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ANNIE DREUILLE

la maison des chômeurs une expérience solidaire préface de

DOMINIQUE PECCOUD postface de

MARIE-LAURE MORIN

SOCIÉTÉ LOUBATIÈRES


Nous tenons à remercier la Mairie de Toulouse pour son aide à la publication de cet ouvrage, ainsi que le Conseil Général de la Haute-Garonne.

ISBN 978-2-86266-592-4 © Nouvelles Éditions Loubatières, 2010 10 bis, boulevard de l’Europe – BP 27 31122 Portet-sur-Garonne Cedex www.loubatieres.fr


ANNIE DREUILLE

La Maison des chômeurs Une expérience solidaire Préface de Dominique Peccoud Postface de Marie-Laure Morin Entraide et expérimentation sociale au sein de l’association toulousaine « Partage »

SOCIÉTÉ LOUBATIÈRES


À la mémoire de Michel Vintrou. À mes petits-enfants. À la communauté de la Daurade, mon lieu d’ancrage chrétien. Aux amis Jésuites qui m’ont fait découvrir saint Ignace.

REMERCIEMENTS Christiane Vintrou pour son assistance en relecture et pour l’accès aux documents de Michel. Gérard Marle pour les archives retrouvées et qu’il m’a expédiées. Gabriel Raupp pour l’intérêt qu’il a porté à la finalisation du manuscrit dans un dialogue intergénérationnel enrichissant.


Préface Qu’avant toute chose Annie Dreuille soit ici remerciée de m’avoir fait l’honneur de préfacer ces lignes. J’étais enthousiasmé par son action décidée, quand j’ai eu la chance de vivre avec elle cette expérience ; je suis aujourd’hui séduit à la lecture du récit passionnant de « La Maison des Chômeurs » de Toulouse : j’admire avec quelle aisance elle a su faire ressortir de cette expérience tout ce qu’elle portait, non seulement de solidarité avec les chômeurs mais aussi de réflexion, de recherche sociale collective pour élaborer des politiques favorisant le travail pour tous. Répondant à sa demande, je voudrais, dans ces lignes très brèves, proposer deux remarques. La première, relative à la dimension subjective du travail, permettra, j’espère, de prendre la mesure du caractère intolérable d’un haut niveau de chômage pour une société. La seconde, relative à la crise économique sévère que nous traversons, donnera des raisons de poursuivre ici ou là, avec de nouveaux objectifs, l’expérience relatée dans ce livre.

LA DIMENSION INTERSUBJECTIVE DU TRAVAIL Le travail a certes pour vocation de produire des objets ou de rendre des services dont le prix peut être quantifié : c’est là sa dimension objective, la seule traitée par l’économie orthodoxe qui continue de ne considérer le travail que dans sa dimension quantitative. Il a pourtant une autre dimension fondamentale dans la création de relations interpersonnelles nécessaires à l’épanouissement de la personne humaine : c’est là sa dimension subjective et même intersubjective. Comment at-il répondu dans l’histoire humaine à ces deux vocations et qu’en estil aujourd’hui ? Dans l’économie préindustrielle, ces deux dimensions étaient liées : paysans ou artisans, du fait de la proximité qu’ils avaient de leurs clients, pouvaient se réjouir avec eux de l’œuvre bien faite ou de la qualité de la nourriture qu’ils proposaient, ou, au contraire, accueillir leurs griefs. Le travail intégrait bien, par là même, ses deux dimensions objectives et subjectives. 5


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L’économie industrielle a de plus en plus fragmenté le travail ouvrier et l’a éloigné de ses destinataires, de sorte que la force de travail est devenue une marchandise comme les autres : elle s’échangeait entre les individus, qui la vendaient, et les entrepreneurs, pour qui elle était un facteur de coût du processus de production, au même titre que la terre, les machines, les matières premières ou le capital. L’ouvrier n’avait plus aucune visibilité sur la finalité de son effort, seule la dimension objective du travail était désormais perceptible. C’est pour rompre cette solitude asservie que Karl Marx proposera sa dictature du prolétariat : Les « travailleurs » tisseront des liens de solidarité sur leurs lieux de production et pourront ainsi se voir redistribuée la valeur ajoutée de leur travail au lieu qu’elle leur échappe au profit des possédants des entreprises. D’où son texte des manuscrits de 1844, d’une exceptionnelle qualité pour exposer la dimension subjective du travail : « Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. 1) Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité. J’éprouverais, en travaillant, la joie de manifester l’individualité de ma vie ; et en contemplant l’objet que j’aurais produit, je me réjouirais de reconnaître ma propre personne comme une puissance qui s’est actualisée, comme quelque chose de visible, de tangible, d’objectif. 2) L’usage que tu aurais de ce que j’ai produit, et le plaisir que tu en retirerais, me procureraient immédiatement la joie spirituelle de satisfaire par mon travail un besoin humain, de contribuer à l’accomplissement de la nature humaine, et d’apporter à un autre ce qui lui est nécessaire. 3) J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être éprouvé et reconnu par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie indispensable de toi-même, d’être reçu dans ton esprit et dans ton amour. 4) J’aurais la joie que ce que produit ma vie servît à la réalisation de la tienne, c’està-dire d’accomplir dans mon activité particulière l’universalité de ma nature, ma sociabilité humaine. Alors, nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. Si l’on prend point par point le contre-pied de ce texte pour décrire le caractère déshumanisant du chômage, on entend résonner les plaintes tant de fois balbutiés à la Maison des chômeurs, dans une résignation désabusée : 1) Je suis nul et incapable de faire quoi que ce soit. 2) Je ne contribue en rien au bien-être des autres et ne suis même pas capable de pourvoir aux besoins élémentaires de ma famille. 3) Je suis un parasite pour la société qui consent à m’aider pour sa bonne conscience. 6


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4) Je me sens profondément rejeté par tous ceux qui, très nombreux, fuient mon regard. C’est avec l’importance de cette dimension subjective du travail en tête que les délégués de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) ont repris, dès 1919, la formule « Le travail n’est pas une marchandise » attribuée à Léon Jouhaux mais employée dès 1848 par Monseigneur Ketteler, alors membre du parlement de Francfort. Ils lui ont donné corps, tout au long de son histoire bientôt centenaire, dans de multiples outils de juridiction internationale à la racine de l’édifice du droit social dans le monde. Tout cet édifice fut repris dans le concept stratégique de « travail décent » pour tous, proposé en 1999 par Juan Somavia, son directeur général. La notion de « décence », employée ici, vise l’expression de la dignité essentielle de l’homme, telle qu’elle s’exprime dans chaque société en particulier. Dans l’économie des pays développés du XXIe siècle, après une longue évolution vers la dématérialisation de l’économie, la personne humaine dans sa subjectivité est de plus en plus sollicitée tandis que la dignité de son travail, dans sa dimension subjective se heurte à des remises en cause nouvelles. Dans l’économie de la connaissance et de l’intelligence le problème de la finalité du travail se pose dans des termes nouveaux où deux tendances contradictoires s’entremêlent. D’un côté, beaucoup de tâches deviennent elles-mêmes beaucoup plus « subjectives et collectives », même dans le secteur privé, dans la mesure où la relation humaine fait souvent partie du service rendu, qu’il s’agisse des services à la personne où des services à haute valeur ajoutée, comme le conseil ou l’expertise par exemple ; en outre, cette coproduction de services est le plus souvent intellectuellement enrichissante et cumulative dans la mesure où elle s’inscrit dans une économie de la connaissance dont l’un des principaux déterminants est l’apprentissage par interaction, le « learning–by-interacting ». D’un autre côté, celui de la finalité ultime de l’effort accompli, l’utilité pour la collectivité de ce type de travail peut devenir beaucoup plus problématique que lorsqu’il s’agissait de produire, par exemple, des petites voitures populaires. Quel sens autre que celui, très individualiste, d’être le meilleur et de gagner plus que les autres peut avoir le travail du trader, celui du publicitaire voire celui de certains avocats de grands cabinets spécialisés dans le droit des affaires ? Souvent inutiles pour la collectivité, ce type de salariés peut même lui être nuisible en substituant le culte de la performance financière à la culture du travail « bien fait » et en ruinant certains autres, matériellement ou morale7


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ment. Le problème du travail « décent » n’est donc pas seulement celui qui ne respecte pas la dignité humaine des travailleurs sur leur lieu de travail ; l’« indécence » de ceux qui ne respectent pas les valeurs humanistes collectives devrait également être éradiquée à l’autre extrémité de l’éventail des salaires. Le problème devient alors celui, beaucoup plus général, de la finalité de l’activité économique : s’agit-il de gagner beaucoup d’argent au plan individuel comme au plan collectif ou s’agit-il d’œuvrer à un développement humain durable ? L’esprit de lucre a-t-il définitivement triomphé ? La monnaie et la finance restent-elles considérées sous leur aspect instrumental de moyens de paiement ou de crédit ou sont-elles érigées désormais au statut d’une fin en soi ?

