L'Incontournable magazine N°18

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ment : même déconstruite comme je le fais, elle demeure étrange, une illusion, peut-être, mais inévitable. Pourriez-vous introduire les positions de Kant et Nietzsche dans votre étude ? Ils s'opposent radicalement. Kant décrit très bien le jugement esthétique tel que nous l'expérimentons. C'est un jugement de goût, qui fait appel à notre sensibilité, et non un jugement de connaissance : ce n'est pas l'intelligence qui nous fait dire qu'une chose est belle ! Mais, paradoxe, selon lui ce jugement est désintéressé, il ne saurait faire appel à nos intérêts vitaux : c'est la forme de l'objet qui intervient seulement, dans un rapport impersonnel à nous ! Du coup, il prétend à l'universalité, exige que l'oeuvre présente une harmonie et il nous paraît imposé nécessairement par l'objet lui-même. Or, nouveau paradoxe, Kant précise que toutes ces caractéristiques ne peuvent se justifier conceptuellement : la beauté s'éprouve et ne se prouve pas ! Tout cela butte sur la variété effective des jugements, qui prouve à quel point nos intérêts subjectifs sont en jeu : l'émotion esthétique est " intéressée " et loin qu'elle s'explique par un jeu abstrait de facultés universelles, c'est l'accord des personnalités de l'artiste et de l'amateur qui en rend compte .On voit combien l'approche matérialiste est bien plus explicative ! C'est pourquoi il faut lui opposer Nietzsche. C'est un grand penseur de la vie, y compris physiologique, à partir de laquelle il entend expliquer toutes les productions culturelles, et, dans ce cadre, un grand psychologue qui fait de la psychologie la " reine des sciences ". La référence au corps lui permet d'expliquer les effets physiologiques de l'art : " le beau nous fortifie ", dit-il par exemple. Et, comme Freud, il ne craint pas d'y ajouter le rôle de la sexualité, affirmant par exemple que " sans un certain sur-chauffement de son système sexuel, on ne saurait imaginer un Raphaël " ! De même, l'art est pour lui le lieu privilégié de l'expression de nos multiples affects. Ainsi, parlant de

la musique, il est capable de dire qu'elle " offre aux passions le moyen de jouir d'elles-mêmes ". Elle ne se réduit pas à un univers sonore : elle aussi est prise dans la vie et elle l'exprime! L'art comme marchandise et le marché de l'art ne sont pas traités dans votre ouvrage. Pour quelle raison ? Tout simplement parce que ce n'était pas mon objet, même si l'art est pris aussi dans la vie " marchande ". Il y faudrait un

tout autre ouvrage qui traiterait de ses rapports avec l'économie. Mais ce qui m'a préoccupé c'est la dimension subjective et empirique du bouleversement esthétique, sans lequel, pour parodier Nietzsche, " l'existence serait une erreur ", et que l'idéalisme comprend si mal ! — Yvon Quiniou L'art et la vie, 2016. Éditions Le Temps des Cerises

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