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PAVANE POUR UNE IDÉE DÉFUNTE

 a Part-Dieu, “centre directionnel”, une opération de jeunesse pour le cœur de Lyon : L le centre de Lyon développé, restructuré, accessible… ! La Part-Dieu, paysage urbain contemporain, intégré au Lyon de toujours… La Part-Dieu, une volonté de mieux vivre, de faire mieux vivre, de mieux servir… La Part-Dieu, mieux qu’une tendance, en “esprit” basé sur le meilleur : la nouveauté, la créativité, l’agrément pour tous… La Part-Dieu, la Ville telle qu’on voudrait en jouir : l’Urbanisme et l’Architecture au service des hommes.

LA P  ART-DIEU Le succès d’un échec

Charles Delfante

Pour cela, il fallait changer les mentalités, il fallait modifier les procédures, il fallait inventer, prendre des risques… Tout cela fut fait ! Merci Messieurs ! Puis vint le temps des difficultés, des équilibres budgétaires, des actes notariés, des cahiers des charges de vente, des dérogations, de la vision globale limitée à la parcelle, de la courte vue baptisée « réalisme », des promoteurs, des architectes d’opérations… Le brouillard réapparut, et seules les masses financières importantes seront de plus en plus visibles.  a Part-Dieu, îlot de rénovation isolé dans le “chaos” lyonnais par les voies rapides, L coupée d’une partie du cœur de la ville par une gare qui veut demeurer bastion solide des triages et des marchandises… La Part-Dieu, redevenue lotissement banal par la volonté des lotis, dépourvue d’esprit, privée de piétons parce que privée d’espaces libres…  a Part-Dieu, accumulation de tunnels sans joie dans lesquels on s’emmerdera L au point de qu’il faudra passer très vite, très vite, à une vitesse telle que les trottoirs roulants seront indispensables… La Part-Dieu, labyrinthe indescriptible, désert humain, vide social où le sentiment d’appartenance sera utilement remplacé par ce merveilleux sentiment d’isolement angoissé… La Part-Dieu, juxtaposition d’architectures origino-banales conçues dans des clôtures, par des architectes d’un talent tel qu’il leur permet d’écraser l’environnement visuel… La Part-Dieu, mal meublée comme la ville partout ailleurs, éclairée tristement comme la ville partout, réminiscence de banlieue, mère de tristesse, tes pères ne te reconnaîtront pas… Lyon aurait pu avoir un Centre, Lyon aurait pu préparer le XXIe siècle, Lyon aurait pu s’adapter, modestement, certes… Les profiteurs de l’immédiat ne l’ont pas voulu et Lyon risque de rester dans sa grisaille triste et demeurer sans grand attrait (sauf lorsqu’on la quittera)… Lyon ne retrouvera ni sa préfecture, ni sa place Bellecour, ni sa rue de la Ré ! Tout au plus, verrons-nous un chaos importé d’Amérique pour mieux consommer… Mais l’espoir fait vivre… Il est peut-être temps encore…

Lyon, le 10 mai 1971 Charles Delfante

Dans ce roman autobiographique richement illustré, l’architecte-urbaniste Charles Delfante revient sur la conception et la réalisation du quartier de la Part-Dieu, dans les années 19601980. Il relate, à sa manière, l’aventure qu’il a vécue alors qu’il dirigeait l’équipe chargée d’édifier un nouveau centre à la ville de Lyon. Au-delà de l’histoire et des truculentes anecdotes, le texte laisse entrevoir la façon dont sont conçus les projets et propose une réflexion sur le métier d’urbaniste, nous faisant revivre l’enthousiasme et la foi des concepteurs dans leur mission de service à la ville et à ses habitants.

Dépôt légal : octobre 2009 20,00 € TTC

ISBN 978-2-917659-03-8

9 782917 659038

LA P  ART-DIEU Le succès d’un échec


À Ded Pescayre...

Si c’est moi qui rends témoignage de moi-même, mon témoignage n’est pas vrai... Saint Jean L’urbanisme est plus une participation à une succession d'événements qu’une participation à la réalisation d’opérations.

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PROLOGUE Cet ouvrage n’a pas la prétention d’être une histoire rigoureuse de la réalisation du quartier de la Part-Dieu, qui serait difficile à rédiger en raison de la dispersion des pièces et de l’imbroglio des faits. Il veut aussi se garder d’être un mémoire en défense du principal acteur technicien de ce qui aurait dû être un “centre directionnel” inséré dans le centre étendu et restructuré de Lyon, “Métropole d’équilibre”. Assimilable à un roman autobiographique, il n’est que le récit de l’aventure vécue par deux équipes de jeunes techniciens dont les missions consistaient, d’une part, à établir le schéma d’organisation d’une possible métropole et, d’autre part, à adapter le centre historique de Lyon (pris au sens large) à ses nouveaux rôles, aux changements des modes de vie des citadins et de le rendre adaptable aux besoins des générations futures. Ma longue carrière de service aux villes me permet de me livrer au jeu de la vérité dont j’aurai garde de prétendre qu’elle est la seule : nul ne pourra jamais dire comment ni pourquoi tel homme politique ou tel service a pris, dans des circonstances incertaines, une position dont il n’a vraisemblablement pas imaginé les conséquences. De même, à quoi servirait-il d’évoquer les bassesses et autres lâchetés permettant ces compromis qui facilitent les réélections ou les avancements en obérant la qualité des projets ? Je prétends que les véritables histoires de tous projets urbains ne pourront jamais être écrites, car ils mettent en jeu trop d’intérêts et d’objectifs divergents. Ce récit comporte des inexactitudes parce que ma mémoire n’est pas infaillible et parce que, malgré une présence constante de 1962 à 1989, je n’ai vu, entendu, appris, compris, toutes choses survenues, que partiellement : comment pourrais-je interpréter avec toute la rigueur nécessaire les intentions des plus hautes autorités de la République ? Comment pourrais-je comprendre les volontés des élus locaux : même si je partageais leur temps, ils ne me disaient que ce qu’ils voulaient bien me dire… Je perçois, aujourd’hui, les diverses péripéties vécues comme une pièce de théâtre faite de multiples tableaux, que je ne peux décrire qu’en fonction de ce que j’ai pu ressentir : j’ai participé à des actions, subi des contraintes et des impératifs de toutes natures que j’apprécie au travers du “filtre” de mon évolution personnelle. Je pense que tout autre observateur aura une vision différente. De plus, les coups que j’ai reçus, les déboires et les incompréhensions, mais aussi les satisfactions obtenues auront tendance à me rendre partial alors que je souhaiterais être le plus objectif possible. Mon éducation bourgeoise, mes Maîtres, des hyper laïcs aux religieux (Jésuites), les “Grands” professeurs, les habiles artisans, les intellectuels, les libertins,

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les grands et les humbles, m’ont appris à honorer le travail et à me tenir convenablement dans le monde. Hélas, ils ne m’ont pas prédisposé à devenir exceptionnel. Ma formation aux facettes multiples m’a imposé de toujours prendre parti, de ne jamais demeurer tout à fait neutre et m’oblige à présenter des excuses au lecteur, car je risque de ne pas être tendre envers ceux (personnes ou services) qui ont empêché le bon déroulement (selon moi) de l’opération. La Part-Dieu demeurera longtemps un bon sujet de recherche pour les historiens de la ville, les sociologues et les exégètes des “politiques urbaines” avec l’inconvénient toutefois que les synthèses basées sur les analyses d’éléments trompeurs seront à l’image de toute tentative de médiation : plus ou moins mystificatrices. J’ajoute que les changements trop fréquents de politique nationale d’aménagement du pays ont porté de graves préjudices aux volontés planificatrices parce que toute opération d’urbanisme d’envergure réclame un temps assez long en raison de la multiplicité des intervenants, des contraintes administratives, des passages en commissions, etc. Le problème est d’autant plus complexe que les politiques, nationales et locales, peuvent s’opposer. De plus, toutes les approbations laborieusement obtenues ne le sont qu’à titre précaire : le temps d’une législature. Les “décideurs” perdraient la face s’ils poursuivaient l’œuvre de leurs prédécesseurs qui étaient, presque tous, des incapables et des sots. Nul ne pourra jamais faire coïncider la durée de la ville, sans limite jusqu’à sa disparition, et le temps des mandats électoraux à géométrie variable et de relativement courte durée. D’où une incompatibilité entre la conduite d’une politique et le travail de longue haleine des “urbanistes” (toutes disciplines confondues). Le court terme des élus est la règle qui a pour conséquence une ville faite de pièces – éventuellement de qualité – juxtaposées qui, le hasard aidant, peuvent parfois constituer un ou des ensembles cohérents. De surcroît, tout le monde vit avec son temps et ne tient que très rarement compte des changements de mode de vie intervenus, des évolutions des besoins et, par-dessus tout, de ce phénomène naturel qui veut que les besoins satisfaits en engendrent toujours de nouveaux. Un “programmiste”, un urbaniste ou un décideur politique, économique ou social, devrait toujours “savoir pour prévoir afin de pouvoir” et donc penser que son projet devra servir les hommes différents qui vivront plus tard. L’élu et l’urbaniste travaillent dans un climat de perpétuelle incertitude : le projet de la Part-Dieu est l’exemple parfait d’une vision à trop long terme. Par exemple, notre projet entendait limiter l’accès aux véhicules individuels et privilégier les transports de masse alors que nous vivions le “tout pour la bagnole” de Georges Pompidou. Cette limitation de l’usage de l’automobile en centre-ville ne devient réalité qu’aujourd’hui, soit 40 ans plus tard !

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Dans un tout autre domaine, en 1964, les prévisionnistes imaginaient les évolutions possibles des systèmes économiques et financiers… Toutefois, aucun d’entreeux n’a pu prévoir “les chocs pétroliers” ni cette dictature du profit qui contraint l’urbanisme contemporain depuis les années 1970. Ce long préliminaire a pour but de répondre à un certain nombre de questions, car je prétends avoir le droit de considérer que la Part-Dieu est, du point de vue de l’urbanisme, un échec retentissant parce que les objectifs d’origine n’ont pas été atteints et que les plans ont été bousculés dans tous les sens. En revanche, les financiers peuvent considérer que cette opération est l’une des plus belles réussites françaises en raison de la seule spectaculaire augmentation des valeurs foncières. L’urbaniste que j’ai été a toujours prêché : “pas de profit sans cause”. En conséquence, il ne peut que regretter la vente des terrains qui a transformé un projet urbain en lotissement. J’aurais ainsi souhaité que les terrains demeurent propriété de la collectivité (baux emphytéotiques, par exemple), ce qui aurait grandement facilité la nécessaire mise à niveau de la ville de Lyon par rapport aux métropoles européennes. Dans ce récit, je ne suivrai pas le stoïcien Chrysippe et ne tenterai pas de concilier les thèses antinomiques voulant que les événements s'enchaînent selon le destin ou que nos actes ne dépendent que de nous et soient de notre seul pouvoir. Contrairement à ce que “Monsieur tout le monde” pense, le pouvoir d’un urbaniste (serait-il en chef) d’une grande opération se limite à sa capacité de persuasion et aux possibilités qu’il a de contrarier la réalisation d’opérations risquant, selon lui, de porter préjudice au projet, à la ville, aux citadins et à leur avenir. Malgré mon autoritarisme (légende !), je n’ai pu que subir des décisions à l’évidence inopportunes. En outre, je reproche à nombre d’élus de ne jamais avoir voulu prêter attention aux conséquences prévisibles de décisions que nous nous attachions à mettre en évidence. L’histoire plus lointaine dira s’il fallait entreprendre ou non la Part-Dieu. Aussi, paraphrasant Antoine de Saint-Exupéry, j’aurais tendance à affirmer que “dans l’exaltation de nos progrès, nous avons oublié que nous dressions des plans et construisions pour servir les hommes !”

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Cliché, cadeau de J. Cuyl, extrait de la campagne de photographie aérienne commandée en 1961 par la ville de Lyon. (Collection C.D.)

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1. LA PART-DIEU AVANT LA PART-DIEU


La Part-Dieu, le succès d’un échec

#01

#02

À la fin de la Première Guerre mondiale, les généraux eux-mêmes pensent que les escadrons de cavalerie sont devenus inutiles et que la présence de troupes dans les centres-villes est anachronique. Paradoxalement, l’Armée ne veut en aucune manière se séparer de ses vastes domaines qui ont considérablement entravé et renchéri le développement rationnel de Lyon aux siècles passés. Les discussions stériles du début du XXe siècle montrent bien que les mentalités n’ont pas changé : l’Armée ne cède pas un pouce de terrain. Il faudra attendre 1944 pour que puisse être envisagée la cession de la caserne de la Part-Dieu. Simultanément, le gouvernement met en place une politique “d’échanges compensés”, selon laquelle les villes peuvent acquérir, dans les campagnes, des terrains de valeur agricole nulle pour les céder à l’Armée qui, alors, libérera les propriétés qu’elle détient en ville. La caserne de la Vitriolerie et le fort Lamothe sont d’excellents exemples de la “réussite” de cette politique, bien vite enterrée. À la Part-Dieu, “l’inconvénient militaire” est amplifié par la politique de la SNCF qui, profitant de la lenteur des négociations, s’empresse d’exploiter les terrains de la gare de triage de la caserne et y entasse dépôts, marchands de charbons ou de matériaux, et autres activités rentables.

~A1 • ~A2 • Reproductions des résultats du concours (plan de masse et perspective) organisé annuellement par la Société d’Embellissement de Lyon. (Collection C.D.)

En 1926, la Société d’Embellissement, qui œuvre pour un développement harmonieux de la ville, donne au concours d’urbanisme et d’architecture qu’elle organise chaque année, le thème suivant : “création d’un quartier nouveau sur les terrains de la caserne de la Part-Dieu”. Le premier prix (F. Cholat, architecte) transforme la caserne en un nouveau quartier qu’il nomme “Université du Travail” qui comprend une gare PLM, des jardins entourant des écoles techniques, deux hôtels, des immeubles d’habitations avec des magasins en rez-de-chaussée. C’est un bon exemple d’urbanisme de ce temps parce que le plan établi à l’intérieur d’un vaste périmètre rectangulaire comprend deux sous-quartiers symétriques à forte densité, disposés de part et d’autre d’une grande place. Alentour, il reprend la trame du plan Morand.

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

~A3 Projet pour l’aménagement de la Part-Dieu par J.-H. Lambert et Cottard, 1942.

Le grand ensemble de la Part-Dieu

Le projet n’aura pas de suite et il faudra attendre 1938 pour que J.-H. Lambert, urbaniste en chef, soumette un nouveau plan dont la guerre interrompra l’instruction. Devenu urbaniste en chef de la région en 1943 (création de l'administration de l’urbanisme), il produit un nouveau plan en carré qui reprend les lignes directrices du quartier de cavalerie, transforme la cour en grande place jardinée bordée, sur trois côtés, d’immeubles résidentiels, des équipements et des bureaux ; le côté est étant fermé par une gare routière desservie par ce que Lambert appelle “le grand boulevard de la Part-Dieu” (Vivier Merle).

LE GRAND ENSEMBLE DE LA PART-DIEU Je l’ai vécue chez P. Bourdeix.

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Je ne pouvais alors imaginer que j’aurai un jour la charge de l’urbanisme de la ville.

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R. Gagès, F. Grimal, P. Bourdeix, architectes.

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Si la date du lancement est avérée4, la suite des événements demeure en revanche floue dans ma mémoire : éloigné de Lyon par mes études puis par les missions que me confie le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, je ne peux suivre ce qui se passe à Lyon5. L’origine de l’opération est tout à fait fortuite : Édouard Herriot décide en 1947-1948 d’entreprendre la rénovation de la “Cité” construite par le philanthrope Rambaud sur le cours Lafayette, qui tient tout à la fois de la résidence pour personnes âgées et de cité d’urgence. La vétusté des locaux, leur inadéquation, sont manifestes et la municipalité charge l’architecte P. Bourdeix d’établir un plan de démolition-reconstruction à l’intérieur du quadrilatère dessiné par les rues Garibaldi, Bonnel, Duguesclin et le cours Lafayette. Les plans d’exécution sont achevés en 1948, mais ne donnent lieu à aucune action concrète, les politiques d’urbanisme s’accélérant avec l’arrivée de Claudius Petit au ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme. L’objectif du ministre, qui poursuit la politique de son prédécesseur Raoul Dautry, consiste à organiser une véritable “Industrie du Bâtiment” (qui n’existe pas) afin de rationaliser les méthodes de construction et la production de logements. Pour atteindre cet objectif, le ministre crée un “Secteur Industrialisé” dont les réalisations sont réparties sur tout le territoire. À Lyon, ce sera, en raison des disponibilités foncières, l’ensemble de Bron-Parilly6.

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

#03 #04

L’opérateur ne pouvant pas travailler au-delà de son périmètre.

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Plus important que Bron-Parilly d’après Le Progrès du 09/01/1958.

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Publiée par Le Corbusier en 1942.

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#05

Pour faciliter les réalisations, sont créées des Sociétés d’Économie Mixte (SEM), grâce à l’action de la Caisse des Dépôts et Consignations qui va bientôt, par le biais de ses filiales la Société Centrale d’Équipement du Territoire (SCET) et la Société Centrale d’Investissement et de Construction (SCIC), monopoliser les grandes opérations d’urbanisation. En juillet 1957, la ville de Lyon confie à la nouvelle Société d’Équipement de la Région de Lyon (SERL), filiale de la SCET, la rénovation de cette cité Rambaud, qui prend le nom d’Opération Moncey – alors qu’elle n’est en réalité qu’un fragment d’une rénovation beaucoup plus vaste dite “Brotteaux/Part-Dieu” – avec pour objectif la restructuration des “îlots insalubres et défectueux” sis entre les cours Franklin Roosevelt et Vitton (au nord) et le cours Gambetta (au sud). Édouard Herriot ayant obtenu du ministère des Armées la promesse de la cession des terrains de la caserne de la Part-Dieu, ceux-ci sont tout naturellement inclus dans le périmètre opérationnel. Ces périmètres, indispensables aux procédures, constituent hélas autant de “Murailles de Chine” dans la ville7. La nature différente de l’opération impose la rédaction d’une nouvelle convention avec la SERL. Cette dernière confie aux architectes J. PerrinFayolle, J. Sillan et J. Zumbrunnen une première mission d’urbanisme et d’architecture sur un ensemble de terrains, curieusement baptisée : “Moncey-Nord” (environ 6 hectares). Cette mission donne lieu à l’élaboration de quelques esquisses (février 1958) qui ne seront pas retenues parce que l’inclusion dans l’opération des terrains de la caserne (28 hectares environ), d’une part, et les changements d’objectifs qu’impose la politique du Gouvernement, d’autre part, ont pour conséquence immédiate l’extension de la mission des architectes. En effet, dans la logique du temps, ces derniers se voient confier l’étude et la réalisation d’un quartier d’habitation, doté des équipements qui en sont le complément indispensable. Un plan, dont la conception est la suite logique de celle des cités des années 1930, est établi pour un “Grand Ensemble” de 2600 logements8 dans l’esprit de la Charte d’Athènes9 et des principes hygiénistes qui guident la doctrine de l’époque. Le plan de masse, très systématique, comporte huit grandes barres (1620 m² à l’étage) hautes de cinquante mètres, groupées deux par deux, entre lesquelles sont prévus de larges espaces de jardins et tous les équipements nécessaires à la vie d’un quartier. Bien que le projet porte trois signatures, son dessin est essentiellement l’œuvre de J. Zumbrunnen qui, formé à Lausanne, est imprégné des théories de Le Corbusier dont la belle architecture des “Barres Moncey” porte la marque.

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

#06

10 Transfert de l’Hôpital militaire Desgenettes.

Stationnements en surface.

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Que j’appellerai toujours ainsi, bien qu’il ait changé maintes fois de nom.

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Qui deviendra ultérieurement “les Halles de Lyon”, chassées des Cordeliers.

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Le grand ensemble de la Part-Dieu

Le vaste terrain militaire se libère lentement selon un calendrier établi en 1959 et attire les convoitises d’organismes publics trop à l’étroit en ville. C’est le cas de la Maison de la Radio qui, chassée du quai Gailleton10, s’implante sur un terrain libre du boulevard Vivier Merle qu’elle transforme en “citadelle imprenable”, gaspillant ainsi un capital foncier de grande valeur11 tout en le signifiant par une architecture remarquable de banalité. Cette implantation est la première erreur, car le propriétaire rendra toute intégration du secteur sud-est au plan d’ensemble impossible. Le nouveau maire, Louis Pradel, apprécie le plan de ce Grand Ensemble qui sert son programme et qui comprend, outre huit barres d’habitations identiques à celles que l’on peut voir à Moncey-Nord, un hôtel de police, des équipements scolaires, quelques modestes immeubles de bureaux, des espaces de stationnement et des jardins. La composition est axée sur la rue Servient prolongée qui tient lieu de “distributeur” et aboutit à une gare routière sise hors périmètre. La gare de triage SNCF se transforme en zone industrielle et artisanale, car la politique d’urbanisme exige de rapprocher les lieux de travail de l’habitat pour limiter les migrations alternantes. Ce plan est approuvé par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU12) en 1961. En raison de l’avancement des études et de la disponibilité des terrains, les travaux sont entrepris sur les terrains libérés de la “cité Rambaud” (Moncey-Nord) : deux grandes barres nord-sud perpendiculaires au cours Lafayette, une halle marchande13, quelques bureaux dans une “galette” et un groupe scolaire. Contre toute logique, sauf celle du terrain libre, les travaux se poursuivront avec une nouvelle barre est-ouest sise à l’extrémité sud-est du périmètre de l’opération (barre Desaix). Dieu merci, la lenteur de la libération des bâtiments de la caserne occupés par l’Armée, ou divers organismes auxquels elle a cédé des droits d’occupation, permettra un facile changement d’objectifs et donc de vocation du parti d’urbanisme.

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

LES DIVERS CONTEXTES ET LEURS ÉVOLUTIONS Depuis le régime de Vichy, qui a opéré une centralisation des compétences en urbanisme, jusque-là aux mains des collectivités locales.

Pour faciliter la compréhension des raisons qui ont induit le bouleverse-

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Entendez l’agglomération que formaient Lyon et les communes limitrophes.

ment des idées et l’évolution du programme de l’opération Part-Dieu, il est nécessaire d’évoquer les divers événements et le cheminement des idées à l’origine de ce qui deviendra le “premier centre de décision” de France.

Le contexte lyonnais

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Il prévoit entre autres les contournements ouest et est de l’agglomération. Dans les programmes autoroutiers de l’agglomération lyonnaise, n’oublions pas que le contournement ouest est prévu bien avant le contournement est, alors que ce dernier sera réalisé en premier dans les années 1990.

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Gerland, Confluent en raison du développement prévu du transport par voie d’eau.

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Tours de l’Observance.

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Il faut se replacer dans le temps et rappeler que l’urbanisme et les conditions de développement des villes étaient de la seule compétence de l’État14 : en application du train de décrets et ordonnances du 31 décembre 1958, la “région lyonnaise”15 est couverte par le Plan d’Urbanisme Directeur (PUD) du Groupement d’Urbanisme (GU) de Lyon créé en 1935, dont l’étude a été conduite par l’urbaniste en chef J. Revillard assisté des urbanistes R. Gagès, F. Grimal et J. Maillet. La commune de Lyon, quant à elle, fait l’objet d’un PUD dont l’urbaniste est J. Maillet. Ces deux plans sont assez remarquables : le PUD du GU, dont le périmètre apparaîtra rapidement trop restreint, reprend des projets antérieurs (C. Chalumeau, J.-H. Lambert) non réalisés pour cause de guerre et innove dans la conception de l’occupation des sols (zonage), la sauvegarde des espaces naturels, la répartition des grands équipements, les tracés des grands axes routiers16, etc. Ce plan sera approuvé en 1962. Le PUD de Lyon précise le zonage du Groupement d’Urbanisme, en appliquant à la lettre les directives du ministère : zones d’habitation à créer ou à rénover, zones industrielles à agrandir ou à organiser17 et surtout, zones à sauvegarder dans lesquelles il tente de préserver les paysages, en particulier ceux des collines, et entend mettre un terme à la prolifération des tours sur les crêtes dites “militaires”18 et des “planches” (immeubles très étroits, longs et hauts) implantées sur les pentes de la Croix-Rousse. En 1958, le nouveau maire de Lyon, Louis Pradel, qui entend réaliser rapidement le plus grand nombre de logements, n’admet pas les contraintes de ces plans qui contrarient ses objectifs de développement et met fin, de manière fort injuste, à la mission de J. Maillet. Il engage, dans le plus

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

Bagnols-sur-Cèze et Firminy-Vert.

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Centre d’Études Techniques du MRU.

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Les divers contextes et leurs évolutions

parfait désordre et en fonction des terrains disponibles, quantité d’opérations de construction ou d’équipement. Ces initiatives désordonnées ne sont pas du goût du ministère qui impose au maire la rédaction d’un nouveau PUD. De longues discussions s’engagent afin de trouver une solution et de désigner un urbaniste alors que la Caisse des Dépôts tente de séduire le maire en lui vantant les mérites d’une “agence” d’urbanisme plus ou moins filiale de la SCIC. C’est alors que la direction de l’Aménagement du Territoire (A. Prothin) demande à son directeur départemental, J. Foch, de proposer à Louis Pradel un certain Charles Delfante, Lyonnais, rugbyman dans le club du maire et sorte de vedette à l’époque, pour avoir été l’urbaniste de deux opérations lauréates du Grand Prix d’Urbanisme19. Je refuse de prendre la responsabilité du plan de Lyon, peut-être parce que comme le disait Stendhal, je ne pardonne pas à cette ville “d’y avoir appris à connaître les hommes”. Mes arguties lassent le Ministre qui, sèchement, m’envoie un ordre de mission auquel il ne me reste qu’à obéir. En compensation, j’obtiens des crédits pour constituer une équipe pluridisciplinaire et les locaux qu’avait occupés, au Palais Saint-Pierre, l’un de mes illustres prédécesseurs : J. H. Lambert. Le 1er septembre 1961, l’Atelier d’Urbanisme de la Ville de Lyon (ATURVIL) voit le jour et se met sans tarder au travail avec une équipe qui a l’habitude de mes méthodes, car, l’urgence faisant loi, ses membres sont recrutés dans mon cabinet.

Je propose au maire un programme de travail qui débute par une analyse détaillée des divers quartiers pour avoir la meilleure connaissance possible de la ville avant de faire des propositions : il m’écoute et me répond de faire comme je l’entends, à la condition expresse que je lui fournisse un plan du quartier de Champvert pour Noël ! Ne voulant rien changer à mon programme, je cherche le moyen de gagner sa confiance. Aussi mets-je en application les méthodes que nous avons affinées au Centre d’Études20 en commençant par le plateau de Champvert. J’affiche sur les murs de l’Atelier les principes (oubliés depuis longtemps) qui doivent guider notre travail : l’urbaniste travaille pour les hommes, au service desquels il doit être à tout instant ; il doit utiliser les possibilités du moment pour concevoir des plans selon les besoins et les désirs de la population de demain, tenir compte de tous les avis et, selon le mot de Paul Valéry, il doit être comme “le marin qui utilise tous les vents même les vents contraires”. Simultanément, il doit avoir une connaissance aussi parfaite que possible du site, de son histoire, des terrains et de leurs caractéristiques, de la population et de ses activités, etc. Il doit avoir une vue prospective de sa ville dans son ensemble et

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

~B1

ses détails. Ses conceptions divergent souvent de celles des hommes politiques, qui

Analyse de l’état du domaine immobilier : hauteurs des constructions ATURVIL (AML, fonds Delfante)

veulent réaliser des opérations pour satisfaire des exigences reconnues dans le temps

~B2 Analyse de l’état du domaine immobilier : état des constructions ATURVIL (AML, fonds Delfante)

~B3 Étude préliminaire à l’établissement d’un plan de circulation pour les quartiers de la rive gauche du Rhône. (AML, fonds Delfante)

limité d’un mandat électoral. Mon équipe et moi-même avons analysé le quartier de Champvert dans son contexte, rédigé un état des lieux et établi une série d’hypothèses de développement exprimées sous forme de plans de masse. Après avoir pris l’avis de l’architecte conseil L. Chappis, fin novembre, j’avertis le maire que j’étais prêt. Arrivé dans son bureau, j’étale, avec sa permission, la série d’hypothèses de plan établies, commente chacune d’elles en présentant leurs avantages et leurs inconvénients. À la fin de mon exposé, je lui demande de choisir… Louis Pradel, que j’ai rarement vu surpris, me regarde avec son petit sourire malicieux et me dit : “Vous êtes le premier architecte à me demander de choisir. D’habitude, vos confrères me proposent des trucs tout cuits…” La suite de la réunion fut des plus détendues et, à partir de cette conversation sans témoin, il m’a fait une confiance absolue, agrémentée de quelques belles contestations. Lorsqu’un projet l’intéressait, il grimpait, malgré ses genoux, les marches des rudes escaliers du Palais Saint-Pierre pour suivre l’évolution des études et discutait avec les chargés d’études. Cette longue parenthèse hors sujet était nécessaire pour comprendre comment nous avons pu, par la suite faire adhérer Louis Pradel à nos idées, même les plus dérangeantes.

~B1

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~B3


La Part-Dieu avant la Part-Dieu

Les divers contextes et leurs évolutions

Le contexte national Le début des années 1960 voit se développer un extraordinaire mouvement d’études et de recherches relatives à la ville, en raison, surtout, du développement économique qui a d’abord entraîné une immigration de nos campagnes puis des pays étrangers vers nos villes. Pour faire face aux problèmes posés par l'extrême rapidité de la croissance urbaine, il est nécessaire de rechercher des solutions et, surtout, tout en tentant de résoudre les dysfonctionnements constatés, de prévoir les développements à court et moyen termes. 21

Créé en 1946.

Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale, créée en 1963.

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Le Commissariat Général au Plan21, la toute nouvelle DATAR22 mettent en place un ensemble de commissions spécialisées mobilisant toutes les compétences disponibles dans le pays : commissions d’aménagement du territoire, commission des villes, etc. Chaque ministère concerné lance de nombreuses études qui ont pour résultat la multiplication de bureaux spécialisés… Et trop d’études ont fini par nuire aux études (1975). Le MRU, qui a la charge de l’établissement des documents d’urbanisme, est préoccupé par deux problèmes essentiels : les plans directeurs et le développement des centres urbains, qui présentent de multiples difficultés soit pour avoir subi des dommages durant la guerre, soit pour être demeurés ce qu’ils étaient avant la guerre. La DATAR, quant à elle, sous la houlette de son délégué et de S. Antoine, réfléchissait à une répartition raisonnable des populations, des activités, des centres de décision et, avant la lettre, à une décentralisation qui aurait pu éviter le recours systématique à la capitale, laquelle, de son côté, rédigeait un Plan d’Aménagement et d’Organisation Générale de la Région Parisienne (PADOG). Rappelons que les éminents professeurs Fourastié et Gravier avaient depuis quelque temps alerté nos gouvernants et que les spécialistes avaient fait de “Paris et le désert français” leur livre de chevet. Ces diverses intentions ou volontés politiques ont nécessairement des conséquences sur les problèmes lyonnais : l’aménagement du territoire, l’organisation urbaine et la restructuration du centre-ville. Chargé de mission au Centre d’Études, j’ai la chance de participer à un certain nombre de missions interministérielles qui m’ouvrent des horizons insoupçonnés et qui m’incitent à rechercher une culture de l’urbanisme étranger que seules des revues spécialisées peuvent m’offrir. D’assez longues missions en

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Grande-Bretagne me familiarisent avec les schémas d’orientation du Grand Londres (Great London Council), en particulier le plan établi sous les bombes allemandes par Sir Abercrombie, avec sa fameuse “ceinture verte” et la création des New Towns, la reconstruction du centre de Coventry, etc. Les méthodes des organismes d’études des villes nouvelles (Corporations), comme celles des services d’urbanisme des villes étaient très différentes des nôtres et nous ont paru en avance. De même, les premiers rapports de Buchanan qui feront ultérieurement l’objet d’un livre (Traffic in town, bientôt une bible pour les planificateurs du monde entier) nous portent à la réflexion. Enfin, nous sommes “expédiés” aux États-Unis, où la désertification et la paupérisation des centres-villes comme l’urbanisation rapide des périphéries posent de graves problèmes. Les seules solutions qui nous intéressent vraiment sont celles des schémas de développement de Washington ou de Philadelphie. Ce qui m’étonne le plus est l’association de l’Université aux études urbaines et la participation des professeurs à l’élaboration de la politique de la ville (Universités de l’Illinois et de Chicago). Aux Pays-Bas, le plan de reconstruction de Rotterdam et son fameux “Lijnbaan”, de Van den Broke et Bakema, nous font comprendre la nécessité de limiter l’usage de la voiture dans les centres. En Italie enfin, la renaissance économique génère le concept nouveau des “Centri Direzionali”, quartiers d’affaires à forte densité toujours desservis par une gare (Milan, Turin, Rome, etc.). Ces extensions de centres n’ont connu que des réalisations embryonnaires en raison de l’instabilité politique du pays.

Le PADOG ou la recherche d’une Métropole Au grand dam des Lyonnais qui ne peuvent que subir.

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Dès le PUD du GU approuvé, son périmètre (qui datait de 1935), apparaît d’autant plus restreint que ses limites coïncident avec celles du département du Rhône. Il devient alors évident que cette situation administrative ne peut permettre de répondre aux besoins d’expansion qui se manifestent. Un seul exemple permettra de comprendre : la “ville nouvelle” de Rillieux-la-Pape, initiée par la Caisse des Dépôts pour pallier les carences de l’agglomération lyonnaise en matière de logement, est sise dans le département de l’Ain ! De même, les communes qui connaissent une forte croissance : Décines, Saint-Priest et Feyzin (sur le territoire de laquelle une raffinerie a été réalisée23) sont dans le département de l’Isère.

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

Direction départementale de l’Urbanisme.

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Il a fallu plus de quarante ans pour que ces idées élémentaires entrent dans la pratique courante. D’aucuns ont vu, avec pertinence, dans ce schéma directeur un air de famille avec les études des hypothèses de développement de Washington, demeurées sans suite.

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Les divers contextes et leurs évolutions

Afin de remédier, au moins en partie, à cet inconvénient et donner une certaine cohérence à la planification, le ministère me charge de l’élaboration des plans d’urbanisme des communes limitrophes de Lyon où l’expansion est la plus forte. Les études auxquelles ils donnent lieu, combinées à celles conduites sur le territoire de Lyon, nous suggèrent d’étendre largement le périmètre d’investigation à l’image du PADOG de la région parisienne. J. Meyer24 et moi-même proposons au préfet de région, Roger Ricard, de lancer une étude sur la région urbaine de Lyon. L’idée soumise au MRU et à la DATAR fait son chemin et c’est ainsi que naît le PADOG de la région urbaine de Lyon qui donne lieu à la mise en place d’une structure à trois niveaux : une “cheville ouvrière”, la DDU (J. Meyer) et le cabinet C. Delfante ; un groupe de travail composé de la “cheville ouvrière”, des préfets des départements concernés (Rhône, Ain, Isère puis Loire), des directeurs départementaux de l’Urbanisme, de l’Agriculture et des ingénieurs en chef des Ponts et Chaussées et du Génie Rural. Enfin, une “Assemblée” qui réunit, outre le groupe de travail, les maires des grandes villes et les députés des circonscriptions concernées.

#07

L’étude détaillée de la situation d’ensemble est menée rondement et nous sommes à même, en quelques mois, de proposer des conclusions d’analyses et des hypothèses de parti d’aménagement qui tiennent compte, d’une part, de la nécessité de différencier les niveaux de l’armature urbaine et, d’autre part, des relations qui doivent exister entre les divers éléments de cette armature. Les objectifs retenus consistent à limiter la taille de la ville de Lyon par une “ceinture verte”, solidement accrochée à la géographie. Il s’agit donc de protéger systématiquement les ressources naturelles, de sauvegarder les paysages, et d’éviter le “mitage” en reportant la croissance sur des villes de niveau intermédiaire, aux fonctions d’autant plus complexes qu’elles ne doivent pas être des satellites de la métropole, mais des villes indépendantes ayant leur propre rayonnement et leurs qualités spécifiques. Nous souhaitions en effet créer un niveau d’équipement qui corresponde à chaque échelon de vie collective et qui irait croissant selon la zone d’influence : en quelque sorte, une illustration de la “réaction en chaîne” appliquée au développement urbain25. Pour ce qui concerne l’agglomération lyonnaise, nous voulions substituer à cette notion floue d'agglomération celle de ville, car il nous parais-

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Quaternaire (?) selon le professeur J. Labasse.

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Grenoble, Saint-Étienne et, à un niveau moindre, Bourg-en-Bresse.

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Il n’y a pas de corps sans cœur.

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sait possible de définir les rôles et fonctions respectifs de la ville et de ses composants (structure polycentrique). La métropole doit, selon la théorie du Professeur J. Labasse, “contrôler, présenter, distribuer, rassembler” et, en conséquence, elle doit accepter le dépérissement de son secteur secondaire (industrie) au profit d’un secteur tertiaire de haut niveau26 et compter sur une organisation rigoureuse qui permette bon fonctionnement et variété de morphologies urbaines. Convaincus qu’une des finalités de la ville est d’accueillir des hommes vivant en communautés dans un cadre agréable (garantie de leur équilibre psychique), entendant lutter contre l’immobilisme mental et le décalage flagrant entre l’époque et les aspirations de nos contemporains, nous tendons à concevoir une structure polynucléaire. Elle s’appuie sur une ville-centre dont la population serait de 500 000 à 600 000 habitants et des centres secondaires placés au cœur d’unités (au nombre de cinq) fortes de 200 000 habitants chacune, pour accueillir une population totale de l’ordre de 1 600 000 habitants, objectif fixé par la politique d’aménagement du territoire. Il faut, simultanément, ne pas contrarier le développement spontané surtout lorsqu’il conduit à une forme urbaine satisfaisante, organiser les banlieues en les considérant comme des quartiers, mais aussi en créant des points de polarisation pour conférer à chaque entité une vie propre, une identité qui puisse prévenir le dépérissement du centre principal. Il convient enfin d’assurer la cohérence et la liaison entre les terrains capables d’urbanisation avec les besoins et les impératifs de structuration. Nous nous pensons chanceux parce que la zone urbaine de Lyon est alors magnifiquement desservie par un réseau ferré : une boucle centrale d’où partent onze lignes dans toutes les directions. Dans notre innocence nous pensons que certaines d’entre elles pourraient être utilisées sous forme de RER ou de tram-train ! Du point de vue des centres, trois niveaux sont envisagés : le centre de la métropole de haut niveau servant l’ensemble de la région et permettant d’éviter, si possible, le recours à la capitale, les centres des grandes villes27, les centres secondaires gravitant autour des centres principaux. L’opération dite “de la Part-Dieu” est, en quelque sorte, née du PADOG parce qu’il faut à la métropole un centre puissant28, et qu’en outre, il ne nous semble pas raisonnable de prévoir, à l’image de Hambourg ou des utopies d'éminents architectes (Paris Parallèle), un centre hors les murs en raison de la taille relativement modeste de l’agglomération.

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

Marché-gare, centre de tri, etc.

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Casernes de la Part-Dieu et Sergent Blandan.

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Les divers contextes et leurs évolutions

Comme, par ailleurs, il ne paraît pas envisageable de proposer le remplacement sur place du centre existant en raison essentiellement de l'exiguïté des surfaces et de la grande valeur du patrimoine ; comme il n’est pas possible d’étendre le centre actuel, ni au nord ni à l’ouest en raison du relief, ni au sud, en raison de l’état du domaine immobilier et de la présence de grands équipements de construction récente et donc non amortis29 ; comme nous pouvons disposer de surfaces considérables (140 ha) sur la rive gauche du Rhône en cumulant les surfaces libérées par l’Armée30, les surfaces mal occupées par la SNCF et les surfaces des îlots à rénover, délimitées avec précision lors des analyses conduites par l’ATURVIL : il apparaît à l’évidence qu’il faut proposer une extension du centre sur un axe ouest-est fortement relié au centre actuel… Mais n’anticipons pas.

Les centres des villes Au début des années 1960, le problème des centres est un problème commun à toutes les villes du monde. En France, les ministères concernés et la DATAR lancent – enfin – une réflexion sur les problèmes posés par les centres-villes de France et cherchent des enseignements dans les multiples expériences étrangères : Pittsburgh, Philadelphie, Detroit, Chicago, San Francisco et Los Angeles aux États-Unis, Londres (le Barbican), Coventry, Birmingham, Glasgow pour le Royaume-Uni ; Rotterdam, Francfort, Hambourg, Milan, Turin, Rome, Stockholm pour les autres pays d’Europe. Les rapports de missions et des études particulières sur l’évolution et le devenir des centres permettent de mettre l’accent sur quelques points fondamentaux qui vont servir de base à la conception des centres des villes françaises et, plus particulièrement, à celle du centre de Lyon considéré comme expérimental. En 1963, le délégué à l’Aménagement du territoire, J. Monod, affirme que “la notion de centre-ville, inséparable de réflexions sérieuses sur l’armature urbaine et sur la décentralisation tertiaire, conduit à proposer une politique volontariste et, au niveau national, des centres urbains… L’urbaniste, pour promouvoir un centre, devra prendre appui sur l’aménagement du territoire et réciproquement, car la décentralisation de demain sera celle du tertiaire ou elle ne sera pas.” Par ailleurs, si le “contrepoids démographique” à la région parisienne est évalué par la DATAR comme un “fait acquis” dans la région Rhône-

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Alpes, elle souhaite cependant que “l’attraction de la métropole régionale dépasse celle de la capitale dans une partie des régions voisines”. Appelé ainsi en raison d’une mauvaise traduction de l’Italien “centro direzionale”.

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SEDES, CREDOC.

Professeurs d’Université, J. Pelletier, M. Laferrère, G. David, etc.

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Œuvre de l’adjoint Félix Rollet, dont les mérites n’ont pas été suffisamment reconnus.

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Les principes d’aménagement proposés par le PADOG ayant été admis tant par son “Assemblée” que par la ville de Lyon, les études détaillées sur le centre de la métropole peuvent être entreprises selon les idées directrices suivantes : l’échelle de la composition est inhabituelle, car ce centre ne doit pas être à l’échelle de la ville mais à celle de la région : ce qui implique non seulement une planification originale, mais une “plani-volumétrie” nouvelle et, peut-être, une architecture inaccoutumée car les expressions actuelles risquent de paraître dépassées pour un tel objet. En second lieu, la forme ne doit pas être figée et l’expression volumétrique doit, s’il est possible, permettre une évolution en rapport avec celle des activités économiques ou, tout simplement, celle des modes de vie. Par ailleurs, ce centre “directionnel”31 et son expression spatiale doivent assurer une transition entre l’échelle de la région et l’échelle des quartiers. Constituant le baromètre des quartiers voisins et de leurs changements, il doit être une “critique en marche” du développement de la ville, l’expression d’une époque – en permettant la vie avec tout ce qu’elle comporte de mutations, de transformations, de mouvements… C’est là que réside la principale difficulté ! Nous ne savions si bien dire… Enfin, l’organisation doit être verticale, la banalisation de l’espace recherchée, la présentation et le “cadre” conçus avec le plus grand soin dans toutes ses composantes. L’architecture, le mobilier urbain, les plantations, tout doit converger vers des buts précis : l’expression à la fois traditionnelle et nouvelle des aspirations des hommes, l’accomplissement aisé de toutes les fonctions dans un cadre agréable et vivant. Plus que la forme, la manière est intéressante. Au niveau du PADOG, la cheville ouvrière (Delfante-Meyer) est puissamment aidée par des bureaux d’études32 et des spécialistes33 qui forment une solide équipe pluridisciplinaire avec les techniciens des administrations concernées… Au niveau de la ville, Lyon possède enfin une commission extra-municipale d’Urbanisme34 au recrutement très large, où sont représentées toutes les catégories de population, toutes les tendances et toutes les forces vives de la ville. L’ATURVIL s’est voulu dès sa création un carrefour d’idées : il accueille dans un but de participation tous les “intéressés” qui s’informent et informent.

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

Les changements d’objectifs

L’ensemble de ces études et les décisions auxquelles elles donnent lieu vont inéluctablement conduire à l’abandon du premier plan de masse du quartier de la Part-Dieu et, du même coup, à une conception entièrement nouvelle qui conservera néanmoins quelques traits du premier plan déjà réalisé (en petit nombre).

LES CHANGEMENTS D’OBJECTIFS

#08

Le principal intérêt du PADOG était de dresser un inventaire des possibilités territoriales d’urbanisation et de définir les besoins précis, en fonction d’une population estimée à trois millions d’habitants. Il structure les villes en “hiérarchisant” les centres selon leurs rôles, dans une véritable cascade allant du centre principal aux centres secondaires de l’agglomération, jusqu’aux points d’appui situés hors de l’agglomération proprement dite. Lyon, deuxième ville de France, est donc placée en plein cœur du débat national. Les autorités de la ville se posent de multiples questions : faut-il prévoir un centre ou bien plusieurs ? Dans cette dernière hypothèse, où doit-on les implanter et comment les dynamiser ? Nous proposons diverses hypothèses, mais elles suscitent de vives oppositions : les uns veulent un centre à dix kilomètres à l’est sur l’aéroport de Bron qui doit être déplacé à l’est ou au nord-est, les autres souhaitent le créer de toutes pièces dans les monts du Lyonnais, d’autres encore entendent raser la Presqu’île pour la transformer en un “Manhattan” lyonnais et enfin, certains émettent l’idée de couvrir Rhône et Saône pour agrandir l’espace susceptible d’accueillir l’urbanisation ! Les élus lyonnais choisissent, logiquement et raisonnablement, d’étendre le centre actuel, car tout autre solution ne peut qu’être implantée extra-muros : les résultats des études leur ont fait prendre conscience de l’exiguïté de la Presqu’île, de sa morphologie peu adaptable et du souséquipement du centre-ville, par ailleurs peu étendu : la Presqu’île et quelques “digitations” le long des boulevards, ou cours de la rive gauche. Les conclusions d’études présentées dans des rapports, d’une part, les ambitions du maire pour sa ville, d’autre part, vont rapidement convaincre tout

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

L’étude du docteur Viollet montre que les quartiers les plus pollués ne sont pas, contrairement à ce que l’on croit, les quartiers industriels mais les quartiers d’habitation en raison des foyers non contrôlés.

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#09

le monde que la solution est à rechercher dans l’exploitation des terrains de la Part-Dieu (largement entendue) pour accueillir les équipements et les activités de haut niveau qui peuvent faire de Lyon une ville internationale : un programme d’une ampleur inimaginable quelques années auparavant. Notre premier souci est d’établir un programme qui donnera lieu à la création d’une forme urbaine. Mais les enchaînements de décisions, les surprises que nous apportent les conclusions des analyses, rendent cette histoire difficile à raconter : la superposition des études, d’une part, et l’accélération des événements, d’autre part, ne permettent pas, en effet, un récit linéaire, d’autant que les diverses politiques gouvernementales et locales ne sont pas clairement définies en raison du nombre d’incertitudes et de l’immensité des besoins. L’ATURVIL a, dès sa création, entrepris des analyses détaillées du territoire communal, arrondissement par arrondissement, qui font l’objet d’une cartographie abondante destinée à porter à la connaissance du plus grand nombre la situation dans laquelle se trouve la ville. L’INSEE et le bureau municipal d’Hygiène aident à préciser les données démographiques et économiques, la qualité du domaine bâti et son occupation, le niveau de pollution35. Les territoires de la rive gauche, du Rhône aux voies ferrées et au-delà, nous réservent un nombre considérable de surprises, tant du point de vue de la morphologie des tissus urbains (qui tend au chaos), que de l’état du domaine immobilier que masque une réputation quelque peu fallacieuse : les tissus urbains n’apparaissent cohérents qu’à proximité du fleuve et de part et d’autre des grands axes de circulation. Il en est de même pour le domaine immobilier, dont la qualité laisse à désirer jusque dans les parties du quartier des Brotteaux préférées par la nouvelle bourgeoisie lyonnaise : un pourcentage important des logements est dépourvu du confort et des commodités essentielles. L’étude approfondie de l’occupation des sols nous permet de rédiger des cartes décrivant : le domaine immobilier : hauteur, état d’entretien et utilisation principale de chaque immeuble ainsi que la localisation des activités commerciales ou industrielles (avec indication de la gène éventuellement apportée au voisinage) ; le réseau de voies, leurs caractéristiques et les flux de circulation ;

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

Le renforcement des moyens

les espaces libres, les plantations et leurs qualités ; la localisation des équipements de toutes natures, leurs capacités, leur état ; tout ce qui est de nature à contribuer à une connaissance aussi parfaite que possible des tissus urbains.

L’ensemble des cartes établies permet de formuler des conclusions d’analyses qui sont soumises aux diverses instances décisionnelles ou consultatives, desquelles nous tirons une synthèse qui aboutit à des propositions concernant les types d’opérations à entreprendre, leurs périmètres, ainsi que certains objectifs de programmes qui font, à leur tour, l’objet de discussions venant ensuite orienter le parti d’urbanisme. Sans encombrer le récit par l’énumération des constatations, je rappelle que, de part et d’autre de la rue Garibaldi, des groupes d’îlots compacts présentent les mêmes caractéristiques défectueuses et sont en voie de “taudification” : bâti constitué d’immeubles édifiés à la hâte avec des matériaux de qualité médiocre dans le seul but de la rentabilité à court terme. Notre chance réside dans le fait que ces îlots présentent la particularité d’être pour la grande majorité d’entre eux propriété des Hospices Civils de Lyon, donc loués à baux emphytéotiques.

Bureau d’études techniques spécialisé dans les analyses démographiques, économiques et sociales dont le brillant représentant est A. Pescayre.

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Bureau d’études techniques international, plus particulièrement compétent dans les études de circulation dont les représentants sont H. Grimond et G. Saias.

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Construction et Travaux Publics.

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LE RENFORCEMENT DES MOYENS Lorsque la décision est prise au niveau ministériel de lancer une étude expérimentale de centre-ville à Lyon, l’ATURVIL se voit confier la coordination des études au sein d’une équipe comportant, outre l’Atelier, le BERU36 et la SETEC37. Simultanément, E.-É. Beaudouin, membre de l’Institut, est chargé d’une mission de conseil pour la mise en forme architecturale, devant servir de garant aux très jeunes professionnels que nous sommes tous. C'est alors que, sous la houlette et le contrôle des ministères de tutelle38, de la DATAR et du Commissariat au Plan, l’équipe constituée procède, dans un premier temps, aux compléments d’analyse rendus nécessaires par le

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Connus sous le nom de “Livres Rouges”.

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Voir plus loin : “Le roman de la gare”, page 81.

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Manque de parcs de stationnement.

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changement d’objectifs : il ne s’agit plus d’une étude de restructuration limitée à un secteur défini, mais de la création d’un centre-ville d’un type nouveau. Puis elle rédige, après une recherche d’informations sur les opérations du même type et les méthodes mises en œuvre, une série de rapports39, qui, outre les résultats d’enquêtes et d’analyses, fournissent des propositions de programmes pour l’extension et la recomposition du centre-ville solidement argumentées. Ils traitent des problèmes d’aménagement des centres-villes dans les pays étrangers et s’efforcent de fournir des références culturelles et méthodologiques. La comparaison était d’autant plus nécessaire que la France n’était pas à la pointe des études et des réalisations en matière de “reconquête des centres”… Constatant que l’accessibilité est un des problèmes fondamentaux et que la plupart des centres de décision en projet dans les villes étrangères sont développés à partir d’une gare, l’équipe oriente ses premières réflexions sur la nécessité du déplacement de la gare centrale de Lyon. En effet, de notre point de vue, la vieille gare de Perrache n’est plus adaptée aux nécessités du trafic en constant développement40. De plus, elle n’est pas implantée en un lieu qui peut permettre le développement d’une stratégie d’extension du centre telle qu’elle est souhaitée. Nous proposons donc de faire de la petite gare de la Part-Dieu, qui bénéficie de vastes possibilités foncières, la gare centrale de Lyon. Ces rapports reçoivent un accueil très favorable de la part des administrations de tutelle (eh oui !), des élus lyonnais, et enthousiasment Louis Pradel qui perçoit immédiatement tout le profit que la ville peut tirer d’une telle réalisation. Les contacts pris à l’étranger amènent l’équipe à proposer un certain nombre de principes généraux concernant la desserte par les transports de masse, la concentration des équipements de haut niveau, la qualité des espaces publics qui se doivent d’être attrayants, la pénétration de la nature dans le tissu urbain et la qualité de l’architecture. Par ailleurs, ils présentent également les premières orientations et conceptions de l'Équipe tripartite, d’où il ressort que la Presqu’île n’est pas saturée et offre des possibilités d’extension, en particulier pour le tertiaire de haut niveau. Ce constat est assorti de fortes réserves, car il ne laisse espérer “que des rénovations partielles et de faible importance” en raison de l’inadaptation flagrante de la Presqu’île à l’accessibilité automobile41 et la carence des transports en commun.

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

À la recherche d’une silhouette et d’un paysage urbain

À LA RECHERCHE D’UNE SILHOUETTE ET D’UN PAYSAGE URBAIN Hôpital militaire transféré à proximité du pôle hospitalier de Grange Blanche.

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Minneapolis, Philadelphie, Chicago, etc.

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Lyon en manque.

Caserne Sergent Blandan.

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#10

#11

Le parti proposé consiste à répartir les activités de centre-ville sur trois pôles : le Vieux Lyon (intégré au centre), la Presqu’île, et la rive gauche. L’ATURVIL entreprend alors une réflexion sur le paysage général du centre-ville que précise un “plan d’épannelage” (à l’image d’une sculpture) proposant une silhouette urbaine qui, tout en confirmant la silhouette ancienne, prend en compte les immeubles hauts en cours de construction dans le cadre de la rénovation du quartier “Poncet-Gailleton” où la démolition de l’Hôpital Desgenettes42 permet la réalisation de l’Hôtel des Finances et d’un hôtel de luxe. L’idée d’une “sky-line” nous est venue des États-Unis où certaines villes43 utilisaient leur silhouette comme logo promotionnel facilitant l’identification, à la manière des villes du Moyen Âge. De cette approche volumétrique naît une esquisse de structure sur trois axes : le premier ouest-est du Vieux Lyon à Villeurbanne “prenant en brochette” la place de la République, la Préfecture, la gare de la Part-Dieu, les quartiers de la Villette, et aboutissant aux Gratte-Ciel de Villeurbanne. Cet axe a la particularité, entre le Rhône et la Part-Dieu, d’être porté par les rues de Bonnel et Servient qui délimitent un large parallélogramme bâti, où l’on peut trouver successivement un jardin (l’actuel agrandi), la Préfecture, des îlots d’habitation cossue signifiant le quartier, une série d’îlots à rénover, un éventuel vaste jardin à créer en partie sur la caserne, l’ensemble des bâtiments du centre de décision, la gare et les îlots de la Villette à rénover. Nous rêvons d’une perspective à tendance monumentale44 avec des alignements des rues Servient et Bonnel à portiques commerçants. Les deux autres axes sont portés respectivement par la rue Garibaldi et le boulevard Vivier Merle. Dès cette époque, l’axe Garibaldi est, pour moi, le plus important car, du Parc de la Tête d’Or au Château Lamothe45, il peut être un véritable support du développement de la vie urbaine et de l’animation, il est jalonné par une dizaine de places ou jardins. Quant

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

à l’axe Vivier Merle, il structure le centre de décision et dessert la gare qui doit être “le moteur du développement du nouveau centre”. Il ne s’agit que d’un schéma accompagné de perspectives et d’une maquette. L’ensemble de cette ébauche de projet, présenté à toutes les instances concernées, reçoit un accueil favorable, toutes catégories sociales confondues. Nous tempérons notre satisfaction car, en vérité, en ce temps-là, toute la population aspirait à la modernisation de la ville et aux manières d’en vivre et d’y vivre. Les diverses “réunions de concertation” au cours desquelles nous prenons la peine de faire partager nos croyances et nos envies, nous encouragent à travailler avec une ardeur peu commune. Hélas, au fil du temps, les divers groupes se désunissent parce que, de leur point de vue, il n’y a plus à chercher et à réfléchir, mais à réaliser le plus rapidement possible. Ce processus qui s’installe et se développe fera que la suite des événements ira de mal en pis !

Qui deviennent les fameuses LY (1 à 13).

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Qu’avait déjà connue nos illustres prédécesseurs.

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Pour terminer les études préliminaires, un autre rapport traite de l’implantation des activités : l’idée initiale est, en effet, de maintenir des emplois du secteur secondaire en ville, car les analyses des mouvements pendulaires conduites par l’INSEE nous y invitent. Il faut rapprocher travail et habitat ! Enfin, un dernier rapport rédigé par la SETEC est dévolu aux problèmes d’accessibilité : si nous pensons que Lyon, à l’image de certaines villes étrangères, doit absolument prévoir une desserte du centre par les transports en commun, nous ne voulons pas pour autant négliger les transports individuels et les livraisons. C’est la raison pour laquelle, reprenant en les précisant les dispositions du PUD du GU, nous concevons la desserte du centre à partir d’un grand maillage d’autoroutes46. Rappelons que le GU prévoit dès 1962 les contournements ouest et est de l’agglomération. La plus grande difficulté47 réside dans l’établissement d’une liaison commode entre l’Ouest lyonnais et le centre. Nous ne faisons que reprendre l’idée, déjà ancienne, du bouclage du “boulevard de ceinture” avec un tunnel sous Fourvière dont la seule fonction est de permettre aux habitants de l’Ouest lyonnais d’accéder au centre et à ses équipements existants ou en devenir. J’insiste lourdement sur la volonté qui est la nôtre, et qui n’a jamais varié, de rejeter tout le trafic de transit à l’extérieur de l’espace urbanisé afin de le desservir par sa périphérie. Sur ce point également, si l’on excepte les commerçants qui craignent de perdre une partie de leur clientèle, un consensus est obtenu. Pour mémoire, je rappelle que la doctrine des urbanistes en matière d’urbanisation, consiste à délimiter la

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

#12

#13

Cf. Schéma de Structure de 1965-66.

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À la recherche d’une silhouette et d’un paysage urbain

zone à urbaniser, si possible au cœur d’une zone verte, à la desservir en son centre par un “transport de masse” et en sa périphérie par des voies rapides de type “parks-ways”. L’objectif essentiel est de rapprocher les habitants de la nature48. Pour ce qui concerne la desserte locale des quartiers de la rive gauche, elle est assurée par un maillage hiérarchisé des voies, au sein duquel le “tourne-à-gauche” est systématiquement interdit et où le sens unique est la règle ; les voies importantes se croisent à niveaux séparés. Le “plan Morand” se prête parfaitement à cette adaptation et se voit ainsi actualisé par des “trèfles” de type autoroutier, qui jalonnent le tissu urbain et rythment les flux. Malgré le scepticisme de messieurs les voyers, ce type de système fonctionne fort bien en Grande-Bretagne (cf schéma ~B3 page 14). Certes, le schéma est ambitieux, mais il a l’avantage de servir à la fois la politique gouvernementale d’aménagement du territoire et la volonté politique du maire, et aussi de séduire : l’heure est à la modernité et la presse, gagnée par l’euphorie du moment, se fait l’écho de cette ambition en parlant “d’un nouveau style pour Lyon, qui donne priorité aux bureaux sur les usines”. Cette euphorie est tempérée par les scientifiques qui font remarquer, justement, que “la transformation du tissu urbain et l’essor du secteur tertiaire ont été tardifs dans une ville profondément marquée par un siècle d’industrie”. La proportion des emplois de service dans la population active est relativement faible par rapport à celle que nous avons constatée dans d’autres villes françaises ou européennes. Par ailleurs, les analyses foncières et immobilières, outre qu’elles nous ont fait prendre conscience des carences en matières quantitative et qualitative de l’habitat, nous ont appris que la rive gauche du Rhône vit sous un régime foncier très particulier depuis le XVIIIe siècle. La plupart des terrains sont propriété des Hospices Civils de Lyon qui les louent soit à court terme, soit à bail emphytéotique. Si le premier procédé n’a jamais permis de réaliser de beaux immeubles faisant de beaux quartiers, le second, en revanche, nous est apparu comme une panacée que nous souhaitons utiliser à plein pour la réalisation de l’opération. En outre, les analyses ont constaté l’ampleur des emprises militaires et ferroviaires. Pour l’équipe, il y avait là une chance dont peu de villes bénéficient et cette situation nous conduit à imaginer ce projet que d’aucuns jugent un peu fou…

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Au cours des études générales sur la région urbaine, nous avions été amenés à quantifier les besoins en grands équipements : parce que le nombre des implantations des diverses administrations en ville (supérieur à cent), réclame un regroupement, il faut une “cité administrative” ; parce que les services municipaux sont à l’étroit dans l’hôtel de ville et ont déjà envahi le Palais Saint-Pierre et d'autres immeubles dans le voisinage, il faut une “mairie annexe” ; parce que la bibliothèque de la ville réclame une extension immédiate (l’ancien Palais Épiscopal dans lequel elle est logée “éclate” littéralement), il faut une “grande bibliothèque” ; parce que l’opéra a des possibilités d’accueil insuffisantes, accuse des signes de faiblesse et ne répond plus aux exigences de sécurité, il faut un “nouvel opéra” ; parce que Lyon est dépourvue de salle de concert, de salles d’expositions, de salles de réunions de moyenne taille, il faut un centre culturel ; parce que le commerce a perdu son rayonnement et sa clientèle d’avantguerre, il faut renforcer le centre commercial ; bien que le premier immeuble de bureaux (le Nouvelliste) ait été construit à Lyon, ce type d’équipement fait largement défaut : les immeubles de la Presqu’île sont d'une autre époque, inadaptés aux besoins modernes. Il est donc indispensable de créer des structures capables d’accueillir des sièges sociaux ou des organes de décision, puisque la future métropole en est dépourvue. Comme il en existait dans certaines villes reconstruites.

49

Dont l’autorisation de programme a été donnée en janvier 1960.

50

En référence à la City de Londres, déserte après la fermeture des bureaux.

51

Dès 1963, le ministère nous demande d’étudier une esquisse de plan du centre, sur la base de ce programme et des recherches conduites au niveau gouvernemental, en insistant sur le haut niveau d’équipement qu’il faudrait atteindre pour servir la région. L’Atelier et ses partenaires proposent alors d’implanter dans le centre étendu : une cité administrative49, une annexe de l’hôtel de ville, un pôle culturel et de loisirs50 autour d’une bibliothèque, d’un théâtre, d’un auditorium en relation avec la “Maison de la Radio”, un centre d’affaires composé d’un ensemble d’immeubles de bureaux capables d’accueillir des organes de direction et de fournir quantité de services à toute la région, ainsi qu’un ensemble commercial de capitale régionale. Des logements accompagnés des équipements indispensables viendraient compléter la composition afin d’éviter ce que l’on nomme alors l’effet de “City”51.

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La Part-Dieu avant la Part-Dieu

#14

#15

À la recherche d’une silhouette et d’un paysage urbain

L’énoncé du problème à résoudre s’exprime alors facilement : il faut restructurer l’ensemble des quartiers de la rive gauche du Rhône pour y développer le centre de Lyon, c’est-à-dire concevoir un morceau de ville de type particulier, où il fasse bon vivre et travailler et qui soit à la fois adapté à l’époque et capable d’évolution. Notre rêve consistait à étendre le centre selon un axe est-ouest en prenant pour exemple le préfet-maire Vaïsse qui avait transformé le centre-ville en marquant son époque, sans dénaturer le paysage urbain, en renforçant l’image du centre. Au-delà de l’aspect fonctionnel que certains ont bien voulu nous reprocher, il convient de répondre aux attentes gouvernementales en tentant de propulser la ville de Lyon à un niveau métropolitain, puis dans un deuxième temps, international : il faut donc agir pour que les fonctions urbaines soient aptes à élever le niveau de Lyon, lui donner une relative autonomie par rapport à la capitale. Pour nous, ce “morceau de ville” doit être partie de l’histoire de Lyon, en conférant à la silhouette urbaine une modernité qui “marque” l’espace urbain et lui donne une nouvelle identité, tout en respectant le site légué par nos pères : en d’autres termes, concevoir une composition urbaine qui, prenant sa source dans le passé, soit de notre temps. On l’aura compris, nous avançons à petits pas, en énonçant au coup par coup des principes que nous souhaitons indiscutables pour tenter de garantir une qualité d’ensemble. Travaillant dans un périmètre qui avait été celui du “Plan Morand”, nous dessinons une trame urbaine selon les principes d’A. Morand en élargissant la maille originelle, de telle manière qu’elle devienne compatible avec la nouvelle échelle des tissus urbains imposée par l’automobile, phénomène nouveau dont la ville traditionnelle doit tenir compte. Aujourd’hui, hélas, l’habitant ou le visiteur ne perçoit pas cette idée, pour nous fondamentale, car des intérêts divers ont fait que les réalisateurs ont voulu oublier les principes humanistes au bénéfice d’une efficacité du fonctionnement. Ceci alors que les décideurs découvrent les principes de la Charte d’Athènes qui, fort mal interprétée, se limite à l’expression des quatre fonctions élémentaires : habiter, travailler, circuler, se récréer le corps et l’esprit. Le développement pour le développement est si rapide qu’il va jusqu’à oublier le “credo” des hygiénistes qui nous ont tout appris : Soleil, Air, Nature.

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#01 Quartier de cavalerie de la Part-Dieu, l’entrée de service et son pavillon. (Collection C. D.)

#02 Le quartier de cavalerie de la Part-Dieu, entrée principale ; vers 1910 : carte postale. (Collection C. D.)

#01

#02

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#03 – #04 Premier avant-projet “Grand Ensemble” de logements sur les terrains de la caserne de la Part-Dieu par J. Perrin Fayolle, J. Sillan et J. Zumbrunnen complété par un croquis de l’ambiance interne proposée. Première esquisse de J. Perrin-Fayolle, J. Sillam, J. Zumbrummen : huit immeubles semblables orientés est-ouest, répartis en quatre groupes de deux, surface de plancher à l’étage, 1 620 m2, logement moyen 3,5 pièces, 60-65 m2. • Petit centre administratif •P  arc de stationnement sur trois niveaux en sous-sol • Vastes espaces libres. (AML, fonds Delfante)

#05 Maquette du “Grand Ensemble” de la Part-Dieu (J. Perrin Fayolle, J. Sillan, J. Zumbrunnen, architectes en chef) ; maître d’ouvrage délégué : SERL. (AML, fonds Delfante)

#04

#05

#03

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#06 Reproduction du plan définitif du “Grand Ensemble” de logements de la Part-Dieu qui tient compte des dernières instructions ministérielles en matière de politique des “Grands Ensembles”. Les architectes J. Perrin Fayolle, J. Sillan et J. Zumbrunnen appliquent ici les principes de la Charte d’Athènes. Ce plan, qui a fait l’objet d’une approbation dans les formes réglementaires, sera abandonné lorsque la décision sera prise de créer un centre de décision à la PartDieu en 1963. (Archives C. D.)

N

#07 schémas caricaturant les propositions du PADOG : 1. développement en tache d’huile, 2. développement sur axes, 3. création d’une ceinture verte et report de la croissance sur des “centres d’équilibre”. Le schéma retenu a été le schéma 3. (Archives C. D.)

cours Lafayette

Moncey-nord

rue Servient

#06

#07

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#08 Photographie aérienne du site vue à partir du nord-ouest. Campagne commandée au photographe J. Cuyl qui a obligeamment donné le présent cliché à l’ATURVIL. (Collection C. D.)

#09 L’esquisse de plan d’épannelage établi par l’ATURVIL pour les terrains de la rive gauche du Rhône, vu à partir de l’ouest. On peut remarquer la force que nous souhaitions donner à l’axe Garibaldi, au centre de décision et à la gare. L’objectif consistait aussi à préciser les secteurs sur lesquels il était possible d’envisager des immeubles dont les hauteurs seraient supérieures à celles fixées par le gabarit réglementaire (25 mètres). Cette disposition apparaissait d’autant plus nécessaire qu’à l’époque les promoteurs avaient pris la fâcheuse habitude de faire un peu n’importe quoi (une tour envisagée place des Jacobins et Hôtel international sur le quai Gailleton). (AML, fonds Delfante) #08

#09

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#10 Synthèse des analyses nous ayant permis de définir les périmètres d’opérations (trait noir). (AML, fonds Delfante)

#11 Expression en maquette (Ducaroy et Grange, photo F. Guy) de l'épannelage de la rive gauche du Rhône. (Archives C. D.)

#12 Recherches de tracés de voirie. (ATURVIL - Archives C. D.)

#10

#12

#11

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#13 Esquisses de C. Monin et C. Delfante (à quatre mains) pour approcher une silhouette possible et élévation du futur centre de décision sur Garibaldi. On remarquera la présence de la Tour Signal. (ATURVIL - Archives C. D.)

#14 Esquisse de l’axe Garibaldi qui met en évidence les localisations de la gare et du centre de décisions qui servira de base à l’établissement du Plan d’Urbanisme de Détail (Équipe d’Études). (AML, fonds Delfante)

#15 Plan d’Urbanisme de Détail qui exprime dans la forme réglementaire les volontés et les objectifs poursuivis. Outre l’axe ouest-est qui a pour conséquence la construction d’un pont prolongeant la rue de Bonnel, sont mises en évidence toutes les composantes du centre de décision, la gare et les mutations des tissus urbains alentour. On pourra remarquer également l’importance donnée à la diagonale Moncey que nous souhaitions aménager en mail piétonnier. Ce plan a été approuvé après enquête publique. (AML, fonds Delfante)

#13

#14

#15

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Schématisation du plan de masse de 1967, expression des volontés de l’Équipe d’Études.

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3. LA RÉALISATION


La Part-Dieu, le succès d’un échec

LA PART-DIEU EN 1975 : UN PROJET MÉCONNAISSABLE Sud-nord au lieu de est-ouest.

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#01

#02

Tandis que J. Zumbrunnen et C. Monin, aidés par toute l’Équipe d’Études et les maquettistes étudient de quelle manière il pourrait être possible de “sauver l’essentiel”, j’entreprends une série de pèlerinages afin de contacter les directeurs de ministère qui ont été plus ou moins à l’origine de la rédaction du programme de l’expansion du centre de Lyon. Je sollicite leur soutien et leurs recommandations pour surmonter nos difficultés. Je me vois gratifié de bonnes paroles de consolation et n’obtiens rien de concret, sinon le devoir de continuer et de sauver l’essentiel. Dans mon enthousiasme naïf, je n’avais pas pensé que les changements de président et de gouvernement allaient nous apporter les bonnes politiques urbaines et donc : une seule solution, attendre… À cet instant de ma carrière, j’ai la curieuse impression qu’une époque est révolue et que l’urbanisme humaniste que nous avons tenté de mettre en pratique a vécu. Les priorités sont ailleurs et il faut envisager de travailler avec les organismes financiers qui prennent de plus en plus d’importance. Mes missions extérieures à Lyon m’apprennent que l’urbanisme devient essentiellement économique, si ce n’est uniquement financier. Il nous faut nous adapter ou nous démettre. C’est la mort dans l’âme qu’après avoir pris connaissance des nouvelles exigences de la SCC, conséquences du changement d’orientation du centre commercial89, nous rédigeons un nouveau plan. Parce que nous sommes tenaces jusqu’à l’entêtement, je fais cependant remarquer, dans un silence pesant, que le centre commercial devait être un élément d’animation essentiel de l’axe du centre actuel : Préfecture, Part-Dieu, Gare. J’ajoute que sa nouvelle orientation le condamne à n’être qu’un bouchon ! En effet, dans la ville, son origine est : nulle part et son aboutissement : nulle part. Personne ne veut voir que ces décisions pétrifient le tissu urbain en cours d’élaboration et rendent toute évolution impossible.

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La réalisation

Langage U.S.A. de l’époque.

90

La Part-Dieu en 1975 : un projet méconnaissable

Plus de trente ans après, je ne comprends toujours pas par quel miracle l’ensemble fonctionne (mal, mais il fonctionne), d’autant que cette décision a été assortie de la transformation du boulevard Vivier Merle et de la rue Garibaldi en voies rapides sans caractère urbain. Je me suis livré à de vibrants plaidoyers pour tenter de revenir à une desserte efficace par “les transports de masses”90. Rien n’y a fait et la façade est de la Part-Dieu s’est métamorphosée en “mur”. Les espaces de jardins, les placettes ont disparu avec le mail, enfin, les accès à l’auditorium, à la tour (hôtel) et à la cité administrative ont pris des allures de parcours du combattant. L’Équipe d’Études, désemparée et abattue, se posait la question de savoir comment elle pourrait dresser un plan qui puisse être lisible et commode, concevoir une nouvelle composition qui s’intègre dans la morphologie existante, etc. Aujourd’hui, la question peut être posée de savoir s’il y a eu, à l’origine, une volonté d’élaboration de projet urbain cohérent et si les ingénieurs qui ont réalisé le grand toboggan Garibaldi, responsable de l’isolement aggravé de la Part-Dieu dans la ville, aimaient Lyon. Seuls les promoteurs ont été satisfaits : ils ont pu vendre les espaces qui devaient demeurer libres ! C’est ainsi que le plan que nous commande de dessiner la SERL en 1975 n’a qu’une très lointaine parenté avec le plan de 1967. Faisant fi des volontés d’urbanisme et des objectifs, messieurs les ingénieurs spécialistes de la circulation et les bureaux d’études nous ont amenés à la création de la fameuse “dalle” qui n’a plus rien à voir avec la recherche urbanistique et l’effet architectural d’origine. Elle uniformise un sol artificiel censé desservir les lots et être aménagé en jardins. Le résultat est une catastrophe, car les constructeurs n’ont pensé qu’à leur intérêt, n’ont aménagé ni accès, ni plantations, ôtant toute lisibilité au plan. Cette dalle qui nous a été souvent reprochée est dans la mouvance des “urbano-manias” des opérations parisiennes de La Défense, des “Bords de Seine-XVe” et autres villes nouvelles. De mon point de vue, le plus grave inconvénient pour Lyon est ailleurs. L’opération “Centre de Lyon” a perdu toute sa signification, car le gouvernement a abandonné la “politique des métropoles”, pourtant fort pertinente, de l’avis des spécialistes internationaux les plus écoutés. Il n’est plus question de décentralisation, donc Lyon n’abritera pas ces leviers de commande qui auraient fait d’elle une ville internationale. Elle prend un sérieux retard par rapport à ses homologues étrangères.

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Le plus bel exemple de gaspillage de terrain qui puisse exister !

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400 francs au m² en 1973.

92

Les administrations se désintéressent des centres, car seules importent les réalisations d’opérations immobilières dans lesquelles l’obtention du plus grand nombre de mètres carrés à construire est la règle. À la PartDieu, l’État donne l’exemple avec le programme de la cité administrative qui induit une “déformation” du terrain libre et une augmentation de mètres carrés. Il en est de même pour France Télévision91. J’ajoute que les uns et les autres sont bien aidés par leurs architectes qui se contrefichent du contexte bâti, de la ville et de sa morphologie et qui selon moi “tartinent leur orgueil sur leurs tranches de terrain” ! Dans un tout autre domaine, le dernier rapport de l’Équipe d’Études ne disait-il pas : “Seule la puissance publique peut assurer l’analyse globale détaillée, le montage technique de l’opération, la mise au point d’un programme global, souple dans sa réalisation et évolutif (les besoins du futur risquent d’être autres), ainsi qu’une indispensable péréquation des coûts. Laisser le réaménagement du vaste périmètre à l’initiative privée (…) aboutirait à un écrémage qui verrait la prise en charge des opérations les plus faciles et les plus rentables par celle-ci, les plus délicates et les plus coûteuses restant à l’initiative publique”. La SERL, investie des pouvoirs des collectivités, sollicite, dès l’acquisition des terrains de la caserne, un prêt de quatre ans auprès du Fonds National d’Aménagement Foncier et d’Urbanisme. Ce prêt génère lui-même une méthode opérationnelle différente de celle à laquelle nous avions pensé, c’est-à-dire la mise en œuvre, soit de la méthode lyonnaise des baux emphytéotiques, soit une d’autre qui puisse laisser espérer une réalisation dans le cadre d’une maîtrise foncière durable, condition évidente de la souplesse désirée et du respect des contraintes urbanistiques et architecturales. La réalisation de la Part-Dieu s’inscrit dans les procédures classiques des opérations d’urbanisme promues par la Caisse des Dépôts. La Société d’Équipement réalise les équipements (infrastructure, voirie, réseaux divers, etc.), les remet à la collectivité et vend les terrains équipés sur la base d’une “charge foncière” affectée au mètre carré constructible92. C’est une des raisons pour laquelle, la collectivité a tout avantage à multiplier les mètres carrés constructibles pour que le bilan soit le plus positif possible et que la qualité des équipements soit supérieure à la normale. La SERL rencontre les mêmes difficultés lorsqu’elle entend faire respecter le principe de sélection des natures d’activités arrêté : “ne doivent

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La réalisation

La réalisation des divers éléments du programme

être implantées à la Part-Dieu que des activités (publiques ou privées) ayant des rapports constants et nombreux avec le public”. En fait, le plus grave est à rechercher dans la complexité du processus. En effet, il révèle l’immense décalage qui existait alors – et qui existe toujours – entre les conséquences d’un mode opératoire imposé par la législation et les attentes de la population, qui ne peut avoir conscience des difficultés et qui ne peut comprendre comment les projets qui lui ont été présentés, et auxquels elle avait adhéré, ont pu subir une telle érosion. De plus, les praticiens connaissent l’autre décalage générique qui existe entre le temps de la ville ou du projet urbain et celui des mandats électoraux. Pour ce qui me concerne, ayant toujours demandé aux élus de décider après avoir pris connaissance des conséquences prévisibles de leurs décisions, j’avais tiré le signal d’alarme dès mai 1971 en publiant une “Pavane pour une idée défunte”, que l’on attribua à des étudiants gauchistes – de l’avis unanime, je n’avais pu “cracher ainsi dans la soupe”. “L’esprit Part-Dieu, que nous voulions à la fois contemporain et respectueux de l’histoire de Lyon, avait fait long feu !” La conclusion est un plan qui tente d’harmoniser les constructions existantes, les projets en cours de réalisation et les projets en cours de mise au point : je parle déjà de chaos !

LA RÉALISATION DES DIVERS ÉLÉMENTS DU PROGRAMME En 1975, pour beaucoup (administrations, élus, populations), l’opération Part-Dieu est pratiquement terminée : les grands chantiers sont en cours et d’aucuns déjà terminés. L’Équipe d’Études, mandatée en 1962 par les instances ministérielles, avait inventé et imaginé “un nouveau centre de Lyon”, et n’avait pas été chassée par l’évolution des idées et des politiques. Pourtant dès 1971, lorsque les décideurs (ministères, Conseil général, COURLY, ville) acceptent les diktats de la Société des Centres Commerciaux, le pouvoir paraît passer dans d’autres mains plus pragmatiques et plus souples. La volonté initiale de privilégier la desserte de la Part-Dieu

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

C’est-à-dire sans la gare.

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Ce fut le premier mur de la honte édifié à la Part-Dieu.

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Lot R aujourd’hui “Tour Oxygène”.

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par les transports en commun est balayée et le “tout pour la bagnole” refait surface. À ce moment de la réalisation, l’Équipe d’Études, J. Zumbrunnen et moi-même, étions assez désespérés (bien qu’encouragés par les Lyonnais qui croyaient au projet) et je m’entendis dire par Louis Pradel, en présence de J. Zumbrunnen et de C. Monin : “Monsieur Charles, il faut y croire et aller jusqu’au bout. Ce n’est plus ce que vous aviez imaginé, mais il faut le faire !” Comme j’ai souvent repris à mon compte la phrase de Paul Valéry : “le marin utilise tous les vents, même les vents contraires”, je ne pouvais persister à bouder et à brandir une démission que, ni le directeur de l’Urbanisme du ministère, ni Louis Pradel ne voulaient accepter. Afin de me garder sous sa coupe il m’impliqua, de près ou de loin, dans toutes les opérations. Après avoir fait actualiser par nos spécialistes, sous la direction de C. Monin, les études de base (analyses et contexte régional), j’entrepris d’esquisser un nouveau schéma directeur de la Part-Dieu largement entendue, de réaliser une maquette d’étude (1972) et de mettre au point de nouveaux documents qui se substitueraient à ceux de 1967 et feraient l’objet d’une nouvelle approbation. Nous avons sagement intégré les changements intervenus et reporté les réalisations qui avaient fait l’objet de nouveaux plans. Têtus, l’un et l’autre, nous avons tenté de reprendre quelques idées du plan de 1967 pour bien faire comprendre que nous pensions avoir été dans le “vrai”.

La nouvelle maquette limitée au seul périmètre opérationnel93 comportait du nord au sud et d’ouest en est : Entre le boulevard Deruelle et la rue de Bonnel semi-enterrée, les immeubles PDG, Britannia (hors densité), le siège de la Caisse d'Épargne, et l’un des grands magasins du centre commercial. Cet ensemble était caractérisé par une façade rébarbative et inhumaine à rez-de-chaussée94. Trois autres l’accompagneront sans que nous ayons pu convaincre les propriétaires des lots que les activités de services pouvaient faire l’objet d’une architecture attrayante ! Entre les rues de Bonnel et Servient, l’auditorium, assorti de sa place en théâtre (place Charles de Gaulle), la tour Signal, qui deviendra la tour du Crédit Lyonnais (le Crayon), le grand parc de stationnement et ses multiples voies d’accès, le cœur du centre commercial misérablement ouvert sur le boulevard Vivier Merle et un terrain95 qui demeurera longtemps sans affectation malgré les nombreux projets dont il fait l’objet.

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La réalisation

Le boulevard Vivier Merle ne pouvait constituer qu’un accès de service.

La réalisation des divers éléments du programme

Entre la rue Servient semi-enterrée et la rue du Docteur Bouchut, la cité admi-

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nistrative d’État, le second grand magasin du centre commercial, juché sur un parc de stationnement, et la bibliothèque municipale, ouverte sur un “jardin de curé” – vestige du grand jardin initial – et paraissant être desservie par le centre commercial96.

J. Zumbrunnen, architecte principal.

Au sud, l’immeuble M+M et l’Hôtel de la Communauté urbaine, une barre d’ha-

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Et son fameux parc de stationnement de surface.

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bitation dite “du Lac”, le centre d’exploitation d’EDF et sa jolie petite tour97, l’ORTF qui deviendra FR398, la barre d’habitation dite “Desaix”, seule réminiscence du plan antérieur et un équipement à l’architecture “précaire” destiné à la petite enfance (Fondation A. Giscard d’Estaing). Entre les rues Desaix et Paul Bert, des masses dévolues, dans un premier temps,

Quatre ont été “sauvés” parce que l’État n’a pas utilisé le terrain, et on peut les voir aujourd’hui en pleine santé !

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à la Mairie annexe, puis à des immeubles d’habitation et de bureaux, qui ne furent réalisés que plus tard après l’opération gare, sous le nom de “Porte Sud”.

Tous les Lyonnais peuvent le constater : ce plan, qui ne tient pas compte du Plan d’Urbanisme de Détail, a peu de chose en commun avec le plan initial qui exprimait une volonté d’urbanisme. Les masses construites sont dominantes, les jardins sont autant de peaux de chagrin, le mail de la caserne a disparu sous le fallacieux prétexte que ses platanes étaient malades99. Restent le jardin de la bibliothèque (dont la surface a été réduite), la “place (?) publique” agrémentée de jeux de boules (sans buvette !) de la rue du Lac, le jardin (privé) de la “Barre Desaix” et une placette arborée de la rue Paul Bert (future place Renaudel). Ce nouveau plan de masse n’a plus aucun des caractères que pourrait avoir un centre de ville tant l’importance et la compacité des masses construites ont définitivement effacé le caractère que nous entendions donner au tissu urbain, d’autant que la quasi-disparition des rues et la transformation de l’axe Garibaldi, aux platanes abattus, en attraction de foire (en “montagnes russes”) aggravent cette impression de “non-ville”. Autre défaillance pénalisante : l’ensemble des terrains sis à l’est du boulevard Vivier Merle, devenu desserte périphérique, appartient à la SNCF qui l’utilise comme une zone industrielle : dépôts de charbons ou de matériaux de construction desservis par gare de triage. Cet ensemble est du meilleur effet dans un centre-ville ! En ce temps-là, deux façons de penser l’urbanisme de ce secteur s’affrontent. D’une part, la volonté de l’Équipe d’Études d’agrandir le centre de Lyon autour d’une gare, tout en sauvegardant les caractères dominants

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

de la ville et, d’autre part, celui des “opérateurs” qui entendent créer un centre bis “moderne”, à considérer comme modèle d’avenir parce que venu d’ailleurs. En résumé, d’un côté les tenants d’un urbanisme traité avec soin dans un esprit humaniste, de l’autre, les “bâtisseurs” et tous les “lobbies” qui donnent carte blanche à leurs architectes, n’ayant aucun souci de la ville et de ses habitants, et qui seraient déshonorés s’ils tenaient compte des prescriptions des plans d'urbanisme.

L’immeuble Part-Dieu-Garibaldi Centre d’Études et de Recherches sur l’Aménagement et l’Urbanisme.

Malgré des besoins mis en évidence par l’étude confiée au CERAU100, malgré les

100

primes à la décentralisation du tertiaire, la SERL ne parvient pas à attirer les investisseurs qui demeurent sceptiques sur les chances de réussite de l’opération. C’est la raison pour laquelle, afin de donner l'élan indispensable, elle décide, avec la ville,

Opération hors de ses compétences.

101

Abréviation du cartouche.

102

d’entreprendre la construction d’un immeuble de bureaux101 : le Part-Dieu-Garibaldi baptisé “PDG” par les architectes102. En conseil municipal, ce jeu de mots sert de prétexte à une intervention musclée des élus communistes, que Louis Pradel a bien du mal à calmer, en argumentant sur la nécessité de construire un premier immeuble pour attirer les financiers. Le terrain d’implantation sis au plus près des quartiers

Belle architecture dont l’acteur principal est R. Provost en association avec J. Zumbrunnen et Ch. Delfante.

103

Les premiers acquéreurs ont fait une bonne affaire.

vivants est disponible, car initialement destiné à recevoir l’annexe de l’hôtel de ville, dont la création de la Communauté urbaine a supprimé le besoin. La SERL érige, en un point stratégique, le premier immeuble de bureaux alors qu’il est de notoriété publique qu’il n’y a pas de marché de bureaux et que l’un des objectifs arrêté est le renforcement du secteur tertiaire dans le centre restructuré et étendu. La conception de l’immeuble n’est pas facile, parce qu’il n’y a pas d’expérience

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locale. Les architectes conçoivent, à tâtons, un bloc de 14 étages posé sur une “galette” de deux niveaux, avec deux entrées : l’une au niveau de la rue, l’autre au niveau d’une passerelle marchande qui le relie à l’opération Moncey nord, aux nouvelles “Halles de Lyon” (récemment transférées) et, surtout, au futur parc de stationnement connu sous le sobriquet de “l’escargot”103. Les 15 000 m² ont été vendus avant l’inauguration (avril 1971), à un prix de lancement inférieur à la valeur réelle104. En fait, le PDG se révélera avoir été un véritable détonateur. Comme il est rapidement apparu que l’opération avait été rentable, les investisseurs et les promoteurs, avec leur savoir-faire, avaient l’assurance de faire beaucoup mieux.

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La réalisation

Architectes J.L. Giraudet, R. Levasseur.

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Filiale de la Société Générale.

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Filiale de Paribas.

Auquel je m’étais déjà opposé ailleurs.

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C.A.E., ministère de la Culture – Maître d’ouvrage délégué.

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La réalisation des divers éléments du programme

Le développement du secteur tertiaire Le succès du PDG conduit naturellement les investisseurs à tenter de réaliser le même type d’opération, sans se dispenser d’exercer une pression sur la SERL et la ville. Ainsi que l’a fort bien dit le professeur J.Bonnet : “La réalisation de la Part-Dieu a révélé l’existence d’une demande locale assez importante pour les bureaux modernes localisés près du centre. Aussi les banques, les compagnies d’assurances, les intérêts privés, ont-ils suivi l’exemple et multiplié les constructions pour bénéficier de la rente de proximité des équipements en place.” Les premiers investisseurs sont étrangers à la région. Seuls groupes locaux, l’entreprise Maillard et Duclos et la banque Morin-Pons s’associent pour édifier une petite tour posée sur une “galette” de deux niveaux���: le “M+M”, 20 000 m² de bureaux livrés en 1973105. L’influence politique et financière des deux groupes associés leur permet de ne pas respecter les exigences du plan de masse ni celles du cahier des charges : hauteur au-dessous de celle prévue au plan, surfaces non traitées trop importantes et aménagement inqualifiable de l’espace sis en pied d’immeuble rue Garibaldi, défaut de plantation, dalle inexploitée et inexploitable alors qu’elle devait être agrémentée de promenades (engazonnées). Avant le M+M, des investisseurs nationaux qui montraient enfin plus d’enthousiasme (tel le groupe immobilier anglais Peachey Property Corp. Ltd, la Société Nouvelle Valorind106, la Société Nouvelle de Constructions et de Travaux107) s’associent pour construire sur le boulevard Deruelle, à la suite du PDG, “le plus grand immeuble de bureaux de Lyon et de la région” : le Britannia (40 000 m²) ! La réalisation de cet ensemble est confiée au GPDR A. Remondet, qui, au cours de négociations plus que serrées, initiera la “fronde architecturale”. Trop jolie expression qui, pour être imagée, ne reflète pas le climat qui régnait en ce temps. Les couteaux étaient tirés : les architectes, surtout les “Grands”, sont convaincus que leur architecture fera la ville et fournira un cadre agréable aux citadins. Ils refusent de respecter les directives des plans d’urbaniste et vont jusqu’à nier leur utilité. Les Remondet, Lafon108 et autres ne veulent jamais jouer le jeu collectif de la ville. Ils refusent de se soumettre aux directives du plan d’urbanisme sans que nulle autorité leur en fasse le reproche. Nous n’avons guère été soutenus, soit parce qu’il s’agit d’une Maîtrise d’ouvrage publique109, soit parce qu’il faut construire des immeubles de bureaux dans les délais les

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Les villes américaines en faisaient leur logo.

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Groupe Balkany.

La terrasse supérieure au même niveau que l’esplanade de Fourvière.

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plus brefs pour être en mesure de rembourser les emprunts contractés. De surcroît, les investisseurs persistent dans leur expérience de chantage : “c’est ça, ou on ne fait pas”. Ces attitudes coopératives (!) vont contribuer à donner à la Part-Dieu une image chaotique dont toute idée directrice paraît absente. De mon point de vue, le plus grave réside dans l’indifférence générale dans laquelle nous “hurlons au loup”, et la satisfaction de tout un chacun de voir les immeubles se construire.

La Tour Signal Dès les premières études d’édification d’un paysage, nous nous étions préoccupés de l’épannelage et de la silhouette et avions proposé au cœur de l’opération l’érection d’une tour inscrivant dans le paysage un signal à la manière des clochers, beffrois ou campaniles de nos villes anciennes, signifiant qu’alentour, au pied du signal, “il se passait quelque chose”. Nous ne faisions que suivre les leçons des villes du Moyen Âge qui se signalaient aux voyageurs. J’ai toujours cru aux avantages des silhouettes urbaines et, n’en déplaise à l’ancien adjoint à l’urbanisme H. Chabert, il n’a pas inventé la silhouette urbaine en 1990110. L’ATURVIL, avec la participation éclairée de J. Zumbrunnen, a tenté d‘esquisser diverses formes de tours utilisant les techniques les plus performantes et a construit des maquettes pour inciter les investisseurs à se lancer dans ce qu’il faut bien appeler une aventure. Aussi, lorsque le Crédit Lyonnais, la banque de Suez et la Société des centres commerciaux111 prennent en charge la construction de cette tour, qui deviendra célèbre sous le vocable “le Crayon”, nous nous réjouissons. Le programme est original, surprenant ont dit certains : 40 étages, cent quarante mètres de haut112, 50 000 m² de bureaux et un hôtel, transposition des Hyatt américains avec cour intérieure habitable. Dans un premier temps, la SCC veut confier la réalisation à Ieoh Ming Pei qui

La tour Signal, Araldo Cossuta architecte. (Photographie C. D.)

s’est vu refuser sa “Tête Défense”. Trop occupé ou trop vexé, il décline l’offre et suggère les noms de deux de ses “partners” : Cossuta et Ponte. Finalement, A. Cossuta établit les plans à New York. J. Zumbrunnen lui “prête” son assistant, R. Provost. Ce dernier s’installe à New York, pendant un an, pour apprendre aux architectes américains à construire français, manière de procéder d’autant plus nécessaire que les problèmes de sécurité sont complexes. Au cours des études, la forme de la tour évolue, réclamant notre présence à New York car, contrairement aux architectes français, Araldo Cossuta souhaite l’avis des architectes en chef. Le choix s’arrête sur “une tour cylindrique parce que c’est la forme la plus chaleureuse, celle qui suscite la communication et permet la meilleure adaptation”. La pyramide sommitale, préférée au cône pour des raisons techniques, est une trouvaille répondant aux souhaits des services de sécurité, qui

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La réalisation

Minneapolis en particulier.

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Notion aujourd’hui disparue.

114

La réalisation des divers éléments du programme

imposent une réserve d’eau sur le toit. Le problème des accès en pied d’immeuble n’a jamais été correctement résolu, car le constructeur a fait l’économie d’une relation entre le niveau de la dalle et la chaussée. J. Zumbrunnen et moi-même l’avions prévue, mais le promoteur a estimé qu’un escalier, doublé d’un “escalator”, était du gaspillage de mètres carrés.

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La tour a été bien accueillie lors de son inauguration en 1977, alors qu’elle avait

S. Careil.

été quelque peu dénigrée durant sa construction. Elle jouait parfaitement le rôle de signal que nous lui avions dévolu dès l’origine. Elle est aujourd’hui partie du paysage urbain de Lyon et contribue à son image. À titre personnel, j’étais satisfait car, ayant vu des villes américaines vendre leur “Skyline”113, j’étais, pour une fois, arrivé à mes fins – bien petite victoire face à l’ampleur de l’échec !

Le centre commercial J’ai déjà raconté plus haut comment les diverses études de marché avaient permis à la SCC de réaliser, en centre-ville, un centre commercial de banlieue appelé “centre commercial régional”, en raison de la situation de la Part-Dieu par rapport à l’agglomération lyonnaise et à la “région urbaine”114. Je rappelle les propos du PDG de la SCC : “les améliorations (?) apportées aux accès, la compréhension, de la part des autorités, des impératifs de succès de la Part-Dieu, la certitude qu’il n’y a pas, venant des grands magasins, un désir de renforcer l'actuel centre-ville (!), nous ont amenés à revoir notre jugement sur l’impact que pourrait avoir le centre commercial de la PartDieu et à le concevoir comme faisant partie du nouveau centre-ville.” Place centrale du centre commercial en 1975. (Photographie C. D.)

À la lecture de ce texte, nous avons été atterrés, car notre politique avait pour objectif de créer un équilibre entre les quatre entités commerciales complémentaires que devaient être la Presqu’île, le cours Vitton, les Gratte-Ciel et la Part-Dieu et de développer des rues piétonnes pour améliorer la qualité de l’accueil des ensembles commerciaux en profitant de la création du métro. Fin psychologue, le directeur de la SCC115 avait compris que Louis Pradel souhaitait que Lyon tienne toujours la première place en Europe. C’est pourquoi il eut l’idée géniale de lui proposer cette “première en Europe” que constituait une conception nouvelle et attrayante (sur trois étages), en contradiction complète avec les objectifs d’origine. “Nous souhaitions un centre commercial de centre-ville, avec ses rues et ses placettes et non une usine à vendre, véritable piège à consommateurs : la perméabilité, la fluidité souhaitée, se muaient en coffre-fort desservi par des semblants d’autoroutes” ai-je dit et écrit.

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Cet agrandissement du centre commercial devient un tel enjeu pour la municipalité qu’elle accepte les modifications des plans d’urbanisme et qu’elle admet, sans regret, que la réalisation du centre commercial (1970) soit la priorité de la Part-Dieu au point que, dans l’esprit des Lyonnais, le centre commercial est devenu la Part-Dieu. Pour regrettables qu’ils soient, ces choix, qui tendent au rejet de toute une politique d’urbanisme, sont couronnés d’un succès incontestable et le développement actuel du quartier nous impose de saluer une réussite commerciale qui correspond certainement à l’évolution de notre société, plus attachée aux éléments matériels qu’aux idéaux de quelque nature qu’ils soient. Pour confirmer avec force le succès local, le Vue de l’esplanade assurant la liaison piétonne entre la tour, le centre commercial et le parc de stationnement (C.D et R. Zeller architectes). Pour animer l’espace nous avions réalisé une fontaine qui fut détruite pour d’obscures raisons. (Photographie C. D.)

centre a reçu quantité de prix et de médailles internationales et il est demeuré durant quelques années le plus grand d’Europe. Pour autant, si l’on peut estimer que la municipalité a quelques excuses à faire valoir, par contre, la responsabilité de la SNCF dans l’échec urbanistique de ce “projet de ville” est, à mes yeux, fondamentale. En effet, si le projet de centre commercial a été modifié en opérant une rotation de son axe à 90°, c’est bien parce que la SNCF avait pris la décision de ne JAMAIS réaliser de gare à la Part-Dieu et que dès lors, l’axe ouest-est (Saint-Jean-Villeurbanne) avait cessé d’exister. La Part-Dieu a alors tourné le dos au boulevard et la composition urbaine initialement prévue est devenue sans intérêt. Ne parlons pas d’architecture, seule celle de l’intérieur compte, car je l’ai dit et redit au point de lasser : l’architecture du centre est celle d’une caisse à savon décorée. Pour gagner le plus de mètres carrés possible, l’épaisseur de la façade a été fixée à 15 centimètres… Hélas, quelques mois après que cette funeste décision ait entraîné les modifications de plan de masse qui ont été approuvées et transcrites en plans et maquettes, le même président de la SNCF, monsieur Ségala, vient annoncer, en grande pompe, lors d’une réunion en Préfecture que, le Gouvernement a décidé la construction d’un réseau de Trains à Grande Vitesse (TGV). La SNCF propose alors d’ériger une grande gare dédiée à ce train sur les terrains qu’elle possède à la Part-Dieu car ceux de l’ancienne gare des Brotteaux ont une longueur et une contenance insuffisantes. Le préfet Max Moulins a eu toutes les peines du monde à calmer la fureur du maire de Lyon et de son urbaniste, pour lesquels cette décision aurait pu être prise 10 ans plus tôt et éviter ainsi les dysfonctionnements et inconvénients déjà perceptibles dans le projet. En effet, la façade de la Part-Dieu sur le boulevard Vivier Merle, transformé en autoroute avec carrefours à niveaux séparés, était devenue un MUR et la barrière urbaine, constituée par les voies du chemin de fer, renforcée au point que les liaisons avec les quartiers est devenaient plus problématiques que jamais. La conséquence la plus dommageable résidait dans l’impossibilité de réaliser l’axe Vieux Lyon-Gratte-Ciel de Villeurbanne,

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La réalisation

BBC, The Guardian, The Daily Telegraph, Die Welt, Der Spiegel, etc.

116

La réalisation des divers éléments du programme

entendu comme la colonne vertébrale du centre de Lyon restructuré. Le plan d’origine était à classer, définitivement, dans le tiroir des utopies ! Ce point de vue n’est qu’un point de vue, mais c’était le nôtre et il fut assez vite partagé par un grand nombre. Néanmoins, je persiste à m’interroger sur sa justesse. En effet, dès l’inauguration du

Qui s’est substitué à la “Mairie annexe” dont le projet avait été établi par un groupe de 5 architectes sur un terrain sis légèrement plus à l’est.

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C’est-à-dire une négation de la notion de “Cité Administrative”.

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On cherche vainement la noblesse des préfectures d’antan.

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Non respect du plan de masse, de la surface de planchers, des règles de stationnement, des surfaces de jardins, etc.

centre commercial, les médias étrangers ne tarissent pas d’éloges sur le centre luimême, la Part-Dieu, les aménagements de circulation de la Part-Dieu et la séparation des trafics induits116.

Les administrations Elles se répartissent en trois ensembles : la Cité Administrative d’État (CAE), l’EDF, l’hôtel de la Communauté urbaine117 et doivent constituer le pôle administratif de la Part-Dieu, moteur et outil complémentaire du “centre de décision”.

La cité administrative d’État

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La CAE doit être la clé de voûte du centre administratif : sur la base d’un programme préalable, elle donne lieu en 1967 à l’élaboration d’un plan de masse de principe avec deux corps de bâtiments rectangulaires autour de patios jardinés, reliés par une tour “parallélépipédique” dont s’inspirera la première tranche de réalisation. Le ministère de la Culture et son architecte élaborent un nouveau plan de masse qui répond mieux (peut-être ?) aux impératifs de fonctionnement de chacune des administrations, ne serait-ce que du point de vue des dessertes indépendantes qu’elles exigent118. Ce plan de masse n’est pas l’objet architectural qu’il aurait dû être119, mais une juxtaposition de blocs administratifs indépendants les uns des autres et pétrifiés comme l’ensemble des réalisations de la Part-Dieu. Toute évolution est impossible alors que l’on peut facilement imaginer que les besoins et les fonctions vont évoluer. L’État impose une préséance qui l’autorise à ne pas tenir compte des impératifs et contraintes d’urbanisme120. Ainsi, l’entrée principale est très éloignée des transports en commun. Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit sur l’architecture pour insister sur le fait que l’État se comporte comme n’importe quel promoteur privé privilégiant la satisfaction de ses propres besoins au détriment de l’intérêt général dont il est, en principe, le garant ! Réalisée en plusieurs tranches sur une superficie de 63 100 m², la CAE regroupe des services jusque-là dispersés dans la ville. Après s’être plaint de leur dispersion, la plupart des services boudent la CAE qui, tout en dépassant la densité autorisée, n’occupe

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Centre de distribution mixte EDF-GDF.

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pas tout le terrain qu’elle s’est attribuée. Aujourd’hui, demeure un terrain inoccupé où l’on peut admirer quelques platanes, vestiges du mail de la caserne. Le lecteur comprendra mon amertume alors que le verdissement est à l’ordre du jour !

L’immeuble EDF EDF livre en 1968 le centre de calcul qu’elle a programmé dès l’annonce de la réalisation de l’opération Part-Dieu et qui est devenu le service inter régional de traitement de l’information par ordinateur (SITI). La bonne intention se transforme en objet antinomique : n’avoir à la Part-Dieu que des lieux d’échanges avec le public. Bon prince, EDF décide d’installer simultanément les services de la direction et de gestion121, incluant des services au public. La tour de dix-huit étages (23 500 m²) achevée en 1978 est réalisée dans ce but et figure l’une des expressions de la volonté de traduire dans l’espace l’importance de l’activité tertiaire. L’EDF désigne comme architectes les deux architectes en chef : J. