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Monstre Le Chant du

Création littéraire & Curiosités graphiques


sommaire

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Affinités électives

La plate-forme artistique et maison d’édition Frémok

Alchimie

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L’auteur Faubert Bolivar entre en collision avec les plasticiens Simo Aagadi, Catherine Duchêne et Johann Fournier.

Seul contre tous

Dire je de Pierre Jourde

Ex-qui ?

L’Épi Monstre de Nicolas Genka

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Cabinet de curiosités The Hell’O Monsters The Pathetic Fallacy de Anthony Goicolea

Parce que ! Ô amour de Tarik Noui

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Affinités Affinités Affinités Affinités Affinités Affinités électives électives électives électives électives électives 7


Si le Frémok est pour nous l’un des noms de l’exigence éditoriale et artistique, il est aussi celui de la persévérance et une leçon à retenir : tenir et durer, sans céder aux sirènes de la lassitude ou de la facilité, c’est se réinventer sans cesse.

FRMK Thierry Van Hasselt

C’est en déambulant dans la librairie du Salon du livre de Montreuil en 2011 que nous sommes tombées en arrêt devant un livre, Heureux, Alright ! de Thierry Van Hasselt et Mylène Lauzon, publié par une maison d’édition belge dont nous ne savions pas encore prononcer le nom : FRMK. Une plongée dans les lumières du noir et du sépia à la rencontre de corps qui se cherchent, de regards hantés, parcourues d’une voix, de plusieurs peut-être qui s’interpellent, s’interrogent, lancent sur la page leurs caractères tremblés. Dans le livre, un DVD, et aussitôt la découverte d’une œuvre jumelle faite de mouvements, de musique et de danse. Un objet pour deux œuvres, deux univers sensoriels distincts dont les échos se répondent de façon harmonieuse et étrange. Un livre, donc, et autre chose et un peu plus. Ce pourrait être la définition même du Frémok : une maison d’édition, et autre chose et un peu plus. Thierry Van Hasselt, cofondateur et capitaine du vaisseau, est plus radical : le Frémok n’est pas une maison d’édition mais une plate-forme, un outil au service des projets menés par les artistes – les compagnons de route des origines, ceux qui ont peu à peu rejoint l’aventure au fil des vingt dernières années, et ceux qui viendront. Un terme plus apte à définir la nature du Frémok, investi depuis toujours dans des projets hybrides, dont les auteurs, issus pour la plupart de la bande dessinée, ont pour volonté commune de la réinventer sans fin en la confrontant à des pratiques artistiques exogènes. La danse, la peinture, la littérature, la musique, la performance – dans le cadre de collaborations ou comme matériaux de travail – sont ainsi convoquées pour remettre en question les conventions traditionnelles du genre, repousser les limites de la narration et explorer de nouvelles voies formelles.

L

Genèse

e Frémok est né de la fusion entre deux structures préexistantes : le Fréon et Amok. À l’origine, je fais partie du Fréon qui a été créé à Bruxelles en 1994 sur les bases d’un autre collectif, « Frigoproductions », né trois ou quatre ans avant lorsque j’étais étudiant à Saint-Luc (une école supérieure équivalente aux Beaux-Arts) avec Olivier Deprez, qui était en bande dessinée avec moi, Denis Deprez, Vincent Fortemps qui était en illustration et Dominique Goblet. Ce groupe a été créé de manière très informelle, autour d’un intérêt premier pour la gravure et d’une envie commune de maîtriser tous les paramètres de l’édition, de construire un récit du début à la fin en contrôlant toutes les étapes, du scénario à la réalisation des images en passant par le choix du papier, des encres, des procédés d’impression. Nous avons commencé par des portfolios en gravure entre 5 et 12 exemplaires, des livres en sérigraphies, en photocopies, et nous avons continué dans cette ligne : considérer chaque livre comme une création, à chaque étape de sa production. Très vite, il nous a fallu repenser le fonctionnement de ce premier collectif : totalement informel, il était aussi devenu ingérable. Beaucoup de gens souhaitaient s’y agréger, avec les problèmes logiques qui en découlent, entre ceux qui veulent tout faire mais ne font rien et ceux qui font tout mais sont contraints d’écouter ceux qui voudraient faire et ne font pas. On a donc pris le pouvoir, resserré l’organisation autour de quelques personnes et créé cette association qui s’appelle Fréon, une maison d’édition créée par ses auteurs pour ses

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projet que nous menons en partenariat avec un centre de création pour artistes handicapés mentaux à Vielsam, dans les Ardennes belges. Nous initions des duos créatifs, des œuvres à quatre mains entre un artiste du Frémok et l’un des résidents du centre : là encore il s’agit d’ouvrir des voies de prospection, d’expérimentation par rapport à la bande dessinée. Nous avons l’envie d’être dans ces énergies-là, de lancer des initiatives qui peuvent amener la bande dessinée ailleurs, ce qui aboutit à des réalisations qui sont des livres et un peu plus que des livres. Nous avons toujours œuvré à la propagation de cette conception décloisonnée de la bande dessinée. Quand nous avons commencé il y a 20 ans, la bande dessinée alternative n’était pas du tout présente en librairie. C’est pour la faire connaître que nous avons créé le festival Autarcic Comix en 1991  : il fallait montrer qu’il était possible que ce type de livres existe et qu’ils soient vendus en librairie, que ce que nous faisions n’était pas un travail de fous furieux isolés dans un coin de la Belgique mais un mouvement qui était destiné à éclore partout en Europe et dans le monde ! Dans les années 2000 la visibilité de la bande dessinée alternative était acquise mais l’évolution qu’elle prenait nous intéressait de moins en moins. Nous avons pris conscience à ce moment-là de notre plus grande proximité avec certains éditeurs de poésie, de littérature, de photo ou de jeunesse qu’avec une grande partie des éditeurs de bande dessinée. Avec Amok, nous avons donc créé un festival transversal qui s’appelait Littératures pirates, de Paris à Bruxelles en passant par le festival du livre d’art de Nantes : la volonté était de mettre en valeur des livres qui venaient de domaines différents (roman, poésie, graphisme, photo, art contemporain, jeunesse), de trouver des articulations, qu’il soit possible de passer d’un livre

à un autre dans une sorte de logique, d’analogie des sensations. Il est important pour nous de travailler avec des gens dont on partage la philosophie plus que le genre. Nous aimerions que cette transversalité aboutisse à un véritable décloisonnement de la bande dessinée aux yeux du public, et notamment chez les libraires qui sont les premiers passeurs, mais à de rares et précieuses exceptions près, nos livres sont systématiquement catégorisés et rangés dans le rayon bande dessinée alors qu’ils pourraient tout aussi bien être classés ailleurs, en poésie, art ou littérature et seraient sans doute plus faciles à défendre et à vendre.

