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THE MEN’S ISSUE ALEXANDRE MATTIUSSI, AMI DES HOMMES CINEMA / GERONTOPHILIA & TOM à LA FERME MUSIque / TEMPLES, BALINGER, MOODOID

spring 2014


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tIMES FIRST LOOK Comic strip par Maxime Stange et François Castrillo RENCONTRE Daniel Yuste FOCUS 22/4 hommes l’oeil de BONNE GUEULE Marchand Drapier

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MAgazine COVER Alexandre Mattiussi par Christophe Roué et François Castrillo CINÉMA Pier-Gabriel Lajoie (Gerontophilia) Pierre-Yves Cardinal (Tom à la Ferme) MUSIQUE Balinger, Temples, Moodoid ART Luciano Castelli LIVRES Arthur Dreyfus, l’homme métasexuel entretien Vincent Cespedes, le mâle de vivre

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Photo, Quentin Legallo Réalisation, François Castrillo Pier-Gabriel porte un polo bi-matière gris SACAI MAN et un blouson teddy FOREVER 21.


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fashion Space Wanderer par Thibault Henriet et Pauline Moreira Sikh and Tired par Francesca Manolino et Pauline Moreira Cold War Kids par Gal Reuveni et François Castrillo

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forward LIEU Le comptoir général

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Photo, Thibault Henriet RĂŠalisation, Pauline Moreira Zelig porte une chemise ISSEY MIYAKE et un pantalon DIESEL BLACK GOLD.


l’insolent THE DIGITAL FASHION MAGAZINE

François Castrillo Founder & Editor in Chief Art Director Louis Charron Managing Editor Maximilien Delvallée Features Director Anne-Laure Berteau Senior Editor Emma Cooke Fashion Fashion Editor, Pauline Moreira Fashion Market Editor, Margaux Delor News, Leïla Messouak Culture & Lifestyle Senior Culture Editor, Romain Faquet Music Editor, Tara Benveniste Art & Design, Pierre-Antoine Lalande Photographers Pauline Darley, Thibault Henriet, Quentin Legallo, Francesca Manolino, Sasha Marro, Gal Reuveni, Christophe Roué, Maxime Stange Contributors Thibault Colin, Elise Connor, Charlotte Dubois, Elena Scappaticci, Benoît Wojtenka

L’INSOLENT Published by L’Insolent Creation SAS 51, avenue du général Leclerc 91120 Palaiseau +33 6 69 37 99 47 – contact@linsolentmag.com www.linsolentmag.com L’Insolent is a quarterly publication. All rights reserved. Reproduction in whole or in part is prohibited without permission of the publisher.

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discoverour website www.linsolentmag.com

Alexandre Mattiussi, habillé en AMI. Photographe, Christophe Roué. Réalisation, François Castrillo.


édito / spring 2014

of par françois castrillo

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L’homme s’est toujours défini par sa verge. Condition sine qua non de virilité, c’est un sceptre qu’il utilise pour diriger le monde, une idole qu’il soigne religieusement. Mais est-ce bien ce joli bout de chair qui fait de lui un « mec » ? La question du genre est sans cesse posée dans un monde où de nouveaux repères semblent se constituer. Impossible dès lors de ne pas s’interroger : suis-je un garçon comme les autres ? A la recherche de l’homme perdu, nous avons rencontré ceux qui pouvaient le mieux nous renseigner sur cette créature légendaire. En couverture de ce numéro, Alexandre Mattiussi (Bel AMI, P.35), styliste parisien incontournable, dresse le portrait d’un homme moderne et pluriel, qui ne se reconnaît nullement dans les silhouettes androgynes que l’on voit défiler depuis quinze ans. En fondant sa marque AMI, il propose une alternative séduisante : celle d’un vestiaire adapté à la vie réelle et aux envies des hommes. Invitée spéciale de ce numéro et experte en mode masculine, l’équipe de Bonne Gueule a choisi quant à elle de nous présenter Marchand Drapier, une marque pour dandies exigeants (P.31). Nous sommes également allés à la rencontre de deux figures montantes du cinéma québécois : Pier-Gabriel Lajoie, incarnant avec justesse le rôle d’un jeune garçon découvrant sa sexualité et tombant amoureux d’un vieil homme dans « Gerontophilia » de Bruce LaBruce (Un garçon pas comme les autres, P.45) ; et Pierre-Yves Cardinal, véritable révélation en paysan homophobe dans « Tom à la Ferme » de Xavier Dolan (Le diamant noir, P.59). Enfin, nous nous sommes entretenus avec Arthur Dreyfus qui raconte «l’histoire de [sa] sexualité» (Le métasexuel, p.87) et avec Vincent Cespedes qui développe l’idée d’une vie sexuelle libérée, loin des contraintes du couple, et évoque pour L’Insolent sa vision de la nouvelle virilité (Le mâle de vivre, P.91). L’homme que nous avons imaginé dans ce numéro est un grand enfant (Comic Strip, P.11), un garçon singulier (Space Wanderer, P.99), un homme du monde (Sikh and Tired, P.111) qui aime son prochain (Cold War Kids, P.127). Peu importe son physique, son âge ou sa sexualité, l’homme est pluriel et c’est dans cette pluralité, parfois contradictoire, qu’il trouve toute sa beauté.

A man always defines himself with one thing: his penis. He wouldn’t feel like a man without it: his dick is a scepter to rule the world, an idol he polishes religiously. But is it really this «pretty piece of flesh» that makes him a «dude»? Gender has become a central preoccupation in a world where new landmarks are built. I couldn’t help but wonder: am I like the other boys? In search of the lost man, we’ve met the ones who could give us information about this legendary creature. On the cover of this issue, Alexandre Mattiussi (Bel AMI, P.35), unmissable French fashion designer, depicts a modern man who does not recognize himself in the androgynous silhouettes that we’ve been seeing on the catwalk over the past fifteen years. His brand AMI is a nice alternative, with clothes adapted to real life and men’s wishes. Our special guests for the issue are experts in menswear: the Bonne Gueule team has chosen to talk about Marchand Drapier, a brand for demanding dandies (P.31). We’ve also met with two up-and-coming Quebec actors: Pier-Gabriel Lajoie, who embodies a boy who discovers his sexuality and falls in love with an old man in «Gerontophilia» by Bruce LaBruce (Un garçon pas comme les autres, P.45); and Pierre-Yves Cardinal, a true talent, who plays a homophobic peasant in «Tom at the Farm» by Xavier Dolan (Le diamant noir, P.59). Finally, we’ve sat and talked with writer Arthur Dreyfus who told us all about his sex life (Le métasexuel, p.87), and with philosopher Vincent Cespedes who explains how a liberated sex life would be beneficial for everyone, as he describes for L’Insolent his vision of a new manhood (Le mâle de vivre, P.91). For this issue, we’ve imagined a man who is still a boy (Comic Strip, P.11), one of a kind (Space Wanderer, P.99), a man of the world (Sikh and Tired, P.111) who loves his neighbor (Cold War Kids, P.127). No matter how good he looks, how old he is, no matter if he’s straight or gay... There’s not «one» man and it is this plurality that truly makes men so beautiful.


first look

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TIMES

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comic Photos, Maxime Stange Réalisation, François Castrillo


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Blouson imperméable DIRK BIKKEMBERGS, short imprimé fleuri ADIDAS x JEREMY SCOTT, slip logo vert VERSACE, chaussures KENZO. Page précédente, Pull COMMUNE DE PARIS, blouson imprimé SAINT PAUL, pantalon jogging SWEET PANTS, chaussures BALLY. A gauche pull imprimé ADIDAS ORIGINALS, chemise imprimée SAINT PAUL, short beige BALLY.


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Pull COMMUNE DE PARIS et blouson imprimé SAINT PAUL. A gauche Blouson argenté DIESEL BLACK GOLD, slip imprimé coeur VERSACE, chaussures Stan Smith en toile imprimée ADIDAS ORIGINALS.


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Blouson en cuir DSQUARED2, t-shirt blanc imprimé ADIDAS, short imprimé plage ORLEBAR BROWN, chaussures Stan Smith en toile imprimée ADIDAS ORIGINALS. A gauche Blouson LYLE & SCOTT, pantalon imprimé VERSACE, chaussures Stan Smith en toile imprimée ADIDAS ORIGINALS.


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T-shirt et pull en coton FOREVER 21. A gauche Blouson teddy en cuir imprimé BRIONI, maillot de bain imprimé ROBINSON LES BAINS, chaussettes ROYALTIES, chaussures KENZO.


T-shirt et pull imprimés FOREVER 21, short imprimé balle et citron ADIDAS ORIGINALS, chaussettes ROYALTIES, chaussures Stan Smith en toile imprimée ADIDAS ORIGINALS.

Models, Oscar Lesage et Quentin Lejarre @Elite Paris Make-up, Sess @mademoiselleMU Hair, Rimi Ura Assistants styliste, Yoann Benhamida et Mélanie Kuszelewicz.


rencontre

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DANIEL YUSTE mister blue skies Texte, Emma Cooke

Rencontre avec le jeune créateur le plus séduisant de la promotion 2013 du London College of Fashion. Originaire de Barcelone, Daniel Yuste s’est installé à Londres pour effectuer son master en stylisme-modélisme en mode masculine. Des lignes épurées et des couleurs évoquant le ciel bleu de cobalt de sa ville natale, la collection qu’il présente pour son diplôme a été photographiée sur les podiums de la Fashion Week de Londres, et observée aux quatre coins du monde. Nous sommes tombés sous le charme de sa dernière collection pour l’automne-hiver 2014-2015, dévoilée seulement deux mois après avoir été diplômé. Faites de néoprène, de résine et de cuir, ses créations sont une alliance subtile de coupes ‘90s, d’inspiration sportswear et de color-blocks. A la fois extrêmement modernes et rétros, souples et imposantes, ses pièces sont tout à fait uniques. Rencontre avec ce jeune prodige de la mode masculine.

Meet the hottest young designer to emerge from last year’s crop of London College of Fashion graduates. Originally from Barcelona, Daniel Yuste arrived in London for an MA in menswear, and now having finished is already taking the British Fashion scene by storm. Armed with strong, clean lines and a palette of colours straight from Barcelona’s cobalt skies, his graduate collection was photographed on the catwalks of London Fashion Week and seen around the world. We fell in love with Daniel’s most recent collection for autumn-winter 2014-2015, presented a mere two months after he graduated. His designs are a blend of 90s style, sportswear and color blocking, crafted out of neoprene, resin and leather. It’s modern yet retro, strong yet flexible and utterly unique. We tracked him down to his new homeland to find out what makes him tick, who inspires him and what’s coming next for this exciting new name in fashion.

Pourquoi avoir choisi de venir étudier à Londres plutôt que dans une autre capitale de la mode ?   Je pense que Londres est la ville où il est vraiment possible de faire quelque chose tout en étant un jeune créateur. C’est l’endroit rêvé pour exercer sa créativité et tenter d’être repéré. Je viens de finir mon master récemment et en seulement deux mois j’ai été sélectionné pour défiler lors de la Fashion Week de Londres. Ce n’est pas quelque chose qui arrive à Paris ou à Milan.

What made you decide to come to London rather than any of the other fashion capitals?   I think London is the city where you can achieve something as a young designer. London has a platform for young designers to be creative and get out there. I finished my MA recently and within 2 months I was selected for London Fashion Week… That doesn’t happen in Paris or Milan.   Was moving from Barcelona to London difficult? How has it impacted your work?   In the beginning it was so stressful as Spain is completely different. It’s such a chilled out place and work is secondary there. Here, it’s the opposite. In London, I work harder than ever because I know that it pays off. I want to push myself here and in Barcelona I wouldn’t do that.   Are there many elements of Barcelona in your work?   Yeah, totally! Barcelona’s such a clean city and my design style is the same. What I’m trying to express is something simple, that’s strong enough to be simple. Barcelona has that. Then Barcelona’s colors and the contrast between them also influence me. Here it’s very

Est-ce que cela a été dur de quitter Barcelone pour Londres ? Quelle influence cela a eu sur ton travail ? Au début, c’était très stressant parce qu’en Espagne, tout est très différent. C’est un endroit où tout est calme et où le travail est presque secondaire. Ici, c’est l’inverse. A Londres, je travaille plus dur que jamais parce que je sais que cela finira par payer. J’ai vraiment envie de repousser mes limites alors que si j’étais resté à Barcelone, je n’en serais pas là. Y-a-t-il tout de même une influence de Barcelone sur ton travail ? Oui, complètement ! Barcelone est une ville très propre et je pense que l’on retrouve cela dans les lignes très


épurées de mes vêtements. J’essaye de créer des choses simples mais intéressantes. Puis il y a les jeux de contraste et le bleu de Barcelone : c’est une couleur que j’adore !  Penses-tu à quelqu’un en particulier lorsque tu dessines tes vêtements ? Non, pas du tout. Je ne pense à personne en particulier. Il y a beaucoup de créateurs qui rêvent en dessinant une robe que Charlize Theron la portera sur un tapis rouge, mais c’est quelque chose qui ne m’a jamais excité. Les célébrités ont une personnalité et une image trop présentes qui finissent par faire de l’ombre au vêtement qu’elles portent.    Quelle était ton inspiration pour la collection que tu as présentée à la LFW ? Tout a commencé dans un marché à Madrid lorsque j’ai acheté un accessoire africain orné d’un scarabée. J’ai commencé à faire des recherches sur les insectes et à être vraiment intéressé par la nature. Alors j’ai inventé une technique : je fais fondre du néoprène avec du cuir, que je remplis de résine pour obtenir une matière respectueuse de l’environnement. Puis l’idée du style m’est venue en regardant un film de 1995, « Safe », avec Julianne Moore jouant une fille très riche vivant à L.A. La collection est un mélange de tout cela. Etait-il difficile de travailler avec ces matières inhabituelles ? Oui, ce n’était vraiment pas évident. J’ai fait plusieurs essais avec des matières différentes pour obtenir ce que je voulais. Puis les fabricants n’étaient pas habitués non plus à ce type de matériaux. Au final, ça valait la peine puisque ce sont vraiment des pièces uniques. As-tu une conception esthétique spécifique pour l’ensemble de tes collections ?   Non, cela dépend de mon humeur. Je pense qu’il est important de savoir s’adapter ; un créateur doit être capable de trouver des idées à partir d’une feuille blanche parfois. Mais je dirais que ma ligne reste tout de même axée sur un sportswear épurée. Que prépares-tu pour les mois à venir ?   Je suis en train de m’inscrire à quelques concours et j’ai plusieurs rendez-vous avec le British Fashion Council. J’en saurai donc plus sur ce que je vais faire de ma marque dans quelques mois. Je suis également sur le point de signer avec une entreprise. Tout devrait s’éclaircir prochainement. L’Insolent

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grey but in Barcelona the sky is blue, the sea is blue. Blue is my color.    Do you have a particular person in mind when you’re designing?   No! To be honest I don’t really think about celebrities. There are lots of designers who might want to have Charlize Theron in their dress on the red carpet, but that’s never excited me. Celebrities overpower what they wear with their own image and personality, and I don’t want anything to distract from the design of my clothes.   What inspired your LFW collection?   Everything started in a market in Madrid when I bought a beetle-themed accessory from Africa. I started to look into beetles and from there I became really interested in nature. I created a technique where I moulded neoprene with leather and filled it with resin for an eco-friendly material. Then the style came from a 1995 movie called Safe, with Julianne Moore playing a high-class L.A girl. So the collection was focused on nature and natural materials with a 90s L.A style.   Was it difficult learning to work with these unusual materials?   Very. I did a lot of trials with different samples to get the right materials. Then the manufacturers weren’t used to the materials either so I needed to be with them throughout as part of the process. In the end though it was worth it for something unique.   Do you have a specific design aesthetic?   It depends on my mood, and I think it’s really important to be flexible as a designer is someone who should be able to get ideas from scratch. But my general style is clean sportswear.    What can we look forward to from you in the near future?   I’m the process for applying for some competitions, and having meetings with the British Fashion Council, so in terms of my own brand, I’ll find out in two months where I’m headed! I’m also looking to sign on with a company, and am in the middle of working on that too.

www.danielyuste.co.uk Photo courtesy of Daniel Yuste


focus

22/4  hommes beyond gender Exit la distinction des genres : depuis son Allemagne natale, Stéphanie Hahn crée pour 22/4 un vestiaire contemporain qu’elle présente chaque saison à Paris. Que l’on soit un homme ou une femme, il s’agit de s’habiller pour soi plus que pour se conformer aux stéréotypes et aux attentes de la société. Bien que distinctes, ses collections masculines et féminines se croisent et se répondent dans un dialogue constant. Portrait d’une créatrice affranchie made in RFA. Texte, Leïla Messouak.

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Des mannequins transgenres aux mariées lesbiennes de Chanel, en passant par les silhouettes les plus androgynes, la question du genre a déjà été posée de mille et une façons. Et pourtant, Stéphanie Hahn surprend en traitant le sujet de façon subtile. Elle sait que l’on ne s’habille pas parce qu’on est homosexuel ou bi, trans ou hétéro, mais bien parce que l’on est libre. La liberté : voilà son maître-mot. Lorsqu’elle évoque la façon dont elle conçoit les collections de sa marque 22/4, on constate que tout est fait de façon instinctive : « C’est assez difficile pour moi de définir précisément où, comment et quand l’idée d’une collection commence à germer dans ma tête ». Sa curiosité est le moteur de son travail ; et c’est précisément parce qu’elle ne s’intéresse pas qu’à la mode qu’elle la fait avec tant de virtuosité. La créatrice entretient ainsi un rapport très particulier à la musique qui « accentue les émotions, tout comme la mode qui […] n’est rien d’autre qu’un vecteur d’émotions ». Pour Stephanie, il n’y a pas de meilleur moyen pour transmettre au public l’essence même d’une collection. Ses shows sont de fait plus des performances que de simples présentations, où la musique accompagne le vêtement et le sublime. De Dusseldorf à Paris, elle s’inspire de ce qu’elle voit, appliquant les techniques du tailoring à ses designs aux coupes structurées qui épousent le corps et ses formes. 22/4, c’est l’anti fast-fashion : des pièces conçues pour durer, pour traverser le temps. On voit là se dessiner une certaine idée de la mode, vraie et authentique. Stephanie le dit elle-même : « Pour moi, la mode est une question d’honnêteté, de respect et de tradition ». Il ne s’agit pas de proposer des vêtements unisexes (comprendre forme boxy et androgynie maladroite) ; la jeune créatrice ne veut pas gommer les différences, et s’ennuierait si la mode était uniformisée. Mais elle conçoit la mode comme un outil d’émancipation, où le choix d’un vêtement ne devrait être que le fruit de nos goûts personnels et nos aspirations, et où chaque look inventé sonnerait comme une ode à la liberté.

