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n°74 . hiver 2015

GRATUIT

molécule • rone • husbands • dJ oil • ostyn • morthouse • last train christian eudeline • mountain bike • chinese army • someurland…


numéro 74 hiver 2015 france - quEbec - acadie - belgique

longueurdondes.com

sommaire

édito

5 DECOUVERTES • 9 entrevues 31 coulisses • 39 chroniques

De la nécessité de mettre Pascal Nègre en couverture

sur scène dans une minute ! par Thibaut Derien

1. Journalisme (n.m.) : activité qui consiste à recueillir, vérifier ou commenter des faits pour les porter à l’attention du public. 2. Enquête (n.f.)  : étude d’une question en réunissant des témoignages et des documents pour en examiner la véracité. 3. Objectif (adj.)  : qui ne fait pas intervenir d’éléments affectifs ou personnels dans son jugement pour laisser au lecteur le soin de se faire son avis. 4. Indépendant (adj.)  : qui ne dépend d’aucune autorité. Se dit d’un média autonome depuis 32 ans et n’appartenant à aucun groupe de presse. 5. Décalage (n.m.)  : écart volontaire en marge du courant grand public. Exemples dans les précédents numéros avec Pierre Lapointe, My Little Cheap Dictaphone, Misteur Valaire, Giedré…

Didier Wampas @ Genève, le 13 mars 2014

6. Symbole (n.m.) : qui représente un concept ou en est l’image. Significatif d’une intention.

“Généralement avant de monter sur scène je mets mon

7. Flops (angl.) : échecs. Associés en 2014 aux majors qui peinent à trouver leur poule aux œufs d’or, vu la débâcle de Jennifer Lopez, Mariah Carey, Kylie Minogue, Shakira, Alizée, Amel Bent, Sébastien Tellier, Ben L’Oncle Soul, Renan Luce, Yannick Noah… (on continue  ?)

costume de Super Héros qui me permet de faire n'importe quoi, de voler, de jouer de la guitare avec un doigt, de sauter pendant deux heures et de hurler sans me "casser la voix" ( comme dirait l'autre). Visiblement ce jour-là je n'étais pas encore tout à fait prêt, peut-être un petit retard à l'allumage ?”

SUR LA MÊME LONGUEUR D’ONDES 22 chemin de Sarcignan 33140 Villenave d’Ornon info@longueurdondes.com www.longueurdondes.com I.S.S.N. : 1161 7292

8. Disponible (adj.) : parce que l’homme se laisse approcher, les doigts pris dans le pot de miel médiatique, et qu’un bon méchant a toujours fait un bon film. Bonne année  ! (compliment)

Directeur - Rédacteur en chef > Serge Beyer | Rédacteur en chef adjoint - Maquette > Cédric Manusset | Publicité > marketing@longueurdondes.com L.O. MONTRÉAL > Distribution Diffumag | Coordination > Alexandre Turcotte, concert.quebec@longueurdondes.com | Webmasters > François Degasne, Marylène Eytier Ont participé à ce numéro > Patrick Auffret, Sébastien Bance, Olivier Bas, Isabelle Bigot, Alain Birmann, Romain Blanc, Olivier Boisvert-Magnen, Bastien Brun, Mickaël Choisi, Samuel Degasne, France De Griessen, Emmanuel Denise, Julien Deverre, Jean Luc Eluard, Mathieu Fuster, Aude Grandveau, Alexandre Hiron, Kamikal, Aena Léo (livres), Céline Magain, Emeline Marceau, Vincent Michaud, Julien Naït-Bouda, Elsa Songis, Jean Thooris, Alexandre Turcotte Photographes > Michela Cuccagna, Delphine Ghosarossian Couverture > Florent Choffel - www.etsionparlaitdevous.com, Photo © Michela Cuccagna Imprimerie > Roto Garonne | Dépôt légal > Janvier 2015 | www.jaimelepapier.fr NE PAS JETER SUR LA VOIE PUBLIQUE Les articles publiés engagent la responsabilité de leurs auteurs. Tous droits de reproduction réservés.


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DECOUVERTES 5 Mountain Bike • 6 Last Train 6 Chinese Army • 7 Someurland • 7 Morthouse

Mountain Bike au commencement était le garage…

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b ROMAIN BLANC | a OLIVIER DONNET

ous aimez le rock et la bière belge ? Vous connaissez sûrement Madame Moustache, ce bar incontournable de la nuit bruxelloise. C’est ici qu’Étienne et Stefano, deux amis d’enfance ayant décidé de quitter Toulouse pour Bruxelles, rencontrent Charles, originaire de Tournai. “On y bossait tous en tant que serveurs. Un jour, Charles m’a proposé d’y organiser une soirée 60’s. Pendant trois ans, tous les mercredis, on passait nos 33 et 45 tours. Ça a vraiment cartonné ! Parfois, le bar faisait de meilleures caisses le mercredi que le samedi soir !”, raconte Étienne. Love, les Doors, le Velvet… Puisqu’ils écoutent les mêmes groupes, pourquoi ne pas former le leur ? “Je savais qu’Étienne composait de chouettes trucs, seul dans sa piaule, sans les montrer à personne”, s’amuse Charles. “À cette époque, Stefano et moi habitions dans un ancien garage automobile

de Bruxelles, se remémore Étienne. Il était complètement délabré, mais on l’a si bien retapé que l’on a décidé d’y faire nos propres soirées. Un soir, les flics ont débarqué pour nuisance sonore. Ils étaient vachement impressionnés par l’endroit, du genre : Trop cool les mecs, vous avez fait du beau boulot !” Là-dedans naît Mountain Bike, groupe de garage dans son essence même. Charles passe derrière la batterie. Il encourage Étienne à déballer ses compos. Stefano prend la basse. Puis arrive Aurélien et le projet passe la vitesse supérieure. C’est grâce aux jolies lignes de ce jeune guitariste wallon que Mountain Bike réussit son pari musical : allier une énergie foncièrement garage à des mélodies subtilement pop, comme sur I lost my hopes (in paradise), tube de leur premier album. Les Franco-Belges se sont déjà taillés une furieuse réputation scénique dans toute la Belgique, et comptent bien faire de même en France cette année.

“Mountain Bike” - Humpty Dumpty

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DECOUVERTES

Last Train feu sacré

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b JULIEN NAÏT-BOUDA | a MICHELA CUCCAGNA

e boudons pas le plaisir de se confronter à une jeunesse en ébullition, certes frivole, mais emplie de cette énergie vitale qui fait avancer certains plus vite que les autres. “Il y a plein de bons groupes en France, et la seule manière d’émerger c’est d’avoir des couilles pour pouvoir s’assumer et se lâcher !” À peine la vingtaine, ces quatre garçons avancent maintenant à pas réfléchis car se dresse devant eux le rituel initiatique du premier album, dont l’aboutissement est prévu au crépuscule de l’année 2015. Se délivrer des chaînes de ce dernier sera à coup sûr un tournant que l’on espère heureux pour cette bande de gamins sincères et généreux. À regarder leur esthétique musicale comme visuelle, encadrée jusque-là par deux clips, on se dit qu’ils sont sur le bon rail. “Chacun sait comment l’autre joue, cela nous permet d’appréhender la composition de notre musique différemment. Il est temps à présent de nous affranchir du format EP.” Une volonté qui devra suivre la voie orchestrée par des performances scéniques fiévreuses que l’on ne peut définitivement mettre en sourdine tant elles prennent aux tripes : “Notre aspiration est de marquer le public. Aller voir un concert est une expérience différente que l’écoute de la radio. Le rock, c’est une histoire où il faut tout donner. Si on décide de péter nos instruments sur scène, c’est que la fusion avec le public était là, on ne le fera pas juste pour le visuel car ça coûte cher…” Si le poids des aïeux pèse sur ces jeunes gens, leur filiation générationnelle, tout en continuité et en rupture avec les sphères moderne et indie du rock, augure une fraîcheur que l’on ne pensait plus possible dans un style qui, il faut bien l’avouer, noie dans la masse de nombreuses formations. Et quand ils lâchent que leur principale référence musicale est Led Zeppelin, “pour l’alchimie qui reliait ses membres”, on se met à espérer qu’un disque français de pur rock puisse secouer des horizons plus lointains que ceux de l’Hexagone. Tant qu’on a des couilles… “Cold fever” - Tentacled Records

Chinese Army du blues libre et imagé

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b EMELINE MARCEAU | a MURIEL DELEPONT

ébarqué en 2013 avec l’EP Runaways, Chinese Army revient avec Five easy pieces, un nouveau maxi idéal pour accompagner les longues soirées d’hiver. Derrière cette messe rock, froide et hypnotique se cachent le musicien Benoit Perraudeau (guitare) et le photographe Oan Kim (synthé), deux quadragénaires parisiens qui n’en sont pas à leurs premières heures de (joyeux) tapage musical. Formé en 2010 après un concert donné pour l’ouverture de l’installation Life on loop à la Pyo Gallery de Los Angeles (pour laquelle il a conçu la BO), le duo a d’abord fréquenté les rangs d’écoles de musique classique et de jazz, puis s’est illustré au sein du groupe Film Noir, dont il a gardé une certaine atmosphère cinématographique. Derrière son énergie psyché, ses riffs sales et ses orgues fous, Chinese Army honore quelques héros du blues-rock, passés ou modernes, comme Suicide, The Kills, The Doors, The Legendary Tigerman, etc. “On a aussi pensé à Timber Timbre pour travailler le son de la voix”, avance Benoit. Adeptes du do it yourself, les deux hommes ont enregistré et produit eux-mêmes leurs titres, à la maison : “On fait tout tout seuls, c’est pour ça que l’on met parfois du temps à composer. Certains titres du nouvel EP sont assez vieux, admet Oan. On a sorti l’EP nous-mêmes. On n’a pas de label, mais l’avantage est que ça nous laisse une certaine liberté.” Soutenu par le collectif Balades Sonores, Chinese Army veut tourner autant que possible. “Sur scène, on a une boîte à rythme. Avant, on nous demandait pourquoi on n’avait pas de batteur, mais la question ne se pose plus, d’autant que l’on projette de la vidéo. Cela rajoute une dimension supplémentaire aux concerts”, avance Oan. L’année 2015 devrait convaincre ceux qui en douteraient encore. “Five easy pieces” - Autoproduit

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DECOUVERTES

Someurland ballet apocalyptique b ALEXANDRE TURCOTTE | a D.R. e qui est important et ce que j’aime faire par-dessus tout, c’est aborder l’émotion, être honnête et pouvoir illustrer ma vulnérabilité”, confie Élaine Martin (Amour à Jeun, LoRa) qui lance cette saison son premier LP sous le nom de son plus récent projet, Someurland, faisant suite à un EP paru en août 2013. Artiste pluri-disciplinaire, autant musicienne qu’illustratrice, peintre et photographe (elle signe par ailleurs trois de ses vidéo-clips), Élaine a eu besoin d’évacuer ses émotions après une difficile et éprouvante relation. “J’ai appelé l’album 2012, justement parce que tout ce qui m’est arrivé de difficile est survenu cette année-là.” On sent le bouleversement, les souvenirs difficiles et les plaies encore ouvertes. La douleur est criée et les maux sont mis en avant. La musique sert de catharsis. Les paroles sont crues et parfois simples. “Les textes reflètent exactement comment je me sentais au moment où je les ai écrits. Je ne peux pas les retravailler, car ça serait trahir la spontanéité”, explique-t-elle. Someurland est une entité trempée dans un électro-trash à saveur pop qui tangue dangereusement entre ballades francophones et un puissant mur de son électro-rock. Mélange de Raveonettes, The Naked and Famous et de projets tels que Suuns, Malajube ou encore Galaxie, 2012 se décline en plusieurs couches mélodiques d’ambiances éthérées et d’accents rock qui se percutent pour créer un climat onirique. “Je trouvais ça particulier parce que 2012 devait aussi être la fin du monde.” Elle le traduit en dévoilant un séisme sonore touffu, enragé, dirigé et magnifique, où sa voix bouillonnante et riche se marie aux violons vaporeux, aux emportements électroniques et aux passages quasiment symphoniques. “Je ne dirais pas que je mets une croix dessus cette année noire, mais c’est un chapitre qui se termine.”

Morthouse

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“2012” - Autoproduit

fraternité montréalaise

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b OLIVIER BOISVERT-MAGNEN | a MENAD KESRAOUI

ur son premier EP paru en octobre dernier, le groupe montréalais évoque Joy Division de bien des façons, autant au niveau du timbre vocal grave de son chanteur que de la tension précaire qui émane de ses compositions. “Le mouvement post-punk et no wave des années 80 nous a sans doute influencés”, explique Thomas Lallier, chanteur et guitariste du trio complété par son frère Philippe, multi-instrumentiste, et Samuel Gemme, batteur. Sans verser dans la nostalgie, le groupe tapisse sa musique de textes abstraits, parfois surréalistes, de guitares indie rock hurlantes et de mélodies atmosphériques prenantes, créées à partir du “vieux piano droit” de la maison d’enfance des frères Lallier. C’est d’ailleurs cette chimie entre les deux musiciens - auparavant regroupés au sein de Passwords - qui est à la base de l’existence même de Morthouse. “Je pense qu’inconsciemment, on savait qu’on allait, un jour, collaborer. Il fallait seulement attendre le bon moment, indique Thomas. Nous sommes rarement d’accord sur quoi que ce soit, alors nous remettons constamment en question la direction du groupe. Le but principal est de garder le projet stimulant pour chacun.” C’est le défi auquel le groupe sera confronté lors de l’enregistrement de son premier album complet, qui débutera cet hiver. L’objectif : tenter de percer au Canada d’abord, puis aller voir ailleurs ensuite. “On ne vise pas de marché en particulier, mais on est conscients que le marché québécois est assez limité pour ce genre de projet”, admet le chanteur, en référence à l’unicité de leur proposition musicale sur une terre québécoise encore nourrie par le folk. “On aimerait bien tourner en Europe à l’automne 2015, mais il y a encore beaucoup de support financier à aller chercher.” “Morthouse” - Sainte Cécile

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entrevues 9 Molécule • 15 Husbands • 16 DJ Oil • 19 Ostyn • 20 Rone 24 Pascal Nègre, l’avocat du diable ?

Molécule l’homme qui prend la mer “Chaque homme, à quelque période de sa vie, a […] soif d’Océan.” Ainsi débute, dans les premières pages du roman d’Hermann Melville, l’histoire de Moby Dick. Ainsi débute également le projet musical de Romain Delahaye Serafini, alias Molécule, qui, le 26 mars 2013, décida de prendre la mer. b ALEXANDRE HIRON | a MOLÉCULE & ALEXANDRE GOSSELET

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entrevues

J “60°43 nord” Mille Feuilles

’ai toujours été fasciné par le large. Faire une traversée assez longue dans une mer dangereuse et le concilier à mon activité artistique était un moyen de me mettre en danger, de travailler dans un environnement nouveau, pas forcément adéquat. Je suis parti là-bas avec la volonté de me rapprocher de mes peurs.” Équipé de ses machines et de son matériel d’enregistrement, l’auteur a embarqué le temps d’une campagne de pêche sur le Joseph Roty II, un chalutier croisant en Atlantique Nord. Cinq semaines durant, le navire a traqué sans escale le merlan bleu sur une mer parmi les plus difficiles du globe, le long de la faille continentale, à 150 milles des côtes, là où les abysses plongent à plus de 3000 mètres de profondeur. Et pendant toute la durée de ce périple, niché quelque part dans les entrailles du navire, véritable usine flottante de la pêche industrielle, Molécule a composé 60°43 Nord, son cinquième album de musique électronique. Parti sans idée précise de ce qu’il comptait créer à bord, son seul dogme artistique était de ne pas ajouter une seule note à ses compositions une fois revenu à terre. L’entreprise constituait une véritable prise de risque. Environnement bruyant, exigu, humide et instable, le navire n’est certainement pas le lieu idéal pour enregistrer un album. “J’ai retrouvé plusieurs fois mes synthés et mes machines par terre. On a eu jusqu’à force 12 avec des creux entre 14 et 18 mètres et là, il n’y a pas grand chose qui résiste ! Même nous, d’ailleurs, on s’est retrouvés projetés au sol à certains moments.” Paradoxalement, cet environnement a constitué une source sonore d’une infinie richesse. Ici le bruit capté des vagues monstrueuses qui se fracassent sur la coque en métal vient enrichir le rythme (Rockall), là les craquements du navire et le ronronnement incessant du moteur contribuent à créer des ambiances sonores singulières (Shannon), ailleurs c’est

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entrevues

le vent qui pose les bases mélodiques d’un morceau : “J’ai enregistré Metarea avec le vent qui faisait siffler les câbles sur le toit du bateau. J’ai fait plusieurs prises de son, ce qui m’a permis de créer une séquence sonore que j’ai ensuite mis en musique avec des boîtes à rythmes et des synthés. J’ai constitué un circuit sonore avec des pédales d’effet de guitare. Les sons passaient d’une pédale à une autre, chacune apportant son grain. Cela permet d’agir sur les fréquences, le timbre, et de trouver le La de cette musique en plein océan ! (…) En parallèle, avec les instruments, j’ai pu trouver des sonorités qui évoquaient l’espace, le milieu aquatique et qui s’accordaient parfaitement avec les sons que j’avais captés sur le bateau.” À bord, les journées de travail sont calées sur celles des marins. Par

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« Je suis parti là-bas avec la volonté de me rapprocher de mes peurs. » tranches de six heures, l’artiste assemble sans relâche les morceaux et les images qui composeront l’album pendant que les pêcheurs manœuvrent le chalut et remontent inlassablement des tonnes de poissons. Si l’accueil de l’équipage a été très chaleureux, les journées furent parfois difficiles : “Je commençais assez tôt le matin. Il m’arrivait de faire des journées très longues, ce qui n’était pas forcément évident parce qu’on est dans une cabine où il y a juste un petit hublot, et où tout bouge. Je n’ai pas été malade, mais j’ai été vaseux, fatigué, épuisé par moments. Ce n’était pas un effort physique contrairement aux marins, mais c’était un effort de e


entrevues

concentration et d’assiduité dans la démarche qui était assez intense.” Par gros temps, de même que les marins cessent toute activité, Molécule reste dans sa cabine à attendre une accalmie pour reprendre son travail. C’est là que l’éloignement des siens, la perte de repères et le sentiment d’enfermement peuvent alimenter les idées noires. Ce n’est pas sans raison que, jusque dans les années 1970, des prisonniers étaient embarqués sur ces navires dont il n’existe nulle échappatoire. “Cinq semaines, c’est très long. On a une notion du temps différente sur l’eau. Et puis en pêchant, on traque le poisson, on fait des ronds dans l’eau, donc on perd le nord et tous ses repères…” La musique devient alors un refuge loin du bruit assourdissant généré par le chalutier, loin de l’odeur omniprésente du poisson mêlée à celle du gasoil et des cuisines. C’est la musique comme rempart contre l’hostilité de la mer, à l’image du titre Le lac qui se déploie calmement sur près de vingt minutes et dans lequel transparait un fond d’amertume et de mélancolie.