CRISE FINANCIÈRE ET CRISE ÉCONOMIQUE La crise financière, que nous avons traversée, et la crise économique, qui en est issue et se poursuit encore, se sont certes développées sur le fond d’un libéralisme dévoyé en capitalisme sauvage mais peut-être pas seulement. Regardons d’abord la crise financière puis la crise économique. Aristote développe, dans plusieurs ouvrages, mais principalement dans son « Éthique à Nicomaque » sa notion de « chrématistique » qui décrit plus particulièrement la pratique de celui qui accumule la monnaie pour elle-même et non en vue d’une fin autre que son plaisir personnel. Il fait l’éloge de la monnaie, comme progrès par rapport au système du troc, puisqu’elle représente des objets difficiles ou impossibles à transporter et permet par là le développement des échanges. Il condamne en revanche de manière absolue tout marché de la monnaie comme encourageant l’avidité et l’accumulation de richesse. Cette position a inspiré la naissance d’une monnaie qui ne peut pas être objet de spéculation mais seulement moyen de paiement de biens ou de services, le SOL. Il est expérimenté dans plusieurs régions de France pour tisser du lien social, et le plus largement aujourd’hui à Grenoble (cf. http://www.sol-reseau.org/IMG/pdf/2009-11_MGEN_ ISERE.pdf) : « Pourquoi le SOL ? Le SOL part du constat des limites de la monnaie. Parce qu’elle tend à être considérée comme une fin en soi, la monnaie tend à perdre sa fonction de facilitateur d’échanges. D’un côté une majorité de la population mondiale est « sous monétisée », ce qui sté8


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rilise toute activité économique : impossible d’acheter faute d’argent et de vendre faute de clients solvables. À l’opposé un tout petit nombre de gens monopolisent une masse financière énorme dont l’emploi principal est d’être placée et de produire encore plus de monnaie. Cette expérimentation peut apporter d’heureux résultats dans un champ bien délimité d’échanges de biens et de services, au sein de petites communautés où l’on vit des relations de confiance liées à la connaissance immédiate que l’on a les uns des autres. Elle laisse de côté, en revanche, deux autres fonctions de la monnaie, celle de précaution et celle de financement de l’économie que ne pouvait envisager Aristote : il vivait dans une société où l’esclavage du grand nombre servait la liberté de quelques-unes, dont il était, où il n’y avait pratiquement aucune innovation majeure, technologique ou autre, à l’échelle d’une et même de plusieurs générations. Il n’y avait alors nul besoin d’une monnaie dont la valeur soit garantie, dans le temps, par un pouvoir régalien exercé sur une large communauté humaine. La stabilité sociale profondément inégalitaire ne se souciait nullement de permettre à tous de lisser par l’épargne les aléas de leur existence (santé, retraite, éducation des enfants…) : la dimension de précaution de la monnaie était absente. L’absence d’innovation n’avait nul besoin de permettre à des entreprises de financer leur cycle de production par le crédit commercial de court terme ou le crédit à l’investissement de long terme : la fonction de financement de l’économie était absente. Pour assurer ces deux fonctions, banques d’États, banques privées et ou caisses d’épargne mutualisées sont nécessaires. Mais ce dont nous devons nous garder, en nous rappelant Aristote, c’est de laisser le marché financier se développer, indépendamment d’autorités régulatrices très fermes, comme ce fut le cas depuis la fin des années 1980 du siècle dernier. Par suite de la dérégulation des marchés financiers et de l’activisme de certaines institutions sur ces marchés, il est devenu courant de faire miroiter des taux de rendement annuels à deux chiffres et d’au moins 15 % comme normaux, alors qu’il est rarissime que l’économie réelle puisse proposer des taux à deux chiffres, la moyenne étant plus proche, normalement de 3 % à 5 %, hors inflation. C’est ainsi que les entreprises cotées en bourse n’ont plus été dirigées par des hommes de métier, visionnaires du long terme et de ses investissements nécessaires, mais par leurs actionnaires. Ceux-ci ne sont pas seulement de méchants individus cupides. Bien plus souvent ils sont des personnes morales qui essaient de gérer au mieux leurs actifs : fonds de pensions, dépassés par les problèmes d’allongement de 9


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la vie et qui avaient sous évalué les cotisations nécessaires à leur bon fonctionnement, réserves de pays émergents comme la Chine, au commerce extérieur largement excédentaire, réserves de pays pétroliers, etc., tous se sont laissé séduire par les gains de très court terme, paillettes d’un Marché financier idolâtré qui n’était en fait qu’un Moloch insatiable. Avide de drainer le plus possible d’épargne il est devenu un gigantesque casino universel, où les jetons vendus étaient, par le biais de produits dérivés de plus en plus immatériels, des bulles financières d’une volatilité extrême : une fois percées, elles nous ont rappelé qu’au casino on peut perdre plus que l’on ne gagne. Le drame économique vint alors de ce que les banques qui avaient investi là l’épargne de leurs clients, du fait de leurs pertes et surtout de l’ignorance qu’elles avaient de leur solvabilité investie en produits douteux, n’ont plus pu répondre à leur vocation première de financement de l’économie réelle, bien moins rémunératrice. D’où les faillites, concrètes et réelles, d’entreprises et les licenciements massifs. Mais, comme nous le disions, la présente crise économique n’a pas seulement des raisons financières. Elle en a probablement d’autres qui, du point de vue de l’emploi qui nous occupe, sont porteuses d’espérance à moyen terme. Quelles sont-elles ? Joseph Schumpeter, approfondissant la notion de cycles économiques de 30 à 50 ans développée par Nikolai Kondratiev, les a rattachés à des percées technologiques majeures. Celles-ci entraînent dans un premier temps une efflorescence croissante de nouvelles entreprises pour répondre à une demande d’un nouveau marché ; suit un plateau où de grosses entreprises à tendance monopolistique sont les acteurs majeurs de ce marché ; arrive enfin un déclin dû à l’apparition d’une nouvelle percée technologique, qui remet en cause les monopoles, par la création d’une concurrence plus souple et dynamique de nouvelles entreprises sur de tout nouveaux marchés émanant de la nouvelle technologie. Dans ce dernier stade il y a destruction créatrice d’emplois par disparition des anciens métiers et création de nouveaux. Indépendamment de la crise financière de 2008, il se pourrait bien que nous soyons dans une telle période de fin du cycle des technologies du traitement digital des informations, apparu dans les années 1960. Quelles percées technologiques perceptibles, quelles innovations nécessaires permettent de présager de nouveaux cycles et donc de nouveaux emplois ? Côté technologies on voit se former un quadruple faisceau, rassemblé sous le terme de la convergence NBIC (convergence entre les Nano10


