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L’écriture architecturale des grands ensembles Emilie Boulangé

Quelle place faut-il donner à la vision de l’écriture architecturale dans le cas des grands ensembles ? Le champ de recherches et de connaissances recouvrant cette question étant large, j’ai fait le choix de la recentrer sur deux études de cas en particulier. J’évoquerai le grand ensemble de la Grande Borne à Grigny, réalisé par Emile Aillaud au début des années 70 ; et la réhabilitation de l’ensemble de Persan dans l’Oise, réalisée par Clément-Noël Douady en 2001. L’écriture architecturale est un terme utilisé en tant que concept opératoire, afin de développer ma recherche. En cela, c’est un terme déterminé de manière subjective regroupant la forme du bâti, le traitement des façades, l’organisation des espaces extérieurs, et le rapport des bâtiments entre eux dans les deux études de cas. Deux visions de cette écriture sont perceptibles au prime abord, celle de l’architecte car écrivain de son ouvrage, et celle des habitants qui vivent et pratiquent cette architecture. Une troisième vision est à prendre en compte, celle du filtre culturel, c'est-à-dire la vision reléguée par les médias et les architectes extérieurs à ces deux opérations auprès de la population. Nous savons que ce filtre culturel a été très critique envers les architectes des grands ensembles, qu’ils ont tenu responsables de leur échec. A travers les deux études de cas, il s’agit de définir les trois visions établies précédemment, et les corrélations qui existent entre elles. Afin de situer la place de l’écriture architecturale dans les grands ensembles, et notamment dans l’échec et les maux qu’on leur connaît aujourd’hui. Dans un second temps, l’écriture architecturale, dans le cadre de la réhabilitation, peut-elle apparaître comme un moyen de régler les difficultés des grands ensembles ? Peut-elle passer de cause à solution ?

L’écriture architecturale est-elle un apparat qui permet d’occulter les difficultés ? Au prime abord, et à travers les deux études de cas, il semble que deux réponses soient imaginables. Oui. L’écriture architecturale est un apparat qui peut être utilisé pour masquer les difficultés des grands ensembles. Non. L’écriture architecturale n’est pas pensée dans le but d’occulter ces difficultés. Le filtre culturel s’est empressé, dès la création des grands ensembles, de porter leurs architectes aux bûchers en les tenant responsables de leur échec. Dès 1963, un journaliste du Figaro fait écho de la sarcellite ou le mal des grands ensembles. Jusqu’à aujourd’hui, la crise connue par les grands ensembles n’a cessé d’être reléguée par la presse : C’est vrai que le béton des années 70, les barres et les tours, c’est encore la faute aux architectes1. Cependant, lorsque la population est sondée, l’architecture n’apparaît pas comme la première cause de cet échec. Un sondage de la SOFRES2, révèle que 5% de la population interrogée tient l’architecture directement responsable. Ces deux visions sur les grands ensembles, avec une approche générale, se ressent-elle également sur l’écriture architecturale ? 1 Journal Le Monde, L’utopie manquée des cités dortoirs, article de l’édition du 6 décembre 2005.

2 Sondage de la SOFRES, Le sentiment des français face à la sécurité dans les lieux publics, Observatoire de la Sécurité, 27 septembre 2006.