« On entend des bruits partout qui claquent, des affaires qui tombent, des sirènes d’usine parce que les machines partent en vrille… » De son expérience, Romain retire des émotions très contrastées qui se retrouvent sur l’album : “Il y a des morceaux très vaporeux, très planants, qui évoquent des images d’horizons, de couchers de soleil fabuleux qui me restent. Et d’autres qui sont plus violents, qui expriment des choses plus dures, qui raclent ; ils font écho aux moments de stress et de peur très intenses que j’ai pu vivre. On entend des bruits partout qui claquent, des affaires qui tombent, des sirènes d’usine parce que les machines partent en vrille…” Il y a cette scène notamment, que nous raconte Romain, où plusieurs déferlantes arrivent par derrière et balaient le pont ; quelqu’un aurait pu passer facilement par-dessus bord et sombrer dans les flots noirs… Après plus d’un mois en mer, l’ordre de rentrer est tombé. Le chalut est remonté et la parole de Molécule s’est tue. À peine le temps d’organiser les dix titres qui composent l’opus que déjà le port de Saint-Malo réapparaissait à l’horizon. Les cales étaient pleines de poisson et 60°43 Nord était achevé. L’album est accompagné d’un recueil de 340 pages, réunisi sant textes et superbes clichés pris lors de l’aventure. 12 LONGUEUR D’ONDES N°74


entrevues

Husbands le cœur des hommes Kid Francescoli, Oh! Tiger Mountain et Simon du groupe Nasser rassemblés, quelle belle formule ! Voilà un premier album qui flirte entre pop léchée et électro délicate que les trois amis de Marseille défendent, non sans un certain humour. b KAMIKAL | a CAUBOYZ

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’est avant tout une histoire d’amitié entre trois hommes aux parcours individuels reconnus, poussés par l’envie de créer un nouvel espace de jeu musical sur le territoire marseillais. Un cœur des hommes inspiré et imprégné qui fait mouche, comme un clin d’œil au film de Cassavetes, Husbands : “Ils sont trois, on est trois. Ils rigolent, on rigole. Ils sont bien habillés, on essaie de faire pareil. Cassavetes, c’est un style et une démarche artistique bien particulière, une vraie sensibilité masculine, comme on la retrouve en France chez Gainsbourg, Marielle ou Rochefort.” Cette sensibilité masculine est présente tout au long de l’album, et pour les influences, ce sont avant tout “le cinéma, le whisky, la dance music, les années 70, 80, 90, même 2000, et l’Internet !” qui les inspirent. Des hommes en lien avec leur temps et leur époque qui proposent une musique très actuelle à l’univers feutré avec une petite touche vintage imprévue : “Il n’y a rien de volontaire dans Husbands. Le côté vintage vient

juste des instruments que l’on utilise et du fait que l’on commence à vieillir !” Vieillir ? On peut se demander si, au contraire, Husbands n’est pas le nouveau boys band pour adulte ? “On aurait bien voulu monter un girls band trash, mais c’était biologiquement impossible…” De l’humour, les trois acolytes n’en manquent pas, il sert de liant à leur musique et c’est leur façon à eux d’insuffler un peu de chaleur dans un monde devenu trop frileux. C’est donc à trois, et à force de participer aux albums des uns et des autres dans leur studio, qu’ils se mettent à composer. La rencontre avec Laurent Garnier est le déclic ; à l’écoute des titres du groupe naissant, c’est le coup de cœur. “On l’a rencontré lors de la première édition du festival YEAH ! (Lourmarin, 84) en 2013, où Oh! Tiger Mountain était

programmé. Laurent voulait que l’on sorte un EP vinyle pour lancer son nouveau label Sounds Like Yeah !, puis il a finalement opté pour un album.” Pour le style, Husbands se situe dans une veine très british qui n’est pas sans rappeler Metronomy, entre électronique et alternative, de quoi rendre l’ensemble un peu décalé, avec un grain et une identité propres. On oscille entre pop song raffinée et électro aux rythmiques langoureuses. Si l’on peut d’ores et déjà apprécier les cinq premiers titres du EP Let me down (don’t), les six à venir sur l’album qui sortira en mars promettent d’autres grands plaisirs : Who knows et sa mélodie ensoleillée voire reggae, ou encore Run along son qui monte doucement emmenant l’auditeur dans une vague positive et ultra-entraînante. Un peu à l’image du clip Dream que le duo parisien Cauboyz a réalisé pour ce trio chic, on peut s’attendre en live à voir trois potes i s’éclater, mais toujours avec élégance.

“husbands” Sounds Like Yeah ! Sortie le 9 mars 2015 Concert à La Maroquinerie le 24 mars 2015

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DJ Oil énergie non fossile Ancien membre de Troublemakers, le Marseillais DJ Oil, alias Lionel Corsini, poursuit avec Phantom l’idée d’une musique puisant dans la soul et la house pour un rendu aussi viscéral que mutant. b JEAN THOORIS | a STEPHAN MUNTANER

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omme un contrepied à son premier album solo (Black notes, en 2012), mais également par soif d’aventures et de nouvelles expériences sonores, DJ Oil a élaboré les douze titres de Phantom de façon un peu nomade, à l’instinct. “Les morceaux ont été enregistrés en live lors de soirées ou bien dans mon propre studio, sans aucune retouche post prod, comme des peintures au premier jet. Je me suis aperçu que cette méthode ne fonctionnait pas trop mal… Du coup, l’album ne raconte pas forcément une histoire car il s’agit plutôt de collisions entre les titres, d’une construction échafaudée comme un DJ set. Je voulais un disque sans concession, mais sans non plus tomber dans un truc trop barré ou trop dark ; un disque un peu bigarré, comme une collection d’images enregistrées dans un état d’esprit ludique, quitte à ne pas plaire à tout le monde.” Un travail à l’arrache qui privilégiait les erreurs de parcours, les soudaines dérivations… “J’aime les accidents car c’est là que s’affrontent les sonorités, comme dans le jazz ou le hip-hop. Tu ne calcules rien, tu es simplement surpris par le résultat, qu’il soit heureux ou malheureux.”

« La musique afro-américaine a toujours été une influence, (…) il s’agit vraiment du rythme de la vie » Au-delà du processus créatif, DJ Oil reste farouchement attaché à la culture black, qu’elle puise dans la soul ou le rap (des préceptes déjà limpides au sein des Troublemakers). “La musique afro-américaine a toujours été une influence, ce qui est normal vu mes nombreux voyages en Afrique. Pour moi, il s’agit vraiment du rythme de la vie - comme s’intitule d’ailleurs l’un des morceaux de l’album. Ensuite, mon père était DJ dans les années 60, je lui dois cet amour pour la soul et le funk, que j’ai écoutés très jeune. De là également mon attachement au vinyle.” Comment se positionne un tel passionné du vintage à l’heure de la dématérialisation musicale et de la forte prédominance du MP3 ? Sans tomber dans le passéisme (Phantom sortira en CD et en vinyle), Lionel Corsini ne mâche pas ses mots : “Sur certains points, l’esthétique visuelle des années 60 et 70 a été avalée par le numérique. Par exemple, les procédés d’enregistrement possédaient plus de grain, de chaleur 16 LONGUEUR D’ONDES N°74


entrevues

“Phantom” BBE Dès Yes it is, introduction glaçante au nouvel album de DJ Oil, on devine le dépaysement garanti, le voyage vers des contrées difficilement identifiables. Pourtant, la matrice de Phantom puise dans la soul et le hip-hop, dans le funk et le blues. Mais de ces références, Lionel Corsini en extirpe une nouvelle cathédrale, un gospel n’appartenant qu’à lui. Comme si, constituée de graffitis provenant d’horizons épars, cette musique concassait, déstructurait puis remodèlait l’émulation afroaméricaine de son auteur. Le passé est scratché, la house de Chicago tutoie Miles Davis, un travelling kubrickien revisite un classique de la blaxploitation.

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et de réflexion durant ces deux décennies. Aujourd’hui, les gens se prennent un peu trop la tête sur le fond au détriment de la forme.” Pour autant, loin de l’hommage révérencieux ou d’une quelconque nostalgie prégnante, Phantom est un album d’ici et maintenant, une collection de titres flirtant avec l’intemporalité. Car si le background métissé de Lionel Corsini prédomine, la modernité de la production entraîne l’ensemble vers des recoins cosmiques, vers des zones surréalistes authentifiées par la passion du DJ marseillais pour Buñuel et Miró. “La phase mastering fut très importante car elle donne un côté organique à l’album. Il fallait justement renforcer cet aspect vintage. La personne qui s’en est chargée, François Fanelli de Sonics Mastering, possédait déjà une expérience en ce qui concerne mes prods et mes goûts. J’y ai également participé car je ne voulais pas que le son produit dans mon studio se retrouve embrouillé par le mastering. Mais en effet : être moderne sans toutefois oublier les musiques que l’on aime, ne pas réussir à dater un disque, voilà le véritable challenge.”

Depuis Black notes, Lionel Corsini s’est donc baladé, au hasard des rencontres et de l’inspiration, “avec mon ordinateur, ma carte son et le logiciel Live”. De ce processus par strates, vingt titres sont nés. En accord avec sa nouvelle structure d’accueil, et par souci de cohérence, Lionel a accepté de réduire le tracklisting à douze. Un travail d’équipe entre DJ Oil et BBE, en somme. De quoi faire oublier la mauvaise distribution de Black notes -“un disque peu mis en avant par le label, sans trop de promotion…” - et les déboires juridiques rencontrés par les Troublemakers au moment de Express way, deuxième opus sorti chez Blue Note en 2004. Mais qu’importent les mésaventures passées : soutenu par BBE, Phantom devrait logiquement faire connaître au plus grand nombre les orfèvreries pluriethniques d’un intransigeant qui n’aime rien moins que d’assimiler la composition musicale à un coup de pinceaux… Et maintenant ? “Les morceaux de Phantom existent depuis début 2014. Entre-temps, j’ai produit Magic Malik… Et je viens tout juste de commencer mon prochain album, qui sera plus électro, plus influencé par la i house de Chicago… Oui, j’ai un peu d’avance !”


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entrevues

Puisqu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le chanteur d’Absynthe Minded débarque avec un premier album solo qui dévoile la facette bidouilleuse et synthétique de son talent.

b EMMANUEL DENISE | a MAËLLE ANDRE

Ostyn naturellement synthétique

a

près un dernier album, As it ever was en 2012, qui “n’a pas été le plus facile a réaliser”, de l’aveu même du chanteur, les cinq membres d’Absynthe Minded ont décidé de mettre le groupe au congélateur pendant quelques temps et d’aller voir si l’herbe ne serait pas plus verte ailleurs ; quitte à le réveiller plus tard, quand l’envie et l’inspiration seront revenues. L’occasion pour chacun d’aller au bout des idées qui les titillaient depuis quelques temps. Idées qui, dans le cas de Bert Ostyn, fleurent bon l’électronique et la pop synthétique : “J’ai toujours adoré les synthétiseurs, les mellotrons et les guitares. J’adore leurs sonorités dans l’air du temps. Je peux jouer de tous ces instruments et réaliser des sons vraiment différents, comme un peintre avec sa palette. Je pense sincèrement qu’un artiste doit faire l’effort de ne pas se répéter.” Une esthétique digitale qui lorgne même parfois vers la coldwave, en particulier sur l’excellent Mary, premier single extrait de l’album qui impose sa couleur par sa nonchalance sensuelle. Les habitués des albums d’Absynthe Minded risquent d’être fortement surpris par la teneur presque shoegaze de No south of the South Pole, mais il faut bien reconnaître que le chant de Bert s’y prête merveilleusement bien et que les dix titres s’enchaînent avec une véritable aisance. La longue expérience du chanteur lui permet d’emblée de connaître les horizons sur lesquels sa voix plane le mieux. Il est ici dans son élément naturel, et on jurerait qu’il n’a jamais rien fait d’autre, tant l’ensemble est cohérent, maîtrisé et subtil. Subtil parce que l’album sonne déjà très bien à la première audition, mais qu’il ne lasse toujours pas après plusieurs écoutes : on trouve une foule de petits 19 LONGUEUR D’ONDES N°74

détails sur lesquels porter son attention à chaque fois, et les morceaux sont d’une qualité égale, bien qu’il proposent tous une esthétique sensiblement différente. Cette ampleur dans le style prouve, s’il le fallait, que ce disque n’est pas un simple essai, mais bien une nouvelle approche longuement mûrie et digérée par le chanteur. Concernant sa réalisation, et c’est peut-être là son secret, elle s’est déroulé sans violence ni contrainte, au gré des envies et des idées. En tout, Bert a passé environ une vingtaine de jours au studio ICP à Bruxelles, sur une période de six mois, le reste du temps étant consacré à l’enregistrement d’idées et de démos chez lui. Les riffs, boucles et rythmiques s’empilaient, puis ils étaient testés en studio. Il retournait ensuite chez lui, essayait d’autres choses, se vidait la tête puis recommençait, et ainsi de suite jusqu’à aboutir à ce peaufinage, plus proche du travail de l’artisan amoureux de son art que de l’œuvre accouchée dans la douleur. “Rien de plus simple !”, confie même Bert. Quelques amis appelé à la rescousse, dont Luuk “Shameboy” Cox, qui a prêté son oreille critique de producteur, le batteur Simon Segers, avec qui Bert avait déjà joué au sein de Tao Tse Tse, et le guitariste Jean-Marie Aerts de TC Matic, apportent leur savoir-faire tout en restant fidèles aux idées d’Ostyn. Il semble en tout cas que le chanteur ait prit beaucoup de plaisir à la réalisation de ce projet, puisqu’il a prévu de le poursuivre avec une tournée, et qu’il pense déjà à un deuxième volet. Si les choses fonctionnent si bien quand elles sont faites simplement, pourquoi se priver ? i

luuk “shameboy” cox

Bert Ostyn a pu compter sur l’oreille experte de Luuk Cox pour ce premier album solo. Si ce nom n’est pas forcément connu du grand public, son travail l’est beaucoup plus, qu’il s’agisse de titres électroniques sous le pseudonyme de Shameboy, ou de ses réalisations en tant que producteur et musicien aux côtés de Girls in Hawaii, Arsenal et Marco Z. En tout, depuis une dizaine d’année, son savoirfaire s’est exprimé sur plus d’une trentaine d’albums. Sur “No south of the South Pole”, Luuk Cox use de son expérience des instruments électroniques pour apporter une vraie profondeur à la texture sonore.


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entrevues

Games of

Rone Des productions pour The National, un remix pour Breton, des collaborations avec Étienne Daho et Frànçois & The Atlas Moutains, des encouragements de Massive Attack, deux concerts complets à L’Olympia et aux Trans Musicales… L’électronica de Rone joue avec nos nerfs. b SAMUEL DEGASNE | a TIMOTHY SACCENTI

V

ingtième anniversaire oblige, on a beaucoup reparlé de la French Touch, ce courant musical hexagonal des 90’s, sorte de déclinaison pop de la house music. Air, Cassius, Modjo, Laurent Garnier, Mr. Oizo, St Germain, Daft Punk… Toute une génération de frenchies fut, l’espace d’une danse, estampillée maître du monde, faisant oublier quelques vieilles gloires locales et autres antiquités yéyés. Les tubes ? Aux Froggies. Les rock stars ? Aux platines. Et viens te battre, hey, p’tit British ou Amerloque voulant s’essayer au style. Même pas mal ! Les bérets avaient enfin de quoi donner des leçons et le pays des Lumières retrouvait une occasion de briller.

Sauf qu’avec le temps, l’héritage est devenu lourd à porter. Écrasant. Omniprésent en raison d’éternelles références à cette époque bénie pourtant d’un autre âge. Faut voir aussi comment les médias, les premiers, jouent les effrontés. Depuis vingt ans, la presse tresse à toute hâte des lauriers à chaque DJ français dépassant nos frontières… Du bel ouvrage ça, madame, du qui arriverait au niveau des autres, vous pouvez me croire. Alors certes, il y a un retour de l’électro française, classieuse et inventive, sur la scène internationale. Mais cette revanche tardive marque davantage les rétines que les bassins… Woodkid, C2C, Birdy Nam Nam, Vitalic ou Kavinsky ? Des enfants de l’image, des illustrateurs avant d’être des chauffeurs de salle. Leur musique est conçue avec ses supports visuels, ses relais imaginaires. Le climat l’emporte sur le beat pour peu que l’on ait l’ivresse. Puis, et surtout, voilà des types qui jouent avant tout pour eux… Rone est de ceux-là. Et pas seulement parce qu’il a fait quatre ans d’études de cinéma et que son inspiration vient “du septième art, de la photo ou de la bande dessinée”. Les langueurs de son électronica, aussi mélodique qu’hypnotique, sont taillées pour les dancefloors non conformistes. Pour le musicien, l’histoire commence pourtant en 2007 dans le temple de la French Touch : le Rex Club. Ceux qui sont devenus plus tard les Daft Punk y ont joué. Tout comme Carl Cox, Jeff Mills, Boys Noize, etc. Donner son premier concert au “Hall of Fame” de l’électro a de quoi changer une vie… ou 21 LONGUEUR D’ONDES N°74

vous détruire. En l’occurrence, la boîte de nuit s’est faite faiseur de roi pour le Parisien Erwan Castex : “Je faisais de la musique sans ambition. Pour moi, les amis. Puis, l’un d’entre eux, Lucy (ndlr : l’Italien Luca Mortellaro) m’a demandé de participer à ses compositions. Je me suis dit : pourquoi pas ?” Oui, mais cette première date au Rex Club, alors ? “La peur de ma vie ! J’étais très timide et je me lançais à peine. Tout ça était irréel… Le label Infiné et Agoria m’ont révélé à moi-même. Mes morceaux étaient tellement intimes que j’ai beaucoup travaillé en amont pour envoyer de l’énergie.” Une démarche que l’auteur, désormais passionné par la scène, comme en témoignent ses shows aux États-Unis, poursuit : “Je distingue vraiment le travail en studio du live. Mes albums sont à écouter au lit, avec sa copine.

« Mes albums sont à écouter au lit, avec sa copine. » Je réadapte donc tout, jusqu’à parfois noyer le morceau original, même si j’assume de plus en plus les morceaux calmes. Un concert, ce n’est pas une autoroute, un mix avec un tempo identique. Il faut jouer avec le silence, créer un spectacle…” Du trentenaire aux lunettes rondes émerge une douceur joviale et bienveillante. Instruit et à l’image de sa musique, il cite Flaubert et s’émerveille d’un rien qui fait pourtant un tout. Pas étonnant que le compositeur soit ami avec l’un des plus grands auteurs français de science-fiction : Alain Damasio (l’auteur de La horde du contrevent qui apparaît sur un précédent morceau de l’artiste). Les deux rêveurs possèdent ce décalage qui les rend sympathiques. De la relation épistolaire qu’il entretient avec l’écrivain - en phase d’achèvement de son prochain livre -, Rone évoque une libération : “C’est le bon intellectuel. Celui qui dit des choses compliquées de manière simple. Avant de le connaître, ses livres m’ont d’abord ouvert le crâne.” e


entrevues

“créatures” Infine Le troisième album garde une même tendresse pour les mélodies infantiles, les arrangements subtils et les élégances qui, sans vacarme, finissent leur course dans les nuages. Au programme : plus de collaborations, plus de mixage, mais aussi plus de muscles pour cette électro ambient et romantique qui sait jouer l’emphase, se redécouvre à chaque écoute. Pas de chaud-froid non plus ou de cassures nettes avec montagnes russes, mais bien une atmosphère pesante, ou légère c’est selon, venant lentement prendre ses aises. Quoi qu’il en soit, et en toute occasion, on s’y sent bien. Et de la salle de bain, à la voiture, du spot TV au bar lounge, on trouvera toujours le morceau adapté à l’humeur ou la situation. Preuve, s’il en était, d’une qualité qui fait la marque des grands.