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technologies, les Biotechnologies, les technologies de l’Information et les sciences Cognitives). Elle aura un impact considérable sur les bases de tout ce qui fait notre culture et notre environnement : la santé et par conséquent la durée de la vie humaine ; les nouveaux matériaux et donc l’habillement, les infrastructures routières ou d’approvisionnement en eau, l’énergie (en particulier avec des panneaux solaires voyant leur rendement de conversion du rayonnement solaire en électricité passer de 12 % à plus de 80 %) et, par conséquent, l’habitat ; l’éducation avec des méthodes d’apprentissage bien plus efficaces… Côté innovations nécessaires, un nouveau cycle émerge, simultanément, pour répondre aux problèmes d’environnement et de raréfaction des matières premières. Il créera de multiples emplois qui ne nécessiteront pas nécessairement de grandes qualifications techniques, dans le tri des déchets pour les recycler ou encore le réaménagement complet de l’habitat, par exemple ; d’autres qui valoriseront les capacités relationnelles, dans tous les services à la personne ; d’autres enfin, hautement qualifiés techniquement, qui exigeront de multiples formateurs pour reformer les anciens salariés avec des méthodes radicalement nouvelles issues des sciences cognitives et des prothèses de nos facultés intelligentes, en cours d’élaboration. Toute la palette des métiers, depuis les moins qualifiés jusqu’au plus exigeants va se trouver changée et créera une multitude de nouveaux emplois. Le redémarrage de l’économie autour de ces nouveaux cycles se fera à deux conditions : la première est que les services financiers, assainis, réassument pleinement leur fonction de financement de l’économie réelle : trop d’entreprises nouvelles n’ont pas trouvé, dans les dernières années, les liquidités nécessaires à leur création ou à leur croissance ! L’argent doit redevenir créateur de valeur ajoutée économique réelle. La seconde est que l’on évite des incendies sociaux qui risquent de se propager au monde entier bien plus vite que les crises environnementales : ils s’allumeront si se poursuit une mondialisation, insensée autant qu’illégitime, qui profite à un tout petit nombre et renvoie des personnes en masse dans une misère, peut-être moins sordide qu’hier mais tellement plus contagieuse ! Pour cela doivent se créer et se développer beaucoup de « Maisons des chômeurs », aussi inventives que le fut celle de Toulouse en son temps. C’est de là et de la collaboration avec d’autres qu’ont émergé, grâce au bon sens proche du terrain des exclus, ce que sont aujourd’hui le RSA, le SOL… C’est dans de semblables Maisons, unies aux laboratoires universitaires d’économie et aux lieux d’élaboration des poli11


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tiques économiques, que doivent s’imaginer les instruments sociaux qui permettront d’accompagner la double vague de destruction créatrice d’emplois que nous avons évoquée. Au lieu de nous laisser bousculer et engloutir, nous pourrons alors, ensemble, apprendre à surfer pour aller vers le monde de demain.

Dominique PECCOUD

Dominique Peccoud a été le trésorier des premières années de la maison des chômeurs de Toulouse alors qu’il était le directeur de l’Ecole supérieure agronomique de Purpan. Il a été ensuite au Bureau International du Travail à Genève, puis conseiller spécial du directeur général, Monsieur Juan Somovia.


Table des sigles AC ! : Agir ensemble contre le chômage ADEL : Agence pour le développement de l’économie Locale ADEPES : Agence pour le développement et la promotion de l’économie solidaire ADIE : Association pour le droit à l’initiative économique AFPA : Association pour la formation professionnelle des adultes ANGEM : Agence nationale de gestion du microcrédit (Algérie) ANPE : Agence nationale pour l’emploi APEIS : Association pour l’emploi et la solidarité ASSEDIC (Assédic) : Association pour l’emploi dans l’industrie et le commerce ATD Quart Monde : Aide à toute détresse quart monde ATTAC : Association pour la taxation des transactions financières et pour l’aide aux citoyens CAF : Caisse d’allocations familiales CCSC : Comité chrétien de solidarité avec les chômeurs CDD : Contrat à durée déterminée CDI : Contrat à durée indéterminée CES : Contrat emploi solidarité CERISES : Centre européen de ressources sur les initiatives solidaires et les entreprises sociales CFDT : Confédération française démocratique du travail CFPC : Centre français des patrons et dirigeants chrétiens CFTC : Confédération française des travailleurs chrétiens CGC : Confédération générale des cadres CIDES : Centre d’information pour un développement solidaire CIGALES : Club d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne solidaire CJD : Centre des jeunes dirigeants CLI : Commission locale d’insertion CNLE : Conseil national de lutte contre l’exclusion COORACE : Coordination des associations d’aide aux chômeurs par l’emploi CRE : Contrat de retour à l’emploi CREAI : Centre régional pour l’enfance et l’adolescence inadaptés CRIDA : Centre de recherche et d’Information sur la démocratie et l’autonomie DIES : Délégation interministérielle de l’économie sociale DDASS : Direction départementale des affaires sanitaires et sociales DDTE : Direction départementale du travail et de l’emploi DGEFP : Direction générale à l’emploi et à la formation professionnelle DRAC : Direction régionale des affaires culturelles DSU : Développement social urbain 13


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EGEE : Entente des générations pour l’emploi et l’entreprise ESAP : École supérieure d’agriculture de Purpan FRUSS : Fonds régional d’utilité sociale et solidaire FSE : Fonds social européen FSL : Fonds de solidarité logement GAF : Groupe amitié fraternité GRETA : Groupement d’établissements IDE 31 : Insertion développement emploi 31 IRES : Inter-réseaux de l’économie solidaire MAUSS : Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales MCC : Mouvement des cadres chrétiens MDE : Maison de l’emploi MDPT : Mouvement démocratique pour le partage du travail MIRE : Mission interministérielle recherche expérimentation MNCP : Mouvement national des chômeurs et précaires ONRS : Observatoire national des nouveaux risques sociaux PROMOFAF : Fonds d’assurance formation du secteur sanitaire et social (remplacé par UNIFAF) REAS : Réseau d’économie alternative et solidaire RMI : Revenu minimum d’insertion RSA : Revenu de solidarité active RCS : Réseau de citoyenneté sociale RTT : Réduction du temps de travail SCIC : Société commerciale d’intérêt collectif SCOOP : Société coopérative SMIC : Salaire minimum interprofessionnel de croissance SNC : Solidarités nouvelles contre le chômage TO7 : Toulouse Ouverture 7 TUC : Travail d’utilité collective UNEDIC (Unédic) : Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce


Le « capital humain » Le travail abstrait simple qui, depuis Adam Smith, était considéré comme la source de valeur, est relayé par du travail complexe. Le travail de production matériel, mesurable en unités de produit par unité de temps, est relayé par du travail dit immatériel, auquel les étalons de mesure classiques ne sont plus applicables. André Gorz 1

Première partie

SOLITUDE DES CHÔMEURS ET VIDE SOCIAL

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Y aurait-il en nous une profondeur cachée qui serait du côté de la vérité et, un autre pôle, celui de l’apparence ? Jean Baudrillard 2

