux États-Unis tiennent en bonne partie à leur illégalité, et non au fait que ce sont des drogues. La

brutalité de la prohibition et les énormes réseaux criminels qu’elle a créés ont détruit bien plus de vies que les substances elles-mêmes. Ceci vaut aussi bien pour la cocaïne et l’héroïne que pour des drogues douces comme la marijuana. Mais les attaques dont fait l’objet la consommation de marijuana témoignent du niveau de bêtise de cette politique. Près de la moitié des Américains vous diront qu’ils en ont tâté. Cela fait d’eux des criminels aux yeux de la loi. Heureu-

2| Plus de 300 000 détenus dans les prisons américaines sont des dealers de cocaïne, estimait en 2005 Mark Kleiman, professeur de politique publique à l’université de Los Angeles. 3| La plupart des dealers qui sortent de prison (environ 2 000 par jour selon Mark Kleiman) ne trouvent pas d’autre moyen de revenir sur le marché du travail que de reprendre leur ancienne activité de vendeur de drogue.

Plus de 23 000 personnes ont été tuées au Mexique depuis 2006 en raison des rivalités entre gangs. Ici, contrôle de routine à Juarez, près de la frontière avec les États-Unis. © Guillaume Herbaut


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LA VALSE-HÉSITATION D’OBAMA

Barack Obama s’était clairement prononcé pour la décriminalisation de la marijuana en 2004. Il avait alors déclaré que la « guerre anti-drogues » était un « échec patent ». En juillet 2008, en pleine campagne électorale, il confia au magazine Rolling Stone qu’il pensait nécessaire de « changer de paradigme », au profit d’une approche centrée sur la santé publique : « Je commencerai par les délinquants primaires, non violents. En faire des criminels et les envoyer en prison, où ils acquièrent leurs lettres de noblesse en matière de criminalité, au lieu de réfléchir à la façon dont des tribunaux spécialisés pourraient les aider à retrouver une vie normale, c’est cher, c’est contre-productif et cela n’a aucun sens. » Mais, au lendemain de son élection, l’administration américaine fit sèchement savoir : « Le président Obama n’est pas en faveur de la légalisation de la marijuana. » Deux de ses proches, dont Joe Biden, le vice-président, sont des partisans affichés de la poursuite de la « guerre anti-drogues ». En mars 2009, lors d’une rencontre virtuelle sur le Net, une question sur la légalisation de la marijuana recueillit 3,6 millions de votes et fut donc sélectionnée. Obama plaisanta en disant qu’il n’était pas bien sûr de ce que la popularité de la question disait de son public en ligne, et répondit qu’il ne pensait pas que la légalisation soit une bonne stratégie pour faire redémarrer l’économie. ‡

Près d’un demi-million de personnes sont sous les barreaux aux États-Unis pour des délits liés à la drogue. © Chris Brown/REA

sement, tous n’ont pas été pris – mais, quand on se réjouit de voir tant de contrevenants échapper à la rigueur de la loi, c’est que cette loi n’est pas bonne. Un professeur d’économie à Harvard, Jeffrey Miron, a publié en 2004 une étude dénonçant la prohibition de la drogue. Il notait qu’à l’époque plus de 300 000 personnes étaient détenues dans les prisons américaines pour violation de la législation anti-drogues – plus que la totalité des incarcérations pour tous les types de crime en GrandeBretagne, France, Allemagne, Italie et Espagne réunies. Aujourd’hui le chiffre a encore augmenté – près de 500 000 selon certaines estimations 2. Quant au nombre encore plus grand de personnes condamnées, à un moment ou un autre, pour un délit relatif à la drogue, elles en subissent l’effet à vie en termes de perspectives professionnelles et de mille autres façons : aux États-Unis, criminel un jour, criminel toujours 3. La répression empiète sur les libertés civiques La répression la plus stricte, a expliqué Jeffrey Miron, n’a que faiblement réduit l’usage des drogues – à supposer pour l’instant que ce soit là un objectif légitime. Les dommages collatéraux sont d’une tout autre ampleur. La violence engendrée par la criminalité liée à la drogue a considérablement augmenté au Mexique et dans les villes américaines proches de la frontière, suscitant un regain d’intérêt pour le sujet. On estime à plusieurs milliers les meurtres commis par des gangs criminels en concurrence pour la domination du marché. De nombreux usagers meurent en consommant des drogues frelatées ou

en partageant des seringues – autres conséquences de la prohibition. Sans oublier la dimension de sécurité nationale : dans des pays comme la Colombie ou l’Afghanistan, les immenses profits dérivés de la prohibition alimentent les groupes terroristes. La prohibition a partout des effets corrupteurs sur les gouvernements, aux

4| Selon les enquêtes menées auprès des élèves des deux dernières années du secondaire.

De nombreux usagers meurent en consommant des drogues frelatées ou en partageant des seringues. États-Unis comme ailleurs. Puisqu’une narcotransaction ne fait pas de victimes au sens habituel, le ministère public trouve peu de témoins à charge prêts à l’aider. La politique de répression américaine empiète sur les libertés civiles, en usant de fouilles sans mandat, en tendant des pièges pour obtenir des flagrants délits, en extorquant des témoignages en échange de remises de peine et ainsi de suite. Comme on pouvait s’en douter, en Amérique, le marteau de la loi tombe avec plus de force sur les Noirs : les Blancs prennent plus de drogues 4, les Noirs plus d’années de prison 5. Difficile de trouver un autre exemple de politique qui aurait ainsi échoué sur toute la ligne. Le plus étrange, dans toute cette affaire, c’est que les ÉtatsUnis ont déjà connu semblable expérience par le passé. Tout le monde sait que la prohibition de l’alcool, dans les années 1920, a généré dans une large

5| Aux États-Unis, un Noir court six fois plus de risques qu’un Blanc d’être condamné à la prison pour un délit lié à la drogue, et la majorité de ceux qui le sont ont simplement été pris en possession de drogue. Voir Helen Epstein, « American prisons: is there hope? », The New York Review of Books, 11 juin 2009.

mesure les mêmes pathologies – quoique sur une moindre échelle –, avant d’être finalement abandonnée. La bonne attitude face aux drogues illégales d’aujourd’hui serait d’adopter la même politique que pour l’alcool : réguler et taxer le produit. On verrait sans doute augmenter un peu la consommation, mais on verrait surtout diminuer de manière drastique les souffrances causées tant par ces drogues que par la tentative de les interdire. En additionnant les coûts directs de la prohibition (services de police et prisons) et les recettes fiscales dont se prive le système actuel, les ÉtatsUnis tireraient de ce changement un avantage budgétaire d’environ 100 milliards de dollars par an. Peut-on espérer un accès de bon sens ? Hélas ! non. Seuls les hommes politiques les plus audacieux semblent prêts à y réfléchir sérieusement. C’est le cas de James Webb, sénateur démocrate de Virginie délicieusement imprévisible, qui a demandé le réexamen par une commission du Congrès du système pénal et de la législation anti-drogues. Mais c’est l’exception qui confirme la règle. On décèle par ailleurs quelques signes d’évolution, mais minimes. Barack Obama a reconnu que, jeune homme, il avait consommé non seulement de la marijuana mais aussi de la cocaïne. Et, à la différence de Bill Clinton, il avalait la fumée ; tout est dans le fait d’inhaler, a-t-il plaisanté. Il semblerait donc que le président a l’esprit ouvert dans ce domaine. En outre, son ministre de la Justice a dit qu’il n’exercerait pas de poursuites fédérales contre les usages médicaux de la marijuana dans les États qui l’autorisent, au contraire de l’administration précédente. Mais }}}