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« Je suis incapable de définir ma musique… C’est… naturel, c’est tout. » Des rencontres, Rone en a fait d’autres pour ce nouvel album. Étienne Daho, par exemple : “Nous étions timides tous les deux. Comme il m’avait demandé un remix, je lui ai proposé de faire le match retour sur mon album. Nos rapports étaient directs, sans intermédiaires. Il a pris souvent de mes nouvelles, parlant du morceau comme s’il était notre enfant… C’était touchant.” François Marry (sans ses Atlas Mountains) aussi, comme une évidence et une perche à laquelle Rone a répondu. Et quand il travaille, Erwan parle peu musique, préférant évoquer des ambiances plutôt qu’un solfège qu’il ne maîtrise pas : “Avec mes musiciens, nous avons trouvé notre propre langage. Je leur laisse d’ailleurs beaucoup de liberté, même si c’est un ping-pong dans lequel j’ai le dernier mot. Je leur prépare des mélodies auxquelles s’agripper, avec en ligne de mire des disques dont les voix sont les instruments.” C’est ce cheminement naturel et sans contrainte que l’artiste a voulu symboliser sur la pochette, laissant le soin à sa conjointe Liliwood (à ne pas confondre avec la chanteuse) d’illustrer, “comme une collaboration musicale sur papier”. Quoi de mieux alors comme titre général que Créatures, reprenant à son compte le mythe de celle de Frankenstein : des mor-

ceaux en apparence lancinants, composés de multiples couches et échappant à leur maître. Après Berlin, le laboratoire de Rone fut d’ailleurs posé dans la campagne parisienne. Isolé, avec lui comme seul patron, il partit “en quête de l’intime et d’authenticité”, afin de ne pas se recycler. Tel le scientifique attentif et passionné. “C’est pour ça que je suis incapable de définir ma musique… C’est… naturel, c’est tout.” On comprend mieux alors pourquoi l’artiste est si bien dans sa structure indépendante “peu regardante sur mes compositions”. Liberté d’actions, toujours. Car n’allez surtout pas dire à Rone, sous prétexte d’électro, qu’il est DJ… “Je suis un musicien performeur live. J’y tiens ! Je ne passe pas les disques des autres, précise-t-il taquin, même si j’ai beaucoup de respect pour eux.” Encore tout excité d’une proposition effectuée par une récente rencontre : la création d’instruments sur mesure pour ses lives… On a hâte. C’est pour cette raison que l’évocation d’une “French Touch 2.0” le fait régulièrement sourire : “Je me sens plus d’affinités philosophiques avec Chris Clark ou Sufjan Stevens.” Avouant malgré tout, dans un rire étouffé, que “jouer le rôle du Français à l’étranger n’a pas que des désavantages…” i


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en couv

b SAMUEL DEGASNE | a LUDOVIC BARON, MICHELA CUCCAGNA

Plus d’un disque sur trois vendu dans le monde appartient à Universal Music. En France, c’est plus de la moitié. Épouvantail de cette industrie et éternel pourfendeur du piratage, l’actuel président de la filiale hexagonale affirme pourtant être un incompris… Sincérité ou cynisme carnassier ? Décryptage d’un franc-parler. 24 LONGUEUR D’ONDES N°74

U

ne quinzaine de relances sur six mois et l’assurance que le journal ait un orteil dans chaque pays francophone, c’est ce qu’il aura fallu pour rencontrer l’un des patrons les plus puissants du marché musical mondial. Sans doute moins par méfiance qu’en raison d’un planning international bien chargé. D’autant que l’homme est un habitué des médias. D’ailleurs, stoppons là un premier cliché : Pascal Nègre est affable, souriant. Sait vous mettre à l’aise rapidement. Iconique, son grand corps sec dans ses costumes colorés, il n’aura de cesse - pendant deux heures et cigarettes à la main - de s’enthousiasmer, faire mine de s’emporter ou réfléchir à des questions maintes fois posées. Et sans jamais jeter un œil à son smartphone. Autour de lui, seuls les murs de son bureau de 20 m2 - tapissés de disques d’or, bibelots et autres portraits avec des artistes - rattrape


en couv le peu de faste du siège parisien, situé tout de même à proximité du Panthéon. Comme un discret rappel de l’autorité de la société dans le secteur.

(vêtements, posters… soit 5% du chiffre d’affaires). Grâce au rachat de la major EMI en 2012 et diverses opérations d’acquisitions / diversifications, Universal Music Group a consolidé sa place de leader sur un marché pourtant en récession depuis quatorze ans. Le tout appartient à la multinationale française Vivendi, également propriétaire du groupe Canal+, dont le chiffre d’affaires avoisine les 22 milliards d’euros. Depuis 2012, 44% des revenus d’Universal issus de la musique enregistrée viennent de la distribution numérique (téléchargement, abonnement ou financé par la publicité). C’est dire ! La major a réussi sa transition numérique plus rapidement qu’un marché mondial caracolant aux environs de 35%. Et ce, même si Pascal Nègre, donnant une idée du potentiel à venir, prétend que “80% des Français ne connaissent pas le streaming”. Après New York et Los Angeles, pas étonnant que le siège social de la compagnie soit désormais à Santa Monica, à proximité de la Silicon Valley. Ville des géants d’Internet… devenus les principaux distributeurs du milieu.

BIOGRAPHIE Avant de cumuler les étiquettes (président d’Universal Music France, Italie, Moyen-Orient et Afrique, puis de L’Olympia, à la tête des “New business” du groupe et président de la Société civile des producteurs associés), Pascal Nègre affirme “ne pas oublier d’où [il] vient”. Quitte à cabotiner dans sa biographie Sans contrefaçon (Ed. Fayard, 2010) ? Difficile de le savoir, même si la dimension populaire de sa vie et ses goûts musicaux y sont souvent mis en avant… Né en 1961 à Saint-Germain-en-Laye (78), de grands-parents paysans dans le Sud de la France et de parents employés des PTT, sa première habitation - un appartement - n’avait pas de salle de bain. Adolescent, il dit écouter The wall des Pink Floyd, voire le punk des Dogs et des Stranglers, mais son premier concert (à 12 ans) est Michel Fugain et le Big Bazar… Ouch ! Deux maîtrises en poche (math et… philo), Pascal Nègre commence comme DJ sur Ouest FM, réalise les premières interviews de Marc Lavoine et Mylène Farmer, puis dit, pour ses 20 ans, voter MitMONDIALISATION Les aspects tentaculaires du groupe ? Pascal Nègre terrand. Détail, qui n’en est pas un, pour légitimer son action d’aujourd’hui ? Nous ne le saurons pas. S’en suivent les rôles d’attaché de presse (BMG, 1986-87) et en est fier : “Multinationale ? Multiculturelle ! C’est aussi simple que ça…” directeur de la promotion (Columbia, 1988-90) avant d’atterrir chez PolyGram, Tournant l’argument à son avantage : “Le cliché qui voudrait qu’Universal n’édite label racheté en 1998 par Universal Music France. Une entité dont Pascal Nègre et ne produit que des artistes lisses est faux. Aujourd’hui, c’est nous qui sortons et vendons le plus de disques de gravit tous les échelons hiérarchiques. musiques urbaines dans le monde. Et Il y assume la direction d’Island (1992) et nous n’avons rien contre la contestation. Phonogram (1994), puis en devient le Au contraire : ça peut être un bon président (1998). Jusqu’à être fait officier « Le piratage n’a, moteur ! Zebda, Noir Désir, Nirvana… Ils des Arts et des Lettres et chevalier de soi-disant, aucune ont tous été signés dans des labels d’Unila Légion d’Honneur, preuve de l’imporincidence sur la crise du versal. Voyez ?” OK, ça pique. Sauf que tance qu’il accorde, dans son parcours, à la méritocratie. disque… Restons sérieux ! beaucoup d’entre-eux appartenaient à un label ayant été racheté entre temps par Au Moyen Âge, il y avait PRÉSIDENCE Mais qu’aurait pensé Universal. Le comble ? Pour lui, l’actuelle le Pascal qui traîna longtemps à la Fête aussi de grands intellec- figure de l’artiste engagé, c’est Stromae, son plus gros vendeur francophone de de l’Huma et travailla avec Bernard Laviltuels qui prouvaient que l’année dernière - “Il ne l’est pas, tout en liers, de celui qu’il est devenu l’étant [grâce à sa] vision de la société aujourd’hui ? Silence. Le multi-président la Terre était plate… » totalement désabusée.” (Marianne, août esquive : “Les fondamentaux de mon métier sont restés les mêmes : talent, 2014). Toujours dans Marianne, Pascal Nègre affirme même que les artistes d’auimage, monétisation. Même si les techniques et les moyens d’y parvenir évoluent…” Avant de finalement lâcher : “Je jourd’hui sont satisfaits de leur situation. La raison ? Une génération qui “n’a ne m’imaginais pas à ma place actuelle, bien sûr. J’ai grandi avec ce métier.” Fei- pas connu la guerre”, mais “un modèle capitaliste”. Or, selon lui, “dans la gnant même la confidence : “Les gens parachutés sont toujours les premiers à musique, la mondialisation, c’est plutôt positif ! Grâce à Internet, il n’y a jamais se casser la figure. Le monde de la musique reste un village d’un millier de per- eu autant d’artistes chantant en français vendus à l’étranger.” Vrai, même si le sonnes (…). La première fois que l’on m’a proposé le poste de président, j’ai raccourci est un peu réducteur. refusé. Je ne voulais pas être un banquier… (ndlr : la formule a déjà été utilisée CRISE DU DISQUE Fin des plans sociaux ou de l’érosion des ventes ? “Ni dans sa biographie) L’insistance du patron de PolyGram m’a convaincu. Si l’on me jugeait apte, comment pouvais-je dire non ?” Sincérité, fausse modestie ? l’un, ni l’autre”, répond-il. Car la crise, aux dires de l’intéressé, est encore là : “Nous Le personnage, charmeur et rusé, est troublant. avons connu, certes, une première révolution avec le transfert du disque au MP3 (légalement ou illégalement). La montée en puissance des téléchargements légaux UNIVERSAL MUSIC GROUP Première compagnie de l’industrie musi- avait commencé à légèrement compenser cette perte. Sauf qu’aujourd’hui, iTunes cale avec près de 39% du marché mondial (loin devant Sony et Warner), une fait 25% de ventes en moins. Une deuxième révolution est donc en marche : la quarantaine de labels (souvent issus de rachats), plus de deux millions de titres dématérialisation par l’abonnement (…) qui me semble être le seul modèle pérenne. et une implantation dans 77 pays… Les chiffres donnent le vertige. Pas étonnant En France, deux millions de personnes ont déjà souscrit à ce type de service. C’est d’y avoir croisé d’importants ténors du métier : Bob Marley, U2, Madonna, Elton un changement complet de paradigme ! Notre métier a donc, lui aussi, évolué… Il John, Bon Jovi, Tupac Shakur, Jay-Z, Eminem, U2, Rihanna, Lady Gaga, Miley est fondamental que ce nouveau modèle - tout en permettant à l’écosystème Cyrus… ou encore Dorothée. artistes-producteurs-éditeurs-plateformes de vivre et d’investir - trouve un large Les activités du groupe se concentrent autour de trois métiers : la production public. (…) Globalement, le marché du digital augmente peu, donc on peut se deman(signature, enregistrement, promotion et diffusion, soit 80% des revenus), l’édi- der si l’offre gratuite n’est pas de trop grande qualité ? Et de ce fait n’incite pas à tion (acquisition et revente de droits pour exploitation), puis le merchandising opter pour du payant ? J’ai quand même un doute…” Tadam ! Nous y voilà. e 25 LONGUEUR D’ONDES N°74


en couv PIRATAGE Pascal Nègre n’en démord pas. Et ce, même si de nombreuses études (Union européenne, université Paris XI, UFC Que Choisir, OCDE, ADAMI, Harvard Business School…), portant sur des pays aux typologies différentes (France, Canada, Hollande, États-Unis…) ne tirent pas les mêmes conclusions que lui sur l’impact du téléchargement légal. L’interlocuteur s’emporte : “Je sais très bien qu’il y a des études qui montrent que le piratage n’a, soi-disant, aucune incidence sur la crise du disque… Restons sérieux ! Au Moyen Âge, il y avait aussi de grands intellectuels qui prouvaient que la Terre était plate…” Enfonçant le syllogisme (l’art de tirer une conclusion de deux données vraies, mais sans réel rapport) jusqu’au bout : “Regardez les années où les chiffres [des ventes] ont commencé à chuter. Quel que soit le pays, ce fut chaque fois à l’arrivée d’Internet… Si la théorie était : plus on pirate, plus on achète, alors nous n’aurions pas une baisse des ventes de 65% !” S’interrogeant même sur le nombre “d’heures de création bafouées par ce simple geste”, voire traitant les pirates de “tordus” (Numérama, mai 2013). Par leur inadaptation technologique ou leur arrogance, les maisons de disques ont-elles indirectement incité à cette pratique illégale ? Elles qui, du propre aveu du président d’Universal France, ont abandonné, dans les années 90, leur pouvoir “aux mains des services marketing”… Belle confidence, mais qui l’exempt rapidement d’une quelconque responsabilité. “Je l’ai dit, oui. Mais le dire n’est pas un mea culpa.” Comprenez : circulez, il n’y a rien à voir. Ou le retour des “pas nous, pas nous”.

production de ces émissions dans les quotas des chaînes françaises. Concluant sur le fait que “aujourd’hui, nous n’avons jamais autant écouté de musique…”, comme une preuve du potentiel.

RENTABILITÉ On sait Pascal Nègre être “en quête d’artistes que l’on écoutera encore après [sa] mort.” Mégalomanie ? Lui, le réfute. “Le long terme, la recherche du succès pérenne, c’est la base de notre économie. Nous produisons beaucoup d’artistes. Sur l’ensemble, certains se vendront encore dans cinquante ans. C’est ce fond de catalogue qui nous permet de financer la suite.” Car le PDG d’Universal Music France assume les termes d’”industrie culturelle”, que les Français désapprouvent traditionnellement : “Je revendique à 100% cette logique économique. La nier, c’est revenir au seul mécénat… Et si le mécène n’avait pas de goût ? Là, c’est le public qui décide. Le capitalisme, c’est la démocratie. (rires) Oui, la musique est aussi un produit de consommation.” Le mot est lâché. Sauf qu’il s’agit du reproche récurrent fait à Universal : sa supposée obsession de l’argent et de la rentabilité, voire la marge financière que la major se ferait sur le dos de l’artiste. Ou pire : que le futur modèle va vers un appauvrissement des artistes. Pascal Nègre nie, se désolant de cette éternelle attaque à l’encontre de sa compagnie. “En cas de succès, nous partageons, avec l’artiste et à part égale, les profits. Puis on mutualise les bénéfices afin de financer nos échecs. Si nous gagnons, c’est que l’artiste aussi !” Se méprendrait-on sur les intentions d’Universal Music ? “On l’explique souvent, mais personne ne nous croit”, acquiesce-t-il, goguenard. Jouant les victimes au sein d’un système (la machine médiatique) qu’il maîtrise pourtant. Début 2014, Pascal Nègre donnait déjà ces chiffres : un artiste touche en moyenne 8% du prix de vente dans le marché physique et 13% dans le numérique. Dix ans plus tôt, toujours selon lui, les Français consacraient 40 € (deux disques) par an à la musique. Aujourd’hui, ce serait 120 € (abonnement à un service en ligne). Le problème, selon lui, ne viendrait donc pas de la marge, mais de l’éclatement des acteurs. De là à justifier la concentration du secteur ? “Nous n’obligeons personne à signer chez nous…”, répond-il d’un très large sourire. Glaçant.

MÉDIAS Si l’attaque est moins frontale qu’envers les pirates, Pascal Nègre semble régulièrement pointer le rôle de la radio dans cette crise : “Rejeter l’entière faute sur elle serait simpliste, mais nous souffrons beaucoup de la concentration des programmations. Prenez la première en France : NRJ. Un titre sur trois est français. Cependant, dix chansons seulement représentent deuxtiers des passages de l’année… C’est toujours de la place en moins pour la découverte !” Un problème qu’il connaît bien, lui qui utilisa la même technique sur cette station. Dans une interview à Marianne (août 2014), Pascal Nègre avoue avoir acheté, en 2002, des publicités d’une DIVERSIFICATION Si les ventes minute pour passer six fois par jour Didi “Je ne confirme, de Khaled… L’arroseur arrosé ? Et ces de disques se réduisent, comment fait-on ni n’infirme ce montant attaques ne datent pas d’hier. En février pour maintenir des bénéfices ? En troude salaire que l’on 2014, dans l’hebdomadaire économique vant d’autres sources de revenu, bien Challenges, il donnait déjà la charge : “Si entendu. Ainsi, Universal Music a monnayé m’attribue (…) déjà, on essayait d’avoir vingt titres et non la diffusion de son catalogue à travers des [Mais] à partir du moment partenariats. Exemples : les ordinateurs plus dix pour faire 65% de l’antenne, cela permettrait à de nombreux artistes d’avoir Hewlett-Packard (vendus avec des titres où l’on vous donne une chance de se faire connaître.” Le ratio préchargés), la Société Générale (accès ce montant, des chiffres n’est pas le même (quels sont illimité au catalogue pour les jeunes les bons ?), mais le fond est déjà là. clients), McDonald’s (titres offerts dans le pourquoi en douter ?” Car au-delà d’une rentabilité recherchée cadre d’un jeu Monopoly), ou encore Sampar le renouvellement du catalogue, Passung et Citroën (application mobile cal Nègre sait se parer d’un altruisme d’écoute offerte à l’achat d’une voiture). servant sa cause : “Arrêtons de vivre avec le mythe qui voudrait que les gens Exit, par contre, les anciennes tentatives pour faire baisser la TVA de 19,6 à 5,5%. découvrent par eux-mêmes. Le premier canal reste la radio et le deuxième la Le lobbying du président d’Universal Music France a aussi ses limites. télévision. Internet ne tient que la troisième place, tous pays confondus. Les La piste des concerts avait également été entamée avec le rachat du mythique médias restent donc prescripteurs !” Autrement dit : je fais ça pour vous, pas Olympia en 2001. Enfonçant le clou à la rentrée dernière, le groupe s’est associé seulement pour moi. à Eurosites pour candidater à la reprise de la Salle Pleyel. Objectif du rapprocheLe discours reste identique en ce qui concerne le petit écran. En effet, le prési- ment entre les deux structures : “La rentabilité du lieu ne peut se réaliser qu’en dent d’Universal France juge regrettable le peu d’émissions où les artistes complétant l’offre des concerts par des séminaires, des défilés ou des dîners de chantent. En références, il évoque les shows des Carpentier et de Jacques Chan- gala.” De quoi aussi étendre l’offre de prestations du groupe ? Si la tentative semcel (Le Grand Échiquier), proposant, à l’instar des séries - “qui n’ont peut-être ble (pour l’instant ?) frileuse, il est étonnant qu’aucun gros festival français n’ait pas l’ampleur culturelle d’une bonne émission de variétés”, sic -, d’intégrer la encore été officiellement approché. 26 LONGUEUR D’ONDES N°74


en couv Enfin, la major travaille à des contrats globaux, dits “360°” (inventés par EMI en 2002). Si tous les artistes ne sont pas prêts à y consentir, il s’agit d’associer son image à un produit, dépassant alors la simple production musicale. Quelques exemples : Nolwenn Leroy vantant dans un spot TV les mérites du jeu Nintendogs+Cats (Nintendo), Melody Gardot pour Bose / Renault, Mickey Green pour les vêtements Mango, ou encore Mika, designer d’une bouteille de Coca-Cola. En octobre, la major s’est aussi associée avec l’agence Havas Media et la start-up MirriAd pour intégrer (en temps réel !) de la publicité personnalisée dans ses clips TV et sur Internet. Les artistes seront-ils consultés ? On en doute… En novembre, toujours sous couvert de diversification, Universal Music & Brands (le département s’occupant des mariages entre artiste et marque) allait plus loin en créant une nouvelle subdivision : Uthink ! Sport. Son but ? Jouer les managers / apporteurs d’affaires en associant des athlètes maison à l’image d’une entreprise. Pelé, Mike Tyson, Blaise Matuidi, Jean-Christophe Péraud ou Neymar Jr ? Contre un généreux chèque, ils seront les ambassadeurs de votre marque. On est loin de la mission initiale d’un label musical…