Créer de l’impossible Artistiquement et politiquement, le Frémok est un mouvement de résistance  : créer de l’impossible depuis 20 ans alors que tout le monde nous a toujours dit que ce n’était pas réalisable, et surtout pas tenable. Quand nous avons commencé, on nous a dit qu’on allait continuer à faire les malins comme ça pendant deux, trois ans, puis que nous finirions par nous calmer et disparaître. Mais ça fait 20 ans et ce n’est pas fini. Nous avons évidemment traversé des périodes sombres et nous en traverserons peut-être encore. Au début des années 2000, économiquement, les choses étaient plus simples : nous étions à cheval entre Paris (Amok) et Bruxelles (Fréon). Les emplois-jeunes en France

Ce qui nous intéresse le plus, c’est tout ce qui nous éloigne des formes classiques de narration permettaient à Amok de salarier quatre personnes à temps plein; en Belgique, ces aides à l’emploi n’existaient pas mais il était possible en revanche d’obtenir des subventions à projets. Nous avons fonctionné aussi longtemps que nous avons pu grâce à ces deux systèmes. Puis lorsque les emplois-jeunes ont disparu, Amok n’a plus été en mesure de salarier personne. C’est à ce moment-là que toute la structure a été transférée à Bruxelles. Depuis, seuls les financements sur projets permettent de rémunérer ponctuellement les personnes impliquées, mais la structure elle-même – l’administration, la coordination quotidienne – fonctionne uniquement sur des énergies bénévoles. Les défis à relever ne sont pas seulement économiques, ils sont également liés à la nature même du Frémok qui est à la base une association créée par un collectif d’auteurs : il y a toujours eu un questionnement autour de la structure et du fonctionnement associatif, nous voulions vraiment créer une structure ouverte au maximum de personnes avec un fonctionnement partagé des responsabilités. Et ça n’a pas marché comme nous l’aurions voulu. En 2007 s’est produit ce que avons appelé le Blackout, un «  pétage de câble  » généralisé  : nous perdions énormément d’énergie à gesticuler sans réussir à nous accorder, nous n’arrivions plus à travailler. Nous avons donc lancé une réflexion globale sur notre mode de fonctionnement, les discussions ont duré des mois. Le

résultat a été une refonte totale sous l’autorité du KASP (Kabinet de Salut public) qui a notamment donné naissance à un comité artistique constitué d’une dizaine de membres : les quatre personnes au centre de la structure administrative et organisationnelle et les auteurs Jean-Christophe Long, Dominique Goblet, Frédéric Coché, Paz Boïra, Vincent Fortemps, Olivier Deprez, Michaël Matthys, Éric Lambé. Chacun des membres de ce comité est habilité à soumettre des projets. Les décisions éditoriales devraient se prendre systématiquement ensemble mais maintenant beaucoup d’entre eux habitent un peu partout en Europe, il n’est plus aussi facile de se réunir. De façon concrète, nous fonctionnons sur un noyau plus réduit que ce que nous souhaitons. Nous aspirons toujours à une structure réellement ouverte, participative, transparente et dotée d’un minimum de moyens financiers mais ce qui compte avant tout c’est de tenir : la dimension informelle, souple et bénévole du Frémok fait aussi son indestructibilité. Comme nous n’avons que très peu de frais fixes, la structure ne nous plombe pas, quand nous prenons trop de risques, qu’un livre se vend mal, nous courbons la tête, nous attendons. Notre seul critère de fonctionnement est la qualité, non la rentabilité : l’effort et l’intérêt pour nous est de pouvoir rester dans cette droiture malgré tout ce qui peut arriver. Et ça tient !

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La Ville rouge Michaël Matthys

Nous avons rencontré Michaël lorsqu’il était tout jeune, à l’époque du festival Autarcic Comix. Il faisait alors principalement de la lithographie. Très rapidement, il a commencé un travail de longue haleine sur sa ville, Charleroi en Belgique, et sa méthode a évolué : il part avec sa caméra, et dessine ensuite à partir des vidéos recueillies. La Ville rouge est, après Moloch, son deuxième livre sur cette ville. Michaël entretient une relation particulière avec Charleroi – une ville sinistrée, corrompue, extrêmement dure – une fascination trouble. C’est ce que l’on ressent à la lecture du livre : l’auteur n’impose rien, aucune limite, aucune vision figée, le lecteur vit cette immersion en fonction de son propre vécu. La technique utilisée par Michaël dans ce projet est en elle-même porteuse de sens : il est allé chercher du sang de bœuf à l’abattoir de Charleroi et a travaillé cette matière sur des films en polyester – le support qu’on utilise en général pour travailler la sérigraphie  : concrètement, cela ressemble à des calques, mais en moins fragile. Le sang est déposé sur ces feuilles de plastique, il n’est pas absorbé par le support, il reste en surface et sèche. Ensuite la planche est vernie. Ce livre, pour Michaël et pour le Frémok, est une longue histoire, il a été très compliqué à faire. Pour moi, c’est une très belle expérience d’éditeur, c’est l’un des livres sur lequel il y a eu le plus de suivi. C’est aussi le livre autour duquel se sont cristallisées beaucoup de discussions houleuses au moment du Blackout de 2007. Les débats menés autour de cet ouvrage ont alimenté la réflexion sur le fonctionnement de la structure elle-même : c’est à ce moment-là qu’il a été fermement institué que la raison d’être de la structure était de servir la création, le travail de l’auteur et non d’être un frein. C’est donc en grande partie grâce à La Ville rouge que le Frémok a été réformé de fond en comble.


