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Nos passés composés

Madeleine MOUTON Marie-Louise BOUVIER Marcelle BERNARD Francis GIOSEPPI Jacques FOUQUES


Parcours de vie Le coeur de nos activités est la collecte de récits et de documents qui évoquent les instants précieux de vos vies. Nous rédigeons et mettons en page ces contenus, afin de concocter pour vous des livres personnalisés, imprimés ensuite en édition privée à diffusion confidentielle. Nous avons souhaité réaliser un ouvrage qui condense différents types de récits, confiés par plusieurs personnes, en reflet de la diversité des approches qui permettent de transmettre sur un vécu. Des histoires familiales, des parcours de vie sont évoqués. Pour certains ce sont des souvenirs et des anecdotes qui reviennent en surface. Pour d’autres, il importe surtout de mettre en avant une forme de philosophie... Quelle que soit la teneur des contenus, notre objectif est d’élaborer un bel écrin pour des histoires qui comptent : les vôtres. Contact: Lise DUPAS, Directrice de projets lise.dupas@numericable.fr


Nos passés composés Remerciements à

Madame Maria N’Guyen, Directrice et Madame Marie Daeron, Animatrice au foyer-logement de l’Evéché à Marseille. Sans leur enthousiasme et leur gentillesse, cette aventure n’aurait pu avoir lieu. Ainsi qu’aux auteurs de ces récits, pour avoir accordé leur confiance et offert leur spontanéité. Pour ces instants précieux passés auprès d’eux.


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Sommaire Nos passés composés Un lieu, des auteurs

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Madeleine MOUTON Le rêve de ma mère

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Marie-Louise BOUVIER Ma poésie

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Marcelle BERNARD Un père imprévu

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Francis GIOSEPPI Reconstruction

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Jacques FOUQUES Pélerinage

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Les auteurs

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La cathédrale de La Major est juste en face, qui surplombe les quais du port, face à la mer. Elle constitue leur paysage quotidien, avec en prime un large panorama sur la rade, loin jusqu’à l’Estaque. La rue du foyer se situe en contre-bas du quartier du Panier, à Marseille. Cette vue sur la cathédrale et ce foyer-logement comme adresse sont les seuls véritables points communs entre les auteurs des récits présentés ici. A part cela, ils ont des raisons et des façons d’y habiter, des âges, des parcours et des histoires de vie très différents. Madeleine, Marcelle, Marie-Louise, Francis et Jacques ont bien voulu tenter l’aventure de se confier à moi. Ils se sont livrés au jeu d’une ou deux

séances d’interview individuelles, dans l’intimité de leur studio du foyer. Le passé est loin de représenter pour eux le pôle autour duquel gravitent leurs pensées. C’est avec des personnalités très ancrées dans le présent que j’ai eu le plaisir de dialoguer. Un présent qu’ils investissent chacun à sa façon, autour de ses centres d’intérêts. L’équipe du foyer, chaleureuse et attentive, les aide sans aucun doute de bien des façons à conserver un tel état d’esprit. Madeleine dite Mado s’est révélée une conteuse pleine de verve, les récits qu’elle offre avec brio sont une forme d’héritage, celui justement de conteuse. C’est de cela dont elle semble le plus fière et qu’elle aimerait transmettre, au travers de sa façon d’évoquer ses souvenirs savoureux. Marie-Louise est poète, elle a tenu à revendiquer au présent la fierté de sa passion, animée comme jamais du désir de réaliser son rêve d’édition. Elle nous rappelle à quel point il n’y a pas d’âge pour que la créativité s’épanouisse.


Marcelle évoque des liens perdus. Son récit ramène en surface une complexité peu connue d’un pan marquant de l’Histoire, il nous fait mesurer l’importance des lois en faveur du droit des femmes. Parce qu’inexistes à son époque, ses choix en étaient limités.

Nos passés composés

Francis est heureux d’avoir surmonté ses épreuves passées, et plus encore d’y puiser des enseignements sur les capacités humaines. Son cheminement intellectuel semble n’avoir jamais été aussi dense, l’évoquer a renforcé son envie de le poursuivre sans faillir. Un peu comme une nouvelle aventure...

Un lieu des auteurs

Jacques porte comme un étendard sa vision de la foi catholique, acquise sur le tard, si forte qu’il n’évoque plus que les souvenirs où elle est le sujet central.

Les récits collectés ici sont courts. De ce fait, j’ai souhaité conserver dans leur transcription, autant que possible, leur rythme et caractère oral spécifiques. Lise DUPAS, pour Parcours de vie

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Nos passés composés Nos passés composés


Madeleine MOUTON

Le rêve de ma mère


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Ma mère est corse,

née à Lumio. C’est dans ce village que mon grand-père venait tous les mois de septembre, il descendait d’Aregno pour travailler aux vignes, pour les vendanges. A cause de ça lui était venu le surnom de « Sittembre », qui veut dire “septembre” en corse, et c’est ainsi qu’il avait rencontré ma grandmère. Ils s’étaient installés à Lumio. Quatre filles étaient nées, mais mon grand-père aurait par-dessus tout voulu avoir un garçon. C’était un homme très dur à la tâche pour lui, et très dur aussi pour les autres. Ma grand-mère se trouvait à nouveau enceinte et pourtant elle devait continuer à l’accompagner pour travailler avec lui au jardin. Ils cultivaient des primeurs que mon grand-père allait vendre à Calvi tous les samedis. Ce jardin se situait à cinq bons kilomètres du village. Un jour, sans doute vers le terme de sa grossesse, ma grand-mère est prise de contractions en revenant du jardin : elle accouche sur le bord du sentier et meurt, de même que l’enfant. C’était un garçon, il aurait été le premier que mon grand-père aurait eu. Par sa dureté, il avait perdu sa femme et le garçon. Ma mère n’avait que trois ans lorsqu’elle a perdu sa mère. C’était en 1903.

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Arrive la guerre de 1914, entre-temps mon grand-père s’était remarié. En 1916 circule en Corse un avis qui propose aux bras valides de remplacer les hommes partis au front ; il s’agissait de s’embaucher à Paris dans les usines qui fabriquaient des obus. Mon grand-père embarque ses trois filles avec lui, afin de gagner assez d’argent pour pouvoir, au retour en Corse, mettre en route son propre moulin à huile à Lumio. Il s’embauche et fait également embaucher ses filles, et les voilà tous partis à Paris. Ma mère, tout en travaillant à l’usine, goûte tant la vie parisienne qu’à l’armistice, en 1918, elle ne voulait plus retourner en Corse et avait dans l’idée de se trouver un emploi à Paris. Elle n’avait que 18 ans, la majorité à l’époque était à 21 ans. Etant encore mineure, elle n’avait pas le droit de décider. A son grand regret, il lui a donc fallu retourner en Corse, travailler avec son père et ses soeurs à ce fameux jardin de primeurs.

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L’ainée de ses soeurs s’était mariée en 1916 et vivait à Marseille. Lorsqu’après 1918, celle-ci accouche de deux jumeaux, elle écrit à son père : « Père, voulez-vous m’envoyer une de mes soeurs, afin de m’aider ? ». Ses filles vouvoyaient mon grand-père. Ma mère se porte tout de suite volontaire : « Moi j’y vais, père ». Elle avait trouvé un nouvel échappatoire et n’avait pas hésité. De sorte qu’elle s’installe à Marseille chez sa soeur, à Saint-Gabriel, pour l’aider avec les deux petits garçons. Mon grand-père avait une soeur qui était religieuse dans un couvent de Marseille, il lui avait recommandé de veiller sur sa fille. Deux années passent. Ma tante se trouvait à nouveau enceinte d’une


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petite fille, ma mère avait fini de s’occuper des jumeaux, le domicile était trop petit pour qu’elle puisse rester chez sa soeur. Mon grandpère décide qu’il est temps pour elle de retourner en Corse. Toujours mineure, elle refuse pourtant à nouveau : « Non, si je me trouve un travail, je reste à Marseille. » La tante religieuse leur propose alors de lui trouver une place. Elle la met chez une famille bourgeoise près des Réformés, où il y avait cuisinière et femme de chambre. C’était une famille de neuf enfants, très catholique et pratiquante. Ma maman avait été prise pour s’occuper des deux petits derniers, les sortir, s’occuper d’eux. Devenue nounou, elle avait sa chambre à elle et était très bien traitée. La maison était à deux pas du couvent de sa tante. Le grand-père n’avait pu que plier.

