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LIBRAIRIE LE SQUARE

La Gazette

Septembre 2007

du Square e-mail : libsquar club-internet.fr, site : www.initiales.org

couverture Journal de lectures, Daniel Rondeau,Transbordeurs

: Eric Fottorino, Christophe Donner, Gilles Leroy, Marie Darrieussecq

romans français, romans étrangers : Christophe Donner, Lyonel Trouillot, Michèle Lesbre, François Emmanuel,Jacques Serena, Philippe Claudel, Gilles Leroy, Marcel Gauchet, Pascal Quignard, Marie Darrieussecq, Lydie Salvayre

LE SQUARE LIBRAIRIE DE L’UNIVERSITE


GROS

PLAN Eric Fottorino Eric Fottorino est né à Nice en 1960. Licencié en droit et diplômé en sciences politiques, il écrit depuis 1991, année de publication de « Rochelle » son premier roman. Collaborateur du journal Le Monde, il en devient directeur de la rédaction en 2006, puis directeur du journal en juin 2007. “Baisers de cinéma” est son huitième roman. Lauréat de nombreux prix, Eric Fottorino a marqué particulièrement la littérature française avec “Korsakov”, extraordinaire roman, étrange et saisissant qui reçoit le prix France Télévision 2004 et le Prix des Libraires 2005. Véritable conteur, romancier au style sobre et élégant, Eric Fottorino dont

films laissés par son père, magicien de la lumière au cinéma, sur les visages de toutes les comédiennes, des traits qui lui ressemblent – « Je ne sais rien de mes origines. Je suis né à Paris de mère inconnue et mon père photographiait les héroïnes. Peu avant sa mort, il me confia que je devais mon existence à un baiser de cinéma »- nous avoue-t-il. De « Ma nuit chez Maud» aux «Enfants du paradis», le lecteur définitivement soumis aux déambulations et aux passions du narrateur croise de magnifiques et mythiques actrices, invité dans les arcanes du cinéma auprès d’un faiseur de lumière superbe et mystérieux. Le rythme du roman peu à peu s’accélère et la quête devenant enquête (avec au passage quelques clins d’oeil à Simenon), des personnages comme des faits, vont surgir des associations, voire des révélations extraordinaires. Hommage au cinéma et à quelques unes de

nous avions aussi beaucoup aimé “Caresse de rouge” nous offre pour cette rentrée un roman tout en finesse, texte intime sur la quête de la filiation qui, avec grâce et légèreté, nous conduit à autant de questions qu’il en pose. Après la mort d’un père finalement plus présent aujourd’hui qu’hier, le narrateur, avocat à ses instants perdus, rencontre Maylis, femme étrange et séductrice, en perpétuelle fuite d’elle-même et des autres. Pris dans un ballet fantasque et obsessionnel, mu par une fascination amoureuse éperdue, il aime sans pouvoir s’échapper. En contrepoint à cette passion sans retenue, depuis toujours sur les traces de sa mère, il traque dans les

ses figures légendaires, roman de la recherche des origines, texte sur la passion amoureuse, « Baisers de cinéma » se lit comme on écoute un morceau de musique. Le lecteur entend les instruments en sourdine, tout en étant entraîné par la voix dominante, il suit chaque mouvement, piano, forte, fortissimo jusqu’à l’apaisement final, après un dénouement en forme de mystère qui laisse à chacun la liberté d’imaginaire nécessaire à la réussite du roman. Tour à tour sensuelle ou désincarnée, grave ou légère, intime ou irréelle, la tonalité subtile du texte d’Eric Fottorino nous laisse en tous cas un goût délicieux et des éblouissements lumineux comme après un rêve merveilleux. “Baisers de cinéma” ravira en outre tous les passionnés du 7ème art et les nostalgiques d’un certain âge d’or. F.Folliot

“Mon père était photographe de plateau. Dans les années soixante, on le croisait aux studios de Boulogne en compagnie de jeunes gens qui s’exerçaient à vivre de leurs rêves. Il y avait là Nestor Kapoulos, Jean-Louis Huchet, Eric de Max, Mucir et bien sûr Gaby Noël, des noms connus des seuls amateurs de génériques. La camera régnait alors en maître. Elle buvait tout du mouvement et mon père se faisait discret pour figer les artistes dans leur plus belle expression. Les meilleurs clichés paraissaient dans “Cinémonde”. La plupart finissaient placardés sur les murs du Grand Rex ou de l’Atrium, sous des protections de verre ou à même le regard des badauds qui parfois les volaient. Je crois que mon père avait l’oeil. Il savait saisir une défaillance, une colère muette, la trace infime d’un incident de tournage sur un visage très pur. On aurait dit qu’il pressentait chez les comédiens leurs moments d’abandon, leur peur de n’être pas à la hauteur du film, du metteur en scène ou seulement de leur propre image.”

BIBLIOGRAPHIE Romans Editions Gallimard Caresse de rouge, 2004 (folio n° 4249) Korsakov, 2004 (folio n° 4333) Editions Fayard Rochelle, 1991 (folio n° 4179)

Editions Stock Les éphémères, 1994 (pocket, n° 4421) Nordeste, 1999 (livre de poche n° 15108) Un territoire fragile, 2000 (livre de poche 15295) Essais Je pars demain, 2001, Stock La France vue du tour, 2006, Solar