DE L’HÔPITAL DE JOUR À LA MAISON DES CHÔMEURS L’HÔPITAL DE JOUR Le soleil entre par les fenêtres du petit bureau d’accueil récemment rénové de l’Hôpital de jour. Les couleurs cuivre et marron semblent attirer ces enfants que l’équipe détachée du Centre de Guidance Infantile accueille tous les jours de neuf heures à dix-sept heures. Au-dessus de la cheminée, j’ai installé depuis plusieurs semaines l’affiche du Parti communiste, qui avait eu la bonne idée, à la fin des années soixantedix, de souhaiter ses meilleurs vœux aux Français avec un agrandissement de la Jeune fille à la perle de Vermeer. Les rayons du soleil révèlent encore plus l’infinie profondeur de ce regard qui semble ne plus vouloir vous quitter. P. F., dont l’heure de la thérapie approche, va arriver. Il doit passer par mon bureau, qui jouxte celui du chef de service qui est aussi son « soignant ». J’attends toujours son arrivée avec beaucoup de curiosité car ce tableau le fascine, comme d’ailleurs tous les enfants qui entrent là en attendant le moment de changer de pièce pour leur séance, avec regret parfois, mais aussi avec appréhension. P.F. s’installe face au tableau sans pouvoir détourner son regard de celui de la jeune fille qui semble l’aspirer. C’est comme une rencontre inattendue et silencieuse, qui l’entraîne là où il est difficile de le suivre, et de leur conversation je ne peux repérer que ces balancements du corps d’avant en arrière, avec un sourire indescriptible qui ne traduit pas, me semble-t-il, de la souffrance. Il est identique aux balancements des enfants juifs en prière face à un mur. Le fait que je suive, en dehors du travail, un séminaire sur « L’anthropologie du geste » à travers l’œuvre de Marcel Jousse 3, m’amène à être d’autant plus interrogée par les 17


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mouvements de cet enfant. « Toute notre vie intelligente se gestualise » écrit Jousse. Quant au fait religieux essentiel qui m’occupe, la consécration du pain et du vin, il le traduit ainsi : « Refaites ceci comme aidemémoire de moi. » Les mouvements ritualisés de ces enfants n’ont-ils pas à voir avec la mémoire ? Jousse dira dans un de ses derniers cours à la Sorbonne : « Si j’ai voulu saisir la profondeur de l’Araméen, c’est pour étreindre, autant que faire se peut, ce « comme aide-mémoire de moi vous le referez ». Je n’ai fait que cela toute ma vie : essayer de comprendre ce que c’est que la mémoire qui permet, pendant deux mille ans, à des êtres engoncés dans une liturgie sclérosée, de rejouer, même inconsciemment, les gestes opératoires d’un Rabbi paysan galiléen. » Son approche aurait pu, aussi, être exploitée dans cet Hôpital de jour. Cela reste le secret échange des passages ritualisés sous le regard de cette Jeune fille à la perle, des enfants et de la secrétaire de l’Hôpital de jour. PREMIÈRES INTERROGATIONS SUR L’EMPLOI C’est sans aucune qualification de secrétariat que je suis là 4, ce qui ne sera plus guère possible plus tard, quand l’emploi sera devenu un marché sélectif. Sur mon bureau, beaucoup de courrier en attente. Je dois aujourd’hui répondre aux demandes d’emploi d’éducateurs, de psychologues, d’orthophonistes, de rééducateurs en psychomotricité ; elles s’amoncellent sur mon bureau. Difficile de personnaliser les réponses, toujours négatives, que je dois leur adresser. La direction générale, elle, ne répond plus à ces courriers. Dans un lieu où l’on attache tant d’importance à la personne, comment ne pas traiter, ne serait-ce que par une lettre circulaire, ces demandes ? Très souvent d’ailleurs, le candidat ou la candidate joint un timbre pour la réponse. Alors je m’autorise à répondre, après une lecture approfondie de tous ces CV. Ainsi sont nées mes premières interrogations sur l’emploi. Pourquoi continue-t-on à former des promotions de travailleurs sociaux alors qu’aucune création de poste n’apparaît à l’horizon et que, bien au contraire, la consigne est de ne pas remplacer les départs à la retraite ? Au-dessus du téléphone, cette phrase de Jacques Lacan 5 sur la parole « La parole suppose la foi et le discernement entre vérité et mensonge », ne manque pas de rajouter à l’étrangeté du lieu. Une trentaine d’enfants perturbés sont réunis pour la journée en trois groupes, sous le regard et la responsabilité d’une équipe composée de différentes spécialités : éducateur, psychologue, orthophoniste, rééducateur en psychomotricité, psychiatre, psychothérapeute, assistante sociale, qui tente d’unir 18


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leurs d’approches diverses et d’accorder leur compréhension diverse elle aussi des comportements des enfants pour les faire progresser, eux et leur famille. Comportements apparents pour certains, pour d’autres plus intimes, dont l’étude est nécessaire afin d’en décoder les significations. On peut s’interroger sur le bien fondé de rassembler en un même lieu des enfants aussi énigmatiques. Je suis pour ma part très sensible aux efforts les conduisant à intégrer une classe maternelle dite normale, ce souci d’intégration étant très ancré dans l’esprit du fondateur de cet intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile. LES EXERCICES DE SAINT IGNACE Quand je quitte l’Hôpital de jour, une fois par semaine, je ne vais pas rencontrer mon psychanalyste, comme la plupart de ceux et celles qui travaillent en ce lieu, mais celui qui m’accompagne dans la pratique des Exercices de saint Ignace de Loyola 6. On ne travaille pas dans un tel lieu sans être touché par un questionnement. Le mien gravite autour de ce principe et fondement de Saint Ignace : « L’homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu notre Seigneur, et par là sauver son âme. » Voilà une route familière, héritée de mes parents. Adulte, j’entre dans le domaine du libre choix : le divin peut se laisser approcher. Le cadre des Exercices me convient. Vouloir tout expliquer mais ne pas pouvoir guérir (à ma connaissance aucun des enfants hospitalisés de jour n’a abandonné sa particularité), est une situation qui entraîne votre regard à chercher dans l’Ailleurs, non maîtrisable par soi seul. Publier la louange de Dieu ne serait-il possible que si le Seigneur ouvre mes lèvres ? C’est frustrant et rassurant. Il y a donc Quelqu’un. Nombreux sont ceux et celles qui en témoignent. Alors pourquoi pas moi ? La lecture et la rencontre de psychanalystes chrétiens – qui sont souvent venus travailler à l’Hôpital de jour – ont complété cette expérience rigoureuse et exigeante des Exercices, qui (je ne le savais pas encore) allaient me structurer (ou structurer ma pensée) au fil des années. J’y ai acquis une façon de penser, la mienne, mais en relation avec Quelqu’un. Pensée très voyageuse, impossible à fixer bien souvent. L’issue demeurant dans la volonté de revenir à l’écoute intérieure – déjà expérimentée – des tourments et des joies authentiques, afin que me soit donné de déboucher sur une nouvelle approche de la situation. L’intériorité de ces enfants de l’Hôpital de jour, parfois bien inaccessible à leurs soignants, n’a-t-elle pas déclenché ma quête d’éclaircisse19


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ment sur mon intériorité propre ? « Dieu seul le sait et Il n’est pas bavard », comme aime à le dire souvent un ami de mon fils en quête de maturité. Les différents week-ends de formation animés par Denis Vasse 7 sur la souffrance, la demande de guérison, la colère, la jalousie ont participé à éclairer ma réflexion. On verra par la suite comment s’est construite à la maison des chômeurs une « consultation-santé » : elle doit beaucoup à l’ouverture d’esprit de ces années-là. Cette recherche intérieure conduit à une transformation intérieure qui n’est pas sans conséquence. Elle appelle aussitôt à bouger. Le voyage est un remède sans risque, pense-t-on le plus souvent… L’AFRIQUE Bouger pour quitter la tutelle familiale m’avait déjà conduite à partir. Être institutrice à la mission catholique des Pères Blancs à Ouahigouya en Haute-Volta, l’année de l’indépendance de ce pays, est probablement l’expérience la plus formatrice de mon parcours de jeunesse. Dans l’un des pays les plus pauvres du monde, dans un village sans eau et sans électricité (nous sommes en 1962), j’avais découvert un autre monde, d’autres humains. Mon regard sur l’Occident et plus particulièrement sur notre pays avait comme perdu des œillères et changé ma vision de l’humanité. À mon retour, je ne pouvais m’empêcher d’établir bien souvent des comparaisons. Ce vol entre Ouagadougou et Paris n’effacerait pas un acquis dont je n’avais pas encore conscience. J’ai retrouvé quarante ans après ce Burkina Faso de mes jeunes années, à l’occasion d’un voyage d’études, effectué au cours de la première année de ma retraite. Nous partions pour découvrir, au Mali et au Burkina, des expériences de création d’activités économiques par des chômeurs des régions parisienne et toulousaine et des Africains issus d’ONG locales, dans la perspective d’une évaluation croisée des pratiques française et africaine. Ce clin d’œil du destin m’a fait réfléchir sur les liens non maîtrisables qui tissent la singularité de nos histoires personnelles. C’est mon retour en France, après deux ans, qui m’a conduite vers cet établissement de « l’enfance inadaptée » qu’est l’Hôpital de jour. L’INDE En dehors de cette activité professionnelle – ce secrétariat proche de l’assistance de direction –acquise sur le tas, je suis aussi engagée dans 20