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Tous les dimanches, ma mère se rendait pour les vêpres au couvent. Ma tante aurait souhaité qu’elle se fasse elle aussi religieuse. Pour la motiver et parfaire son éducation, elle lui donne à lire la vie des Saints et l’interroge pour vérifier qu’elle lit effectivement ce livre. Ma mère se plonge donc scrupuleusement dans chacun des chapitres. Un soir, elle s’endort en lisant la vie d’un des Saints. Elle rêve qu’elle se trouve au ciel et cherche une grande porte cochère. Elle la trouve, pousse la porte et rentre. A l’intérieur lui apparaît une dame brune toute habillée de noir. « Que cherches-tu, mon enfant ? » « Je cherche la Vierge.» « Et pourquoi ? » « Parce que je veux savoir si je dois me faire religieuse. ». La femme lui fait « non » de la tête.


Ma mère s’exclame en soupirant : « Ooh ! ». Alors la dame brune ajoute : « Tu vas continuer ton chemin, tu trouveras une autre porte cochère. Si à l’intérieur tu y rencontres la Vierge, tu lui poseras la question ». Ma mère dans son rêve marche dans le ciel, trouve en effet une autre porte cochère, rentre et cherche, cherche, et voilà que la Vierge lui apparaît. « Que cherches-tu, mon enfant ? » « Je cherche la Vierge. » « Et bien, c’est moi. Que veux-tu ? » « Je voudrais savoir si je me ferais religieuse. ». La vierge lui fait elle aussi « non » de la tête, et ma mère à nouveau soupire : « Ooh ! ». La Vierge ajoute alors : « Ecoute, tu vas redescendre, et si tu vois un éclair dans le ciel, c’est que tu seras religieuse ». Sur ces mots... ma mère se réveille. « Ah, le rêve que j’ai fait ! ». Elle jette le livre au loin, se couche, s’endort et... voilà qu’elle repique le même rêve ! C’est ça qui est beau, on se l’est fait raconter des milliers de fois, ce rêve, avec mon frère ! Cette fois, elle se trouve dans une calanque en Corse et regarde désespérément le ciel, dans l’attente d’un éclair. Soudain, elle entend un sifflet d’homme. Elle tente de se cacher derrière les rochers, pour ne pas se faire voir, mais le bonhomme l’avait aperçue. Il s’approche, elle remarque qu’il est habillé en bleu

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de chauffe, comme les marins, avec sur la tête sa casquette, de marin. Cet homme lui demande en corse : « Mademoiselle, vous êtes perdue ? » « Non non, je ne suis pas perdue. J’attends un signe du ciel. » « Et qu’est-ce que vous attendez ? » « Un éclair. » « Mais si, voyez, vous êtes perdue ! Allons ! Prenez donc mon bras et suivez-moi ! ». Ma mère, qui tient tant à rester pour guetter son éclair, se débat face à cet inconnu et... se réveille ! Naturellement, ce rêve la trouble fortement. Elle s’empresse de descendre le raconter à sa patronne. Madame Monge, qui était très croyante, lui dit : « Oh, Catherine, c’est un signe du ciel. Allez vite chez votre tante, allez lui raconter ce rêve ! Laissez tout, faites juste votre petite chambre et n’attendez pas que le couvent referme ses portes. » Maman se dépêche, fait son lit, secoue sa petite carpette (à l’époque, il n’y avait pas d’aspirateurs) et voit passer sous sa fenêtre une femme, qui lève le nez et l’appelle : « Catherine ? Qu’est-ce que tu fais là ! ». C’était une païse de Lumio. « Oh Marie-Françoise ! Je travaille ici chez les Monge. » « Catherine, il faudra que tu viennes me voir, j’habite à deux couloirs de chez toi ! ». Ma mère approuve : « Oui, d’accord, si vous voulez, je vous promets de passer vous voir un de ces jours. ». C’était certes une païse, mais sans plus d’affinités. De toutes façons, ma mère avait la tête ailleurs ; elle sort et se présente devant le couvent.

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Mais elle s’était tellement dépêchée que le couvent était encore fermé. Plutôt que de rebrousser chemin, elle décide d’aller voir cette MarieFrançoise, puisqu’elle habite juste à coté.

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A l’adresse que l’autre lui avait donnée, elle voit effectivement son nom et sonne : c’est une maison bourgeoise avec un beau portail. Marie-Françoise vient lui ouvrir et s’étonne : « Catherine, ça me fait plaisir que tu sois venue si vite ! ». Ma mère lui explique qu’elle avait eu l’urgence de voir sa tante, et que «puisqu’elles n’ont pas encore ouvert le couvent, j’ai décidé en attendant de venir te rendre visite. » « Rentre, rentre ! ». Ma mère s’apprête à monter, mais MarieFrançoise l’arrête. « Non, Catherine, ici on descend. ». Cette dame était concierge, la conciergerie était de fait au sous-sol. Ma mère entrouvre la porte de la loge et qui voit-elle à l’intérieur ? L’homme de son rêve ! Mon père donc, avec son frère ainé. Et voyant là l’homme de son rêve, elle pousse un grand « Aah ! » et reste comme saisie au pas de la porte. Marie-Françoise la rassure et lui dit : « Rentre, rentre, n’aie pas peur, ce sont des païs, ils sont de Lumio eux aussi. » Ma mère ne les connaissait pas. A l’époque, mon père n’était plus à Lumio depuis déjà pas mal de temps. Il avait quitté l’école à huit ans, on l’avait pris sur une barque de pêcheurs. Puis, lorsqu’il avait été en âge d’avoir un emploi, son frère aîné - qui habitait déjà Marseille, rue de la Caisserie, à coté d’ici - l’avait fait embaucher comme lui sur les grands bateaux. Tous deux étaient marins navigateurs. Cela expliquait que ma mère ne l’ait pas croisé auparavant au pays. Mon père était encore garçon. Marie-Françoise les présente :


« C’est la fille de zio Sittembre ! » et pour ma mère, elle précise « Voilà les garçons de zia Madalena. ». Ma grand-mère paternelle était réputée à Lumio comme accoucheuse. « Ah, bon ! », ma mère se rassure. Et de raconter pourquoi elle se rendait au couvent. Marie-Françoise, qui était une cousine de mon père, lui fera plus tard remarquer, au sujet de la première dame du rêve, celle en noir : « Grande, brune, toute en noir... Catherine, c’était ta mère ! ». Maman ne pouvait pas se souvenir de l’allure de sa mère, qu’elle avait perdue si petite. C’est cela aussi que nous trouvions si beau dans ce rêve. Mon oncle, lui, à la fin du récit, interpelle sans vergogne mon père, en corse : « Eh, tu vas quand même pas laisser cette belle jeune fille se faire religieuse ! Prends-la et épouse-la ! ». Mon père, qui était plus timide, lui répond, toujours en corse : « Eh, il faut se connaître avant de se marier ! ». Ils se sont tellement bien connus, que trois mois après ils étaient bel et bien mariés ! Ma mère venait d’être majeure. Elle écrit toutefois à son père : « Père, j’ai rencontré ici un du village, Antoine Ceccaldi, qui m’a demandée en mariage. J’ai accepté, mais par convenances je voulais vous en faire part. ». Mon grand-père lui répond en disant : « Je connais bien la famille Ceccaldi, bien entendu, mais tu vas épouser l’âne du village ! ». En effet, mon père, peuchère, n’avait fait que de deux années d’école. Quelle lettre ! J’ai souvent demandé à ma mère pourquoi elle ne l’avait pas conservée. Tout le monde est pourtant venu au mariage avec le prétendu âne

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du village, et sans se faire prier ; parce que c’était la seule famille où tous étaient reçus à bras ouverts, aussi bien d’un coté que de l’autre, par mon grand-père paternel ou ma grand-mère accoucheuse. C’était une maison ouverte à tout le monde. Ma mère s’est mariée à Marseille, chez sa soeur, ma tante. Comme elle était placée chez ces Monge, une famille généreuse, et qu’elle n’avait pas de frais - logée, nourrie et plus encore - ma tante lui avait fait ouvrir un petit compte. Elle a donc eu un très joli mariage. Toutefois , pas de ceux de maintenant, avec tous ces grands voiles blancs. Comme elle savait coudre et broder, c’est elle qui s’était faite sa robe, gris perle : une robe toute brodée ! Et mariée avec une calèche : j’aurais tant aimé voir ça ! Il n’y a pas eu de photos, ou bien elles ont été perdues pendant la guerre.