Transgender models, lesbian brides at the Chanel show or overly androgynous looks, the gender issue has been raised over and over again. Yet, Stephanie Hahn surprisingly deals with it in a subtle way. She understands that people don’t dress because they’re homosexual or bi, transsexual or straight, but because they’re free to do so. Freedom is the keyword to understand her work. When she talks about the way she conceives her collections for her brand 22/4, we realize that she just follows her instinct: “It’s quite hard for me to explain or maybe even to know by myself how, where and when a new collection originally started.” Her curiosity leads the way; and because she is interested by so much more than just fashion, she is more creative. The designer also loves music that “intensifies emotions and fashion, besides certain technical aspects, is all about emotion”. For Stephanie, there’s no better way to convey the message behind her collection. That is why her shows are real performances where music helps sublimate the clothes. In Dusseldorf or in Paris, she gets inspired by everything around her, and applies tailoring techniques to her designs that have structured cuts that fit the shapes of a body. 22/4 is strongly opposed to fast-fashion: the clothes are made to last. A real vision of fashion, true and authentic. Stephanie indicates clearly: “For me, fashion is about honesty, respect and also traditions”. She doesn’t want to create unisex clothing (as in awkward androgynous looks); nor does she want to erase all differences between menswear and womenswear, as she admits she would be bored if everything was standardized. But she thinks of fashion as a tool for emancipation, where the clothes are chosen out of personal taste, and where each look invented is an ode to liberty. Photos courtesy of 22/4


L’oeil de Bonne Gueule

marchand

drapier Premier blog français indépendant, les experts en mode masculine du site Bonne Gueule forment une belle équipe. Geeks des matières et infatigables chineurs de styles, ils soutiennent depuis 2007 une certaine création française, chic et décontractée. Pour L’Insolent, ils nous disent tout le bien qu’ils pensent de Marchand Drapier, jeune prodige de la coupe et du détail.

Texte, Benoît Wojtenka

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Maison singulière, Marchand Drapier a vu le jour non pas à Paris, mais à Toulouse. Le fondateur de la marque masculine, Benoit Carpentier, est issu d’une famille de négociants en tissu depuis cinq générations. Il en tirera une sensibilité très forte pour les belles matières et l’élégance. En 2006, il plaque tout pour monter sa propre marque de prêt-à-porter, accompagné d’Emilie, son épouse. Ce duo masculin-féminin se ressent jusqu’au logo, où deux ciseaux sont sur le point de s’entrelacer, petit clin d’œil érotique de la marque. Ce n’est pas le seul, car elle utilise régulièrement de la toile de Jouy, banale à première vue, mais dont les motifs révèlent des scènes coquines à celui qui prend le temps de les observer. L’art occupe une place centrale dans la marque : Benoit chine continuellement de nouveaux meubles, de nouvelles œuvres de courants artistiques variés. Cette multitude d’influences se ressent beaucoup à travers son travail : ses vêtements constituent un véritable vestiaire complet, qui va de la décontraction chic au «31» le plus strict. Un jeu de construction intelligent qui évite avec soin les pièges des élégances élitistes ou hautaines, pour préférer, souvent, l’originalité. Le créateur ne cache pas son goût pour les pièces tailleur, et il le fait savoir à chaque collection avec son invariable veste de smoking, pleine de délicats détails dans les revers ou la composition des matières. Virtuose du tissu, Benoit déploie une palette de matières aussi riche que ses étoffes sont baroques. La flanelle côtoie le coton, la popeline, la laine, ou même le coton stretch et le denim. Les chemises sont au centre de la verve du couturier, et il n’est pas rare de voir trois tissus différents cohabiter sur une seule pièce dans une harmonie des plus parfaites. Coton à gros grain, liserés magnifiques, imprimés complexes... Tout s’accorde sans violence sous la main du maître. Les chemises n’ont pas vocation à être portées hors du pantalon, mais les cols ou les tissus respirent le cool étudié : tout une poésie de la confiance en soi. Les chinos gardent eux aussi une coupe ajustée et flatteuse pour la silhouette, en plus d’un discret liseré le long de la jambe, comme un éternel clin d’œil au smoking. La puissance évocatrice des vêtements est bien là : on n’a aucun mal à s’imaginer en bord de mer avec un de ces chinos retroussé aux chevilles, ou une imposante maille en laine mérinos et cachemire aux côtés de sa cheminée. Autre point remarquable, les collections d’été ne sont pas en reste et c’est bien rare. La mode nous avait habitués, chez d’autres marques, à une saison moins travaillée voire feignante, en l’absence de grosses pièces. Car les grosses mailles ou les manteaux tirent avant tout leur force d’un potentiel proportionnel à leur volume. Que nenni chez Marchand Drapier ! L’artiste explore inlassablement de nouveaux coloris, de nouveaux motifs, tout en essayant de conserver une certaine idée de l’élégance, où la décontraction prime bien souvent sur l’atypique.

Quite an exception, Marchand Drapier was born not in Paris but in Toulouse. The founder of the male brand, Benoit Carpentier, comes from a family of fabric merchants, in the business for five generations. A heritage that gives him a very high sensitivity for beautiful and elegant fabrics. In 2006, he dropped everything to launch his own ready-to-wear brand, Marchand Drapier, with Emilia, his wife. This duo is evoked in the logo, where two pairs of scissors are about to intertwine - a recurring erotic reference of the brand. But it’s not the only one, as they regularly use «toile de Jouy», trivial at first glance, with kinky scenes printed on them. Art is central for the brand. Benoit is continually hunting for new pieces of furniture, new works by various artistic movements. This multitude of influences can be perceived in his work: his clothes are a real complete wardrobe that goes from casual to uptight chic. A smart construction game that carefully avoids the pitfalls of elitist or arrogant elegance to prefer originality. The designer does not hide his passion for tailored pieces, and he expresses it in every single collection with its invariable tuxedo jacket, full of delicate details in lapels or in the composition of the materials. Fabrics-virtuoso Benoit deploys a range of materials as rich as its textiles are baroque. Cotton goes along flannel, poplin, wool, or even stretch cotton and denim. The shirts are at the center of the couturier’s verve, and it is quite common to see three different fabrics coexist on a single piece, in utter peace. For instance, beautiful edging on collar and sleeves, and cotton grosgrain on the throat, come together peacefully with complex prints. The shirts are not meant to be worn outside the trousers, but collars are cool. Chinos also keep a tight fit and flattering silhouette, with a discreet edging along the leg, as an eternal twinkling of an eye to tuxedos. The evocative power of clothing is there: we have no difficulty imagining us on a beachfront with these chinos rolled on our ankles, or an imposing merino wool and cashmere knit alongside the fireplace. Another remarkable point: summer collections are still very nice and that’s quite rare. Fashion has accustomed us, in other brands, for lazy or less worked summer collections, in the absence of large winter pieces. Nay at Marchand Drapier! The artist tirelessly explores new colors, new patterns, while trying to maintain a certain idea of elegance, where the cool often overtakes the singular.

www.marchand-drapier.com Photo courtesy of Marchand Drapier, spring-summer 2014


cover

bel ami Drôle, généreux et plein de talent, il n’a en commun avec le héros de Maupassant que son ascension fulgurante. En seulement trois ans, Alexandre Mattiussi est devenu le créateur incontournable de la mode masculine. Imaginant un vestiaire chic et cool pour l’homme, il remporte en 2013 le grand prix de l’ANDAM. Une belle surprise pour celui qui, en fondant sa marque AMI, ne cherchait qu’à habiller ses potes. Bien plus qu’un simple créateur, Alexandre Mattiussi est un chef d’entreprise avec une vision : loin des silhouettes longilignes et d’une mode déconnectée du réel, il dessine des vêtements pensés pour la vraie vie. Avec une joie de vivre contagieuse, il évoque le succès de sa marque, son look devenu iconique et son bonheur au quotidien. Rencontre avec celui qu’on aimerait tous avoir comme ami.

Texte, François Castrillo Photos, Christophe Roué

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magazine

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spring 2014


Je me souviens de la première présentation AMI à laquelle j’ai assisté. C’était en juin 2011, tu dévoilais ta deuxième collection et tu avais choisi de la mettre en scène dans le jardin d’un hôtel particulier. Il y avait déjà cette fraîcheur, ce côté cool chic parisien si caractéristique de la marque. Rien n’a changé… Oui, c’est un choix : je pense qu’on a toujours le choix. L’idée d’AMI dès le départ, elle est simple : c’est un vestiaire de potes. Je suis mon premier client, même si je ne paye pas toujours les vêtements (rires). Et ma façon de m’habiller ne change pas tellement non plus : j’ai des envies particulières, différentes chaque saison mais le principe de base est identique. Après, AMI va sans doute évoluer avec moi : je vais vieillir et il y a des choses qui vont moins bien à un mec de 40 ans qu’à un mec de 20 ans. Ce qui me fait évoluer aussi, c’est le succès de la marque, l’attention qu’on nous porte. Par rapport au vêtement lui-même, j’essaye de garder le cap. Mais pour présenter mes collections, je suis obligé de m’adapter parce qu’il y a de plus en plus de monde et que le business grandit. On n’accueille plus 50 personnes mais 650. Malgré tout ça, je veux rester dans une évocation de la réalité : mon vestiaire est réel, mon casting, c’est des vrais mecs et mon décor, même s’il est un peu cinématographié, c’est une rue avec des lampadaires et de la neige qui tombe : c’est la vraie vie ! De Dior Homme à Marc Jacobs en passant par Givenchy, tu as travaillé pour les plus grandes maisons de mode masculine. Quels enseignements en tires-tu ? J’y ai appris un métier, parce qu’être styliste, ça s’apprend ! L’expérience dans les grandes maisons est formidable : leur système est rodé, c’est le meilleur endroit pour comprendre comment tout fonctionne. Chez Dior, j’étais très jeune, j’avais vingt ans, c’était plutôt une introduction au métier. A cet âge, tu fais un peu de fiches techniques, des recherches couleurs mais on ne te dit pas « Vas-y Alexandre, dessine-nous une collection ». C’est une vraie première rencontre avec le métier. Chez Givenchy, c’était la période de l’expérimentation parce que j’étais un peu planqué, c’était une maison pour laquelle je dessinais la collection sans que l’on communique mon nom. Donc je pouvais essayer plein de choses et me planter. C’était un vrai laboratoire. Marc Jacobs, c’était la sensation de terminer ma formation. J’avais compris comment construire une collection, comment la présenter, comment la fabriquer, la vendre… tout ce qui fait que la mode, ce n’est pas simplement rester assis derrière un bureau en s’interrogeant sur nos inspirations de la saison. Il y a beaucoup de choses autour du dessin. Pour AMI, j’essaye de réfléchir honnêtement à ce qu’un garçon a envie de porter aujourd’hui. Je n’invente rien. Je ne dis pas que je suis meilleur que les autres mais ce que je fais, ça me plaît. Et le but c’est

I remember the first presentation for AMI I went to: it was in June 2011, you were presenting your second collection and you had chosen to do it in a private garden in Paris. It was fresh and it had this Parisian cool chic feel that defines your brand. It hasn’t changed at all… Yes, it is a choice: I think you always have the choice. The idea of AMI, from the very beginning, was simple: I wanted to create a wardrobe for my friends. I am my first client, even though I don’t always pay for the clothes (laughs). And the way I dress doesn’t change much: I have some wishes, they change each season but it’s always the same basis. AMI is probably going to change with me: I’m going to get older and some clothes don’t fit as well on a 40 year-old as on a 20 year-old. What makes the brand change too is the success and the attention brought upon us. I try to keep the line straight. But to present the collections, I have to adapt as the business grows: before, there were 50 people coming to see the new collection, now there are 650. In spite of all this, I try to create something close to reality: the clothes are real, the casting is made of real guys, and the stage set, even though it is a little cinematographic, is just a street with streetlights and snow falling: it is real life! Dior, Givenchy, Marc Jacobs… you’ve worked for the biggest brands in men’s fashion. What did you learn there? I learned a job, because being a stylist is something that needs to be learned! The experience in those fashion houses was amazing: it is the best place to understand how everything works. At Dior, I was very young, I was 20, it was an introduction to the job. When you’re 20, you do a lot of researches on colors and technics, but no one tells you “Go ahead, Alexandre, draw the whole collection”. It is a first step into the industry. At Givenchy, I was able to experiment because I was working while hidden: I was designing the collection but they didn’t communicate on my name. So I was able to try a lot of things and fail. It was a great lab! At Marc Jacobs, I had the feeling that I was ending my preparation. I knew how to create a collection, how to present it, how to sell it… all the things that makes fashion design much more than just drawing with a few inspirations for the season. For AMI, I try thinking honestly about what a guy wants to wear nowadays. I don’t invent anything. I’m not saying I’m better than anyone else, but I like what I do. And my goal is to have guys come to our stores and enjoy the clothes. With AMI, I get the impression that you’re refusing to fit into the system and that you’re separating from a vision of men’s fashion that is disconnected to reality and which standards were defined in the early 2000s…


que le mec qui vient chez AMI se fasse plaisir lui-aussi. On a l’impression qu’avec AMI, tu dis « merde » au système et à une mode masculine déconnectée du réel et dont les standards ont été définis au début des années 2000… Oui, il y a une façon de dire merde au système mais qui n’est pas une démarche opportuniste. Evidemment, je me rends compte du succès d’AMI. Je suis sans doute un peu différent parce que tout va très vite pour ma marque, parce que je ne me drogue pas, que je ne suis pas en dépression… J’aime bien l’idée du phénomène Pharrell Williams avec « Happy » et « Get Lucky ». Ce sont de « good vibes ». On est dans un moment de ras le bol, où les gens veulent prendre le contrôle. C’est une quête personnelle du bonheur. Je pense qu’il est beaucoup plus facile d’être malheureux que d’être heureux. Être heureux, c’est un vrai job. Il faut se battre, il faut rencontrer les bonnes personnes, faire des choix, aller dans une direction plutôt que dans une autre. Ce n’est pas que j’étais malheureux dans les grandes maisons, mais je sentais que je n’étais plus à ma place. Aujourd’hui, AMI c’est des « good vibes » : on fait des vêtements pour des garçons, et on aime la mode, même si ce n’est pas notre priorité. J’ai adoré mon expérience au sein des grandes maisons mais dessiner un pull à 2000€ et ne pas pouvoir l’acheter, ça m’emmerdait.

J’ai adoré mon expérience au sein des grandes maisons, mais dessiner un pull à 2000€ et ne pas pouvoir l’acheter, ça m’emmerdait.

Aujourd’hui, je dessine un pull à 200€, évidemment ça reste cher, tout est relatif. Mais je pense que c’est plutôt honnête. Ma priorité, c’est d’être heureux. Et si tout ça semble insolent, c’est parce que ça a l’air facile, même si on doit se battre pour réussir ; parce que, créer une boîte en France, c’est un challenge, ce n’est pas facile tous les jours. Je demande toujours à mes employés « Vous êtes contents de venir bosser le lundi matin ? ». Et je veux qu’ils me disent le jour où ils ne se sentiront pas bien, parce que ça voudra dire que quelque chose ne fonctionne pas et j’en serai probablement responsable, par ma position de chef d’entreprise. L’Insolent

Yes, somehow, I’m refusing to fit into the system, but I’m not an opportunist. Of course, I realize how successful AMI has become. And yes, I may be a little different from other designers as everything is going so quickly for me, because I don’t take drugs, I’m not depressed… I like the phenomenon behind Pharrell Williams’ “Happy” and “Get Lucky” songs. They’re good vibes. We’ve reached a place where people want to take control. They’re trying to be happy. I think it is much more difficult to be happy than to be sad. Being happy is a real job! You need to fight for it, to meet the right people, to make the right choice and go one way and not the other. I wasn’t unhappy when I was working for bigger brands: I just felt I didn’t belong there anymore. Today, AMI is all about “good vibes”: we create clothes for guys, and we love fashion, even though it is not our priority. I loved my previous experiences but designing a € 2,000 sweater and not being able to buy it was really annoying. Now, I’m designing a € 200 sweater and, of course it is still expensive, but I think it is a fair price. My priority is to be happy. Maybe some people think it is easy but it’s not: I work hard every day. Launching your own business in France is a real challenge. So all the time, I’m asking my employees: “Are you happy when you come for work on Monday morning?” And I want them to tell me whenever they don’t feel good at work, because it would probably be coming from me, as I’m their manager.

spring 2014

Did the ANDAM prize change the way you create and present your collections? Yes, but in a good way. At first, AMI was just for me and my friends. The clothes were sold in 5 different stores. Now, we’re going to have 220 stockists for our fall collection. The ANDAM is light a big light that stops on you and draws everyone’s attention. It is also a lot of pressure, good pressure. We decided to organize the first show for fall-winter 2014-2015 because of that, too. The ANDAM brings a lot of money: it allowed us to move and settle in Le Marais district. And it also makes me work