Christophe Donner

PLAN

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Christophe Donner est né le 4 juillet 1956 à Paris. Ce jeune écrivain de 50 ans a déjà publié plus de quarante livres, notamment pour la jeunesse (à L’Ecole des Loisirs). Donner quitte l’école en 1970 et entre dans l’univers du cinéma comme acteur et monteur. C’est en 1982 qu’il signe “Petit Joseph” (Ed.Fayard) son premier roman très autobiographique. Dans une oeuvre dense, Christophe Donner est fidèle à une certaine vision de la littérature qu’on nomme “autofiction” et que lui-même revendique et défend dans un essai : “Contre l’imagination” (Fayard). Selon lui, il faut partir du réel pour écrire parce que” Le réel est là, irréprochable, imperfectible, offrant la beauté des choses, et la beauté humaine...”. Cet essai ou pamphlet, comme on voudra, fera polémique. Néanmoins, qu’il aborde les thèmes de la famille, de la vengeance, de l’intimité du couple, de la sexualité, de l’enfance ou de la violence, l’écrivain possède la grande qualité d’être honnête et juste dans ses descriptions. Ses sujets sont traités sans complaisance à l’égard des personnages et du lecteur. Donner ne triche pas, la vie est dure qu’on soit enfant, adolescent, adulte ou vieillard, pourquoi s’en cacher (lire l’excellent “Empire de la morale” chez Grasset), pourquoi ne pas dire la vérité telle qu’elle est, belle ou laide. Aujourd’hui, Christophe Donner nous livre un roman sur Louis XVII. Dans Un roi sans lendemain , l’auteur revient une fois de plus au thème de l’enfance de façon singulière et bouleversante. : Henri Norden est un écrivain à succès. On lui demande d’écrire un scénario de film sur Louis XVII dit “L’enfant du Temple”, sur la courte vie de ce dernier, sur l’enfance tragique du fils de Louis XVI et Marie-Antoinette. Norden connait quelques problèmes avec la société de production du futur film, pourtant son sujet le taraude : “Henri n’aimait pas les énigmes de l’histoire, les contes et légendes, la science-fiction. Il avait écrit un livre contre l’imagination. Une espèce de pamphlet qui lui avait valu de sévères attaques de la part de ceux qui n’en avaient pas saisi la part humoristique. Ce qui arrivait souvent avec ses livres.” -C’est l’histoire vraie de l’enfant qu’il faut raconter, dit-il à la productrice, l’histoire qu’on a toujours sue et toujours cachée (...) Cette histoire, c’est celle d’un enfant mort à dix ans en 1795. Mais c’est aussi celle d’Hébert, le double du Père Duchesne, celle de la Révolution et des sans-culottes. Et si l’on suit tout au long du livre Henri, l’écrivain, c’est pour mieux se laisser submerger par l’histoire incroyable qu’il nous raconte. Un grand roman parfaitement réussi et maîtrisé ! L.Blondel

“J’étais beau. Vous m’avez vu, comme j’étais beau...Et maintenant je vais mourir, laid, tordu comme mon frère ...Mais je ne serai pas vilain comme lui, car je l’ai enlevé la méchanceté, vous savez, je l’ai sorti de moi...Oh, mon cher abbé, je sais où je vais aller après ma mort. Il faut que je sois pur...Avec maman quand nous allions au Louvre visiter les ateliers des peintres, ils voulaient tous me peindre parce que j’étais beau. M.Robert qui peignait les ruines avec ses fils, toute la famille peignait des ruines, mais quand ils me voyaient, ils voulaient me peindre, moi. Et M.David aussi, il demandait après moi. Et les poètes faisaient des chansons louant ma beauté. On dirait que tout ça n’a jamais existé, que c’est arrivé à quelqu’un d’autre...” Extrait P.219

Christophe Donner sera à la librairie le 26 septembre 2007 à 18h30 Espace -rencontre, entrée 20, rue de Sault

BIBLIOGRAPHIE sélective Chez Grasset L’esprit de vengeance Les maisons Mon oncle Ma vie tropicale L’empire de la morale Ainsi va le jeune loup au sang ( Prix de Flore 2001) Bang Bang

Chez Fayard Petit Joseph Contre l’imagination A L’Ecole des loisirs Je mens je respire Copain trop copain Les lettres de mon petit frère Mon affreux papa Trop copines Chez Gallimard Trois minutes de soleil en plus


GROS

PLAN Marie Darrieussecq Marie Darrieussecq est sans doute tombée dans une marmite de livres dès sa naissance, le 3 janvier 1969. Fille d’un père technicien et d’une mère professeur de français, elle a très vite profité de la grande bibliothèque familiale pour ne plus quitter l’univers littéraire : bac de Lettres, hypokhâgne et khâgne, Ecole Normale Supérieure puis l’agrégation de Lettres modernes en 1992. Elle entre en fanfare dans le paysage littéraire français avec la parution de son premier roman Truismes, en 1996 qui connut un succès mondial. Ce roman est en réalité le sixième écrit par Marie mais le premier publié ; les cinq précédents étant jugés par l’auteur comme impubliables mais sans doute une étape nécessaire pour atteindre une certaine maturité textuelle. Envoyé par la poste, le manuscrit de Truismes fut accepté par quatre grands éditeurs dont POL que l’auteur choisit. Un an après la publication de ce phénomène littéraire, Marie garde la tête froide et sou-

tient sa thèse de Doctorat sous la direction de Francis Marmande : « Moments critiques dans l’autobiographie contemporaine. Ironie tragique et autofiction chez Georges Perec, Michel Leiris, Serge Doubrovsky et Hervé Guibert ». Puis elle enchaîne les succès en librairie avec chacun de ses romans : Naissance des fantômes en 1998, Le mal de mer en 1999, Bref séjour chez les vivants en 2001, Le Bébé en 2002, White en 2003, Le Pays en 2005, Zoo en 2006, tous publiés chez POL. Elle publie également un conte aux éditions des Femmes, Claire dans la forêt, en 2004. On le voit, Marie Darrieussecq est une véritable boulimique d’écriture, toujours un projet en tête. Entre deux romans, elle devient deux fois maman : en 2001 (son fils) puis en 2004 (sa fille) ! Hormis Le Bébé, ses romans sont toujours des fictions aux univers imaginaires où le fantastique côtoie la réalité ; l’onirique, le quotidien.

