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AREA PACA, 9 novembre 2011 Contribution de C. Deckmyn au Séminaire d’introduction aux ESSP ( Lire la ville, SURETIS et CRONOS)

Chantal DECKMYN

La place de l'urbanité dans la sûreté urbaine

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La place de l'urbanité dans la sûreté urbaine INTRODUCTION Lire La Ville Lire la ville est une association reconnue d’intérêt général qui travaille en même temps sur les questions d’emploi et sur les questions de ville. Nous sommes une douzaine de salariés. Nos actions sont financées par l'Europe, différents ministères, un certain nombre de communes, quelques organismes privés, le Conseil Général, et le Conseil Régional PACA qui nous soutient de façon très active depuis plusieurs années. Approche transdisciplinaire Ce qui caractérise Lire la ville, depuis maintenant plus de 30 ans, c’est de travailler dans les différentes dimensions de la ville de façon transdisciplinaire1, c’est à dire sans séparer par exemple les dimensions sociales, spatiales et économiques. C’est une approche qui peut paraître évidente dans la théorie, et qui est naturelle dans la pensée politique ; dans la réalité, les programmations et les interventions, par exemple sur l’urbanisme, sur l’emploi ou sur la sécurité restent souvent cloisonnées et affaire de spécialistes qui, on le sait, ne se parlent guère entre eux. La nouvelle réglementation, autour de laquelle nous nous rencontrons aujourd’hui, met en rapport les dimensions sociales et spatiales de la sûreté urbaine, et ce en amont des projets. C’est pourquoi elle nous intéresse au plus haut point : s’agissant de la sûreté dans la ville et dans les équipements publics, elle remet enfin directement en rapport la dimension de l’espace avec celle des gens, et avec celle des faits qui ont lieu dans ces espaces (et ici le terme avoir "lieu" nous paraît particulièrement indicatif). Néanmoins cette mise en rapport appelle des prudences et des nuances car l’approche des questions de sûreté par l’espace est aussi une approche piégée. - La mise en rapport entre espace et sécurité réveille immédiatement des craintes bien connues : celles d'un retour vers la forteresse, vers un espace défensif et donc de fait agressif, ou celle d'une évolution vers l'enclavement de nos espaces urbains et suburbains par les gated communities, par des nappes de résidences barricadées à l’américaine. - Par elle-même, la perspective d'un espace "tout sécurité" évoque tout simplement la menace de perdre le plaisir de vivre dans aucun lieu parce que, au prétexte d’un principe universel de précaution, on se trouverait plongé dans un monde sans surprise, entièrement balisé et normalisé. 1- Et non pas seulement pluridisciplinaire. 2


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- Ensuite, on se souvient des polémiques autour de la thèse d'une architecture responsable de l'insécurité dans les banlieues : dès les années 60, 70 et jusque dans les années 80, des experts pointaient du doigt l’architecture contemporaine, qualifiant ses tours et ses barres de criminogènes, c'est à dire les accusant d'engendrer des délits et même des crimes. Cette thèse a été abandonnée à juste titre : de fait, aucune architecture n’a jamais été en mesure de causer le moindre crime. Mais on a alors jeté le bébé avec l'eau du bain : on s'est mis à penser que l’espace n’avait rien à voir dans l’affaire… qu'en la matière, seules importaient les techniques et l'ingéniosité capables de rendre les bâtiments résistants aux différents types d'agressions. On en revenait à une approche purement mécanique des causes et des effets : celle des 3 petits cochons mis en demeure de rendre leur maison solide pour se protéger de la force et de la ruse du grand méchant loup. Et pourtant, tel qu’il est construit par l’homme, l’espace a bien à voir avec tout ce que nous faisons et avec tout ce qui nous arrive. C'est en tout cas à partir de ce postulat que nous intervenons depuis 30 ans sur des sujets qui se situent dans des registres extrêmement variés. Ce sont les principes de travail issus de cette expérience que vais ici rapidement passer en revue.

LES 6 PRINCIPES DE TRAVAIL 1. Le rôle de l’espace est non pas causal mais conditionnel

2. L’espace urbain comme celui des équipements est entièrement orienté, c’est à dire doué de sens et donc de valeur 3. Parce qu’il est ainsi porteur d’un sens, l’espace matériel nous tient un discours, il nous forme : la forme urbaine nous forme 4. Ce discours nous est tenu par l'espace dans une langue concrète, non perçue, en quelque sorte "subliminale". 5. C’est la raison pour laquelle il est si important de s’attacher à le lire. 6. De même que le rôle de l'espace est conditionnel et non causal, la lecture et l’intervention sur l’espace ne sont pas de l'ordre du suffisant mais du nécessaire.