Le Fils du roi Éric Lambé

Lorsque nous étions étudiants, nous étions très influencés par une série d’auteurs qui ont émergé à ce moment–là : Mattotti, Muñoz et la scène de la bande dessinée espagnole. Ils animaient une revue, Moka, à laquelle participaient aussi Éric Lambé, Alain Corbel, Denis Larue, etc. Leur spécificité résidait dans une pratique très particulière de la bande dessinée, picturale et plasticienne. Éric, qui avait déjà publié chez Amok, est l’un des premiers auteurs extérieurs que nous avons invités à collaborer avec nous. Le Fils du roi est un rêve trouble sur l’enfance et l’enfermement, la lumière et le temps. Ce livre a trouvé sa forme définitive. Il est une réussite autant plastique que conceptuelle. À la simplicité des moyens, des Bic bleu et noir sur carton blanc, Éric répond par sa propre virtuosité, parvenant à développer et repousser les limites de son outil : cette technique autorise une énorme liberté d’improvisation dans l’écriture. Le Bic,


généralement utilisé pour écrire, devient un outil de dessin. Ici, le dessin se fait écriture. À la lisière de la bande dessinée, de la poésie et des arts plastiques, Le Fils du roi est aussi un projet d’exposition ayant sa propre autonomie, offrant d’autres grilles de lecture que le livre. « Un mur tableau  » reprenant toutes les pages du livre (sans forcément respecter le sens de lecture du livre) auxquelles se rajouteraient les images-pages qui n’auraient pas eu d’utilité dans le livre, sortes d’échecs qui pourraient retrouver une vie, juxtaposées l’une contre l’autre à même le mur. Un gigantesque carré (ou rectangle) à découvrir d’un seul regard synthétique avant de pouvoir « se promener » librement au gré des accroches de chacune des images. Ce projet a été un énorme enjeu de fabrication. Ici, l’enjeu était de parvenir à restituer l’extraordinaire densité des encres, ce que nous avons fait en optant pour des Pantone bleu et noir et une impression quasiment à 100%. Chaque livre du Frémok est conçu comme un objet singulier et unique, pensé avec et pour l’auteur, afin de restituer et magnifier la qualité des planches originales. C’est pour cette raison que nous avons fait le choix de ne pas avoir de charte graphique, de typo ou de maquette fixe : nous voulons donner à chaque livre une forme qui lui soit propre, ce dont il a besoin. La forme du livre doit toujours rester plus importante que l’identité de l’éditeur.


Univers et formes différentes se rencontrent ici. La rubrique Alchimie initie des collaborations entre auteurs et, décloisonnant les pratiques, fait émerger de nouvelles œuvres. Où mots et images entrent en collision pour un jaillissement du sens.

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Faubert Bolivar • Catherine Duchêne • Johann Fournier • Simo Aagadi

Une rencontre entre un auteur et metteur en scène haïtien qui a fait de l’importance du témoignage une véritable direction littéraire et trois jeunes artistes plasticiens avignonnais n’apparaît pas immédiatement comme une évidence. Ils ont pourtant en commun cette narration elliptique, ces tâtonnements du sensoriel, cet appel aux émotions pour dire ce que l’être humain a de plus essentiel : la quête, l’émancipation, le devenir meilleur et la liberté. Sous les titres Métempsycoses et De bouche et de hanche, se dessine le questionnement du devenir animal : nos désirs de métamorphoses, un retour à l’animalité comme début et fin de notre humanité. Cette alchimie s’est faite de manière détournée : plutôt qu’un travail côte à côte, c’est l’écrivain Faubert Bolivar qui s’est nourri des images jusqu’à ce qu’elles aillent plus loin qu’une simple impression sur la rétine. Elles sont devenues terreau fertile, instigatrices de nouvelles thématiques, créatrices de matières avec lesquelles il pouvait alors écrire. Son univers est devenu celui des plasticiens et inversement. Un poème polymorphe s’est alors créé : celui d’une transformation du corps, de l’être, dans l’espoir d’une libération.


De bouche et de hanche Je suis une bête sept fois cornue Oui, je suis une bête trente fois bossue Je suis une bête soixante-dix-sept fois écorchée Oui, je suis une bête bellement velue Et tannée, et voilée, et tatouée. Dans la bouche de la bête que je suis tiennent Un monde de palais, des langues à n’en plus finir Des veines sombres, des belles vertèbres Dix cœurs meurtris, neuf poumons goudronnés Le même nombre de foies et de folies dans ma raison Du sang en abondance, plein de sang pour la route. Bête, je suis une bouche Bouche, je suis une bête Je suis une bête-bouche, une bouche-bête-bouche Je suis une bête-à-bouche, une bouche-à-bête.

J’arpente le ciel, la mer et ma terre que je gratte Bouche pleine de pierres d’os Je suis un phoque à nul autre pareil Tout ce que je touche s’appelle madeleine Je n’ai nulle porte par où entrer Si ce n’est que le chant par où je sors. Je me revois petit et je revois mon père quand il n’était pas encore poussière mêlée à la poussière de la ville et débris d’os que les marcheurs évitent et enjambent au grand cimetière de Port-au-Prince. Mon père qui tirait une grande fierté de son sens des responsabilités nous répétait souvent qu’il était un bœuf à longue queue et qu’il lui était interdit d’enjamber le feu. Enfant pétri d’imaginaire vaudou et ayant toujours tendance à prendre les mots au mot, enfant naïf et bête, je n’interdisais pas à mon imagination de voir mon père en bœuf. Déjà, sa sévérité lui avait valu le sobriquet de taureau. Mon père n’est plus depuis longtemps, et, moi, ayant gardé mon âme d’enfant naïf et bête, ayant préservé ma bête de la raison des hommes, ne l’ayant pas tuée ou sacrifiée ou vendue ou mangée, je revois mon père tel le bœuf qu’il fut. Moi et mon père nous sommes deux bœufs Soudés par nos queues, longues Liés par nos cornes, pointues Nous environnons de toutes parts les feux menaçants Et quand vient l’heure du repos nous meuglons meuh Fils de mon père, je suis un bœuf Tant de fois corné. Meuh ! Je connais des chemins que nul n’emprunte à part moi Meuh ! Et pas tout moi Meuh ! Juste une partie de moi Meuh ! Celle que tu ne vois pas Meuh ! Celle que mon ombre cache Meuh ! Meuh ! Meuh ! Il y a de ces chemins que j’emprunte en bête étrange Quand je me dépouille de ma peau Quand j’emboîte un à un mes os Côtes, entrecôtes, basses côtes et plat de côtes ficelées en une seule côte sous le ventre. Alors mon corps, ce qu’il en reste C’est-à-dire ma fine ombre de soir Je la vêts de toutes sortes de poils de bêtes De mille noms d’oiseaux rares Et d’écailles glorieuses de monstres marins

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« Moi, bête, ma bouche est une hanche Cassée, elle me porte et me donne ma démarche d’animal pluriel. »


S

eul contre

tous


Nous avons donc décidé, pour cette rubrique, de confier à un acteur du monde du livre (écrivain, éditeur, libraire…) le soin de donner un coup de pied dans la fourmilière et, parmi la multitude des fausses évidences répandues autour de lui, d’en élire une qui l’amusera ou l’enragera plus que d’autres. À lui de l’examiner, de la désosser, d’en exposer les rouages. En un mot, d’offrir un nouveau regard sur un auteur, un livre, une tendance.

