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Jacques Desse

Rimbaud « aux enfants d’Edouard » : le témoignage de Gabriel Ferrand

Les témoignages sur la « seconde vie » de Rimbaud sont assez rares. D’une part parce que les personnes l’ayant connu dans les années 1880-90 et susceptibles d’être interrogées n’étaient pas si nombreuses, d’autre part parce que certaines, et non des moindres (César Tian, Maurice Riès, Jules Suel…), ne semblent pas avoir souhaité répondre aux questions qui leur étaient adressés, quand elles ne s’y sont pas refusées avec obstination. André Billy écrira dans Le Figaro en 1940 : « M. Riès, qui vit encore, sait beaucoup de choses sur Rimbaud dont il a détruit volontairement les lettres qu’il possédait. Il est regrettable qu’il persiste à se taire. » On sait d’ailleurs que des témoins essentiels de la période littéraire de Rimbaud ont également évité de livrer leur témoignage, à commencer par Forain et Carjat. Ces refus de témoignage vaudront à certains les imprécations, parfois les insultes, de Paterne Berrichon. Du coup, la moindre déclaration relative à la mystérieuse vie de Rimbaud « africain », de la part d’une personne l’ayant côtoyé, devenait essentielle. C’est ainsi que Claudel put recueillir le témoignage de Gabriel Ferrand, un diplomate qui dans sa jeunesse avait travaillé pour la même firme que Rimbaud, dans la région d’Aden. Ferrand était un homme brillant, qui en plus sa carrière dans la diplomatie a publié de nombreuses études sur l’Orient et l’Asie, tout particulièrement sur Madagascar, où il fut vice-consul de 1889 à 1896. Il fut également professeur à l’école des Langues orientales, et Paulhan se réfère à lui dans ses Hain-Tenys 1. Le récit de Ferrand fut immédiatement communiqué à Paterne Berrichon, Gide, etc. Claudel écrivit à Berrichon : « C'est une chose considérable qu'un témoin oculaire. Pour la première fois, j'ai vu le Rimbaud africain… » Sept ans plus tard, André Suarès notait dans une lettre à Jacques Doucet : « Je tiens pour capitale la rencontre du consul Gabriel Ferrand avec Rimbaud à Aden et Zeilah. Claudel, de son côté, en juge de la sorte ; mais je ne vois pas qu’il en ait fait de son profit ». Dans sa biographie de Rimbaud, M. Lefrère donne les informations suivantes : « Un jour de septembre 1912, Claudel, consul à Francfort-sur-le-Main, reçut la visite de Ferrand devenu attaché commercial en Allemagne : Gabriel Ferrand me donne des nouvelles de Rimbaud qu'il a connu à Aden et à Zeilah. Très doux, coiffé aux enfants d'Edouard, sortant nu-tête à ce terrible soleil [...]. Accroupi, les pieds et les mains nus et teints au henné. Il riait sans bruit et la main devant sa bouche, avec une espèce de petit gloussement. Sa conversation était totalement insignifiante, "de queues de 1

Sa biographie et sa bibliographie sont disponibles sur le site de l’Association d’Echanges et de Formation pour les Etudes Khmères : http://aefek.free.fr ; http://aefek.free.fr/iso_album/biblio_ferrand_gabriel.pdf


poires". Lettres d'épicier ignorant. Petites histoires mal racontées. Il lui demande des livres. Il répond qu'il s'est servi des quelques romans qu'il avait pour faire des paquets et des cornets. Méprisé de tous et considéré comme un "voyou" (sans rien de malhonnête) et un loufoque. Les yeux seuls étaient extraordinaires, "toujours portés en avant". Paraissant absolument insensible à la nature. Claudel rapportera également le témoignage de Ferrand dans une lettre à Berrichon du 1er octobre 1912 : Il possède une lettre inédite de R. (sans intérêt, assure-t-il) et un portrait qu'il croit inédit. / Tout ce qu'il m'a dit de Rimbaud confirme ce que nous savons déjà sur sa résolution de s'enfermer dans une attitude impénétrable. [...] Mais c'est une chose considérable qu'un témoin oculaire. Pour la première fois, j'ai vu le Rimbaud africain, avec ses pieds et ses mains teints au henné, ses cheveux coupés aux enfants d'Edouard, cette manie de s'accroupir sur les talons et de rire sans aucun bruit. 2 On trouve, à la date du 19 novembre 1912, un troisième écho de ce témoignage dans le journal de Gide qui avait rendu visite à Claudel le jour précédent : Il a récemment eu l'occasion de parler avec je ne sais quel employé ou représentant de commerce qui, assez longtemps, avait pu fréquenter Rimbaud à Dakar [sic] ou à Aden ; qui le peignait comme un être absolument insignifiant, occupant toutes ses journées à fumer, accroupi à l'orientale, racontant lorsqu'on venait le voir de sottes histoires de concierge et, par instants, portant sa main devant sa bouche en riant d'une sorte de rire intérieur d'idiot. À Aden il sortait en plein soleil tête nue, à des heures où le soleil sur la nuque fait l'effet d'un coup de matraque. » 3