Est-ce que l’ANDAM a vraiment changé ta façon d’appréhender les collections et de les présenter ? Oui, mais dans le bon sens : au départ, AMI c’était pour moi et pour mes potes. C’était 5 points de vente, alors qu’on va en avoir 220 sur la prochaine collection. En fait, l’ANDAM, c’est un gros coup de projecteur. C’est une pression, mais une bonne pression. Le passage au défilé pour présenter l’automne-hiver 2014-2015 vient de là aussi. L’ANDAM, c’est aussi beaucoup d’argent : ça nous a permis de déménager et d’installer nos locaux dans le Marais. Puis ça me force à m’améliorer. Je n’aime pas la compétition : ce n’est pas un bon moteur. Je respecte le travail de tout le monde. Mais depuis l’ANDAM, j’essaye d’aller davantage droit au but avec ma collection. Il faut que la qualité soit meilleure, que le prix soit meilleur, parce que les gens nous regardent encore plus. C’est dingue que j’aie reçu le prix de l’ANDAM pour AMI alors que c’est de l’homme et que c’est très commercial. Mais on a une vraie histoire d’entreprise. Je suis un créateur mais je suis aussi un commerçant. Un peu comme Paul Smith et Ralph Lauren. Non pas que je me compare à eux, je n’ai pas cette prétention ; mais ils ont toujours assumé leur côté business. En France, on est plus frileux. On a ce côté créateur branché qui ne vend mais « c’est pas grave, c’est génial, on adore ». Mon idée c’est de vendre des vêtements et de les voir portés. Et tous les jours, je croise des personnes habillées en AMI. C’était compliqué d’organiser ton premier défilé pour AMI ? Je ne suis pas quelqu’un qui stresse énormément. J’aborde les sujets de la même manière. Ce qui est le plus intimidant avec le défilé, c’est d’être en backstage et de sortir seulement à la fin. C’est vraiment du spectacle. C’est grisant, c’est génial. Mais sinon, c’est le même travail de casting, ça coûte juste un peu plus cher, notamment à cause de la lumière. Ce qui change beaucoup, c’est le concept du seating. Mais je ne m’en suis pas trop occupé ; j’ai juste vérifié si mes parents étaient bien au premier rang. Je pense que c’était important de commencer comme ça avec des présentations plus cool, avant de défiler. C’est comme quand tu es invité à dîner et que tu ne dis pas « bonjour » à toutes les personnes autour de la table. Tu ne peux pas arriver dans ce métier juste en faisant un petit coucou à la fin d’un défilé : je trouve ça d’une impolitesse dingue. J’avais besoin de me présenter. Et puis, AMI ce n’est pas de la couture : je n’ai pas besoin de faire défiler des mecs sur un podium. Je vends de l’humain, de la réalité. Le mec sur le podium du défilé AMI, c’est toi, c’est moi, c’est un mec qu’on connaît. Et il peut sortir du podium pour aller dans la rue et ça ne sera pas choquant. Pourquoi avoir fait défiler Caroline de Maigret ? Est-ce

even harder. I don’t like competition, I don’t think it is a good thing. I respect everyone’s work. But since the ANDAM, I try to get more directly to the point, when designing a collection. The quality has to be better, the prices too, because everyone’s paying attention now. I still can’t believe I received the prize for AMI as it is menswear and very commercial. But it is a real business story. I’m a designer but I’m also someone who sells clothes. Just like Paul Smith and Ralph Lauren. I’m not comparing myself to them, I’m not that pretentious, but they’ve always been OK with the fact that fashion is a business. In France, it’s more difficult. We have this attitude regarding trendy designers that don’t sell, being like “it’s not a big deal, his work is amazing, we love it”. My idea is to sell clothes and see them worn by people. And I do, every single day. Was it hard to prepare for your first fashion show? I’m not someone who gets really nervous. I try to face everything with calm. What is the most intimidating with a fashion show is being backstage and getting out only at the end. It is a real show, it’s entertainment, you know. It is thrilling and great. I didn’t do things differently: the casting was similar, the lights were a little more expensive of course. But what really changes is the seating plan. I didn’t take care of that, I just checked that my parents were front row, that’s all. And I think it was important for me to start with presentations before organizing a real show. It’s just like when you’re invited to a dinner and you don’t say “hi” to everyone around the table. You can’t just arrive in the fashion industry and just wave at the end of your first show. I think it’s really rude. I needed to introduce myself. And, AMI is not couture. I don’t need to have models on a catwalk. I’m selling human clothes, real garments. The guy on the runway at an AMI’s show could be you, me, or anyone we know. He could leave the runway, go straight in the streets and it wouldn’t be shocking. Why did you choose Caroline de Maigret for your show? Do you intend to design women’s clothes too? I did it because Caroline is one of my neighbors: I always bump into her whenever I go out. We have a lot of mutual friends. And the idea to design clothes for women is something I’m thinking about, but I don’t think that I’m going to create a women’s collection any time soon. First and foremost, AMI is a brand for men. But the clothes I design can be shared with girls too. Girls love to steal their boyfriends’ sweater, pants or shirt. When you get to work with your boyfriend’s shirt, you’re the queen of the day! It’s so sexy! But what’s beautiful there, is that it is often a sign of love. When a girl steals a piece of clothing, it’s generally her father’s or her boyfriend’s shirt: that is a sign of love. Caroline is a true “femme fatale”. She wore


que tu comptes te lancer dans des collections féminines un jour ? Tout simplement parce que Caroline est une de mes voisines : c’est une fille que je croise tout le temps dans mon quartier. On a beaucoup d’amis en commun. L’idée de faire de la femme m’intéresse mais je pense que je ne vais pas créer tout de suite un vestiaire féminin. AMI, c’est d’abord une marque d’homme. Dans cette idée de vestiaire qu’on partage avec les garçons qu’on aime, les filles sont là aussi. Les filles adorent piquer un pull, un pantalon, une chemise à leur mec. Quand t’arrives au bureau avec la chemise de ton mec, t’es la reine de la journée ! C’est tellement sexy. Mais ce qui est beau là-dedans, c’est que c’est souvent par amour. Une fille, quand elle vole un vêtement, c’est la chemise de son mec ou de son père : il y a une vraie histoire d’amour derrière. Caroline, c’est une femme fatale. On lui a mis un costume d’homme et elle était ravie. On n’a même pas eu besoin de faire de retouches. Ça lui allait parfaitement. L’idée n’est pas de faire un truc androgyne ou pro-lesbien. Ça doit être naturel. Il y aura des filles dans tous les défilés AMI, maintenant. Mais ça sera toujours des vêtements pour homme qu’elles porteront. Il y aura peut-être parfois un pull un peu long pour en faire une robe, mais c’est tout.

L’idée d’AMI, c’est une idée de partage : le partage d’une énergie, d’une émotion, d’une valeur. J’avais envie de parler d’amitié dans un cadre un peu plus large. Présenter mes collections dans des lieux de réalités, ça montre qu’AMI c’est toi, c’est moi, c’est tout le monde. On peut se projeter plus facilement. L’idée du casting, ce n’est pas de sélectionner un type de garçons en particulier : c’est un black, un barbu, un roux, un blond… Je n’ai pas qu’un type de potes ! C’est pour ça que ma collection est un peu bordélique aussi : j’ai envie d’un jean, d’un pull rouge, d’un smoking… Je m’en fous que ça ne rentre pas dans un thème. Et je m’en fous que spring 2014

A subway train, the hall of an airport, a street in Paris… all the scenes you chose for your presentations have something in common: they’re places where you meet random people. Is that where we can find the men you design for? The idea is AMI is sharing: sharing energy, emotions and values. I wanted to talk about friendship and present my collections in real places. It shows that AMI is for you, for me, for everyone. The casting goes similarly: I don’t select one type of guys. They’re Black, they’re bearded, they’re red-heads, they’re blond… I don’t have one type of friends too, you know. It’s probably for this reason that my collection is not so organized, too. I want jeans, a red sweater, a suit… And I don’t give a shit if it doesn’t fit in

Je m’en fous que la collection soit bien construite : l’important c’est que les vêtements plaisent.

Une rame de métro, le hall d’un aéroport, une rue de Paris… dans toutes les scénographies que tu choisis pour tes présentations, il y a cette idée de rencontres hasardeuses : c’est dans ces endroits que l’on croise l’homme AMI ?

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a men’s suit and was really happy with it. We didn’t need to do any retouching on her. It fitted perfectly. The idea is not to have something androgynous or pro-lesbian. It has to be natural. But now, there’s always going to be girls in the AMI shows, but they’ll be wearing men’s clothes. There’s going to be a longer sweater that they can use as a dress, but that’s it.

the theme. I don’t care if the collection is well-structured or not. What’s important is for people to like the clothes. I don’t think I do something fashionable. It’s not my goal. I don’t belong to one place or one thing, and I love adapting. What I like with the places I chose for the presentations is that everyone is at the same level there. When you’re waiting in the line at the supermarket, for example, it doesn’t matter if you have 15 000 bucks on your account, you need to wait just like the other guy who may not have a dime on his account. It’s also something we feel with our distribution: our clothes are sold everywhere in France, not just in Parisian concept shops. AMI is something that should be around people’s lives. I like the idea of being sold in a shop, right next to a bakery or a bar. We’re actually opening a new Parisian shop, rue de Grenelle, and it is right next to a café that’s just by Sciences Po.


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spring 2014


la collection soit bien construite : l’important c’est que les vêtements plaisent. Je n’ai pas le sentiment de faire de la mode. Ce n’est pas mon but, en fait. J’appartiens à aucun milieu, je m’adapte très facilement. Je suis à l’aise partout. Ce que j’aime bien avec ces lieux, c’est que tout le monde est au même niveau : on est là dans un espace-temps où l’on fait la queue au supermarché, par exemple, et tu as beau avoir 15 000 balles sur ton compte ou moins 15 000, il va bien falloir que tu passes par la caisse. Ça se ressent aussi dans les choix que l’on fait pour la distribution des collections : on est dans des boutiques en province, à la cool. AMI c’est une marque de proximité. J’aime bien l’idée d’être au milieu d’autre chose. A côté d’une boulangerie, d’un tabac,… On ouvre une nouvelle boutique parisienne, rue de Grenelle, et elle est à côté d’un café à quelques pas de SciencesPo. Ton look est vraiment devenu iconique : maintenant, impossible de porter un bonnet et des baskets sans que l’on me dise « t’es habillé en AMI ?».

Your look has become iconic: I can’t wear a beanie and sneakers without people telling me “Oh you’re wearing AMI?” That’s very touching. It’s the best gift someone could make me. But I don’t think it is true. We live in a very small bubble. In fashion design schools and in fashion houses, everything is about marketing: they wonder “is this iconic?” whenever they create something. At Chanel, they took 50 years to figure out their codes. When I wear my little red beanie, the same one that I’ve been wearing for 15 years, it doesn’t mean anything. It makes sense because I’m in the media now, wearing it, and because it is coherent with the collections I design. And when things make sense, they are truthful. Wearing a beanie and a beard is who I am. I don’t think too much, I leave space for new and unexpected things. But quite often, I’m being tagged in photos throughout the world of guys wearing red beanies. It’s very amusing! What would be your biggest dream for AMI?

C’est le plus beau cadeau qu’on puisse me faire. Mais je ne pense pas que ça soit très vrai. On vit dans une petite sphère. Dans les écoles de mode et dans les grandes maisons, tout est très « marketé » : on demande sans cesse « est-ce que c’est suffisamment iconique ? ». Chez Chanel, ils ont mis 50 ans à trouver leurs codes. Moi, je ne force rien. Quand je porte mon petit bonnet rouge depuis 15 ans, ça ne veut rien dire ! Ça prend sens parce qu’il y a médiatisation, parce qu’il y a une cohérence par rapport à ma collection. Et quand les choses ont du sens, elles ont la justesse d’exister. Porter un bonnet, avoir une barbe, c’est moi. Il ne faut pas trop réfléchir, il faut laisser la place à la nouveauté, à l’imprévu. Je me fais fréquemment taguer sur des photos du monde entier parce que des mecs portent des bonnets rouges. C’est assez amusant ! Quel serait ton plus grand rêve pour AMI ? Je ne sais pas… Je n’y pense pas comme ça. Je suis obligé d’anticiper des recrutements, des ouvertures de boutique, mais je ne me projette pas trop. On veut faire plus d’accessoires, peut-être faire de l’enfant, ouvrir un barbier, un café… Mais on laisse tout venir naturellement !

I don’t know, actually… I don’t really think this way. I have to think before I hire someone, before I decide to open a new store, but I don’t plan everything ahead. I just know I want to design more accessories, maybe clothes for kids too, open a barbershop and a café… But we’ll see how everything goes naturally. www.amiparis.fr


CINÉMA (spécial Québec)

L’Insolent

spring 2014


Pier-Gabriel

Lajoie un garçon pas comme les autres

Il croit au coup de foudre et se montre rêveur lorsqu’on lui parle d’amour. A seulement dix-neuf ans, Pier-Gabriel surprend en tenant un premier rôle étonnant dans “Gerontophilia” de Bruce LaBruce. Une interprétation extrêmement juste d’un lycéen tombant éperdument amoureux d’un octogénaire. Comédien mais également mannequin - il ouvre le défilé Calvin Klein Collections pour l’automne-hiver 2014-2015 - ce jeune Québécois met toutes les chances de son côté pour entamer une carrière surprenante. Rencontre avec un garçon à la gueule d’ange.

Texte et réalisation, François Castrillo Photos, Quentin Legallo


Un visage d’enfant. Une beauté déconcertante. Impossible de ne pas tomber sous le charme de PierGabriel lorsqu’il vous fixe de ses grands yeux innocents. On lui donnerait le bon dieu sans confession. Un saint ? Sans doute. Mais un saint aimant jouer avec le feu. C’est à peine majeur que le jeune comédien, étudiant au Conservatoire Lassalle de Montréal, se rend à l’audition pour le prochain film de Bruce LaBruce. Le rôle ? Celui de Lake, un garçon gérontophile s’occupant de vieillards défraichis dans un hospice, qui va tomber amoureux de l’un de ses patients. Le fétichisme*, Pier-Gabriel ne savait pas très bien ce que c’était avant de commencer le tournage du film. Plein de bonne volonté et de joie de vivre, il se lance dans l’aventure à tâtons, tentant de comprendre pourquoi le personnage qu’il interprète est attiré par les hommes plus âgés. On retrouve cette pudeur à l’écran, celle d’un garçon encore jeune qui découvre sa sexualité, sans pouvoir contrôler les attirances qu’il éprouve. Et c’est en voyant ce visage d’ange se déformer sous l’effet de l’orgasme, alors qu’il se masturbe en observant le corps nu d’un octogénaire, que l’on comprend vraiment : si PierGabriel est si juste dans ce rôle, c’est qu’il a l’innocence d’un enfant. Il découvre en même temps que son personnage que l’orientation sexuelle n’est pas une chose que l’on choisit. Bien loin de toute pornographie - ne sont dévoilés qu’un corps duveté et quelques paires de fesses ridées - Gerontophilia est une réflexion sur l’amour. Une belle et étrange romance qui tient pour vrai le célèbre adage qui dit que “l’amour n’a pas d’âge”. Un film déroutant dont on ressort ému et songeur, mais aussi fasciné par la prise de risque de Pier-Gabriel Lajoie, un garçon curieux et attachant que l’on a hâte de retrouver dans un prochain rôle.

* La gérontophilie est admise, par abus de langage, comme étant un fétichisme sexuel dont l’objet du désir est le corps de la personne âgée (cheveux blancs, peau ridée,...). En psychiatrie, il s’agit plus exactement d’une paraphilie, c’est-à-dire d’une pratique sexuelle qui diffère des attirances et des actes dits «normaux»

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spring 2014

A child’s face and a disconcerting beauty. How can you not fall in love with Pier-Gabriel when he’s staring at you with his big innocent eyes? Butter wouldn’t melt in his mouth. Is he a saint? Probably. But a holy man playing with fire. Barely eighteen when he auditioned, this young actor, student at the Conservatoire Lassalle of Montreal, got the first part in Bruce LaBruce’s movie. Who is he playing? Lake, a gerontophile boy who takes care of old and shabby people in a nursing home, and who ends up falling in love with one of his patients. Fetishism was something Pier- Gabriel did not fully understand before they started shooting the film. But full of energy and good will, he jumped head first into the movie, groping his way forward, and trying to understand how the character he plays could be attracted to older men. His modesty is shown on screen, as the boy, who is still young, discovers his sexuality, without being able to control his feelings and instincts. And it is when we see this angel face deform under the effect of orgasm, while he masturbates watching the naked body of an octogenarian, that we really understand: if Pier-Gabriel is perfect for this role, it is because he has the innocence of a child. He discovers along with his character that sexual orientation is not something that one chooses. Far from all pornography - only a downy body and a few pairs of wrinkled butt cheeks are shown - Gerontophilia is a reflection on love. A beautiful and strange romance that holds true the famous adage that «love has no age.» A confusing movie that leaves the viewer pensive and strangely moved, but also fascinated by the risk-taking Pier Gabriel Lajoie, a curious and endearing boy that we cannot wait to encounter again.


Polo bi-matière gris SACAI MAN, blouson teddy FOREVER 21, short RON DORFF, chaussures Stan Smith ADIDAS ORIGINALS, chaussettes stylist’s own.


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spring 2014


Bruce LaBruce inclut fréquemment des scènes pornographiques gays dans ses films. Connaissais-tu son œuvre lorsque tu as passé le casting ?

Bruce LaBruce frequently includes pornographic gay scenes in his movies. Did you know his work when you auditioned?

Pier-Gabriel Lajoie : Oui, bien sûr, je m’étais renseigné sur ses précédents projets, j’avais regardé des extraits de son film « L.A. Zombie » et j’avais vraiment envie de travailler avec lui. On m’avait bien expliqué qu’il n’y aurait pas de pornographie dans ce film. A la toute première audition, je ne connaissais pas encore très bien son travail et je trouvais que le directeur de casting insistait beaucoup sur ce point : il tentait vraiment de me rassurer. J’étais un peu étonné puis j’ai très bien compris pourquoi il m’avait averti par la suite. J’ai rencontré Bruce lors de la troisième audition, autour d’un dîner en tête à tête. Ca a vraiment cliqué entre nous deux. J’avais lu le scénario, j’étais très intéressé puis je trouvais que c’était une très bonne opportunité pour moi de commencer au cinéma avec un rôle de cette envergure.

Pier-Gabriel Lajoie: Yes, of course, I had searched a little about his previous projects, I had watched excerpts from his film «LA Zombie» and I really wanted to work with him. I was told there would be no pornography in this film. At the first audition, I didn’t quite know his work well enough to understand, and I thought the casting director was very insistent on this point: he really tried to reassure me. I was a bit surprised and I understood later. I met Bruce at the third audition, over dinner just the two of us. It really clicked between us. I read the script, I was very interested and I thought it was a very good opportunity for me to start my career with such a role.