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une association nommée Asa Niketan 8 venant en aide à un groupe de femmes vivant à Kavali, dans le sud de l’Inde. Nous commercialisons en France leurs toiles de coton peintes selon un procédé très ancien : le Kalamkari. Bouger, c’est aussi mettre de la distance entre un quotidien tant professionnel que familial qui s’impose à moi et un avenir différent, que j’appelle de mes vœux. Ce même désir s’impose aussi en même temps à mon amie psychologue pour des raisons qui lui appartiennent. La destination ne fait pas de doute : c’est l’année de l’Inde. Notre voyage ne sera pas un voyage organisé mais une aventure, préparée au minimum, avec juste quelques points de chute : dans le nord, le Bihar, auprès de franciscains indiens rencontrés dans la région du Tarn et des communautés de Mère Teresa, à Bénarès, et près de Madras à Asa Niketan. Henri Le Saux 9, moine bénédictin ermite aux sources du Gange, nous dit : « Le secret de l’Inde c’est l’appel au-dedans, l’ouverture au-dedans ; non point l’enseignement de quoi que ce soit de nouveau, mais simplement l’éveil à ce qui est, au sein du fond. » Nous voilà une fois de plus confrontées à cette intériorité. Nous allons vers un autre continent, mais avec des questions universelles, me semble-t-il. La revue Confrontation 10 consacre en 1985 un numéro spécial à l’Inde. Michèle Montrelay y écrit ceci : « L’Inde est assez mûre pour ne rien vouloir nous apprendre. Ainsi n’appartient-il qu’à nous de bien vouloir l’approcher, de découvrir, au détour de ses multiples facettes, qu’il existe d’autres forces de vie, d’autres émotions, une autre efficacité qui, bien souvent, nous conduisent plus à nous interroger qu’à vouloir imposer nos propres valeurs. » Voyage décoiffant, climat difficile, nous allons d’étape en étape, conscientes que nous sommes en train de découvrir un monde parfois incompréhensible mais qui ne nous laisse pas indifférentes. Une transformation intérieure s’installe, difficile à partager ; elle nous laisse souvent silencieuses, fragilisées et affaiblies. La pauvreté, la misère, la mort, les crémations sur le Gange nous entourent comme une ombre permanente. Si une musique devait accompagner ces images ce serait le Requiem de Fauré. À la différence de l’Afrique, l’Inde n’est pas hospitalière. Descendre d’un train bondé exige de savoir se bagarrer et, selon le père François Ceyrac, on reconnaît un chrétien à celui qui s’arrête dans une gare au cours d’une bousculade, pour aider à relever son voisin. Rencontres difficiles dans l’anonymat du tourisme, mais fabuleuses rencontres et chaleureuse hospitalité dans les milieux où nous sommes attendues… Notre retour en France, après une nuit passée sur le sol de l’aéroport de Bombay, va surprendre nos familles et nos amis. Fort heureu21


la maison des chômeurs

sement, l’escale au Koweït nous a permis de prendre une douche et d’acheter des vêtements propres… Mais nous avons l’Inde dans notre regard. Quand le quotidien reprend ses droits, une question s’impose petit à petit : est-ce que je veux maintenant reprendre les mêmes activités, au même rythme ? Il le faut par obligation immédiate, mais… je me suis mise en recherche de changement. Ce n’est pas un hasard si je me suis retrouvée dans la cour de la rue de la Fontaine-au-Roi – adresse de la maison des chômeurs de Paris – pour rencontrer Maurice Pagat, avec mon alliée de l’Inde. RUE DE LA FONTAINE-AU-ROI L’émission de télévision Droit de réponse de Michel Polac consacrée au chômage et à l’exclusion a secoué l’opinion. Les journaux en parlent beaucoup, les chômeurs aussi semble-t-il. Comment rester insensible à ce que l’on pressent déjà comme un énorme bouleversement du modèle de la société de l’emploi dans lequel nous vivons ? Michel Polac a réuni sur le plateau des experts, des hauts fonctionnaires, des représentants d’organismes caritatifs, des responsables politiques et des chômeurs. Chacun s’exprime selon sa « porte d’entrée » sur la question. Les chômeurs décrivent des parcours désastreux et font part de leur situation de sans-droits. Au milieu d’eux un homme, convaincu que le chômage n’est pas une fatalité et que la situation des chômeurs n’est pas du ressort du travail social, lance un appel vibrant à tous les chômeurs, les invitant à s’organiser, à créer leur association, à se défendre. Il crève l’écran. Deux grands quotidiens nationaux m’apprennent bientôt, l’un, la création de la maison des chômeurs dans le 11e à Paris, rue de la Fontaine-au-Roi, l’autre, la création d’un Comité Chrétien de Solidarité avec les Chômeurs, toujours à Paris. Il faut aller voir. Dans la cour de cet immeuble règnent beaucoup d’agitation et de nombreuses allées et venues. Nous suivons le mouvement et empruntons un escalier qui nous mène vers des locaux encore plus animés que la cour. L’atmosphère est fébrile. Le standard téléphonique est saturé d’appels déclenchés par l’émission de Polac. Des chômeurs appellent de tous les coins de France. Des télévisions étrangères commencent à pointer leurs objectifs. Nous demandons à rencontrer Maurice Pagat. La porte de son bureau est ouverte : un homme y siège dans un nuage de fumée. Il est entouré de plusieurs personnes auxquelles il s’adresse à tour de rôle, brièvement, comme pour dire ce qu’il faut faire. Une 22


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odeur de cuisine vient se mêler aux odeurs de tabac. On se demande si l’on dérange ou si l’on va pouvoir parler. Ce qui me frappe en premier lieu ce sont ces yeux bleus, transparents, qui se posent enfin sur nous. Quand il s’adresse à nous, il ferme les yeux longuement, puis tout à coup les rouvre : « Oui… Toulouse. » Il sait qu’une femme au chômage cherche un local. Nous échangeons quelques mots sur les choses qui l’accaparent, le succès de l’émission, mais la conversation ne peut se poursuivre. En redescendant, nous prenons le temps d’observer un peu mieux les lieux pour en avoir une vue d’ensemble. Des provisions de conserves et de nourriture préemballée, des paquets de vêtements, du matériel de bureau usagé sont entassés ici et là. Mais rien de bien organisé, comme si tout cela était allé trop vite et avait été livré par solidarité, à la suite de l’appel de l’émission de télé – un peu tout en même temps. Dans tous les coins on parle et on fume. Maurice Pagat ne sait pas encore qu’un de ses collaborateurs, infiltré par un courant du PS, des membres de FO et les Renseignements généraux prendra le contrôle de cette Maison (avec un certain nombre de chômeurs repris de justice), quand il s’agira de casser le mouvement qu’il a initié. Bien sûr, je ne vais pas en rester là. L’ASSOCIATION SYNDICALE DES CHÔMEURS DE TOULOUSE À Toulouse, c’est donc une femme en fin de droits, mère célibataire d’un jeune garçon, qui cherche un local. C’est elle dont nous a parlé Maurice Pagat. Elle vit dans le quartier de la Reynerie avec un Brésilien, lui aussi dans une situation difficile. Son appel pour trouver un local à l’association syndicale de chômeurs qu’elle vient de créer et dont elle est la présidente, paraît dans le bulletin du CIDES, situé au centreville et fondé par François de Ravignan 11. Les locaux regroupent des associations qui commercialisent des produits du tiers-monde. L’année précédente, François de Ravignan a animé un séminaire extrêmement intéressant que j’ai suivi, intitulé « Solidarité mondiale et conscience chrétienne » à l’IERP (Institut d’Études Religieuse et Pastorale) rattaché à l’Institut catholique de Toulouse. Je fais avec lui la connaissance de Simone Weil 12 : « L’obligation ne lie que les êtres humains. Il n’y a pas d’obligations pour les collectivités comme telles. Mais il y en a pour les être humains qui composent, servent, commandent ou représentent une collectivité, dans la partie de leur vie liée à la collectivité comme dans celle qui en est indépendante. » Obligation morale et droit de l’homme ? Voici 23


