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Interview de la princesse Norodom Buppha Devi. « De la magnificence d'Angkor, l'ancienne capitale de l'Empire khmer, il ne reste pas seulement les plus beaux temples d'Extrême-Orient, vertigineuses cathédrales surgissant de la forêt tropicale. Un art sacré, la danse, a survécu jusqu'à nos jours au travers des invasions et même du génocide Khmer Rouge », déclare avec passion la princesse Buppha Devi, qui était danseuse-étoile dans les années 60. Sous sa direction, le Ballet Royal a retrouvé la splendeur et la magie d'antan. Elle continue : « Dans leur folie meurtrière, les hommes de Pol Pot ont pourtant liquidé 90% des artistes du Ballet Royal cambodgien entre 1975 et 1979. Cet art aurait disparu s'il ne touchait pas à l'identité même du Cambodge. Il est l'âme d'un peuple. Grâce à l'obstination des quelques survivants, les Apsaras, ces fameuses danseuses célestes sculptées sur les murs d'Angkor Vat, sont à nouveau les intermédiaires entre les dieux, le roi et le peuple khmer » Fille aînée du roi Norodom Sihanouk, la princesse Norodom Buppha Devi a été élevée par sa grand-mère, la reine Sisowath Kossamak, qui fut le grand architecte du renouveau culturel du Cambodge : « Je ne me souviens plus quand j'ai commencé à danser, raconte la princesse. J'ai su danser avant de savoir

lire. Je me promenais dans les rangs des danseuses du ballet pendant les répétitions le matin au Palais Royal, mimant tous les rôles à la suite. Alors que je n'avais pas plus de 5 ans et demi, mon père a remarqué mon manège. Il m'a demandé de danser quand le roi du Laos est venu en visite officielle. Ce fut ma première représentation. Je n'ai pas eu le trac. » Très vite, la ravissante Buppha Devi est devenue l'une des premières danseuses du ballet royal. Pas parce qu'elle était princesse : ses s?urs dansaient elles aussi mais n'étaient pas premières danseuses. « D'ailleurs « première danseuse », c'est seulement un rôle particulier, une responsabilité, pas un signe de supériorité, ajoute-t-elle avec beaucoup de modestie et de simplicité. Selon la tradition khmère, la troupe passe avant les individus. » Dès l'âge de quinze ans, la princesse est devenue l'ambassadrice de la culture cambodgienne. Les étrangers qui ont alors le privilège d'assister à une représentation sont littéralement ensorcelés, envoûtés. Ils pensent n'avoir pas assisté à la réalité mais à quelque féerie, quelque enchantement. En quittant le spectacle, ils pensent sortir d'un rêve merveilleux. Aussi ne tarissent-ils pas d'éloges pour les ballerines qui leur ont paru non des êtres en chair et en os, mais des personnages qui leur seraient apparu dans quelque songe délicieux, et, plus particulièrement, pour l'incomparable, la divine Buppha Devi qui est la Grâce même personnifiée. En 1964, elle se produit en tournée à Paris, à l'Opéra Garnier. Buppha Devi et le Ballet royal accompagnent le prince Norodom Sihanouk en visite officielle en France. Elle n'a pas l'occasion de faire les magasins ou de visiter les musées car il faut surtout répéter. Elle doit se produire

dans un spectacle exceptionnel proposant à la fois le troupe du Ballet Royal du Cambodge et celle de l'Opéra de Paris. Les danseuses khmères interprètent le ballet Tep Monorom - la distraction des dieux- Et aussi le ballet Apsara chorégraphiée spécialement par la reine Kossamak pour sa petite fille. La reine s'est inspirée des bas-reliefs d'Angkor Vat pour redonner vie aux statues de pierre (Marcel Camus a apporté sa touche en recréant les mokots (tiares) à trois pointes dans son film L'oiseau de Paradis). Le Général de Gaulle et le prince Norodom Sihanouk sont venus assister à la générale. « À la fin, mon père a fait appeler les premières danseuses dans la loge présidentielle, raconte la princesse Buppha Devi. Le général s'est penché et m'a dit : « Ah, madame, vous avez-là un bien joli costume ». Je crois qu'il a dû dire ça à tout le monde ! En fait, la loge était malheureusement beaucoup trop éloignée de la scène. De loin, tout ce qu'il avait pu voir, c'était les costumes? » Deux ans plus tard, en 1966, le Président de la République française se rendra à son tour en visite officielle à Phnom Penh. Cette fois, la veille de son fameux discours au stade olympique, la princesse interprétera la danse des Souhaits en son honneur. Quand le prince Norodom sihanouk est renversé par le coup d'Etat du général Lon Nol, en mars 1970, Buppha Devi a pris la décision d'arrêter de danser. Depuis le génocide perpétré par les Khmers Rouges - pendant lequel 90% des danseuses et maîtresses de ballet ont disparu -, elle se consacre à la renaissance de la troupe et du répertoire : « C'est une question de survie, affirme-elle, il s'agit de notre âme, de notre identité ». Aujourd'hui le nom du Cambodge évoque à nouveau l'image d'une danseuse. Le Renouveau du Ballet Royal

Les rayons dorés de l'aurore incendient les eaux d'ordinaire sépia du Tonle Sap, le fleuve-réservoir qui relie la ville de Phnom Penh à l'ancienne cité d'Angkor. Comme un vol de papillons à chemisiers blancs et jupettes bleues, quelques douzaines de fillettes et adolescentes à bicyclette, zigzagant entre elles, convergent vers les murs crénelés du Palais Royal. C'est l'heure magique où les Cambodgiens s'éveillent et sortent dans la rue pour manger un petit pain français et profiter de la relative fraîcheur du matin... Un garde encore ensommeillé a décadenassé les chaînes et entrouvert les grilles. Les gamines se faufilent, une à une, dans l'enceinte du Palais. Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres pour les petites danseuses. En raison d'une répétition générale, exceptionnellement les cours n'ont pas lieu à l'Université Royale des Beaux-Arts mais dans la grande Salle des Ballets Chan Chhaya (« le pavillon de l'Auguste Vaisseau qu'illumine la lune »). Sa silhouette d'éternelle adolescente serrée dans une tunique de soie, la princesse Buppha Devi, fille aînée du roi Norodom Sihanouk, est assise à même le tapis, les jambes repliées sous elle, en grande discussion avec son bras droit, le maître de ballet Proeung Chhieng. Les petites cambodgiennes qui pénètrent dans la salle ouverte les saluent très bas en joignant les mains à hauteur du visage. La princesse répond par un sourire maternel. « Je les considère toutes comme mes enfants, confie en aparté Buppha Devi. Nous formons une vraie famille. » Prestement, chaque danseuse enlève sa blouse d'écolière, faisant apparaître l'aavriph, un justaucorps de satin qui laisse la gorge découverte. Par groupes de deux, elles s'enroulent mutuellement les reins du sampot, une

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Le ballet Royal du Cambodge.  

« De la magnificence d'Angkor,l'ancienne capitale de l'Empire khmer,il ne reste pas seulement les plus beaux temples d'Extrême-Orient, verti...

Le ballet Royal du Cambodge.  

« De la magnificence d'Angkor,l'ancienne capitale de l'Empire khmer,il ne reste pas seulement les plus beaux temples d'Extrême-Orient, verti...

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