C’est donc une nouvelle fiction que nous propose Marie pour cette rentrée littéraire : Tom est mort. Dix ans après le décès de son fils alors âgé de quatre ans et demi, la narratrice tente enfin d’écrire l’histoire de Tom, l’enfant du milieu. Une histoire bien trop courte pour une vie : quatre ans et demi plus neuf mois passés dans le ventre de sa mère. La douleur de l’absence est toujours là, même après dix ans. La colère aussi, celle de la culpabilité. Les pourquoi sans réponse et parfois cruels : pourquoi Tom et pas un autre ? Les si qui ne cessent de torturer. Les mots qui ne sortent plus de la bouche, la folie qui rode. Cette mère qui a perdu un morceau d’elle-même et qui se retrouve à devoir faire face à l’échec le plus terrible : ne pas avoir su protéger son enfant. La vie doit pourtant continuer, il y a les deux autres enfants et le père. Le frère et la soeur de Tom, le père de Tom… Tom mort. « Avant il s’appelait Tom Winter, maintenant il s’appelle Tom est mort. Il est mort depuis bien plus longtemps qu’il n’a été vivant. Mon petit garçon mort. Je ne dis pas que j’aie gardé la raison. » Est-ce pour empêcher l’oubli ou pour réussir enfin son deuil que la mère décide d’écrire l’histoire de Tom ? Mettre Tom en mots : TOM / MOT… l’autre côté du miroir, le miroir de la mort, seul l’air disparaît, le souffle de la vie. A la lecture de Tom est mort, on pense à Philippe Forest, Thierry Consigny, Camille Laurens, Laure Adler, William Kotzwinkle. La différence est que nous sommes là dans une fiction dans laquelle on retrouve des thèmes chers à son auteur : le fantôme, le vécu qui nourrit l’imaginaire, le rapport mère-enfant… Une fiction qui met en mots ce que toute mère n’ose imaginer. D.Vivier-Roz

BIBLIOGRAPHIE sélective Editions POL Truismes, 1996, (folio 3065) Naissance des fantômes, 1998 Bref séjour chez les vivants, 2003 White, 2003, (folio 4167) Le bébé, 2005 Le pays, 2005, (folio 4582) Tom est mort, 2007

Marie Darrieussecq sera à la librairie le 29 novembre 2007 à 18h30 Espace -rencontre, entrée 20, rue de Sault


Gilles Leroy Né à Bagneux en Décembre 1958, Gilles Leroy après des études de lettres exerce divers métiers puis devient journaliste de presse écrite et audiovisuelle. En 1996, il quitte Paris et s’installe à la campagne, dans le Perche. Son premier roman “Habibi” est publié en 1987. “Machines à sous”, puis “l’Amant russe” et “Grandir” le font peu à peu connaître. Dans “Champsecret” (2005), il raconte sous forme de journal sa retraite à la campagne et ses aventures amoureuses sur un ton à la fois pudique et sans détours. Gilles Leroy nous ouvre un peu son jardin secret. Un narrateur amoureux de la nature et des jardins est confronté aux difficultés de l’amour pour de jeunes homosexuels dans une petite ville de province. Mais si c’est un peu de Gilles Leroy Le mariage se fait mais le couple formé, vite célèbre de par les écrits de Scott mais aussi de par ses excès n’arrive jamais, ou si peu à un équilibre. Zelda qui est devenue mère d’une petite fille a le sentiment d’être l’éternelle seconde et après sa passion amoureuse pour un bel aviateur français, elle va peu à peu sombrer dans une folie tragique. Zelda, la fille de feu a besoin d’amour pour vivre et l’indifférence de Scott, ses amitiés masculines passionnées la détruisent peu à peu. Gilles Leroy par la complexité des sentiments de son héroïne, par les différents regards qu’il pose sur le couple mythique nous fait osciller sans arrêt entre révolte contre celui qui étouffe la voix d’une femme extraordinaire qui écrit, danse et peint, et douleur devant la folie d’une Zelda qui perd la tête. Les

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qui se dévoile, l’on sent bien qu’il est tout autant présent dans Alabama Song, son dernier roman où il s’attache au couple Fitzgerald et plus particulièrement à Zelda, la compagne de Francis Scott Fitzgerald. C’est sa voix qui murmure, raconte, s’emporte et nous fait vivre les émotions, les sentiments de celle que rencontre le jeune lieutenant en Alabama au début de la guerre. Nous sommes en 1918 et Zelda Sayre, la fille du juge, comme elle se plaît à le répéter, Zelda, rebelle dans l’âme, n’a d’yeux que pour le beau et blond lieutenant de vingt et un ans qui “danse à merveille toutes les danses à la mode, m’apprend le turkey trot, le maxie et l’aeroplane”. Elle espère que bientôt seront publiées les nouvelles qu’il écrit, elle en est sûre.

pages qui racontent l’internement sont parmi les plus belles, elles nous déchirent littéralement. On pourrait aisément faire un parallèle avec le couple Claudel/Rodin car Zelda comme Camille semble être de ces femmes nées pour une liberté encore inaccessible à leur époque. Nourri de certains éléments biographiques incontestables, “Alabama song” est cependant un véritable roman comme nous le rappelle son auteur dans une note finale : “Il faut lire Alabama Song comme un roman et non comme une biographie de Zelda Fitzgerald en tant que personne historique”. C’est en tous cas un très bel hommage que lui rend Gilles Leroy véritablement habité par son personnage. Un très beau roman qui se termine par : “Adieu, Zelda. Ce fut un honneur.”

F.Folliot

“ Cela fera bientôt un an que je suis seule ici, abandonnée dans cette institution d’un pays mille fois étranger, sur les rives d’un lac si mort qu’il donne envie de s’y noyer. J’écris pour occuper le temps. Je noircis des cahiers où il est surtout question de Joz, mais je m’y prends mal, je le sens. J’écris sentimental, comme une adolescente que je ne suis plus. Alors que je devrais écrire la guerre, une guerre à deux.”