L’ODEUR AMÉRICAINE DE L’OPIUM

Lors de leur dernière année au pouvoir, à l’été 2000, les talibans ont interdit la culture du pavot, si bien que la production d’opium (base de l’héroïne et de la morphine) fut réduite à presque rien en 2001. Depuis l’installation d’un régime soutenu par les ÉtatsUnis en Afghanistan, en novembre 2001, la production est revenue dans un premier temps à son niveau antérieur, pour ensuite augmenter sensiblement à partir de 2006. Le pays fournit aujourd’hui 95 % de l’opium mondial. Il est de notoriété publique que ce trafic fournit l’essentiel des ressources financières des talibans et d’al-Qaida. Il est moins connu qu’il finance aussi les responsables de l’administration de Hamid Karzaï et les chefs de tribu sur lesquels elle s’appuie. Les ÉtatsUnis et l’ONU ferment les yeux sur cette dérangeante réalité, explique, comme en passant, la journaliste américaine Gretchen Peters dans un livre récent, consacré au rôle de l’opium dans le financement du terrorisme islamiste *. La production d’opium afghan est également en partie sous le contrôle de l’Iran et du Pakistan, ainsi que de la mafia russe. En rendant compte de manière par ailleurs assez critique du livre de Gretchen Peters dans le Wall Street Journal, sa collègue Kathy Gannon, la correspondante d’Associated Press pour le Pakistan et l’Afghanistan depuis vingt ans, pose la question qui fait mal : « Qui est le plus profondément impliqué dans le trafic de l’opium – les talibans ou le gouvernement allié à l’Occident ? » ‡ * Gretchen Peters, Seeds of Terror. How Heroin is Bankrolling the Taliban and al Qaida (« Les graines de la terreur. Comment l’héroïne finance les talibans et al-Qaida »), Thomas Dunne, 2009.


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DOSSIER LE LIVRE > The Candy Machine. How Cocaine Took Over the World (« La machine à poudre. Comment la cocaïne s’est emparée du monde »), Penguin, 2009.

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récemment, au cours d’une soirée, M. Obama a éludé par une boutade une question sur la décriminalisation de la marijuana [voir encadré « La valsehésitation d’Obama », p. 21]. Pour l’instant, on imagine mal une légalisation pure et simple du cannabis, a fortiori de drogues plus dures. Même une décriminalisation progressive – qui maintiendrait la prohibition mais la sortirait du cadre d’action de la loi pénale – semble peu probable, sans être totalement impensable. Une récente étude de Glenn Greenwald, écrivain et avocat des droits civiques, examine la politique portugaise de dépénalisation [voir « Décriminalisation, mode d’emploi », p. 18]. Selon lui, c’est un succès : « Alors que la toxicomanie, la consommation et les pathologies associées atteignent des sommets dans plusieurs pays de l’Union européenne, au Portugal, ces problèmes ont été soit contenus soit circonscrits de manière significative depuis 2001. » Une certaine personne à la Maison-Blanche devrait y jeter un coup d’œil. Cette calamité nationale n’est pas matière à plaisanterie. ‡

L’AUTEUR > Journaliste et documentariste britannique, Tom Feiling a notamment réalisé le film Resistencia: Hip-Hop in Columbia.

La guerre perdue contre la cocaïne Les tombereaux de dollars dépensés par les États-Unis pour lutter contre le trafic de cocaïne en provenance d’Amérique latine n’ont servi à rien : la demande et l’offre ont augmenté, la came est plus pure et son prix a baissé.

Ce texte est paru dans le Financial Times le 12 avril 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

ARTICLE DE DOMINIC STREATFEILD THE GUARDIAN

DES ÉCONOMISTES POUR LA LÉGALISATION

La légalisation du marché des drogues dures est prônée depuis des décennies aux ÉtatsUnis par des économistes anti-étatistes de renom, tels Milton Friedman (mort en 2006) et Gary Becker, tous deux prix Nobel, ou encore l’économiste et philosophe d’origine autrichienne Walter Block. Par ailleurs, les sondages menés auprès des économistes américains montrent qu’ils sont en majorité favorables, sinon à la légalisation, du moins à la décriminalisation des drogues dures (la solution portugaise). Dans son livre, Jeffrey Miron développe l’argumentation en faveur de la légalisation de manière systématique. Selon lui, « une politique destinée à réduire la consommation de drogues n’a de sens que si ses bénéfices l’emportent sur ses coûts ». À l’évidence, ce n’est pas le cas de la prohibition, qui impose d’« énormes externalités » (coûts collatéraux). Elle accroît les coûts engendrés par la violence, l’expansion de la population carcérale, le nombre de morts par overdose, le transfert de richesses au profit de criminels, la prostitution, l’exploitation de mineurs, les atteintes aux libertés publiques, affaiblit le respect de la loi… Et quels bénéfices procuret-elle ? Si elle entraîne une diminution de la consommation de drogues, c’est au mieux de façon marginale. Toute action tendant à alléger la prohibition va donc dans le sens d’une réduction du déséquilibre entre coûts et bénéfices, et « aucune politique n’est clairement meilleure que celle consistant simplement à légaliser les drogues ». Le raisonnement qui fut naguère appliqué à l’alcool, drogue dangereuse s’il en est, en levant la prohibition, s’applique tout aussi bien aux drogues qualifiées aujourd’hui d’illicites, « qui n’en diffèrent pas radicalement ». ‡

Un paysan montre des feuilles de coca, sur le versant amazonien des Andes boliviennes. © Ferdinando Scianna/Magnum

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om Feiling connaît les statistiques. Au cours des trente-cinq dernières d’années, les États-Unis ont dépensé 500 milliards de dollars pour tenter de réduire la disponibilité et la pureté des drogues illicites, tout en augmentant leur prix. Pourtant, la cocaïne est plus pure et plus disponible que jamais et son prix a chuté de 50 % entre 1993 et 2003. Autrefois réservée aux très riches, elle s’est démocratisée. Le phénomène s’est traduit par une explosion de la demande et une explosion équivalente de l’offre. Rien, semble-t-il, ne peut arrêter le flot. Mais il y a pire que les efforts pour détruire l’industrie de la cocaïne, ce sont les effets secondaires. Des milliers d’hectares de forêts tropicales latino-américaines ont disparu, anéanties par les

épandages aériens ; la corruption financée par la drogue a infiltré les gouvernements d’Amérique latine et des Caraïbes ; des centres-villes ont été décimés et des centaines de milliers d’individus incarcérés pour rien. Et puis, il y a toute cette violence : assassinats, fusillades en voiture, atteintes aux droits de l’homme. « La cocaïne a payé pour que chacun puisse savourer les fruits de la violence », écrit Feiling. La prohibition a échoué, ce n’est pas vraiment un secret. Le plus triste, dans cette guerre contre la drogue, ce n’est pas le fait que nous ne l’ayons pas gagnée, ni qu’elle soit impossible à gagner ; c’est qu’elle semble n’avoir aucune issue. « Que faire, demande Feiling, sinon continuer comme avant ? » Il ne s’attarde pas sur la jet-set, les célébrités aux narines percées