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C’était un rêve si magnifique, comme un conte de fées, mais qui lui, s’est transformé d’une certaine façon en réalité. Que de fois lorsque mon père était en voyage et que l’on n’était que tous les trois, ma mère, mon frère et moi, on s’asseyait sur le lit de ma mère et on lui demandait « Maman, raconte-nous ton rêve, racontenous le rêve ! ». Et elle nous le racontait cinquante mille fois... Je l’ai toujours gardé en moi, ce rêve. A mon tour, je l’ai raconté à mes neveux, ce qui leur faisait grand plaisir. J’aimerais tant que mes petits-neveux le connaissent, s’en souviennent, pour le transmettre à leur tour à leurs enfants ! En quelque sorte, notre famille a pris forme grâce à ce rêve de ma mère ...


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N

ous n’étions pas riches c’est vrai, mais j’ai eu une enfance et une adolescence heureuses. Mes parents étaient très unis, très famille, et jusqu’à la guerre ça a été vraiment le bonheur. Je me souviens de ces repas aux pierres plates tous les étés, mon Dieu, quel bonheur ! Mon père avait ce frère aîné, dont il était très proche. Alors parents, cousins, cousines, nous partions tous ensemble, avec des cartons pleins de farcis délicieux et de tout ce qu’il nous fallait. Nous faisions du canoë ; mon frère et mes cousins avaient le même âge, ils traversaient le Vieux-Port, qui n’était pas aussi plein que maintenant, en passant sous le pont transbordeur. Moi, je n’ai jamais fait la traversée, je sais nager mais c’était trop loin, je ne me sentais pas d’aller au grand large.

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Mon père était navigateur. Quand il partait faire ses voyages qui duraient trois mois d’affilée, il disait à ma mère : « Tu sais Catherine, il faut faire attention, parce que de trois mois tu ne toucheras rien, ce n’est qu’au retour, alors fais attention ! ». Elle disait « Oui, oui » et le laissait partir. Mais sitôt qu’il était en voyage, elle se trouvait un petit boulot : elle faisait des ménages. Lui ne voulait pas, quand il était rentré de voyage, qu’elle soit occupée ailleurs : « Je suis trois mois dehors, je veux quand j’arrive avoir ma femme et mes enfants ! ». Alors elle quittait son emploi avant qu’il n’arrive. Si la patronne était consentante, elle revenait ensuite à la même place ; si elle n’était pas d’accord, elle se retrouvait vite une autre place. On a été élevé comme ça.


Quand mon père revenait de voyage, elle nous habillait avec soin, la maison était toute pimpante, et c’était la fête pendant les quinze jours qu’il restait. Si c’était le moment des coquillages, on allait en déguster à Rive-Neuve, ou alors on partait une journée à la campagne. Et tous les étés, elle louait un petit cabanon, pour qu’on passe quinze jours de vacances, tranquilles et tous ensemble. Pour ça, j’ai eu une enfance vraiment heureuse. Très heureuse. Nous étions pauvres, mais nous n’avons manqué de rien. Mes parents étaient corses, mais la Corse, je n’y suis pas allée avant 1938, lorsqu’il y a eu les premiers congés payés. Mon père étant alors en vacances, ma mère nous annonce : « Cette année, on va partir en Corse ! ». « Ah, enfin je vais connaître mon grand-père ! ». J’en avais entendu parler, mais je ne l’avais jamais vu. Elle nous pomponne, parce qu’on va au pays tous ensemble pour la première fois, et nous voilà partis. Pour mon frère et moi, c’était aussi la première fois qu’on prenait le bateau pour traverser la Méditerranée, et qu’on allait en Corse rencontrer ces grands-parents ! Nous étions tellement ravis ! J’ai été tellement éblouie par la Corse, qu’au retour j’ai décrété : « Maman, c’est fini, tu ne loues plus le cabanon en été, on reviendra chaque année en Corse. Maintenant je vais travailler, alors on fera la cachemaille, pour pouvoir y retourner. ». Mon père était enchanté que ça nous ait tellement séduits : c’était son pays, et celui de nos racines.

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Arrive l’été 39. Alors que nous comptions repartir comme prévu en Corse, voilà qu’il y a des bruits de guerre. Ma mère n’a pas voulu partir, de crainte que nous ne restions bloqués en Corse, ou ailleurs. Mon père avait été mobilisé sur place, à Marseille : il n’était bien entendu plus question de congés. Il se trouve que mon oncle, marin lui aussi, gardait cet été-là un cargo qui était à la vente, amarré au large de Mourepiane, près de l’Estaque. Il faisait la garde le jour, son collègue faisait la nuit. Il va le trouver et lui propose : « Tu sais, avec mes petits et mes neveux, on ne peut pas partir en Corse cette année. Si tu veux bien, je prends ta place la nuit et comme ça je les fais tous venir à bord ! ».

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Pour nous, ça a été une aventure extraordinaire. Le cargo était amarré à Mourepiane, mais un petit peu au large. Si bien que pour aller faire les courses au village, il nous fallait prendre la barque, et c’était pour nous comme une petite expédition. Dans la journée, nous les enfants, nous passions notre temps dans l’eau ; nous nagions sans cesse tout autour du bateau, plongeant, descendant et remontant par l’échelle de bord. Mes cousins et mon frère étaient chargés d’aller dans les soutes et de remonter avec les seaux de charbon pour remplir la cuisinière. Ma mère nous préparait de ces bons repas ! Le soir après le dîner, lorsque la fraîcheur tombait, on s’installait tous dans la barque et nous faisions doucement le tour du navire pendant que ma mère, qui avait une très jolie voix, nous chantait des chansons en français et en corse. Ces soirées étaient un vrai enchantement.


Malgré l’annonce de la guerre, et grâce à l’insouciance de notre jeunesse que notre famille s’était efforcée de préserver, ce fut un été de rêve, et nous n’avons pas regretté la Corse. Je ne me souviens plus quand la guerre a vraiment commencé à peser sur la ville et dans nos vies, mais tout a changé soudain. Pendant quatre ans, on en a bavé, comme on dit ! Nous ne sommes retournés en Corse qu’au début des années 50.

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Marie-Louise BOUVIERS

Ma poésie


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L’envie d’écrire

m’a, je pense, toujours poursuivie malgré bien des coupures. Parfois j’écrivais, parfois je n’écrivais rien pendant très longtemps. Mais écrire, je ne l’ai jamais fait comme je le fais maintenant, à presque 80 ans. Pourtant j’ai commencé à l’âge de 25 ans, mon premier poème date de mars 1956 : « Enchantements de la nature ». Il est dans mon précieux cahier vert qui ne m’a jamais quittée. L’un des derniers s’appelle « Le chat et la rose », je l’ai fait il y a deux mois. Et le dernier, c’est « Survivance ». Dans ma vie d’avant, il m’était difficile de donner de la place à ma poésie. Je suis très indépendante, si bien que pour écrire il ne me faut personne autour de moi. Maintenant mon projet est là : c’est mon travail. Au début, je ne pensais pas que j’allais faire cela, ni même que je pouvais faire quelque chose. Tout le monde a son travail : celui qui dessine, un autre qui fait de la couture ; du travail, sous forme d’expression. Moi mon travail, c’est de faire mes poésies pour décrire le monde. Un vrai travail, pour lequel j’ai tellement de sujets que je ne sais parfois pas par quel bout commencer.