Gilles Leroy sera à la librairie le 9 novembre 2007 à 18h30 Espace -rencontre, entrée 20, rue de Sault

BIBLIOGRAPHIE Mercure de France Maman est morte, récit, 1994 Les derniers seront les premiers, nouvelles, 1991 Madame X, roman, 1992 Les jardins publics, roman, 1994 Les maîtres du monde, roman, 1996 (Folio 3092) Machines à sous, roman, 1998 Soleil noir, roman, 2000 (Folio 3763) L’amant russe, roman, 2002

Grandir, roman, 2004 (Folio 4251) Champsecret, roman, 2005 Chez d’autres éditeurs Habibi, roman, Michel de Maule, 1987 Tristan Corbière, Hommage, Edition du Rocher, 1999 A propos de “L’amant russe”, note sur l’autobiographie, NRF, Gallimard, janvier 2002 Le jour des fleurs, théâtre, in Mère et fils, Actes Sud Papiers, 2004.


COUPS

DE COEUR Romans français Coeur de pierre, Pierre Péju, Editions Gallimard,18,50 € Ce qui est formidable avec Pierre Péju, c’est que livre après livre, il nous étonne encore. Son style s’affine (ici vraiment superbe) et ses histoires ne se ressemblent pas. Il fait partie de ces rares écrivains qui se renouvèlent sans cesse. Dans Coeur de pierre, Pierre Péju nous raconte la destinée et le destin de Leila, lycéenne qui décide de tout quitter pour partir sur les routes. Elle croise Schulz, un homme malade, dépossédé de tout matériellement et moralement. Malher, le psychanalyste, Ellen l’irlandaise et Juliette la comédienne, qui sont-ils et en quête de quoi au juste ? Il y a bien Mémé La Noire qui donne une piste à Leila et à nous, lecteur. Et Larsen, écrivain à succés, harcelé par son éditeur, quel rôle jouet-il dans ce coeur de pierre. Pierre Péju dénoue ces multiples histoires qui n’en font qu’une avec simplicité et profondeur. Un grand livre. Un grand écrivain. L.B

“N’est-ce pas la force absurde de retrouver cette vision qui nous donne la force de demeurer durant d’interminables années auprès de quelqu’un dont les traits, le corps, les gestes n’ont plus rien de commun avec ceux de l’être qu’on a vu un jour venir à soi, entre les rayons et les ombres de l’immortelle et ravissante minute première ?

La chaussure sur le toit, Vincent Delecroix, Editions Gallimard, 16 € Le quatrième roman du jeune philosophe Vincent Delecroix a pour épicentre une chaussure abandonnée sur un toit. Cette chaussure va provoquer chez les habitants des immeubles faisant face à ce toit un véritable séisme émotionnel. Chacun des personnages va ainsi nous dévoiler ses blessures, ses douleurs liées au sentiment de perte : un enfant rêveur, un ex mari encore amoureux qui se transforme en drôle de cambrioleur, un unijambiste, un immigré sans papier arraché des bras de sa fiancée, un présentateur vedette de la télévision qui, accablé par sa médiocrité, se lance dans la lecture des plus grands philosophes, trois garçons déjantés… Tous s’entrecroisent au sein du roman, liés par cette chaussure abandonnée dans un lieu insolite. Tous ont perdu quelque chose ; perte symbolisée par cette chaussure. Et chacun, plongé dans sa solitude, semble justement un peu à coté de ses pompes ! Vincent Delecroix nous offre ainsi une peinture polychrome du sentiment de perte, d’abandon. Les tonalités y sont multiples, comme le sont les personnages : décalées, drôles, poétiques et même philosophiques. Un roman aux multiples facettes et d’une grande finesse. « Je disposais désormais (…) de mon émission de télévision, pour laquelle je pouvais inviter qui je voulais et porter les costumes que je voulais, une émission littéraire de cinquante-huit minutes, un truc incontournable (…). Tout le monde a vu cet entretien avec Ernest Hemingway que j’ai réalisé exactement quarante ans après sa mort (…), un entretien où j’ai réussi, à force de montages, à recueillir son opinion sur le risque des OGM et l’aspect colonialiste de la première guerre du Golfe, où même_ le moment le plus fort je crois_ j’ai pu interroger son sentiment sur cette manière de se faire exploser le crâne au fusil de chasse que venait de remettre à la mode Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana. (…) D.V-R

Mort aux cons, Carl Aderhold, Hachette, 19 €, premier roman Roman policier ou roman philosophique ? Le premier roman de Carl Aderhold emprunte aux polars tous ses morts et nous livre une certaine philosophie de la vie ! Car le héros décide purement et simplement de supprimer tout être vivant qui l’indispose. Toute l’aventure commence par le chat de la voisine, puis vient le tour de tous les soi-disant compagnons de l’homme de son quartier pour passer ensuite aux choses sérieuses : les cons ! Mais qu’est-ce que véritablement un con ? Notre héros, en véritable philosophe, se pose la question et nous en livre sa définition. Son vocabulaire se trouve même envahi par le « con » lorsqu’il le prend pour cible : « Convaincu mais confus, contrit et content à la fois, confit un peu aussi contrarié surtout… Encore aujourd’hui le contrecoup, le contrechoc, devrais-je dire de cette considérable constatation me consterne.(…) » En période de doute il consulte un psy qui ne voit rien d’extraordinaire dans le fait de tuer l’autre, mais qui est bien loin d’imaginer l’acte concret. Rien ne semble inquiéter ce drôle de tueur jusqu’au jour où il va éliminer la personne qu’il ne fallait pas. Inhumain notre tueur en série ? Je n’en suis pas certaine lorsque l’on voit tous les cons qui nous empoisonnent la vie ! Carl Aderhold nous offre un premier roman tonique où l’on ne s’ennuie jamais. Une bonne surprise de cette rentrée littéraire.