Pierre Jourde

Soyons honnêtes, personne n’échappe totalement aux sirènes de la doxa. Nous avons tous, dans notre inépuisable réserve à opinions, quelques échantillons savoureux d’avis prêts à l’emploi sur des auteurs que nous vouons à l’autodafé sans les avoir lus et des œuvres dont nous saluons le génie sans en avoir dépassé la page 24. La manne aux idées reçues est là, à portée de main, en renouvellement constant, à perpétuité grouillante.

Carte blanche est ici donnée à Pierre Jourde. Nous ne savions pas quelle problématique il allait aborder, ni sous quel angle. Nous pouvions être toutefois certaines que d’une manière ou d’une autre, il allait appuyer là où cela nous parle. Pierre Jourde fait partie de ces écrivains qui ont accompagné et bien souvent suscité nos premiers questionnements sur la littérature quand, il y a une dizaine d’années, nous découvrions avec une joie féroce Empailler le toréador et La Littérature sans estomac. Plus récemment, Littérature monstre, découvert avec un peu de retard mais précisément au moment le plus opportun, alors que nous balbutiions les débuts de cette revue, a contribué à consolider les fondements de ce que nous voulions entreprendre : défendre et montrer ceux qui partent à la recherche des limites, là où l’écriture devient une exploration, et s’approchent « de ces espaces où il n’y a plus de sens, plus de figures déterminées, presque plus de lumière (…) mais sans jamais y tomber. » Pour cette carte blanche, donc, il a décidé de continuer à creuser un sillon qui nous est cher et familier : la défense d’une littérature de l’imaginaire, celle de ceux qui ne disent pas « je » pour dire mieux le monde.

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Di re je

D

ans le champ de tir littéraire, un feu nourri arrose depuis quelque temps l’imagination en littérature. Josyane Savigneau déclarait naguère que la littérature n’avait pas pour fonction de raconter des histoires. C’était dans Le Monde, à propos de Christine Angot, qui est censée faire ce que doit accomplir la littérature, en parlant de son inceste, de sa tentative de sodomie avec Doc Gynéco, du chiffre de vente de ses livres ou de son surclassement en avion : « C’est très exactement là que se situe la ligne de partage, du côté des auteurs comme du côté des lecteurs : entre les amateurs d’histoires et les passionnés de texte. Christine Angot le rappelle […] : "construire une histoire, une de plus, pour dire : c’est moi l’auteur de cette histoire-là, ça ne m’intéresse pas. Par contre, écrire ce qu’on a dans la tête, quand on bouge et quand on vit, ça, oui, ça m’intéresse. Parce que c’est quelque chose qui vous exclut. À partir du

moment où vous avez une histoire à raconter, vous faites partie du groupe". Dans cette volonté d’affirmation brute de soi contre une société qui veut vous faire raconter des histoires, Christine Angot va au bout de sa logique. » Le « texte », donc, terme censé incarner une conception moderne de l’objet littéraire, contre « l’histoire », fiction qui nous détourne du réel, de l’urgence du vécu, pour perpétuer les conventions bourgeoises. Dans le même ordre d’idées, Christophe Donner écrit un texte contre l’imagination. Catherine Millet déclare carrément que la littérature à la troisième personne est périmée. Cette offensive contre l’imagination, l’invention, la construction d’ « histoires » s’est poursuivie avec les déclarations de Philippe Forest sur le roman, sur le site du Nouvel Observateur. Lui aussi condamne les « petites histoires inventées » au nom du « vrai ». Le genre de la fiction à récit et personnages est selon lui « en coma dépassé ». Le vrai, il faut aller le chercher « du côté de l’expérience personnelle ». Il faut désormais se « gager sur l’expérience ». Comme Philippe Forest publie des textes fondés sur sa vie personnelle (au demeurant excellents), il estime que ce principe doit prendre valeur universelle. Forest illustre un peu plus tard son propos en consacrant un vaste papier élogieux aux dernières aventures de l’inceste de Christine Angot, auquel Libération comme Le Monde ont accordé une place et une importance qu’ils n’accordent à aucun autre écrivain. Nouvelle salve tirée par Jacques Henric dans le numéro de janvier-mars 2013 des Temps modernes consacré à la critique. Si l’article d’Henric pose des questions pertinentes sur la responsabilité de l’écrivain, il s’appuie sur une théorie d’une « prose de la vérité » un peu rapidement formulée : « Cette prose de la vérité, il y a belle lurette qu’elle a déserté le roman, le roman à "personnages", à "histoires" (…) lequel n’est en fait que l’increvable roman bourgeois à travers les âges, lui-même infinie déclinaison du "roman familial" au sens où l’entendait Freud. Où l’ai-je trouvée, cette prose où sous les mots qui content on entend une voix qui dit ? De plus en plus dans les récits où le je du narrateur et le je de l’auteur tendaient à se confondre. » Et Henric de citer Bataille, Leiris, d’opposer le Sartre des Mots à celui des Chemins de la liberté, le Robbe-Grillet du Miroir qui revient à celui des Gommes – ce qui manque dans sa vision de la littérature de l’époque, et qui compliquerait un peu le propos, c’est Gracq et Vialatte. Ce dernier texte est particulièrement éclairant sur les présupposés des généraux qui mènent les troupes autofictionnelles à l’assaut de la vieille imagination. C’est d’abord une conception à peu près complètement franco-française de la littérature, qui ignore superbement le roman latino-américain, assez peu porté sur la confidence intime, et sans même parler du réalisme magique, que faire de Borges ou de Cortázar dans les considérations de Henric ? Que faire du roman américain, avec Roth, Oates, De Lillo, Pynchon ? Que faire de Tabucchi, de Manganelli, de Martin Amis, de William Boyd, de Salman

