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Question 9 : Le langage est­il le fondement de la construction de la réalité sociale ou le résultat de  la construction sociale de la réalité ? La thèse selon laquelle le langage est le fondement de la construction de la réalité sociale est  défendue par Searle dans le chapitre III de son ouvrage La construction de la réalité sociale. Cela veut  dire   non   seulement   que   « l'institution   du  langage   est   logiquement   première  par   rapport   aux   autres  institutions » (84), mais aussi que chaque institution nécessite en elle­même le langage. C'est la fonction  symbolique du langage qui est importante, que ce soit à travers des mots ou d'autres moyens, « qui par  convention signifient ou représentent ou symbolisent quelque chose qui les dépasse » (84). Ainsi, « les  faits   institutionnels   contiennent   essentiellement   des   éléments   symboliques »   (85).   Cette   thèse   est  épistémologique   et   ontologique,   c'est­à­dire   que   Searle   s'interroge   sur   la   réalité   en   soi   et   sur   la  connaissance en soi de cette réalité. Autrement dit, que peut­on réellement connaître de la réalité. En comparaison, la thèse du langage comme le résultat de la construction sociale de la réalité est  sociologique   et   non   philosophique.   Berger   et   Luckmann   s'écartent   volontairement   des   questions  épistémologiques et ontologiques. Ils veulent établir une nouvelle sociologique de la connaissance dont  l'intérêt est « everything that passes for knowledge in society » (14­15). En ce sens, il s'agit surtout  d'explorer   le   « sens   commun »   et   moins   la   théorisation   intellectuelle   des   philosophes   ou   des  scientifiques, car selon eux « the theoretical formulations of reality (...) do not exhaust what is « real »  for the members of a society » (15). Ils ne s'intéressent donc ni à la connaissance en soi, ni à la réalité  en soi, mais à ce qui est considéré comme la réalité ou comme la connaissance. Cependant, la tâche  qu'ils   donnent   à   la   sociologie   de   la   connaissance   rejoint   les   travaux  de   Searle.   Cette   tâche  est  de  répondre à la question (18) : Comment est­ce possible que des significations subjectives deviennent des  faits objectifs ? Cette préoccupation est inspirée de Weber autant que de Durkheim. Celui­ci disait qu'il  fallait considérer les faits sociaux comme des choses (objectives), tandis que Weber partait du principe  de l'agent comme producteur de sens (subjectif). 


Ce   n'est   pas   autre   chose   que   dit   Searle,   lorsqu'il   affirme   que   les   faits   institutionnels   sont  ontologiquement   subjectifs   et   épistémologiquement   objectifs.   La   différence   est   que   Searle   pose  l'existence de faits indépendants du langage. C'est­à­dire que le fait qu'un bout de papier soit dans mes  poches   est   dépendant   de   ma   pensée   :   « j'ai   de   l'argent   dans   mes   poches ».   Cependant,   le   statut  institutionnel de l'argent repose sur une construction symbolique linguistique. À partir du moment où  l'argent est institutionnalisé (par convention publique), il est épistémologiquement objectif que j'ai de  l'argent dans mes poches. Mais l'existence symbolique de l'argent n'existe que subjectivement à travers  son institution. Donc, selon Searle, tandis que les faits institutionnels n'existent que subjectivement, les  faits physiques, par exemple, existent indépendamment de nous, notre langage, la société. Berger et Luckmann seraient peut­être d'accord avec la première partie qui concerne la création  de faits institutionnels et la création de la réalité sociale. Mais, en contrepartie, leur sociologie ne  concerne que ce qui est créé socialement et ne se prononce pas sur le reste. Ils s'intéressent surtout à ce  qui  est  considéré  comme  connaissance   dans  le sens  commun.  Donc  qu'il y ait des  faits  physiques  réellement objectifs ne change rien au fait que, pour l'homme de la rue, ses connaissances physiques  sont vraies. L'intérêt est de voir pourquoi l'homme de la rue croit que ses connaissances physiques sont  vraies et comment cela engendre sa conception de la réalité. Autrement dit, le présupposé de Berger et  Luckmann   est  le  suivant  :  la  conscience  de l'homme  est  déterminée  par son  existence  sociale.   La  « réalité »   en   soi   n'est   pas   construite   par   l'homme   (en   fait   cela   n'est   pas   discuté).   Mais   sa   réalité  subjective l'est. Il est donc impossible de dire qui d'entre eux a raison ou tort. Il s'agit de deux démarches, deux  approches différentes d'une question commune. Toutefois, il semble plus légitime de prétendre que la  réalité est construite socialement que d'affirmer l'existence de faits totalement indépendants du langage  comme le fait Searle. Comment pouvons­nous appréhender ces faits (physiques par exemple), sinon en 


en parlant ? Qu'il existe une forme d'objectivité, peut­être, mais elle sera dépendante de notre langage  pour affirmer cette même objectivité.


Berger