et tutti quanti. Il s’intéresse aux pourquoi et aux comment de ce commerce. Tout ce que touche la cocaïne se change en plomb. Comment en est-on arrivé là ? C’est toute la question qu’il explore dans cette grande enquête, argumentée avec passion. « Je voulais faire parler ceux qui travaillent jour après jour sur les routes de la cocaïne, écrit-il. Montrer à visage découvert ces artisans aux lèvres closes du commerce de la drogue. » Les routes en question sont les principales voies d’approvisionnement : Colombie, Mexique, Jamaïque. Il interroge les consommateurs, les négociants et les producteurs, ainsi que les serviteurs de la loi. Les résultats sont parfois saisissants. « J’espère déboulonner quelques… stéréotypes », dit-il en introduction, avant de partir à l’assaut de politiques ineptes et des bouffons responsables de cette situation affligeante. Et l’on peut dire qu’ils sont légion : les marchands de la peur (« irrationnels, hystériques et moralisateurs »), les techniciens de la police des stups (« brutaux, corrompus, racistes, inefficaces ») et, particulièrement, les législateurs qui sont derrière tout cela, avec « leurs œillères et leur indifférence massive aux conséquences de leur action ». Il lâche ses deux coups sur quiconque se trouve dans sa ligne de tir. Les journalistes se font étriller eux aussi, pour avoir « sans broncher » publié des statistiques qui se sont révélées fausses [lire encadré ci-contre, « Chiffres manipulés »]. La légalisation, une « réponse pragmatique » Feiling écrit bien, parfois remarquablement bien. Certaines parties de son livre m’ont fait penser au Gomorra de Roberto Saviano [voir Books, no 4, avril 2009]. Son récit sur le crack est solide, le chapitre sur la légalisation de première qualité. Il a trouvé et interrogé les bonnes personnes, posé les bonnes questions. Le problème de la cocaïne est complexe, il demande une analyse complexe. Et il en trouve une ici. C’est un livre sérieux, soulevant des problèmes sérieux, pour des lecteurs sérieux. Cependant, le savoir encyclopédique de l’auteur a son revers. On se perd facilement lorsqu’il passe sans transition d’un problème à l’autre, d’un pays à l’autre : j’ai parfois eu le sentiment de crouler sous les détails. Par ailleurs, certaines généralisations de Feiling semblent un peu rapides. Il affirme que la CIA a « approuvé et soutenu » la contrebande de cocaïne par les contras, les adversaires des sandinistes nicaraguayens ; que, selon la théorie des dominos, « chaque nation du tiers-monde aspirant à un peu d’autonomie devait être obligée à se soumettre aux États-Unis avant de tomber aux mains de l’expansionnisme soviétique ».


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Bien que ces deux assertions contiennent une part de vérité, je ne suis pas sûr qu’ainsi formulées, elles soient parfaitement exactes. Ce qui importe, cependant, c’est de savoir s’il parvient à faire valoir sa thèse : la prohibition est « ingérable et contreproductive ». Je le pense. L’évolution récente en Argentine et au Mexique donne à penser que ces États ne sont pas loin d’arriver à la même conclusion : la légalisation doit à coup sûr être une voie moins dommageable [lire l’encadré « Législation et pratiques », p. 19]. Bien entendu, pour ceux des législateurs américains qui considèrent la légalisation comme un odieux complot communiste, il existe des alternatives. Pourquoi ne pas s’atteler à résoudre le problème de la pauvreté des centres-villes, à fournir des soins de santé convenables, à renforcer le contrôle des armes à feu, à redresser l’économie des pays producteurs et à éradiquer la corruption en Amérique latine ? « Comparée à des projets aussi utopiques, la légalisation des drogues semble une réponse pragmatique à ce problème multidimensionnel qui a survécu à toutes les mesures tentées jusqu’ici. » Le livre s’achève par un avertissement : « Sans une réévaluation fondamentale du problème et une volonté d’envisager les solutions difficiles, la prohibition sera inévitablement une source de problèmes encore plus graves à l’avenir. » En quoi il a entièrement raison. ‡

DOSSIER LE LIVRE > FForces of Habit. Drugs and the Making of the M Modern World (« La force des mauvaises habitudes. Les drogues et la fabrique du monde moderne »), Harvard University Press, 2001.

L’AUTEUR > David T. Courtwright est professeur d’histoire à l’université de Floride. Il est aussi l’auteur de Dark Paradise. A History of Opiate Addiction in America (« Sombre paradis. Histoire de l’addiction aux opiacés en Amérique »), Harvard University Press, 2001.

Un étrange renversement de l’histoire L’idée que les hommes ne sont pas libres de consommer ce qui pourrait nuire à leur santé est récente. Pour John Stuart Mill, par exemple, la faculté de prendre de l’alcool ou de l’opium faisait partie des droits civiques fondamentaux. Comment en est-on arrivé là ? ARTICLE D’EDWARD SKIDELSKY THE TIMES LITERARY SUPPLEMENT

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n État peut-il espérer contrôler le plaisir narcotique ? Nous voyons toujours le passé par le filtre de nos préoccupations présentes. Du temps où la vie publique avait de l’importance, les historiens écrivaient l’histoire politique. Maintenant que la vie privée l’emporte sur tout le reste, c’est sur elle que les historiens concentrent leur attention. Les drogues ont toujours été l’une des grandes sources de bonheur privé. Depuis quelques années, elles se retrouvent de plus en plus sur le devant de la scène, allant parfois jusqu’à éclipser le sexe comme objet de fascination. La dernière décennie du XXe siècle a vu augmenter la consommation de drogues, en même temps que se développait une compréhension de plus en plus sophistiquée de leurs effets. Elles ne font plus l’objet d’un désir ou d’une censure indiscriminés.

Ce texte est paru dans le Guardian le 5 septembre 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

CHIFFRES MANIPULÉS

Il est bien établi que l’administration américaine a, pendant des décennies, manipulé les statistiques, soit pour créer des mouvements de panique propres à renforcer la répression, soit pour faire croire à l’efficacité de la « guerre anti-drogues * ». John Walters, le « tsar » anti-drogue de l’administration Bush, s’est particulièrement illustré dans cet exercice. En 2005, il invoqua un pic dans le prix de la cocaïne pour crier victoire. Le prix ayant dégringolé juste après ses déclarations, il se couvrit de ridicule. Deux ans plus tard, il récidiva, et parvint à convaincre une bonne partie de la presse américaine de la réalité d’une augmentation tendancielle du prix de la cocaïne. Le journaliste Ryan Grim était alors en train de travailler à un livre sur l’histoire des drogues aux États-Unis **. Ayant des doutes sur les chiffres fournis par Walters, il fit une requête auprès de l’administration, comme la loi américaine l’y autorisait, pour avoir accès aux sources. La requête fut rejetée, au motif que la communication de ces données serait « sans bénéfice pour le public ». Il fallut attendre l’administration Obama pour que le rapport de Walters soit rendu accessible. Or la réalité était toute différente : le prix de la cocaïne avait atteint en 2007 son plus bas niveau depuis 1981, date à laquelle l’administration a commencé à compiler les données. ‡ * Matthew B. Robinson et Renee G. Scherlen, Lies, Damned Lies and Drug War Statistics (« Mensonges, foutus mensonges et statistiques de la guerre anti-drogues »), State University of New York Press, 2007. ** Ryan Grim, This is Your Country on Drugs. The Secret History of Getting High in America (« Votre pays et les drogues. L’histoire secrète de la défonce en Amérique »), Wiley, 2009.

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Dans le Berlin des années 1920, la cocaïne était à la mode... et en vente libre en pharmacie. © Mary Evans/Rue des Archives

Une vision simpliste du progrès De fait, le mot « drogue » apparaît désormais comme désignant une catégorie entièrement artificielle, ne signifiant rien d’autre que l’illégalité et la désapprobation sociale. La majorité des Britanniques a bien compris, désormais, que le cannabis est moins nocif que l’héroïne, certes, mais aussi que l’alcool ou le tabac. L’attribution du mot « drogue » à des substances aussi diverses n’est qu’un accident de l’histoire récente. Ce changement de perspective a naturellement eu un effet sur l’historiographie de l’usage de drogues. Décrire l’histoire de l’opium, de la cocaïne et du cannabis en omettant l’alcool, le café ou l’aspirine, c’est sacrifier à une vision simpliste du progrès des Lumières. C’est partir du principe que ces substances étaient de toute éternité vouées à }}}


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Sur www.booksmag.fr, UN ENTRETIEN AVEC L’ÉCONOMISTE PIERRE KOPP. À CONFIRMER. 1| En anglais le mot drug a conservé le sens qu’il avait naguère en français : il désigne aussi bien les médicaments et les produits assimilés. 2| La dernière édition du Grand Larousse publiée avant la Première Guerre mondiale ne mentionne pas le mot « drogue » au sens de « stupéfiant ». Le Robert étymologique de la langue française repère la première occurrence de ce sens chez Colette, en 1913. 3| Imprimées en 1751, ces deux gravures sont faites pour être mises côte à côte. Les habitants de la rue de la Bière sont heureux et en bonne santé, ceux de la ruelle du Gin détruits par l’alcool d’importation.