Pourquoi avoir accepté ce rôle ? J’avais justement ce désir de me mettre en danger, je voulais essayer quelque chose de nouveau. J’étais vraiment content de sortir de ma zone de confort. En même temps, cela me permet d’évaluer jusqu’où je peux et veux aller dans cette industrie. C’était un premier rôle, un rôle fort et très intéressant pour débuter ma carrière.

Why did you accept this role? I wanted to put myself in danger, I wanted to try something new. I was really happy to get out of my comfort zone. And it also allows me to see how far I can and I want to go in this industry. It was a first role, a strong and very interesting role to start my career with.

En préparant le rôle, je me demandais : aimer une personne âgée, c’est comme aimer un arbre, un peu ?

Etais-tu à l’aise au début du tournage ? Bruce LaBruce t’a-t-il aidé à t’emparer de ce rôle ?

Were you at ease when you starting shooting the movie? Has Bruce LaBruce helped you to get into the character?

Oui, on avait vraiment une super équipe. Walter (ndlr, Walter Borden incarnant Mr Peabody dont Lake est amoureux dans le film) était vraiment incroyable : j’étais très à l’aise dès le départ grâce à lui. Et puis je suis quelqu’un qui pose beaucoup de questions. Bruce était là pour y répondre très précisément. Ca m’a beaucoup aidé à comprendre la psychologie de Lake. Au départ, ce que je tentais de m’expliquer c’était comment ce jeune garçon peut développer un tel amour pour Mr Peabody. Mais quand tu comprends que la gérontophilie, c’est son fétiche, tout s’éclaire : il faut penser qu’il s’agit pour lui d’une pulsion naturelle. Avant que je ne réalise ça, je ne saisissais pas vraiment le personnage. J’ai pris du temps

Yes, we really had a great team. Walter (ed, Walter Borden who plays Mr Peabody, the old man Lake falls in love with in the movie) was really incredible: I was very comfortable from the very beginning thanks to him. I like asking a lot of questions. Bruce was there to answer precisely. It helped me to understand Lake’s mind. Initially, I tried to explain to myself how this young boy can develop such a love for Mr Peabody. But when you understand that he has a fetish, everything becomes clear: it is what’s natural for him. Before I realized that, I didn’t quite get my character. It took me a certain time to understand the love that Lake has for Mr Peabody. I wondered «Is it like…liking a tree, or something?»


à comprendre l’amour de Lake pour Mr Peabody. Je me demandais « C’est comme aimer un arbre un peu ? ». Puis tout est devenu clair et logique : Bruce m’a vraiment bien expliqué et ma préparation était bonne, j’étais prêt à jouer mon rôle. Je n’avais plus qu’à le sentir. Ton regard sur les personnes âgées a-t-il changé depuis le film ? Oui, le film conscientise beaucoup. Cela fait réfléchir sur la façon dont  la société perçoit les personnes âgées. Lake a une certaine sensibilité : il se sent très concerné par la manière dont les personnes âgées sont traitées dans l’institut. Il voit qu’elles sont délaissées, oubliées de leurs familles et de leurs amis. Lake se sent outré et s’il est comparé à un saint dans le film, ce n’est pas pour rien ! Il y a une grande compassion, un désir de vouloir aider. Il y a une grande empathie chez lui. Et cette empathie nourrit l’amour qu’il a pour Mr Peabody. Bien sûr, il y a son fétiche qui fait qu’il est naturellement attiré par les personnes âgées. Et on voulait justement que ça soit très naturel, qu’il y ait une certaine innocence et une beauté à cet amour. Même si cela commence par des actes sexuels qui l’excitent beaucoup, tout devient très sentimental par la suite. Il s’attache aux personnes dont il s’occupe à l’institut et particulièrement de Mr Peabody.

Yes, the movie raises awareness. It makes you think about how society perceives the elderly. Lake is very sensitive: he is very concerned by the way the elderly are treated in the institute. He sees that they are neglected, forgotten by their families and friends. Lake feels outraged and he is compared to a saint in the movie. There is a great compassion, a desire to help. His empathy feeds his love for Mr Peabody. Of course, there is a fetish that makes him naturally attracted to the elderly. And we just wanted it to be very natural, there is a certain innocence and beauty about that love story. Although it begins with sexual acts, it becomes very sentimental afterwards. The movie is quite disturbing and we cannot help but wonder why such a relationship between a young and an older person would be an issue in the end. Do you think you could love a person with whom you have an important age gap? Yes, it can be a bit confusing because Lake has a very revolutionary vision on the status of the elderly. We tend to treat elder people like children, by putting latches on their doors, and cutting their access to all sexuality.

On a souvent tendance à infantiliser les personnes âgées, à mettre des loquets à leurs portes. Et on leur coupe accès à toute sexualité.

Le film est assez déroutant et on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi une relation gérontophile pose problème finalement. Pourrais-tu aimer toi aussi une personne avec laquelle tu aurais une différence d’âge importante ? C’est sûr que ça peut être un peu déroutant car Lake a une vision très révolutionnaire sur le statut des personnes âgées. On a souvent tendance à infantiliser les personnes âgées, à mettre des loquets à leurs portes. Et on leur coupe accès à toute sexualité. Ce ne sont pas des enfants, ils ont beaucoup de vécu et ils veulent continuer à vivre. En amenant Mr Peabody en dehors de l’institut, Lake le fait revivre, le ramène à la vie… Il montre que malgré leur différence d’âge, tout est possible. Je pense que le film a un peu ouvert mes perspectives, même si L’Insolent

Then it all became clear and logical: Bruce has really explained to me all I needed, and my preparation was good, I was ready to play the part. I just had to feel it. Do you watch elder people differently now?

spring 2014

But they are not children, they have a lot of experience and they want to live. By bringing Mr Peabody outside of the institute, Lake brings him back to life. It shows that despite their age difference, everything is possible. I think the movie has opened my outlook, even though I was already really open-minded. For me, love has no age and it can flourish in the most innocuous places. Do you look like Lake in real life? Are you more of a saint or a revolutionary? (Laughs) I’d say I’m definitely a saint. And I think Bruce would completely agree! I don’t really think I’m like Lake but I understand what is happening to him and I am very touched by his sensitivity. Regarding the rest of his life, we’re quite different. Lake loves to draw; I


Veste bomber ADIDAS ORIGINALS, short ORLEBAR BROWN. Page précédente Pull et short ORLEBAR BROWN.


L’Insolent

spring 2014


T-shirt et pantalon CHRISTOPHE LEMAIRE, chaussures KENZO, casquette grise NBA Chicago Bulls ADIDAS ORIGINALS.


j’étais sans doute déjà quelqu’un de très ouvert. Pour moi, l’amour n’a pas d’âge et il peut fleurir dans les endroits les plus anodins.

prefer playing sport, which is very important for me and allows me to externalize tensions. I play hockey as often as possible and I run. Otherwise, I write short poems too.

Ressembles-tu à Lake dans la vraie vie ? Es-tu plutôt un saint ou un révolutionnaire ?

You’re still very young: how do you prepare for the rest of your career?

(Rires) Je me définirais plutôt comme un saint. Et je pense que Bruce serait complètement d’accord ! Je ne pense pas ressembler vraiment à Lake mais je comprends ce qui lui arrive et je suis très touché par sa sensibilité à l’égard des personnes âgées. Pour ce qui est du reste, nous ne sommes pas tout à fait pareil. Lake adore dessiner ; je préfère le sport, qui a une grande place dans ma vie et me permet de m’extérioriser d’une autre façon. Je joue au hockey le plus souvent possible et je cours aussi. Sinon j’écris des petits poèmes aussi.

I don’t have an agent for now, I make my own choices. My father helps me a lot too. He is a sports journalist and he has a great sense of logistics, and honesty. This is probably the person I admire the most! I don’t have any clear idea for the rest of my career, but I would like to play a dark character, more heinous, far from Lake’s innocence and purity. I would love to work with Quebec filmmakers, but I am very open to any suggestion. At the moment I am working with Christopher Robba at VMA. I use my free time in Paris to read scripts and meet people. I’d love to be able to combine French and Quebec cinema, then maybe play some English roles. I want to live from my art and do what I love the most .

Tu es très jeune encore : comment prépares-tu la suite de ta carrière ? Je fonctionne sans agent pour l’instant, je fais des choix moi-même. Mon père m’aide beaucoup. Il est journaliste sportif et il a un très grand sens de la logistique, de l’honnêteté. C’est probablement la personne que j’admire le plus ! Je n’ai pas d’idée très précise pour la suite, mais j’aimerais bien un rôle plus “dark”, plus haineux. Loin de l’innocence et de la pureté de Lake. J’aimerais beaucoup travailler avec des réalisateurs québécois, mais je reste très ouvert à toute proposition. En ce moment je collabore avec Christopher Robba de VMA. Je profite de mon passage à Paris pour découvrir des scripts. J’aimerais beaucoup être capable de combiner les deux : cinéma français et québécois, puis peut-être jouer des rôles anglophones aussi. Je veux pouvoir vivre de mon art. J’espère pouvoir sélectionner un projet parci par-là, faire ce qui me correspond et me plait le plus. Tu voyages beaucoup en ce moment pour la promotion du film. Si tu pouvais aller n’importe où dans le monde, où irais-tu et avec qui ? Je ne suis jamais allé aux îles Galapagos, et ça m’intrigue. J’aimerais beaucoup y aller avec tous mes amis. Je voyage tout le temps seul ou avec  mes équipes, les gens de la production. Pour une fois, je voudrais vraiment voyager avec mes proches, me détendre et voyager pour le fun.

L’Insolent

spring 2014

You’re travelling a lot for the promotion of the movie. If you could go anywhere in the world, where would you go and who would you bring with you? I never went to the Galapagos Islands, and it intrigues me. I would love to go there with all my friends. I travel all the time alone or with my teams, people from the production. For once, I’d really love to travel with my close friends, relax and just have fun.


Veste bomber ADIDAS ORIGINALS.

Make-up & hair, Aline Macouin.


tom À la

ferme

la ruralité du MAL Texte, Anne-Laure Berteau

L’Insolent

spring 2014


Après le génial Laurence Anyways, c’est peu de dire que les attentes étaient fortes pour le quatrième film de Xavier Dolan. C’était sans compter sur la capacité du jeune prodige du cinéma québécois à surprendre dans un genre qu’il n’avait pas encore exploré et qui semblait même, sur le papier, quasi incompatible avec l’ADN « dolanienne » : le thriller. Pourtant, Xavier Dolan s’empare de la pièce de Michel Marc Bouchard, avec qui il a co-écrit l’adaptation, et l’intègre avec maîtrise dans la lignée de son cinéma qui ausculte, infatigable, les contours de l’amour impossible. Quand Tom, un publicitaire montréalais branché à la coupe de cheveux approximative – qui devrait désamorcer les lassantes suspicions sur le narcissisme de Dolan, loin d’être à son avantage dans le film – débarque dans la campagne québécoise pour les funérailles de son amant, il comprend assez vite que non seulement tout le monde ignore qui il est, mais que le défunt a pris soin de cacher son homosexualité à sa famille. A la ferme, il y a Agathe (Lise Roy) la mère, qui porte sur elle la tristesse et l’isolement, et Francis (PierreYves Cardinal), le frère aîné, sorte de brute épaisse à la gueule d’ange qui assure la survie de l’exploitation familiale. On ne sait pas exactement comment le piège se referme sur Tom, mais tout à coup l’atmosphère pesante prend à la gorge, et dans la chape de bruine et la lumière marronâtre d’un automne canadien, s’installe un jeu dangereux, sur le fil du rasoir. Francis n’a pas l’intention de laisser Tom dévoiler à sa mère la nature des relations qu’il entretenait avec son frère, pas plus que de le laisser partir, ce qui marquerait son propre retour à la solitude, à ce cercueil ouvert entre les quatre murs d’une cuisine étouffante. « Tom à la ferme » manie les codes du film noir que Dolan intègre à son esthétique libre et percutante. Les comédiens sont toujours justes ; dans ce silence lancinant leurs voix résonnent comme au théâtre, dans un film qui est pourtant un hommage vibrant au cinéma.

After the amazing “Laurence Anyways”, our expectations were very high for Xavier Dolan’s fourth movue. And we couldn’t have imagined that the young prodigy of Quebec cinema would surprise us in a genre he hasn’t done before, and that seemed so far away from his work, almost incompatible with his DNA: the thriller. However, Dolan captured the play by Michel Marc Bouchard, with whom he co-wrote the adaptation, and made it his own, transforming it into a movie that auscultates the endless contours of impossible love. When Tom, a Montreal advertising manager, with a weird trendy haircut – that should stop the annoying suspicions about Dolan’s narcissism, who really isn’t at his best in the film - lands in Quebec’s countryside for his lover’s funeral, he understands quite rapidly that no one knows who he is, and that his beloved was careful enough to hide his homosexuality to his family. At the farm, there’s Agathe (Lise Roy) the mother, terribly sad and isolated, and Francis (Pierre- Yves Cardinal), the elder brother, a kind of dumb brute with the face of an angel without whom the family wouldn’t survive. It is not clear how the trap closes on Tom, but the heavy atmosphere becomes instantly unbearable, and in the drizzle and brownish light of Canadian autumn, a dangerous situation settles. Francis has no intention of letting Tom reveal to his mother the nature of the relationship he had with his brother; nor does he want to let him go, which would mark his own return to solitude, and to an open coffin between the four walls of a sweltering kitchen. “Tom at the farm” uses the codes of film noir that Dolan mixes with his free and powerful aesthetic. The actors are convincing; in this haunting silent, their voices sound are like echoes in a theater, in a film that is nevertheless a tribute to cinema. photo courtesy of Clara Palardy Tom à la ferme, de Xavier Dolan Sortie le 16 avril


L’Insolent

spring 2014


PIERRE-YVES

cardinal le diamant NOIR

Véritable révélation dans le dernier film de Xavier Dolan, Tom à la ferme, ce quasi inconnu du public européen a été aperçu à la Mostra de Venise en septembre dernier, où le film a reçu le Prix FIPRESCI. En mars, au Festival de cinéma de Valenciennes, où le film a remporté le Prix de la Critique, il s’est partagé le Prix d’interprétation masculine avec Xavier Dolan. Ce dernier est retenu au Québec pour terminer le montage de son prochain film, Mommy, qu’il présentera à Cannes, dont il est un habitué. Pierre-Yves Cardinal s’acquitte donc de l’importante tâche de mener la promotion du film à Paris. Il le fait avec beaucoup d’énergie et d’investissement, démonstration de son admiration pour le jeune réalisateur prodige autant que du plaisir simple de parler de Tom à la ferme, expérience unique en son genre qui marque un tournant dans sa carrière. Echange avec un comédien au talent brut Texte, Anne-Laure Berteau Photos, Quentin Legallo, Réalisation, François Castrillo


Le public français et européen te connait encore peu, quel a été ton parcours de comédien jusqu’à aujourd’hui ?

We don’t know you very well in France and in Europe. Can you tell us more about your career?

J’avais un désir refoulé de devenir acteur. J’ai donc passé des auditions des écoles de théâtre, et ça a fonctionné ! A la sortie, j’ai fait un peu de télé, un peu de cinéma… J’ai fait énormément de théâtre, du théâtre de création, beaucoup de répertoire classique aussi. Ces dernières années j’ai fait beaucoup de doublages, de la narration… J’adore travailler en studio, mais cela dit au Québec on n’a pas le choix d’être multidisciplinaire ; parce que le marché est très petit, les acteurs qui réussissent à tourner tout le temps sont très rares.

I’ve repressed a desire to become an actor for a very long time. One day, I finally auditioned for drama schools, and it worked! At the end, I worked for TV, for cinema... I did a lot of theater, theater creation, and many classical pieces from the repertoire as well. Recently, I’ve done a lot of dubbing, narration ... I love working in a studio, but having said that, when you’re an actor in Quebec, you have no other choice but being multidisciplinary; because the market is very small, the actors who manage to shoot all the time are very rare.

Comment as-tu rejoint le projet Tom à la ferme ?

How did you join the cast of “Tom at the farm”?

Quand le contrat de Tom m’est tombé dessus, je m’en allais à un essayage pour une série télé dans laquelle j’avais un relativement petit rôle… Mon téléphone sonne et je vois « Xavier Dolan », je me suis dit « je vais décrocher, à tout hasard, c’est peut être pas un mauvais numéro ! » (rires). Xavier m’a dit « je voudrais aller prendre une bière avec toi, idéalement rapidement… » J’ai dit oui, et il m’a donné un scénario en me disant « je voudrais que tu joues dans mon film, si ça t’intéresse lis le scénario et dis-moi, on tournerait dans trois semaines ». C’est le genre de truc qui arrive dans une carrière et qui change tout, évidemment. Avec Xavier, on se connaissait du doublage, on s’était croisés quelques fois en studios, et à une fête où on s’était jasés un peu (sic)… J’avais vu ses films, bien sûr, je le trouvais extraordinaire comme réalisateur, unique, rafraîchissant. C’est un gars qui a une grande liberté. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il a du talent, mais surtout il ose, il va loin dans ses propositions, ça fait du bien de voir ça !

When I had the opportunity of playing in “Tom”, I was going to a tryout for a TV series in which I had a relatively small role... My phone rang and I saw «Xavier Dolan,» I thought «I ‘ll get that, just in case, it may not be a wrong number!» (laughs). Xavier said, «I’d like to grab a beer with you ASAP…» I said “yes”, he gave me a script and told me «I want you to play in my movie, read the script and if you’re interested, we’ll start shooting in three weeks.» This is the kind of event that happens in a career and changes everything. I knew Xavier from dubbing, we had met in studios, and we had talked at parties. I had seen his films, of course, and I thought he was an amazing director, very unique. This is a guy who is very free. Everyone agrees that he has talent, but mostly he dares, and innovates: it’s really refreshing.

C’est le genre de truc qui arrive dans une carrière et qui change tout, évidemment.

