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LE CANAL DU MIDI Regards sur un patrimoine

Robert Marconis Jean-Loup Marfaing Jean-Christophe Sanchez Samuel Vannier photographies de

Julien Gieules

L O U B AT IĂˆ R E S


L’HISTOIRE DU CANAL DU MIDI

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e vous escrivis de Perpinian le XXVIII du mois dernier au subject de la ferme des gabelles du Roussilhon et aujourd’huy je fais de mesme chose de ce village, mais sur un subject bien esloigné de cette matière là. C’est sur celle du dessein d’un canal qui pourroit se faire dans cette province du Languedoc pour la communication des deux mers Occeane et Mediterranée, vous vous estonnerés Monseigneur que j’entreprenne de vous parler d’une chose qu’apparament je ne cognois pas et qu’un homme de gabelles se mesle de nivellage. » Ainsi débute la lettre que Pierre Paul Riquet adresse, le 15 novembre 1662, depuis le village de Bonrepos au nord-est de Toulouse, à Jean-Baptiste Colbert. Le premier, issu d’une famille aisée biterroise, est alors fermier des gabelles : il avance sur sa fortune personnelle le montant du produit de la gabelle au Trésor royal, à charge pour lui de recouvrer la somme due par les populations. Quant au second, recommandé à Louis XIV par Mazarin et à l’origine de la disgrâce de Fouquet, il occupe la charge d’intendant des finances depuis 1661 et donc des impôts et taxes comme la gabelle. Colbert, pour la gloire du roi, veut développer l’économie du royaume, convaincu qu’« il n’y a que l’abondance d’argent dans un État qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance ». Certes, des projets existent depuis le XVIe siècle pour rejoindre la Garonne et l’Aude, mais Riquet voit plus grand et envisage un canal qui rejoindrait les golfes du Lion et de Gascogne, laissant même entrevoir à Colbert « que cette nouvelle navigation fera que le destroit de Gibraltar cessera d’estre un passage absolument

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Lettre de Pierre Paul Riquet à Jean-Baptiste Colbert, 4 juillet 1665.

Page de gauche. À proximité de l’écluse de Montgiscard (31).

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nécessaire, que les revenus du Roy d’Espaigne à Cadix en seront diminués, et que ceulx de nostre Roy augmanteront d’aultant… et que les subjects de sa Majesté en general proffiteront de mille nouveaux commerces et tireront de grands avantages de cette navigation… » Le 18 janvier 1666, Louis XIV ordonne l’examen du projet de Riquet ! L’histoire du canal du Midi commence…

L’ingénieur, le ministre et le roi Colbert est un ministre consciencieux et, bien que Riquet ait joint à la missive de 1662 un mémoire où il détaille son projet, notamment l’alimentation en eau de l’ouvrage et le tracé, il confie à une commission l’examen de « la possibilité du Canal proposé pour la jonction des mers Océanes et Méditerranée », qui rend un rapport favorable le 19 janvier 1665, et demande au chevalier de Clerville d’établir un « devis exact de ce qui étoit à faire pour conduire [cette entreprise] à une heureuse fin ». C’est chose faite le 5 octobre 1666. Mais déjà, en avril 1664, Riquet a entrepris le piquetage de la rigole d’alimentation qui, de la Montagne Noire, doit conduire les eaux au seuil de Naurouze et dont les travaux sont exécutés par arrêt du Conseil d’État en janvier 1665… Bref, il ne manque plus que la décision définitive ! C’est finalement en octobre 1666 que Louis XIV ordonne par un édit la construction « pour joindre la mer Occéane et Méditerranée [d’un] canal de transnavigation et d’ouvrir un nouveau port en la Méditerranée sur les costes de nostre province de Languedoc ». Le projet de Riquet est un formidable défi car le canal doit être construit de part et d’autre du seuil de Naurouze, sur deux bassins versants, ceux de la Garonne vers l’ouest et de l’Aude vers l’est. Jusqu’alors cela n’avait jamais été

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La carte générale du Canal dressée par Jasserieu en 1825, avec ses écluses et le profil du dénivelé ainsi que le réseau d'alimentation en eau, donneL ’unH aperçu clairDde l'ouvrage. I S T O très I RE U l'ensemble C A N A Lde D U M IDI C A N A L