Rue de la Bière (en haut) et Ruelle du Gin, selon le Britannique William Hogarth (1751). L’usage des alcools distillés était alors réprouvé en Europe. © Mary Evans/Rue des Archives

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leur contemporaine infamie. Dans ce livre remarquable, Courtwright évite sagement cette erreur. Dès la première phrase, il livre la stratégie globale de son livre : « Il y a dix ans, alors que je tuais le temps entre deux avions dans une boutique duty-free, je me suis demandé pourquoi je m’y trouvais entouré de drogues 1. » Un peu plus loin, il précise qu’il emploie le mot « drogue » comme un terme commode et neutre afin de désigner une longue liste de substances psychoactives, licites ou

moderne, il tord aussi le cou à l’un des grands mythes de la contre-culture : celui selon lequel nos ancêtres prémodernes auraient vécu dans une sorte d’Éden psychédélique, se nourrissant de toutes les drogues disponibles sous le soleil, jusqu’à ce que les muses hypocrites du rationalisme bourgeois vinssent les en chasser. Ce mythe a engendré de lassantes spéculations sur la véritable identité du « soma » védique et jusqu’à l’idée que « Jésus » pouvait être le nom de code

Il faut pouvoir se libérer de nos préjugés pour considérer les drogues comme n’importe quelles autres marchandises. non, douces ou dures, servant à des fins médicales et non médicales 2. Son livre est l’histoire de ces substances. L’idée maîtresse de Courtwright est simple : l’usage de drogues est un phénomène moderne. Bien sûr, il en existait avant notre époque, mais leur usage était limité par les coutumes, l’état des techniques et l’isolement géographique. Ce qu’il nomme « la révolution psychoactive » a eu pour principaux moteurs la technologie et le commerce intercontinental. Des inventions telles que la distillation – connue depuis l’Antiquité grecque mais commercialisée seulement à la fin du XVe siècle – ont transformé les boissons traditionnelles fermentées comme le vin et la bière en eaux-de-vie, moins coûteuses, plus durables et plus fortes. Le commerce international a sorti de leur isolement géographique des drogues comme le café, le tabac et la cocaïne et les a mises sur le marché mondial. Résultat de ces deux transformations, le citoyen du XXe siècle « peut avoir un mode de vie, du point de vue neurochimique, qui eût été impensable même pour les plus fortunés il y a cinq cents ans ». Notre avantage, bien entendu, ne se limite pas aux drogues : nous sommes plus riches que nos ancêtres à tous égards. La « révolution psychoactive » n’est qu’un aspect des transformations entraînées par le capitalisme ; on pourrait parler tout aussi bien de révolution « horticulturelle » ou « musicologique ». Ce sont des évidences une fois qu’elles sont énoncées ; encore fallait-il les énoncer. Nous le devons à Courtwright. Il faut pouvoir se libérer de nos préjugés pour considérer les drogues comme de simples marchandises, sujettes aux mêmes lois générales que n’importe quelles autres marchandises. Le livre de Courtwright est un superbe exercice de décentrage historique. En démontrant que l’usage de drogues est un phénomène typiquement

d’une variété de champignon hallucinogène. Il trouve quelque renfort dans le fait que certaines religions non occidentales prescrivent des drogues à des fins rituelles : les adeptes de Shiva boivent du bhang, décoction à base de cannabis ; les shamans indiens d’Amérique consomment des substances psychédéliques. Mais ce sont des cas rares et entourés d’interdits. L’intérêt obsessionnel pour ces exemples isolés d’usages traditionnels de drogues révèle une incertitude dans notre culture moderne de la drogue. L’intention est de donner à une pratique réprouvée une généalogie ancienne et vénérable. C’est la quête d’un « mythe des origines ». La rationalité expérimentale selon Max Weber La vérité est presque exactement l’inverse de cette légende de la contre-culture. Loin de succéder sans rupture à la tradition, l’usage moderne des drogues en est l’antithèse. Il est l’expression parfaite de ce que Max Weber appelait la « rationalité instrumentale ». Les drogues se détachent progressivement de tout contexte religieux ou traditionnel. Elles sont perçues comme des instruments aidant à atteindre un but librement choisi et défini avec précision. Les débuts de ce processus sont visibles dès le XVIe siècle, avec les progrès de la distillation. On buvait traditionnellement du vin et de la bière pour toutes sortes de motifs, la recherche de l’ébriété n’en étant qu’un parmi d’autres. Ils étaient bus pour le goût, comme accompagnement des mets, et comme substitut à l’eau souvent dangereusement contaminée. Boire du vin recevait un surcroît de dignité du fait des pratiques aristocratiques et religieuses, issues des épopées classiques et de la messe chrétienne. Les boissons distillées, en revanche, avaient une seule fonction, regrettable, qu’elles remplissaient avec un minimum de frais


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et d’inconvénients. Par rapport aux boissons fermentées, elles étaient, selon l’expression de l’historien David Christian, « comme les armes à feu par rapport aux arcs et aux flèches ». D’où la condamnation très répandue de l’alcool aux XVIIIe et XIXe siècles, qui s’exprime dans les célèbres gravures de Hogarth Rue de la Bière et Ruelle du Gin 3. Autre exemple de « rationalisation » des usages de la drogue instruit par Courtwright, la genèse de la pratique consistant à fumer de la marijuana au XXe siècle. Le « complexe ganja » traditionnel en Amérique latine et aux Caraïbes était intimement lié à la fabrication d’infusions de thés quasi médicinaux et de cordiaux 4. « Les gens de couleur croient beaucoup à l’efficacité de cette boisson », notait une enquête de l’armée américaine en 1932. Le ganja servait de « stimulant léger qui procure une sensation de bien-être, et aussi de préventif contre la malaria ». On l’utilisait également pour émousser la souffrance et l’ennui du labeur dans les plantations. Mais à mesure qu’il se propagea en Amérique au début du XXe siècle, son usage se fit de plus en plus hédoniste. Dorénavant toujours fumé sous forme de cigarette – méthode d’absorption d’un meilleur rapport qualité/prix –, son seul but devint le vertige. Avec la cocaïne, l’évolution est encore plus frappante. Les Indiens de la cordillère des Andes mâchaient des feuilles de coca pour soulager les effets de l’altitude, la faim et la fatigue, ainsi que pour accompagner des rites religieux. La technologie moderne a transformé ce remède populaire en instrument de plaisir puissant et précis. Les concepteurs de drogues comme l’ecstasy poussent le processus encore un peu plus loin. Propre, fiable, à faible risque, ce sont – pour reprendre l’expression de Timothy Leary 5 – des instruments d’« ingénierie hédoniste ». Jadis, les fêtards n’étaient jamais sûrs de bien s’amuser ; maintenant, ils peuvent s’en donner la certitude. Nos

UNE DROGUE DURE : L’ALCOOL

Selon une étude du journal médical britannique The Lancet, l’alcool vient au cinquième rang des drogues les plus dangereuses, devant les amphétamines (8e rang), le tabac (9e rang), le cannabis (11e rang), le LSD (14e rang) et l’ecstasy (18e rang). Selon une étude de l’Institut néerlandais de la santé, l’alcool vient au deuxième rang, derrière le crack (cocaïne impure contenant de l’ammoniaque et du bicarbonate de soude) et devant toutes les autres drogues. Le tabac est classé au quatrième rang, devant la cocaïne. Le cannabis est au 11e rang, l’ecstasy au 12e, le LSD au 18e. ‡ Martin Jelsma, Legislative Innovation on Drug Policy, Latin American Initiative on Drugs and democracy, octobre 2009.