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Je vis dans le présent, je suis ouverte à tout. J’ai toujours été rebelle, très contestataire ; mais chez moi j’étais trop bridée, on ne me comprenait pas, en conséquence j’étais comme on dit « complexée au maximum ». Ma mère est morte lorsque j’avais 27 ans, ensuite je suis revenue chez mon père, j’ai fait une grosse bêtise et j’en étais d’autant plus complexée. En somme, une sacrée succession de complexes et de complexité... Maintenant que j’ai mon âge, je déverse toute cette complexité que je ne pouvais pas exprimer. J’aurais voulu faire quelque chose, par exemple j’aurais aimé travailler pour l’environnement ou pour du social. Mais du fait de ma vie, cela fait parti des choses auxquelles il m’a fallu renoncer. Et finalement, je n’ai rien fait. Par faire quelque chose, je ne veux pas dire faire comme Mère Térésa. Faire quelque chose, pour moi c’était faire ressortir davantage les inégalités de ce monde. Parce qu’agir vraiment pour changer les choses, ce n’est pas possible, en tous cas pas pour moi. Depuis six ans que je suis ici dans ce foyer-logement, j’ai rassemblé tous mes souvenirs dans mon esprit. Enfin, ce ne sont pas vraiment des souvenirs. A vrai dire, il s’agit plutôt de reprendre contact avec ces choses dont j’avais envie depuis si longtemps et d’enfin tenter de les concrétiser. C’est un peu pareil avec les dessins que je fais également. Mes poèmes sont de vrais poèmes, ils sont assez complexes, bien que je n’aie pas véritablement appris les bases. On peut dire que c’est un don, je suis une littéraire dans l’âme. Pour certains ici, être littéraire, cela signifie être assez connue pour que l’on parle de vous. Je ne suis


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pas connue et on ne parle pas de moi, mais pourtant c’est un fait, j’ai cette fibre littéraire. On ne parle pas de moi pour l’instant, mais qui sait ? Editer mes poèmes, essayer de les faire diffuser, tel est mon vrai désir. Il y a ceux sur ma grande passion, la nature et le cosmos, et ceux qui décrivent ce que vivent les gens dans le monde, leur situation, leur souffrance. Je veux décrire les inégalités et l’impossibilité qu’ont les gens de faire ce qu’ils veulent. Moi je prends maintenant cette possibilité de faire, mais je ne peux pas non plus, pour autant, faire tout à fait ce que je veux : c’est à dire éditer. Il y a quelques années, je me suis renseignée sur l’édition à compte d’auteur : en francs, c’était déjà trop cher pour ma petite retraite ! Je suis limitée dans mes possibilités. Le temps, je le prends, mais j’ai 79 ans, presque 80 ! Et tant que je ne peux pas éditer, mes idées sont comme en attente, alors je les dépose dans mes cahiers... J’en ai rempli trois depuis que je suis ici.

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Pour l’instant, à défaut d’éditer, je me contente de mettre quelques poésies dans le journal du foyer. Je sais que la directrice les apprécie, au point qu’elle les a même fait répertorier ; et c’est grâce à elle si je peux parfois faire taper mes textes. Mais il se dit qu’il y en a bien trop souvent de moi dans le journal, si bien qu’à présent je me sens là encore limitée. Peut-être que ceux qui me critiquent ne comprennent pas mes poésies, ou peut-être ne les ont-ils même pas lues ? Quant à mes dessins, une autre personne ici dessine parait-il mieux que moi, alors j’ai du mal à les faire passer, bien qu’ils soient très personnels et que je ne m’inspire d’aucun modèle.


Il faudrait que je fasse mon propre journal, afin de trouver mon autonomie pour mes écrits, en m’équipant d’un ordinateur avec une imprimante. Beaucoup ne me croient pas lorsque je parle d’éditer. Peu importe : je suis fière de ce que je fais. Je ne dis pas que je sois supérieure aux autres, mais c’est mon vrai point fort, même si je suis inférieure par beaucoup d’autres choses ! Et si me féliciter de mon talent semble manquer de modestie, c’est parce que je trouve que cacher que je souhaite voir mes textes reconnus n’a plus de sens. Après tant d’années à avoir été complexée, à présent je me défoule et si je ne le fais pas maintenant, quand est-ce ? Je ne vais pas vivre éternellement ! Mon livre de poésies sur la société s’intitulerait « Les nouveaux misanthropes », un autre serait « La fibre du cosmos », sur le thème de la nature ; à moins que je ne réunisse ces deux sujets en un seul livre. Un autre thème me travaille : « Les banques tentaculaires », à propos de leur façon de manipuler notre argent... mais n’ayant pas de contact avec les banques, il m’est difficile d’en parler vraiment. Toujours est-il que je serais si contente et fière que mes idées soient lues, soient répandues ! J’ai lu autrefois certains auteurs célèbres : Victor Hugo est l’un de mes favoris. Et puis Jean Genet, que j’ai beaucoup aimé ; lui a fait également du théâtre. Un autre que j’apprécie beaucoup, c’est Albert Camus, mort à 47 ans. Ce sont toujours les gens comme ça qui disparaissent le plus vite ! Il aurait pu en écrire tant d’autres, de livres... Maintenant je préfère les livres authentiques, des documentaires récents. Comme l’histoire de cette petite autrichienne séquestrée

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pendant des années, Natascha Kampusch. Ou d’autres témoignages plus anciens, comme Rosa Luxembourg. Comme moi elle aimait la nature. Je l’ai fait lire à des dames ici, qui elles aussi sont littéraires. En somme, je lis des auteurs qui ont laissé une trace par leur humanité et leur compréhension. Mais je ne suis pas influencée par les autres ; faire du plagiat n’est pas bon pour l’inspiration, je préfère me fier à la mienne.

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En fait, mon idée d’un poème ne vient pas forcément d’une anecdote ou d’un souvenir. C’est comme de l’écriture automatique... comme ces savants qui découvrent des médicaments, ou d’autres inventions, à travers leurs recherches. Moi je découvre la vie à travers mes poésies, la vie de tous les jours, la vie en général. Je suis inspirée par les gens autour de moi, par les actualités, par les actions des chefs d’état, et je suis surtout sensible aux inégalités dans ce monde. Déjà lorsque j’avais 20 ans, je trouvais qu’il y avait trop d’injustices. Et des injustices, il y en a toujours... C’est pour cela que je considère que mes poésies sont un travail. Celui de décrire toutes ces inégalités. Et c’est pour cela que je veux les faire publier. J’ai écrit autrefois un poème que j’ai intitulé « Sur mon bureau d’humanitaire ». Il raconte mon embarras si j’étais humanitaire, la façon dont sur mon bureau j’aurais tant de dossiers, tant de gens qui me téléphoneraient pour avoir ce qui leur manque. Dans un passage, j’écris « je ne peux pas vous en parler » au sujet de la fraternité et de l’égalité : pour dire qu’il reste tellement de travail à faire à ce propos que ce n’est pas opportun de les évoquer !


C’est d’abord sur la nature et le cosmos que j’ai commencé à faire de la poésie. Je ne peux pas citer un fait précis qui m’ait donné cet amour de la nature et l’envie d’écrire sur elle. Cela vient sans doute de mon enfance. Pourtant je vivais en ville ; chez mes parents, il n’y avait ni jardin ni animaux. C’est lorsqu’on m’a mise en vacances à la campagne, vers mes 13-14 ans, que j’ai véritablement découvert la nature... les grands arbres dans la forêt, les fleurs, les animaux, les chiens qui me sautaient après et des chats que je pouvais caresser. Je trouvais tout si beau, d’une beauté resplendissante, et ces nouvelles sensations m’ont vraiment saisi le coeur ! Je n’avais pas d’équivalent chez moi ; j’y retournais chaque vacances, et le reste de l’année les animaux me manquaient, avec l’envie d’avoir de belles fleurs sur la table. Je me sentais comme frustrée. Dans mes poèmes sur la nature, je fais souvent des comparaisons, entre les choses de la nature, entre la nature et les gens. Par exemple dans « Le chat et la rose », je compare la finesse du chat avec la rose très belle et son parfum si fin ; et les griffes du chat avec les épines de la rose. Je l’ai très bien réussi, c’est à mes yeux un vrai petit chef d’oeuvre ! Pour ce poème, écrit il y a deux mois, mon inspiration vient du souvenir de l’époque où j’avais des chats. Je n’en ai plus et pour moi c’est un grand manque. Je n’ai pas pu en avoir auprès de moi avant d’avoir 60 ans, il y a 20 ans. A cette période, je vivais dans un appartement où j’avais l’autorisation d’avoir des animaux. Ravie, j’ai pris deux chatons d’une portée, chez le voisin du dessous. Deux chats dans un petit appartement, j’ai craint que ce ne soit finalement trop. J’ai tenté