Ce portrait vivant et inhabituel s’accompagnait d’informations importantes, qui ne furent pas toutes rendues publiques : - En 1882, Rimbaud vivait avec une Abyssine qui fit une fausse-couche ; - Ferrand disait posséder une lettre et un portrait de Rimbaud ; - Ferrand s’apprêtait à publier son témoignage. En fait l’article de Ferrand ne parut jamais, et plus personne ne semble avoir entendu parler de la lettre et du portrait. C’est étrange d’ailleurs, puisque Ferrand vécut encore plus de vingt ans (il est mort en 1935). Outre sa carrière diplomatique, il était l’auteur de nombreux ouvrages, et était proche des milieux littéraires par sa famille, en particulier via son beau-fils, le médecin Henri Le Savoureux, président de la Société Chateaubriand, proche de Léautaud, Benda, Valéry… et grand copain d’école de l’écrivain aventurier de la Mer Rouge, Henry de Monfreid. Mais la machine était lancée : Claudel écrivait que Ferrand « a beaucoup connu Rimbaud à Aden et à Zeilah » (1er oct. 1912), et Berrichon notera en 1914 que « Delahaye et Ferrand ont été de ses amis particuliers, très fidèles ». Le diplomate orientaliste devenait ainsi un intime de Rimbaud, au même titre que Delahaye, l’ami de jeunesse... 2

Franco Petralia, « Lettere inedite di Paul Claudel a Paterne Berrichon », Rivista di letterature moderne e comparate, mars-avril 1955. 3

Ces correspondances seront intégralement reproduites par J.-J. Lefrère dans le troisième volume de Correspondance posthume, à paraître en 2013. Les autres correspondances citées dans cet article sont, sauf mention particulière, extraites des volumes de Correspondance et Correspondance posthume établis par M. Lefrère.


Selon Ferrand, Rimbaud était coiffé « aux enfants d’Edouard ». Cette expression un peu oubliée a un sens bien précis. Etre « coiffé aux enfants d’Edouard », cela signifie avoir les cheveux longs autour de la tête, et coupés courts en frange droite sur le front, comme un page florentin 4. Etre coiffé aux enfants d’Edouard, c’était en effet être coiffé sagement, comme les enfants des beaux quartiers. La référence aux drames des petits princes assassinés dans la tour de Londres, que tout le monde connaissait à l’époque, n’était pas dénuée de mièvrerie. Chez de Larmandie, dans La Comédie mondaine, cette coiffure est même évocatrice d’affèterie. C’était, comme l’écrit Lucie Delarue-Mardrus, une « coiffure de petit page ». Au XIXe siècle, cette coiffure avait été remise à la mode, par le peintre Paul Delaroche et une célèbre tragédie de Casimir Delavigne.

Paul Delaroche, Les enfants d’Edouard (1831)

Eugénie Comoy, Les enfants d’Edouard, 1836 - Alexandre-Evariste Fragonard, Les enfants d’Edouard (XIXe s.)

Edouard V dans Les enfants d’Edouard, par Casimir Delavigne, 1833 4

5

« Par derrière, leurs cheveux descendent jusqu'au cou; par devant, ils sont coupés très-courts, c'est la coiffure dite aux enfants d'Edouard. » (A. Franklin, La vie privée d'autrefois, vol. 2, 1887). « Sous les coiffures pendent de longs cheveux, arrondis au ciseau sur le front, ce que nous appelons la coiffure aux enfants d'Edouard. » (A. Maurel, Quinze jours à Florence, 1913). 5

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9006723k


Anatole France a consacrĂŠ Ă cette coiffure autobiographique, dans Le livre de mon ami (1885) :

un

joli

chapitre


La mode a ultérieurement détourné ou réinterprété cette coiffure, comme dans les années 1920-30, où elle devient un emblème de la « garçonne », cette femme qui se coiffe comme un jeune garçon.