MÉTIER Quitte à déminer les clichés, le président d’Universal Music France se désole qu’en France “l’image du producteur soit restée sur Eddie Barclay, ses “Nuits blanches”, ses six femmes… Par contre, personne ne précise ses signatures : Dalida, Aznavour, Ferrat, Salvador, Bardot, Brel, Ferré, Lavilliers… et tant d’autres !” Il est vrai que l’image du producteur véreux, cigare en bouche, billets en poche et écoutant les disques les deux pieds sur son bureau, est encore ancrée dans l’imaginaire collectif… Mais en quoi consiste réellement le travail de producteur, cœur de métier de Pascal Nègre ? “C’est dénicher un talent, en être convaincu de manière irrationnelle, lui signer un contrat, choisir les musiciens et les techniciens, puis lui faire rencontrer son public. (…) C’est un peu comme l’entraîneur sportif. C’est un compagnon dans le sens latin du terme : celui avec qui l’on partage le pain.” Les bénéfices… À croire, effectivement, que c’est une réelle obsession. MÉTHODES “Dans ce métier, on n’est jamais en vacances. On analyse constamment les images, les sons que l’on entend. Je suis comme un chef cuisinier qui s’autorise régulièrement à manger chez les confrères. Et puis, quand j’écoute une nouvelle production - vous pourriez demander à n’importe lequel de mes directeurs -, je monte naturellement le son quand cela me plaît. D’ailleurs, c’est souvent le futur single ! Je ne saurais pas expliquer. C’est physique, inconscient. Pour être à ma place, il faut impérativement allier la réflexion à l’action, le pragmatisme à la passion, l’économie et l’artistique. Tout ça est palpitant !” L’homme semble sincère, jubilant. Plein d’assurance. Trop ? “Bien sûr que j’ai déjà eu des 27 LONGUEUR D’ONDES N°74

doutes. Bien sûr que cela nous arrive de nous planter. Un jour, pour l’anecdote, le directeur de Barclay m’apporte une cassette… que je n’ai jamais écoutée. Sauf que c’était Louise Attaque ! Bon, ils ont tout de même fini par signer chez Barclay (ndla : label d’Universal Music) quelques années plus tard. Évidemment que c’est un métier dans lequel on se trompe. J’ai l’air très sûr de moi, là, mais je n’oublie jamais que sur dix artistes que l’on signe, huit ne perceront pas.” Ou seront remerciés par ses soins ?

RELATION ARTISTES On s’étonne tout de même que le grand PDG traîne les studios d’enregistrement. Lui ne comprend pas pourquoi. Il trouve même cela essentiel : “Ça m’arrive souvent ! Bashung (ndlr : caution morale ? L’artiste est très régulièrement cité dans sa biographie…) partait dès que j’arrivais. C’était très étonnant vu sa carrière… Oui, il est déjà arrivé que je fasse réécrire des disques complets ou réenregistrer des titres trois fois. Ce n’est pas tabou, c’est pousser l’artiste jusqu’au bout de sa création et l’aider à prendre son envol. Attention, l’artiste attend les critiques ! Elles sont importantes et l’expérience nous a souvent donné raison. Je ne m’immisce pas, nous aidons et accompagnons. Ce n’est pas moi qui crée ! Et si ce n’est pas nous qui poussons, ce sera un autre producteur.” Cela justifie-t-il pour autant la démarche ? À propos de Bashung, si l’idée de sortir Osez Joséphine en single (ainsi que le contenu clip) semble bien lui revenir, comment savoir ce qui, pour d’autres, a été sacrifié ? Doit-on faire confiance aux financiers pour déterminer les arrangements d’un morceau ou le packaging d’un album ? Car dire la vérité à un artiste, Pascal Nègre prétend ne s’en être jamais privé : “Je ne mens jamais, et ce, même si ça ne fait pas plaisir ! L’artiste a besoin de fonds et de miroir s’il veut percer.” Essayant, après coup, de nuancer son implication : “Je ne suis pas le fondateur d’Universal, juste un employé qui développe et augmente un catalogue.” Mais lâchant malgré tout que “les trois-quarts des artistes signés actuellement n’étaient pas là avant [son] arrivée.” Fierté. Celui à qui l’on prête pourtant quelques soirées avec Johnny Hallyday et qui remercie “Mylène” (ndlr : Farmer) dans son livre, avance n’être “le parrain d’aucun fils d’artistes et [n’être] jamais parti en vacances avec l’un d’entre eux. Confiance et amitié, ce n’est pas la même chose !” Pascal Nègre avoue pourtant au Point (mars 2005) qu’une part de son métier c’est de “boire des coups tard dans la nuit avec des chanteurs.” Et à l’occasion, se muter en entremetteur à en juger le livre Sarkozy et l’argent roi (R. Dély et D. Hassoux, éd. Calmann-Lévy 2008). Les journalistes y rapportent une proximité avec le candidat UMP à la présidentielle. Est-ce pour cette raison qu’il rappelle souvent, à propos de son métier, qu’il lui faut désormais “faire écouter plus pour gagner plus” ? L’anecdote est en tout cas croustillante : il aurait en effet organisé, pour e


ARTHUR DE PINS (Extrait du clip Nameless world de Skip the Use)

en couv

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en couv sources, des candidats “épuisés et surcocaïnés qui finissent dans les vapes” et un Pascal Nègre qui serait venu, “en personne”, menacer les journalistes si “l’envie leur en prenait de publier la moindre ligne sur ce qu’ils venaient de voir.” Intox ? Nul ne sait. Sur Twitter, le PDG n’a désormais d’yeux doux que pour le nouPOLÉMIQUE Avec un tel franc-parler et une envie d’en découdre sur tous veau télé-crochet de TF1 : The Voice. les sujets, il est normal de commettre quelques maladresses. Ou “quiproquos”, Malgré quelques polémiques (intervention du CSA sur le respect de la vie privée précisera-t-il, insistant sur sa sincérité. Sur Twitter, nombreux ont raillé ses décla- des candidats, attaques d’anciens intervenants…), la Star Academy aura tout de rations à l’annonce de la mort d’artistes maison. Exemple en mai 2013 : “Avec même vendu - par l’intermédiaire d’Universal Music - près de vingt millions de Georges Moustaki, c’est une des dernières légendes, artiste et poète, qui dispa- disques. Si les albums de toutes les saisons étaient cumulés, cela en ferait la sepraît ! Ses plus grands succès sont chez Universal ! RIP.” (Notons l’insistance sur tième meilleure vente de tous les temps en France ! Pratique : la caisse de “ses plus grands succès chez…”, le chanrésonance de la télévision permet de teur ayant été chez Universal Music façonner une notoriété en quelques mois, jusqu’en 1984.) Si les internautes ont crié contre plusieurs années habituellement. à l’indécence, lui ne comprend pas pourEn 2004, on se souvient, par exemple, des “Si c'était à refaire, je ne quoi, s’emportant à nouveau : “Je déteste reprises de Sardou par les candidats… Une referais pas la Star Ac' (…) aubaine, suite au rachat de son label les pseudo bonnes consciences. Quand une personne tweete qu’untel était Trema, pour remplacer un Johnny ayant La notoriété a plus incroyable et qu’il avait déjeuné une fois alors décidé de quitter le navire. Résultat : d'inconvénients avec lui, cela ne pose aucun problème ! 800 000 albums vendus. La même techque d'avantages.” D’autres font des “émissions spéciales nique fut appliquée pour appuyer une sur” et des hors-séries. Dire que l’on a fait tournée de Michel Polnareff en 2006 (son du chemin avec un artiste n’a rien de désdernier concert datait de 1995). Là encore, honorant… Il faudrait même, à en croire le succès est sans appel : un million de certains, avoir honte ! (…) Si des gens croient vraiment que mes tweets vont faire spectateurs et deux Victoires de la Musique. À ceux qui croient cependant que la augmenter les ventes, c’est n’importe quoi !” Le compositeur ne fut pas le seul major n’axe sa stratégie que sur ce type de “talent show”, Pascal Nègre précise remercié. Dalida, Daniel Darc… Même le président vénézuélien Hugo Chavez a eu malicieusement “qu’ils ne représentent que 3% de [leurs] revenus.” le droit à son RIP, ponctué d’un “Hasta siempre”. Pied de nez à son statut de préSALAIRE Le magazine Le Point avait lancé un pavé dans la marre en 2005, sident ? Alibi politique ? L’homme sait brouiller les pistes. Pascal Nègre est d’ailleurs régulièrement cité par TweetBosses (site lobbyiste dévoilant que les patrons des labels d’Universal Music émargeaient à 30 000 € pour Twitter du vice-président de l’agence de pub TBWA Europe) comme l’un des par mois. Des salaires hérités de la période faste et non revus à la baisse depuis. patrons les plus influents du réseau social. Il faut avouer qu’avec ses 58 000 Quid de son président français ? Un 83 330 € mensuel… hors bonus. Le sujet, une abonnés, ses deux ou trois tweets par jour et ses interviews régulières dans la habitude, fait rire l’hôte : “Je ne confirme, ni n’infirme ce montant de salaire que presse, il a su incarner physiquement une entreprise aux multiples ramifications. l’on m’attribue… 1 million d’euros par an, cela fascine surtout les gens…” Silence. “Demandez donc à un gosse : il connaîtra Universal, mais malheureusement pas Avant de finalement confirmer à demi-mot : “Pour commencer : est-ce que je les Georges Moustaki.” Maladroit, toujours, mais cruellement vrai. mérite ? Vous savez, il y a un marché du travail, tout comme il existe un marché Pour prouver la bonne foi de ses tweets, il affirme - sans que nous ayons pu véri- des artistes. Est-ce que tous valent la somme qu’ils sont payés ? Aucune idée. À fier - que la chanteuse Juliette lui aurait envoyé le SMS suivant : “Si je meurs, partir du moment où l’on vous donne ce montant, pourquoi en douter ? C’est j’espère que tu rappelleras que j’étais chez Universal”. Légitimant ainsi, pense-t- comme le prix de l’immobilier ! L’offre, la demande, les spécificités… En tout cas, il, son action. “Être chez Universal, c’est un lien profond. Ce serait méconnaître ce chiffre n’est pas ce que je gagne en tant que président d’Universal Music le métier que prétendre l’inverse. Parfois, nous étions les seuls à croire en eux. France (ndlr : il est bien plus que simple président du pôle hexagonal…) et la Bien sûr qu’il y a une émotion à la mort d’un artiste. Émotion qui donne parfois baisse des salaires a été proportionnelle aux chutes des ventes.” De quoi parleau public l’envie de racheter des disques. Mais à aucun moment, il y a de la récu- t-on : du salaire fixe ou des bonus ? Et combien de disques faut-il justement pour pération de ma part !” Rien à voir avec l’intégrale des albums studio (13 CD) de financer ce salaire ? On n’ose y répondre… Sur les bonus ou les avantages en Georges Moustaki réalisés chez Universal Music, sortie en octobre 2014… nature (la question fut plusieurs fois posée), il se défile. Tout juste apprenonsnous que la visio-conférence a “réduit le nombre de déplacements à l’étranger” STAR ACADEMY Ce rôle d’épouvantail-VRP, Pascal Nègre l’a toujours et que le directoire est visité “une fois par trimestre”. assumé. Là encore, il sous-entend que c’est une posture adoptée malgré lui. “Si c’était à refaire, je ne referais pas la Star Ac’ - émission que j’assume et qui a AVENIR À force de mêler les genres, difficile de cerner celui qui se cache découvert de nombreux talents. Ce que je n’avais pas compris, à l’époque, c’était derrière le businessman. La réponse est immédiate, presque récitée : “Un homme l’impact de la médiatisation. Cela m’a propulsé dans les foyers. (…) Je suis franc libre, sans enfant. Avec une maison en Touraine et un chat qui s’appelle iTunes.” et j’ai un nom qui, malheureusement, se retient plutôt bien… Or, la notoriété a Ça ne s’invente pas ! Mais un solitaire, alors ? “On ne réussit jamais seul”, se faitplus d’inconvénients que d’avantages.” Si son visage trahit un trouble, il semble il subitement philosophe. “Le succès, c’est avant tout une équipe. C’est la même pourtant s’être accommodé de cette visibilité depuis. La parenthèse (il fut juré chose pour les échecs. (…) Tant que le plaisir et l’excitation sont là, je continuerai.” sur la saison 7 en 2007-2008) l’a en tout cas marqué. Assez pour y consacrer un Et si c’était demain, quelle reconversion possible ? “Certainement pas derrière chapitre entier dans sa biographie où l’homme tente de réhabiliter l’émission TV un micro, je chante comme une casserole ! Les médias ? Passionnant, oui, mais produite par TF1 et Endemol. À en croire Gonzaï en 2010, l’envers du décor ne cultiver son jardin, c’est bien aussi… L’important, on l’oublie trop souvent, est serait pourtant pas si rose. Le webzine évoquait, sans toutefois corroborer ses d’être heureux. J’ai d’autres passions que la musique. L’art contemporain en e Sarkozy, un déjeuner entre des chanteurs et des personnalités des médias en 2006. Nul doute que les artistes n’aient été forcés, mais l’officielle absence de porosité entre le patron et (certains) employés prend du plomb dans l’aile.

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en couv est une.” Silence. Apparemment, la thématique le trouble. Reprenant : “Réussir sa vie, ce n’est pas nécessairement réussir dans sa vie, mais ce n’est pas contradictoire non plus. Je suis quelqu’un d’honnête. L’idée d’un départ, un jour, n’est pas quelque chose qui m’angoisse. Je n’ai pas besoin de reconnaissance : j’ai été le responsable du plus gros label français à 33 ans… Que dire de plus ?” Nouveau silence. Les sourires du début de l’entretien ont laissé place à un regard perdu. Nostalgique ? Inquiet ? Soucieux de son héritage ? Pascal Nègre reste songeur, comme arrivé en bout de course, laissant sa cigarette se consumer entre ses doigts. À se demander ce qui le passionne aujourd’hui… “L’Afrique !”, s’emportet-il soudain, enthousiaste. La flamme se rallume : “Je crois très fort au fait que la francophonie, qui était un concept culturel, devienne très prochainement une réalité économique. L’arrivée notamment de la 3G, là-bas, va révolutionner le secteur. Et puis, regardez le succès de Stromae (originaire du Rwanda) ou de Maître Gims (République démocratique du Congo) : ce sont parmi nos plus gros vendeurs de 2014 ! Tout ça est intellectuellement passionnant.” Ce qui pourrait passer pour un néo-colonialisme mercantile, sous couvert d’aider des peuples en voie de développement, a de quoi mettre mal à l’aise…

DIABLE Côté pêchés, on a fait pire : “Non, je ne consomme pas de cocaïne. Mon seul vice est, vous le voyez, un trop-plein de cigarettes et… du bon vin, oui, à l’occasion.” Grand sourire charmeur. Comment en vouloir à cet homme qui, potache, a racheté deux pressings à Tours en 2011 pour les passer sous l’enseigne écologique Sequoia ? Jeu des masques, toujours. Pourtant, et par raccourci, beaucoup ont fait le parallèle entre le président d’Universal Music France et la personnification du mal. Facile : l’homme concentre les crispations d’un secteur qui souffre, d’artistes se sentant pressurisés et de consommateurs

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refusant l’homogénéisation. Car à force d’occuper l’espace public, il est devenu le symbole d’un libéralisme mondial et obséquieux, dont il est l’un des visages les plus médiatiques. C’est en tout cas le clin d’œil que s’autorisa notamment Skip The Use - un groupe Universal - dans le clip Nameless world (inspiré de l’univers de la BD Zombillenium d’Arthur de Pins) : Pascal Nègre y apparaît en diable, faisant signer un pacte aux musiciens pour les faire jouer éternellement dans un parc d’attraction… Le businessman n’ignore pas ce qui se dit sur son compte : “J’ai tout entendu. Le salaud, le diable… En général, quand quelqu’un vous traite de “diable”, c’est que ça l’arrange. Regardez toujours qui le dit !” Pourquoi un tel acharnement, selon lui ? “Je fus surtout le “salaud” qui s’est positionné contre le piratage. Vous savez quoi ? Cela ne me dérange pas du tout ! Tout travail mérite salaire.” Et si, au fond, plutôt que diable, Pascal Nègre n’en était finalement que l’avocat ? Celui qui assume la position la plus indéfendable, qui se plaît à présenter des contre-arguments. Son entourage intime confirme une dualité, preuve d’une complexité moins manichéenne qu’elle n’y paraît. Celle d’un “ex-anticonformiste”, “moitié comptable, moitié troubadour”, rattrapé par la réalité de sa fonction et la ligne à tenir. D’un homme parfois “premier degré” qui “adore être aimé”. Voire d’un “esprit espiègle”, à l’image de l’écolier chahuteur faisant semblant, pour la bienséance, de vouloir “échapper à la punition de la maîi tresse, alors que papa possède l’école”. En un mot : diabolique !

* Seules les citations directes de Pascal Nègre ont fait l’objet d’une demande de validation de la part de la direction d’Universal Music. Mise à part une anecdote sur sa rencontre avec Deezer, le rajout du terme “(rires)” (cherchez où) et quelques expressions héritées du langage parlé, aucun propos ni sens n’ont été corrigé par l’intéressé.


coulisses 31 Montréal, ville de beats • 34 La tournée Granby-Europe 36 Christian Eudeline

Ville de beats Portée par un engouement grandissant depuis le début de la décennie, la scène hip-hop instrumental montréalaise se dynamise et évolue à un rythme effréné, vers des mélanges de styles toujours plus audacieux. Tour d’horizon… b OLIVIER BOISVERT-MAGNEN

e

n 2011, Montréal est submergée par une invasion de jeunes producteurs hip-hop, révélés en grande majorité par les soirées d’improvisation musicale Art Beat. Naît alors l’idée d’un mouvement qui aurait comme mission d’étiqueter l’ensemble de la scène hip-hop instrumentale montréalaise, sans toutefois la brimer ou la confiner à de quelconques barrières stylistiques. This is piu piu music, lance le producteur Vlooper lors de l’une de ces mythiques soirées. Sympathique traduction du son électronique typique, le “piu piu” renvoie à un style de post-rap qui prend la forme de courtes chansons instrumentales, fortement inspirées par les rythmiques déconstruites du regretté producteur de Détroit J Dilla. “Le mouvement piu piu, c’est une communauté de chercheurs de musique dont les échanges culturels vont bien au-delà de la musique. Il y a quelques années, il a rassemblé tout le monde autour d’une seule et même énergie, explique KenLo Craqnuques, l’ambassadeur de cette scène hip-hop instrumentale. Maintenant, on passe à autre chose. Les jeunes producteurs e ont fait leur chemin chacun de leur côté. Je suis fier de voir comment tout le monde évolue.”