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4| Le ganja, nom d’origine sanskrite, désigne la marijuana en Amérique latine. Le « complexe ganja » est une expression d’anthropologues désignant un ensemble de pratiques culturelles comportant l’absorption de marijuana mêlée à d’autres substances. 5| Psychologue excentrique mort en 1996, Timothy Leary était un adepte affiché du LSD et des drogues psychédéliques. 6| Mort en 1986, George Dangerfield a écrit The Strange Death of Liberal England (1935), étude sur le déclin du Parti libéral en Angleterre avant la Première Guerre mondiale. 7| L’essai de Mill est disponible en poche (« Folio »). 8| Son ouvrage majeur, Communauté et société, paru en 1887, a été traduit aux PUF en 1944. 9| B. Heymann et William N. Brownsberger, Drug Adiction and Drug Policy (“Drogues : addiction et politique”), Harvard University Press, 2001.

L’usage explicitement hédoniste de l’opium fut à la fois la cause et la conséquence de son abandon par la médecine respectable. © AKG

humeurs ne sont plus dans les mains du destin ; elles sont devenues l’objet de manipulations délibérées. La rationalité wébérienne étend son empire plus loin que jamais. L’aspirine, antidouleur sans effet psychoactif L’usage explicitement hédoniste de drogues telles que l’opium et la cocaïne fut à la fois la cause et la conséquence de leur abandon par la médecine respectable. Les principales drogues de plaisir, légales ou illégales, ont toutes commencé leur carrière européenne comme médicaments. Au début du siècle dernier encore, l’héroïne, la morphine, la cocaïne et l’alcool se vendaient tous en pharmacie. C’était moins absurde qu’il y paraît. Avant le progrès de médications réellement efficaces, tout ce qu’un médecin pouvait prescrire était une panacée, un produit pour apaiser la douleur et créer une sensation générale de bien-être. La morphine et la cocaïne s’acquittaient parfaitement de cette tâche. Les tests cliniques modernes ont introduit des critères de rationalité bien plus exigeants. Toute drogue respectable se doit de satisfaire un objectif physiologique clairement spécifié. Les vieilles panacées ont pris une allure de plus en plus suspecte. L’aspirine – antidouleur sans effet secondaire psychoactif – a rendu superflu l’usage thérapeutique des opiacés, tandis que la novocaïne et autres anesthésiants synthétiques détruisaient le marché médical de la cocaïne. En le privant de son alibi clinique, on a contraint l’usage hédoniste de ces drogues à se démasquer. La rationalisation de la

médecine a agi comme un aiguillon sur la rationalisation du plaisir. Les deux sphères sont devenues de plus en plus autonomes, même si l’invention récente de drogues comme le Viagra ou le Prozac menace à nouveau de brouiller les lignes de partage. Les premières tentatives du monde occidental pour contrôler par la loi l’usage des stupéfiants remontent à la fin du XIX e et au début du XX e siècle. L’opium, la cocaïne et le cannabis ont finalement fait l’objet d’interdictions internationales. L’alcool a été strictement réglementé, mais son enracinement plus ancien dans l’histoire européenne a pré-

Une large fraction de la classe capitaliste, qui avait jusque-là vigoureusement promu le commerce des drogues alcooliques, trouvait maintenant intérêt à le restreindre. La prohibition est née d’une « contradiction fondamentale du capitalisme lui-même ». Cette explication quasi marxiste n’est pas tout à fait convaincante. La mécanisation était déjà entrée dans les mœurs avant que ne retentissent les premiers appels à la prohibition ; ivres ou pas, les gardes-freins s’étaient acquittés de leur tâche depuis quelque soixante-dix ans quand fut votée la loi Volstead instaurant la prohibition de l’alcool, en 1919.

La principale pression visant à limiter la vente d’alcool et d’autres drogues est venue des ouvriers eux-mêmes. servé son immunité [lire l’encadré cicontre, « Une drogue dure : l’alcool »]. Les États-Unis firent exception, allant jusqu’à la prohibition totale de l’alcool, avec des résultats discutables. Cette décision d’« entraver une industrie prospère » était, souligne Courtwright, un fait sans précédent dans l’histoire occidentale. Quel en était le mobile ? C’est une question profonde, à laquelle il ne donne pas vraiment de réponse satisfaisante. Il insiste sur la complexité croissante du travail industriel, qui faisait monter le coût de l’ivresse. « Un travailleur des champs ivre, passe encore, un “gardefrein” de train ivre, c’est autre chose. »

La principale pression visant à limiter les ventes d’alcool et d’autres drogues n’est pas venue des capitalistes mais des ouvriers eux-mêmes. La hausse des salaires et la formation d’une classe ouvrière « respectable » qui en résulta furent un facteur important. Un autre fut l’entrée des femmes dans la vie publique ; elles ont toujours été la principale force derrière les mouvements de tempérance. Courtwright n’accorde pas suffisamment de poids à ces facteurs. Mais peut-être est-ce la Première Guerre mondiale qui a joué le rôle de catalyseur. Les principales restrictions des drogues à dépendance, comme }}}


26 tant d’autres restrictions des libertés individuelles, furent introduites pendant ou aussitôt après la guerre. Cela invite à inscrire la prohibition dans une tendance bien plus vaste, décrite de façon mémorable par l’historien George Dangerfield comme l’« étrange mort » du libéralisme 6. Dans son essai De la liberté (1869), John Stuart Mill plaçait la liberté de consommer de l’alcool, de l’opium ou toute autre drogue parmi les droits civiques les plus fondamentaux 7. La perte de ce droit au cours de la Grande Guerre était un indice du déclin de la civilisation que défendait Mill. Le corps d’un individu ne lui appartenait plus ; il appartenait d’abord et avant tout à l’État. De même que le progrès de la consommation de drogues est inséparable de l’histoire du capitalisme, leur prohibition est inséparable de l’histoire du collectivisme – le fait central et le plus mystérieux de l’histoire du XXe siècle. }}}

Une erreur manifeste de raisonnement Courtwright croit que le mouvement vers le contrôle des drogues est « de nature foncièrement progressiste ». Il est guidé moins par un zèle puritain que par une antipathie pour le capitalisme libéral, dont le commerce de drogues est une expression saillante. Les drogues,

pour seul remède l’intervention de l’État. Nous sommes plus solides que ça. Courtwright effleure à peine ce problème de fond. Sans nul doute, les drogues – comme l’alimentation et la sexualité – nécessitent une forme de régulation. Mais quelle forme ? Dans les sociétés traditionnelles, la consommation des drogues est régulée par la coutume et la religion. Ces institutions s’étant beaucoup affaiblies, l’État a hérité de cette tâche. Mais un État laïc, libéral, est bien mal équipé pour exercer une telle responsabilité. Dépourvu d’autorité morale, il ne peut que s’appuyer sur des sanctions externes, comme l’impôt ou le châtiment pénal. Ce sont des outils grossiers. À la différence de la coutume ou de la religion, ils ne permettent pas de distinguer entre un usage modéré et immodéré, sans danger ou nocif. Pire, ils contribuent à déstabiliser ce qui reste de garde-fous informels. Comme l’État exerce son contrôle sur nous, nous nous sentons déchargés. La contrainte légale remplace l’autodiscipline sociale. Ainsi la prohibition instaure une sorte de cercle vicieux : introduite comme substitut à une discipline faiblissante, elle l’affaiblit encore davantage. Vu sous cet angle, le problème des drogues est tout simplement un aspect