Louise Brooks

Dans les années 1960, elle fera fureur : « les Beatles ont opté pour l'opulence lisse et bien peignée de la coupe dite ‘aux enfants d'Edouard’, ou pour la coiffure du page florentin. » (la NRF, 1966).

Les Beatles, Mireille Darc et Mireille Mathieu


Il est difficile d’imaginer sans sourire que Rimbaud ait arboré une telle coiffure romantique dans ses années « africaines ». De plus, Ferrand était dans la région d’Aden vers 1882-83, c’est-à-dire à l’époque où Rimbaud s’est photographié : Rimbaud avait alors, au printemps 1883, les cheveux coupés très courts. Même chose sur la photo de Sheikh-Otman, qui date probablement de janvier 1883.

Rimbaud en 1883

6

6

Le sujet de cette étude n’étant pas les photographies de Rimbaud, nous reproduisons les versions les plus lisibles des autoportraits, qui ne sont pas forcément les plus fidèles (celles-ci étant très dégradées).


Le propos de Ferrand est étrange, mais il a peut-être une source. Rimbaud semble en effet avoir porté une coiffure de ce genre lors de son séjour en Angleterre, avec Verlaine, en 1872. Verlaine a réalisé, bien plus tard, un dessin le représentant ainsi :

Ce dessin a d’ailleurs inspiré des artistes :

Valentine Hugo

Luc-Albert Moreau


Si le dessin de Verlaine évoque parfaitement un petit prince coiffé aux enfants d’Edouard (mais fumant la pipe…), il est plus probable que la dégaine de Rimbaud rappelait alors plutôt celle d'un chouan…7 Ce dessin fait « de mémoire » en rappelle un autre fait à l’époque par Régamey.

Rimbaud et Verlaine par Régamey / Un chouan

Un autre dessin de Verlaine, d’époque celui-là, est d’ailleurs moins idéalisé que celui fait « de mémoire » :

Verlaine, Rimbaud et Verlaine à Londres, été 1872

7

Isabelle Rimbaud aura ce jugement définitif sur les deux portraits de Rimbaud publiés par Verlaine en 1895 : « Ils ne ressemblent à personne et ne rappellent rien ».


Ferrand connaissait forcément le dessin de Verlaine, qui figurait dans l’édition des Poésies complètes d’Arthur Rimbaud (Vanier, 1895) 8. Si Ferrand se souvenait que Rimbaud en 1883 était coiffé comme à Londres en 1872, cela laisse planer un sérieux doute sur la validité de son témoignage. Se souvenait-il vraiment de lui, ou bien sa mémoire, trente ans plus tard, s’était elle laissée dominer par son imagination ? En octobre 1884, Ferrand rédigea des « Notes sur le pachalik de Harar », qui furent publiées en 1886 9. On remarque tout d’abord que ces notes sont rédigées d’après ouï-dire, Ferrand n’ayant certainement jamais mis les pieds à Harar, où se trouvait Rimbaud. Ferrand s’y montre très informé sur la mort de l’explorateur Lucereau, allant jusqu’à l’accuser d’avoir été « intempérant ». Or il ne l’avait pas connu, celui-ci ayant été tué deux ans avant l’arrivée de Ferrand dans la région 10. Plus curieux, Ferrand cite le Rapport sur l’Ogadine, publié en février 1884 (« A. Raimbaud, Rapport sur l’Agadine » 11) : Ferrand connaissait donc le rapport de son collègue, ce qui est assez contradictoire avec son portrait d’un Rimbaud en « idiot »… Un chercheur a donné une publicité nouvelle au témoignage de Ferrand, qui aurait détenu « une photographie authentique de Rimbaud à Aden » (par opposition bien sûr à la photographie de l’Hôtel de l’Univers, qui elle ne serait pas authentique).

http://rimbaudivre.blogspot.com/2010/10/une-photographie-authentique-de-rimbaud.html 8

De même, Ferrand a pu connaître le témoignage de Delahaye (publié en 1900) sur le Rimbaud de 1870 : « Eh bien ! il laisse pousser – à l’instar des Romantiques de 1830 — ses beaux cheveux châtains ; ils poussent, ils poussent, lui tombent sur les épaules, descendent, bouclés, jusqu’au milieu du dos. » 9

« Notes sur le pachalik de Harar », Bulletin de la Société de géographie de l’Est, 1886.