L’écriture architecturale des grands ensembles Boulangé Emilie


2 Il y a deux niveaux dans l’écriture architecturale, celle de l’architecte que nous pouvons définir ainsi : écriture, n.f (lat. scriptura) représentation de la parole et de la pensée par des signes graphiques conventionnels3. Celle de la personne qui la perçoit : apparence, n.f (lat. apparens), ce qui se présente immédiatement à la vue, et à la pensée4. En attribuant l’écriture à l’architecte, puisqu’il met en forme son discours en le matérialisant, et l’apparence aux habitants, puisqu’ils font face à des façades ou à une forme de bâti correspondant au discours de l’architecte, nous avons deux visions strictement différentes. Peuvent-elle signifier qu’il existe une difficulté de compréhension entre le discours de l’architecte et la réception de la part des habitants ? Le filtre culturel porte un jugement très sévère sur l’écriture architecturale des grands ensembles : Préfabrication lourde d’une part, urbanisme de « zoning » d’autre part, et, là-dessus, un emballage pseudo-artistique réputé tenir lieu d’architecture5. L’écriture architecturale est assimilée à un emballage pseudo-artistique, qui constitue une apparence ne se référant pas à de l’architecture pour le filtre culturel. Cette apparence superficielle désavouée par le filtre culturel, ne montre-t-elle pas qu’une trop grande importance lui a été donné contre d’autres éléments des grands ensembles ? Vus d’avions, les plans de masse des nouvelles cités étaient merveilleux : on eût dit, selon les goûts picturaux de l’architecte qui les avait conçus, des Mondrian ou des Miro. Mais à l’échelle du promeneur ou de l’utilisateur, ces effets s’évanouissaient, remplacés par l’empilement des cellules, le morne alignement résultant des « chemins de grues » et le paysagisme informe des espaces verts6. L’écriture architecturale, qui peut paraître remarquable 3 Le Petit Larousse illustré, édition 2002, p.362 4 Le Petit Larousse illustré, édition 2002, p.76 5 Les « Trente peu Glorieuses » de l’architecture française, article sous

en plan, s’efface lorsque l’on est projeté à l’intérieur. Lorsque l’on se situe à l’échelle humaine, elle laisse place aux mauvais côtés et difficultés de ces opérations . Comment cela s’applique à la Grande Borne ? La Grande Borne, Grigny. Pour la première fois, l’écriture architecturale souhaitée par Emile Aillaud pour la Grande Borne rompt avec la monotonie des grands ensembles construits jusque là : un quartier original où s’intercalent courbes et éléments droits, décorations, rues piétonnes et immeubles à faible hauteur (deux à quatre étages), grands terrains de jeux et espaces verts regroupés en labyrinthe de sept quartiers ayant chacun un type de décor différent7. Audelà, de cette organisation spatiale, l’architecte pense offrir une qualité de vie grâce à une nouvelle écriture architecturale, et celle-ci passe par l’introduction de la couleur sur les façades, par des fresques et des œuvres d’art monumentales. Pouvons-nous encore parler d’écriture architecturale, ne sommes-nous pas face à une mise en scène de l’espace ? Le filtre culturel est dans un premier temps réceptif à l’écriture architecturale de l’opération : La Grande Borne n’est pas une cité comme les autres. Ville énigmatique, elle permet de laisser aller son imaginaire dans un espace sans rues, mais peuplé de cours, de places aux noms évocateurs. […] Le regard est immanquablement attiré par les couleurs des fresques murales de Fabiorieti, les peintures abstraites d’Eva Lukasiewicz, etc…8 Cette description faite par le filtre culturel, tend à assimiler l’écriture architecture à l’apparence et à la mise en scène. On parle peu des logements, du rapport des habitants entre eux, on parle d’une apparence générale 7 S. TABOURY, article de la Banque des Savoirs sous l’égide du conseil général de l’Essonne, La Grande Borne : une cité exemplaire ? , 1er Janvier 2005,

l’égide du Ministère des Affaires Etrangères, le 11 janvier 2005

6 Les « Trente peu Glorieuses » de l’architecture française, article sous l’égide du Ministère des Affaires Etrangères, le 11 janvier 2005

8 S. TABOURY, article de la Banque des Savoirs sous l’égide du conseil général de l’Essonne, La Grande Borne : une cité exemplaire ? , 1er Janvier 2005, chap II : Redorer l’image des grands ensembles. L’écriture architecturale des grands ensembles Boulangé Emilie