Les drogues – comme l’alimentation et la sexualité – nécessitent une forme de régulation. Mais quelle forme ? observe-t-il, sont devenues l’une des dernières frontières du consumérisme. Nos besoins physiques élémentaires sont comblés depuis longtemps, tandis que les drogues offrent une variété potentiellement infinie de nouveaux plaisirs. Courtwright doute que les humains soient armés pour affronter un tel choix. Il cite la théorie darwinienne à la mode selon laquelle « l’évolution ne nous a pas préparés » pour y faire face. L’État doit intervenir pour compenser la défaillance du biologique. Il doit contrôler ce que nous ne sommes pas en mesure de contrôler. Ce raisonnement recèle une erreur manifeste, erreur commune à toutes les spéculations darwiniennes de ce type. « L’évolution ne nous a pas préparés » à tous les bénéfices de la civilisation, y compris la viande cuite, l’agriculture et l’écriture. Rien de tout cela n’existait dans l’hypothétique savane africaine arpentée par les ancêtres d’Homo sapiens. La force de notre patrimoine génétique réside dans sa capacité presque infinie à intégrer le changement. La civilisation génère des insatisfactions, bien entendu. Mais c’est une erreur de croire que le hiatus entre notre mode de vie actuel et un mode de vie supposé « naturel » crée des tensions si intolérables qu’elles auraient

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de ce que le sociologue allemand Ferdinand Tönnies appelait la tragédie de la modernité 8. Les arrangements informels qui régulaient l’usage des drogues et d’autres pratiques potentiellement dangereuses dans les sociétés prémodernes ont été détruits, mais il est futile, sinon pire, de leur substituer les sanctions formelles de la loi. Tönnies a plusieurs fois mis en garde contre l’illusion qu’« une règle éthique ou une religion défunte peut être rappelée à la vie par une forme quelconque de contrainte ». L’État peut créer les conditions permettant ou non à une morale sociale d’être ranimée, il ne peut pas luimême la faire revivre. La coordination bureaucratique étouffe la libre association des esprits ; l’obéissance forcée détruit la loyauté spontanée. Loin d’être une source de morale sociale, l’État peut être son pire ennemi. Cette perspective – celle du libéralisme classique – est quasiment absente du débat moderne sur les drogues. Toutes les parties en présence, des « faucons » punitifs aux « colombes » attachées à une politique de réduction des risques, sont d’accord pour dire que le problème doit être résolu par l’État. Pour les faucons, c’est un vice qu’il faut réprimer ; pour les colombes, une maladie qu’il faut guérir.

Jeunes adeptes de l’ecstasy, dans une boîte aux États-Unis. © Michael Rubenstein/Redux/REA

10| Timothy Lynch, After Prohibition. An Adult Approach to Drug Policies in the Twenty-First Century (« Après la prohibition. Approche raisonnable pour une politique des drogues au XXIe siècle »), Cato Institute, 2001. Sur le Cato Institute et le mot « libertarien », voir la note 3 du premier article du présent dossier. 11| Le « libertarien » Gary E. Johnson, qui a été gouverneur du NouveauMexique de 1995 à 2003, est parfois présenté comme un candidat républicain possible à la présidentielle de 2012. 12| UK Drugs Illimited, Palgrave, 2001.

Mais, d’un côté comme de l’autre, personne ne doute que l’agent du châtiment ou des soins doive être l’État. Ainsi, un recueil d’essais signés par d’éminents experts américains de la politique en matière de drogues offre une synthèse récente et assez sinistre de ces deux positions 9. Les auteurs rejettent le point de vue soi-disant libéral (quel opprobre n’aura pas subi le mot « libéral » !) selon lequel « la toxicomanie est une maladie comme une autre, dont l’individu ne peut être tenu responsable ». À leurs yeux, c’est une défaillance morale, contre laquelle les sanctions criminelles sont un outil de dissuasion efficace et légitime. Mais ensuite, ils ajoutent à cette position traditionnelle des faucons l’idée de forcer les drogués condamnés à accepter un « traitement coercitif ». Apparemment, ils n’y voient aucune incongruité. Ils citent des études récentes montrant qu’un tel traitement peut être aussi efficace, voire plus efficace, que son équivalent volontaire. Ils semblent ne pas voir la perversion radicale qu’ils imposent au sens du mot « traitement ». Par essence, un traitement est consenti ; il s’efforce d’aboutir à ce que recherche le patient, non de lui imposer un objectif qui n’est pas le sien. En l’absence de consentement, le mot « traitement » n’est qu’un habillage flatteur de ce qu’on pourrait aussi appeler un « lavage de cerveau ». Le traitement coercitif des toxicomanes a exactement le même statut scientifique que naguère le « traitement » des dissidents en Union soviétique. Le fait qu’un tel « traitement » puisse être efficace n’est guère un argument en sa faveur. La position libérale classique a malgré tout quelques représentants en Amérique. Ainsi un recueil d’essais publiés par le « libertarien » Cato Institute 10 présente un plaidoyer convaincant en faveur de la légalisation. Il se concentre sur la loi et l’application de la loi ; la guerre contre les drogues a perverti la Constitution, sapé la procédure légale et cor-

rompu les services de police fédéraux. Comme souvent dans l’histoire, la règle universelle du droit a été sacrifiée à la poursuite d’objectifs particuliers, les contestataires étant qualifiés de « pédants » qui empêchent de « faire le boulot ». Mais, malgré la force de ses arguments, l’influence de ce livre sur la politique sera certainement nulle. Comme l’admet tristement sa couverture, la légalisation reste en dehors des « paramètres du débat sérieux » à Washington. Les essais rassemblés ont une saveur non-conformiste. Milton Friedman a écrit l’avant-propos ; l’introduction est un morceau de rhétorique antiprohibitionniste impertinente signée de l’énergique gouverneur du NouveauMexique Gary E. Johnson 11. Ces essais ne parlent pas la langue sobre et bureaucratique du recueil évoqué plus haut ; ils bouillonnent de rage et de frustration. Ils vont circuler avidement sur Internet et les gens au pouvoir continueront sereinement à les ignorer. Le principe du traitement coercitif a été sacralisé En Grande-Bretagne, la politique antidrogues du New Labour épouse la tendance dominante des experts américains, avec son curieux mélange de moralisme et d’utilitarisme. Le traitement coercitif a été sacralisé par le Crime and Disorder Act de 1998, qui permet aux tribunaux de condamner les coupables de crimes liés à la drogue à subir des traitements prolongés et des tests obligatoires, faute de quoi ils sont mis en prison. L’imbrication des systèmes de justice et de santé est annoncée avec tambours et trompettes comme un paradigme d’administration « intégrée ». Le but ultime de la politique anti-drogues est de donner un coup de jeune à la société. « La lutte contre les drogues devrait faire partie d’un éventail plus large de choix politiques destinés à renouveler nos communautés », a écrit Tony Blair. Mais la


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Ce texte est paru dans le Times Literary Supplement le 14 septembre 2001. Il a été traduit avec l’aide de Dominique Goy-Blanquet.

LE LIVRE > LLe Livre noir de l’économie mondiale. Contrebandiers, ttrafiquants et faussaires, Grasset, 2007.