D.V-R


Romans français Sous le néflier, Jacques Serena, Editions de Minuit, 13,80€ “On veut avancer en terrain nouveau mais la boue du précédent terrain colle aux semelles. Le genre de choses que j’écrivais dans mes carnets. Pour dire où j’en étais. A certains moments c’était ça, le passé allait rester derrière moi, autrement dit Anne. J’étais lancé dans cette nouvelle histoire avec Rosa Noske, je le sentais. Mais à d’autres moments le soir surtout, je me disais que non, allons donc, ce n’était que la classique réaction hystérique du type qui, sentant au fond de lui son inaptitude à la passion, se jouait à lui-même la comédie de la passion, pour y croire à tout prix, avec un subconscient si lâche qu’il lui faisait choisir pour sa comédie une fille avec qui il ne risquait pas de rester;”

DE COEUR

COUPS

Ce monologue du narrateur de “Sous le néflier” nous donne la mesure des difficultés que doit affronter le dernier “Héros” de Jacques Serena. En perpétuelle introspection et la plupart du temps dans l’incapacité à établir une véritable communication avec les autres, cet homme largué par sa femme au moment où il pensait que tout pouvait repartir, ce père à mille lieux de ses enfants, cet incorrigible radin, cet amant peu convaincant, cet écrivain qui vit mal de lectures publiques dans les bibliothèques a quelque chose d’infiniment touchant. Car finalement, Anne, même s’il semble peu doué pour l’amour, il l’aime et il ira très loin pour comprendre ce qu’elle a vécu avec cet amant totalement improbable qu’elle a choisi de prendre. Jacques Serena, dans une écriture travaillée, des mots précis et une phrase souvent complexe, qui charrient une profonde réflexion sur l’intime et sur le rapport au monde de ses personnages nous fait à la fois rire et désespérer. Nous entrons dans la fragile existence d’un homme enfermé comme jamais dans ses mots et dans ses erreurs mais pour qui subsiste pourtant l’espoir de quelque chose. Quoi ? Une nouvelle vie peut-être, ou du moins simplement la sensation de la vie. F.F

Canapé rouge, Michèle Lesbre, Sabine Wespieser, 17 € Nous avions, libraires Initiales, choisi en 2005 ”La petite trotteuse” de Michelle Lesbre pour notre prix de rentrée. En 2007, elle est déjà avec “Canapé rouge” un coup de coeur quasi unanime. On retrouve avec bonheur le temps décalé, étiré, fait de moments précieux traversés par des images et des rêves, que Michèle Lesbre fait parcourir à ses personnages. Le voyage en transsibérien qu’entreprend la narratrice de Canapé rouge, voyage vers le lointain, au coeur des grands espaces, rythmé par les arrêts dans des gares irréelles et monumentales, par les paysages qui défilent semblables et différents au fil des heures pourrait presque à cet égard être la métaphore du monde intime si particulier d’une romancière qui, toujours sensible aux détails, nous ouvre des horizons croisés et multiples infinis. Car si Anne roule vers Irkoutz, elle voyage aussi vers Gyl, ancien amour et dans sa tête les réminiscences du passé sont comme des fulgurances. Et puis, au milieu, il y a Clémence, cette char-

mante vieille dame qu’Anne a laissée dans l’appartement voisin à Paris. Clémence qui perd la mémoire mais à qui Anne au fil de rencontres douces et patientes a su faire retrouver l’essentiel d’un amour magnifique, Clémence qu’Anne craint de ne pas retrouver au retour. Dans le monde de Michèle Lesbre, chaque chose, chaque instant n’est à sa place qu’au milieu des autres choses, des autres instants, tout se croise, tout est noué. Les sentiments comme les émotions surgissent comme des rencontres incandescentes entre les mailles du temps et la vie est toujours plus riche d’autres échos. Nous n’oublierons pas de sitôt Clémence et son amoureux Paul dont la photo est glissée à tout jamais pour le lecteur sous le coussin du canapé rouge. Il est des romans qui font naître la colère, d’autres qui nous déchirent ou bien encore nous font rire, “Canapé rouge “ de Michelle Lesbre nous apporte ce détachement sensible qui permet à chacun d’emprunter des chemins qui se dépoussièrent et apparaissent comme autant de vies possibles. F.F

Michèle Lesbre sera à la librairie le 2 octobre à 18h30 Un enfant volé, Didier Séraffin, Editions Philippe Rey , 14,90 €, premier roman De Didier Séraffin, on ne sait rien sinon qu’il vit à Rouen et qu’il signe ici un premier roman exceptionnel. Un soir d’hiver, un homme arrive dans une étable, tue une vache après avoir bu son lait. Le fermier accourt, il est abattu sur le champ ainsi que sa femme. A l’intérieur un nouveau-né, l’homme le prend, l’emmaillote, lui donne toute la tendresse possible. Commence alors une errance comme on n’en lit plus du tout. Séraffin, c’est un André Dhotel plus sombre, avec des personnages fous, beaux et laids à la fois, des lions, des tigres, des “montreurs d’animaux”... Un premier roman qui vous colle à la peau définitivement. L.B “Je me vois comme le chantre des choses rouillées, le barde des débris, l’imprésario des poubelles. Le petit regarde tout ça comme des présents...Moi je marche, le p’tit dans le dos. Je lui montre tout. Je marche longtemps, par tous les temps, je lui montre toutes les chairs, toutes les conjugaisons possibles”.