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d’en remettre un en bas, mais il ne cessait de miauler à longueur de journée ; j’ai cédé et l’ai repris, et suis restée au bout du compte avec deux chats d’un coup ! C’était une harmonie formidable entre mes chats et moi, cela m’a enchantée. Depuis ce temps-là, j’ai gardé un puissant souvenir des animaux. Sur les murs de ma chambre, j’ai accroché tous ces articles qui parlent d’eux. Je trouve qu’ils nous sont, je ne dirais pas tout à fait supérieurs - puisqu’ils n’ont pas comme les humains ce génie d’inventer - bien que pourtant, d’une certaine façon, ils nous dépassent. Du point de vue olfactif, ils peuvent sentir à des kilomètres : nous n’en sommes pas capables ! Les rats sont si intelligents qu’il ne leur manque plus que la parole. Et la beauté d’un tigre ! Je trouve que le tigre est le plus bel animal de la création. Je n’en ai jamais vu en réel, j’ai toujours rêvé de voyager mais je n’ai pas pu. Et encore... Pour ce qui est de ne pas pouvoir, dans le présent c’est encore pire qu’avant. Ne pas pouvoir, la survivance : on survit, c’est tout. « Survivance » est justement le nom de mon dernier poème, qui parle de notre vie à tous aujourd’hui. On ne peut plus rien faire : on dépend. Ceux qui ne sont pas assez forts sont aidés. Ceux qui sont forts ne rencontrent aucun problème : ils parviennent, avec leur argent, à faire à peu près ce qu’ils veulent. Nous qui sommes démunis, nous sommes aidés parce que nous ne sommes pas assez forts, et en définitive, nous ne pouvons rien faire. La preuve en est que je voulais faire éditer mes poésies, mais que je n’ai pas pu. La vie n’est pas plus difficile qu’avant, là n’est pas le problème. C’est

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un problème plus global, avec trop de gens qui ne font que survivre, plus qu’avant alors qu’il y a peut-être moins de guerres qu’avant. Il y a trop de déséquilibres. Toutes ces inondations qui proviennent du fait qu’ils arrachent les arbres, qu’ils bouleversent tout pour construire. Si bien que les rivières ne peuvent plus circuler comme elles veulent. Le monde est guidé par l’argent. Il a toujours fallu payer son loyer et autres dépenses indispensables, mais il me semble qu’autrefois on ne dépendait pas autant de l’argent. Voilà ce que je veux dire dans ce poème « Survivance », lorsque je dis « quand le mal vient détruire le bonheur essentiel » ou bien « aveugler le voyant, compromettre son sort ». C’est bien ça, la survivance de maintenant. La chose est la même pour la nature comme pour les hommes. C’est compliqué à exprimer. Je sais que mon idée est juste, qu’il y a du vrai ; mais le démontrer est le plus difficile ! Il y a 20 ans j’avais déjà commencé à parler des injustices et des inégalités dans certains poèmes. L’un s’appelait « Il y a », l’autre était intitulé « Souffrances perdues», à propos de toutes ces guerres. C’est un travail laborieux, et c’est pour cela que je suis si satisfaite quand mon poème est réussi, qu’il résonne bien et exprime ce que je tente de dire. Parce que ce n’est pas facile, je suis vite remontée lorsqu’on me critique : qu’ils essayent d’en faire autant ! Il est rare que je parle de moi et de ma vie dans mes poèmes. Dans « Une maison », je dis en gros que je n’ai que des souvenirs, sur lesquels revenir ne sert à rien ; mais que j’ai cette chance d’avoir un toit sur la tête, une maison, chance que d’autres n’ont pas... Et sous un beau soleil, dont je parle dans un autre très joli poème.


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Tous mes poèmes sont dans mes cahiers. Dans le journal du foyer, j’ai écrit un texte qui parle des cahiers en général, de tout ce qu’on y met : les matières scolaires, les devoirs écrits à la plume et cette fierté qu’on en avait autrefois. Mais aussi du fait que sans doute tant de gens gardent leurs pensées dans un cahier, une sorte de journal intime. Et j’ai fini ce texte en insistant sur ce qui me tient le plus à coeur : « il restera toujours un point d’interrogation : à quand la paix dans le monde écrite sur tous les cahiers ? ». Vous voyez ce que je veux dire ?

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Survivance Jamais la survivance ne fut plus naturelle Au milieu de ce monde empreint d’émotionnel, L’argent devient pâture et les gens démentiels Quand le mal vient détruire le bonheur essentiel. Survivant de ce siècle, quand tu poses la paix N’as-tu pas la douleur de sentir un méfait, Au risque de te voir quelque peu un suspect, Quand tu exposeras ton plan et ton secret. Le mal est là qui rode sans trop savoir pourquoi Au milieu des humains, et s’ils restent coits C’est qu’ils n’ont pas compris les forces et les lois Des grandeurs soudaines, mais qui ont fait leur choix L’heure n’est pas au pardon, encore moins aux accords Et si tout paraît aussi simple, combien le monde a tort De se croire tout permis, et d’un même ressort, Aveugler le voyant, compromettre son sort.

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Ignorance Marchant sur cette route d’épines parsemées Bien plus que de vrais roses à l’odeur parfumée, Nous ne guérissons pas de ces plaies infectées, Béantes, grandissantes, difficiles à soigner. C’est l’ignorance humaine qui nous fait comparer Le chemin de la vie à cette fleur fanée, Qui s’est épanouie, trop tôt et trop lassée, Privée de l’oxygène et des senteurs passées. . La fleur n’a qu’à rester dans son coin bien caché, Mais l’homme doit survivre et ne pas se piquer A toutes les morsures de ces gens forcenés Qui blesseraient le faible de paroles agacées.

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A courir la chance d’un bonheur convoité, Si le coeur n’est pas prêt pour aimer, accepter, plus besoin de fortune, ni de gloire consacrée, L’ignorance les gagne, la bataille est ratée.


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Nos passés composés Nos passés composés


Marcelle BERNARD

Le père imprévu


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Mon nom a été

d’abord Astière. Je suis née à Dijon, je n’ai pas connu ma mère, qui m’avait confiée à l’assistante publique, son état de fille-mère étant à l’époque un déshonneur. Si bien que c’est par l’assistance publique que m’a été donné le nom de ma rue de naissance. Par la suite, j’ai été confiée à une famille adoptive. Reconnue comme leur fille en 1937, j’ai alors pris le nom de Rousseau, ma mère avait dû abandonner ses droits. Mes parents adoptifs m’ont élevée dans leur village de Bligny-sur-Ouche, toujours en Bourgogne. On m’a dit que ma mère biologique habitait non loin de la maisonnette, située tout au bout d’un chemin de terre, où nous habitions avec mes parents, et qu’elle devait passer souvent devant chez eux. Je ne sais pas... Lorsqu’en 1939 la guerre a éclaté, mon père a été enrôlé, puis au bout de quelques temps, il s’est retrouvé prisonnier des Allemands. Il est parvenu à s’évader, il avait été si malin qu’il s’était procuré un uniforme allemand pour pouvoir se sauver et se rapprocher de chez nous. Il s’est ensuite terré dans une hutte au fond d’un bois du village, où il fabriquait du charbon de bois. Malheureusement, il a été vendu par des traîtres.

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Des hommes, des Français, sont venus chez nous. Je n’avais que 15 ans, mais ils n’ont pas hésité à me menacer d’un revolver, pendant plus d’une heure, pour me faire avouer où se trouvait mon père. C’était une chance que je n’aie pas su où il se cachait, car leurs menaces me terrorisaient ! Voyant que je ne disais rien, ils sont finalement repartis, promettant de revenir le lendemain. Mon père adoptif, se sachant dénoncé et ayant appris ce qui s’était passé pour moi, s’est rapproché de la maison. Il s’était aménagé une cache dans un renfoncement, une sorte d’alcôve sous un escalier. Les personnes de la veille sont revenues, dans la panique, nous avions hélas oublié de mieux dissimuler sa fausse carte d’identité, placée sous une chaussette sur la commode. Ils n’ont pas tardé à apercevoir la carte et par ailleurs ont entendu la respiration de mon père caché dans l’alcôve. Si bien qu’ils se sont saisis de lui en criant « On vous tient ! », puis l’ont emmené chez les gendarmes.