ENTRETIEN MOISÉS NAÍM

communauté qu’il évoque n’est rien d’autre qu’une fiction politique. Aucune communauté véritable ne peut être « renouvelée » par un acte de volonté politique. Croire le contraire, c’est être victime de l’illusion de Tönnies. Si le problème des drogues est réellement le symptôme d’une crise de la communauté, alors sa solution se trouve bien au-delà du champ de la politique. Pourtant, la stratégie anti-drogues du New Labour a réussi à séduire à la fois les faucons et les colombes. Un état de la recherche sur l’usage de drogues effectué par le groupe Sparc, partisan de l’approche sanitaire, apporte globalement son soutien à cette stratégie et adhère avec enthousiasme au principe du traitement coercitif 12. Il approuve l’invitation faite aux forces de police de « devenir partenaires dans l’application des traitements » – un bel euphémisme. Ses critiques sont d’ordre technique : elles portent sur des points comme les coûts, le suivi et la prévision. Tout cela dans un langage strictement utilitaire et managérial. Des mots comme « autonomie », « liberté » et « droit » ne figurent pas dans l’index. Comme l’ouvrage des experts américains, celui-ci ignore le fait que presque tous les maux habituellement imputés à l’usage de drogues sont en fait créés par la politique de lutte contre les drogues. Ce n’est pas l’héroïne, mais la législation contre l’héroïne, qui enlise les toxicomanes dans l’endettement, la maladie et le crime. Par leur refus de regarder cette vérité en face, ces ouvrages ont quelque chose d’irréel. « Les toxicomanes méritent les conséquences de leurs choix immoraux », affirme l’introduction du recueil américain. Voilà qui a de quoi impressionner, jusqu’au moment où on se dit que ces « conséquences » ne sont ni naturelles ni inévitables, mais le produit d’une politique savamment calculée. Le recueil anglais découvre que la « réinsertion sociale » de ces jeunes sujets consommateurs d’héroïne se fait « vers les marges ». Pour les raisons suivantes : « dépendance croissante à l’héroïne, usage de drogues multiples causant des problèmes de santé, expulsions, factures de drogues élevées et recours croissant au vol et au commerce des drogues ». Il ne s’avise pas que la plupart de ces maux sont provoqués, ou au moins exacerbés par l’illégalité de l’héroïne. L’« usage de drogues multiples » est en grande partie l’effet de l’illégalité du marché ; les « problèmes de santé » sont aggravés par l’absence de régulation et de responsabilisation ; l’« expulsion » est une conséquence directe de l’illégalité ; et les « factures de drogues » sont exorbitantes parce qu’elles incluent de lourdes prises d’intérêt par les cartels et autres preneurs de risque. La prohibition n’est pas la solution au problème de la drogue ; elle est, dans une large mesure, le problème en soi. ‡

DOSSIER

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L’AUTEUR > Économiste de formation, ministre vénézuélien du Commerce et de l’Industrie de 1989 à 1993, Moisés Naím a assuré la rédaction en chef du magazine américain Foreign Policy de 1996 à juin 2010. Membre de la Commission latinoaméricaine sur les drogues et la démocratie, dont le rapport a été remis en 2009, il est aujourd’hui chercheur au Carnegie Endowment for International Peace, à Washington.

« Ni la prohibition, ni la légalisation ! » Si la politique répressive en matière de drogues a échoué, prôner leur « légalisation » n’est pas moins irresponsable. Pour sortir du choc paralysant entre deux positions extrêmes, il est nécessaire d’envisager et d’expérimenter d’autres approches. MOISÉS NAÍM Dans Le Livre noir de l’économie mondiale, publié en France en 2007, vous étudiez le développement sans précédent des activités liées au trafic illicite de marchandises à la faveur de la mondialisation. En quoi l’ouverture des marchés a-t-elle favorisé le trafic de drogues ? Il y a une première chose importante à comprendre : tous les trafics illicites sont liés, qu’il s’agisse du trafic de drogues, d’êtres humains, de contrefaçons, d’armes, etc. Nous sommes habitués à analyser les commerces illicites selon des lignes de produits. Mais les trafiquants passent d’un produit à l’autre selon les opportunités économiques. Nous devons une fois pour toutes nous débarrasser de l’illusion que les différents commerces illicites peuvent être séparés. Bien sûr, le commerce clandestin est séculaire, mais force est de constater qu’il est en pleine expansion depuis les années 1990. Et ce en raison d’une conjonction de facteurs qui ont tous à voir avec la mondialisation : la fin de la guerre froide et les changements politiques qui ont eu lieu, la libéralisation de l’économie, le développement des technologies, en particulier l’Internet, les changements démographiques et les évolutions des flux migratoires. Vous insistez sur le fait que « les outils de l’économie sont plus utiles pour comprendre les ressorts du trafic de drogues que les arguments moraux ». Que voulez-vous dire ? Soyons clairs : les trafiquants de drogues sont avant tout des criminels. Reste que, si l’on veut comprendre comment fonctionne ce monde, il faut arrêter de le considérer d’un point de vue moral et légal. C’est un fait : les trafiquants sont des agents économiques, des entrepreneurs, qui savent – souvent plus vite que

« Si l’on veut comprendre comment fonctionne le monde des drogues, il faut arrêter de le considérer d’un point de vue moral et légal. » © Jerry Bauer

les autres – profiter des opportunités créées par un marché mondialisé et des nouvelles technologies leur permettant de réduire les coûts engendrés par les longues distances. Mais comprendre les trafiquants et le fonctionnement du trafic de drogues ne veut pas dire les justifier. Comprendre ne signifie pas accepter

ni tolérer, comprendre veut dire comprendre. Et c’est indispensable, si l’on veut être efficace dans la lutte contre le trafic de drogues. Le problème vient de ce que, dans nos sociétés démocratiques, les hommes politiques sont l’expression de nos valeurs. Quand nos responsables se pro- }}}


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noncent en faveur de la prohibition et de l’interdiction totale de toutes les drogues, ils ne font que refléter les préférences de leurs électeurs. Dans un système démocratique, aller à l’encontre de l’opinion publique revient à un suicide politique. En matière de lutte contre la drogue, le problème de base, qui enlise le débat et les politiques publiques, ne vient pas des gouvernements et de leurs responsables, mais plutôt de la méconnaissance du public à l’égard de ce sujet. Considérez les États-Unis : voilà une société qui interdit la marijuana, mais autorise la possession d’armes à feu ! C’est aux responsables politiques et aux intellectuels d’amener le sujet sur le devant de la scène, pour faire prendre conscience de la contradiction qu’il y a à accepter aussi largement la possession d’armes à feu tout en maintenant l’interdiction totale d’une drogue comme la marijuana, aujourd’hui présente dans tous les lycées, universités et une grande partie des foyers du pays. Quels sont les coûts de la politique prohibitionniste ? La prohibition totale a un coût énorme. Aux États-Unis, par exemple, elle conduit à des niveaux très importants d’incarcération, parmi les plus élevés du monde. Par ailleurs, la prohibition augmente les prix des produits et, par voie de conséquence, les bénéfices des trafiquants. Cela conduit à la constitution de groupes criminels extrêmement puissants, qui ont le pouvoir d’acheter des armes et de l’influence politique. Dans des pays comme le Mexique, l’Afghanistan ou la Bolivie, le trafic de drogues menace sérieusement la démocratie et son fonctionnement, au point que certaines personnalités liées aux narcotrafiquants se retrouvent au pouvoir. 76 % des Américains pensent que la politique prohibitionniste menée par la Maison-Blanche, appelée « guerre antidrogues », est un échec. Pourtant, 73 % d’entre eux sont contre la légalisation de toutes les drogues, et 60 % s’opposent à la légalisation de la marijuana. Cette incohérence – « ça ne marche pas, mais, surtout, ne changez rien » – n’est pas le privilège des Américains. C’est la position de la plupart des sociétés occidentales. De plus en plus de spécialistes en viennent à penser que les lois anti-drogues sont plus dangereuses que les stupéfiants eux-mêmes, et prônent leur légalisation. Jusqu’où peut-on aller ? C’est une erreur de réduire le débat sur la drogue à l’opposition manichéenne entre légalisation totale et prohibition totale. Malheureusement, c’est la forme qu’il a prise ces dernières années, conduisant à la paralysie des politiques publiques en matière de lutte contre les drogues. Le mot « légalisation » ne fait qu’engendrer de la confusion. Le vrai débat porte sur la question de savoir comment permettre l’émergence d’autres options. Je ne pense pas qu’il faille permettre la légalisation de l’héroïne de sorte que tous puissent la