3 qui englobe logements, activités, et habitants. Les habitants sont également réceptifs, lors de la livraison en 1971 au discours de l’architecte : L’architecture est originale, les enfants peuvent profiter d’un espace de jeux préservés des voitures […] l’originalité de la Grande Borne résidait dans le fait qu’elle allait permettre à la fois l’épanouissement individuel et l’engagement collectif9. La vision des habitants a évolué lorsqu’ils se sont retrouvés confrontés à des difficultés matérielles émanant des logements, infiltrations et malfaçons. C’est alors que fresques, décorations et rues piétonnes sont devenues secondaires, le discours de l’architecte n’était alors plus compréhensible pour les habitants. De même que les habitants, le filtre culturel s’empresse de reléguer les difficultés qui apparaissent : Peu d’années après l’occupation des logements, un grand nombre de locataires ont à subir la condensation et les infiltrations d’eau à travers les panneaux de façade, qui entraînent des moisissures dans les appartements. L’humidité envahit les pièces et pourrit les murs. Les malfaçons touchent rapidement l’ensemble de la cité, si bien qu’en 1982, plus de 750 logements sont déclarés insalubres10. Le constat qui apparaît est simple. L’écriture architecturale remarquable et de qualité est reléguée en premier. Les difficultés et la mauvaise qualité de construction font ensuite parler d’eux. L’écriture architecturale sert d’apparence pour dissimuler ce qui est de moindre qualité dans l’opération. Une mise en scène permettant de leurrer habitant et filtre culturel pendant un temps sur les difficultés. Les critiques émises par le filtre culturel, coupées avec la politique de logement d’après Guerre permet d’appuyer l’hypothèse que l’écriture architecturale, dans cette opération, est un apparat permettant d’occulter les futurs problèmes qui seront rencontrés par ce grand ensemble. 9 Les grands ensembles entre histoire et mémoire,

Jeux d’enfants au coeur de La Grande-Borne. © Archives municipales de Grigny

Le cas de la Grande Borne n’a pas échappé à la politique d’urbanisme quantitatif mis en place au début des années 50 : industrialisation des techniques de productions et de mise en œuvre, en poursuivant un objectif simple, construire vite, en masse et à moindre coût : les objectifs poursuivis sont multiples : améliorer le confort des logements, et plus généralement des bâtiments publics, mais aussi construire plus vite et moins cher, en organisant une filière industrielle du logement. 11 L’Etat souhaitait redorer son image avec la Grande Borne, en offrant une nouvelle vision des grands ensembles : formes libres, percements non conventionnels dans des façades polychromes, et des agencements de bâtiments s’efforçant de créer des enclos ouverts. 12 Emile Aillaud, en offrant, une forte 11 CHAMPY Florent, Sociologie de l’architecture, Collection Repères,

Les Rencontres de la DIV, 24 avril 2001

Edition La Découverte, Paris, Avril 2001. Chapitre III, Le rôle de l’Etat, p.68.

10 S. TABOURY, article de la Banque des Savoirs

12 S. TABOURY, article de la Banque des Savoirs

sous l’égide du conseil général de l’Essonne, La Grande Borne : une cité exemplaire ? , 1er Janvier 2005, chap III : Du rêve à la désillusion.

sous l’égide du conseil général de l’Essonne, La Grande Borne : une cité exemplaire ? , 1er Janvier 2005 L’écriture architecturale des grands ensembles Boulangé Emilie


4 identité architecturale, sortant du schéma des tours et des barres, pensait-il échapper aux tares des grands ensembles ? Il est accusé, par le filtre culturel, de tromper les habitants par la forte identité de son opération : Quelles qu’aient été, en effet, l’apologie de la variété et la célébration de la poésie qui ont accompagné, par exemple, la construction du grand ensemble de la Grande Borne à Grigny, celles-ci ne suffirent pas à contrecarrer le gigantisme du projet. Lequel peut être lu aujourd’hui comme une tromperie esthétisante, son plan introverti et diffracté étant devenu un facteur d’illisibilité, et « ses événements » (le portrait de Rimbaud, en particulier) un maquillage pseudo-poétique de la pauvreté. 13 Dans la cas de la Grande Borne, l’écriture architecturale a un double rôle, elle permet pendant un temps d’occulter les désagréments de la construction à moindre coût, dont découleront les problèmes énoncés précédemment. Elle permet également de faire oublier ce que sont les grands ensembles, des constructions réalisées dans l’urgence, pour une classe ouvrière rejetée des villes : la demande sociale subit l’influence de la contrainte économique et ont à parfois tendance à présenter comme souhaitable ce qui est économiquement rentable. 14 Quel est le lien entre l’écriture architecturale et les difficultés matérielles rencontrées au fil du temps par les habitants de la Grande Borne ? L’écriture architecturale n’est pas responsable de ces difficultés, puisque la Grande Borne a pris un chemin identique à tous les grands ensembles construits à la même époque. Elle a permis temporairement, de saluer le génie de l’opération. L’écriture architecturale n’est pas écriture mais bien apparence, puisqu’elle ne dure qu’un temps. 13 Les « Trente peu Glorieuses » de l’architecture française, article sous l’égide du Ministère des Affaires Etrangères, le 11 janvier 2005