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OUVRAGES D’ART ET ARCHITECTURE L’ouverture d’un canal permettant de naviguer en pleine terre nécessite la réalisation de divers ouvrages d’art pour franchir les dénivelés de terrain. Les écluses, nombreuses et répétitives bornent chacun des biefs à niveau qui constituent la succession des plans d’eau suivant la topographie du territoire traversé. Le tracé d’un canal important, de long itinéraire comme le canal du Midi, impose inévitablement de franchir des obstacles naturels. Paradoxalement, l’obstacle le plus délicat, c’est celui de l’eau, autrement dit le franchissement des rivières et des fleuves par le Canal. C’était, avec l’alimentation en eau du Canal, une des principales difficultés à résoudre par Pierre Paul Riquet. Le Canal du Midi ouvert par Pierre Paul Riquet en quatorze ans (1667-1681) relie Toulouse à Sète par une voie navigable toute l’année. Au fil de trois siècles de navigation, des améliorations lui ont été apportées, notamment avec l’embranchement vers Narbonne à la fin du XVIIIe siècle et la modification de son tracé pour desservir Carcassonne. Les ultimes évolutions des ouvrages d’art du canal du Midi, au cours du XXe siècle dans les années 1970, concernent d’une part sa mise au gabarit Freycinet qui imposa la modification des écluses de deux courts tronçons du canal de Riquet (de Toulouse à Ayguesvives et d’Agde à Béziers), et la réalisation de la pente d’eau de Fonserannes. Le Canal n’est pas uniquement un ensemble d’ouvrages d’art, c’est aussi une administration, un personnel qu’il faut abriter. Le service du Canal compta jusqu’à 450 personnes au XIXe siècle, aujourd’hui ce sont environ 300 personnes que VNF emploie à son fonctionnement. Les bâtiments de service sont donc nombreux et divers. Le bâtiment emblématique du Canal, c’est évidemment la maison éclusière. Elle préfigurait un autre archétype de la maison de service, celle du garde barrière des voies ferrées. Mais la longue histoire du Canal, les particularités de son administration, la singularité de quelques sites sont aussi à l’origine de quelques réalisations architecturales exceptionnelles. Quand Riquet s’engage dans son entreprise, il a très peu de modèles à sa disposition. Il y a le canal de Briare creusé trois décennies plus tôt, mais c’est un canal de petit gabarit, les ouvrages des ingénieurs des canaux du milanais, et ceux des Hollandais, aménageurs des polders et grands spécialistes de l’hydraulique, mais sans grands soucis des pertes d’eaux ! Trente ans plus tard, après les remarquables perfectionnements que Vauban apporte à l’œuvre initiale de Riquet, les ouvrages d’art du Canal deviennent un modèle bientôt diffusé par les publications de Bernard Forest de Bélidor (1731) et de Joseph-Jérôme Lefrançais de Lalande (1778).

Maison éclusière de l’Aiguille, près de Puichéric, Aude (détail).

Page de gauche. Le déversoir de La Redorte sur l’Argent-Double permet de rejeter dans le lit de la rivière les eaux excédentaires du Canal.

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Rigole à Saint-Ferréol (31).

LE CANAL DE LA ROBINE Cet ancien passage du fleuve de l’Aude est une branche latérale au canal du Midi qui lui est rattaché administrativement. Il établit la connexion entre l’Aude et la mer Méditerranée en passant par Narbonne (11). Il commence en son point le plus haut à Port-la-Robine, importante halte nautique du Minervois, et parcourt 32 km, traversant treize écluses, jusqu’à Port-la-Nouvelle, où il se jette dans la mer.

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tenté et pour cause : il faut alimenter en eau les deux biefs ! Comment faire quand de surcroît le sens commun irait chercher les ressources dans les cours d’eau des Pyrénées ? L’idée de génie de Riquet fut de collecter les eaux de la Montagne Noire, qu’il connaît très bien, et de construire à Naurouze un bassin d’alimentation. Les projets antérieurs de canal cherchaient tous, à partir de Carcassonne, à rejoindre l’Aude et transformer le fleuve en voie de communication. Mais l’Aude n’a pas un débit suffisant et régulier, les périodes d’étiages alternent avec de violentes crues. Autre idée nouvelle de Riquet : ne pas emprunter l’Aude, au contraire l’éviter en suivant la rive gauche. C’est pourquoi le canal construit par Riquet ne débouche pas sur Narbonne mais se dirige vers Béziers, sa ville natale, et vers Sète que Riquet propose de transformer « pour y faire un port capable d’y contenir les vaisseaux marchands, et même quelque escadre de galères ».