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DOSSIER consommer, à tout moment, dans n’importe quel lieu, et que les enfants y aient librement accès. En revanche, il est parfaitement possible d’avoir un système dans lequel la marijuana pourrait s’obtenir, sous certaines conditions. Les produits narcotiques sont nombreux. « La » drogue n’existe pas. Les produits sont différents et ne s’adressent pas aux mêmes marchés. Il faut absolument avoir cela en tête si l’on veut trouver les moyens efficaces d’atténuer les effets négatifs de la consommation et du trafic de drogues sur nos sociétés. Les moyens que vous allez élaborer pour lutter contre l’usage de la méthamphétamine n’ont rien à voir avec ceux qui concernent la marijuana. Les façons dont sont produites, distribuées, consommées ces drogues, et l’impact qu’elles ont sur leurs usagers sont très différents d’un produit narcotique à l’autre. Parler des drogues en termes généraux est une absurdité. Entre légalisation et prohibition, quelles sont les options envisageables ? Toutes les options possibles passent par le fait de bien distinguer les produits dont on parle, comprendre leurs spécificités, savoir qui sont leurs consommateurs. En ce moment, nous sommes pris

L’expérience portugaise est-elle exportable ? C’est encore trop tôt pour le savoir. Les États-Unis et les autres sociétés européennes ne sont pas prêts à un tel changement. N’importe quel responsable américain qui proposerait aujourd’hui une politique comme celle du Portugal perdrait immédiatement son poste. Tant qu’on n’aura pas fait évoluer les mentalités, expliqué à l’opinion qu’il est impératif de chercher des alternatives à la prohibition, fait comprendre au public que la « guerre anti-drogues » inflige des dommages considérables à la société, tout cela ne sera que pure spéculation. Comment expliquez-vous ce refus de regarder en face l’échec de la prohibition ? Les choses sont en train de changer, notamment sous l’impulsion de l’Amérique latine. J’ai eu la chance de participer à la Commission latino-américaine sur les drogues et la démocratie, codirigée par les anciens présidents du Brésil, de Colombie et du Mexique : Fernando Henrique Cardoso, César Gaviria et Ernesto Zedillo. Nous avons travaillé plus d’un an sur le sujet et interrogé des centaines de personnes pour comprendre la problématique :

Il faut comprendre qu’il n’existe pas de solution idéale au problème des drogues. Toutes les options auront un coût social.

1| Le rapport est disponible en anglais sur le site www. drogase democracia. org.

Les utilisateurs réguliers d’héroïne sont relativement peu nombreux dans le monde, pour la bonne raison qu’ils en meurent rapidement. L’héroïne et les drogues très puissantes sont mortelles pour leurs consommateurs réguliers. Pour ce produit spécifique, une politique de protection et de réduction des dommages doit être mise au point. Ensuite, il est nécessaire de combattre clairement les acteurs des niveaux intermédiaires du circuit de distribution. Les gros profits ne se font pas aux extrémités de la chaîne. Les agriculteurs qui cultivent la coca en Colombie ou l’opium en Afghanistan ne font pas de grandes marges. Les revendeurs finaux, qui vendent au détail leurs doses au consommateur, n’en font guère plus. Les profits et les plus grosses marges se situent au milieu de cette chaîne, au niveau du commerce de gros et du transport de la marchandise : c’est là que vous prenez le plus de risques, et donc que les marges sont les plus élevées. Voilà où il faut concentrer nos efforts. Je le répète : la voie de la légalisation totale est aussi irréaliste que celle de la prohibition. Irréaliste et irresponsable : elle aurait, elle aussi, un coût énorme pour nos sociétés. Sur ces questions, encore une fois, il s’agit d’être précis : de quelle drogue parle-t-on ? Comment va-t-on la légaliser ? Quelle zone géographique sera concernée ? Quelles seront les conséquences ? Quels instruments seront utilisés ? Dans quel cadre juridique ? Et avec quels critères de régulation ? Prôner d’une façon très générale la « légalisation des drogues » a pour seul effet de banaliser le débat et de le mettre au point mort. ‡ Propos recueillis par Suzi Vieira

dans le choc paralysant de deux extrémismes : pour le prohibitionniste intégriste, tout doit être interdit, pour tout le monde, partout, tout le temps ; pour le fondamentaliste de la légalisation, l’unique façon de résoudre le problème est d’autoriser toutes les drogues, partout, tout le temps, pour tout le monde. Cette cristallisation du débat empêche d’avancer vers de meilleures politiques publiques et de mettre en place les expérimentations qui nous permettraient de tester diverses options et de recueillir les données dont nous avons besoin. Il faut comprendre, une fois pour toutes, qu’il n’existe pas de solution idéale au problème des drogues : toutes les options possibles concernant la lutte contre les produits narcotiques auront un coût du point de vue social. Voilà pourquoi nous devons comparer les diverses options pour déterminer, dans chaque contexte, celle qui aura le meilleur rapport coût/ bénéfice. Certaines politiques expérimentales ont déjà été mises en place, avec quelques succès : au Portugal, par exemple, où l’on a décriminalisé, depuis 2001, la possession de drogues pour la consommation personnelle, y compris de cocaïne, d’héroïne et de méthamphétamine, et où l’on propose des thérapies en lieu et place de peines d’emprisonnement.

trafiquants, producteurs, consommateurs, policiers, médecins, épidémiologistes, sociologues, économistes. Le rapport, qui milite pour la mise en place d’un nouveau paradigme, a eu un très grand impact médiatique dans le sous-continent1. L’urgence, aujourd’hui, c’est de réussir à ouvrir le débat. Bien sûr, il est naturel que, dans des pays comme le Mexique ou la Colombie, le Brésil ou le Nicaragua, les opinions publiques soient plus réceptives. Les morts sont là pour obliger les mentalités à changer. Mais la violence dévastatrice liée au narcotrafic et à sa répression au Mexique est en train de déborder peu à peu la frontière avec les États-Unis. La réalité est toujours le meilleur vaccin contre les idées fausses. Et ce qu’elle démontre, après quarante années de « guerre anti-drogues », c’est que, malgré les 40 milliards de dollars annuels consacrés par les États-Unis, cela ne marche pas. Si, pour ce qui est de la marijuana, la légalisation est une option assumée par cette Commission, que préconisez-vous en matière d’héroïne, de cocaïne, de méthamphétamine… ? D’abord, traiter les toxicomanes comme des patients plutôt que comme des criminels. Il faut savoir que l’héroïne n’est pas une drogue de consommation massive.

PO UR EN S AVO I R PL US } Pierre-Arnaud Chouvy, Les Territoires de l’opium. Conflits du Triangle d’or et du Croissant d’or, Olizane, 2002. Par un chercheur au CNRS, également coauteur de Yaa Baa. Production, trafic et consommation de méthamphétamine en Asie du Sud-Est, L’Harmattan-Irasec, 2003. } Laurent Karila, avec Sophie VernetCaillat, Une histoire de poudre. La cocaïne, tout le monde en prend. Pourquoi ?, Flammarion, 2010. Par un psychiatre addictologue, auteur par ailleurs de Addiction à la cocaïne. } Michel Kokoreff, La drogue est-elle un problème ?, Payot, 2010. « Tout se passe comme si, en France, le débat sur les drogues était devenu impossible. » } Pierre Kopp, Économie de la drogue, édition revue et corrigée, La Découverte, 2005. Par un professeur d’économie à la Sorbonne. } Alain Labrousse, Géopolitique des drogues, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2e édition, 2006. Par l’ancien directeur de l’Observatoire géopolitique des drogues.


Extrait Books n°15