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coulisses

MAWRSI

Dr. maD

“the good, the bad, the remix” LaRuche Records

Dès 2012, certaines étoiles montantes issues de ce mouvement commencent à faire parler d’elles au Canada, notamment High Klassified, Shash’U et, surtout, Kaytranada, qui finira par signer avec la prestigieuse étiquette britannique XL Recordings. En parallèle, le “néo-rap” québécois, représenté par Alaclair Ensemble, Loud Lary Ajust et cie, commence également à atteindre des sommets d’attention médiatique inespérés, signe que le hiphop de la province est plus que jamais vivant.

MUTATION VERS L’ÉLECTRO Forte d’un dynamisme soutenu, la scène du “beat” montréalais se transforme à une vitesse impressionnante en 2013-2014. Fleuron du hip-hop local, Kaytranada en surprend plus d’uns lorsqu’il fait paraître At all, un tube électro house qui met la table pour son premier album à paraître en 2015. Inspirés par son audace, certains producteurs de la métropole québécoise s’en remettent, eux aussi, à des expérimentations électro qui dépassent le champ hip-hop. “On évolue constamment, explique J.u.D., “beatmaker” aux racines hip-hop, qui privilégie un vaporeux mélange entre dream pop, trap et house sur son plus récent EP St. Flower. Au début, on essayait de faire du piu piu, comme tout le monde, mais on a décidé de se faire confiance en mettant en avant les musiques qu’on écoute.” Auparavant membre du collectif hip-hop Feuilles et Racines, le producteur Cri a également laissé de côté son premier amour musical pour créer une musique plus personnelle : “Au départ, j’avais seulement besoin de m’exprimer, ce que je faisais en participant à des projets hip-hop. Quand j’ai déménagé à Montréal, je me suis éloigné de mon groupe d’amis d’enfance et j’ai pu me découvrir moi-même, en tant qu’adulte.” Paru il y a quelques 32 LONGUEUR D’ONDES N°74

TOMMY KRUISE

enquête

tommy kruise “Fête foreign” Autoproduit

mois, son premier EP Oda est pratiquement dénué de toutes traces de hiphop et s’apparente plus à une incursion house minimaliste aux relents trip-hop et UK garage. “C’est important d’explorer d’autres styles, croit-il. À Montréal, on dirait que, maintenant, tous les producteurs veulent faire danser les gens. Le pouvoir des DJs est extrêmement fort. Les promoteurs de spectacle en sont très heureux parce que ça ne demande pas beaucoup d’installation et que les salles se remplissent quand même.” Un constat partagé par le “beatmaker” montréalais Dr. Mad : “Je pense que certains sont à la recherche d’un son qui saura faire danser, sauter, “twerker” ou même “trasher” la foule. C’est une direction musicale qui apporte souvent plus de “bookings”.” Conscient de cette réalité, l’initiateur du piu piu sent, lui aussi, le besoin de faire davantage danser avec sa musique. “En étant DJ dans les clubs, je me rends compte de ce que les gens veulent entendre. Je compose des chansons en fonction de ça”, indique KenLo Craqnuques, qui vient de faire paraître Rue Sicard, un album néo-funk très dansant, qui troque à quelques occasions les rythmes hip-hop pour une cadence house plus rapide.

INFLUENCE BRITANNIQUE Cette tangente que prend actuellement la scène hip-hop instrumentale montréalaise est sans doute influencée par la tendance musicale britannique du moment. “J’ai l’impression que ça fait longtemps qu’il y a un engouement house au Royaume-Uni et que l’on vient juste de se réveiller. Le fait que Kaytranada s’inspire du son de Disclosure a eu un effet sur nous”, avance Cri.


coulisses

LINA DONO

J.u.D.

OUMAYMA B. TANFOUS

enquête

Cri

“st. Flower”

“oda”

Autoproduit

Autoproduit

“Je suis allé à Londres il y a deux semaines, et la plupart des chansons qui étaient sur le palmarès avaient une résonance house, ajoute J.u.D.. Montréal est un peu en retard, mais on rattrape tranquillement le temps perdu.” Autre influence majeure : la dance music (communément appelée EDM), qui prend actuellement d’assaut les États-Unis et, par sa proximité géographique, le Québec aussi. “Les producteurs hip-hop les plus populaires ont choisi d’intégrer une approche EDM à leur musique, constate Dr. Mad. Même un mouvement aussi montréalais que le piu piu a dû, en partie, se fondre à cette mouvance.”

Même désir de rester près du hip-hop pour Dr. Mad, qui a sorti, en novembre dernier, The Good, The Bad, The Remix, un premier album jazzy-hop sur l’étiquette française LaRuche Records. “Ma voie intérieure me conduit à exprimer ma volonté propre et à développer un son unique”, indique-t-il, en se dissociant de certains de ses pairs qui cherchent à suivre la mode actuelle.

Producteur régulièrement parti en tournée chez les Américains, Tommy Kruise constate également l’influence de la dance music sur sa propre ville : “La quantité de festivals EDM est en ascension à Montréal. Je n’ai jamais vu ça. Reste que les foules hip-hop et électro sont complètement différentes. La scène EDM essaie sans cesse de faire connecter les deux styles pour pouvoir atteindre de nouveaux sommets, mais ça n’a jamais, à mon avis, été bien exécuté”, juge-t-il.

REVENIR AU HIP-HOP ? Dans cette optique, le “beatmaker” montréalais continue de mettre en avant un son bien à lui qui, en dépit de ses récentes tergiversations vers la house, reste hip-hop : “Je ne cherche pas à ce que l’une de mes chansons devienne virale du jour au lendemain. Je mise sur la longévité plutôt que sur le gros hit du moment, dit-il. Je scrute constamment ce qui se fait dans toutes les grandes villes hip-hop et je peux dire que la scène d’ici est plus forte qu’avant, même si la house est la saveur du moment.”

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Peu importe la tendance qu’elle adoptera prochainement, la scène hip-hop instrumentale montréalaise possède une force indéniable : la vitalité. “On dirait qu’à chaque coin de rue, je rencontre quelqu’un qui fait des beats sur son ordinateur”, témoigne Cri, enthousiaste.

“À Montréal, tout particulièrement, je crois que les producteurs ont trouvé une manière de s’adapter aux différentes foules, avance pour sa part Tommy Kruise, qui désire pousser un peu plus loin l’expérimentation sur ses prochaines parutions. Si l’on combine cet engouement-là au fait que les équipements sont plus accessibles et moins chers, c’est clair que la i scène d’ici va prendre plus d’ampleur.”

kenlo, l’enfant béni du hip-hop KenLo fait ses premières armes dans l’underground de Québec en tant que rappeur solo, puis au sein du groupe Movèzerbe. En 2007, il débute la création de Craqnuques, une série d’albums instrumentaux qui auront d’importantes répercussions sur la scène, grâce à l’expérimentation et la liberté créatrice qu’elle met de l’avant. Pionnier du mouvement montréalais piu piu, l’artiste enchaîne les mini-albums en duo avec sa copine multi-instrumentiste Caro Dupont et les chansons avec son groupe Alaclair Ensemble, l’un des plus influents dans le rap francophone canadien.


coulisses initiative

C’est l’histoire d’un festival implanté à une heure de Montréal, à Granby, qui s’offre cette année, pour ses 47 ans, une virée européenne…

la tournée

Granby-Europe D. DESROSIERS

ils ont démarré à Granby…

c

’est aussi l’histoire de l’impulsion insufflée par Pierre Fortier, arrivé à la direction du Festival de la chanson de Granby en 2007, après un séjour de quatre ans à la radio de Radio-Canada en tant que chef du développement de la chanson, des musiques du monde et du jazz : “À l’époque, le festival gravitait essentiellement autour de son concours qui avait révélé des grands noms de la chanson québécoise. Nous avons décidé de démocratiser l’événement en rejoignant tous les publics, et ce en dehors du cadre du concours. Ainsi, nous avons commencé, en 2008, à offrir des spectacles gratuits sous des chapiteaux, multiplié les spectacles dans les bars et endroits incongrus de la ville (zoo, églises, fermes, etc.), initié un programme d’écriture de textes de chanson francophone à travers les écoles secondaires du pays pour les 14 à 17 ans… Nous avons fait passé l’achalandage de 4000 à 32 000 personnes et décuplé le nombre de partenaires, qu’ils soient municipaux, provinciaux, fédéraux ou internationaux.” En effet, aujourd’hui, l’entreprise compte sept employés permanents, une cinquantaine de contractuels, près de 200 bénévoles et un soutien technique majeur de la Ville de Granby. Plus 154 partenaires financiers : “Un travail colossal de relations publiques et de rendez-vous hebdomadaires, avoue Pierre. 50% du financement provient de partenaires médias et d’entreprises qui nous offrent des échanges de services, 25% de revenus autonomes et 25% de subventions.”

L’envie d’Europe…“Au fil des trois dernières décennies, j’ai trimballé mes valises de l’autre côté de la grande mare en moyenne trois fois par an. J’y ai développé de nombreux contacts, plusieurs affinités et quantité de connaissances qui sont devenues des amis. Nous avons commencé à inviter des programmateurs européens pour leur faire découvrir les artistes émergents francophones du Québec et du Canada. Dès lors, les artistes repérés chez nous ont commencé à tourner tranquillement en Europe. J’ai senti qu’il y avait un réel intérêt pour nos talents. Nous avons donc décidé de concentrer nos énergies sur des régions qui étaient déjà sensibles à ce nous faisions, en l’occurrence 34 LONGUEUR D’ONDES N°74

Pierre Lapointe, Lynda Lemay, Dédé Fortin, Dumas, Jean Leloup, Lisa LeBlanc, les sœurs Boulay (alors qu’elles travaillaient chacune en solo), Alex Nevsky, Mathieu Lippé, Garoche ta Sacoche, Klô Pelgag, Salomé Leclerc, Philippe Brach, Les Hôtesses d’Hilaire, Joëlle St-Pierre, King Melrose, Hôtel Morphée, Mordicus, Patrice Michaud, Karim Ouellet, Chloé Lacasse, etc.

Paris avec Alain Paré du Pan Piper, l’Auvergne via Jacques Madebène du Festival Sémaphore de Cébazat, la Haute-Normandie avec Régis Sénécal du Trianon Transatlantique de Rouen, Albi via Alain Navarro du festival Pause Guitare. Sans compter nos amis basques, suisses et belges. Nous allons donc présenter un plateau double réunissant le lauréat de Granby 2011, Mathieu Lippé, un slammeur, conteur et chanteur exceptionnel, avec les lauréates de Granby en 2013, Garoche ta Sacoche, un improbable duo décalé, alliant humour et profondeur avec des harmonies vocales nous rappelant les sœurs Kate & Anna McGarrigle. La date parisienne du 16 mars au Pan Piper se fera aux côtés de la marraine de la tournée, Lynda Lemay qui offrira un extrait d’une trentaine de minutes de son plus récent spectacle.” Et on sait déjà que la Tournée Granby-Europe sera reconduite en 2016 avec le lauréat de Granby 2014, Michel Robichaud et la sélection 2014 des pros européens lors des vitrines musicales du FICG, le groupe de musique du monde Bon Débarras. Fort de sa devise “Seul on va vite, mais ensemble on va loin”, Pierre Fortier et avant tout un homme de défis : “Chaque matin, je me demande ce que je vais apprendre de nouveau aujourd’hui. Apprendre de qui ? Du maire, du concierge, du sans-abri, de la Ministre, du nageur olympique, du garagiste ? Je suis curieux et crois que nous pouvons développer notre instinct. Pour cela, il faut poser des questions, beaucoup de questions. Il faut également savoir écouter les autres et se remettre régulièrement en question, être à l’affût du politique et de l’économique et se faire confiance en sachant qu’aujourd’hui le status quo est pire que l’erreur. Le challenge est le moteur de ma vie. Se dépasser et ne pas se satisfaire de l’ordinaire ; sinon, on risque de devoir déposer le bilan.” Le prochain défi de ce gourmand de la vie ? Présenter un cinquantième anniversaire du Festival de la chanson de Granby en 2018 qui marquera à tout jamais l’histoire de la ville. Son rêve ? “Présenter nos concerts extérieurs dans un lieu i bucolique pouvant contenir 40 000 personnes !”


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coulisses portrait

les enquêtes du détective

Eudeline b FRANCE DE GRIESSEN | a DELPHINE GHOSAROSSIAN

Routes sinueuses ou fulgurantes vers le statut de rock star, figures cultes ou mythiques de l’univers pop-rock, personnages flamboyants, ouvriers de l’ombre, paradis perdus et rives enchantées… Christian Eudeline écrit avec le sens du mystère d’un conteur, la rigueur d’un enquêteur et le style d’un écrivain.

s “christophe, Portrait du dernier dandy” Editions Fayard

“la disparition, enquête sur la vie et l’absence d’alain kan” Editions RoMart

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ouvenirs d’enfance définitivement marqués par la vision cathodique d’Elvis et l’écoute assidue de 45 tours des Sex Pistols et des Cramps. Détour par des études de comptabilité. Passion oblige, retour à l’univers de la musique à l’âge de 30 ans, du côté de ceux qui en retranscrivent l’histoire, de la variété au punk. Christian Eudeline à commencé par écrire dans Best et Jukebox Magazine il y a vingt ans, et officie aujourd’hui au sein des pages musique de VSD et des Échos. Spécialiste de la pop-culture, il est l’auteur de biographies Jacques Dutronc, Michel Polnareff, Daniel Darc, Christophe - et d’ouvrages de références, tels que Anti-yéyé, une autre histoire des sixties ou Nos années punk (Denoël). Une carrière qui aurait pu s’arrêter brutalement il y a dix ans, lorsqu’il interviewe Ray Charles : “Quand tu rencontres Dieu, qu’est-ce qu’il reste après ?”. Mais la flamme persiste. Traverser le miroir, déambuler dans les coulisses et l’envers du décor, carnet de notes en main. Une vocation et une méthode. “Il faut le recul de l’expert, de l’archiviste. Quand j’ai enquêté sur Christophe ou sur Michel Polnareff, j’ai interviewé le guitariste, le producteur, le pote…”

Jimmy Page”, ce n’est pas possible car en 1966 Jimmy Page est encore un anonyme musicien de studio. Tous les artistes mentent, enjolivent. J’essaie d’être le plus fidèle possible à la réalité historique et de rendre hommage aux seconds couteaux. C’est super dur quand Polnareff efface d’un coup de gomme l’existence de ce producteur de génie qui lui a donné la chance “d’être Michel Polnareff” ! S’il avait enregistré à Paris, il ne serait jamais devenu ce qu’il était. Mon climat, c’est celui d’une enquête. Un maximum d’infos, et raconter l’histoire le mieux possible.”

« Qu’est-ce qui fait que tu es culte ? Je ne sais pas… La classe, une gueule, une forme d’élégance… »

Une biographie captivante à lire, cela tient notamment au mélange entre l’angle, le climat et le style de l’auteur… “C’est la chose la plus difficile, le climat. Je pense quand même que tu lis une biographie pour avoir des informations, avant toute chose. Michel Polnareff racontait dans une émission avoir eu la chance de rencontrer Jimmy Page, et qu’il avait joué sur son premier disque. Mais la vraie chance vient surtout de l’arrangeur de son album, Jean Bouchety ! Quand on lui a mis dans les pattes ce beatnik à cheveux longs, pour lui, c’était une évidence de l’emmener en Angleterre. Quand Polnareff prétend avoir dit “j’exige

Qu’est ce qui fait que la destinée d’un artiste a une dimension culte ou mythique ? “Un artiste culte, c’est un artiste qui n’est pas connu, mais pour lequel des gens sont capables de dépenser 500 euros pour un disque. Les artistes cultes fascinent, sont collectionnés et ont un talent. Ce n’est pas parce qu’un artiste est “maudit” ou n’a jamais eu de succès qu’il est culte. S’il y a un culte, c’est qu’il y a une qualité. Le mythe, c’est autre chose ; Johnny Hallyday n’est pas culte, mais il est mythique. Polnareff est un mythe absolu, le premier mec qui soit arrivé à faire de la pop en français. Et bien sûr, il y a le succès. Qu’est-ce qui fait que tu es culte ? Je ne sais pas… La classe, une gueule, une forme d’élégance. Il y aussi la notion de ne pas tricher et un romantisme, une destinée qui n’est pas celle prévue au départ. Il faut qu’il y ait à la fois un disque, un personnage, une histoire. Il y a un rendezvous, une résonance avec l’époque.”

Les artistes sur lesquels tu as choisi d’écrire ont tous inventé une technique qui leur est propre pour s’exprimer… “L’artiste est un catalyseur. À un moment, il trouve son truc. Christophe est un rêveur qui va mettre des années à faire des disques


parce qu’il n’arrête pas de tester des sons, qui vit en décalé et qui arrive aussi grâce à une équipe de producteurs et de musiciens autour de lui - à un résultat sublime. Ce sont des gens qui ont quelque chose d’exceptionnel, une flamboyance. Pour que l’artiste soit un bon sujet, il faut qu’il y ait quelque chose qui dépasse la musique.” Après Christophe, le dernier dandy, tu sors en ce début d’année une biographie d’Alain Kan, mystérieusement disparu en 1990… “Le personnage est fascinant. Il a travaillé avec des musiciens incroyables comme Laurent Thibault ou François Wertheimer. Ses disques sont de très bonne qualité, deux ont été réalisés au mythique Château d’Hérouville, là ou Iggy Pop, David Bowie et les Bee Gees ont également enregistré. Pourquoi ce mec n’a pas marché ? C’est très intriguant. La pochette de Heureusement en France, on ne se drogue pas, avec un mec complètement décalqué dessus, en 1975, ça donne envie ou ça repousse ? C’était un peu too much… Avec Christophe, on est entre le culte et le mythe. Ses concerts remplissent les salles, mais il ne vend pas énormément. Les paradis perdus a été redécouvert au fil des ans, comme un trésor caché. Écrire une biographie, ça a aussi pour but de dire : écoute ça, ça pourrait te plaire…” i * Merci à la librairie-disquaire Gilda (Paris 1e) pour la mise à disposition du lieu.