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Il est dès lors nécessaire de recruter des ouvriers : des affiches ont été placardées dans toute la province pour annoncer le début des travaux. Environ 2 000 travailleurs sont à l’ouvrage et peuvent compter sur des salaires plutôt élevés, entre 8 à 10 sols par jour, pour atteindre les 10 livres par mois. Au maximum de l’activité, l’effectif atteint environ les 12 000 « têtes », sachant que les ouvriers sont à la fois des hommes et des femmes, les premiers comptant pour une tête alors que ce sont trois femmes qui font une tête. Globalement, l’organisation repose sur des brigades constituées de quarante à cinquante « têtes » et dirigées par un brigadier qui fait fonction de contremaître. Dans chaque brigade, une dizaine de « têtes » est chargée du piochage des terres, c’est-à-dire du creusement, huit têtes travaillent au chargement à la pelle, vingt transportent les déblais à l’aide de hottes ou de civières. Les brigades sont regroupées en ateliers dont l’encadrement est confié aux chefs ou capitaines d’atelier, au-dessus desquels se trouvent les ingénieurs, les contrôleurs

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Cette coupe de terrain en aval du barrage de Saint-Ferréol (31) donne une idée de l'ampleur de l'ouvrage et du volume de la retenue d'eau, plus de six millions de mètres cubes, la plus importante de l'époque. En haut, non loin d'un petit pont, un pilori est érigé, symbole de la justice féodale du Canal.

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LES ÉCLUSES Quatre-vingt-dix-neuf écluses s’échelonnent de Toulouse à Agde (vingt-six entre le Seuil de Naurouze et Toulouse, soixante-treize entre le seuil de Naurouze et Agde). Riquet avait eu l’intuition géniale de l’alimentation de son canal au point de partage des eaux du seuil de Naurouze à partir d’un réseau de petits cours d’eaux de la Montagne noire. Mais la faiblesse de leurs débits nécessitait la création d’un grand bassin de stockage, le bassin de Saint-Ferréol et une stricte économie de l’eau. La parfaite conception des écluses restait le principal garant de la fonctionnalité du Canal.

L’écluse double de Castanet (31) a une importance particulière. Après les désordres survenus aux premières écluses à bajoyers droits (parois latérales de la chambre d’écluse) de Toulouse, ici P. Paul Riquet expérimente les écluses à bajoyers elliptiques. Toutes les autres écluses du Canal, sauf celle d’Agde, seront réalisées sur ce modèle.

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Pour prendre une image suggestive, l’écluse est une chambre d’eau close par deux portes, l’une au seuil d’un bief amont (porte de tête, de garde ou de défense), l’autre sur celui d’un bief aval (porte basse ou de mouille), la différence de hauteur (chute) entre les deux niveaux de biefs des écluses de Riquet est en moyenne de 245 cm. La manœuvre des portes en faisant varier le niveau de l’eau dans la chambre d’écluse permet aux bateaux de passer d’un bief à l’autre. Toute la difficulté tient dans l’étanchéité des portes et leur manœuvre. La poussée des eaux sur les portes, et notamment sur la porte d’aval, la plus haute, limitait la hauteur de chute à moins de trois mètres pour conserver une maniabilité et une étanchéité satisfaisante. Cela imposa souvent la réalisation d’écluses doubles, triples, quadruples et, à Fonserannes le remarquable escalier d’eau à huit chambres d’écluse.


Passage de l’écluse de Puichéric (11). 21


LE CANAL DU MIDI Regards sur un patrimoine

Le canal du Midi vu depuis le pont Matabiau à Toulouse (début XXe siècle).

Le pont-canal de l’Orb à Béziers.

l’histoire du canal du midi par Jean-Christophe Sanchez architecture et ouvrages d’art par Jean-Loup Marfaing LE CANAL DU MIDI, une œuvre de génie civil conquise par la Nature par Samuel Vannier le canal, entre économie et culture par Robert Marconis

ISBN 978-2-86266-662-4

Première de couverture : bateau de plaisance à proximité du Somail (Aude).

29 €

9 782862 666624

www.loubatieres.fr

Robert Marconis est professeur émérite de géographie à l’université Toulouse-II le Mirail, spécialiste des transports et des recompositions urbaines et territoriales. Jean-Loup Marfaing est architecte et historien, auteur de nombreux ouvrages sur le canal du Midi. Jean-Christophe Sanchez est enseignant, docteur en histoire et auteur d’une thèse sur l’astronomie et la physique à l’époque moderne. Samuel Vannier est historien, archiviste aux Voies navigables de France. Julien Gieules exerce ses talents de photographe sur les paysages de Languedoc-Roussillon.

Le canal du Midi  

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