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une interrogation qui n’a pas fini de m’habiter. Marie-Laure Morin y reviendra dans son intervention extrêmement éclairante, au cours du premier colloque que la maison « Partage » organisera. Au cours de ce séminaire, je fais également la connaissance de François Partant 13, économiste de formation et banquier de profession, et de son livre La fin du développement. Pour lui le développement des sociétés industrialisées est en train de prendre fin et « le «scénario » » le plus vraisemblable aboutit à un chaos social généralisé cependant qu’une alternative peut encore naître de sa décomposition, à la condition que la fraction de la population mondiale marginalisée par l’évolution technico-économique parvienne à s’organiser ». Je serai amenée à correspondre avec lui et il écrira par la suite un scénario – modèle qui révèle des possibilités, des perspectives, un avenir. Ce scénario est intitulé : « Quand la solidarité n’est plus un devoir mais le fondement même de l’organisation socioéconomique ». François Partant dit ceci : « Reste la question de l’aide que la nation pourrait apporter à des chômeurs qui décideraient de s’organiser pour travailler. Des sacrifices seraient à consentir. Mais tout le monde accepte d’en faire de beaucoup plus importants dans la guerre ou la résistance à l’envahisseur, dans la lutte pour la liberté ou contre l’oppression. Tout le monde les accepte quand une cause les justifie. Sauver des centaines de milliers de jeunes, de chômeurs trop âgés pour espérer retrouver de l’emploi, ce serait déjà une cause suffisante. Mais la cause prend une tout autre ampleur si les chômeurs créent entre eux des liens de solidarité en sorte que ceux-ci préfigurent ceux qui devraient s’établir entre les peuples. » Les locaux du CIDES ne sont pas extensibles. Je sais par ailleurs que la paroisse de la Daurade que je fréquente prête une très grande salle à plusieurs associations pour faciliter leur démarrage. Le curé d’alors, Guy Chautard, accepte d’héberger à titre provisoire le siège social de l’association syndicale des chômeurs. À elle de continuer à chercher pour trouver mieux. Comme l’expérience parisienne est soutenue par le seul CCSC, je décide de créer une antenne à Toulouse : un comité de soutien voit le jour, avec l’aide des Pères blancs et d’un couple d’amis sensibles au travail missionnaire en Afrique. J’ai su les convaincre de m’aider. Le Père blanc le plus intéressé par cette démarche vient de rentrer de Tanzanie, pays de Nyerere « où se joue le destin du socialisme dans la liberté », comme l’écrit Bernard Joinet 14, prêtre en pays socialiste. Il explique : « J’ai été très étonné en rentrant en France, pays où il existe tant de conseils, de syndicats, de groupes de pression, de voir qu’une frange de la population de plus en plus grande était exclue et marginalisée avec peu d’espoir 24


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de retrouver du travail. Et j’ai vu mon engagement dans le CCSC comme une continuation de mon action en Afrique à côté des plus pauvres. » Notre projet de réflexion et d’action est une invitation qui lui parle. LE DÉMARRAGE DES PERMANENCES RUE PEYROLIÈRES En quittant l’Hôpital de jour, je passe chaque soir au local. Un article dans La Dépêche du Midi a eu, toutes proportions gardées, un effet semblable au démarrage parisien. Il y vient toutes sortes de gens dans des situations difficiles, mais qui manifestement sont heureux de passer un moment avec nous. Les relations téléphoniques avec Paris sont fréquentes. Je perçois une tentative de rassemblement national, et effectivement, Maurice Pagat commence à beaucoup se déplacer en province pour encourager, mobiliser les médias et s’efforcer de persuader les chômeurs de devenir militants et de s’organiser. L’initiative attire des visiteurs du monde politique, parfois aussi des personnes issues de sectes, de partis extrémistes, des dealers, etc.: il plane comme une atmosphère de récupération de personnes fragilisées, ce qui entraîne des difficultés à « faire du collectif ». Le CCSC commence à bouger dans les paroisses de la ville et les journaux catholiques. Des dons parviennent à l’association syndicale qui peut ainsi faire face aux divers frais de bureau. La présidente travaille un peu seule. Elle a, comme d’autres personnes au chômage dans d’autres villes, retrouvé un nouveau statut dans cette présidence qui devient presque une fin en soi. Cette identité retrouvée va lui permettre de fournir de gros efforts, mais de façon un peu trop solitaire. Comme à l’Hôpital de jour, où sont rassemblés dans un même lieu des enfants difficiles, je m’interroge : comment faire fonctionner ensemble des personnes qui ont de telles difficultés ? Quelle intégration inventer en l’absence d’emploi ? Je fais à la même époque, à l’Hôpital de jour, la découverte du rôle du comité d’entreprise. Le nombre insuffisant de candidats syndiqués m’amène à me présenter en candidate libre et ainsi à y siéger, toujours en compagnie de ma complice de l’Inde. Ce lieu est pour moi une découverte. J’approche le cercle de direction, j’en apprends le fonctionnement tant financier qu’humain. Nous acceptons même de représenter notre établissement au comité central d’entreprises. Je quitterai ces instances déçue de ne pas parvenir à faire prendre en compte le principe de répartir sur tous une réduction du temps de travail et du salaire plutôt que de supprimer la totalité de leur temps de travail et 25


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de leur salaire à de futurs licenciés. J’ai compris très tôt l’inutilité de se battre à l’intérieur d’un syndicat de salariés et j’ai choisi la perspective du syndicat des chômeurs. Si on nous avait donné les moyens de le faire exister, c’est bien l’affrontement de ces deux points de vue, d’un côté la priorité donnée au retour du plein-emploi et à la défense des avantages acquis, de l’autre, la recherche de l’émergence d’une société post-salariale, qui aurait pu faire avancer le débat démocratique. LA PREMIÈRE MANIFESTATION DES CHÔMEURS À PARIS En quelques mois plus de deux cents associations ont surgi dans notre pays. Et les créations continuent. C’est la perspective d’une possible mobilisation de la province qui encourage l’organisation d’une manifestation nationale. Elle a lieu le 30 mai 1985, calquée sur le modèle syndical des manifestations de salariés. Il est prévu un défilé de la République à la Bastille, avec prise de parole et revendications. La manifestation rassemble 5 000 chômeurs – une première dans l’histoire sociale de notre pays – réunis pour exiger la mise en œuvre d’une politique sociale et économique qui accorde la priorité des priorités à la lutte contre le chômage. Toulouse est sur les rangs. Cet objectif rassemble et les réunions de préparation se multiplient. Maurice Pagat a eu connaissance de la création d’autres groupes à Toulouse, comme Toulouse Ouverture 7 15, et dans la région : il nous met en relation. Mais nous aurons du mal à remplir le car que la Mairie de Toulouse a pris entièrement à sa charge. Au dernier moment, beaucoup d’inscrits ne se présentent pas. À 21 heures, départ de la place du Capitole : les quelques membres du comité de soutien que nous sommes, et qui font de grands signes de la main en guise d’au revoir à ceux qui partent, ne sont pas sans inquiétude. Un jeune journaliste travaillant pour un hebdomadaire local rendra compte de cette montée à Paris des chômeurs de Toulouse. Il ne sait pas encore qu’il deviendra le Maire de Toulouse… LE COMITÉ CHRÉTIEN DE SOLIDARITÉ AVEC LES CHÔMEURS Comme le fait Gérard Marle à Paris, nous essayons de rassembler à Toulouse protestants et catholiques. Certaines personnalités particulièrement actives de pasteurs jouent un rôle de premier plan. D’inspiration œcuménique, le CCSC conduit son action autour de deux axes : il vise d’une part à apporter son soutien aux associations de chômeurs, 26