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A peine quelques jours après, les gendarmes décident qu’ils ne doivent plus garder mon père et nous le ramènent à la maison ! Comment était-ce possible ? Il se trouve que, dans une garnison à proximité, stationnait mon vrai père biologique, un gradé allemand, officier à la Kommandatür de Viernet. C’était lui qui avait donné des ordres à la police française pour que mon père adoptif soit libéré, le sauvant des camps en Allemagne. Ensuite, pour finir de régler l’affaire, mes parents adoptifs ont été emmenés et l’ont rencontré à la Kommandatur de Dijon. C’est là qu’il leur a expliqué qui j’étais pour lui, et pourquoi il s’était arrangé pour faire libérer mon père. Auprès de la gendarmerie française, il avait


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auparavant dit la vérité : « Cet homme-là a élevé ma fille et vous voulez que je l’envoie dans les camps ? Vous voulez vraiment que je fasse ça ? En reconnaissance, libérez-le et amenez-le moi ! »

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Plus tard, un jour que je revenais en vélo des commissions au village, je croise sur mon chemin une voiture allemande qui bloque la route, et dans laquelle se trouve un officier, qui en descend et me dit : « N’ayez pas peur. J’ai quelque chose à vous confier. ». C’était mon vrai père allemand, qui venait se déclarer auprès de moi. « Monsieur Rousseau vous a élevée comme sa fille. Mais je suis votre père. ». Il s’est occupé quelque temps à soutenir discrètement mes parents nourriciers. Je n’en ai que peu de souvenirs, mais je me souviens d’une autre scène, vraiment incroyable. Un jour, il était venu chez nous dans notre maisonnette, avait enlevé ses habits militaires et les avait brûlés dans notre cheminée : il avait décidé de partir rejoindre les maquisards. Originaire d’un village frontalier, Uwenmark ou un nom comme ça, en Alsace, il se sentait peut-être pour cela plus français qu’allemand. En tous cas, il ne voulait pas retourner en Allemagne. Après la guerre, je n’ai plus eu de nouvelles, sans doute avait-il été pris avec les maquisards ou était-il mort dans les combats. Il avait connu ma mère 15 ans auparavant. Ma mère, à l’époque de ma conception, habitait près de Paris et travaillait dans une maison bourgeoise. Ils s’étaient connus entre les deux guerres, je suis née en 1923. Il avait su que ma mère avait eu un enfant et avait fait quelques


années auparavant des démarches pour retrouver sa fille. Cette rencontre était le grand miracle de ma vie, un souvenir magnifique. C’était un an avant la libération. Plus tard, j’ai eu pourtant bien des malheurs : j’ai été abusée à 23 ans et j’ai eu un premier enfant, prénommé Bernard. Ma mère nourricière a élevé ce premier fils comme le sien. Ensuite, je me suis mariée avec un certain Robert Bernard, qui s’est avéré être un bandit. Je n’avais pas compris, bien que mes parents m’aient prévenue ; à cause de mon entêtement à ne pas comprendre, ils n’ont pas pu tolérer mon mariage et ont renoncé à moi. Je ne les ai plus revus, pas plus que mon fils, empêchée autant par mon mari que parce qu’eux m’avaient reniée. Avec ce Bernard, j’ai eu six enfants. En 1950 j’ai quitté la Bourgogne, j’avais dû fuir ; il me battait, nous n’avions souvent rien à manger. J’avais trouvé dans l’armoire de notre chambre un couteau à cran d’arrêt, caché sous une pile de draps. Je m’étais précipitée chez les gendarmes. J’étais terrorisée, car le savoir avec un couteau, alors qu’il était violent avec moi, me bouleversait. Comme je portais encore les marques de coups reçus quelques jours auparavant, les gendarmes m’ont conseillé de fuir, me disant qu’il était de plus recherché pour certains délits. Plus tard, ils l’ont effectivement arrêté. Sur les conseils des gendarmes, j’avais préféré mettre mes enfants à l’assistance plutôt que de les laisser auprès de lui. Il m’était tout à fait impossible de les emmener, j’étais démunie de tout. A l’époque, il n’y avait pas les aides possibles aujourd’hui. Je suis venue à Marseille,

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accueillie dans un foyer de la rue Honorat. J’ai dû être hospitalisée à plusieurs reprises, à cause des séquelles de ses coups au ventre. C’est à Marseille qu’on m’a aidé à survivre et je n’ai jamais voulu en repartir. J’ai travaillé à faire des ménages, pour des particuliers et dans des bureaux. J’ai pris ma retraite à 70 ans. J’en ai presque 88 et je n’ai jamais revu ni mon premier enfant, ni les six autres. Si c’était possible, à mon tour j’aimerais bien faire des recherches pour les retrouver. J’ai toujours eu peur de retourner en Bourgogne, je n’ai pas trouvé le courage pour chercher à les contacter, je ne savais pas comment faire, je manquais d’aide et de connaissances. L’assistance conserve tous les dossiers, ils ont certainement mon nom. Et je sais que ce Robert Bernard est maintenant décédé. Mes enfants se sont probablement mariés, ils ont sans doute eu des enfants, qui ont dans leur vie une autre grand-mère. Mais peut-être qu’eux aussi ont eu envie de me retrouver, qui sait ? Ecrire mon histoire m’aidera peut-être, s’ils la lisent un jour...

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Nos passés composés Nos passés composés


Francis GIOSEPPI

Reconstruction


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Dans ce méli-mélo

qu’a été ma vie, j’ai bien du mal à me pencher, pour les raconter, sur des détails et des anecdotes. De ma vie, aujourd’hui j’en garde pour le moins un constat : il m’a fallu sans cesse passer par des phases de destruction et de reconstruction. En définitive, c’est la construction qui en est toujours ressortie gagnante et qui m’importe le plus. J’en tire comme philosophie que dans la vie, on est amené à se transformer. Je me transforme au quotidien tout en restant le même : maintenant j’en suis conscient, mais c’est toujours ainsi que j’ai vécu ma vie. Et je continue à me transformer. C’est ma grande évidence, un peu comme si je découvrais le but de la vie humaine. Elle fait que peu à peu, à présent que j’en ai le temps et l’esprit plus libre, je m’intéresse aux signes, aux symboles, aux différentes religions, afin de rechercher la compréhension de tout cela. Même si je suis avant tout catholique, j’ai trouvé dans les philosophies indiennes ou chinoises des vérités qui me touchent.

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Tout fourmille dans mes pensées. La multitude de ce que j’ai pu vivre et traverser, des événements trop douloureux ou chanceux, des hasards, des rencontres, des opportunités provoquées ou saisies, tout se catapulte dans mon esprit. Je consacre à présent la plus grande part de mes efforts à comprendre, pour ne conserver que l’essentiel, de préférence le positif. Pourtant, je vis avant tout au présent ; ainsi que je l’ai toujours fait, j’avance à l’instinct. Chaque jour porte ses événements ; le lendemain, j’ai mon décodeur, j’efface certains trucs, c’est vital je le sais aujourd’hui, et ne conserve que ce que je dois conserver. De mes souvenirs, il me faut tirer les tiroirs, et les bons, puis il me faut trier pour éliminer. En définitive, je suis mon propre alchimiste : si je veux continuer à avancer, je suis contraint de me transformer au quotidien. Les anecdotes de ma vie n’ont de valeur à mes yeux que si elles me permettent de trouver une compréhension sur ma transformation.

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Les aléas de ma vie professionnelle et familiale ont fait que j’ai du repartir de zéro à 60 ans. J’ai alors été amené à me battre pour remonter, là où d’autres n’ont pas tenu le choc et ont sombré. Il m’a fallu faire confiance à mon instinct de survie, en commençant par rassembler mes forces et par réactiver ce que j’appelle mon “petit moteur”, cette force mystérieuse qui m’avait toujours fait aller de l’avant. J’ai bien été obligé de prendre du recul, n’étant plus taxi je n’étais plus autant dans l’action, fonçant tête baissée. Ce recul obligé m’a donné l’opportunité de me pencher, pour y réfléchir, sur les raisons de tous ces hauts et ces bas que j’avais traversés, sur cette bataille perpétuelle entre le positif et le négatif qui a émaillé mon existence, et c’est alors


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que j’ai compris à quel point ma vie avait été marquée par la destruction et la reconstruction.

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Ma meilleure arme a toujours été l’instinct, qui m’a permis de savoir très jeune saisir les opportunités qui se présentaient à moi pour aller plus loin, pour ne pas stagner dans des situations et avancer. La première fois où cet instinct très fort s’est manifesté, c’est lorsque j’ai rencontré mon père pour la première fois à cinq ans. Il avait sans doute, vu l’époque, été éloigné de nous à cause de la guerre. Avant cette première rencontre, à cet âge où les enfants posent sans cesse des questions, je tarabustais ma mère, lui demandant « Et papa, comment il est ? Il revient quand, pourquoi il est pas là ? ». Des séries de questions qui l’énervaient. Pourtant elle tentait tant bien que mal de me le décrire. Puis il y a eu le matin de la rencontre. Son bateau était arrivé à quai, j’avais cinq ans et ne l’avais jamais vu. Ce matin-là, je m’étais tant arrosé d’Eau de Cologne que le chauffeur de taxi a demandé si nous n’avions pas brisé une bouteille, ma mère a du répondre « Non, c’est mon fils » ! Nous sommes arrivés au poste 13 du Cap Janet, où son bateau était amarré. Le taxi nous laisse, on monte à l’intérieur du hangar, coté bord de mer ; nous nous sommes postés, comme tous les autres, derrière les barrières. Les marins traversaient un à un la passerelle, j’étais près de ma mère, je regardais débarquer tous ces visages inconnus. Nous étions à bonne distance, mais pourtant je me fixe soudain sur un bonhomme, et sans la moindre hésitation je cours vers lui en criant : « C’est papa, c’est mon papa ! ». J’étais certain que cette silhouette, c’était lui, d’instinct. Je ne m’étais pas trompé : c’était bien lui... il en est resté stupéfait !


Mon enfance n’a pas été facile, j’ai compris très jeune qu’il me fallait me débrouiller seul. J’ai connu les bombardements très petit ; je me souviens d’avoir dû, à tout juste quatre ans, descendre seul à la cave lors d’un de ces bombardements. Je sais ce que c’est d’être noué, la peur au ventre. Je l’ai vécu à nouveau, ce traumatisme de la peur au ventre, lors de la guerre d’Algérie ; j’étais jeune homme, j’avais 20 ans. Par chance, j’avais aussi un caractère porté sur les plaisirs de la vie, allié à une grande facilité relationnelle, qui m’a toujours aidé à retomber sur mes pattes. Le positif qui était en moi devait pourtant lutter contre le négatif auquel j’étais confronté autour de moi. J’ai commencé à travailler à 17 ans, rebondissant de poste en poste d’abord aux Sucrières Saint-Louis, là où en réponse à mon obstination à avancer, on m’ouvrait des portes. Ma curiosité évidente faisait qu’on me donnait ma chance, qu’on me faisait confiance pour apprendre sur le tas des gestes ou des procédures, sans avoir pour cela suivi de formation préalable. Puisqu’on me poussait à franchir certains paliers, comme de passer des qualifications. Malgré le grand drame qu’a été pour moi, à 20 ans, la fin brutale de ma grande histoire d’amour, sur laquelle j’avais commencé à investir mon avenir, c’est sans doute un fort instinct de survie qui m’a permis de récupérer. Pour compenser et oublier, j’ai choisi de changer de secteur, car je m’étais fixé comme objectif de gagner plus d’argent. Ayant passé des permis de conduire à l’armée, je les ai fait transformer en permis civils et j’ai commencé à faire le camionneur, livrant sur les quais du mazout, ou l’hiver des primeurs. De fil en aiguille, je

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me suis retrouvé grand routier, seul des journées entières, un volant à la main. Puis j’ai bifurqué vers des contextes qui correspondaient plus à mon goût pour le relationnel, d’abord chauffeur de cars d’artistes et enfin chauffeur de taxis.

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Trente années en tant que taxi, une vie à transporter et discuter au passage avec des gens du quotidien, mais aussi des hommes politiques, des bâtonniers, des artistes, dont Zizi Jeanmaire qui à l’époque venait souvent à Marseille. Si bien que j’ai fait dans ma vie bien des rencontres, dont j’étais avide par nature. Elles m’ont d’abord permis de ne pas laisser passer d’opportunité. J’étais toujours l’oreille aux aguets. Par exemple, lorsqu’un jour, alors que j’étais stationné place de la Joliette, un type me demande de l’emmener à Marignane et me précise qu’il travaille pour une société de convoyage. L’idée de faire du convoyage moi aussi me motive immédiatement : mon passager me donne alors le contact d’un des responsable de son agence. La société se trouvant à Marignane, je m’y rends sitôt l’avoir déposé, y laisse mes coordonnées, et quelques temps après on m’appelle pour un premier convoyage sur Paris. Par la suite, j’acceptais toutes les destinations. Une autre fois, c’est par un collègue, chauffeur pour un centre de thalassothérapie, qui me demande de le remplacer : j’ai fait pendant un certain temps le chauffeur de curistes. Entre temps, je continuais à faire le taxi. Les rencontres ont vraiment compté plus que tout pour moi ; elles me donnaient également de l’oxygène pour conserver mon ressort lors de certaines difficultés familiales. Mais j’y puisais surtout des enseignements sur la vie et sur les gens, c’était un kaléidoscope qui satisfaisait


pleinement ce goût d’apprendre et de comprendre que j’avais depuis tout petit. Une anecdote m’a marqué alors que j’étais taxi, elle concerne cette incroyable capacité de rebondir que nous avons en nous. Je faisais la nuit, j’étais posté place Sadi-Carno, là où étaient alors les messageries maritimes, l’immeuble est aujourd’hui le bâtiment des finances. Pendant plus de deux ans, toutes les nuits, arrivait vers une ou deux heures du matin un clochard avec sa poussette. Il était facilement reconnaissable avec ses cheveux longs et blonds à la ClaudeFrançois, en version très sale. Il venait dormir toujours au même endroit, à la droite du bâtiment. Un soir, je décide de lui parler, et peu à peu discuter avec lui devient une habitude. Je lui laissais de la monnaie, des chaussures ou des vêtements. Il finit par me confier les raisons qui l’avaient amené à la rue. Il avait eu un accident de la circulation, au cours duquel il avait été blessé, le laissant avec de graves séquelles et une amnésie complète. Mais voilà qu’une nuit, il n’est plus à son poste habituel. Je le pense mort ou hospitalisé, la rue ne pardonne pas. Quelques mois plus tard, au même endroit et de nuit, voilà qu’arrive vers moi un homme en costard-cravate. Je pense à un client possible mais c’était mon clochard ! J’en ai eu la chair de poule d’émotion, moi qui l’avais connu au plus bas, jusqu’à le croire mort. Il me tape sur l’épaule, me sort une liasse de billets et m’invite “Je t’offre le champagne ! “. J’ai refusé son invitation, je voulais qu’il garde son argent, ça n’était pas nécessaire. C’était déjà pour moi un tel cadeau, qui me

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rendait vraiment heureux, que de voir qu’il s’en était sorti après tant d’années de galères ! Lorsqu’à mon tour j’ai eu le sentiment de tomber au fond du puits, de me retrouver, comme on dit pour les artistes, face à la traversée du désert, il restait malgré tout en moi cette petite lumière qui me poussait à me motiver. Je suis reparti de l’avant, avec l’urgence de renouer avec ma capacité instinctive de reconstruction. Me reconstruire, je l’avais déjà fait plus d’une fois, mais pris par mes obligations familiales je n’avais pas le temps de me poser de questions, de chercher le sens de tout ça. Si bien que ça ne m’apportait pas autant de positif que j’en tire ’à présent d’en prendre conscience. Quelque chose en moi m’a toujours permis de résister, que je ne sais pas définir si ce n’est en le comparant à un petit moteur caché, qui s’active grâce à une force inconsciente. La différence avec autrefois, c’est qu’aujourd’hui cette force et la conscience que j’en ai, maintenant je me l’approprie, elle est à moi. Je suis très proche de la nature, c’est peut-être également cela qui m’a regonflé à chaque fois les batteries, m’a fourni cette forme d’instinct ou de force animale que je conserve au fond de moi. Lorsqu’à 60 ans je me suis retrouvé face au vide, c’est vers la nature que je me suis tourné pour rassembler mon énergie. Je suis allée en Corse, dont je suis originaire, et j’y ai vécu quatre années, hébergé dans un secteur de maquis, au bord de la mer. Là-bas, un incident étrange m’a amené à comparer l’instinct, et le moteur caché qu’il active, à une espèce de sonar. A prendre conscience

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que les rencontres sont parfois chargées de symboles, ou d’une sorte de compréhension immédiate qui vous saisit tout à coup, à laquelle on peut se raccrocher pour peu qu’on sache y prêter attention.

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C’était en septembre, il n’y avait pratiquement plus de touristes et j’étais dans un endroit idyllique, j’en profitais. Un soir, je pars à la plage pour aller faire mon petit sport, courir et nager. Il y avait un peu de houle. A cet endroit et en cette saison, avant de pouvoir nager, on est contraint de franchir une zone avec énormément d’algues, en gros tas compacts. Au milieu de cette algue, à l’endroit le plus dense, soudain je remarque un dauphin qui se trouvait pris au piège et semble être en difficulté. Que faire? Aller vers lui et me retrouver dans l’algue ? Et comment faire pour le dégager ? J’ai tenté de trouver une branche assez longue pour le pousser, en vain. Finalement, je me suis jeté à l’eau. J’ai récupéré ce dauphin, l’ai poussé pour qu’il puisse reprendre le large, il était tellement empêtré et affaibli que seul il ne pouvait plus en sortir. En m’y reprenant à plusieurs fois, je finis par le libérer de son piège. Je me retire, remonte vers le tas d’algues. Le dauphin commence à s’éloigner un peu, mais auparavant, il se retourne et - ça m’a marqué, car franchement un humain ne l’aurait pas fait - me regarde fixement, d’un air de dire « je te remercie ». Et on sentait dans ce regard comme de la tristesse, c’était quelque chose de poignant. Mais il y avait surtout ce remerciement muet. Il a commencé ensuite à s’éloigner un peu, je le suivais du regard, mais il n’allait pas directement au large et avait tendance à tourner en rond. Je me suis dit “Il y a un problème”. La nuit commençait à tomber, il ne partait toujours pas. Je le quitte à contre-coeur, la nuit passe. Le lendemain, je vais trouver mon cousin qui est pêcheur, et qui hélas


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m’annonce : « J’ai récupéré ce matin un dauphin mort. ». Je lui détaille l’histoire de la veille. En fin de compte, il s’est avéré que le dauphin avait été blessé, sans doute éperonné par un car-ferry qui ne l’avait pas détecté. Cela lui avait endommagé le sonar, et un dauphin sans sonar, c’est fini, il devient incapable de trouver sa direction et c’est horriblement stressant pour lui ; si bien qu’à force de paniquer, son coeur avait dû lâcher, ou alors il s’était laissé mourir... La fin est triste. Mais plus que par elle, c’est par ce regard totalement inattendu que je suis resté marqué : je n’ai jamais vu un regard de remerciement comme ça, j’en avais les larmes aux yeux.

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De tout ce que j’ai engrangé comme souvenirs, avec mes déboires précédés et suivis des éclaircies de rencontres heureuses, j’ai pris le temps de réaliser à quel point j’étais sans cesse passé par des cycles de destruction-reconstruction. Au fond, il m’a fallu fournir des efforts terribles pour ne pas sombrer, pour me débarrasser du frein des clichés qui a pesé sur ma vie, et me défaire de leurs répercutions sur mon énergie vitale. J’aurais pu réussir ma vie bien avant, mais je ne me plains pas et ne regrette rien. J’ai traversé des situations rocambolesques, vécu du bon, du moins bon, et du mauvais. J’ai toujours vécu dans la turbulence. Pourtant, j’avais toujours en moi ce coté zen, un truc assez indéfinissable, comme un sonar, qui me permettait de suivre mon chemin. A présent, je regarde ce que j’ai vécu comme des transformations successives, comme des mues, et je sens que je continue à me transformer.


Vous savez, nous dans le taxi, à force de côtoyer du monde, on finit par se forger une certaine forme de psychologie, tout au moins un flair. Nous avions toujours cette coutume de dire, quand on voyait arriver quelqu’un de particulier comme auréolé de positif : « Tiens, ça c’est un soleil ! ».

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Nos passés composés Nos passés composés


Jacques FOUQUES

PĂŠlerinage


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Dans ma vie,

je n’ai eu que peu de ces choses dont les autres bénéficient, en particulier une voiture ou une moto, faute de moyens suffisants. Si bien que je n’ai jamais pu voyager. C’est très tard dans ma vie, en arrivant à Marseille, que j’ai commencé à voyager avec un groupe de croyants, dirigé par un jeune homme maintenant décédé, qui était devenu pour moi comme un frère. Avant cela, même si j’ai vécu dans une autre région, je n’avais jamais voyagé pour l’agrément ; je suis né à Nice et je ne connais même pas ma région ! J’ai travaillé dans un tout petit bureau dans le Nord, je faisais des remplacements et au fil des années, je me suis déplacé d’un petit poste à l’autre dans cette même région, vivant seul. Puis, lorsque mes parents sont devenus âgés, je suis retourné habiter avec eux à Cimiez, à coté de Nice. C’est après leur mort que j’ai décidé de m’installer à Marseille.

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Mais je n’avais plus de travail, très peu de moyens, et je n’ai pu m’offrir mieux comme lieu de vie, pendant des années, qu’une horrible petite pièce. Ce logement était si inconfortable que je passais la majeure partie de mes journées dehors. J’ai découvert cette boutique d’art religieux, rue de Lodi, lors de mes déambulations dans les rues. A l’époque, je n’avais pas les mêmes idées qu’à présent sur la religion, je n’avais même jamais suivi de cours d’éducation religieuse. Mes parents ne s’inquiétaient pas de ces choses-là. En matière de religion, c’est cet ami qui m’a instruit. Pour ma part, je suis devenu très religieux, ma vision des choses est de tendance traditionaliste. Avec ce jeune homme, puis un autre organisateur de Marseille, j’ai pris goût aux pèlerinages, nous faisions quelques petits voyages dans l’année, parfois pas très loin.

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Mon plus beau pèlerinage a été dans l’Ouest de la France, au Puys-enVelay. Nous sommes partis en autocar pour deux jours. C’était pour le 15 août, il faisait très chaud. A la cathédrale, ma joie a été grande de découvrir le faste des lieux et la foule immense de croyants. La cathédrale se trouve dans la localité, tout en haut d’une colline abrupte. Après une nuit passée dans un hôtel de la ville, nous y sommes arrivés pour la messe, vers huit heures, l’église était déjà pleine de monde. Le premier sermon était si parfait que je me suis ensuite faufilé pour tenter d’assister à la grandmesse, et suis parvenu à me faire une place. La surprise majeure pour moi a été que ce grand service soit présidé par l’archevêque catholique de Birmingham, chose dont au départ


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de Marseille nous n’avions pas été informés ! J’étais ainsi doublement ému : d’être dans cette ville, pour ce pèlerinage si réputé, et par cette présence inopinée. De part ma grand-mère, l’Angleterre est ma seconde patrie, mais hélas je ne pourrais jamais y aller. L’archevêque portait une magnifique mitre. Sa prestance, la qualité des propos de son sermon m’ont également étonné : son ton était autoritaire, il était très grand, entouré de nombreux prêtres, dont un asiatique très obséquieux. Dans un français aussi parfait que la Reine, il parlait des catholiques canadiens, affirmant entre autres qu’ils devraient se rapprocher d’eux. Ces propos résonnaient en écho de mes opinions.

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Le pèlerinage a ensuite fait le tour de la ville, s’y trouvaient près de 25 000 personnes, entre les défilants et le public. Par hasard j’étais dans les premiers, devant la procession. L’ensemble de la scène m’a rappelé un souvenir militaire, ou plutôt celui d’une gravure d’un livre militaire de notre bibliothèque, chez mes parents, qui traitait de la guerre de 1870. Je montais et montais, il y avait des infirmières pour distribuer de l’eau, des scouts qui aidaient certains à gravir cette côte si longue. A moins de 200 mètres derrière moi, j’ai aperçu l’archevêque anglais, à pied, avec sa chape, sa crosse et sa grand mitre, la plus belle. La somptueuse gravure de mon souvenir montrait des cuirassés français qui chargeaient dans un village, repoussaient des Allemands, un lieutenant à l’avant-garde, les chevaux blancs des trompettes en tout petit un peu plus loin, et au fond le gros du régiment, avec à sa tête le commandant.


Comme le lieutenant, j’étais devant, et tel le commandant de cette gravure avançait l’archevêque : cette foule si dense tout autour m’évoquait les troupes menées au combat dans la gravure. J’ai fait d’autres pèlerinages, mais aucun n’a été aussi somptueux que celui-là. J’aime ce faste, étant traditionaliste j’apprécie que les parures ecclésiastiques se référent aux traditions, soient tels que les codes d’autrefois le dictaient. La sobriété du culte et des costumes d’aujourd’hui me déroute. Grâce à la religion, lorsque je lis dans les journaux ce qui se passe dans le monde, et malgré que je n’aie pas ce que beaucoup d’autres personnes possèdent, je peux me dire que je suis moins malheureux que beaucoup, qui n’ont pas ma croyance. Je tiens à la prière, je vais à la messe tous les dimanches, parfois le soir aux vêpres, et parfois aussi dans d’autres paroisses. Aujourd’hui le renouveau vers l’ancienne image d’avant 1962 est mélangée avec l’image moderne, plus sobre. Lire et comprendre ces différences nourrit mon esprit, bien que je trouve nettement plus de signification dans l’image traditionnelle. L’important reste la religion, et sa place dans ma vie.

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Nos passés Les auteurs composés

U Madeleine MO née en


D BERNAR Marcelle e en 1923 né

Marie-Louis

e BOUVIER née en 193 1

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UTON n 1923

Jacques FOUQUES né en 1930

Francis GIO SEPPI né en 1941


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