14 CHAMPY Florent, Sociologie de l’architecture, Collection Repères, Edition La Découverte, Paris, Avril 2001. Chapitre IV, La conception des bâtiments publics, p.97.

Kafka, fresque murale de Fabio Rieti. © Ville de Grigny, Mission histoire locale

L’apparence, c’est ce que nous voyons au premier abord, extérieurement. Elle devient vite éphémère lorsque nous regardons la mise en œuvre et la qualité de construction. L’écriture architecturale a permis de « sauver les apparences », sauver les apparences : ne pas laisser paraître ou dissimuler ce qui pourrait nuire à la réputation, aller contre les convenances. 15 Son écriture architecturale a donc servi d’apparat pour occulter les difficultés pendant un temps, par la forte volonté de l’architecte et des politiques de changer l’apparence des grands ensembles. Le grand ensemble du quartier « Le Village », Persan. Le cas de Persan est soulevé afin de regarder si l’hypothèse selon laquelle l’écriture architecturale peut être utilisée comme un moyen d’occulter les difficultés connues par les grands ensembles est confirmable. Allons-nous au-delà de l’apparence dans cette réhabilitation ? Persan est un grand ensemble construit à la fin des années 60, à trente kilomètres au Nord de Paris, dans l’Oise. C’est une opération, à l’époque destinée à 15 Le Petit Larousse illustré, édition 2002, p.76 L’écriture architecturale des grands ensembles Boulangé Emilie


5 accueillir les ouvriers des environs. L’écriture architecturale s’articule principalement autours d’une place, appelée Place de La Rencontre. Nous sommes très loin de la volonté précédente de l’architecte de donner une nouvelle dimension aux grands ensembles, puisque les principales caractéristiques connues jusque là sont présentes. Le quartier tranche tout d’abord par l’échelle et la rigueur de son architecture : barres orthogonales à dominantes R+4 […] les bâtiments du quartier « le Village » sont de formes parallélépipédiques, souvent d’une longueur de 50ou 100 mètres […] ce caractère géométrique est accentué par une implantation à angle droit […] cette rigidité est accentuée par le marquage, en façade, du quadrillage constructif des planchers et murs à refends. 16 Le jugement porté par le filtre culturel dessert l’écriture architecturale choisie : […] ce que le sens d’un quartier doit à l’histoire d’une architecture sommaire et urbanistique bâclée. 17 De plus, l’écriture architecturale n’est pas perçue comme il se devait. Il y a une forte différence entre le discours de l’architecte, et la réception des habitants et du filtre culturel. L’exemple le plus flagrant de cette incompréhension, est la Place de la Rencontre. Elément majeur de l’opération, est très rapidement rebaptisée Place de l’enfermement par les habitants : Le sentiment d’enfermement est plus sensible encore – et signalé comme tel par les uns et les autres – pour la place de la Rencontre, espace d’un hectare enserré sur ses 4 côtés par le bâtiment 14, qui en fait une cour presque entièrement fermé, seulement accessible par diverses zones de rez-de-chaussée sous portique. 18 Cette différence entre discours et réception est cause, de la naissance de difficultés sociales au sein de l’ensemble : apparition de vandalisme, d’insécurité et de la loi du plus fort. Les habitants fuient la place, devenue 16 DOUADY Clément-Noël, Les Dragons de Persan, Collection Paroles d’acteur, Edition Recherche, DijonQuetigny , 2003, chap I : Du progrès à la crise, p 27.