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chaque fois que cela est possible, et d’autre part à interpeller les communautés chrétiennes. Dans les deux cas, il s’agit d’entretenir le dialogue, d’éviter que se creuse un fossé entre ceux qui sont en activité et ceux qui recherchent un emploi. Il s’agit là aussi d’innover pour un combat, nous le pressentons tous, qui dépasse la seule réponse caritative. Un grand quotidien national titre « Aidons les chômeurs » : « Face à la situation dramatique de certaines catégories de chômeurs dont la moitié ne reçoit aucune indemnité, vient de se créer un Comité Chrétien pour la Solidarité avec les Chômeurs, comprenant des prêtres (Fils de la Charité), des pasteurs protestants et des laïcs. » Le rôle de notre archevêque André Collini a été déterminant. Il a saisi très tôt, au moment où je commençais à désespérer de faire comprendre autour de moi le bien fondé de créer à Toulouse une maison des chômeurs, qu’il fallait me soutenir. Il fut mon interlocuteur régulier et se montra particulièrement intéressé par ce que nous faisions. En mai 1985, il m’écrit ceci : « Que les chômeurs eux-mêmes prennent en main leur cause, fassent entendre leur voix et s’organisent entre eux. Ce faisant, ils cessent de se considérer comme des marginaux ou des assistés ; ils nous aident à réagir contre les tentations de fatalisme ; ils nous stimulent à trouver ensemble une nouvelle organisation du travail qui donne place à chacun en fonction de ses aptitudes, de ses besoins et du bien commun de la cité ». La déclaration « Pour de nouveaux modes de vie », du Conseil permanent de l’Épiscopat sur la conjoncture économique et sociale en 1982, avait ouvert la réflexion. « Dans la mesure où la sécurité des uns a pour contrepartie l’insécurité des autres, il serait anormal de lutter sans discernement pour le maintien des avantages acquis et des dispositions qui les consacrent… La crise actuelle met en lumière les inégalités et l’insécurité d’un grand nombre. Nous sommes appelés à nous montrer solidaires sans plus tarder. Personne ne peut se dérober. La confrontation avec l’Évangile appelle à de nouveaux comportements. » Durant ces annéeslà, les jeunes constituent à eux seuls 42 % des effectifs des demandeurs d’emploi. 27 % des chômeurs sont sans emploi depuis plus d’un an. L’année précédente, l’encyclique de Jean-Paul II « Laborem exercens » 16, parue dans le contexte des mutations économiques des années soixantedix, avait ramené au premier plan la question sociale et celle du travail. Sur les conseils du Père Collini je vais rencontrer ce que l’Église compte comme mouvements d’Action catholique. Depuis le début, le mouvement « Vie Nouvelle », que je ne connais pas, répond présent. Des membres du groupe toulousain s’engagent à nos côtés. Mais je constate non sans amertume que mon projet de maison des chômeurs 27


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tombe à plat auprès des nombreux acteurs de l’Action catholique auxquels m’adresse l’évêque. Comme dans la société civile, les organisations, « calées » sur les différentes classes sociales, estiment que les chômeurs sont provisoirement privés d’emploi : autrement dit, ils sont des travailleurs au chômage, et par conséquent point n’est besoin de créer une organisation spécifique puisqu’ils sont là, eux, pour s’en occuper. Que les chômeurs ne fréquentent pas leurs organisations ne semble nullement les troubler. Que leurs revendications et celles des salariés soient antinomiques ne leur vient pas à l’esprit. Que les salariés décident pour les chômeurs, cela ne les choque pas. On verra les conséquences de cet état de fait plus tard, quand la première négociation de l’Unédic – que j’ai suivie de près – décidera de faire payer aux chômeurs son déficit. Fort heureusement, des voix s’élèveront bientôt, avec Michel Rocard, pour dénoncer cette situation. LA NOURRITURE INTELLECTUELLE DES PIONNIERS En 1971, la notion de « chômage créateur », formulée par Ivan Illich 17, est particulièrement en avance sur son temps : « Actuellement, le privilège le plus significatif d’un statut social éminent pourrait être la faculté de ne pas travailler tout en étant utile… Tout labeur non rémunéré est méprisé, sinon ignoré… Désormais, la qualité d’une société et de sa culture dépendra du statut de ses sans-travail : en seront-ils les citoyens productifs les plus représentatifs ou en seront-ils les assistés ? ». Ce type de réflexion m’occupe pour deux raisons. D’une part, si je n’avais pas été dans l’obligation de travailler après mon divorce, avec deux enfants à élever seule, je me voyais bien être utile dans ma campagne près de Fronton, épouse d’un exploitant agricole, engagée au conseil municipal ou à la coopérative agricole, ayant le temps de poursuivre l’apprentissage du piano. J’en garde encore une certaine nostalgie. D’autre part, j’ai tellement rencontré, dans le cadre de l’accueil des chômeurs, d’hommes et de femmes qui m’ont suppliée de leur donner à faire quelque chose d’utile, qu’il me semble que cette approche de l’utilité sociale est très importante. Mais pour les chômeurs que j’accueille la question est : avec quelles ressources ? On ira à un moment donné jusqu’à interdire le bénévolat au chômeur! Ce faisant, l’argument avancé est le suivant : ils perdent leur disponibilité aux offres de l’ANPE – qui ne leur en propose pas beaucoup d’ailleurs, comme les chômeurs le savent bien. Avec quel moyen financier vivre tout en étant utile à la 28


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société et sans être salarié d’entreprise ? Telle est bien la frontière de l’assistance : quelle valeur reconnaissons-nous à l’utilité sociale ? Un petit ouvrage d’Alternatives économiques intitulé « La crise » 18 nous explique que notre modèle de développement est en cause. « Ne faut-il pas : changer le travail, promouvoir le temps libre, inventer de nouvelles relations entre pays et régions, en finir avec le productivisme ? » D’une autre façon, Jacques Robin 19 nous propose de montrer « comment une société du temps libéré peut motiver à la fois l’accomplissement personnel de chacun et les tâches collectives et sociales ». Il écrit dans Changer d’ère : « Nous entrons dans la croissance économique sans création d’emplois… La mutation technologique de l’information et de la commande, nous libérant de la pénibilité des tâches de survie et de course sans fin vers l’appropriation des biens matériels… la sophistication des techniques demandera à être maîtrisée dès les bancs de l’école… » Aussi une de nos préoccupations principales aura été de nous équiper en matériel informatique, afin de permettre, dans nos associations, l’accès à l’initiation informatique. Ce qui peut paraître banal aujourd’hui était précurseur en 1984. L’emploi en miettes d’Alain Lebaube 20, nous confirme que le chômage auquel nous sommes confrontés est massif et de longue durée, comme je l’ai très souvent entendu dire par Maurice Pagat, qui ajoutait aussi « structurel ». « Nous vivons l’emploi en miettes, rationné, fractionné… On peut maintenant prédire la suite. Le plein-emploi ayant vécu, le droit au chômage à temps plein généreusement indemnisé, est sûrement en train de vivre ses derniers moments… la sempiternelle négociation pour le renouvellement de la convention de l’assurance chômage en étant la manifestation la plus évidente. » La Dépêche du Midi précise en mars 1989 dans un entrefilet : « Plus d’un million de chômeurs sont non indemnisés. » L’évolution juridique des contrats de travail reste au cœur de nos ateliersdébats où nous aurons la chance d’avoir d’excellents collaborateurs universitaires comme Marie-Laure Morin. Bien sûr d’autres lectures ont nourri notre quête et notamment le mensuel Partage 21, créé en juillet 1983. Cette revue publie des lettres et des témoignages de chômeurs, des comptes rendus d’activités des associations et des maisons des chômeurs, des études sur l’évolution du chômage et sur les problèmes de l’emploi, en France et à l’étranger. Mais j’accorde surtout une place spéciale à André Gorz 22 et Hannah Arendt 23, dont les ouvrages ont accompagné ces années de réflexion et d’action particulièrement difficiles, durant lesquelles il s’agissait, pour nous, de mettre en œuvre les perspectives de ces auteurs. Nous 29