10

« Ferrand describes the trouble which the Egyptian administration is having with Abu Bokr, the Sheikh of Zeila. The author notes the stupidity and ignorance which led Henri Lucereau to his death » (Harold G. Marcus, The modern history of Ethiopia and the horn of Africa, 1972). 11

Ferrand avait déjà cité le Rapport sur l’Ogadine, cette fois sans faute, dans son étude sur « Le Comal » (Bulletin de correspondance africaine, mars 1884).


Que disait Claudel, précisément ? J’ai reçu l’autre jour la visite de mon collègue, M. Gabriel Ferrand, Attaché Commercial en Allemagne, qui en 1882 a beaucoup connu Rimbaud à Aden et à Zeilah ! […] Il possède une lettre inédite de R[imbaud] (sans intérêt, assure-t-il) et un portrait qu’il croit inédit. 12

Claudel ne parle donc pas d’une photographie mais d’un « portrait » (qui pourrait aussi bien être un dessin, de Rimbaud à Aden ou d’ailleurs). Avant de le déclarer « authentique », il serait bon de s’assurer qu’il existe… Or on sait que personne ne semble avoir jamais vu ce portrait ni cette lettre. D’ailleurs, il faut raison garder : Ferrand a séjourné un an dans la région, à l’âge de 18 ans ; il n’avait pas de relation amicale avec Rimbaud, qu’il paraît avoir vu comme une sorte de pauvre type ; les négociants Européens ne passaient pas leur temps à s’offrir des photos souvenirs 13. On se demande bien pour quelle raison et par quel miracle Ferrand aurait possédé une photo de Rimbaud ! Rien n’est impossible bien sûr, mais c’est à tout le moins improbable. On se demande aussi comment un document aussi précieux aurait pu ainsi se volatiliser depuis 1912 : jamais exposé, jamais passé en vente, jamais vu par personne - Ferrand se serait-il fait inhumer avec le portrait de Rimbaud sur le cœur ? -. M. Bienvenu extrapole. Il extravague même un peu : la photographie présumée de la compagne présumée de Rimbaud ne date pas de 1882 comme il croit le savoir, mais figure dans un album constitué en 1882, ce qui n’est pas la même chose. Elle est d’ailleurs, en réalité, antérieure. Donc le témoignage d’Ottorino Rosa, situant cette relation en 1882 14, ne devient pas « crédible », et celui de Bardey, la datant lui de 1883, n’a pas à être mis en doute sur la base de ce témoignage. Ferrand aurait déclaré que Rimbaud « vivait avec une femme abyssine, qui fit une fausse couche » : mais nous allons voir que si ces événements se placent courant 1882, il a disposé de peu de temps pour en être témoin. Voici un petit élément biographique qui reste à préciser. De plus, il convient d’être prudent, puisque cette « fausse couche » a été utilisée par Claudel comme une preuve fort opportune de la non-homosexualité de Rimbaud, comme le note Gide dans son journal : Il vivait avec une femme du pays, dont il avait eu un enfant ou du moins une fausse couche, « ce qui suffit à ruiner (dit Claudel) les imputations de mauvaises mœurs qu’on attache encore parfois à son nom ». 12

Lettre à Paterne Berrichon, 1er octobre 1912.

13

On ne trouve pas un seul portrait d’Européen dans l’album Bardey et le fonds Tian, juste deux ou trois photos de groupe, sans légende. En revanche on y rencontre beaucoup de portraits de « types indigènes » d’Aden. C’est parmi ces photos touristiques que se trouve la photo supposée de Mariam. De la même manière, nous ne connaissons que trois ou quatre photos d’Européens par Bidault de Glatigné, photographe professionnel qui vécut longtemps dans la région. Même sécheresse chez les explorateurs (Borelli…), à l’exception de Georges Révoil, dans les archives duquel se trouvent une dizaine de photos souvenirs. 14

« Cette femme vivait en 1882 à Aden avec le génial poète Arthur Rimbaud », « « À la page 207 de mon livre, […] vous trouverez la femme Abyssine qui a été sa compagne en 1882 à Aden, et au pied de la page la note qui le regarde. À propos de la femme, j’ajouterai que moi-même, dans ce temps-là, je gardais la sœur, dont je me suis débarrassé après quelques semaines ». A l’appui de l’hypothèse 1883, on relève que Mgr Taurin, évêque d’Harar, fit envoyer à Aden une « femme abyssine, Mariam, laissée par M. Rambaut [sic] » le 10 août 1884. Celle-ci vivait donc avec Rimbaud à Harar, où Rimbaud a séjourné à partir du printemps 1883.


Ferrand à Madagascar, vers 1887-89 (âgé de 23/25 ans) Détail d’une photographie, probablement inédite, d’Albert Pinard

15

© Archives du ministère des Affaires étrangères

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Pinard fut d’abord romancier (le fameux Madame X…), très proche de Huysmans, puis eut une carrière consulaire. Madagascar comptait à l’époque deux vice-résidents, Pinard et Le Savoureux, futur beau-fils de Ferrand.


Ferrand n’a pas quitté la région « au plus tard en 1883 », comme l’indiquerait « son livre très difficile d’accès », selon M. Bienvenu. Il suffit de consulter des livres faciles d’accès pour voir que Ferrand apparaît dans les sources en 1883 16 et rapporte des événements de 1883 17, mais pas de 1882. Ferrand n’a pas pu beaucoup connaître Rimbaud « en 1882 », puisque c’est en 1883 qu’il a séjourné à Aden et Zeilah.

16

Par exemple, le 16 février 1883, Ferrand et « Christofore » représentants à Zeilah des maisons Bardey et Tian, sont présents lors du départ des caravanes de Mgr Lasserre et de Ilg (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1056237/f557). 17

Dans son étude sur le « Çomal », Ferrand fait référence à plusieurs événements qui se sont déroulés dans la région à l’automne 1883 et indique qu’il est « revenu dernièrement de chez les Çomalis, après y avoir fait un séjour d’une année comme agent d’une maison de commerce » (Bull. de correspondance africaine, 15 mars 1884 - http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56752382/f280). Il a aussi publié un article sur la mort de Sacconi, tué en août 1883, dont la maison Bardey a été informée par Sotiro, via Rimbaud.


Un document inédit figurant dans la correspondance d’Antoine d’Abbadie, le grand explorateur de l’Ethiopie 18, confirme et précise cette date : il s’agit d’une lettre du père Edmond 19, envoyée d’Aden le 10 décembre 1883, qui annonce le retour de « M. Ferrand, qui vient de la côte d’Afrique et se rend directement en France » 20.

Ferrand est donc parti au moment de la faillite de la société Mazeran, Viannay & Bardey, mais avant la liquidation du comptoir de Zeilah, qui sera dès lors géré par Charles Cotton. Si Ferrand est resté, comme il le dit, un an dans la région, il a dû arriver à la toute fin de 1882 21, et il n’a pas forcément côtoyé Rimbaud bien longtemps. On sait aussi que Ferrand était basé à Zeilah (« J’ai résidé pendant un an à Zeilah »), alors que Rimbaud se trouvait à Aden. Il est fort probable qu’ils se soient vus, lors du passage de Ferrand à Aden, arrivant de France, et sans doute fin mars 1883 lors du passage de Rimbaud à Zeilah, en route pour Harrar.

18

Cette importante correspondance (5000 documents), que nous avons retrouvée il y a quelques années, est désormais conservée aux Archives départementales des Pyrénées Atlantiques (nous ignorions à l’époque que nous serions un jour amenés à travailler sur ces lettres, dont beaucoup émanent des connaissances de Rimbaud à Aden et en Abyssinie… !). 19

« Le Père Edmond, franciscain de la mission d’Aden, était pour les Français d’Aden un ami familier et bienveillant, d’autant plus respecté et affectionné qu’il exprimait avec l’accent de sa province d’Alsace ses sentiments irréductiblement français » (Alfred Bardey, Barr-Adjam, p. 236). 20

Il est d’ailleurs curieux que ce ne soit pas Bardey, le patron de Ferrand, qui recommande celui-ci à d’Abbadie. Bardey était en relation avec d’Abbadie, qui avait été son parrain lors de son entrée à la Société de géographie. 21

Alfred Bardey, qui n’est certes pas un modèle d’exactitude en matière de chronologie, signale l’arrivée de Ferrand et des frères Cotton dans un passage où il mentionne les événements de juin 1883 à août 1883 (Barr-Adjam, p. 236). Dans le recensement des Français d’Aden établi en 1884, il est indiqué que Charles Cotton est arrivé en 1883 (Ferrand n’est pas cité).


L’année 1882 mise en avant par Ferrand puis par M. Bienvenu n’a qu’un objectif, celui de rendre plausible le témoignage : en 1882, Rimbaud était à Aden, alors qu’en 1883 il n’y séjourna qu’en début d’année, ce qui laissait moins de temps à Ferrand pour devenir « grand ami » de son collègue. Bref, il est clair que Ferrand n’a pas « beaucoup connu Rimbaud à Aden et à Zeilah ». Et plus que vraisemblable qu’il n’ait possédé son portrait qu’en rêve…22 Quant à la lettre, son existence demeure douteuse : - Soit elle daterait du séjour de Ferrand, il s’agirait donc, vraisemblablement, d’une correspondance d’affaires, portant par exemple sur l’envoi de marchandises. Pourquoi Ferrand l’aurait-il rapportée à Paris, pourquoi l’aurait-il conservée 30 ans, d’autant plus qu’elle était aux yeux de Ferrand « sans intérêt », qu’elle émanait d’un personnage avec lequel il n’avait pas d’affinités et dont il ne connut que tardivement la célébrité ? - Soit elle daterait d’après le départ de Ferrand, c’est à dire de 1884-1891. Pourquoi Rimbaud aurait-il écrit à cet éphémère collègue, qu’il n’avait guère connu ? Pour lui donner de ses nouvelles, ou lui transmettre des informations sur le Somal ? Ce n’était guère son genre, il ne communiqua jamais d’informations que dans l’espoir d’en tirer un gain, et ne paraît pas avoir répondu, par exemple, aux questions de la Société de géographie. On ne connait de cette période que deux lettres de Rimbaud destinées à d’anciens amis (Delahaye en 1882 et Bourde vers 1887), qui sont purement intéressées (demandes de services) 23. Peut-on sérieusement imaginer que Rimbaud se soit tourné vers Ferrand, ce jeune fonctionnaire qui vivait alors en Algérie puis à Madagascar, fut-ce pour lui rendre ou pour lui demander un service ? Bref, le témoignage de Ferrand, si vivant et si émouvant soit-il, est à considérer avec prudence et il paraît pour le moins aventureux de le prendre au pied de la lettre 24. ________________________

M. Bienvenu a oublié un argument en faveur de son hypothèse : Ferrand étant présent au deuxième semestre 1883, Rimbaud aurait pu – matériellement - lui donner une épreuve de l’un de ses autoportraits photographiques, réalisés au printemps 1883. Mais cela impliquerait que Rimbaud lui ait transmis par porteur, car il ne semble pas être repassé à Zeilah ou à Aden avant mars 1884... Une autre piste est plus excitante : lorsque Rimbaud est passé à Zeilah, fin mars 1883, il avait avec lui son matériel photographique tout neuf. Il pourrait donc avoir pris des clichés à Zeilah, et pourrait apparaître sur l’un d’entre eux. Dans cette hypothèse, il existerait au moins un quatrième autoportrait, dont l’existence n’était pas soupçonnée à ce jour…! Mais… il y a un mais : si Ferrand avait eu sous les yeux un tel portrait, comment aurait-il pu dire que Rimbaud était « coiffé aux enfants d’Edouard »… ? 22

23

Les deux (ou trois) sont perdues. Bourde, grand reporter s’intéressant à la littérature et ancien coreligionnaire de Rimbaud ne conserva pas celle(s) qu’il reçut. Il écrivait en 1897 : « Je ne les ai plus. […] Il m’écrivit une fois pour me prier de l’introduire au Temps comme correspondant à la suite de l’armée italienne en Abyssinie, et une autre fois, je ne me rappelle plus à quelle occasion. […] Trop de temps s’est écoulé depuis pour que je me rappelle le détail de ces lettres. » 24

Vos éventuelles observations ou compléments d’information sont les bienvenus : j.desse @orange.fr.

Rimbaud "aux enfants d'Edouard"  

Etude sur le témoignage de Gabriel Ferrand, qui côtoya Arthur Rimbaud dans sa "deuxième vie", et pourrait avoir possédé une photographie de...

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