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Rushdie, et j’en passe quelques centaines  ? Ce serait du roman bourgeois ? Il est un peu gênant de voir une thèse illustrée par très peu d’exemples, choisis à l’appui de cette thèse en excluant tout ce qui pourrait la gêner, et en passant par pertes et profits, donc, l’essentiel de la littérature. Car ce continent d’écriture qui infirme l’affirmation d’Henric, on le retrouve dans le domaine français. Comment faire entrer dans le roman bourgeois, simplement parce qu’ils utilisent la troisième personne, Pierre Senges, Carole Martinez, les écrivains de la « nouvelle fiction » comme Châteaureynaud, Haddad ou Petit, et puis NDiaye, Michon, Volodine, Faye, Littell, Modiano ? Et le merveilleux Maurice Pons ? C’est du roman bourgeois ? On en fait quoi ? On les passe à la poubelle, ils ne sont pas dans le grand vent de l’histoire autobiographique ? Trop inventifs, trop imaginatifs ? Aux thèses un peu rapides des Henric, Fourest, Millet, on peut légitimement opposer ce constat de Jacques Abeille : « on a le droit d’avoir de l’imagination si on est sud-américain, si on est irlandais, tchèque. (…) Je m’insurge contre ça. C’est pourquoi il me paraît normal d’être obscur et ignoré ». Ce qui est caractéristique dans les textes sur lesquels Henric appuie son affirmation, c’est leur caractère daté. Le je comme fondement du texte, c’est, en effet, la jeunesse de Jacques Henric, les années soixante et soixante-dix. On fusille l’imagination avec une guerre de retard, et une conception de la modernité, une vision des rapports entre littérature et société qui a cinquante ans. C’est un peu comme si, en 1885, on condamnait le symbolisme au nom des idéaux romantiques. Mais toujours, évidemment, en brandissant l’étendard de la modernité. Il est frappant de constater à quel point cette malheureuse modernité est confisquée par des gens qui s’en font une conception datée et archaïque. Qui ont une modernité de retard. Et, au nom de cette conception, ils condamnent comme « bourgeois » tout ce qui ne s’y conforme pas. Car leur modernité, à eux, était inséparable des procès politiques et des condamnations. Si donc on ne les suit pas, c’est qu’on est un réactionnaire bourgeois. On a l’impression, en effet, d’être encore en 1970. Mais nous ne sommes pas en 1970. Le plus extraordinaire, dans cet aveuglement sur le contemporain, devenu invisible à force d’émission de fumée idéologique, c’est, mais il s’agit au fond d’un symptôme classique, que la théorie formule précisément sa propre condamnation. Relisons le début du texte de Jacques Henric. Le vieux roman bourgeois, c’est la répétition infinie du « roman familial » freudien. Comment ne pas voir que ce « roman familial », que cet éternel ressassement des adultères, des amants dans le placard, des incestes et des moiteurs intimes, c’est précisément la littérature du je qui aujourd’hui, dans la plus grande partie de sa production, l’incarne ? Comment ne pas voir que c’est l’idole même des combattants de la littérature du je, Christine Angot, avec ses ratiocinations sur ses amants et son inceste, qui a pris la relève du bon vieux roman bourgeois, en ajoutant un peu de crudité et d’oralité parce que bon, n’est-ce pas, il faut bien vivre avec son temps ? Jacques Henric s’interroge sur la responsabilité de l’écrivain. Il condamne le roman lorsque celui-ci consiste, en se réfugiant derrière la fiction, à ne pas endosser ses responsabilités. Certes, mais l’écrivain posé comme instance absolue, délivré de toute responsabilité,

c’est pour l’essentiel chez les écrivains du je qu’il se trouve aujourd’hui, et notamment chez Angot et ses défenseurs. Qu’importe ce qu’elle écrit, puisqu’elle est écrivain. De fait, il subsiste un petit roman à la française, usé en effet jusqu’à la corde, avec sa psychologie, ses adultères, la rencontre d’un écrivain quinquagénaire désabusé avec une troublante jeune femme, and so on. C’est du produit germanopratin, qui n’est nullement représentatif de l’essentiel de la production contemporaine. Je pense comme Philippe Forest, comme Jacques Henric, que l’affaire de la littérature, c’est la vérité. Mais cette vérité peut, et parfois doit, passer par d’autres voies que par la transcription de l’expérience. De ce que Philippe Forest soit un excellent autobiographe, il ne s’ensuit pas que toute la littérature doive en passer par là. Ce n’est parce que je pratique, moimême, surtout le récit d’imagination que j’estime que tout le monde doive en faire autant. Ce n’est pas parce qu’il m’arrive d’écrire sur moi ou sur des personnes réelles que je m’estime délivré de toute responsabilité par le miracle de l’art, conception qui, bien loin d’être moderne, me semble un ultime avatar du vieux sacre romantique de l’écrivain. Les genres autobiographiques peuvent évidemment donner de grandes choses (et le dernier livre de Forest en est la preuve). Pas question de condamner un genre en lui-même. Mais c’est cette prétention à la domination, fondée sur une vision étriquée de la littérature d’aujourd’hui, qui pose problème. Nous avons vécu le despotisme absolu du roman. Pourquoi diable lui substituer un autre despotisme, celui de la confession et du récit de soi ? Hors de l’autofiction, point de salut, ou vous êtes un littérateur obsolète. On ne peut pas se contenter d’exister, il faudrait encore que les autres n’existent pas. Cette propension au totalitarisme théorique m’a toujours étonné. Années 1970 pas mortes, en effet. Encore une fois, pour lever toute équivoque, je me sens étranger à cette manière de penser : a priori, pour moi, aucun genre n’est à exclure. L’autofiction ou l’autobiographie ou l’auto-cequ’on-voudra peuvent donner des œuvres passionnantes : Forest et Catherine Millet, justement, mais aussi Richard Millet, Annie Ernaux, Bernard Desportes, Philippe Di Folco, le magnifique journal que Belinda Cannone a fait paraître chez Stock sous le titre La Chair du temps, et j’en oublie des quantités. Dans le genre, ma préférence va encore à Éric Chevillard, qui publie chaque jour sur internet, sous le titre L’Autofictif, trois petits textes tirés d’infimes événements de la vie quotidienne, autant de bijoux de poésie, d’humour, d’inventivité. Mais pourquoi cette rage de réduire le champ à ce qui doit se faire en termes de genre ? Pourquoi cet amour du despotisme ? Il paraît étrange de se réclamer de Bakhtine, comme le fait Forest, et de l’infinie ouverture du romanesque, pour aussitôt refermer le genre. Le modèle de Bakhtine, c’était Rabelais. Et comment ne pas voir la rusticité théorique qui sous-tend parfois la pratique des autofictionneurs ? Cela se réduit le plus souvent à une sorte de naturalisme minimal. Du genre : « je l’ai vécu, donc je le transcris, donc c’est la vérité, donc c’est de la bonne littérature. » S’il est une chose que l’expérience littéraire nous apprend, c’est que ce que nous appelons le « vécu » ne va pas de soi (pas plus que le « moi »). Que ce vécu est déjà fait de discours, d’imagination, d’illusions. Que

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q u x i  ? e


Elle a raison. Cette rubrique est donc le lieu où s’agitent et résonnent les écritures toujours vivantes des écrivains qui ne courent plus.

Marina Tsvetaeva, Vivre dans le feu. Confessions, Robert Laffont, 2005,

Nicolas Genka L’Épi monstre

Pour être sûres d’arriver au but, un léger détour s’impose. En 1933, dans son journal, Marina Tsvetaeva écrivait ceci : « Lorsque, à une quelconque réunion littéraire française, j’entends tous les noms sauf celui de Proust, je dis dans un étonnement innocent : " Et Proust ? - Mais Proust est mort, nous parlons des vivants ", – c’est chaque fois comme si je tombais des nues ; d’après quel indice établit-on que l’écrivain est vivant ou mort ? Est-ce que vraiment X est vivant, contemporain et actif parce qu’il peut venir à cette réunion, alors que Marcel Proust, parce qu’il ne peut plus aller nulle part sur ses jambes, est mort ? On ne peut juger ainsi que les coureurs. »*

Ce livre est un rescapé. Écrite dans une fulgurance de colère en 1961 par un jeune homme de 24 ans à son retour d’Algérie, cette histoire d’amour, d’inceste et de mort entre un père et ses deux filles, est refusée par treize éditeurs avant d’arriver sur le bureau de Françoise d’Eaubonne chez Julliard, assortie d’une note de lecture précisant : « Bien entendu, vous ne publierez pas. Trop audacieux  ». Christian Bourgois, directeur littéraire dans la même maison, décide du contraire. Dès sa sortie, le livre reçoit l’appui de quelques-uns des grands noms de l’époque : Jean Cocteau lui décerne un prix spécial, Aragon le soutient également, Pasolini, Nabokov et Mishima veulent le traduire. Les critiques, dans leur souci de référence, évoquent Genet, Bernanos et Céline. Le livre se vend bien. Jusqu’à ce que la censure gaulliste décide à l’été 1962 de l’interdire à la vente aux mineurs, à l’affichage et à toute forme de publicité : « Les officiers de police judiciaire pourront, avant toute poursuite, saisir les publications exposées, ils pourront également saisir, arracher, lacérer, recouvrir ou détruire tout matériel de publicité en faveur de ces publications. » En réaction à cette disparition programmée, les Éditions Maspero décident de le vendre illégalement, ils y parviennent pendant quelques mois jusqu’à ce que les ouvrages soient confisqués et mis au pilon. Les deux livres suivants de Genka, Jeanne la Pudeur en 1964 et L’Abominable boum des entrepôts Léon Arthur en 1968 connaîtront le même sort uniquement en raison de la mention de L’Épi monstre dans la liste des

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« Ah ! oui ! oui ! » font les Trognes, sarcastiques et s’empoignant mutuellement la braguette. « Une bonne histoire de cul bien de chez nous. Ben Morfay, raconte-la, toi ? » - Il était une fois, commence Morfay, une petite jeune fille qui jouait avec son index. Guili-guili ! « Ha ! ha ! ha ! » s’époumone le chœur. - Elle était blonde, joli corps, tenez, tout le portrait de Marceline. Mais voilà, depuis quelques mois déjà elle avait des règles irrégulières… « Ah ! non alors ! » s’indigne Marceline. Elle se lève, sort dans la nuit, elle court, elle galope, saute les talus – son sang hurle à la honte. Tant pis pour la dame aux cheveux bleus, tant pis pour l’étang, les monstres. Elle a des mains qui feraient le tour de l’horizon. Elle ne craint personne.

son sang hurle à la honte

«  C’est lui ma vallée d’illusions. C’est lui mon secret et mon jeu, mon marbre à conquérir. Se peut-il qu’il soit leur complice ? Je le croirais plutôt complice de leurs tares, voire de leur folie. Torture, va ! Mon cœur, est-ce possible qu’un être puisse vous faire autant de mal ? » Détester. Sa mère le détestait. Qu’en savait-elle, après tout ? Sa mère était une pauvre femme. Elle, elle souffrait, croyait-elle, le supplice de la septième mort. « Que lui ai-je fait ? Je suis tout ce qu’il veut, tout ce qu’il rêve, chacun de ses gestes. Je suis sa richesse insoupçonnée. Je peux changer de monde et de visage pour lui plaire. Je peux aller au-delà de ses pensées et l’attendre ici, derrière un arbre, au bord d’une route ou en pleine mer. Je suis sa multiplication par dix mille. S’il me fait confiance, je sais le guérir. S’il me tend sa main, je sais la prendre comme personne n’a su la prendre avant moi, comme personne ne saura jamais la prendre comme moi. S’il faut devenir sorcière, je veux devenir sorcière, je ferai germer le soleil quand il trouvera qu’il fait noir. Que puis-je faire encore ? Tout. » Marceline tu as tort. Marceline c’est de la passion. Marceline ! Marceline ! « Je détruirai ses ennemis. » - Marceline ! hurle Morfay dans la campagne. « Je vais le laisser appeler, médite-t-elle. Quand il aura la gorge tarie, il retournera boire là-bas. Et moi qui lui trouve de la noblesse ! Je suis toquée. » - Marceline ! hou-hou ! « Marceline, hou-hou, tant que tu veux, regimbe-t-elle, ça t’apprendra. Si j’étais changée en sorcière, vous verriez un peu ! Je ferais comme la dame aux cheveux bleus, je les étranglerais tous et lui, je lui dirais : Coucou ! C’est Marceline ! » - Allons, reviens ? fait la voix tout près. « Reviens, reviens ? La crotte. Couche avec ta Jeanne si tu veux. Moi je serai la maîtresse d’Albert. Ça fera bien, non, Marceline Morfay avec un valet de ferme ? Il paraît qu’il a le plus beau machin du pays. Hi ! hi ! » - Marceline, tu es en train de me faire marcher ? « Oh ! ne supplie pas comme ça, je te connais… » Le voilà ! Marceline fuit parmi les fougères. Elle crie : - Tu peux courir, mon vieux ! - Marceline, tu es ridicule !

Nicolas Genka L’Épi monstre

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uelqu’un d’autre raconte une histoire  ? demande Morfay qui ajoute : une histoire de cul ?

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HELL’O MONSTERS Il est question ici du passage d’un monde à l’autre, de la coexistence des règnes animal et végétal et de la place de l’humain, souvent hanté par la mort. D’une apparente légèreté, les créations colorées d’Hell’O Monsters sont en réalité une interprétation plus profonde, voire mystique, de la nature humaine. Singes, arbres, squelettes, cerfs ou flèches dialoguent toujours par le biais d’éléments géométriques et graphiques. Ces dessins très fins et minutieux, semblet-il clairs et évidents, appellent à une seconde lecture pour y découvrir l’attention portée à chaque détail. Un lien subtil entre ces différents éléments orchestre cette cacophonie silencieuse. Avec en filigrane la nostalgie de l’enfance et des possibilités infinies de l’imaginaire, Hell’O Monsters porte un regard cruel et tendre sur le monde des adultes, dépeignant une société complexe et hybride. Une sorte de cirque où tout serait possible mais tout serait étrange. On comprend alors leurs différentes sources d’inspirations : les vanités, les motifs ethniques, la nature et la symbolique des choses. Issu du monde du graffiti, ce collectif de plasticiens, formé par Jérôme Meynen, Antoine Detaille et François Dieltiens, a créé un univers peuplé de monstres, de créatures hybrides et autres animaux. Hell’O Monsters distille son art sur des murs, des toiles et du papier. À présent, leurs créatures prennent vie en relief lors d’installations envoûtantes. Hell’O Monsters et Le Chant du Monstre partagent plus qu’une proximité lexicale, un goût pour l’hybridation, l’amour des belles choses et du bizarre.

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t é s Anthony Goicolea

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On dira de lui qu’il aime les incertitudes. L’entre-deux qui ne permet pas de distinguer le jour de la nuit, le cri du chuchotement, la violence de l’étreinte. Ici, la pensée sauvage et le monde domestiqué se côtoient et s’entrechoquent. La série Pathetic Fallacy questionne la part d’animalité tapie en chacun de nous, la contrainte de la domesticité et la ressemblance entre les bêtes et l’homme. Dès lors qu’ils sont en nombre, le comportement des uns et des autres change. Par exemple, isolée, une mouche est insignifiante, anodine, à la fois sauvage et quasi domestique. Mais en nombre, elles deviennent inquiétantes. Dualité et paradoxes donnent à ses créations une profondeur troublante. Anthony Goicolea vit et travaille à Brooklyn. Dans son travail photographique et vidéo, il a d’abord largement questionné la construction de l’identité chez les jeunes adolescents. Depuis quelques années, il dépeint dans ses images photographiques comme dans ses dessins sur mylar, un monde largement urbanisé et industrialisé, distord le temps et l’espace, créant ainsi un monde inhabitable. Goicolea dépeint une humanité déconnectée de ses racines, où le sauvage se bat contre le domestique, où l’avenir est ambigu et incertain. 101


PARCE QUE

!


tarik noui

Des textes, des cris, des chants parfois vous touchent plus que d’autres. On ne pourrait dire si c’est pour leurs qualités littéraires intrinsèques, indéniables. On ne saurait comment les défendre s’il le fallait, devant une cour de jurés ou de pairs. Ils sont, pourtant. Plus forts, plus droits, plus obsédants. Il y a quelque chose de viscéral dans cette approche-là, rien de bien logique, rien de bien normal. C’est la raison pour laquelle lorsqu’on nous a demandé pourquoi cette rubrique et pourquoi ces auteurs, nous avons simplement répondu, en chœur, PARCE QUE !

Tarik Noui, c’est ce fou furieux qui a longtemps travaillé avec le performeur accro aux modifications corporelles Lukas Zpira, qui a fréquenté un temps la Demeure du Chaos, cette résidence improbable non loin de Lyon qui a pour vocation de réunir des artistes dans un décor d’apocalypse… En fait, lorsqu’on écoute Tarik Noui parler, on peut avoir l’impression qu’il a eu plusieurs vies, et que toutes en valaient la peine. En tout cas, dans celle-ci, il écrit. Beaucoup. Des romans, des pièces pour le théâtre et la radio, des scénarios… Les thèmes sont variés mais il semblerait que revienne chaque fois cette obsession de la chair et du délitement du monde. Quelque chose qui lierait ces deux notions opposées, qui pourtant se confondent lorsque ce sont les mots de Tarik Noui qui les orchestrent. Ce texte est un inédit, écrit spécialement lorsque nous lui avons demandé de s’offrir à nos pages. Il raconte Nunca Vélasquez, personnage troublant et attachant que l’on retrouve au fil de son œuvre. Parfois, elle porte un autre nom. Elle est pourtant toujours ce « jamais », cette entité fantomatique des non-lieux. Les personnages qui l’ont rencontrée au point de vouloir témoigner de son existence parcourent, eux aussi, les lignes d’écrits en forme de travail global. Celui-là même qui ne fait que dresser le portrait d’êtres humains en prise avec les images d’un monde en train de s’écrouler. Asservis par la chair et leurs instincts. Par un monde clos et immobile à l’intérieur duquel, pourtant, il ne s’agit même plus de survivre.

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ô Amour

Tarik noui

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Éléments biographiques de Nunca Vélasquez à travers six personnages

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Brando

Jeanne

Gaspard Gruber

Nadar Suarès

Soha

Amerigo

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Brando Je… Il n’y a pas de date je pense… il n’y a pas de date… c’est arrivé… il suffit de dire ça… C’est arrivé… C’est suffisant pour une rencontre non ? … Et… et qu’est-ce que vous en ferez de cette date ? Hein ? Qu’est-ce que vous voulez en faire ? Si c’est pour la coller sur une frise historique… je… je ne vous donnerai pas de date… c’est pour la péremption de la viande et des aliments les dates… pour les anniversaires parce qu’on veut absolument que tout finisse par vieillir… non, je vais raconter ce que je sais sur Nunca Vélasquez, mais pas de date, je m’en fous des dates vous voyez… une histoire ça se raconte et c’est tout… on… on n’est pas des entomologistes à épingler des insectes morts… bon… C’était… c’était encore une histoire de corps et de chairs blanches… je veux dire blanches comme cette viande passée à la javel… cette viande de veau... parce qu’on passe la viande de veau à la javel pour la faire blanchir vous voyez ? Alors la naissance… La naissance de Nunca Vélasquez s’est faite dans la douleur et la trahison du retour… Oui, son géniteur était parti en guerre… à la guerre… on devrait dire « partir au sang »… c’est comme ça qu’il faudrait dire pour être exact… Dans… dans la réalité. On devrait dire « on part au sang »... Bon alors… Son père, donc… un de ces soldats revenu les poches pleines de lettres d’amour jamais envoyées… Dormant avec son pistolet d’ordonnance dont il vérifiait l’état plusieurs fois par jour… Son père avachi dans les viscères des vainqueurs et des vaincus, mélangées à la boue des tranchées… Plus tard… Le… le père de Nunca Vélasquez avait engrossé une femme vivante et remuante qu’il avait rencontrée au gré de ses errances dans l’arrière d’une cuisine de campagne… comme on croise une truie dans une porcherie vous voyez… avec… avec cette chaleur des fourneaux et l’odeur poussiéreuse du charbon… à terre donc… le cul blanc du père… sa lune de chair à remuer et les mains plantées, agrippées dans

tarik noui ô amour

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« L’écriture doit sortir d’un barillet. Alors contente-toi d’armer ta souffrance et de viser juste. Les enfants s’occuperont de laver notre effroi dans leurs jeux. » Nunca Vélasquez

les varices de la femme ouverte… dans l’odeur de sueur et d’ail et d’épices… il remue, le pauvre, dans la substance du monde et sa matière affreuse grasse et vivante qui le tient et souffle… Le père se lève et s’en va jouer aux cartes. Quelques mois plus tard naîtra Soha, la sœur bâtarde, double maladif de Nunca Vélasquez. Et sa mère. Je veux dire sa vraie mère… elle… elle, c’est autre chose… elle faisait partie de ces femmes aux mains pleines d’ordures – fuyant les degrés de la connaissance – parce qu’il faut bien du désordre dans ces mains-là pour répondre au monde. Pendant la guerre, Oerlikon était le quartier des femmes seules. Les jours de grand soleil, elles allaient toutes se mettre sur leur balcon – ferraille et chaux blanche aux murs – ou devant les cafés vides bordés de larges terrasses sales. Elles restaient allongées, les jupes retroussées haut. La poitrine nue. Elles profitaient du soleil pour montrer ce qu’elles avaient de mieux, ce que leur corps et la chaleur promettaient à un éventuel homme qui passerait par là. Mais personne ne passait. Certaines de ces femmes, en fait les plus jeunes, ne mettaient pas de culotte. Ainsi, on pouvait voir la saillie lorsqu’elles s’étaient rasées. Les plus vieilles ne le faisaient pas. Elles disaient que la chair, pour être attirante, devait faire marcher l’imagination. Ainsi, il fallait toujours garder du secret. Elles disaient ça mais les plus jeunes pensaient que c’était sûrement parce qu’elles n’osaient pas. Mona avait dit un jour en enlevant sa culotte devant un bureau de tabac contre le mur duquel elle s’était allongée. - Toutes ces vieilles grasses… garces ! Elles n’enlèvent pas leur vieille culotte parce qu’elles ont le barbideau écorché trop graisseux voilà tout. On… On dit d’Oerlikon, qu’il y a bien longtemps, il y avait des usines de chars ici. À moins que ce ne soit des canons de vingt millimètres. Plus tard, ces canons équiperont les navires de guerre. On dit qu’ils étaient très efficaces contre les kamikazes. Encore plus tard, ils équiperont les bateaux de la marine française. Le tireur était sanglé au canon, de cette façon, il ne faisait qu’un avec l’arme et semblait de grand phallus tendu vers le fer... Oui, les hommes d’Oerlikon étreignaient de l’acier brûlant à la cadence des balles de 20 mm qui partaient siffler dans le ciel une drôle de musique. C’était la guerre… le sang… le temps des sirènes et des courses aux abris. Le temps pour une nation de décider si elle sera vainqueur ou vaincue… un… Un temps grimaçant et dont il ne reste que des monuments et des images d’archives qui font bâiller les collégiens… Les… Les hommes étaient au front et les plus jeunes avaient été vidés de leur substance au fur et à mesure des maîtresses, des vieilles femmes seules et des jeunes veuves. Les corps se dénouaient dans la flore de l’amour – ce serait presque beau s’il n’y avait le claquement de la chair et le rendement du sexe qui finissaient par faire mourir les jeunes hommes. Il n’y avait que des femmes dans les usines d’Oerlikon, leurs voix stridentes arrivaient même à couvrir le gueulant des machines. Les femmes rentraient l’acier d’un côté, par blocs massifs et où, de l’autre côté, sortaient des chars et des canons. Neufs et bien peints, sans aucune trace de poudre ni de sang. On aurait pu croire que c’étaient des bêtes inoffensives. Mais ça, c’était il y a longtemps, quoique Nunca Vélasquez ne se rappelle plus très bien. Ne pourrait bien évidemment

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Affinités électives

FRMK, quatre lettres mystérieuses, une recherche d’autres possibles : déconstruire la BD, exploser la narration, écrire une nouvelle poésie de l’image.

Alchimie

Un écrivain haïtien et trois plasticiens français : quatre écritures dont la confrontation génère une œuvre commune sur le devenir animal.

Seul contre tous

Pierre Jourde dit « je », pour une fois, et s’érige contre la dictature du moi et de son incarnation en littérature : l’autoficiton.

Ex-qui ?

Un texte censuré pendant presque quarante ans, un auteur condamné au silence, un titre prédestiné. Mais c’est avant tout parce qu’il questionne la littérature contemporaine que l’Épi monstre de Nicolas Genka trouve entre ces pages un asile temporaire.

2 Simo Aagadi

Faubert Bolivar

Claro

Cabinet de curiosités

Anthony Goicolea. Hell’O Monsters. Deux univers très différents où la coexistence des règnes animal et végétal questionne la place de l’humain, et où l’incertitude des situations règne en maître.

Catherine Duchêne Johann Fournier

Parce que !

Frémok

Ô Amour. Tarik Noui. Il n’y a rien à en dire si ce n’est qu’il devait être là.

Nicolas Genka Et quelque part, dissimulés entre ces pages, des mots d’ami, offerts par Claro.

Anthony Goicolea Hell’O Monsters Pierre Jourde Tarik Noui

Monstre Le Chant du

Création littéraire & Curiosités graphiques

978-2-916355-86-3

15 €

Le Monstre hybride hume l’air du temps, s’ouvre à la création mouvante. Le chant alterne entre expérimentation, coup d’éclat et hésitation. Le Chant du Monstre, ou comment la littérature contemporaine s’allie au graphisme, au dessin et à l’illustration.


Le Chant du Monstre #2 (extraits)