Mais, justement, Tom à la ferme est une proposition assez différente de ses précédents films…

« Tom at the Farm » is quite different from his previous movies, isn’t it?

C’est vrai que j’ai été surpris par l’histoire en tant que telle parce que c’est complètement un thriller. J’étais intrigué, mais en même temps je me disais « avec la touche de Xavier, un thriller, c’est sûr que ça va être bon ! ». Je pense que c’est un film noir contemporain. La confiance en lui a été immédiate ?

Yes, it’s true. I was surprised by the story because it’s a real thriller. I was intrigued and yet I thought “a thriller with Xavier’s touch, it can only be amazing!” I think it’s a contemporary film noir.

Oui ! J’étais tellement entre de bonnes mains… Comme L’Insolent

spring 2014

Did you trust him immediately? Yes! I was in such good hands… When you’re an actor, it’s really reassuring to know you’re going to work with a


Blouson et bottines DIESEL BLACK GOLD, débardeur FOREVER 21, pantalon RON DORFF. Page précédente, débardeur et blouson G-STAR RAW.


L’Insolent

spring 2014


acteur c’est extrêmement rassurant de savoir que tu vas tourner avec un gars comme ça ! Tu te dis « je suis en voiture »…

guy like Xavier.

Le tournage a été très dense, très court…

Yes, and very intense! We didn’t have much time and I had to learn dancing tango too… (laughs) It was probably the most challenging scene for me, as I had to dance and talk at the same time, which is not an easy task. The shooting was really short! I think it was Xavier’s shortest shooting: 19 days only. It was intense but I think it was ideal to shoot a thriller in camera like this one.

Ca a été très intense pour répéter, on avait peu de temps et on avait du tango à apprendre aussi… (rires). C’était probablement la scène la plus « challengeante » pour moi parce que je devais parler et danser en même temps, et ce ne sont pas les mêmes zones du cerveau qui sont sollicitées ! (rires). Le tournage a été un tournage éclair ! Je pense que c’était le tournage le plus court de Xavier, on a tourné 19 jours. C’était intense, mais en même temps pour plonger dans un huis clos comme ça, je pense que c’est parfait. Si ça avait été très espacé, peut-être que ça se serait senti à l’écran. En si peu de temps comment as-tu appréhendé ce personnage, très sombre et ambigu, et j’imagine loin de toi ? Oui, j’espère ! (rires) J’ai lu et relu le scénario énormément de fois. Je n’avais pas vu la pièce, j’avais entendu parler de l’histoire mais Xavier m’avait dit de ne pas la lire, de ne pas aller voir d’archives, car il avait beaucoup retravaillé le texte avec Michel Marc [ndlr : Michel Marc Bouchard est l’auteur de la pièce Tom à la ferme]. Il aimait mieux que je lui pose des questions, que l’on s’entende et que l’on parte sur les mêmes bases. Je pense que c’était vraiment le meilleur choix à faire. D’abord, ça m’a sauvé du temps, et le fait que l’on soit tous les deux sur la même longueur d’ondes a été très positif. Comment s’est passé le travail avec Xavier Dolan dans le duo d’acteurs que vous formez, alors qu’il était d’autre part dans son rôle de réalisateur ? Il y a sûrement un danger de penser trop au réalisateur quand on joue avec l’acteur. Xavier, tout de suite, en répétant, m’a dit « quand tu me regardes, vois le personnage, ne pense pas au réalisateur ». C’est sûr que quand il me donnait la réplique il était très concentré comme réalisateur. Moi, j’essayais toujours d’interpréter son regard comme étant celui du personnage. Sinon, ça te sort de ton jeu. Ca a été instructif car ça m’a donné l’occasion de l’accompagner voir le play back et j’ai appris plein de choses en étant à côté de lui. J’ai beaucoup aimé cette expérience, c’est un grand luxe car c’est très rare sur un plateau de pouvoir se voir après les prises. Pourtant, parfois je pense que ça pourrait être utile parce que l’image vaut mille mots. Xavier dirige excessivement bien. Il peut diriger avec un détail, mais il peut aussi donner énormément de liberté à ses acteurs à certains autres moments. Il peut te dire « vas-y, le texte

The shooting was very short and dense…

How did you manage to get into this dark and ambiguous character that you play, and who’s probably really different from you? Yes, I hope so! (laughs) I read and read the script a lot of times. I hadn’t seen the play, I had heard about the story, but Xavier told me not to read it or look for archives because he had rewritten the text with Michel Marc [ed, Michel Marc Bouchard, the author of the play “Tom at the Farm”]. He’d rather have me ask him questions to make sure we were on the same ground. I think it was a great idea, because it saved a lot of time and as we were in agreement on the vision of the character, it went really smoothly. How did you work with Xavier Dolan, in the duo you form on screen, knowing that he was also your director? There’s definitely a danger when you start thinking about the director behind the actor. Xavier told me from the very beginning “when you look at me, I want you to see the character I’m playing, not a director”. When he was engaging the conversation, he was really focused like a director would be on set. But I would always try and interpret his look as the character’s he was playing. It was really interesting because I got to go with him and see the “play back” after a scene; I learnt a great deal with him. I loved this experience because it is really rare to be able to watch your performance right after a scene. And I think that sometimes it’s much more efficient than words to just see how it went. Xavier directs really well: he pays attention to details but also leaves a lot of freedom to his actors for other scenes. He can tell you “Go ahead, I don’t care about the script!” In the last scene, I had other ideas and Xavier liked it. He was very generous, open to suggestions from anyone in the team. Everyone could contribute. The movie will probably open new doors for you, maybe abroad too. What do you expect from this experience? I hope so! I’d love to shoot in France or elsewhere. I can shoot in English too. Of course there’s a lot more


on s’en fout ! ». Dans la scène finale, j’avais eu d’autres idées, et Xavier a aimé ça, il m’a donné beaucoup de liberté. Il est très généreux, très ouvert aux suggestions, non seulement de ses acteurs mais des membres de l’équipe. Tout le monde est appelé à contribuer.

movies shot in France each year than in Quebec. I’d love to shoot a film in France and then stay for a short break!

Le film va sans doute t’ouvrir les portes d’autres cinémas, à l’étranger, qu’en attends-tu ?

It’s a good thing that cinema is getting broader. In Hollywood, there’s still amazing projects but it’s good that other countries create their own little jewels. The Quebec cinema has been interesting for quite a while, I don’t know why people just started recently talking more about it. Directors like Jean-Marc Vallée or Denis Villeneuve work in Hollywood, and I think Xavier is preparing something too. Maybe it’s the quality of their work, even if there has been great movies before. “Léolo” by Jean-Claude Lauzon is one of the greatest film, I feel. It’s extraordinary. “Mon oncle Antoine” [ed, by Claude Jutra] is another excellent movie. But those movies weren’t as popular abroad as the latest productions.

Espérons-le ! J’adorerais tourner en France, ou ailleurs ! Je peux tourner en anglais aussi. C’est sûr qu’il se tourne beaucoup plus de films en France qu’au Québec chaque année, on ne se le cachera pas ! Quand tu voyages en France de temps en temps, tourner un petit film, pourquoi pas… (rires). Le dynamisme du cinéma québécois est mis en avant depuis quelques années, à quoi cela est dû selon toi ? C’est bien que ça se diversifie. A Hollywood il se fait de très bons projets mais c’est bien que d’autres pays créent des petits bijoux. Le cinéma québécois est actif depuis longtemps, je ne sais pas ce qui fait que tout à coup les gens s’intéressent autant aux réalisateurs québécois. Des cinéastes comme Jean-Marc Vallée ou Denis Villeneuve travaillent à Hollywood, et j’ai l’impression que Xavier n’est pas loin non plus de faire un film en collaboration avec Hollywood. C’est peut-être la qualité du travail, tout simplement, même si ça fait longtemps qu’on fait des bons films ! Léolo, de Jean-Claude Lauzon, pour moi c’est un des plus grands films, c’est extraordinaire. Mon oncle Antoine [ndlr : de Claude Jutra] est un autre film excellent. Mais ces films voyageaient moins bien à l’époque. Tu travailles aussi beaucoup à la télévision, quelle complémentarité y trouves-tu par rapport au cinéma ? Je suis en ce moment dans deux séries québécoises [ndlr, Les Jeunes Loups, diffusé en ce moment et Nouvelle Adresse, bientôt à la télévision]. Ca apporte une pluralité d’énergies différentes à jouer. J’ai été vraiment choyé là-dessus depuis que je travaille. Dans Tom, mon personnage a une énergie précise, mais dans Les Jeunes Loups je joue un jeune carriériste et dans Nouvelle adresse, c’est une espèce de gars un peu geek, qui ne l’a pas du tout avec les femmes… C’est agréable de ne pas être cantonné dans des trucs restreints ! A côté du film noir, l’ambiance était plutôt bon enfant sur le tournage de « Tom » ? Complètement ! On a beaucoup ri ! A certains moments il fallait vraiment qu’on se contrôle ! On était très féconds en blagues idiotes… On avait besoin de ça aussi, je pense. Tu ne peux pas traîner une ambiance L’Insolent

spring 2014

We talk more and more the dynamism of Quebec cinema. How come?

You also work for TV: what does it add to your career in cinema? I play in two different Quebec TV shows at the moment. It brings a plurality of different energies to play. I’ve really been spoiled since I started working. In “Tom”, my character has a very precise energy, in “Les Jeunes Loups”, I play a young careerist and in “Nouvelle adresse”, a geeky guy who doesn’t know how to get a girl. It’s great to play very different roles ! Even though it’s a film noir, was it cool on set for “Tom”? Totally! We laughed a lot! Sometimes, we had to stop to really focus. We were producing a lot of stupid jokes. We needed that, I think. You can’t carry a dark atmosphere all along the shooting. Someone asked me if I was playing my character all along the shooting or if I took breaks between two takes. Well, I wouldn’t be able to spend 19 days as Francis: people would want to kill me and that would be good for no one. Who are the directors you would like to work with? It’s such a cruel question! There are so many… I’d love to work again with Denis Villeneuve; we worked together shortly for “Polytechnique”. He’s such a great guy. In my wildest dreams… I’d love to shoot with the Coen brothers. Or David Lynch, but he said he wouldn’t make movies anymore. You’re playing in Xavier Dolan’s upcoming movie? Yes! A really small role, but I’m really happy to be in this movie, and I can already tell you that “Mommy” is


Blouson G-STAR RAW, pantalon DIESEL BLACK GOLD.

Make-up & hair, Camille Siguret. L’Insolent

spring 2014


lourde comme ça tout le long du tournage. On m’a posé la question « est-ce que tu es acteur studio quand tu joues ou est-ce que tu décroches entre les prises ? ». Je ne pourrais pas passer 19 jours en Francis ! Les gens voudraient m’assassiner, ce ne serait bon pour personne ! (rires)

going to be extraordinary! I would follow Xavier anytime and if he were to ask me to play a doorknob, I’d do it! (laughs) This feeling of contributing to a cinema that it is important for Quebec and for Xavier too, but also for cinema in general. He has a real signature, a way of doing things. Xavier is so good at bringing the best out of

Pendant le tournage, on était très féconds en blagues idiotes… Tu ne peux pas traîner une ambiance aussi lourde sans interruption.

Avec quels cinéastes aimerais-tu tourner ? C’est une question cruelle, il y en a tellement… ! J’aimerais beaucoup tourner à nouveau avec Denis Villeneuve, j’ai tourné très brièvement avec lui sur Polytechnique, c’est un gars extraordinaire. Dans mes rêves les plus fous…les frères Coen. Ou David Lynch, mais bon il a dit qu’il ne ferait plus de films, on va le laisser tranquille ! Tu vas être à l’affiche du prochain film de Xavier Dolan ? Oui ! C’est un rôle très modeste, mais je suis très content de jouer dans ce film, et je peux déjà vous annoncer que Mommy va être un film extraordinaire ! Je retournerais avec lui n’importe quand, et s’il me demandait de jouer une poignée de porte je le ferais ! Je ferais une bonne poignée de porte ! (rires) C’est le sentiment de contribuer à un cinéma qui me paraît important, pour le Québec, pour Xavier aussi mais pour le cinéma en général. Il a sa signature, sa façon de faire. Xavier a cette habileté à faire ressortir tous les comédiens, à les mettre en valeur, tout le temps. Il a beaucoup de goût et le rôle premier du réalisateur, je crois, c’est de protéger les comédiens d’eux-mêmes. Peux-tu nous révéler quelques uns de tes projets en cours ? Je vais très bientôt tourner dans un film de Renée Beaulieu, Le garagiste. C’est un petit projet au Québec, je suis très content d’y participer. Quant à mon envie de revenir au théâtre, je ne peux pas en dire trop pour l’instant car les lancements de saisons ne sont pas encore faits mais je serai dans un show au Québec en décembre prochain. Revenir au théâtre c’est quelque chose d’important. C’est la base du jeu pour un comédien, il faut y revenir une fois de temps en temps.

the actors. He has really good taste and I think the role of a director is to protect the actors from themselves. Can you tell us about your upcoming projects? I’m about to shoot in a film by Renée Beaulieu, “Le garagiste”. It is a small project in Quebec, but I’m very proud to be in the team. I can’t say much about my projects for theatre because the seasons have not been announced yet, but I’ll be in a show in Quebec in December. Coming back to theatre is something really important for me. It is the basis of acting, and actors need to go back to that from time to time.


musique

L’Insolent

spring 2014


balinger le bateau libre

Quatre garçons parisiens dans le vent : Jim, à la guitare et au chant, Thomas à la guitare, Gaëtan à la batterie et Harry, nouvelle recrue, à la basse. Après un premier EP aux airs de Kings of Leon, la bande explore de nouvelles influences, sans jamais s’ancrer dans un style précis. Rencontre avec des corsaires du rock.

Texte, Thibault Colin Photos, Thibault Henriet, Réalisation, Pauline Moreira.


La métaphore maritime est maitrisée : « Balinger, c’est un type de bateau anglais du XVIème siècle. On a cherché un nom en rapport avec notre musique et on s’est intéressés aux champs lexicaux de la mer et du vent. Le bateau réunissait ces deux éléments très forts » explique Jim. « C’est un peu ce que l’on ressent lorsqu’on est sur scène : le vent, cette espèce de pulsion, de violence, d’énergie brutale ». Un souffle nineties semble traverser la musique de ces jeunes Français. Si l’on est bien frappé par des accents Radiohead ( « December Song ») et des plaintes sublimes à la Jeff Buckley ou Elliott Smith (« Reborn Again », « How Does It Feel ? »), le groupe va au-delà de la nostalgie adolescente - et par la même occasion des années 90. Pour Thomas, « ces influences seront toujours présentes, c’est notre côté un peu ado, mais elles ne sont pas l’origine de notre son. Il faudrait y ajouter le côté vraiment folk de Jim. Notre rencontre a plus été le croisement de Léonard Cohen avec Sonic Youth. Puis on a commencé à y ajouter un son plus crade au fur et à mesure. ». Leur flegme se retrouve dans leur approche de la musique, malgré les dates prestigieuses au Printemps de Bourges, aux Solidays ou encore à Rock en Seine. Considérés comme des outsiders n’ayant « rien à voir avec les petites guitares africaines, ou les mélodies planantes avec trois tonnes de réverb’ », le groupe ressent un décalage avec les labels, ne se sent pas dans l’air du temps. « Notre musique manque de claviers par exemple, mais on n’en a rien à foutre » s’amuse Jim. Si leur nationalité ne joue pas forcément en faveur d’un groupe chantant en anglais, ils justifient cela par un certain épicurisme. Difficiles à identifier car ils mélangent tout un ensemble d’influences, les garçons ne comptent pas changer car c’est ce qui leur plaît. Une situation particulière au sein d’une scène rock française qu’on a de plus en plus de mal à cerner. « Les groupes que l’on côtoie et qui sont de notre génération sont assez synthés, disco, 1980’s et c’est ce qui est considéré comme la scène rock actuelle. Mais nous on n’est pas ambiance ‘happy people’ ! ». C’est d’ailleurs cette indépendance qui tient le groupe soudé. Quand on leur demande s’ils font de la musique d’initiés, ils préfèrent ne pas se poser de questions et aller au bout du délire pour s’ouvrir au public. Thomas précise : « Ce qui nous plairait, c’est d’arriver à avoir deux niveaux d’écoute. Un premier qui serait efficace, sans avoir à se poser mille questions, où tout est là : la mélodie, le son. Et un deuxième niveau qui permettrait aux gens de reconnaitre les influences au bout de quelques écoutes. C’est un fantasme. ». Leur cap : du studio et du live. Le groupe s’accorde : « Le but, c’est d’être au top au printemps 2015 ». Voyage à suivre.

A beautiful navy metaphor: «Balinger is a British ship from the sixteenth century. We were looking for a name representing both our music and ourselves like a synergy of sea and wind. These two strong elements combine in the ship» explains Jim. «It’s the same feeling that being on stage gives: the wind, that passion of violence and brutal energy.» This young French band sails on a 90s breeze. We hear Radiohead accents («December Song») in their songs and turmoils reminiscent of the great Jeff Buckley or Elliott Smith («Reborn Again», «How Does It Feel?»). Yet, Balinger goes beyond teenage nostalgia - and even beyond that decade of nirvana and heroin chic itself. “These influences are still present, imprints of the teenagers we once were. But this isn’t the most important characteristic of our music. Jim adds elements of folk to the band. When we came together, it created something that sounds like a mix between Leonard Cohen and Sonic Youth. Then we started to add a slightly dirtier sound.” This grit is reflected in their approach to music. Despite prestigious concerts at Printemps de Bourges, Solidays or Rock en Seine, their indie roots still very much remain. The band has «nothing to do with the African guitars, the little trippy melodies with tons of reverb», and there’s a distance between themselves and the big boys of the music industry - they don’t feel «fashionable». «Our music might lack keyboards for example, but we don’t give a damn!» says Jim.  «It’s hard to characterize our identity, because we mix pretty different things. But this is what we like, we will not change. The bands of our generation with whom we share stages are quite synth, disco, 80’s and this is what is considered more or less to be the current rock scene. But we are no «happy people». It is this independence that keeps the group together. They prefer not to ponder too much on the inner workings of their music. «What we would enjoy, would be to get two levels of listening in our music. The first would be effective without having to ask a thousand questions, where everything is there: the melody, the sound. And a second level that would allow people to recognize the influences after a few tries. But it’s a fantasy.» Their aim in the coming months? Studio and live. The group all agree: «The goal is to be fully ready for spring 2015.» See you soon, sailors! Page précédente, de gauche à droite, Harry porte une chemise en jean et une veste teddy G-STAR RAW et un pantalon DIRK BIKKEMBERGS. Thomas une chemise HUGO BOSS et un jean G-STAR RAW. Gaëtan porte un polo et une veste G-STAR RAW et un pantalon RYNSHU. Jim porte une chemise et un jean G-STAR RAW et une veste en jean J BRAND. « Balinger », premier EP disponible. En concert le 23 avril au Divan du Monde.