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Des centaines de chroniques sur longueurdondes.com

chroniques 39 Musique • 45 Livres • 46 Ça Gave

THE 13 LOOTERS

BADEN BADEN

BARBAGALLO

MAÏA BAROUH

Frankie Chops - The digger, the drifter, the trigger Autoproduit

Mille éclairs

Amor de Lonh

Kodama

Starlite / Naïve

Objet Disque / La Souterraine

Saravah Editions

Ce collectif strasbourgeois revisite les bandes originales des films de polar et de blaxploitation 70’s. À base de samples et de beats hip-hop, Frankie Chops, un personnage fictif concocté par le crew, se compose de seize instrumentaux aux intonations jazzy et funk. L’ensemble, enivrant, dessine les points forts d’un film imaginaire entre Shaft et Les casseurs de gang, sonorisé par Lalo Schifrin ou Billy Goldenberg. Les images se bousculent : Elliott Gould et Robert Blake en pleine course-poursuite avec des dealers portoricains, Gene Hackman faisant irruption dans un bar avant de tabasser un indic, Richard Roundtree plongé en pleine guerre raciale… Pourtant, comme chez Tarantino ou Godard, The 13 Looters rend hommage avec une vision postmoderne. La souplesse des beats et la collision des samples confirment ainsi le propos général : un soundtrack d’actualité pour un genre cinématographique ancré dans une époque révolue. JEAN THOORIS

Débarqués avec un premier album enjôleur en 2012, le trio parisien a mis sa culture anglo-saxonne un peu plus en retrait pour cristalliser ses émotions sur un nouvel opus écrit, cette fois-ci, totalement en français. À travers le prisme de l’amour, de l’amertume ou de l’errance, ses nouvelles chansons - mixées par l’Anglais Barny Barnicott (Arctic Monkeys, Cloud Control) et rappelant souvent Girls in Hawaii - donnent à sa pop une ampleur bienvenue, oscillant entre douceur, fougue et passion. Dans ses cartes postales sonores dramatico-mélancoliques se dévoilent des mélodies entraînantes (J’ai plongé dans le bruit, le mogwaïen À tes côtés), suaves ou contemplatives (Dis leur). Au milieu de sonorités acoustiques, de chœurs réverbérés, de guitares spatiales et de discrètes touches électroniques, on se laisse alors porter par une douce féérie, jusqu’à s’imaginer courir avec ravissement dans les grands espaces. EMELINE MARCEAU

Toute création artistique serait issue d’une démarche empirique, et ce n’est pas le premier essai de ce Français, membre d’Aquaserge et de Tame Impala, qui inversera cette tendance. Au sortir d’une rupture avec sa moitié, “sept ans passés à [ses] pieds” comme il se le remémore sur Ça, tu me, le jeune homme, exilé en Australie, s’est octroyé quelques moments de composition en solitaire pour une thérapie ô combien salutaire. Accouché par la voie de la catharsis, ce disque caresse les oreilles par son immédiateté mélodique qui touche assurément à la pop anglaise dans sa plus grande tradition. Saupoudrée d’un songwriting épuré et désarticulé, cette musique écoulée d’une guitare aux cordes cristallines s’échappe vers des horizons à l’oisiveté collante, pourfendeurs d’une paix retrouvée. Les morceaux, façonnés dans une antichambre de la luxure et chantés intégralement dans la langue de Molière, préfèrent ainsi chasser les invectives afin d’étreindre l’aversion plutôt que la passion. Loin des yeux, loin du cœur paraît-il… JULIEN NAÏT-BOUDA

La Franco-Japonaise Maïa Barouh, fille de Pierre, présente une personnalité à multiples facettes : colorée, pétillante, traditionnelle et électro. Son nouvel album, Kodama (“Esprit de l’arbre” en japonais), est un zoom sur les cultures nippones. La flûtiste mélange la musique et les chants traditionnels aux sons contemporains. Ainsi dans Amami, une voix se pose telle une plume qui virevolte dans les airs, légère et immaculée. Aizu, plus énergique, laisse venir les rythmes électro. Soran Bushi, avec ses tambours, bruit de vagues et voix de pécheurs, est une reprise d’une chanson familière au Japon. Maïa n’en oublie pas pour autant ses racines européennes avec quelques chansons en français (l’inquiétant Isotopes) et en anglais (le planant Dream on, le sublime Sister rain). Le résultat offre un univers onirique et spirituel où les voix du passé se mettent au pas des tendances actuelles. Au pays du zen et du flashy, le soleil levant s’appelle Maïa ! CÉLINE MAGAIN

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chroniques musique

maXis, eP’s, 45 tours… CHERRY PLUM “Stick bay” (Auto) Il y a du blues dans ces quatre folk-songs mélodiques et gracieuses, mais aussi des effluves de country et de bossa. Conçues autour de Sébastien Chevillard et Samuel Galienne, têtes pensantes du groupe angevin, ces berceuses douces et emportées mènent tout droit vers les pistes de danse. E. MARCEAU

CLICHÉ (Microqlima) Si vous êtes passé à côté des papillons sur le titre Hélicon qui a tourné en boucle sur les radios cet automne, une piqûre de rappel s’impose. Voilà quatre garçons prêt à en découdre avec la french pop, dans un univers rêveur et captivant. Les mélodies douces et apaisantes se dessinent comme des bulles de champagne, rendant l’imaginaire à une scène musicale parfois aseptisée. Un peu de rêve ne fait pas de mal. KAMIKAL

G. BONSON “The dust and the incense” (TFTC Records) Du beatmaking à la marche d’un éléphant, il n’y a qu’un pas… Figurant une musique rentre-dedans, ce premier EP de G. Bonson laissera poussière derrière ses poursuivants, écrasant à coup de boutoirs électroniques les corps les plus frêles. La formule saura sporadiquement s’émanciper de cette gravité contagieuse, en singeant par de multiples samples, une atmosphère qui flirte plus avec l’Inde de Gandhi que l’Afrique de Madiba, sitar en tête et en fête… J. NAÏT-BOUDA

THOMAS BELHOM

BLIND THORNS

BUDAPEST

Maritima

s/t

Alcaline

Ici d’Ailleurs

Cheap Satanism Records / Mandaï

N.Ö.H Prod

Pour son quatrième album en solo, le batteur de feu Amor Belhom duo poursuit sa quête musicale, usant à l’envi de collages sonores audacieux illustrant avec un goût affirmé ce qui peut s’apparenter à un recueil d’éléments biographiques évoqués avec sensibilité. Car Maritima est de ce tonneau-là ; un parcours atypique usant de chemins de traverse, loin des standards musicaux. Il convient de se souvenir que le musicien, multi-instrumentiste de talent, a beaucoup fréquenté la scène de Tucson, collaborant entre autres avec Calexico et Giant Sand. Il en reste des traces dans sa folk élaborée à partir de multiples sonorités, sorte de fusion complexe entre le courant “tucsonien” et les compositions épiques de Yann Tiersen, particulièrement pertinente sur le titre Krayola. Alternant instrumentaux finement orchestrés et titres chantés (en français ou en anglais), ce nouvel opus à la production léchée, s’avère d’excellente compagnie. On notera sur le titre Souvenir hanté, la présence au chant de Xavier Plumas. ALAIN BIRMANN

La fin propice à tous les excès. Si ce trio cosmopolite enregistré à Genève ne lésine jamais sur la charge vibrante de psychédélisme déconstruit, voire transe, l’opus s’achève par un délire record de 20 minutes. D’abord terrifiant, puis agité de rythmes marteau-piqueur, Gambling with the wrong dice (“Partie jouée avec dés pipés”, si l’on traduit) se poursuit par une improbable BOF western, avant de plonger dans le chaos définitif. La mise constamment renouvelée, se joue sur un tapis sous haute tension. Blind Thorn plante ses épines fort dans les tympans, afin d’expulser la routine. Il faut dire qu’Antoine Lang éructe un “chant” guttural des plus agités. Ne vous privez pas de ses séances exutoire en concert. De multiples portevoix sortis d’un coffre mystérieux, il tire des sons incroyables sans jamais perdre son souffle, mais à couper le nôtre. VINCENT MICHAUD

Après un EP prometteur Grenade, sorti en 2011, et quelques sessions live les ayant mené en France et en Angleterre, le quintette toulousain revient en force, livrant un premier album détonnant et secouant. Si l’on apprécie l’énergie débordante et l’aisance de composition du groupe (batterie, guitare, clavier), c’est principalement à deux voix mixtes garçon et fille que les chansons s’affirment. Entre puissance rock et fragilité, les mélodies riches et variées, empreintes de trip-hop, voire de quelques notes jazzy, sonnent comme un voyage charismatique et auréolé. Seules des écoutes répétées permettront de livrer tous les secrets de cet univers en clair-obscur. Nul doute qu’Alcaline est une pépite musicale convaincante et mystérieuse, à découvrir les yeux fermés et les poings levés ! KAMIKAL

CYCLORAMA

OLIVIER DEPARDON

FAADA FREDDY

Astral bender

Les saisons du silence

Gospel journey

Chez Kito Kat

Vicious Circle

Think Zik

Ne pas se méprendre : aucune histoire de vélo ne se cache derrière ce projet initié par Sébastien Laas, musicien luxembourgeois qui n’y va pas par quatre chemins pour présenter son univers sonore. Dès les premiers titres de ce troisième disque - qui succède à Soundwave EP paru en 2011 - les guitares gorgées de reverb et de distorsion sont légion, tout comme les ambiances progressives, planantes ou tempétueuses (Climatic). Shoegazing, new wave (Frozen sea), fulgurances post-rock et atmosphères légèrement électroniques mâtinent ces neuf titres de space-rock instrumental. Dans son écriture fougueuse, le musicien et son batteur Pit Reyland convoquent My Bloody Valentine (Overcast), qui joue ici dans la même cour que M83, Jesus and Mary Chain ou Spacemen 3. Une plongée électrique dans une musique voyageuse, qui érige la puissance à un haut niveau de qualité. EMELINE MARCEAU

Deux ans après Un soleil dans la pluie, l’ex-leader de Virago n’a pas mis d’eau dans son vin pour ce deuxième disque enregistré en prise live. Cet ode à un rock français vif et sans concession se situe à mille lieues des formations stéréotypées qui se préoccupent d’abord de leurs passages radio ou de leur look avant leur qualité artistique. Cette musique caresse, serpente, puis ondule et s’intensifie jusqu’à exploser dans un dédale d’électricité. Quant à la plume, elle est toujours aussi saillante, fine et frontale, et sa voix semble même avoir gagné en aplomb comme avec Sans un bruit. Si les guitares distordues et abrasives sont légion (À jamais fait, Tout arrive), des paysages post-rock (Laisse agir), ballades (Une histoire) et de fins arrangements (cuivres incandescents sur Attrape, cordes sur le tendu Un inventaire et sur Impression soleil dedans) tapissent aussi le décor agréable du Grenoblois et viennent enrichir l’univers de ce disque plein de fougue et de sensibilité. EMELINE MARCEAU

De son passé de rappeur, Faada Freddy aura gardé son amour du chant, au point de ne garder (presque) que celui-ci sur cet album organique. C’est au Sénégal que Daara J (son premier groupe) fera ses premiers pas et s’imposera comme l’un des meneurs de la scène rap avec Positive Black soul. À l’instar d’un Bobby McFerrin ou du moins connu groupe islandais Human Body Orchestra, Faada abandonne tout instrument et construit des chansons uniquement à la force de la voix et de claquements divers sur le corps qui est ici utilisé comme une percussion. On parlera ici plutôt de réadaptations, car sur onze titres, deux seulement sont des originaux. Freddy donne certes une autre dimension aux titres d’Irma, Imany et Sia, mais on aurait aimé encore plus de création. Quitte à être différent, autant l’être jusqu’au bout ! Mais la force de cet album est qu’il nous entraîne dans un doux tourbillon sonore empreint d’une certaine religiosité. OLIVIER BAS

IN THE CANOPY “The light through” (Auto) Après leur premier EP Never return, sorti en 2012, et un accueil très chaleureux, le quintette parisien revient avec six titres en forme d’apothéose, le regard toujours pointé vers le ciel et la cime des arbres. Le groupe livre un pop rock entre fragilité et force, comme si sa musique prenait de la hauteur au fil des compositions. Un paysage musical à 180 degrés, entre canopée et lumière. KAMIKAL

MOUNT ANALOGUE “Yama”(AB Records) Un regard jeté en direction des masques nô de ce binôme et une première vision s’échappe : celle d’un Japon traditionnel affublé de nombreux rites. Une oreille suspendue sur les trois titres de ce maxi et c’est un paysage néo-futuriste qui se dévoile. Un hiatus temporel perturbant et dépositaire d’un délirium aux vibrations électroniques fiévreuses. J. NAÏT-BOUDA

NÏATS ”Antares” (Banzaï Lab) Cet artiste inspiré est obsédé par la relation entre l’image et la musique. Ingénieur du son émérite et amateur de cinéma, il distille un melting-pot d’influences dans la lignée froide et abstract d’Amon Tobin et la puis- e

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chroniques

musique

Entrevue sur longueurdondes.com

SwEAT LIkE AN APE ! Sixty sinking sailing ships Platinum Records CHOCOLAT

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Tss Tss

BalkAndalucia

Grosse Boîte / Born Bad

No Fridge

Oubliez le folk rock et l’accent franchouillard que l’on retrouvait sur Piano élégant, paru il y a six ans. Cette fois, le quintette montréalais roule au son du rock’n’roll pur et dur. La voix de son chanteur et leader Jimmy Hunt est ainsi reléguée à l’arrièreplan, comme si elle n’était qu’un instrument noyé dans une nuée de rock. Chocolat s’en donne à cœur joie dès le départ avec la puissante et efficace Burn out, puis avec l’incursion blues Méfiez-vous du Boogaloo et ses claviers psychédéliques. La réalisation, brute et sans fioriture, met particulièrement en avant les guitares, dans l’optique bien précise de reproduire l’univers sonore des albums rock américains du début des années 1970. Bordé vers la fin par quelques pièces aux résonances plus lugubres comme l’enivrante Apocalypse et l’inquiétante Interlude, l’album s’impose parmi les parutions québécoises les plus substantielles de l’année 2014. OLIVIER BOISVERT-MAGNEN

DJ Click, assoiffé de voyages et de rencontres, se veut ici bâtisseur de passerelles musicales entre la culture des Balkans et celle de l’Andalousie. Le voyage commence en Grèce avec le chant traditionnel I Garsona mais version 2014 ! De la rumba électro de Vida au gypsy de Butelcuta 2.0 et Batuta Moldoveneasca, l’humain prime. Ainsi, un musicien de Grenade accompagne un maestro roumain, la voix d’une chanteuse moldave se joint à celle d’une espagnole, image parfaite du potentiel de symbiose entre les différentes cultures. Les chants et musiques traditionnels deviennent envoûtants. Les histoires racontent des vies, des passés, des ethnies, des pays. Des musiques et des instruments comme la guimbarde de Hungarian interlude ou le cymbalum de Sirba de la Vasiesti font chanter, danser et surtout vibrer. BalkAndalucia se clôture sur l’éclatant Sirba oltenesca et là, si ce n’est pas déjà fait, c’est le moment de se lever et de danser ! CÉLINE MAGAIN

GRATUIT

GU’S MUSICS

ÉTIENNE JAUMET

LARYTTA

Aquaplaning

La visite

Jura

Kythibong

Autoproduit

Versatile Records

Creaked Records

Antoine Bellanger est un artiste régulièrement productif : après avoir déjà sorti deux albums en 2010 et 2012, le Nantais revient défendre sa pop électronique avec un troisième disque extatique. Habile dans son utilisation du piano et des synthétiseurs, mais aussi des cuivres, le musicien explore la thématique humaine (Les autres) sous tous ses angles, à travers des textes en français qu’il chante ou récite souvent de manière frontale et séduisante (Ça craque). Tour à tour tendues (le dub apocalyptique de Je crie), effervescentes, emplies de chœurs (Reviens), épurées et downtempo ou plus entraînantes (Attendre), ses chansons kaléidoscopiques dessinent des ambiances aussi bien propices à l’introspection qu’au lâcher-prise. Dans sa musique vaporeuse, les ambiances un peu baroques côtoient une folie douce et une légère noirceur, mais montrent aussi la lumière et dévoilent une certaine propension à s’élever (Au-delà). Profitons-en, tout cela est en accès libre… EMELINE MARCEAU

Certaines collaborations se révèlent de vraies réussites : celle entamée par le musicien tourangeau Gérald (alias Gus), tête pensante de ce projet, et le poète brestois Yan Kouton, en fait partie. Les deux hommes signent huit titres poétiques et glaçants, à l’univers très singulier. Sur des ambiances sombres viennent se greffer des mots en français sur l’amour, les corps, les souvenirs… Dans leur errance en clair-obscur résonne une voix grave et profonde, mi-chantée mi-parlée, comme sortie de l’au-delà, qui dépeint un monde fait de tourments ou d’espérances. “Choisir, c’est des fois mourir” est-il dit dans A spare moment. Synthétiseurs vaporeux, guitares délayées ou jouées en accords acoustiques et répétitifs, illustrent ces chansons hypnotiques à la croisée du post-rock et de la coldwave, qui tournoient doucement jusqu’à se poser au fond du crâne pour ne plus jamais s’en déloger. Faire de l’Aquaplaning n’a jamais été aussi plaisant ! EMELINE MARCEAU

Ce fier représentant de la musique synthétique post-Carpenter, officiant au sein du duo Zombie Zombie, se permet là une échappée en solo. Et bien que n’ayant pas rangé ses synthétiseurs et oscillateurs fétiches, il saupoudre le tout d’éléments perturbateurs qui viennent se glisser dans l’espace froid des machines. Des arrangements cuivrés à la Michel Portal, des mots ambigus, évoquant une plongée dans le corps humain, possédé par les spectres teutons des dieux kraftwerkiens, notre artisan sait y faire pour agencer les timbres, contrôler les espaces et cultiver les paradoxes. Il laisse aussi traîner une dose d’humour dans les textes sus-cités et dans les dérèglements du vocoder (Anatomy of a synthesizer). Puis, l’humain réapparaît, dans Modern jungle, perdu avec son sax qu’il fait gémir en marchant sur des tonnes de câbles électriques, avant un final tout en descente. Soit une musique de nuit mélancolique à souhait. MATHIEU FUSTER

Sept années se sont écoulées depuis la parution de Difficult fun qui aura assis le duo helvète dans le paysage musical dit de la synth-pop, octroyant à ce dernier de prestigieuses collaborations, comme les sacro-saint Beach House pour ne citer qu’eux. Jura se pose donc comme le disque d’une confirmation attendue. Et au sortir des onze titres qui composent cette galette pleine de sucre, on peut dire que le geste est réussi. Plus mainstream dans sa composition, la formation de Lausanne use cependant de tout son savoir faire mélodique et rythmique pour développer une musique au groove implacable. Cette onde sonore est ainsi à la baguette de titres métissés dont la couverture synthétique et instrumentale définit une dualité esthétique touchant au schizophrénique. Passer de la sonate analogique Jura au beat fiévreux et arc-bouté de Broken leg theory témoigne d’une expérience musicale hybride dont la volonté première est de chasser l’obscurité au profit de la lumière. JULIEN NAÏT-BOUDA

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Tout frais, tout beau ! Un an d’existence et ce quatuor de rock prêt-àdanser déferle afin de restaurer légitimement le leadership bordelais en matière d’énergie brute. Brand new shoes présente même tous les attraits du tube, servi par une élégance post-punk, mais une mélodie pop. La tension désarmée par une irrésistible envie de danser, légèreté et attaque mordante, voilà résumées ses caractéristiques que l’on aurait tort d’opposer. De quoi évoquer Gang of Four ou LCD Soundsystem pour l’aspect dancefloor. Ce savoir-faire so british s’explique notamment par la présence d’un chanteur britannique, Sol Hess. Confirmation avec le smithien Sir Victor ou encore City light, brillant par une guitare cristalline très pop et dont le tempo chaloupé évoque le charme des Modern Lovers. Sweat Like an Ape ! promet de transpirer de bon cœur sur scène. Avec un public avide de se déhancher, cela augure de bonnes séances de fluides communicants ! VINCENT MICHAUD


chroniques musique

maXis, eP’s, 45 tours… sance rock de Hint. Le projet s’inscrit au travers d’une rencontre live au mapping spectaculaire, à voir et à entendre. KAMIKAL