la maison des chômeurs

verrons plus loin combien l’organisation par Maurice Pagat des États généraux du chômage et de l’emploi a contribué à la confrontation des expérimentations que nous développions avec les travaux de chercheurs, et ce, en présence des responsables politiques et de hauts fonctionnaires de ces années-là. LA CRÉATION DE LA MAISON DES CHÔMEURS ET DU MNCP Quand je vais à Paris à cette époque-là, c’est encore pour visiter une exposition au Grand Palais ou pour assister à des pièces de théâtre (celles de Marguerite Duras par exemple, que j’apprécie beaucoup). J’habite chez une cousine qui elle, à l’inverse de la provinciale que je suis, n’a qu’une hâte : quitter Paris pour la Charente-Maritime où résident ses parents. C’est chez elle, rue du Cherche-Midi que je rencontre en têteà-tête Maurice Pagat et Gérard Marle. Faut-il voir dans le nom de cette rue quelque chose de prémonitoire ? En effet, des Parisiens m’ont expliqué que le nom de cette rue venait de la distribution de nourriture aux plus pauvres qui s’y déroulait autrefois. Verrons-nous dans quelques années une rue baptisée « rue des Restos-du-Cœur » ? Car c’est bien ce retour d’un phénomène de faim pour une partie de la population d’un pays riche qui a suscité l’engagement de Coluche. Notre entretien consiste à nous présenter un peu, à présenter notre parcours, notre expérience, notre itinéraire spirituel. J’avais écrit cela à Gérard Marle, en lui demandant ce rendez-vous. Qui est Maurice Pagat ? D’après ce que je comprends, il travaillait chez EDF au service commercial. Militant catholique et syndicaliste, il est proche du Parti socialiste. Très engagé durant la guerre d’Algérie, il publie des textes interdits dans Témoignages et Documents, ce qui lui causera beaucoup d’ennuis. Il connaîtra un licenciement et la dure épreuve de la solitude liée au chômage. Il faudra qu’il attende l’arrivée de Michel Rocard au gouvernement pour être réintégré au sein d’EDF et bénéficier des droits à la retraite. Il s’est fait connaître par une grève de la faim, qui a démarré le 25 décembre 1982 dans l’église de Clichy. Grève de la faim qui cessa le douze janvier. Pour défendre ses droits et les droits des chômeurs, il crée le syndicat des chômeurs avec des amis qui le soutiennent. Quand nous nous rencontrons, l’émission de Michel Polac a eu lieu et nos projets respectifs se croisent. Il cherche à faire essaimer en province des associations du type de la sienne, et moi je bute sur les difficultés que révèle le démarrage du mouvement des chômeurs toulousains, où 30


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chacun lutte seul avec ses problèmes quotidiens mais prend aussi conscience de la nécessité d’une organisation interne collective. Gérard Marle est Fils de la Charité, institut qui n’est pas implanté à Toulouse. Prêtre en paroisse, il anime aussi le centre de formation de son Institut religieux à Issy-les-Moulineaux. Il est également philosophe. Je l’ai croisé dans trois paroisses différentes au cours de ces années-là, au Kremlin-Bicêtre, à Belleville et à Antony. J’ai toujours été chaleureusement accueillie lors de mes passages parisiens, et nos conversations m’ont beaucoup guidée et ont eu une grande influence sur moi. Il est la cheville ouvrière du CCSC avec Paul Abela, le président. C’est par lui que j’apprends qu’une part très importante des dons que le CCSC reçoit émane des congrégations religieuses, et notamment des congrégations féminines. Il s’en explique ainsi: « De nombreuses religieuses vivent en contact quotidien avec les populations touchées par le chômage. Elles connaissent bien le problème de l’exclusion sociale créée par le chômage et elles ont vu dans notre action une possibilité qui dépasse la dimension individuelle. » Je vais comprendre par la suite que ces communautés de religieux et de religieuses ont plus de liberté, au sein de l’Église, pour prendre des risques nouveaux. Nous aurons à Toulouse le soutien d’une communauté du centre-ville 24, qui n’hésitera pas à nous ouvrir sa porte pour les journées de solidarité qu’elle organise. Y sont représentés tous les continents où cette communauté possède des fondations. Ses responsables repèrent très vite dans nos organisations naissantes un objectif de lutte contre la pauvreté avec les pauvres eux-mêmes. L’esprit de la « conscientisation », de la théologie de la libération en Amérique latine – où ces religieuses sont présentes – croise notre route. La table ronde la plus prospective qu’elles aient organisée concerne les immigrés : « Les immigrés viennent chercher du travail en France ». Sont réunis des représentants d’associations du tiers-monde, des coopérants, des personnes engagées dans la vie syndicale et des chômeurs noirs et blancs. Voici ce que les permanences à la maison des chômeurs et mon attachement au tiers-monde m’ont conduit à dire : « À quoi assiste-t-on ? D’une part dans les associations tiers-mondistes, une volonté de soutenir des microprojets de développement de type artisanal, scolaire, agricole, médical ou de formation. Les Français en coopération y participent directement et le relais associatif, ici, opère au titre de l’information, de la vente, du soutien financier, mais aussi et surtout au titre de la conscientisation et du brassage culturel. Cela est porteur d’enrichissement pour tous. Ce versant est emprunté par ceux d’entre nous, soucieux de faire surgir ce 31


la maison des chômeurs ANNIE DREUILLE

Annie Dreuille est à l’origine de la première Maison des Chômeurs « Partage », créée à Toulouse en 1986, qui deviendra le site pilote pour la France de cette expérience sociale novatrice. Dans les années 1980, intéressée par ce courant social visant à créer un syndicat des chômeurs au sein du mouvement « Partage », elle répond à l’appel de son fondateur, Maurice Pagat, décédé en 2009. Son livre est le témoignage de l’engagement intellectuel, humain et social hors norme qui l’a conduite à la fondation de ce lieu inédit. On y croise tous les protagonistes de l’action sociale des années 1985-2000, politiques, syndicalistes, associatifs, connus ou anonymes. On verra dans ce récit qu’il faut être solide pour vivre et partager tant de situations difficiles et parfois dramatiques. Respectueuse de la laïcité durant toutes ces années, elle s’autorise à livrer aujourd’hui ce qui l’a fondée et où s’origine pour elle la fraternité. Annie Dreuille a été enseignante puis travailleur social. Elle a publié ou collaboré à plusieurs ouvrages : Le Temps libéré, tout travail non travail histoire de fous, 1995 ; L’Académie du temps libéré, pour une réconciliation avec la vie sociale et politique, 1997, Maison Partage et Cépadues ; Les Aventuriers de l’économie solidaire, 2002, L’Harmattan.

ISBN 978-2-86266-592-4

17 €


La Maison des chômeurs  

Annie Dreuille est à l’origine de la première Maison des Chômeurs « Partage », créée à Toulouse en 1986, qui deviendra le site pilote pour l...

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