17 J.P Frey , Revue « Urbanisme » n°335, note de lecture, mars-avril 2004

le lieu de regroupement des dealers et non des enfants. Dans l’ouvrage de C-N. Douady 19, l’auteur nous offre une approche sur la réhabilitation de ce grand ensemble, qui comprend la réécriture architecturale, et la réhabilitation des logements. On constate, que les témoignages des habitants qu’il regroupe, font référence aux difficultés liées à l’écriture architecturale, mais jamais ils n’évoquent les difficultés au sein des logements. Leurs regards se focalisent sur l’écriture architecturale, tout comme dans le cas de la Grande Borne. Cette mauvaise réception a effacé les difficultés que la population aurait pu connaître dans les logements, dues au moindre coût de construction. Places, façades, organisations extérieures ne se sont pas effacées avec le temps dans le quotidien des habitants. Elles ne sont plus un apparat générant indirectement les difficultés des grands ensembles, mais directement responsables, dans le cadre de Persan. Nous ne sommes plus dans le cadre sauver les apparences : l’écriture architecturale médiocre réussit à détourner les difficultés au sein même des bâtiments et logements. Ce qui n’avait pas fonctionné à la Grande Borne. La réhabilitation de Persan a débuté en 1996. Comment est-il possible que l’écriture architecturale puisse servir à résoudre les difficultés de cet ensemble ? Attribuer une nouvelle apparence, ne risque-t-elle pas de générer le même schéma que celui de la Grande Borne : l’écriture architecturale aveugle les habitants pendant une période, puis s’efface pour laisser place aux difficultés matérielles au sein des logements ? Donner une nouvelle apparence au quartier a pour but premier de le désenclaver, de l’intégrer à la ville. Comment se manifeste cette nouvelle écriture souhaitée par l’architecte Clément Noël Douady ? Les caractéristiques des grands ensembles sont effacées, et la place de La Rencontre reprend le rôle qui lui était attribué en premier lieu. On atténue cette

18 DOUADY Clément-Noël, Les Dragons de Persan,

19 Clément-Noël DOUADY, est à la fois l’auteur de

Collection Paroles d’acteur, Edition Recherche, DijonQuetigny , 2003, chap I : Du progrès à la crise, p 30.

l’ouvrage mais également l’architecte qui est intervenu sur la réhabilitation de Persan. L’écriture architecturale des grands ensembles Boulangé Emilie


6 écriture architecturale : percements des barres et démolitions, ouverture de la place de la Rencontre, réhabilitation des façades avec des matériaux plus nobles, privatisation des espaces extérieurs pour les logements en rez-de-chaussée, etc… La réception des habitants face à cette nouvelle écriture architecturale est favorable. Pour cause, ils ont été consulté et ont donné leur aval : j’ai habité autrefois dans le bâtiment 14, et j’y suis restée attachée ; mais avec votre projet où vous démolissez aux quatre angles, ce bâtiment vous l’explosez… et bien, ajoute-t-elle, et bien oui, il faut le faire. 20 Contrairement à la Grande Borne, l’écriture architecturale n’a donc pas été imposé aux habitants, ils l’ont choisi et y ont participé, comme le suggère la réhabilitation de la Place de la Rencontre. Les architectes doivent se donner une nouvelle définition de la qualité architecturale, qui fasse une large place à la prise en compte de la demande sociale. 21 C’est la démarche qui a été suivi dans cette réhabilitation : le projet de restructuration retenu pour la place de la Rencontre, et qui sera détaillé plus loin, s’est voulu accueillante à une intervention plastique de qualité, de nature à rehausser l’effet de « réhabilitation » technique mais aussi sociale de l’ensemble. 22 L’apparence pour l’habitant, et l’écriture de l’architecte ont la même signification dans cette réhabilitation. Mais sur le long terme est-il possible, qu’elle redevienne apparat ? S’effaçant peu à peu en devenant secondaire pour les habitants et en laissant la place aux difficultés matérielles des logements. L’écriture architecturale n’apparaît pas efficace seule 20 DOUADY Clément-Noël, Les Dragons de Persan,