OTTILIE B “Histoires d’O Deux” (Internexterne) La demoiselle aux multiples facettes poursuit sa route avec un live concept accompagné de nouveaux musiciens. Ça file à toute vitesse, c’est beau à voir et doux à entendre. Quelques touches colorées et festives, histoire de rajouter des cordes à son arc. Bien plus qu’un live donc, un projet à part entière, façonné dans du roc ! KAMIKAL

LINDIGO

MARTIN MEY

MICHNIAk

Milé sèk milé

Taking off

Echo

Hélico

In/Ex Music

Nuun Records

Lindigo est l’un des meilleurs représentants du maloya, cette musique trad’ issue des champs de canne à sucre de l’Île la Réunion et qui connaît, depuis quelques années déjà, un joli renouveau. Groupe militant, héritier de ces combats identitaires venus de l’esclavage - le maloya fut interdit par les autorités jusque dans les années 80 avant d’être reconnu par l’Unesco… -, il reprend les codes de cette musique en les mélangeant à une vision moderne. Bénéficiant de la présence de Fixi, l’accordéoniste de Java, déjà complice du disque précédent, Milé sèk milé est une œuvre directe, sans longueurs, ni fioritures. La voix est un appel à la danse, le kayamb donne comme jamais et, avec ses sonorités presque électro, il a une énergie communicative qui évoque l’Afrique voisine. Danyel Waro et Ziskakan peuvent être tranquilles, avec Lindigo, leur succession est assurée ! BASTIEN BRUN

Après l’EP Never go down, sorti en février 2014, le musicien-chanteur dévoile enfin son premier album, qui porte plutôt bien son nom. Parce que de décollage, il est éminemment question dans ces douze titres oniriques, planant très loin de la Terre, dans les hautes sphères d’une pop-folk électronique aérienne, émotive et personnelle. Avec le batteur Laurent Tarnagno (membre du duo Hannah et collaborateur de M83), l’Aixois donne du relief à ses chansons construites autour du piano et de la guitare. Celles-ci oscillent entre douceur et ardeur, procurent des sensations de grandeur et d’espace, s’électrisent parfois (Live) pour mieux hypnotiser ensuite (Recognize). Nourri de mélodies imparables (One time too many), d’arrangements synthétiques envoûtants et d’une voix à la clarté élégante, l’artiste érige la mélancolie en sacre de la beauté (Elephant aux accents radioheadiens) ou fait admirablement flirter la pop et la soul dans un tourbillon d’émotions (Apart). Joli coup. EMELINE MARCEAU

Après avoir glorifié le rock noise au sein du défunt groupe Diabologum, puis rejoint le navire Programme (lui aussi coulé), Arnaud Michniak revient avec un deuxième disque solo résolument hypnotique et gorgé de clairs-obscurs. Nageant dans les eaux troubles du spoken word, du rap, de la coldwave et de l’électro-jazz, le Toulousain se pose en témoin critique de la société, questionne l’existence et évoque l’amour en préférant une description factuelle des choses à la surenchère de métaphores. Ses mots, toujours aussi bruts, coupent comme un poignard (“Je me suicide tous les jours”, dit-il dans C’était les jardins d’ouvriers), mais enveloppent parfois l’esprit d’optimisme (“Garde espoir car l’avenir nous attend”, sur 6 souvenirs). Hormis quelques interludes au piano, sa voix résonne sur une musique tendue (Cracovie freestyle), répétitive (Des lumières sur nuages, featuring Nadj), groovy ou synthétique (Comme si). De quoi garantir à cette transe un bel Echo. EMELINE MARCEAU

PNEU

QUADRUPÈDE

ROBI

Destination qualité

Togoban

La cavale

TORB “TT001” (Torb Trax)

Head Records

Black Basset Records / Mandaï

At(h)ome

Ce duo, fétichiste des vieilles machines comme Arnaud Rebotini, n’en finit pas d’étirer un groove techno transgressif et progressif. “Fever”, le deuxième titre, s’avère plus intériorisé, distillant une épaisseur stroboscopique à faire pâlir les convives, servis comme il se doit par cette galette du Motorbass Recording Studio. V. MICHAUD

Le duo tourangeau n’a pas mis d’eau dans son vin ni calmé ses ardeurs électriques. Trois ans après Highway to health, ses nouveaux titres enregistrés aux États-Unis par Andrew Scheider (Unsane, Pigs, Made Out ot Babies) ne connaissent aucun temps mort et embarquent l’auditeur dans une course intense et effrénée. Une fois encore, tout est joué avec une extrême rapidité, mais jamais de manière indigeste. Éboulement de noise par-ci (Catadioptre ambidextre), flamboyances math-rock par-là et esquisses post-metal en arrière-fond : ce disque, majoritairement instrumental, a de quoi impressionner n’importe quel féru de gros son brut, tendu et rock. Au-delà de leur sens aiguisé de la titraille (Pyramide banane chocola, Gin tonique abordable) et de leur technique irréprochable, les deux musiciens surprennent aussi par une inventivité renouvelée, une énergie et des ambiances fougueuses, et privilégient une approche directe et sans fioritures de la musique. Ça fait du bien ! EMELINE MARCEAU

Prendre ce Togoban, c’est s’engager étonnamment sur une voie ascensionnelle. En effet, cette électro matinée de math rock sans calcul s’avère propice à de joyeux retournements. Tour à tour rêveur et halluciné, Quadrupède nous balade sur les quatre membres, la tête en bas, la raison bousculée. Les sonorités synthétiques sur Via là s’avèrent suffisamment travaillées pour titiller les esprits rêveurs, fans d’électronica martienne. Mais quand Rhododendron enchaîne avec un groove bof puis s’emballe, on se laisse tout autant conduire sans avoir pu percevoir le changement de cap… Quadrupède avance telle une mécanique infaillible, mais avec force légèreté… À noter : ce duo manceau instrumental, version adoucie d’Electric Electric, a bénéficié d’un mastering londonien par Peter Bechmann (Sun Ra ou encore The Magic Lantern). VINCENT MICHAUD

Son premier album, L’hiver et la joie, lui a permis d’obtenir le Prix du jury Georges Moustaki, début 2014. Sa prestation charismatique avait alors beaucoup impressionné. Le projet du deuxième album s’est concrétisé ; il était attendu et est à la hauteur des espérances. Les compositions réservent une place de choix à la basse percutante et aux froides sonorités électroniques, ce qui forge l’identité de Robi. On trouve aussi des titres plus intimistes comme Être là (avec tout de même une intro aux basses bien appuyées) ou encore ce Chaos au trip hop saisissant. Le chant de Chloé est envoûtant, mélodique, théâtral, sublimant des textes aiguisés, au tranchant net. Il y a la lenteur grave de L’éternité, les tressautements répétitifs de Devenir fou, la danse 80’s de Nuit de fête, la pop énergique d’À cet endroit, la sensualité lancinante de Je m’appelle… L’album tient en haleine jusqu’à une Cavale hypnotique, cette montée en puissance, cette ambiance western justement suggérée. ELSA SONGIS

RENDEZ-VOUS (Zappruder Rec.) Le premier EP des Parisiens semble être tout droit sorti des années 80. Les garçons ont probablement écouté à haute dose The Cure - en témoigne Plasticity- et The Smiths. Synthés, basse mélodique et batterie métronomique… la new wave est là. Mais rien à voir avec un pâle pastiche du genre : ils savent parfaitement allier candeur et noirceur, brutalité et douceur sur cet EP très réussi. I. BIGOT

SwANSONG (Bright Records) Une voix sincère et maîtrisée se joint à des musiques légères d’une volupté envoûtante, teintées de folk, de pop sucrée et de blues. Des ballades mélancoliques et romantiques, animées par un univers qui invite, tout en douceur, au voyage, à l’évasion. Cette harmonie suscite des émotions à même de séduire l’oreille. S. BANCE

TAIwAN MC “Diskodub” (Chinese Man Records) Deuxième EP bien troussé pour le MC “ragga” de l’écurie marseillaise, dont on reconnaît ici la griffe. Le son épais, les basses qui groovent et les sonorités venues de l’espace évoquent souvent les Américains de Major Lazer. Comme quoi, la musique jamaïcaine made in France ne signifie pas sound system au rabais, loin de là… B. BRUN

VINCENT VINCENT “Abat-jour” (Auto) Vincent diffuse ses œuvres atypiques, comme bon lui semble, au fil des ans. Souvenezvous de Demi-deuil, Stéréotypie, Solol. Sa démarche est très personnelle, nourrie d’expériences, de pérégrinations en France ou ailleurs. Abat-jour, démo réalisée en solo à Besançon, est dans le style “chanson élégiaco-surréaliste”. L’on se doit d’écouter Like et ces cinq autres titres. E. SONGIS

42 LONGUEUR D’ONDES N°74


chroniques

musique

THOUSAND s/t Talitres ODESSEY & ORACLE

PARIS

s/t

There is a storm

Carton Records

Ekleroshock

Voilà un disque qui ne ressemble à aucun autre. Au premier abord, on pourrait s’attendre à un album de reprises, hommage au carton du même nom publié par de The Zombies en 1968 devenu depuis sommet indépassable de pop baroque, aux côtés de Love et son Forever changes. Mais en fait non, toutes les compositions sont originales et conçues par un certain Guillaume Médioni, musicien lyonnais intraçable qui vient autant du jazz, de la pop que de la musique contemporaine. Son idée : réunir une quinzaine de musiciens armés d’instruments anciens (viole de Gambe, flûtes médiévales…) et réinventer en totale liberté la pop baroque et fleurie d’un époque hybride et fantasmée. Naviguant entre les âges avec une précision et un souci du détail extrêmes, il réussit le pari à l’aide de son Casiotone Orchestra de nous faire écouter pour la première fois depuis longtemps quelque chose de neuf et expérimental. Chapeau bas ! JULIEN DEVERRE

Présence sur le fil, charisme dans les vapes, Nicolas Ker est un anti-héros talentueux du rock en France. Si on le connaît surtout en tant que chanteur de Poni Hoax, il présente ici le premier disque de Paris, son groupe, et annonce en anglais dans le texte que “c’est la tempête”. À défaut de réel gap climatique, There is a storm est un disque électro-rock de bonne tenue qui va voir du côté des années 80. Il y a le clap des boîtes à rythme, des claviers amples, et un romantisme très coldwave qui sied bien au personnage (The silk screen, The crossover). Souvent dans la retenue, Paris n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il incite au déhanché (My baby drove away, Up from the distance). Quoi qu’il en soit, on vous invite surtout à découvrir l’intense Nicolas Ker sur scène, astre lunaire, c’est dans cette nuit qu’il éclaire le plus… BASTIEN BRUN

ROPOPOROSE

THOMAS SCHOEFFLER JR

THE SCRIBBLERS

SORNETTE

Elephant love

Jesus shot me down

s/t

Extérieur nuit

Yotanka

Echo Productions / Pias

Poor Records

Autoproduit

Ropoporose est d’abord une affaire de famille. À la tête du groupe, Pauline et Romain, frère et sœur dans le civil, tout un orchestre à eux seuls. Elephant love, très attendu premier album des Vendômois, sidère en effet par sa profusion d’idées, par sa capacité à construire de complexes architectures sonores n’ayant pourtant rien de grandiloquent. L’auditeur navigue dans un constant balancement entre douceur et tension, extase et frisson, lyrisme pop et rock acariâtre. Beaucoup d’ambitions et d’ampleurs ébouriffantes, mais aussi, et surtout, une certaine modestie qui permet à Ropoporose de jouer à taille humaine. Car ici, la musique reste arrimée au facteur intime : les grattes peuvent bien s’élancer, la batterie peut s’offrir un sprint aussi soudain que virtuose, n’en ressort qu’une offrande synonyme d’adhésion comme d’identification. Les souvenirs du Sonic Youth originel se font parfois entendre. Il faudra néanmoins parler de cousinage plutôt que d’influence héréditaire. JEAN THOORIS

Si vous aimez Johnny Cash, l’harmonica, les westerns, le yodel ou tout simplement taper du pied, Jesus shot me down est fait pour vous ! Mêlant le folklore rural de la country, le rythme du bluegrass et la mélancolie du blues, cet album, composé de douze chansons, nous propulse tout droit dans le Sud-Est des États-Unis des années 20. S’inspirant des grands noms du blues comme Mississippi Fred McDowell, Scott H. Biram, mais également d’artistes comme Jacques Brel ou Nina Simone, Thomas Schoeffler Jr (que l’on imagine aisément chevauchant son cheval dans les plaines du Texas ou chantant ses déboires sous les étoiles de Nashville, mais qui est en réalité originaire d’Alsace) aborde des thèmes intemporels comme la désespérance, l’amour ou la mort. Armé de sa guitare, son harmonica et son tambourin, l’homme-orchestre au vibrato particulier, rappelant Jello Biafra des Dead Kennedys ou Johnny Rotten des Sex Pistols, livre un opus aux doux parfums d’Amérique, d’érable et de coton. AUDE GRANDVEAU

Quand Luz (dessinateur et DJ tourangeau) et Kid Chocolat (producteur et musicien électro suisse) s’associent, il en ressort dix titres sous influence électro-rock. Au menu de leur disque arrangé et produit par Rubin Steiner, on découvre une belle introduction électronica (I), des basses rebondissantes (I’m your dancefloor, proche de LCD Soundsystem), une rythmique up tempo (Rex), des synthétiseurs groovy, des mélodies pop aux chœurs ensoleillés (Call the cops) et quelques titres teintés de coldwave obsédante (I don’t want to be nice). Un tableau vivifiant, aux paroles souvent légères, qui s’accompagne d’une amusante BD sur l’histoire du duo et ses chansons où sont évoquées des chiens, des zombies et autres créatures fantastiques, mais aussi Mark E. Smith, leader du groupe The Fall. Les dessins parlent aussi de clef de sol galactique, de solfège cosmique et de… rillettes ! Ce qui en dit long sur la douce fantaisie de ces deux artistes originaux. EMELINE MARCEAU

Originaire de Lorraine, ce bidouilleur électronique et éclectique œuvre dans la musique de support (danse, théâtre, vidéo) et il est vrai que les climats inventés et évocateurs sont des appels aux gestes, aux images… mais pas que. L’écoute domestique sied aussi bien à ces pièces électroniques où subsistent çà et là des sons concrets (les oiseaux de Turn off the century et autres bruitages captés au microphone). Aussi ressent-on un petit intérêt pour les atmosphères coldwave 80’s (Sornette est né en 1965, ceci explique peut-être cela…). Ces quelques relents dark savamment dosés, ajoutés à une riche palette sonore et des rythmes plutôt mid-tempo donnent un résultat tout à fait convaincant, d’autant que chaque piste a son lot de surprises et d’événements tous aussi intéressants les uns que les autres. Et à voir les quelques vidéos glanées sur la toile, ça marche plutôt très bien in situ. MATHIEU FUSTER

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Voilà maintenant plusieurs années que Stéphane Milochevitch, alias Thousand, possède un noyau dur d’inconditionnels. Il était certes difficile de ne pas succomber à cette folk-pop aux atours intimistes bien que taillée pour le plus grand nombre. De plus, sur scène, Thousand n’avait aucun mal à rallier le public à sa cause. Logique : voix bluesy, mélodies à la cool, érudition, connivence avec l’auditeur. Haute classe ! D’évidentes qualités que corrobore ce deuxième album. Produit avec spatialité par Frédéric Lo, Thousand permet de retrouver l’univers faussement chaloupé, détendu mais inquiet, de ce songwriter ami. Car si l’entêtant The flying pyramid esquisse un swing pas très loin d’Aztec Camera, la suite, sans ne rien perdre de son immédiateté, plonge dans l’enivrante mélancolie : ballades sous obédience Smog, storytelling (tendance Lou Reed) bercé de discrètes touches électroniques, comptines aussi fiévreuses qu’apaisantes… Plus qu’une confirmation : une attendue consécration. JEAN THOORIS


chroniques musique

STEEPLE REMOVE

TAHITI BOY AND THE PALMTREE FAMILY

TIkAHIRI

TINY FEET

Position normal

Songs of vertigo

Son of Sun

Silent

Gonzaï Records

Edge of Town

Quart de Lune

Autoproduit

Jamais à sec d’idées pour secouer les consciences bien pensantes, le gentiment irrévérencieux site Internet et magazine papier Gonzaï ajoute encore une paire de cordes à son arc en surfant sur la vague du retour du vinyle (modernement accompagné de digital). Au programme, deux séries intitulées Feedback (pour les rééditions) et Not for sale (pour les nouvelles sorties) qui accueille donc aujourd’hui le quatrième album du groupe rouennais après six ans d’absence. Toujours adepte de post-punk synthétique et entêtant (Silver banana), Arno Vancolen semble enfin libre d’apporter sa vision à l’édifice, encore quelques marches en dessous de Suicide, Public Image Limited ou Can. Peut-être encore plus cinématographique que ses petits frères, ce Position normal ne fait justement rien comme les autres. On aurait bien aimé tacler du Gonzaï comme l’aurait fait Gonzaï, mais ça aurait été se mentir à soi-même. JULIEN DEVERRE

Il aura donc fallu attendre plusieurs longues années pour avoir droit d’entendre un nouvel album de Tahiti Boy and the Palmtree Family, même si quelques EP ont permis de patienter sereinement. Le projet de David Sztanke donne enfin suite à des débuts (2008) prometteurs, et on retrouve avec une joie réelle une pop toute en claviers, souvent dansante (Low life, Big sur, Negociation blues), parfois extrêmement ample (The park, tout en chœurs). Le disque étant composé d’une majorité de morceaux des deux derniers EP, il y a parfois une sensation de juxtaposition surprenante, mais elle est aussi garante d’une énergie toujours renouvelée. La qualité d’écriture du Français (qui a contribué à des bandes originales de film et a joué avec Émilie Simon en live) lui permet pourtant de ne jamais totalement perdre le fil d’un disque qui mettra, en tout cas on lui souhaite, un musicien singulier en lumière. MICKAËL CHOISI

Puisant son inspiration dans le heavy metal (Metallica, Motörhead) et le rock anglais (Sex Pistols, Rolling Stones), Tikahiri (“le sang”, en langue paumotu) rompt avec la tradition. Rythmes envoûtants, alternance de vocaux clairs et gutturaux, solos de violoncelle, fusion improbable de différents styles musicaux (punk, rock gothique, hard rock)… une chose est sûre, leur musique n’a rien de pacifique ! Originaire de l’atoll de Fakarava en Polynésie française, le groupe se compose de deux frères (Mano et Aroma Salmon assurant le chant, la guitare et la basse), de Stéphane Rossoni (batterie) et de Simon Pillard (violoncelle et clavier). Mariant avec talent musique classique, rock sombre et énergie cosmique, Son of Sun, leur quatrième album, a été enregistré à Paris en collaboration avec Frank Redlich et compte bien conquérir la scène internationale. Manuia les Tikahiri ! AUDE GRANDVEAU

Certains artistes ne sont heureusement pas prêts à céder leur art aux diktats des majors ni à lisser leur musique pour récolter quelques (futiles) deniers d’une gloire souvent éphémère. La Brestoise fait incontestablement partie de ceux-là. En composant cet album - aussi inspiré soit-il -, l’artiste ne remplira pas les stades et ne passera pas en playlist radio. Un moindre mal ! Car tout le long de ses neuf titres ensorcelants, elle touche en plein cœur, livre une dose incroyable d’émotions brutes et d’ambiances ultra personnelles. Beaux et brumeux (Turn around), sombres et glaciaux (Choke my sorrow, Fellow), tendus et minimaux, ses paysages sonores font entrevoir autant la mélancolie que la lumière. Les fans de Portishead, Massive Attack ou Godspeed ne renierait pas la production quasi cinématographique, signée Yann Tiersen. La basse hypnotise, la voix envoûte, les samples captivent : ce trip hop-là prend aux tripes. EMELINE MARCEAU

