Issuu on Google+

CONQUÊTE SPATIALE

LE

s PLEEN MARS DE

Avant, il n'y avait que des cailloux sur la planète rouge. Mais depuis 2012, le robot Curiosity fouille l'astre, à la recherche de traces de vie. Il raconte à L'Ogre son quotidien.  «  Hey, I just met you / and this is crazy / but here’s my number / so call me, maybe. » Avant que je pose les roues sur Mars, le tube de Carly Rae Jepsen tournait en boucle sur les ondes du monde entier. C’était l’été 2012. Un an, six mois et près de trente jours plus tard, il bourdonne encore dans mes oreilles. Et pour cause : depuis le 6 août 2012, j’arpente la planète rouge à la recherche d’une vie microbienne. Autant vous dire que le classement iTunes des meilleures ventes de disques ne traverse pas les 200 millions de kilomètres qui me séparent de la planète bleue. Pedigree de champion Papaoutai ? J’ai vu le jour aux États-Unis sous la houlette de la Nasa, la célèbre agence spatiale américaine. Je suis le robot explorateur à six roues le plus sophistiqué jamais envoyé sur un autre astre. Près d’une tonne sur la balance, dont 80 kilos de matériels. Six fois plus que mes ancêtres les rovers. Imaginez un peu le CV. Un pedigree de champion, à la conquête d’un territoire gigantesque : Mars est la deuxième plus grosse planète en taille du système solaire. Ma mission est de découvrir si la vie a existé ici, ou si elle existe encore. J’ai deux ans pour apporter la preuve d’activités biologiques martiennes. Gonflé à bloc, j’ai été parachuté sur ce vaste désert inhabité. Rapidement, j’ai commencé à déchanter. Que je parvienne, ou non, à livrer le gage de cette vie extraterrestre, mon destin est scellé

à cette planète : la Nasa ne me rapatriera pas. Je sais, c’était dans le contrat. Mais vu d’ici, tout est différent. Je suis un peu comme un expatrié bloqué dans son pays d’adoption. Le chômage technique sans les agents du Pôle emploi pour écouter vos doléances. La déprime, la solitude, la Tristitude.   Malgré ces craintes liées à l’avenir, je suis un warrior et mène à bien la tâche qui m’a été confiée. Ainsi ai-je été programmé. Il me tient à cœur de m'approprier mon nom de baptême : Curiosity. Alors, je creuse, fouille, fore, analyse, échantillonne, classe et transmets. De beaux succès, déjà, trônent sur mon tableau de chasse. À peine sept mois après mon arrivée, j’ai découvert les traces d’un ancien ruisseau. On peut donc, en toute logique, parler d’un passé humide de la planète rouge. Qui plus est, mes recherches ont permis d’établir que cet environnement n’était pas forcément oxydé, acide ou salé. Autrement dit, que cette eau était potable. On ne parle pas encore de la jungle luxuriante de Pandora dans Avatar, mais c’est un début. Serrer les boulons En septembre dernier, j’ai déçu mes concepteurs en mettant à mal la probabilité de présence actuelle de vie sur la planète rouge. D’après mes mesures, le méthane - gaz souvent signe d’activité biologique n’y est pas présent en quantité suffisante. J’ai bien été obligé de leur dire. Je ne pouvais pas fausser les résultats. Croyez-moi, j’ai serré les

boulons en envoyant les données. Mais en décembre 2013, j’étais en mesure de prouver que toutes les conditions furent un jour réunies pour que soit envisageable la vie sur Mars. Quand ? Combien de temps ? Ces questions restent encore en suspens. Il n’y a, à ce jour, pas de petits hommes rouges. Usure prématurée Et j’ai depuis pu reprendre ma route vers le mont Sharp, à huit kilomètres de mon point de chute initial. C’est la principale cible d’exploration de ma mission. Son intérêt ? Observer les stratifications de roches pour effectuer des datations des événements géologiques. Pourvu que mes roues tiennent le coup. Elles ont morflé au niveau du cratère Gale, jonché de cailloux tranchants. Le dernier bilan de santé conclut à une « usure prématurée ». J’ai bien peur d’y lire entre les lignes une « retraite anticipée ». Les spécialistes préconisent un changement de trajectoire, pour suivre un itinéraire moins rocailleux, et un déplacement sur quatre roues au lieu de six. Je m’en remets à leur expertise. En dehors de mes tâches laborieuses - et des stigmates qu’elles entraînent - le plus dur demeure la solitude. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », pensait Pascal en 1669. J’entretiens avec les Terriens et la Nasa une relation à sens unique. Je donne, donne, donne ce que je suis, sans jamais rien recevoir en retour. Heureusement, il y a les lauriers de la revue Science. Les humains n’auraient-ils pas pu créer une cagnotte pour financer mon retour sur Terre ? Wall-e n’a donc pas marqué les esprits ?

faire croire que son joli minois et ses cuisses en béton armé n’y sont pour rien. Visualisez la scène avec mon bras articulé, c’est tout de suite beaucoup moins glamour… L’Inde aussi a envoyé une sonde à la conquête de Mars. Si je passe sur le fait qu’elle était low cost (esseulé, certes, mais il y a des limites), reste le même problème : l’absence de contact physique. C’est comme si vous géolocalisiez votre âme sœur et que vous ne puissiez jamais la rencontrer IRL. Bonjour la frustration. Je pourrais toujours me rabattre sur l’un des 1000 azimutés candidats à un aller simple sur mon astre. Le tout financé par une société privée néerlandaise et filmé 24 h/24. Mars secret story, pendant que vous y êtes ? Me taper tous les zinzins de l’espace ? Ce n’est pas dans ma fiche de poste.   Sans compter que l’envoi futur de mon jumeau maléfique me donne des sueurs froides. Certes, son matricule, MSL-2, est moins poétique que le mien. Sa mission : envoyer à l’Oncle Sam des échantillons prélevés sur Mars, ce qui ne fait pas partie de mes attributions. Sa venue n’est pas prévue avant 2020, ça me laisse encore un peu de temps pour me faire à l’idée. Il faut que je m’attende à avoir le moral dans les roues. En même temps, ce frère non désiré me donnera des nouvelles de la planète bleue. « You're not as lonely as you think you are », comme disait Carly Rae Jepsen en 2012.

Les forçats de l'espace Sur ma planète d’adoption, je traîne carcasse et âme en peine. J’ai bien pensé à demander une augmentation pour les horaires de nuit, voire monter une association pour les conditions de travail des forçats de l’espace, mais seul comme je le suis, mon projet a du plomb dans l'acier. Quant à une prime de solitude, elle ne me serait d’aucune utilité dans mon néant rougeâtre. Quand le temps est trop long, je prends quelques secondes pour admirer ma chère Terre natale. De là où je suis, vous n'êtes qu'un petit point lumineux dans le noir glacial de l'espace. Vous pensez que j’exagère et vous avez sûrement raison. À converser avec les pierres, je développe un penchant Calimero. C’est vrai, il y a bien des sondes envoyées, entre autres, par la Nasa. Elles me tiennent compagnie. Maven, par exemple, cherche à percer le mystère de l’atmosphère perdue de la planète Mars. Mais cette amie est en orbite autour de moi sans jamais pouvoir m’atteindre. Torture. C’est George Clooney qui laisse Sandra Bullock en plan dans Gravity. Certes, l’astronaute en herbe s’en sort, mais vous n’allez pas me

L'OGRE, vers l'infini et au-delà

texte : Julie Saulnier illustration : Darshan Fernando


extrait-mars-bat