COUPS

DE COEUR romans français Regarde la vague, François Emmanuel, Editions du Seuil, 17 €

C’est dans un registre fort différent de “La question humaine” qui vient d’être adapté au cinéma que François Emmanuel nous conduit dans son dernier roman. Durant une grande noce familiale dans la maison de leur enfance, cinq frères et soeurs se retrouvent pour célébrer le mariage d’un des leurs, Olivier, sujet à de mystèrieuses crises. Sur eux plâne l’absence du père mort l’année précédente dans un accident en mer. Roman polyphonique qui alterne les points de vue, Regarde la vague entraîne peu à peu le lecteur dans la complexité de rapports familiaux tous noués autour de deux absents. Car, outre le père, Pierrot, mort noyé à 8 ans est aussi au coeur des traumatismes vécus par chacun. Dans un temps dilaté par toutes les visions qui se superposent, les souvenirs et les échos renvoyés, tandis que la mer, personnage supplémentaire est le rappel permanent des drames familiaux, la noce suit son cours. Les enfants Fougeray sont réunis sans doute pour la dernière fois dans la maison familiale qui doit être vendue. François Emmanuel nous interroge sur l’héritage et la mémoire, sur ce qui reste et sur la façon dont chacun construit un monde qui lui est propre à partir des mêmes matériaux. La tension qui habite le roman, perceptible dans l’écriture dense de l’auteur, la phrase s’enroulant, se déployant et charriant des émotions ambigües, s’amplifie progressivement des préparatifs de la fête jusqu’à la réunion finale. “Regarde la vague” nous livre ainsi le tableau complexe et intime d’une famille qui parle à chacun des blessures et des secrets d’enfance. F.F

François Emmanuel sera à la librairie le 10 octobre à 18h30 Cercle, Yannick Haenel, Gallimard, 21 € Un beau matin, Jean Deichel s’apprête à prendre le RER de 8h07 pour se rendre à son travail. Mais il ne peut plus soutenir “les traffics, les sympathies visqueuses, le confortable enfoncement dans la soumission rentable, le manège des calculs et des jalousies, les étouffements satisfaits dans la chiourme des horaires”. Il jette sa sacoche dans la Seine comme pour mieux faire acte de rupture avec une vie prémachée et largue les amarres. S’en suit une longue promenade dans Paris où les heures reprennent toutes leurs couleurs. Deichel est sous le coup du grand air, heureux de ne pas appliquer le programme et de ne pas être de ceux qui feignent toujours “d’avoir voulu ce qu’ils ont ; et qui toujours approuveront ce dont il leur arrive de se plaindre. Car ils ne savent jamais entendre l’herbe pousser”. Le cercle que trace Haenel est tranchant, à l’image de nos raisons de vivre qui sont souvent des maladies, mais il s’en dégage aussi une grande fraîcheur. Ainsi, lors de son errance, Deichel accumule des riens qui s’offrent comme des fruits, le fait de déserter ne le prive plus de sa souffrance et il ne s’accroche plus à cette privation. Il reprend vie et se pose dans un hôtel pour lire Moby Dick en anglais. Il y rencontre d’autres joies avec la charmante gardienne du soir. Il fréquente un tenancier qui voit le monde à travers sa lecture de l’Odyssée et rencontre une danseuse de la troupe de Pina Bausch. Tout devient alors expérience giratoire et poésie du vide. Puis Deichel part en Allemagne et en Pologne, la traversée devient alors comme hantée par l’histoire, le signe de la destruction et la mémoire du mal. Au-delà, à Prague, le récit se retourne en luimême et alors “c’est tout un voyage que de chercher dans sa mémoire des paroles”. Manifeste singulier et alerte pour notre plus grand bonheur, la lecture de “Cercle” est vertige jubilatoire. F.C

L’amour avant que j’oublie, Lyonel Trouillot, Editions Actes Sud, 18 € Il est rare dans la littérature française contemporaine de lire une histoire d’amour qui ne sombre ni dans la miévrerie totale ou l’excessivement glauque. Et pourtant l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot vient ici nous prouver le contraire avec un texte subtil qui réinvente la déclaration d’amour. C’est celle d’un écrivain quinquagénaire qui, lors d’une conférence, aperçoit une jeune-femme dont il tombe “en amour”. Mais comment le dire, l’exprimer ? L’homme décide donc de raconter sous forme de conte son enfance et son adolescence, sa rencontre avec les “Aînés” : l’Historien, l’Etranger et Raoul, trois personnages qui marqueront l’écrivain durablement. Leur souvenir est le point de départ d’un manifeste amoureus remarquable. L.B “Je n’oserai donc pas t’aborder. Mais je n’oublierai pas ton nom. D’abord parce qu’on n’oublie que ce que l’on a cru savoir. Et je ne connais pas ton nom. Et puis, parce que j’atteinds la limite d’âge qui ne laisse plus à l’homme le loisir d’oublier ce qui lui tient à coeur. J’ai peu de temps. A peine ce qu’il faut pour tenter de s’accrocher à quelque chose ou à quelqu’un avant de s’en aller.

Lyonel Trouillot sera à la librairie le 28 septembrre à 18h30


Romans étrangers Le travail de la nuit, Thomas Glavinic, Editions Flammarion, 21 € Nous sommes à Vienne, un quatre juillet. Jonas en se réveillant ne capte plus la télévision ni la radio, internet ne fonctionne pas et sa petite amie partie en Angleterre reste injoignable. En allant au travail, Jonas se rend compte qu’il n’y a aucun être vivant dans la ville. Un long road-trip commence où, au fur et à mesure d’une écriture sobre et abrupte, l’angoisse se concentre. Jonas se met donc à errer dans Vienne et se rend compte que tout y est figé. Le personnage de Thomas Glavinic part alors à la recherche de ce qui pourrait à nouveau l’incarner. Mais le désespoir rythme ses pas dans cette ville où les repères sont devenus creux. Ainsi Jonas en vient à s’affronter à la raison d’être quand la vie s’est absentée. Le récit est ainsi un subtile mélange de burlesque et d’aridité où l’ombre de Kafka ne cesse de planer. F.C

DE COEUR

COUPS

L’année de la pensée magique, Joan Didion. Editions Grasset, 21€ Joan Didion, grande figure du monde intellectuel new-yorkais, a marqué les années 60 avec ses nombreux essais et romans sur l’univers des sixties. Elle nous revient aujourd’hui avec un témoignage bouleversant sur le deuil. Un soir, fin décembre, Joan Didion et son mari, l’écrivain John Gregory Dunne, viennent de quitter le chevet de leur fille hospitalisée, plongée dans le coma à la suite d’une grave pneumonie. Tous deux s’apprêtent à dîner lorsque brusquement le mari s’effondre sur la table, foudroyé par une crise cardiaque. “L’année de la pensée magique” est le récit d’une année passée à accepter l’absence de l’être aimé, à remplir ce vide funeste, à transformer la souffrance en force. Les larmes sont sèches et si ce témoignage poignant et sobre n’est pas celui d’une défaite mais d’une victoire contre l’inacceptable, c’est parce que la littérature a été d’un grand soutien pour Joan Didion. Thomas Mann, T.S. Eliot, E.E. Cummings, D.H. Lawrence et bien d’autres auteurs ont, par le truchement de leurs écrits, apporté une aide incroyable à cette dernière. La littérature a joué un véritable rôle de catharsis. L’année de la pensée magique” n’est donc pas un requiem, mais un grand souffle d’espoir et de force. D.V-R

Arlington Park, Rachel Cusk, L’Olivier, 21 € Sixième roman de Rachel Cusk, premier traduit en français, Arlington Park est un « Desperate Housewives » littéraire revisité par Virginia Woolf ! Considérée comme un des meilleurs jeunes auteurs britanniques, Rachel Cusk nous dépeint une journée de quatre femmes au foyer vivant dans un quartier résidentiel chic. Enfermées dans leur « ghetto » bon chic bon genre et dans leurs principes, ces quatre femmes passent leur temps libre à discuter entre elles, à faire du shopping ensemble, à s’inviter les unes les autres… Mais toutes sont condamnées à la déception et à la frustration tant leur attente est grande. Il y a Juliet qui passe son temps à

reprocher à son époux son manque de réussite professionnelle ; Maisie qui épouse toutes les causes fragiles du monde moderne ; Amanda qui veut régner sur tout et enfin Solly, la mère absolue qui ne vit que par et pour ses enfants. Pour ces femmes, seul le paraître importe. Tout doit être lisse et sans bavure. L’important à Arlington Park : ne jamais se laisser surprendre par l’inconnu, l’incontrôlable et surtout pas par la culture qui n’a pas lieu de résidence dans ce quartier ! Mais toutes les quatre passent, en fin de compte, à côté de la vie… Rachel Cusk nous dresse ainsi un portrait grinçant de quatre femmes d’aujourd’hui. D.V-R

« Matthew n’arrêtait pas de parler. Il parlait de politique, d’impôts et des gens qui se mettaient en travers de son chemin. Il parlait des paresseux et des malhonnêtes. Il parlait des femmes. Chaque fois qu’il embauchait une femme, disait-il, il passait un an à la former, à l’envoyer en stage et à la mettre au parfum, après quoi elle tombait illico enceinte et partait en congé maternité. Eh bien, il n’embaucherait plus jamais de femmes. Il refusait carrément. (…) « L’autre jour une fille m’a téléphoné. Mr Milford, elle me dit, Mr Milford. » Il prit la voix stupide et aiguë de la fille. « Mr Milford, j’ai peur de ne pas pouvoir revenir comme prévu. Et pourquoi ? je dis. Eh bien, Mr Milford, ce qui se passe, c’est que mon bébé a besoin de moi. » Il se tut, et mima l’ahurissement. « Moi, j’ai besoin de vous, je dis. Mais ce n’est pas la même chose, Mr Milford. Tout ce que je vous demande c’est un peu plus de temps. Mon petit, je dis, de combien de temps vous croyez que vous allez avoir besoin ? Est-ce que dix-huit ans suffiront ? Jusqu’à ce qu’il entre à l’université ? En fait, envoyez-le plutôt ici quand vous aurez terminé et je lui donnerai un travail ! » Matthew rit bruyamment. « Mais vous lui avez donné plus de temps ? » demanda Juliet (…) « Bien sûr que non. Je ne dirige pas une maternité. Je lui ai dit qu’elle pourrait revenir à la fin de ses trois mois ou ne pas revenir du tout (…) Pour moi, elle pouvait passer le reste de sa vie à plier des couches si c’est ce qu’elle voulait faire avec ce qui lui sert de cerveau. Comme je dis, sans rancune”.”


Littérature

Etrangère TThème

Autour de la mémoire Ludwig Blondel

Les disparus, Daniel Mendelsohn, Editions Flammarion, 26 € C’est un livre dont on parle déjà beaucoup. Certains pourraient penser, encore un énième ouvrage sur la Shoah, 650 pages en prime, encore un pavé sur l’horreur, sur LA tragédie du XXème siècle. Est-ce que ça ne fait pas un peu trop? Faut-il être inondé de pages pour se souvenir ? Est-ce que tout ceci ne ressemble pas un peu à un commerce lugubre réitéré chaque année ? Ces questions sont légitimes. Elles se posent et s’imposent souvent à nous. Puis arrive début septembre, un livre d’un parfait inconnu de 47 ans, américain né à Long Island et toutes les questions précédemment citées n’ont plus lieu d’être. D’abord parce que littérairement le texte est éblouissant et limpide, ensuite parce que l’écrivain nous raconte LA Grande Histoire par sa propre histoire et enfin comme l’écrit l’auteur Jonathan Safran Foer parce que le livre se situe entre “épopée et intimité, méditation et suspense, tragédie et hilarité”. Pour résumer il s’agit d’une photo (page 13) ou plus précisément d’une ressemblance entre un jeune garçon de 7 ans et son grand-oncle Shmiel, mort dans les camps en 1943 avec sa femme et ses 4 filles. “Jadis, quand j’avais six ou sept ans”, écrit-il, “il m’arrivait d’entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer”. Or on comprend bien vite le pourquoi de ces pleurs, le lien entre Daniel et Shmiel et les rapports tragiques d’une famille pour une partie restée en Europe de l’Est et pour l’autre exilée aux Etats-Unis entre 1939 et 1945. Daniel Mendelsohn écrira cette fresque familiale pendant cinq années à la façon dit-il “d’A la recherche du temps perdu, une tentative de retour aux fondations de mon histoire, une histoire qui effectivement inclut l’Holocauste”. “Les disparus” est un livre dont on sort grandi et ébloui, il est le contraire de la tristesse. Un vrai chef-d’oeuvre. “Une fois, j’ai entendu quelqu’un dire, Il était l’un des premiers sur la liste. J’entendais donc ces choses, quand j’étais enfant. Avec le temps, ces bribes de murmures, ces fragments de conversations, que je savais être censé ne pas entendre, ont fini par s’agglutiner pour former les vagues contours de l’histoire que, pendant longtemps, nous avions pensé connaître. Un jour , alors que j’étais un peu plus agé, j’ai eu l’audace de demander. J’avais presque douze ans et ma mère et moi gravissions les marches larges et basses de l’escalier de la synagogue à laquelle nous appartenions. C’était l’automne, les Jours Austères : nous nous rendions à l’Yizkor, le service de commémoration.” Extrait p 35.