ANTHONY CÉDRIC VUAGNIAUX

wE ONLY SAID

ZEBRA

ZOUFRIS MARACAS

Le clan des guimauves

Boring pools

Mambopunk

Chienne de vie

Plombage Records

Les Disques Normal

Autoproduit

Chapter Two / Wagram Music

Dès les premières notes, les premiers motifs, les amateurs de musique de films des années 70 sont dans un environnement familier. Les ressorts bizarres, les claviers vintage… Et ces mélodies faussement enjouées, dans lesquelles viennent se glisser des notes mineures cruciales, qui ajoutent une pointe de mélancolie. Ceci est un hommage, très solennel et très pertinent à l’œuvre du génial François de Roubaix, l’un des plus grands compositeurs de bandes originales de films. Ici, que ce soit le choix de l’instrumentarium ou les effets utilisés, tout est synthèse de l’œuvre du maître trop tôt disparu. C’est agencé avec savoir-faire, et le compositeur d’origine suisse - qui joue tous les instruments entendus -, enregistre avec du matériel old school, désireux qu’il est de préserver le grain analogique, tout en revendiquant la non utilisation de samples. Du talent, c’est indéniable, mais à confirmer à l’avenir avec un style plus personnel et peut-être un peu moins “Roubaisien”. MATHIEU FUSTER

Ces Rennais ont le sens de la longueur, de la patience aussi. Les cinq années qui séparent ce Boring pools de leur précédent disque se retrouvent en filigrane ici. We Only Said, groupe à l’étiquette post-rock à la fois réductrice et appropriée, offre neuf titres où l’on entend presque tout : des cordes de guitare à la moindre peau de batterie. C’est âpre, ombrageux et on se laisse séduire par ces atmosphères guère riantes mais prenantes, qui évoquent un peu la scène de Chicago de la fin des 90’s. Que ce soit sous la forme de morceaux courts et directs (Everything turns cold, A fearful and violent hurry) ou de titres plus étirés (Mitch, Dry as dust), We Only Said réussit à être efficace sans faire de concessions en termes de production et d’écriture, tout en restant attachant à sa manière. Peu de mots, mais qui en disent suffisamment long pour que l’on se penche dessus avec attention. MICKAËL CHOISI

L’ancien bassiste de Billy Ze Kick et les Gamins en Folie s’est surtout fait connaître comme DJ et animateur de radio en popularisant le bootleg en France. Après plusieurs années de ces mélanges pirates, il continue son petit bonhomme de chemin derrière le micro. Allons enfants, branchez les guitares demi-caisse ! Faites sonner les cuivres ! Évoquant le rockabilly, Mambopunk est un disque où les chansons font des onomatopées et tournent le plus souvent autour de deux ou trois minutes. Le zèbre chante en français, un peu en anglais (Naked in Paris) et le dit tout net : “C’est la fête à la maison.” Ceux qui cherchent une musique intello passeront leur chemin, les autres découvriront un album de rock français sans chichis, rempli de petits samples et d’énergie positive. Ce que l’on apprécie depuis longtemps chez Zebra, c’est que, quoi qu’il fasse - de la salsa à un album avec un bagad -, il n’a jamais essayé de péter plus haut que ses platines, et il aurait tort de faire autrement. BASTIEN BRUN

Deux amis d’enfance, d’origine sétoise. Deux compagnons de galère des transports parisiens. Puis un nom, référence aux ouvriers algériens venus travailler en France dans les années 50 et étendard d’une chanson française métissée. De celle qui puise ses mots dans les destins cabossés et ses mélodies sur les tarmacs. Poésie de comptoir et d’un quotidien universel qui n’esquive aucune question, ni n’aurait à sacrifier son franc-parler… Aujourd’hui, la troupe s’est agrandie, mais conserve une même liberté, accompagnant son propos de réguliers hors-pistes musicaux. Après un maxi en 2011 (Et ta mère) et un premier galop l’année suivante (Prison dorée), ce reviens-y est bluffant ! Bien sûr, on retrouve leurs éternels chassés-croisés (zouk, rumba, jazz, reggae, salsa…), mais rien n’est à jeter, notamment en raison de tendres cuivres adoucissant le mordant des textes. Le tout s’épanouit dans les marges et sait prendre ses aises, sans jamais vouloir vous quitter… Qui s’en plaindra ? SAMUEL DEGASNE

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chroniques anthologie

BD

SØREN MOSDAL & JACOB ØRSTED

Alain Bashung

Rock world

Fnac, coll. Anniversaire, 29 €

The Hoochie Coochie, 20 €

Pour ses 60 ans, la Fnac a édité, à 1200 exemplaires, cinq recueils du photographe star. Il faut dire que môssieur Gassian est devenu aussi mythique que ceux qu’il shoote depuis 1969. Hendrix, Morrison, Dylan, Springsteen, Zappa, Hallyday… Que des artistes qui lui ont été fidèles et dont on ampute désormais le prénom. Pas étonnant, donc, que le Frenchy ait exposé aux États-Unis : son iconographie fait partie du patrimoine mondial. Ici, sa sélection de clichés rares ou inédits s’est concentrée sur Bashung, Bowie, les Stones, Bob Marley et Depeche Mode. Résultat ? On aurait pu rêver meilleur écrin pour ce format carré. À raison : un façonnage et une mise en page assez simplistes, voire un manque de didascalies sur le contexte. Heureusement, l’incroyable patte du maître se suffit à elle-même. Cadrages au cordeau, lumières transverses, gestes immortalisés dans l’action… Tout y est. Faisant même oublier la dimension plasticienne du maître, pour en révéler une plus historienne… Un must. SAMUEL DESGANE

Un quasi sans faute pour cette BD venant du pays des Lego. Ses auteurs, tout d’abord : deux Danois ayant écumé le milieu underground de Copenhague et coopéré pour une flopée de fanzines. Sa forme, ensuite : un 128 pages au grammage renforcé et à la couverture généreusement cartonnée. Le trait est acéré, donnant aux personnages noir et blanc des allures fantasmagoriques aux contours cabossées. Avec quelques bonnes idées sur les déformations et surplombs. Sur le fond, enfin : les aventures de Charley et Mickey en contrée musicale, dans la pure tradition du buddy movie (deux héros aux antipodes). Le premier joue les clowns blancs, blogueur snob et observateur cynique des scènes indépendantes. L’autre est l’auguste, musicien malgré lui, sans limite dans l’alcool et les lourdeurs graveleuses. Au final, si la satire se perd parfois dans ses à-côtés, la galerie de portraits fait mouche. Ou comment dépeindre ces losers que seule la hype unifie et dont le rock est un palliatif outrancier à la vacuité de leurs vies. SAMUEL DESGANE

À feuilleter ce truculent petit ouvrage, on se demande pourquoi personne n’y a pensé plus tôt. Un jour, Alister, chanteur et co-rédacteur en chef de la revue Schnock, est tombé sur ces paroles : “C’était fin août, début juillet”. Un trait de génie absurde tiré d’une chanson de Johnny, Les chiens de paille. Amusé, le musicien s’est lancé à la recherche d’autres bourdes chansonnières, qu’ils compilent ici : fautes d’orthographe, d’accord ou de goût, boulettes innommables… “Le monde sera ce que tu le feras”, clame Michel Fugain dans Le chiffon rouge, en 1977. En 1976, sur la pochette de son 45 tours, Karen Cheryl implore : “Ne raccroche pas je t’aime”, oubliant le “s” au premier verbe. Eddy Mitchell, lui chante “une télé, sans l’son, sans l’image, reste allumée”, dans Le barman… Au fil des pages, on découvre que même les plus grands ont écrit des bêtises. Et il est plutôt rassurant de savoir que les auteurs de chefs d’œuvre sont aussi capables d’accoucher de canards boiteux. AENA LÉO

roman

anthologie

essai

CLAUDE GASSIAN

ALISTER Anthologie des bourdes et autres curiosités de la chanson française La Tengo Editions, 19 €

roman

photos

livres

MICHkA ASSAYAS

E. PIERRAT & A. SFEZ

SYLVAIN PRUDHOMME

CAROLINE DE MULDER

Dans sa peau

100 chansons censurées

Les grands

Bye Bye Elvis

Le Mot et Le Reste, 16 €

Hoëbeke, 24,50 €

Gallimard, 19,50 €

Acte Sud, 20 €

En introspection, l’auteur du Nouveau dictionnaire du rock republie son second essai, vingt ans après sa première parution. Dans ce Paris des années 80, la musique est omniprésente. Michka est un jeune journaliste prêt se lancer dans n’importe quelle épopée pour une interview, comme celle de l’icône britannique Syd Barrett. Les 120 pages de cet ouvrage en lévitation sont obsédées par une muse insaisissable : Emmanuelle, la chérie sublimée du moment. Le plus souvent en errance, Michka Assayas se dévoile entre timidité et légitimité journalistique, évoquant finalement trop peu les dessous de son métier, d’autant qu’il ne dévoile pas la plupart des références musicales. Preuve que le propos n’est pas là. Ici, le rock critic s’efface peu à peu devant l’écrivain. Les sentiments du quotidien, entre nostalgie et mélancolie, en deviennent surréalistes. Ils prennent un relief particulier lorsque l’auteur touche au plus intime, le rapport à la mort et à son père. PATRICK AUFFRET

Ce recueil non exhaustif montre toute l’absurdité et, dans la plupart des cas, l’inefficacité de la censure. Car depuis les hymnes maquisards du début du XXe siècle, jusqu’au rap du XXIe, en passant par la chanson, le rock, la variété et la new wave, elle a plus souvent permis d’amplifier la portée des œuvres incriminées qu’elle n’en a fait tomber dans l’oubli. Si sexualité, guerre, politique, drogue et religion sont les thèmes les plus exposés aux représailles des gardiens de la morale, ce sont aussi les plus inspirants pour une grande majorité d’auteurs. Brassens, Brel, Ferrat, Gainsbourg, ont joyeusement pincé ces cordes sensibles, se voyant infliger des interdictions d’antenne par l’obscur “comité d’écoute”. Plus grave, NTM et La Rumeur furent même traînés devant les tribunaux pour leurs propos (virulents) envers les forces de l’ordre… La censure, Henri Tachan, lui, en disait ceci : “Elle est malingre, elle est petite, Elle boit des grands verres d’eau bénite, (…) Elle coupe, elle mutile ou elle blesse, Ici un cœur, là une fesse, Elle est chirurgien des rois…” CÉDRIC MANUSSET

Super Mama Djombo est un groupe mythique de l’histoire de la Guinée-Bissau : dans les années 1970, ses chansons ont accompagné l’indépendance du pays et marqué les esprits. Dans ce roman, le jeune écrivain Sylvain Prudhomme s’inspire de la vie des musiciens pour tisser un récit imaginaire, prétexte à l’exploration de la capitale. Un soir, Couto, ancien guitariste du groupe, apprend la mort de Dulce, chanteuse de Super Mama Djombo, qui fut aussi son ancien grand amour. Lui n’est plus qu’une star déchue et sans le sou, mais faisant partie de ces artistes clés que la jeune génération locale appelle respectueusement “les grands”. La nuit tombée, Couto se met en quête de ses amis d’autrefois. Tandis que les rues s’animent et vibrent, ses souvenirs défilent : la guérilla contre les Portugais, les premiers succès du groupe, l’amour… Les mots de l’auteur, bercés du créole de Guinée utilisé par les personnages, restituent avec force l’énergie et la tristesse qui baignent la ville africaine. AENA LÉO

Graceland, 16 août 1977. Quand Elvis meurt, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Un monstre défiguré par trop d’alcool, de gloire, de filles. Un icône du rock’n’roll obèse et abîmée, le rêve déchu du nouveau monde. Dix sept ans plus tard, à Paris, Yvonne entre au service d’un Américain, John White. Un tyran pathétique et fantasque, accro aux pilules, auprès de qui elle restera pendant vingt ans. Les vies s’entrelacent. Entre celle du rockeur et de l’Américain se tissent des liens à la fois mystérieux et évidents, jamais simples. La romancière dresse un portrait en miroir de deux hommes qui pourraient ne faire qu’un tant ils partagent un destin où solitude et monstruosité se font écho. Surtout, elle parvient à décomposer le mythe Elvis avec une plume à la fois tendre, ironique et sans merci. En mettant en parallèle la tragédie absurde de son naufrage avec la triste dérive John White, l’auteur signe ici un roman intelligent sur l’abandon. AENA LÉO

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CA GAVE ‘ humeur & vitriol

m

ême si j’ai autant d’ego qu’un artiste sans talent, je me doute que la plupart d’entre vous se contrefoutent des habitudes et autres coutumes de ma vie quotidienne. Je le sais bien et pourtant, puisque, au risque de voir débarquer à la rédaction deux crétins encagoulés qui n’auront personne d’autre à dégommer qu’un chat paralytique et deux mondains désœuvrés digérant leur champagne au coin de l’âtre, on m’a confié une rubrique où j’écris ce que je veux lorsque j’y pense, eh bien pour autant (qui fait le lien avec le “pourtant” que j’ai laissé trainer par mégarde un peu plus haut avant de m’aventurer dans le taillis touffu d’une digression indigeste), je vais vous en entretenir puisqu’elle est pleine d’enseignements, un peu comme celle de Bouddha mais en moins chiant. (Que ceux qui ont compris la phrase précédente sans avoir besoin de la relire trois fois aillent immédiatement consulter : ils sont hypermnésiques) (ou champions d’Europe de sudoku, c’est moins classe). Or donc, pour tout vous dire, lorsque je conduis, j’aime bien écouter des radios débiles : ça concentre mon énervement sur quelque chose d’abstrait et de lointain et m’évite ainsi de m’en prendre physiquement à d’autres automobilistes, ce qui est mal vu et particulièrement dangereux lorsqu’on n’atteint le mètre quatre-vingt dix que debout sur une chaise (en l’occurrence, un prie-dieu suffit, je ne suis pas cousin avec Michel Petrucciani). Et puis France Cul, ça va bien pour faire le malin en société et jouer les jolis cœurs lorsque je sors dans le monde mais ça n’intéresse vraiment que ceux qui espèrent y être invités un jour. Et ça n’est pas en écrivant ici que ça risque m’arriver. Les Grosses Têtes éventuellement mais depuis que Guy Montagné n’y œuvre plus, l’humour pétomane y est moins mis en valeur.

Or donc (qui ne se réfère pas au “or donc” précédent mais le poursuit grâce à une habile suite logique), j’écoutais un jour l’une de ces affligeantes émissions polluant la bande FM où l’animateur cause à des auditeurs aussi consternants que lui en feignant de s’intéresser à leur vie putride entre deux réclames de pâtée pour chiens, principaux clients de ce genre de vacuités, et un coup de choisissez bien-choisissez But (Monsieur But, n’oubliez pas mon chèque pour vous avoir cité ou je vous dénonce à Monsieur Meuble). L’auditeur, tout poisseux

d’insigne banalité, répondait au doux nom de JeanChristophe et il en faut aussi, ça détourne l’attention de ceux qui s’appellent Jean-Luc. “Alors Jean-Christophe, qu’est ce que tu écoutes comme musique ?” lui demande le vendeur de hareng saur à la criée. “Oh ben moi [mais pourquoi foutre commences-tu donc une phrase par “oh ben moi”, sombre tâcheron du néant consumériste ?] Oh ben moi, comme j’ai 45 ans, j’aime Police, Dire Straits, Supertramp, tu vois, des choses comme ça.” Comme une évidence. Comme l’aboutissement logique d’une vie passée dans la déploration d’une jeunesse ordinaire nimbée a posteriori du prestige douteux d’y avoir fondé des espoirs moins médiocres que le présent. Car outre le fait qu’avoir 45 ans n’est nullement une excuse pour avoir des goûts de chiotte (avoir 20 ans non plus, mais on fait moins attention), il est encore moins pardonnable de s’y cramponner comme à une bouée censée sauver du naufrage supposé d’une vieillesse putative qui, pour beaucoup de gens comme ce cher Jean-Cricri, commence aux alentours de la trentaine. Comme lui, des millions de gens voient leur vie s’arrêter (et leurs goûts musicaux en constituent la bande originale qui aurait déraillé) aussitôt qu’ils ont décidé de passer dans le camp des vieux. Le truc est implicite et sournois comme une campagne électorale chez un député socialiste : il est généralement admis qu’on a le droit de s’amuser (avec modération, on ne va pas non plus faire des trucs qui sortent de l’ordinaire) jusque vers 25-30 ans. Du moins jusqu’à ce qu’on trouve l’âmesoeur qui prend généralement la forme de la première personne que l’on ait trouvé qui accepte que l’on prenne du bide à ses côtés. Passé cet âge, suivi de préférence par un acte reproductif simple ou double à moins que d’être fondamentalement fondamentaliste auquel cas tu peux aisément passer la demi-douzaine, tu peux crever. Et ce n’est pas seulement une image. Les kamikazes partent généralement avant terme puisque ça fait partie du boulot mais les gens comme Jean-Christophe et nombre de nos contemporains, qui sont restés scotchés comme des moules de bouchot aux goûts musicaux approximatifs qui berçaient leurs souleries (et il faut être sacrément beurré pour trouver de l’intérêt à Supertramp), sont l’illustration patente de ce que l’on nous

par Jean Luc Elu ard vend comme le modèle évident d’une vie qui ne doit pas trop s’attarder à être marrante parce qu’il y a du boulot : passé la trentaine, tu n’as plus rien à espérer et donc à découvrir, tu peux tranquillement te lamenter sur ton sort funeste en cotisant pour une assurance-décès de qualité qui te permettra de t’offrir une plus grosse pierre tombale que tous ceux qui auront eu l’impudence de penser que leur vie ne s’était pas arrêtée le jour où ils ont commencé à travailler ou à choper un cheveu blanc en guise de maladie aussi honteuse que mortelle. C’est réglé comme du papier à musique et celle-ci constitue le pilier sur lequel on bâtit un temple propitiatoire à notre jeunesse défunte qui était, cela va de soi, bien plus belle que notre vie d’aujourd’hui, d’autant plus qu’on était quand même moins cons que les jeunes d’aujourd’hui qui écoutent de la musique de merde, certains écoutant même Supertramp. Alors que non, ce n’est pas parce qu’on prend de l’âge que l’on est obligé de se transformer en larves nauséabondes ressassant en guise d’espoir celui de crever avant que l’Alzheimer nous ait fait oublier notre jeunesse. Si peu que l’on n’écoute pas les évidences qu’impose un monde où la jeunesse est présentée comme le seul moment où on peut s’amuser parce qu’après, il faut se calmer et devenir un bon petit soldat de capital, il y a quand même moyen de se marrer un peu, même avec de l’arthrose. Je connais même des paraplégiques qui ont de l’humour. Et qui continuent à s’enrichir la tête en ayant la curiosité minimale pour ce qui nous entoure. Parce que si c’est pour se dire que tout ce qui était sympa est derrière nous, autant faire kamikaze. Au moins, on n’est pas obligé d’écouter Supertramp. i

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