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la vie

ICÔNE: CHOUCHOU

Silhouette dégingandée barrée d’une monstrueuse moustache en broussaille, Coluche arabe revisité par Giacometti, fagoté de costumes qui flottent autour d’une silhouette étique, voix nasillarde que ponctue un accent de poulbot beyrouthin, le tout couronné par l’horrifiant hirsutisme de son époque. Tel est “Chouchou” avec un accent tonique sur le premier “ou”, roi de la comédie libanaise des années 60 et 70. P a r f. a .d.

PHOTO ©an naHar

C

lown triste et bouffon téméraire, Chouchou, de son vrai nom Hassan Alaeddine, est né en 1939 et mort à 36 ans, au seuil de la guerre de 1975. Il a 20 ans à peine quand il crée sa troupe, le Théâtre national, qui joue les grands classiques en arabe. De L’Avare au Malade imaginaire, en passant par le répertoire de Labiche, le Topaze de Pagnol et l’Opéra de Quat’sous de Brecht qui fait un triomphe dans sa version “Akh ya baladna”, Chouchou est au four et au moulin et brule littéralement les planches à force de les chauffer. D’un rôle à l’autre finit par se dégager une personnalité théâtrale attachante dont l’apparition sur scène est déjà à elle seule un spectacle. Très vite, il taille ses rôles à sa mesure et campe des personnages types de la société libanaise de son temps,

du petit cafetier roublard au notable hypocrite. Il fait rire ses contemporains de leurs propres travers et éclabousse en passant une classe politique corrompue, indifférente aux problèmes inhérents à une région instable, l’exode rural, l’urbanisation galopante et une croissance à deux vitesses qui laisse les plus fragiles sur le pavé. En 1975, Chouchou réalise un rêve en créant sa propre salle de théâtre, le théâtre Schéhérazade, au centre-ville de Beyrouth. Schéhérazade ou pas, tout le monde l’appelle “le théâtre de Chouchou” et les Beyrouthins s’y bousculent, toutes classes sociales confondues. Pour joindre les deux bouts, Chouchou a aussi un emploi de comptable, joue dans des séries télévisées et fait quelques tentatives miti-

gées au cinéma. Mais à l’image de son personnage, il est poursuivi par les dettes et la dèche. Son muscle cardiaque, déjà fragile, donne une première alerte. Les médecins lui interdisent le café et les cigarettes qu’il consomme immodérément. Il n’a pas l’âge de la modération. Appelé à se produire en Jordanie, il en revient avec une grosse grippe. Le cœur flanche. Chouchou est foudroyé dans la fleur de l’âge. Il ne connaîtra pas la guerre dont il a pourtant, candidement et sur le ton de la satire, mis en relief l’aspect inéluctable. Il laisse un fils, K hodr Alaeddine, qui a suivi les cours de mime de Marcel Marceau à Paris et n’a eu de cesse depuis, d’entretenir le souvenir d’un père dont la seule évocation, pour ceux qui l’ont connu, ramène les fous rires d’une époque dont le Liban a une violente nostalgie. OcTObre 2013

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L'Officiel-Levant, October Issue 39  

The October issue of L'Officiel-Levant asks Beirut: what's new? The answer comes in the form of art, food, music and fashion.

L'Officiel-Levant, October Issue 39  

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