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SIX PRINCIPES DE TRAVAIL

1. Le rôle de l’espace est non pas causal mais conditionnel C’est là une des principales distinctions à saisir pour comprendre le rôle de l’espace dans nos vies. Par exemple : la salle ici est disposée de façon à permettre à notre séance de se dérouler. Nous nous trouvons autour d'une grande table, ce qui nous permet de nous parler, de nous voir et, d'une certaine façon, en manifestant nos impressions, d'intervenir sur ce qui se passe. Chacun s'est placé autour de la table en fonction de son désir d'être près ou loin de l'écran, ou de la porte, ou encore de telle ou telle personne ; il y avait toute une palette de choix possibles, et les derniers arrivés se sont placés en fonction des choix qui leur restaient : aucune place n'est indifférente et le temps lui-même s'en mêle. Un autre type de séance, où nous n'aurions pas à échanger ni à modifier le cours des choses, par exemple une séance de cinéma, demanderait une autre organisation de l'espace, nous pourrions alors être en rangs les uns derrière les autres. Et si, pour pousser les choses à l'extrême, nous étions chacun enfermé dans une boite, nous pourrions difficilement nous parler ni nous entendre2. Mais ce n'est pas cette organisation de l'espace qui a provoqué notre rencontre, et cette organisation ne peut pas produire ou modifier le sens de ce que nous allons vous communiquer concernant les ESSP. L’organisation d’un espace appartient au registre des conditions : permet ou ne permet pas une situation, déclenche ou non un évènement ; en réalité elle ne cause rien par elle-même. Pour autant, lorsque nous émettons cette remarque, il faut immédiatement la pondérer par la remarque suivante : le rôle d'une condition est aussi déterminant que celui d’une cause. Par exemple, les murs de sa prison ont un rôle absolument déterminant dans la vie d'un détenu, mais ce même détenu sait parfaitement que ce ne sont pas les murs qui sont à l'origine de son enfermement ; la cause se situe quelque part entre certains de ses actes, son procès et sa condamnation.

2. L’espace urbain comme celui des équipements est entièrement orienté, c’est à dire doué de sens et donc de valeur Il y a des lieux où les emplacements de chacun auront encore plus de sens que dans la pièce où nous nous trouvons, où ils constitueront des affectations beaucoup plus déterminantes : au tribunal, par exemple, ce n'est pas du tout la même chose d'être à la barre, qui est la place du témoin, dans le box, qui est celle de l'accusé, ou encore à la place du juge. À l'opéra, c'est moins grave, mais là aussi aucune place n'est identique à une autre, chaque place a son prix et la 2- C'est un dispositif qui a d'ailleurs existé : dans l'amphithéâtre de la prison pour femmes, la Petite Roquette à Paris. 4


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différence entre les prix donne bien la mesure de la différence de valeurs de chacun des emplacements. Si l'on sort de cette pièce, on verra que toute l'organisation du bâtiment dans lequel nous nous trouvons est ainsi hiérarchisée et qu'il en est de même dehors, dans la rue : il y a la chaussée pour les roulants et le trottoir pour les piétons, etc., et ainsi de suite partout dans la ville, sur les marchés et même au cimetière. Chaque pouce de territoire, parce qu'il correspond à une place, à un emplacement, est affecté d'une valeur vectorielle, présente une valeur symbolique et donc marchande. C'est ainsi que, sans rien dire, l'espace informe de l’organisation du corps social, des relations des gens entre eux et avec les institutions ; et qu’il contribue à les instaurer.

[ill. 1] Ici, il s'agit d'un village-rue dans l'Est de la France, un espace orienté s'il en est : les maisons ont un avant et un arrière. Les jardins sont à l'arrière des maisons, les façades devant. D'une part les façades sont côte à côte, alignées, d'autre part, elles se font face et sont disposées de façon à créer, en creux, la forme d'une rue. Le vide, la rue, est la contreforme des pleins. Les bâtiments institutionnels quant à eux sont plus grands que les maisons et occupent des emplacements particuliers. Le plan d’une ville donne à lire l’organisation qui y prévaut.

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[ill. 2] Une rue dans la ville traditionnelle : elle fraye son espace entre des parcelles privées, des parcelles privées qui jouent des coudes et qui voudraient bien prendre toute la place. Ce que l'existence de cette rue nous dit, à elle seule, c'est qu’ici l’intérêt collectif, en l’occurrence public, l’a emporté sur l’intérêt privé.

[ill. 3] Un plan des parcelles au centre ville d'Aubagne : chaque parcelle a été colorée différemment et l'espace public en noir. Lorsque le propriétaire, ou l’habitant de l'une de ces parcelles sort de sa maison, de son espace privé, il met le pied dans l’espace public, et il est aussitôt soumis à la loi de la république.

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[ill. 4] Sur cette photo nous voyons, en dessous du plan du centre ville, celui d'un quartier d'Aubagne, la Tourtelle. Les parcelles se différencient toujours par leur couleur et... savoir que les deux plans sont à la même échelle peut provoquer un choc. Dans un espace moderne, la taille des parcelles est cent ou, plus souvent, mille fois plus grande que celle des parcelles traditionnelles ;

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[ill. 5 : plan de la Tourtelle] dans ce quartier "moderne", un habitant sortant de son espace privé met le pied dans un autre espace privé, celui du logeur ou de la copropriété. Il est alors soumis, non plus à la loi de la République, mais au règlement intérieur dont les principes ne sont plus ceux la démocratie qui s’adresse à des personnes, mais ceux de la gestion qui concerne des objets. Ce changement d'échelle et cette forme des territoires urbains se développent surtout depuis un demi-siècle. À l'échelle de l'histoire de la ville, c'est une grande nouveauté.

3. Parce qu’il est ainsi porteur d’un sens, l’espace matériel nous tient un discours, il nous forme : la forme urbaine nous forme. La ville est un des universaux de l’être humain depuis sa sédentarisation. C’est à dire que, depuis environ 8000 ans, la ville est l’instrument que se sont donnés les humains pour apprendre à vivre ensemble, pour se soutenir et se supporter : dans la solidarité, dans la sécurité que représente l’autre comme témoin secourable de ce qui nous arrive... et dans la contrainte que représente la présence de l’autre, ne serait-ce que comme témoin curieux, envieux ou gênant de ce qui nous arrive. Cet effort d’humanité, cet effort des humains pour avoir affaire les uns aux autres pacifiquement, pour faire et même avoir commerce les uns avec les autres dans la ville, cet effort passe par l’intégration de ces valeurs plus ou moins contradictoires, de liberté et de contrainte, par la négociation constante entre ces intérêts opposés que sont l’intérêt individuel, privé, et l’intérêt public. Cet effort, cette éducation par la forme, c'est ce qu’on appelle la civilité, l’urbanité ou la politesse, c’est le même mot à partir de 3 racines grecques ou latines qui toutes 3 – civitas, urbs et polis – veulent dire "ville".

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[ill. 6-7-8-9] Dans une rue en pente, il y a besoin de quelques marches pour accéder à chaque maison. Pour exemple de négociations entre intérêt privé et intérêt public, ces escaliers d'entrée dont certains [6-7], "rustiques" ou peu soucieux de politesse, sortent sur le trottoir, encombrant le passage public ; d'autres [8-9], "urbains" ou "polis", traitent le dénivellement à l'intérieur de la maison et placent l'emmarchement en deçà de la porte d'entrée, libérant totalement le trottoir.

4. Ce discours nous est tenu par l'espace dans une langue concrète, non perçue, en quelque sorte "subliminale". Vis-à-vis de la perception que nous en avons, le discours que nous tient l'espace fonctionne un peu comme le paysage sonore : nous y sommes plongés en permanence, pourtant il est rare qu'on y fasse attention, qu'on en soit conscient. Le discours tenu par l'espace ne relève ni de la culture orale ni de la culture écrite. Il n’est donc pas décrypté. Il entre en nous très simplement par notre regard, nos gestes, nos pas : ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas, ce qui est près, ce qui est loin, ce qui est ouvert, ce qui est fermé, là où on passe et là où ne passe pas. Il ne demande aucune espèce d'apprentissage. N’étant ni lu ni critiqué, ce discours nous pénètre sans rencontrer la moindre résistance. De ce fait il constitue une formation, une éducation d’une très grande efficacité.

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5. C’est la raison pour laquelle il est si important de s’attacher à le lire. En tant que discours, il est porteur comme tous les autres, de sens, de contresens, de non sens et même d’injonctions paradoxales. Voici quelques exemples, vous le verrez, d'une grande banalité, où ce discours échappe, et où le discours implicite de l'espace vient en contradiction avec le discours explicite de l'institution.

[ill. 10 : boîte aux lettres sur un enclos à poubelles à Aubagne ] contre-sens dans l’association entre le statut des déchets et celui du courrier auquel tant de gens accordent une grande importance, un même lieu pour jeter ses déchets et poster son courrier.

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[ill. 11 : passage pratiqué sous une voie ferrée et doublement barré ] non sens : pratiquer un passage sous la voie ferrée et le barrer, ou injonction paradoxale ; créer une forme qui invite à passer et faire des signes qui l’interdit.

[ill. 12 : un monument aux poubelles situé devant les entrées des immeubles dans une cité avec l'inscription répétée au-dessus de chaque clapet "ma poubelle habituelle"] contre-sens : placer les déchets (ce qui est à cacher) à l’endroit-même de la présentation de soi, là où on est censé se montrer hospitalier et sous son meilleur jour ; à quoi s’ajoute un étonnant message d’infantilisation ("ma" poubelle) et de mépris des habitants (ma poubelle "habituelle"), mais dont le ton nous est déjà connu ("je garde ma ville propre", "je ramasse les crottes de mon chien"…) 11


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[ill. 13 : passerelle barrés à Vitrolles] on balance entre le contre-sens et le non-sens.

[ill. 14 : maternelle barreaudée à Frais Vallon] une esthétique sécuritaire tellement habituelle que les contradictions les plus criantes, ici entre la destination du lieu, en principe tout de douceur et d’accueil, et la brutalité voire l’agressivité de son abord, ne sont plus perçues par les aménageurs.

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[ill. 15 : l’hôpital d’Aubagne "entrée ici"]les portes d’entrée parlent aux voitures, sans doute parce que le sens, le message adressé naturellement par la forme de la porte ne fonctionne pas (s’il faut écrire "porte"au-dessus de la porte, c’est que le sens s’est perdu).

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[ill. 16 : monument à la paix dans un parc public, l’olivier symbolique a été scié à la base, il n’en reste que la souche] c’est un contre-sens complet puisque le message initial est non seulement annulé mais inversé par les faits et par la forme (“moins par plus = moins“) : une fois son olivier scié à la base, le monument à la paix devient-il un monument à l’abandon, à la négligence ou à la violence ?

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[ill. 17 : un "non lieu" ultra barreaudé dans ce qui a été un cœur d'îlot3] ce lieu de semi-intimité, de voisinage et de respiration qu’est un cœur d’îlot devient un lieu agressif, contraint, dénué de tout sens et de toute aménité. Parce que leur discours est silencieux tous ces contre-sens, non sens et injonctions paradoxales adressés au public sont de la plus grande efficacité, et ce discours tacite sera sans aucun doute plus efficace que le discours énoncé par la puissance publique pour prôner le civisme et le respect de tous.

6. De même que le rôle de l'espace est conditionnel et non causal, la lecture et l’intervention sur l’espace ne sont pas de l'ordre du suffisant mais du nécessaire. La première étape consiste donc à lire le discours que nous tient l’espace (ou que sans le savoir forcément nous lui faisons tenir) et, le cas échéant, à intervenir sur son organisation pour rendre le discours implicite conforme au discours explicite (sinon c'est une injonction paradoxale) et à ce que nous pensons juste. Cette étape est première, préalable à tout autre action : de la même façon qu’avant de jouer aux échecs, il est indispensable de disposer d’un échiquier et que cet échiquier soit cohérent avec l’énoncé des règles du jeu, et non en contradiction. 3- Marc Augé définit le non lieu comme a-identitaire, et en effet on pourrait être ici n'importe où ; a-relationnel, et en effet tout est fait pour empêcher de passer, de se parler, de se rencontrer ; a-historique, en effet on est n'importe quand, et cet endroit n'est guère susceptible de se patiner, seulement de se détruire ou de se dégrader. 15


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Prenons un dernier exemple que, j'imagine, nous connaissons tous dans cette salle [ill. 18 : vue aérienne de la place de la Halle Puget].Ici une bande à géométrie variable de jeunes gens "tient le territoire" et terrorise tout le monde : les étudiants, les habitants du quartier, les commerçants et les touristes. Des dizaines d’interventions sociales, éducatives et policières ont été menées et dépensées en pure perte. Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est qu’une place urbaine ne se décrète pas, que ce n’est pas seulement une surface libre à l’intérieur de la ville. Ce qui constitue une place c’est même beaucoup moins ce qu’il y a au milieu ou "dessus", que ce qu’il y a autour. Ce qui fait la place des Vosges, ce n’est pas une fontaine et des pelouses, ce sont bien les immeubles qui l’entourent et leurs façades, qui "donnent" sur la place.

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[ill. 19 : plan des parcelles]la Halle Puget a été une place, une place couverte, l’actuelle place de la Halle Puget n’est pas encore une place urbaine, c’est un espace résiduel laissé ouvert par la démolition des îlots qui entouraient la halle. Ce n’est pas une place urbaine parce que rien ne donne sur cet espace qui n’est entouré que par des constructions aveugles, par des arrières d'immeubles et par des espaces désactivés ou de déjection.

[ill. 20 : angle Nord-Est] 17


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[ill. 21 : façade Est coursive HMP] la coursive sert d’urinoir.

[ill. 22 : façade Ouest, 1e partie] la coursive sert d’urinoir, d’entrepôt et de parking.

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[ill. 23 : angle Nord-Ouest] par une chance extraordinaire, une agence de Pôle Emploi est implantée sur la place. C’est malheureusement l’une des institutions-phare de notre époque, elle devrait être traitée avec tous les honneurs d’un service public qui doit se montrer exemplaire en termes d’accueil et de lisibilité vis-à-vis des chômeurs. Et ceuxci doivent trouver chez elle de l’aide, de la considération et des repères. De fait, on croirait plutôt l’arrière d’un bâtiment ou l’entrée d’un bunker.

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[ill. 24 : angle Nord-Ouest rapproché] guichet automatique de Pôle Emploi et pancarte "Interdiction d'uriner" – D’ailleurs cette fois-ci, le contre-sens étant total, le message explicite (écrit) correspond au message implicite : on ne cherche même plus à faire croie au public qu’on lui porte respect et considération, la pancarte confirme que cette entrée est un espace de rejet, et même de déjection.

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[ill. 25 : Une façade Sud, vitrine d’une épicerie] les façades qui n’étaient pas aveugles le sont devenues : l’un des seuls commerçants présents et donnant sur la place a fini par boucher sa vitrine en l’utilisant comme espace de stockage, sans doute, justement, parce qu’il était seul à "regarder" sa portion de place.

[ill. 26 : façade Ouest 2e partie] passé l’angle, le commerçant suivant lui aussi se retrouve seul et commence à faire pareil. C’est ou c’était un café : lui se sert de sa vitrine pour mettre sa moto à l’abri. 21


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[ill. 27 : façade Nord de la place vue de l’Est] on pourrait croire que toute la façade Nord, celle d’un autre formidable service public, l’université, donne sur la place. Il n’en est rien.

[ill. 28 : façade Nord vue de face] la façade ne donne pas sur la place : elle ne voit rien, elle est aveugle.

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[ill. 29 : façade Nord vue de l’Ouest (angle)] …ou plutôt elle a subi un décollement de la rétine, ses fenêtres ne sont pas en face des trous.

[ill. 30 : derrière la façade, le sas de l’entrée] la façade réelle est cachée, en biais, derrière la façade apparente aux yeux vides, seul vestige de l’hôpital des Incurables qui confrontait la halle. Par une fantaisie architecturale empruntant le modèle de la Médina, le bâtiment de la faculté se tourne non vers la place mais vers son patio intérieur. 23


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[ill. 31 : sol de la place en escaliers] le sol de la place quant à lui est impraticable, pas seulement pour les handicapés, pour tout le monde. L’espace lui-même de la place manque de tout aménagement, de toute aménité, il ne viendrait à l’idée de personne de rester là : quel parent viendrait s’y installer avec un bébé ou de jeunes enfants, quel étudiant ou voisin viendrait y lire son livre ou son journal, quel retraité viendrait y parler politique avec les copains, quel clochard viendrait y faire la manche, quelle femme, jeune ou vieille, viendrait simplement s’y promener ?

[ill. 32 : triangles de "pelouse"] même l’herbe ici tient du non sens. Impraticables, sauf pour quelques chiens crotteurs, ces étranges triangles pelouses ne semblent pas non plus chercher une justification décorative.

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En plein centre historique de Marseille, cet espace ne constitue pas une place ni déjà un espace urbain au sens traditionnel, c’est à dire un tissage dans lequel pleins et vides sont intimement liés, donnent l’un sur l’autre, c’est un espace d’objets, d'objets qui se tournent le dos, qui n’ont plus de rapport les uns avec les autres. Pire : ce magnifique objet qu’est la halle [infra, ill. 33] est maltraité, perdu sans son écrin, il est posé sur du vide, sur un espace qui est pour l’instant dénué de sens.

Un espace sans témoin, inhospitalier, maltraitant, impraticable pour les plus fragiles, est le contraire d’un espace urbain, d'un espace d’urbanité. C’est un espace dérégulé, sans foi ni loi : rien de tel pour accueillir et privilégier la loi du plus fort. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, comme beaucoup d’autres espaces résiduels de la modernité, il soit tenu et arraisonné par des jeunes gens agressifs, dont certains commettent régulièrement des délits (agressions physiques et verbales, trafics, vols à l’arraché). Avant toute action de type social au sens large, il faudra faire en sorte que cet espace devienne une place urbaine, que la puissance publique reprenne la main en y instaurant un espace d’urbanité et de civilité.

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Que cet espace redevienne une place urbaine [supra, ill. 34] demanderait de retourner vers la place les entrées des immeubles et les vitrines des commerces, de travailler à une programmation commerciale de la place ainsi qu’à une programmation des activités, en partie commerciale, dans la halle Puget ; de rendre les services publics visibles et accueillants, de négocier avec la faculté sa présence réelle sur la place ou une location de ses rez-de-chaussée ; de repenser le sol, d'aménager des lieux de repos et d'agrément, peut-être un square qui aurait une vraie forme et des arbres puisqu'on est en pleine terre, au lieu de retirer tout confort pour chasser les vieux, et les pauvres. Sans doute serait-il intéressant de restituer à la rue Puvis de Chavanne sa fonction de circulation. Enfin... cela demanderait d'y réfléchir. D'y réfléchir non dans des termes purement sécuritaires, de prévention ou encore de lutte contre les voitures, les contrevenants, les handicapés ou les clochards mais dans des termes "anthropologiquement compatibles" : de ville traversante, d'aménité et de civilité.

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CONCLUSION Applications et capitalisation : pour une sûreté non agressive, civile, attentive au rapport qu’entretiennent les lieux entre eux et avec ceux qui les pratiquent. Ces principes que je viens d’énoncer, nous les avons appliqués à l’espace public de diverses communes, grandes ou petites, mais aussi à des équipements et à leurs alentours : des gares, des hôpitaux, des maisons de retraite, des centres sociaux, des établissements scolaires, des services et des foyers de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, etc. Du savoir et de l’expérience ainsi capitalisés nous retenons que cette action nécessaire – la restitution à l’espace de sa civilité – est malgré tout parfois suffisante, qu’elle est à la fois économe en moyens, et durable parce qu’elle prend en compte le territoire et l’espace comme des données de base. Ce faisant, elle oriente le regard dans un sens positif. La gestion technique des situations d’insécurité, après avoir procédé au repérage des dysfonctionnements ou des fragilités, met en place des actions correctives… qui appellent des parades, qui appellent des surenchères, qui aboutissent au surarmement que l’on sait. Nous retenons de notre expérience que le fait de s’attacher d’abord à restaurer des conditions spatiales civiles et civiques, plutôt que de s’attaquer directement aux causes sociales des dysfonctionnements, permet de sortir du cercle vicieux auquel sont le plus souvent confrontés les dispositifs sécuritaires. La ville est par nature “éducatrice“, ou devrait l’être, et les lycées au moins tout autant (puisque c’est d’eux qu’il est aujourd’hui question). Pour garder ou retrouver cette qualité, les dispositions prises en vue d'assurer la sûreté des espaces se doivent d’être éminemment civiles, c’est à dire non militaires et non agressives. Elles doivent s’attacher en premier, non aux seuls objets construits mais aux usages qu'ils abritent, aux rapports qu'ils entretiennent entre eux et à leur environnement. Pour prendre une image et pour conclure, je dirais que, vis-à-vis de leurs usagers les espaces, qu'ils soient urbains ou institutionnels, sont à comprendre et à travailler comme une puissance invitante. Je vous remercie de votre attention et je passe la parole à Éric Chalumeau qui va vous présenter la règlementation sur les Études de Sûreté et de Sécurité Publique, le déroulement de ces études et leur impact sur les projets.

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La place de l'urbanité dans la sûreté urbaine