dans le cas de Persan, en plus de cette innovation il est nécessaire de réhabiliter les logements. Il ne suffit pas de sauver les apparences, mais de faire correspondre la nouvelle qualité de l’écriture architecturale et celle des bâtiments et des logements, en les réhabilitant également. La forte dimension poétique de l’écriture architecturale, se référant à l’Asie, la participation plastique des habitants, n’a pas servi d’apparat destiné à éblouir les habitants car elle n’a pas été imposée mais choisie. L’opération de l’architecte, sa nouvelle écriture architecturale est saluée par le filtre culturel : Persan renaît enfin de ses cendres à la lumière d’un soleil se levant au pied de ses immeubles. En somme les dragons sont à un grand ensemble qui sort de sa torpeur et s’éveille à l’urbanité ce que les nains de jardin sont au paysagisme vernaculaire : un grain de folle poésie dans un monde de brutalités architecturales. 23 La négociation est source de la réussite de l’écriture architecturale dans le cas de la réhabilitation : La concertation devrait concerner les habitants du quartier, mais aussi l’ensemble de l’agglomération. Elle ne doit pas s’arrêter, on l’aura compris, à la phase projet : elle doit au contraire se poursuivre pendant toute la durée des travaux […] une telle démarche préparerait la prise en charge du quartier réaménagé dans sa vie quotidienne ou ses évènements collectifs, et son intégration physique et sociale dans l’agglomération24. Ceux sont les leçons tirées de cette réhabilitation. L’écriture architecturale se transforme en solution face aux difficultés des grands ensembles. Seulement elle n’est efficace que si la négociation est menée à bien. Ce qui n’a pas été fait dans le cas des constructions de la Grande Borne et de Persan, puisque l’écriture architecturale a été imposée.

Collection Paroles d’acteur, Edition Recherche, DijonQuetigny , 2003, chap II : L’action contemporaine, p70.

Ces deux études de cas ont permis de constater qu’il y a

21 CHAMPY Florent, Sociologie de l’architecture, Collection Repères,

23 J.P Frey , Revue « Urbanisme » n°335, note de lecture, mars-avril

Edition La Découverte, Paris, Avril 2001. Chapitre, Conclusion, p.111.

2004

22 DOUADY Clément-Noël, Les Dragons de Persan, Collection Paroles d’acteur, Edition Recherche, DijonQuetigny , 2003, chap II : L’action contemporaine, p.77.

24 DOUADY Clément-Noël, Les Dragons de Persan, Collection Paroles d’acteur, Edition Recherche, DijonQuetigny , 2003, chap IV : Quelques conditions opérationnelles, p 146.

L’écriture architecturale des grands ensembles Boulangé Emilie


7 trois approches différentes de l’écriture architecturale, ce qui nous offre trois réponses différentes à notre hypothèse de départ, dont la variante majeure est la négociation. L’écriture architecturale permet d’occulter les difficultés qui apparaissent dans les bâtiments et les logements dues au coût de construction réduit lors de la réalisation de ces deux grands ensembles. Dans le cas de la Grande Borne, l’écriture architecturale remarquable permet d’occulter les malfaçons des bâtiments se répercutant sur les logements. Nous sommes face à un acte volontaire de se servir de cette écriture architecturale comme un apparat. En cela, le terme sauver les apparences qualifie cette écriture. C’est un échec, car trop éphémère, l’invisible finie par ressurgir, au détriment de ce qui a été mis sur le devant de la scène : peintures, façades polychromes, rues piétonnes… Dans le cas de Persan, elle joue le même rôle. A la différence, elle réussie à étouffer les difficultés qui peuvent apparaître au sein des logements parce que l’écriture architecturale est médiocre, et génère des difficultés sociales. Elle ne fait pas figure d’apparence mais de réalité à laquelle les habitants doivent se confronter tous les jours, et qui leur cause des désagréments. Nous sommes également dans un rôle d’apparat, seulement ce n’était pas un acte volontaire de la part de l’architecte, ce que nous comprenons lorsque nous avons évoqué le rôle qu’il voulait donner à la Place de la Rencontre. Dans le cas de sa réhabilitation, la réécriture de l’identité de l’ensemble, ne passe pas seulement par la modification des façades, des volumes de bâtiments, des espaces extérieurs, et des perspectives. Elle se doit également d’offrir une nouvelle qualité aux logements. L’équilibre entre l’écriture architecturale et la qualité des logements est nécessaire. Elle ne peut pas être utilisée comme seule solution pour éloigner les maux des grands ensembles. La négociation aide a faire disparaître cette fonction d’apparat attribuer à l’écriture architecturale, car l’architecte et l’habitant sont tous les deux écrivains. Leurs rôles ne sont plus dissociés.

Imposée lors de la réalisation de la Grande Borne et de l’ensemble de Persan, elle n’a fait que retarder leurs maux. L’écriture architecturale participative a-t-elle donc plus de chance de sortir les grands ensembles de la situation sociale, matérielle, et économique critique dans laquelle ils se trouvent ? Modifier l’écriture architecturale des grands ensembles sans opérer à la négociation ne serait-il pas prendre le risque de recréer le schéma de la Grande Borne ? Faut-il créer une nouvelle écriture architecturale des grands ensembles ? Ou bien modifier celle qui existe déjà ? Sachant qu’aujourd’hui, la politique de renouvellement urbain intervient sur les grands ensembles autant en terme de réhabilitation que de démolition / reconstruction ? Devenons-nous effacer cette page architecturale peu glorieuse de nos villes ?

La dimension sociale doit guider l’écriture architecturale. L’écriture architecturale des grands ensembles Boulangé Emilie


A Gauche, la Place de la Rencontre à la Livraison de l’opération en 1971. A droite, la Place de la Rencontre, après l’intervention de l’architecte C-N Douady.


CORPUS CHAMPY Florent, Sociologie de l’architecture, Collection Repères, Edition La Découverte, Paris, Avril 2001. DOUADY Clément-Noël, Les Dragons de Persan, Collection Paroles d’acteur, Edition Recherche, Dijon-Quetigny , 2003. La profession d’architecte aujourd’hui, Article CNRS, avril 1999, source : http://www.cnrs.fr. Le sentiment des français face à la sécurité dans les lieux publics, sondage SOFRES, Observatoire de la sécurité. 27 septembre 2006. L’utopie manquée des cités-dortoirs, article Le Monde, 6 décembre 2005, source : http://www.lemonde.fr/web/article/0.1@2-3246.36-717508.0html Les grands ensembles entre histoire et mémoire, Les Rencontres de la DIV, 24 avril 2001 Source : http://i.ville.gouv.fr/divbib/doc/GrdsEnsembles.PDF S. TABOURY, article de la Banque des Savoirs sous l’égide du conseil général de l’Essonne, La Grande Borne : une cité exemplaire ? , 1er Janvier 2005, source : http://www.savoirs.essonne.fr Les « Trente peu Glorieuses » de l’architecture française, article sous l’égide du Ministère des Affaires Etrangères, le 11 janvier 2005, source : http://www.adpf.asso.fr/adpf.publi/folio/architecture J.P Frey , Revue « Urbanisme » n°335, note de lecture, marsavril 2004

BIBLIOGRAPHIE CHALINE Claude, Les politiques de la ville, collection Que sais-je, édition PUF, 1ère édition 1997, Paris, Juin 2006. SOULIGNAC Françoise, La banlieue parisienne, cent cinquante ans de transformations, collection Société, édition les études de La documentation Française, Paris, 1993.

L'écriture architecturales des grands ensembles.  

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