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Charlotte Dubois, assistante styliste Remerciements au CafĂŠ Charbon 109, rue Oberkampf Paris 11e


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temples FUNKY monks

La vingtaine à peine entamée, ces nouveaux apôtres du psychédélisme anglais ont fait sensation avec leur premier album, « Sun Structures ». Noel Gallagher et Johnny Marr (The Smiths) comptent déjà parmi leurs fans. En attendant leur grand-messe le 5 juin au Bataclan, entretien avec quatre garçons définitivement perchés. Propos recueillis par Thibault Colin et Tara Benveniste


Pourquoi avoir choisi le rock psychédélique ? Avez-vous été initiés ?

Why did you come to psychedelic rock? Were you initiated to this music?

Temples : Dès le plus jeune âge, quand tu as la curiosité d’un musicien, c’est une approche du son qui te touche vraiment. Quelque chose te traverse davantage qu’une chanson : il y a une véritable expression et un sens profond de l’atmosphère, qui est aussi efficace dans un paysage musical de trente minutes que dans une chanson pop très formatée. Nous avons découvert le rock psychédélique de façon individuelle, mais c’est un amour que nous partageons tous.

Temples: From an early age, when you have that curiosity as musician, it’s an approach to music that just really reaches you. Something comes across more than a song: there is an expression there, a deep sense of atmosphere, that’s just as effective in a 30 minute drawn out soundscape, as a 3 minute pop song. We all stumbled upon it individually, but it’s a mutual love between us all.

Temples sonne comme les Beatles sous LSD. Ce groupe mythique est-il une influence importante pour vous ? Les Beatles étaient « sous acide » dès 1965 : je pense qu’ils ont pris ça avec les Byrds la première fois qu’ils sont venus à L.A. Nous les aimons tous les deux autant. Les Byrds sonnent comme de l’acide renversé sur les Beatles. Quels groupes psychédéliques vous ont influencés ? C’est un horizon musical tellement vaste ! Nous sommes très influencés par l’approche british de la composition, avec des groupes comme par exemple Pink Floyd, Soft Machine, Traffic, The Pretty Things, ou encore Kaleidoscope. Tout ce qui est bizarre et merveilleux à la fois. Comment pensez-vous que le rock psychédélique d’aujourd’hui se démarque de celui des années 70 ? Il y a une grande rétrospective de groupes géniaux et d’époques importantes de la musique qui ont eu lieu depuis les années 70. Beaucoup de murs ont été cassés, surtout ceux qui séparaient les différents genres musicaux. C’est le fait d’avoir ce privilège qui rend aujourd’hui un groupe vraiment unique. Vos paroles sont plutôt optimistes. Avez-vous la volonté d’enseigner quelque chose ou est-ce plus un crédo pour vous-même ? Nos paroles traitent aussi bien de la douleur, de la perte et de la paranoïa que de l’espoir, de la joie et de l’émerveillement. Nous aimons estomper les frontières entre les représentations et le vrai, entre ce qui est équivoque et ce qui tient du mythe. Ça permet à chacun de développer son propre sens.

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Temples sounds like the Beatles on acids. Is this mythical band a main influence for you? The Beatles were actually “on acid” from 1965 onwards, I think they took it with The Byrds the first time they visited LA. We love Beatles records as much as The Byrds; they sound like acid on The Beatles. Which psychedelic bands have influenced you?  It’s such a broad umbrella of music, but we’re really influenced by that British approach to songwriting. Bands like Pink Floyd, Soft Machine, Traffic, The Pretty Things, and Kaleidoscope. It’s weird and wonderful. In what way do you think that today’s psychedelic rock differs from the one of the 70’s? What does it have that 70’s psychedelic rock did not? There’s a whole retrospective of great bands and eras of music that have happened since the 70s. A lot of the walls have been broken down, especially between genres. It’s that privilege having that which makes being a band now really unique. Your lyrics are pretty optimistic. Do you want to spread a message or is it a credo for yourselves? Our lyrics deal with pain, loss and paranoia, as much as hope, joy and wonder. We like to blur the lines between what is understood and real, and what is mythic and ambiguous. It allows the listener to develop their own meanings.   “Sun Structures” has created a new place for psychedelic music. How do you handle the change between recording in your own room and having a whole space to create? Did it affect the composing process?


« Sun Structures » a ouvert la musique psychédélique à de nouvelles sonorités. Comment avez-vous géré le passage de votre chambre à un endroit calibré pour la création ? Sun Structures a été entièrement enregistré dans notre home studio. Nous voulions nous assurer de la cohérence de l’album entier. Du coup, il y a une certaine excitation quant au lieu où nous enregistrerons notre prochain album. Nous avons un nouveau monde à explorer. Vous avez tous les quatre un style très androgyne et 70’s. Accordez-vous de l’importance à la mode ? Nous ne sommes pas extrêmement intéressés par la mode en tant que telle, nous portons simplement les vêtements qui nous plaisent. On aime les choses simples, on est tous fans de Mr Freedom, par exemple.

The whole of Sun Structures was recorded in our studio at home, we wanted to make sure the entire album process was kept this way. There is thus some excitement as to where record our next record. We essentially have a whole world to explore.  You all look very androgynous and have that 70’s feel. Do you care about fashion? We’re not terribly into fashion, we just wear the clothes we like. We like plain clothes, we’re fans of Mr. Freedom for example. photo courtesy of Temples En concert le 5 juin au Bataclan www.templestheband.com


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MOODOID le torero hallucinogène

Pablo a 24 ans, une imagination débordante et une personnalité pleine de paillettes. En 2013, grâce à Melody’s Echo Chamber (dont il est guitariste), il croise la route du célèbre Kevin Parker. Le sorcier de Tame Impala tombe sous le charme du jeune français et accepte de mixer l’EP de son projet personnel, Moodoid. Un petit bijou de pop surréaliste qui détonne par ses mises en scène très théâtrales. Après quelques lives et des premières parties de Phoenix en janvier, le groupe part à New York enregistrer son premier album, prévu pour l’été 2014. Rencontre. Texte, Tara Benveniste Photos, Pauline Darley, Réalisation, François Castrillo


Chemise imprimé UNITY, manteau imprimé végétaux LA COMEDIE HUMAINE. Page précédente et page suivante, veste imprimée et boutons dorés VERSACE, chemise LA COMEDIE HUMAINE.

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Grâce à ton père saxophoniste (Jean-Marc Padovani), tu baignes dans le jazz depuis ton enfance. Pourquoi t’être tourné vers la pop psychédélique ? Pablo Padovani : La pop psyché a été un flash, de la même façon que mon père a eu un flash avec le jazz. Lorsque j’ai découvert la musique psychédélique pendant l’adolescence, je n’écoutais plus que ça, mais sans comprendre les textes, en me laissant uniquement porter par la mélodie. Ce qui me fait rêver dans ce genre, c’est l’évasion. Je suis attiré par tout ce qui est fou : j’ai besoin que la musique m’amuse, qu’elle me divertisse. On entend beaucoup de sonorités orientales dans ta musique. Est-ce par goût pour les sixties ou de par ton parcours personnel ? C’est assez lié aux deux car la caractéristique de la musique de mon père est d’avoir mélangé le jazz et la musique du monde, donc je baigne dedans depuis mon enfance. Mais j’écoute aussi beaucoup de rééditions de musique turque des années 70. Qu’apportent-elles à ta musique ? Ces sonorités m’inspirent beaucoup, notamment dans ma manière de jouer de la guitare comme des instruments orientaux, par exemple le saz. J’aime beaucoup provoquer des transes avec des thèmes longs et assez simples, que je joue en boucle et qui rentrent dans la tête. Ca a toujours été très important pour moi dans ma manière de jouer de la musique psyché : j’ai constamment une petite mélodie autour de laquelle je brode. Tu as une vocation de réalisateur. Il y a du cinéma dans ta musique ? Quand je compose une chanson, je l’accompagne vraiment d’un univers visuel. Tous mes morceaux sont liés à un concept qui va être détourné dans le clip. Du coup, je cherche des sonorités qui seront associées à des éléments ou des personnages de la vidéo. Je trouve le rapport entre l’image et la musique très intéressant : le clip peut avoir une incidence énorme, c’est ce qui nous est arrivé avec « Je suis la montagne ». On sent dans le clip de « De folie pure » une fantaisie à la Salvador Dali. Était-ce volontaire ? Bien sûr. Dès mon premier clip (« Je suis la montagne »), on avait cette volonté d’apporter de l’humour en détournant des objets : tout est en plastique, tout est un faux. Et ce sont des textures qu’on retrouve un peu chez Dali. Il m’a beaucoup influencé visuellement. Pour « De folie pure », je voulais créer une sorte de Bollywood avec une vision très européenne. Certaines personnes

Thanks to your saxophonist father (Jean-Marc Padovani), you grew up immersed in jazz music. Why did you choose psychedelic pop?   Pablo Padovani: The pop psyche was a flash, in the same way that my father had a flash with jazz. When I discovered psychedelic music as a teenager, I only listened to this kind of sound, even without understanding the lyrics, I let myself get carried away by the melody. What I love about it is that it’s a great way to escape. I’m attracted to all crazy things: I need music that amuses me and entertains me. Your music has very oriental sounds. Is this a taste for the sixties or is it due to your personal experience?   This is quite related to the two because the characteristic of my father’s music is having mixed jazz and world music, so it nourrished me. But I also listen to a lot of reissues of Turkish music from the 70s.   What do they bring to your music?   These sounds inspire me a lot, especially the way I play the guitar like oriental instruments, such as the saz. Cause I love trance with long and fairly simple themes, that I play in a loop and then become obsessive. It’s always been very important to me in the way of playing psyche music: I always have a melody around which I embroider.   You want to become a director. Is there cinema in your music?   When I compose a song, I create a whole visual world with it. All my songs are related to a concept that will be diverted into the music video. So, I look for sounds that are going to be associated with elements or characters in the video. I find the relationship between image and music very interesting: music can have a huge impact, this is what happened with «Je suis la montagne.»   In the music video «De folie pure», we feel a fantasy a la Salvador Dali. Was it deliberate?   Of course. From my very first music video («Je suis la montagne»), I had this desire to bring humor by diverting objects: for example, we never see real mountains and everything is made of plastic, everything is fake. And the textures could easily be found in Dali’s paintings. This is someone who has definitely influenced me visually. For «De folie pure», I wanted to create a sort of Bollywood with a very European vision. Some people hear a Chinese sound, other African or Indian sounds, and I wanted to do a video where everything is mixed!


y entendent un air chinois, d’autres un air africain ou indien, et je voulais faire un clip où tout soit mélangé ! Moodoid signifie « impression étrange ». Est-ce ce que tu cherches à susciter chez ton public ? À la base, le nom a été tiré d’un sentiment intime : l’effet étrange des souvenirs qui affluent lorsqu’on joue une chanson qui les suscite. C’est aussi une sensation que j’aimerais susciter chez mon public. Moodoid a une identité très forte, très extravagante, une sorte de glam onirique. Comment l’as-tu construite ? Dès mon premier concert à 14 ans, j’étais déguisé. Je n’ai jamais pu concevoir l’idée d’arriver sur scène habillé comme tous les jours : pour moi, la scène doit être un spectacle. Je n’ai pas non plus envie que les gens assimilent Moodoid à un genre particulier mais plutôt, qu’ils nous voient comme des créatures. C’est important dans la pop de se créer un univers. Y’a-t-il des créateurs de mode qui t’inspirent pour tes costumes ? J’aime bien certaines pièces de Jean-Charles de Castelbaljac, des années 80 jusqu’à aujourd’hui. Récemment, j’ai aussi été convié à l’exposition de Jean-Paul Lespagnard (Till We Drop, ndlr), il fait des costumes assez déjantés pour plein d’artistes. Tu as décidé pour Moodoid de ne t’entourer que de filles. Pourquoi ? Est-ce pour assouvir un désir de séduction ? Peut-être un peu ! (rires) Mais c’est surtout que toutes mes chansons ont un rapport avec des histoires d’amour que j’ai eues avec des filles, et je ne me voyais pas chanter ces chansons-là avec des mecs. J’avais aussi envie de donner une sensibilité féminine à ma musique, c’est un point très important dans l’imaginaire de Moodoid. Ton EP a été mixé par Kevin Parker, qu’a-t-il aimé dans ta musique ? Je pense que ce qu’il a aimé, c’est le côté assez fou de mon projet. Il m’avait vu jouer dans un bar et avait adoré une des chansons. Il m’avait dit que ça l’amuserait de la produire, mais finalement, elle ne figure pas sur l’EP. C’est quoi la «magie» Kevin Parker ? La magie Kevin Parker, c’est son oreille en or. Il arrive à travailler avec des sonorités très traditionnelles ou connues de tous, mais en les faisant sonner à sa propre manière. Je pense que c’est ça qui le définit : il a inventé un son moderne, très inspiré de tout ce qu’il aime. L’Insolent

spring 2014

Moodoid means «strange feeling.» Is this what you seek to arouse in your audience?   Basically, the name was derived from an intimate feeling: the strange effect of memories that flow when you play a song that arouses them. It is also a feeling that I would like to provoke with  people who listen to my songs.   Moodoid has a very strong, very extravagant identity, a sort of glam dream. How have you built it?   From my first concert at 14 y.o., I’ve been wearing costumes. I could never conceive the idea of arriving ​​ on stage dressed like every day: when I am on stage, it has to be a show. I do not want people to think about anything specific with Moodoid. And with our costumes, they see us as creatures. This allows the viewer to get into the music. It’s important in pop music to create your own world.   Is there any fashion designer that inspires you for your costumes?   I like some pieces from Jean-Charles de Castelbaljac, from the 80s until today. Recently, I was also invited to the exhibition of Jean-Paul Lespagnard (Till We Drop, ed), he makes crazy costumes for plenty of artists.   For Moodoid, you decided to surround yourself with girls. Why is that? Is it to satisfy a desire for seduction? Maybe a little! (Laughs) But it is mainly because all my songs have to do with love stories that I had with girls, and I do not see myself singing those songs with guys. I also want to give a feminine sensibility to my music, it’s a very important point in the imagination of Moodoid.   Your EP was mixed by Kevin Parker. What did he like about your music?   I think what he liked was the pretty crazy side of my project. He had seen me play in a bar and had loved a song. He told me that it would amuse him to produce it, but in the end the song didn’t make it on the EP.   What is the «magic» of Kevin Parker?   His perfect pitch. He manages to work with very traditional sounds or known to all, but he then makes them sound his own way. I think that’s what defines him: he invented a modern sound, very inspired by everything he loves.


art

Luciano

Castelli beauté convulsive Texte, Pierre-Antoine Lalande L’Insolent

spring 2014


Les termes sont nombreux et souvent incorrects lorsqu’il s’agit de parler du corps : queer, gender, androgyne, trans... Ce qui va à l’encontre de la norme évite toutes ces classifications maladroites. De Claude Cahun à Pierre Molinier en passant par Cindy Sherman, la photographie s’est toujours intéressée à cette confusion des sexes et à la mince frontière qu’il existe entre deux pôles davantage construits que naturels.

Numerous and often inadequate are the words used to describe the body: queer, gender, androgynous, transsexual… Going against the norm is the only way to avoid all approximate and awkward classification. From Claude Cahun to Pierre Molinier and Cindy Sherman, photography has always focused on the confusion of genders and on the slim and constructed line that separates the two poles.

Luciano Castelli fait partie de ces artistes inclassables. Dès les années 1970 (encore vingt longues années avant le Gender Trouble de Judith Butler), il commence à créer différents personnages révélés dans d’audacieux autoportraits. Théâtrales, sensuelles voire érotiques, ses photos sont autant de scènes qui bousculent la sacrosainte notion de virilité. La silhouette est athlétique, mais les talons sont hauts. La mâchoire est carrée, mais le maquillage la dissimule. C’est cru, parfois vulgaire, c’est indécent et génial. En définitive, Castelli brouille les pistes et évite la facilité dans des nus qui ne sont pas aguicheurs mais parfois d’une violence folle. Son corps, tout en muscle et en contractions, n’est pas exposé mais il nous est imposé. C’est le retour de bâton, exit le mâle dominant. Il performe donc son propre genre et parvient à briser des codes qui s’imposent à l’existence de tous. Qu’il soit à quatre pattes ou qu’il joue avec un miroir, son regard est indéfectible et sa volonté sans faille. Sous tous ces artifices, l’artiste parvient alors à toucher à l’universel en déconstruisant ce qui fait la réelle imposture : la norme. Au fond, il ne se travestit pas, il montre en dissimulant. Et évidemment, il exagère les postures et les rôles. On est en plein Rocky Horror où la société est caricaturée, entre paillettes et sauvagerie. Car Luciano Castelli est une bête, sublime et insaisissable. Tous sexes confondus.

Luciano Castelli is one of those unclassifiable artists. From the beginning of the 1970’s (twenty long years before the “Gender Trouble” by Judith Butler), he started creating different characters revealed in bold self-portraits. Theatrical, sensual or even erotic, his photos depict scenes that shake the sacrosanct manhood. An athletic silhouette on high heels, a strong jaw hidden underneath make-up… His photos are raw, sometimes rude, indecent and amazing. Castelli aims at being confusing, and does not try to seduce us with his nude pictures, which can be really violent. He does not expose his muscled body but impose it to the viewer. A real backlash that signs the end of the dominant male figure. He performs his own gender and makes the codes that we live with obsolete. On all fours or playing with a mirror, he stares at the camera, unshakeable, with a strong will. Under all those masks and artifices, the artist’s message becomes universal as he unveils that the norm is what is actually fake. He doesn’t dress up, but sheds light on something by hiding it. Of course, he exaggerates postures and roles. We’re in Rocky Horror where society is caricatured with sequins and wildness; for Luciano Castelli is a real beast, sublime and elusive, whichever gender you choose. Photo courtesy of Luciano Castelli Exposition Luciano Castelli, maison européenne de la photographie, jusqu’au 25 mai. www.mep-fr.org


livres

ArthuR

Dreyfus le métasexuel Jeune révélation littéraire de la rentrée, Arthur Dreyfus n’en est pourtant pas à son premier roman. Après « Belle Famille » (2012), il délaisse les faits divers pour un fait unique et pourtant complexe : l’Histoire de [sa] sexualité. Une plongée passionnante dans le sexe vécu et celui des autres, à mi-chemin entre la fiction et l’enquête. Pour L’Insolent, il nous parle de son livre et de sa vision de l’homme d’aujourd’hui. Propos recueillis par Elena Scappaticci

Un cliché répandu est de dire que la littérature à l’image de l’homme. Mais y’a-t-il une littérature transgenre ?

A common cliché is to say that literature is reflecting a man’s image. But is there a transgender literature?

Arthur Dreyfus : Je pense qu’on pourrait rapprocher la notion de « genre » littéraire de la théorie des genres ; de même qu’on choisit de catégoriser hommes et femmes en fonction de leur sexe génétique, on a souvent tendance à vouloir cloisonner une œuvre littéraire dans une catégorie prédéfinie : roman ou «non fiction». C’est illusoire. Nous avons le droit d’échapper à notre identité sexuelle de départ, pourquoi ne pas imaginer qu’il en serait de même en littérature ? Pouvoir revendiquer une œuvre transgénérique, qui serait à la fois un roman, un récit, et autre chose... Pour le dire autrement, sans étiquette de genre : j’ai voulu dire aux mamans ce qui se passait dans la chambre de leurs petits garçons, lorsqu’elles en fermaient la porte.

Arthur Dreyfus: I think we could bring the concept of «gender theory» to literary genres; just as one chooses to categorize men and women according to their genetic sex, we often tend to compartmentalize a literary work in a predefined category: novel or «non-fiction». This is illusory. We have the right to escape our sexual identity departure, so why not imagine that it would be the same in literature? It would be great to be able to claim for a transgeneric work that would be both a novel and a story, and maybe something else... In other words, without fitting in any genre label, I just wanted to tell moms what happens in the bedroom of their little boys, when they shut the door. Is your book autobiographical then?

Dans quelle mesure votre livre est-il lui-même autobiographique ? Je pense également que poser la question de la part autobiographique contenue dans un roman n’a pas beaucoup de sens. Une œuvre compose toujours avec une part de réalité et une part de fiction qu’il est L’Insolent

spring 2014

I also think that questioning whether a book is autobiographical or not, doesn’t make much sense. A work is always composed with a part of reality and a part of fiction that is impossible to unravel, as it is impossible to separate the «true» from the «false «; my novel does not purport to tell the «truth» about sex, or about my


impossible de démêler, de même qu’il est impossible de séparer le « vrai » du « faux » ; mon roman ne prétend pas dire la « vérité » sur le sexe, ni sur mon enfance, mais seulement s’en rapprocher en ayant recours, pour cela, aussi bien aux faits réels qu’à une part d’imaginaire. Cela ne m’intéresse pas de réduire mon travail à celui d’un greffier : ma liberté d’artiste réside à la fois dans la possibilité d’inventer à partir du réel et de ne pas en informer le lecteur lorsque c’est le cas. Dans mon archéologie des souvenirs, j’ai mis bien longtemps à rassembler, pièce par pièce, les souvenirs sexuels de l’enfance. Qui peut croire que la mémoire ne ment jamais ? Mais comment éviter la tentation de l’égotisme dans une écriture de l’intime ? J’espère avoir évité cette dérive dans la mesure où mon roman répond à un objectif de sincérité, qui est vital. C’est-à-dire que je devais l’écrire. Demander à mes amis la liste de mes défauts pour me préserver avec dérision de la tentation d’embellir, est aussi une manière de jouer avec le risque de l’égotisme. Je ne conçois pas l’écriture comme autre chose que la réponse à une nécessité intime. J’écris des livres parce que, grâce à eux, je parviens à me connaître plus profondément, et parce que leur relecture m’apporte de nouveaux éclairages sur ma personnalité. Ils détiennent une forme de vérité qui m’atteint et qui, je l’espère, peut également atteindre les autres. On pourrait trouver cela vain d’accumuler des anecdotes d’enfance de la sorte, mais après tout, je pense que parler de soi n’est pas moins intéressant, moins pertinent que d’évoquer n’importe quel autre sujet. Pourquoi avoir choisi d’écrire sous forme fragmentaire ? La forme fragmentaire s’est rapidement imposée comme une nécessité lors de l’écriture du roman dans la mesure où notre mémoire elle-même fonctionne de manière fragmentaire. La vie ne fait pas récit. J’avais d’abord songé à une écriture plus linéaire, avant de comprendre que la question de la sexualité n’appartenait pas seulement à moi, mais à tout le monde, qu’elle ne se dessinait dans toute sa complexité que par l’échange avec les autres. On fait l’amour à deux, au moins ! D’où la forme polyphonique… En effet. Cette forme éclatée était d’autant plus nécessaire que différentes couches temporelles se superposent dans mon roman. Si le sujet du livre reste la découverte de la sexualité chez l’enfant - chez le petit garçon - j’ai également voulu montrer de quelle manière l’enfant que j’ai été a inauguré la sexualité de la personne que je suis aujourd’hui. Plus fondamentalement, il s’agissait de L’Insolent

spring 2014

childhood, but only to get closer from it by using, for this, as much truth as fiction. It does not interest me to reduce my work to that of a clerk: my artistic freedom lies in the possibility of inventing from reality and not telling the reader when I’m doing so. In the archeology of my memories, it took me a long time to assemble, piece by piece, sexual memories of childhood. Who can believe memory never lies? But how can we avoid the temptation of narcissism when writing about intimate things? I hope I have avoided this drift by sticking to the goal of being sincere, which is vital. That is to say, I had to write this novel, like a vital need. Asking a friend for a list of my flaws to preserve myself from the temptation of embellishing reality, is also a way to play with the risk of egotism. I don’t see writing as anything other than a response to inner necessity. I write books because, thanks to them, I get to know me more deeply, and because they bring me new insights on my personality. They have a form of truth that reaches me and, I hope, can also reach other people. Some may find it pointless to accumulate childhood anecdotes like, but after all, I think that it is as interesting, and as relevant as any other subject. Why did you choose to write in this fragmentary form? The fragmentary form quickly became a necessity when writing the novel as our memory itself works like this. Life is no story. I first thought of a more straightforward writing, before understanding that the question of sexuality does not belong only to me but to everyone, that this question stands out in all its complexity by exchanging with others. We need to be two (at least) to make love. Hence the polyphonic form... Indeed. This exploded form was all the more necessary that there are different temporal layers in my novel. If this book is about the discovery of sexuality by children - little boys especially - I also wanted to show how the child that I was inaugurated the sexuality of the person I am today. More importantly, I tried to recapture life in all its complexity; I wanted to describe an exploded truth, made of enlightenments, inspired to me as much by authors I loved than by my friends, by a man in the street, a film, a bird on a branch... Sexuality cannot be a word that belongs to me exclusively. All the details of life are also important, and sometimes even minor things become critical. Is there nevertheless a sense of progression in the book?


ressaisir la vie dans tout ce qu’elle a justement de non linéaire, de complexe ; de décrire une vérité éclatée, faite de fulgurances, en m’inspirant aussi bien des auteurs que j’ai aimés que de mes amis, de l’homme de la rue, du cinéma, de la nature, d’un oiseau sur sa branche... La sexualité ne saurait être un mot qui m’appartienne exclusivement. Tous les détails de la vie sont également importants, et parfois même, les choses mineures deviennent les plus déterminantes.

Although my writing is fragmented, there obviously is a way to follow, which is a book in the making. I did not know how I was going to address this issue, and all the «metatextual» reflections that run in my story have fueled my writing. As soon as I was wondering about privacy, mine, the one of others, what I could write or not, I confessed it. It’s the writing that helped me overcome the problems of writing. What does manhood mean to you?

Y-a-t-il malgré tout un sens dans la progression du livre ? Bien que mon écriture reste fragmentaire, il y a évidemment un chemin à respecter, car je raconte aussi un livre en train de se faire. J’ignorais au départ de quelle manière j’allais pouvoir aborder ce sujet, et toutes les réflexions « méta-textuelles » qui parcourent mon récit ont servi de moteur à mon écriture. Dès que je m’interrogeais sur l’intimité, la mienne, celle des autres, ce que je pouvais écrire, ou non, je le confessais. C’est l’écriture qui m’a permis de dépasser les problèmes d’écriture. Qu’est-ce que la virilité pour vous ? En premier lieu, je vois l’image commune, le cliché : un type devant sa télé, barbu, poilu, probablement musclé... mais en réalité, je ne sais pas trop. Pour moi, l’homme viril est le genre de mec qui, lorsqu’il passe dans la rue, sera remarqué par certains individus, mais contrairement à, disons, un « homme qui sait charmer », son pouvoir s’arrête à l’image. Sera-t-il envisagé comme un coup d’un soir, comme le moyen de satisfaire un désir immédiat ? Il me semble que j’aie du mal à associer virilité et intelligence, ce qui est pourtant possible : cela n’exige chez le sujet qu’un peu de perversion. Pensez-vous que nous assistons à une « féminisation de la société » et à un « déclin de la virilité », comme le prétendent certains auteurs d’extrême droite aussi médiatiques qu’Eric Zemmour ou Alain Soral ? Zemmour n’est pas d’extrême droite ! Je pense que ce genre de discours est à la fois misogyne, machiste et homophobe, et j’ai du mal à comprendre sa médiatisation. D’autant plus qu’il repose sur un malentendu : Eric Zemmour notamment, pour appuyer ses propos, prétend que les femmes ressentent le besoin, dans leur sexualité, d’être confrontés à des hommes capables d’exercer sur elles une forme de « bestialité », de les prendre violemment, etc. Il fonde ainsi sa sociologie sur ce qui m’apparaît être un fantasme sexuel particulier, qui peut tout à fait être celui de quelques femmes mais qui n’est pas le désir de toutes, ou pas toujours ! En outre, cela relève de la psychanalyse, mais certainement pas du « fait » sociologique ou sociétal.

In the first place, I have a cliché in mind: a guy in front of his TV, hairy, toned probably... but in reality, I don’t really know. For me, the manly man is the kind of guy who, when passing on the street, will be noticed by some individuals, but unlike, say, «a man who knows how to charm», his power ends with his image. Will he be envisioned as a one-night stand, as a means to satisfy an immediate desire? I think I have trouble associating masculinity and intelligence, which is possible, however: it just requires from the subject a little perversion. Do you think we are witnessing a feminization of society and a decline of masculinity, as claimed by some rightwing extremists like Eric Zemmour and Alain Soral? Zemmour is not a right-wing extremist! But he is misogynistic, sexist and homophobic, and I struggle to understand his influence. Especially since it is based on a misunderstanding: Eric Zemmour in particular, to support his statements, claims that women feel the need, in their sexuality, to face men capable of exerting on them a form of «bestiality», able to take them violently, etc. He and his «sociology» are based on what appears to me as a particular sexual fantasy ; they may well be the one of some women, but certainly not the desire of all, always ! In addition, it is a fantasy that finds its explanation within psychoanalysis, and certainly not the a sociological or societal «fact». « Histoire de ma sexualité », d’Arthur Dreyfus, éditions Gallimard


société

L’Insolent

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VincenT

Cespedes le mâlede vivre

Connu comme philosophe médiatique, Vincent Cespedes est avant tout un enthousiaste de la pensée. Dans « L’Homme expliqué aux femmes » (Flammarion) ou plus récemment « L’Ambition ou l’épopée de soi » (id.), il tient dans une langue limpide des considérations très actuelles, croyant fermement comme l’écrivait Montaigne que « la philosophie est la science qui nous apprend à vivre ». Pour L’Insolent, il parle à cœur ouvert de sa vision de l’homme moderne. Texte, Maximilien Delvallée Photos, Thibault Henriet.


L’Insolent

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Pouvez-vous définir l’homme moderne en quelques mots?

Can you define modern man in a few words?

Vincent Cespedes : Sensible, assoiffé d’ardeur et en quête d’héroïsme.

Vincent Cespedes: Sensitive, full of eagerness and in need for heroism.

Plutôt paradoxal, les succès masculins de 2013 sont Guillaume Galienne, un homme qui met les habits de sa mère, et Stromae, l’homme dépressif et asexué. De nouveaux modèles ?

Rather ironically, the male artists that were the most successful in 2013 are Guillaume Galienne, a man who wears his mother’s clothes, and Stromae, depressed and asexual. Are they new role models?

Pas vraiment ! Ce sont plutôt des extraterrestres, pas des types courants. Il suffit de regarder les publicités des parfums best-seller : l’idéal reste le même depuis la Grèce antique, mélange d’homme musclé et soigné.

Not really! They are rather aliens, not the common types. Just look at the advertisements of bestselling fragrances, the ideal man remains the same since Ancient Greece, a toned silhouette with a nice face.

Ces deux célébrités sont des exemples de genre ambigu, une notion qui fait débat. Quels critères le philosophe peut-il donner pour différencier l’homme de la femme ?

These two celebrities are good examples of ambiguous gender, a notion that is being debated nowadays. What criteria a philosopher can give to differentiate male from female?

Le biologique n’a que peu de valeur dans la construction des identités telles qu’on les connaît. Mais il y a, certes, des invariants. Dans mon livre « L’Homme expliqué aux femmes » (2010), il y a plusieurs pages sur ce que j’appelle la « philosophie des couilles ». Contrairement à ce qu’ont pu dire certaines féministes des années 60, le pénis est avant tout un point de fragilité et non pas une arme ou un instrument de torture. Si l’homme a construit des obélisques, c’est parce qu’il rêve que son sexe reste dur tout le temps, mais ce n’est malheureusement pas le cas. Le sexe masculin renvoie l’homme constamment au « trembler » de la vie et à sa vulnérabilité : contrairement à mon bras, je ne contrôle rien de ma paire de testicules.

Organic has little value in the construction of sexual identities as we know them. But there is, of course, invariant attributes. In my book «The Man explained to women» (2010), there are several pages on what I call the «philosophy of balls». Contrary to what has been said by some feminists in the 60s, the penis is primarily a point of weakness and not a weapon or an instrument of torture. If man has built obelisks, it is because he dreams that his penis remains hard all the time, but this is unfortunately not the case. «The philosophy of balls» gives men a primary concern about the vibration of life and its vulnerability: unlike my arm, I do not control anything in my pair of testicles.

Contrairement à ce qu’ont pu dire certaines féministes des années 60, le pénis est avant tout un point de fragilité et non pas une arme

Et quels en sont les effets psychologiques ?

And what are the psychological effects?

Le sexe d’homme, c’est aussi un rapport à la loi et notamment à la transgression de la loi. La contingence des érections font sa fragilité mais enjoignent également le masculin à la désobéissance. Le viril, c’est celui qui dit « fuck , je m’en fous, je bande, j’y vais ». Et puis l’homme ne peut pas mettre au monde. Il apprend à cinq ans qu’il ne pourra être qu’un auxiliaire de vie, à côté de l’essentiel : la procréation. La racine du pouvoir phallocratique, c’est cette situation, et le désir plus ou

The male sex has also a very particular relation to the law and especially to the transgression of laws. Contingent erections are its fragility but also a male urge to disobedience. Males are the ones who say «fuck, I don’t care, I’ve got a hard-on, let’s go for it.» And then there is also the fact that men cannot give birth. They learn at five years old that they will be life auxiliaries, missing the most important: procreation. The root of phallocentric power is in this situation, and the more


moins conscient de vengeance qui en découle, avec une volonté implacable de contrôler le ventre des femmes. Et c’est de là que viennent les obsessions du couple et du mariage, vouées à contrôler la descendance et donc empêcher la femme de faire ce qu’elle veut de son corps.

or less conscious desire for revenge that follows, with a relentless desire to control women’s bellies. And it’s from there that came obsessions about couples and marriage, devoted to control the descent and thus prevent the woman to do what she wants with her body.

Le dernier siècle a vu l’explosion de l’évolution technologique. La technique va-t-elle permettre la libération de la puissance masculine ou l’asservissement du mâle ?

The last century has seen an explosion of technological developments. Will technology drive the release of male power or the enslavement of males?

Je ne vois pas de libération subjectivement parlant ! Les jeunes d’aujourd’hui sont moins résistants, moins entreprenants que dans les années 60. Accro à leurs smartphones, ils ne votent pas, ne désobéissent pas dans leur immense majorité... Et c’est l’explosion des antidépresseurs et de la psychanalyse, qui nous assistent pour ne pas nous flinguer. Petit rappel : la deuxième cause de mortalité chez les jeunes (de 15 à 24 ans, Insee, ndlr), c’est le suicide. Dans les années 60 on se suicidait par trop plein d’énergie, par la drogue ou la folie. Mais le but d’un jeune d’aujourd’hui est d’entrer dans le système et d’être le plus haut possible pour ne pas être ennuyé par la surveillance globale. Exemple type, Loft Story ou Secret Story : la Voix me dit de pincer les fesses de mon voisin, alors je le fais pour 3000 euros, formidable, non? Notre bonheur est plutôt dans la désobéissance, façon mai 68 ! Et s’il y a peut-être des cas individuels, elle manque encore de structuration politique.

La nouvelle virilité, c’est l’homme qui saura toucher l’autre, qui saura établir des rapports humains extraordinaires.

Justement, l’icône de la désobéissance moderne, c’est Edward Snowden. La nouvelle virilité serait-elle du côté de l’intellect et des geeks ? Oui, c’est vrai, le geek est devenu excitant. Seulement plus il y aura du digital, et plus le réel va se faire rare. La nouvelle virilité sera celle qui saura faire avec le réel, c’est l’homme qui saura toucher l’autre, qui saura établir des rapports humains extraordinaires, etc. Ce sera le contraire du film « Wall-E », où les gens ne se touchent même plus, ces gros plein-de-soupes sur fauteuils volants. Pour l’instant le réel se désexualise, parce qu’il n’y a plus beaucoup d’échange émotionnel. On ne se mélange plus, c’est la victoire du puritanisme ! L’Insolent

Right now I see no release, subjectively speaking! Today’s youth is less resistant, less enterprising than in the 60s. Addicted to their smartphones, they do not vote, do not disobey for the vast majority... And there’s an explosion of antidepressants and psychoanalysis, helping us not to put a bullet through our brains. Quick reminder: the second leading cause of death among young people (1524 years, Insee, Ed.) is suicide. In the 60s we committed suicide by overflows of energy, like drugs or insanity. But the purpose of today’s youth is to get into the system, and to be as high as possible not to be bothered by the global surveillance. Typical example, Loft Story and Secret Story (French reality TV shows, Ed.): The Voice tells me to pinch the ass of my neighbor, so I will do it for 3000 euros; awesome, right ? Our happiness rather lies into disobedience, like in 1968! And if there may be individual cases, they still lack of political structure.

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Precisely, the icon of modern disobedience is Edward Snowden. Is the new virility with intellect and geeks? Yes, it is true, the geek has become exciting. Nevertheless, the more there will be digital stuff, the more reality will become rare. The new masculinity will be the one that can compose with reality, it will be the guys who will be able to touch others for real, that will inspire extraordinary human relationships, etc. It will be quite the opposite of the film «Wall- E «, where people do not even touch others anymore, being only large couch potatoes. Yet, reality gets «desexualized», because there is less emotional exchange. We do not mix anymore, it’s the victory of puritanism!


Le porno est d’ailleurs produit par les pays les plus puritains, car ils adorent le porno : l’Allemagne et les États-Unis par exemple. On ne se touche plus entre personnes, donc on se masturbe devant des films. L’émotion est le tabou de l’époque, et on tend de plus en plus à la vendre comme un produit. Au contraire de ces orgasmes de synthèse, la nouvelle virilité commune, c’est plutôt le champion de poker, le mentaliste, qui a la « tchatche » et qui sait charmer les femmes, le mec bisexuel... Les joueurs en somme, qui créent de l’émotion !

Porn is basically produced by the most puritanical country, because they love porn: Germany and the United States for instant. No more touching, so we masturbate in front of films. The emotion is taboo and tends more and more to be sold as a product. In contrast to these synthetic orgasms, new common manhood is but the poker champion, the mentalist, who runs the «chat» and who knows how to charm women, bisexual guys... Players in short, that create real emotions!

Le porno est une immense trayeuse mondialisée qui affaiblit les incitations culturelles au désir.

Pourquoi la pornographie a-t-elle tant de succès chez les hommes d’aujourd’hui ? Parce qu’elle répond à leur disposition à jouir par le regard et l’ouïe. C’est lié à l’espèce : il a été prouvé que le sperme est plus fécond lorsqu’on assiste à une scène de sexe à plusieurs, même si l’on n’aime pas ça. La multi-insémination n’est d’ailleurs pas un problème : les spermes sont programmés pour se battre entre eux au moment de la fécondation. Donc biologiquement, nous sommes faits pour saillir une femelle à plusieurs et se « mater » en train de le faire - mais je ne dis pas que c’est ce qu’il faut faire, bien entendu ! Par l’interrelation des regards et des cris de jouissance, les mâles en rut « voulaient en être ». En somme, si les femmes sont généralement plus attentives au toucher et à l’odeur, les hommes sont plutôt du côté de l’ouïe et de la vue, et le porno y répond à merveille. Pensez-vous la pornographie dangereuse ? Absolument ! Le problème, c’est qu’elle crée des troubles de l’érection. On se vide tout le temps de notre semence avec la pornographie sur Internet. Avant c’était compliqué pour se procurer des magazines, des K7, etc. Aujourd’hui, on a l’orgasme en trois clics. Le porno est une immense trayeuse mondialisée qui affaiblit les incitations culturelles au désir. Si vous avez envie d’un habit, vous l’achetez, si vous n’allez pas bien, vous avez votre psy et vos cachets, si vous avez besoin de sexe, il y a le porno. Nous sommes entrés dans une ère d’hostilité au désir, car le capitalisme a plus besoin de pulsions que d’éros. Et parce que les rapports humains apparaissent

Why is pornography so successful among men, nowadays? It answers their natural disposal for vision and sound when having sex. It has been proven that the sperm is more fertile when a male is attending a gangbang, even if he does not like it. The multi-insemination is also not a problem: spermatozoids are programmed to fight against each other at the time of fertilization. So biologically, we are made to have sex collectively with one female and staring at others during the thing - I’m not saying that it is what must be done, of course! Because of the inter-crossing of looks and cries of pleasure, the horny guys «wanted to be a part of it.» In short: if women are generally more responsive to touch and smell, men are more attentive to hearing and sight, and porn responds perfectly to these demands. Do you think pornography is a danger? Absolutely! The problem is that it creates erectile dysfunctions. We’re emptying our balls all the time with Internet pornography. Before, it was very difficult to obtain magazines, tapes, etc. Today, we can have an orgasm in three clicks. Porn is a huge global milker that weakens cultural incentives for desire. If you want a coat, you buy it, if you’re not well, you have your shrink and your pills, if you need sex, there’s porn. We have entered an era of hostility to desire, because capitalism has need of impulses more than eros. And because human relationships appear in comparison too complicated, there is more and more a «laziness to love»: it’s the real scandal of our time.


comme compliqués, il y a de plus en plus une « flemme d’aimer » : c’est le vrai scandale de notre époque. Vous proposez l’amour libre comme alternative aux frustrations et au dilemme masculin couple/porno. Mais l’amour libre, n’est-ce pas le triomphe du pénis sur l’amour ? L’amour libre, ce n’est pas la « partouze libre » ! Il faut ouvrir son cœur aux autres car le sexe sans désir, c’est la pornographie. Mais refuser d’appartenir aux autres. Le couple répondait à la nécessité de contrôler le ventre des femmes, et permettait de savoir de qui était l’enfant. Mais aujourd’hui que nous avons le préservatif, la contraception, les tests de paternité, nous pouvons aborder l’amour en créateur : si vous voulez être fidèle, soyez-le, mais sans devoir. Et faites que chaque relation soit un chef d’œuvre unique. Car plus je suis libre, plus je suis puissant et heureux, et de même, si l’autre prend du soleil, il me donnera des rayons ! L’amour libre épanouit les échanges entre les hommes en les débarrassant du narcissisme, de la jalousie et de la possessivité. Il faut refuser refuser le totalitarisme de l’encouplement, la religion du couple ! Femmes battues, divorces sanglants, enfants maltraités,... Beaucoup trouvent leurs causes dans le couple à tout prix. Mon combat est un combat politique contre une institution que je crois réellement dangereuse et dépassée. Vous avez publié cette année « L’ambition ou l’épopée de soi ». Quelle est votre ambition pour l’homme de demain? Trois défis. D’abord l’honnêteté avec les femmes ; sortir de la manipulation et assumer sa liberté. Puis la sincérité avec soi-même : comprendre que nous avons une plasticité cérébrale et que notre identité sexuelle et globale est mobile, et non pas figée. Et enfin l’humilité : savoir être ouvert et se mélanger aux autres, profiter du feu sacré de ceux qui sont plus forts ou plus ambitieux que nous. Les hommes vivent moins longtemps que les femmes car plus qu’elles, ils sont figés dans leur égocentrisme, et savent moins profiter de la vie.

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You mentioned free love as an alternative to the frustrations and masculine dilemma couple vs. porn. But isn’t free love the triumph of penis over love? «Free love» is no «orgy»! We must open our hearts to others because sex without desire is pornography. But we must refuse to belong to others. The couple responded to the need to control a woman’s womb and allowed to know who the child was from. But now that we have condoms, contraception, paternity testing, we can address love as tailors: if you want to be faithful, be it, but don’t be by duty. And make of every relationship a unique masterpiece. The more I am free, the more I am powerful and happy. Free love flourishes exchanges between people by getting rid of narcissism, jealousy and possessiveness. We must reject couple totalitarianism: beaten women, bloody divorces, abused children... Many find their causes into that «couple at all costs» situation. My struggle is a political struggle against an institution that, I firmly believe, is dangerous and outdated. You published this year «Ambition or the saga to the self.» What is your ambition for the man of tomorrow? Three challenges. First honesty with women; cutting off with manipulation and assuming our freedom. Also, sincerity: we must accept brain plasticity and the fact that our sexual and global identities are changeable, not static. And finally humility: to be open and to learn to mix with others, enjoy the sacred fire of those who are stronger or more ambitious than us. Men live shorter lives than women, because they’re more frozen into their egocentrism, and know less how to enjoy life. www.vincentcespedes.net


fashion

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space Photos, Thibault Henriet RĂŠalisation, Pauline Moreira


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Chemise ISSEY MIYAKE, pantalon DIESEL BLACK GOLD. A gauche, Manteau RYNSHU, chemise ORLEBAR BROWN, manchette aileron PATRICK MOULIN. Page précédente, manteau RYNSHU, chemise ORLEBAR BROWN, pantalon DIESEL BLACK GOLD, chaussures UNITED NUDE.


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Chemise MELINDA GLOSS, collier PATRICK MOULIN. A gauche, Chemise ISSEY MIYAKE, pantalon DIESEL BLACK GOLD, chaussures UNITED NUDE.


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Veste et pantalon RYNSHU, t-shirt ORLEBAR BROWN, chaussures UNITED NUDE.


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Chemise ISSEY MIYAKE. A gauche, Veste RYNSHU.


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Chemise, veste et pantalon MELINDA GLOSS, collier PATRICK MOULIN, chaussures UNITED NUDE.

Model, Zelig Wilson @Wanted Models. Assistante styliste, Charlotte Dubois


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and tired Photos, Francesca Manolino RĂŠalisation, Pauline Moreira


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A droite & page précédente Veste et chemise ETRO, veston et pantalon TED BAKER A gauche, Veste, veston et pantalon AMI, chemise MELINDA GLOSS.


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Veste et pantalon MELINDA GLOSS, chemise LEVI’S made & crafted, chemise à imprimés LAURENCE AIRLINE. A gauche, Veste et pantalon AMI, veston TED BAKER, chemise URBAN OUTFITTERS, chaussures PETE SORENSEN.


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Veste, veston et pantalon ETRO, chemise PAL ZILERI.


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Veste et pantalon AMI, chemise MELINDA GLOSS et sautoir MAWI. A gauche, Veste PAL ZILERI, chemise à imprimés verts LAURENCE AIRLINE, chemise à imprimés bleus TED BAKER, collier ROSANTICA.


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Chemise et pantalon LAURENCE AIRLINE, bague ANNE THOMAS et chaussures UNITED NUDE.


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Chemise et pantalon LAURENCE AIRLINE, bague ANNE THOMAS et chaussures UNITED NUDE. A gauche, Veste AMI, veston TED BAKER, chemise URBAN OUTFITTERS.


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Veston et pantalon ETRO, chemise PAL ZILERI.

Models, Paul Lasfargues @Premium models et Kashaf Chabert. Make-up, Charlotte Prevel. Hair, Benoît Guinot. Assistante styliste, Elise Connor. Remerciements au Comptoir Général, ouvert tous les jours de 11h à 1h. www.lecomptoirgeneral.com


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cold Photos, Gal Reuveni RÊalisation, François Castrillo


Markus porte une chemise brodée, une veste et un pantalon brodé ETRO et un col en cuir et métal ELENA MEYER.

Page précédente, Jake porte une chemise et un pantalon PAUL SMITH, un blouson fifre AGNES B, des chaussures PETE SORENSEN. Markus porte une chemise kaki ETRO, un blouson KOMAKINO, un pantalon AGNES B, un bracelet métallique porté en cravate ELENA MEYER et des bottines AGNES B. L’Insolent

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Markus porte une chemise kaki ETRO, un blouson KOMAKINO, un pantalon AGNES B, un bracelet métallique porté en cravate ELENA MEYER et des bottines AGNES B. Jake porte un blouson fifre AGNES B, une jupe en latex portée en cape ATSUKO KUDO, un pantalon PAUL SMITH, des chaussures PETE SORENSEN.


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Markus porte une chemise brodée, une veste et un pantalon brodé ETRO et un col en cuir et métal ELENA MEYER. Jake porte un blouson à double fermeture éclair PAUL SMITH et un pantalon DIRK BIKKEMBERGS.


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Jake porte une chemise perforĂŠe DIRK BIKKEMBERGS et un harnais ZANA BAYNE. A gauche, Markus porte une veste biker en cuir BLK DNM.


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Jake porte un blouson en cuir Ă  manches amovibles PAUL SMITH, une jupe ANNA TIRMANN et un choker en latex portĂŠ en bracelet ATSUKO KUDO. Markus porte un blouson en cuir biker et un pantalon en cuir BLK DNM.

Models, Marcus Hedbrandh & Jake Hold at Elite London Make-up, Keiko Nakamura using MAC Hair, Andrea Martinelli using Bumble & Bumble Photographer assistant, Sonja Sommerfeld


le comptoir

général MUSée des marginaux Texte, Emma Cooke

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forward

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Ras le bos du Louvre ? Fatigué par le musée d’Orsay ? Ces lieux de culture iconiques en plein cœur de Paris, chéris depuis des décennies, semblent usés par les vagues incessantes de touristes venus les visiter. Mais bien loin de ces musées saturés, dont le sol est quotidiennement piétiné par des milliers de Birkenstock, se trouve un cabinet de curiosités aux mille et un trésors. Il faut s’aventurer au bout d’une allée sombre, non loin de la place de la République, pour découvrir les secrets du Comptoir Général. Là, vous n’y découvrirez ni nymphes aux yeux noisettes ni cupidons gambadant dans les bois. Ce lieu atypique met à l’honneur une culture bien différente : la « culture ghetto ». Chaque pièce regorge d’objets extraordinaires, évoquant contrées lointaines et cultures inattendues : celles de gens pauvres, marginaux et oubliés, d’Afrique et du monde entier. Une richesse culturelle invraisemblable, mise en scène à travers différents « tableaux » : le cinéma, le club disco et la « petite boutique des horreurs »… En arpentant les couloirs du Comptoir général, vous découvrirez des jardins intérieurs, une salle de bal mais aussi un cabinet de sorcellerie. Sirotez une infusion Bissap à la taverne, optez pour une coupe « baby face » ou bien une afro dans le salon de coiffure et visitez le premier magasin de vêtements de fripes africaines à Paris. Quelle que soit la direction que vous choisirez, vous pénétrerez dans un monde merveilleux et déconcertant. Ramenant à la vie la culture françafricaine si souvent mise à l’écart, le Comptoir Général est un musée de poésie, de philanthropie et de magie à l’état pur. Alors, cet été, quittez la foule affolante de touristes et prenez le chemin pavé menant à ce musée des marginaux. Vous y découvrirez un secret parisien bien gardé. Celui du sourire mystérieux de Mona Lisa ? Mieux encore : l’histoire ne fait que commencer.

Bored of the Louvre and tired of the Musee d’Orsay? The Parisian cultural icons stand straight and true, beacons of classical beauty, beloved for centuries, swamped by tourists. But in between these bubbling hotspots overset by hundreds of birkenstock-clad feet, lies pockets of hidden cultural treasure. One such treasure is Le Comptoir Général, housed at the end of an obscure alleyway just outside the centre, in the Republique neighbourhood. You’ll find no sloe-eyed nymphs or frolicking cupids here. Instead this museum honours a different phenomenon - ghetto culture. Forget the mainstream, its walls hang fruits of creativity sprung from those unexpected places; the poor, the marginalised, the forgotten from all over the world, but largely focused on Africa. Each room contains a different element of ghetto culture, with every aspect you can imagine covered. A cinema, disco and Little Shop of Horrors are all included in Le Comptoir Général’s sprawling map that encompasses gardens, abandoned hall, a ballroom and much more. Sip on Bissap infusions at the tavern, try out a Baby Face, Coq or Afro style in the hair salon or visit the first Parisian-African second hand clothing store. Wherever you head, entering this museum is to step into another world, disconcerting and marvellous all at once. Bringing to life the Francafrique culture so often swept away to darkened corners, it’s a museum of poetry, philanthropy and pure magic. So this summer, leave the madding crowd behind. Tread softly through the cobbled streets to Le Comptoir Général and discover a truly Parisian secret: that sacred smile of Mona Lisa? It’s only the beginning.

photo courtesy, Comptoir Général www.lecomptoirgeneral.com


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LYLE & SCOTT www.lyleandscott.com MARCHAND DRAPIER www.marchand-drapier.com MAWI www.mawi.co.uk MELINDA GLOSS www.melindagloss.com ORLEBAR BROWN www.orlebarbrown.com PAL ZILERI http://fr.palzileri.com PATRICK MOULIN www.patrickmoulin.com PAUL SMITH www.paulsmith.co.uk PETE SORENSEN www.petesorensen.com POLICE www.policelifestyle.com ROBINSON LES BAINS www.robinsonlesbains.com RON DORFF www.rondorff.com/fr/ ROSANTICA www.rosantica.com ROYALTIES www.royalties-paris.com RYNSHU www.rynshu.com SACAI MAN www.sacai.jp SAINT PAUL www.saint-paul.lexception.com SWEET PANTS www.sweet-pants.com TED BAKER www.tedbaker.com UNITED NUDE www.unitednude.com UNITY www.u-ni-ty.com URBAN OUTFITTERS www.urbanoutfitters.com/ VERSACE fr.versace.com VICOMTE A www.vicomte-a.com ZANA BAYNE www.zanabayne.com


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L'Insolent #10 - the men's issue  

Cover: Alexandre Mattiussi (AMI) The men's issue (spring 2014)

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