Des os dans le désert, Sergio Gonzalez Rodriguez, Editions Passage du Nord/Ouest, 23 € Des os dans le désert est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. Il le faudrait parce qu’il faut lire aussi l’immonde pour le comprendre. Certaines pages vous remueront à jamais. Roberto Bolano définissait ainsi Des os dans le désert : “Ce n’est pas un livre qui appartient à la tradition du roman d’aventures mais à la tradition apocalyptique, les deux seules catégories toujours vivantes sur notre continent. Peut-être parce que ce sont elles, uniquement, qui nous permettent d’approcher l’abyme qui nous entoure”. De quoi s’agit-il exactement : entre 1993 et 2007, près de 500 femmes, torturées et violées, sont découvertes dans des terrains vagues en périphérie de Ciudad Juarez à la frontière nord du Mexique. Des centaines d’autres sont portées disparues. On apprendra que cette situation n’émeut pas ou peu (excepté les familles des victimes) et pis, ces crimes sont volontairement irrésolus et couverts par les autorités mexicaines. Ce livre s’appuie sur les réflexions du roman de Cormac Mc Carthy “Des villes dans la plaine” (Editions de L’olivier) où le grand écrivain américain explique ceci : “La faille frontalière entre les Etats-Unis et Ciudad Juarez est un lieu où la probabilité du réel est absolue. Que nous n’ayons pas le pouvoir de le deviner par avance ne le rend pas moins certain. Que l’on puisse imaginer différents parcours possibles ne signifie absolument rien”. Nous saurons tout sur ces femmes bafouées, vraiment tout. Page 260, dans un chapitre intitulé”La vie interrompue”, on apprendra même leurs noms, prénoms, âge, couleur de cheveux, de vêtement, la cause de leur mort. Gonzales Rodriguez redonne une dignité à ces filles et ces femmes, une dignité qu’on leur a enlevé et pas encore tout à fait restituée. Paraîtra cette année aux Editions Christian Bourgois, “2666”, le roman posthume de Roberto Bolano consacré aux femmes de Ciudad Juarez.


Rencontres/débats Sauf indication contraire, toutes les animations ont lieu dans l’espace rencontre du Square, entrée 20, rue de Sault. Mercredi 26 septembre à 18h30

Eric Fottorino Baisers de cinéma Editions Grasset (voir page 2)

Vendredi 28 septembre à 18h30

Lyonel Trouillot L’amour avant que j’oublie Editions Actes Sud (voir page 8)

Mardi 2 octobre à 18h30

Michèle Lesbre canapé rouge Editions Sabine Wespieser (voir page 7)

Mercredi 10 octobre à 18h30

François Emmanuel Regarde la vague Editions du Seuil (voir page 7)

Jeudi 18 octobre à 18h30

Jacques Serena (voir page 7)

Sous le néflier Editions de Minuit

Mardi 30 octobre à 18h30

Philippe Claudel Le rapport de Brodeck Editions Stock Philippe Claudel nous fait l’amitié de revenir au Square présenter son tout dernier roman. Magnifique texte qui met en scène le personnage de Brodeck, figure de l’autre, à qui le village va confier la charge d’écrire l’histoire tragique qui a eu lieu. Récit limpide qui libèrera en même temps le pauvre Brodeck d’un passé terrible, car outre sa mission, c’est aussi sa vie que Brodeck racontera, en contrepoint à l’acte abominable dont tous ont été les acteurs et lui le témoin.

TIONS

ANIMA


ANIMA

TIONS Rencontres/débats (suite) Vendredi 9 novembre à 18h30

Gilles Leroy “Alabama song” Editions Mercure de France (voir page 4)

Mercredi 21 novembre à 18h30

Pascal Quignard La nuit sexuelle Editions Flammarion

Jeudi 29 novembre à 18h30

Marie Darrieussecq Tom est mort Editions POL (voir page 3)

Vendredi 7 décembre à 18h30

Lydie Salvayre Portrait de l’écrivain en animal domestique Editions du Seuil HORS LES MURS Vendredi 5 octobre à 20h

conférence

Vendredi 16 novembre à 20 heures

Conférence “La condition Politique”

L’ALI, 6, crs Jean Jaurès (au fond de la cour)

CRDP , Av, Général Champon ( participation 5 €)

La Gazette du Square, directrice de publication et rédactrice en chef : F.Folliot Rédacteurs : F.Folliot, L.Blondel, D.Vivier-Roz, F.Calmette

Le Square librairie

de l’Université

2, place Dr Léon Martin. Grenoble. Tel 0476466163

Gazette rentrée 2007 - Librairie Le Square  

Gazette spéciale rentrée 2007 - Librairie Le Square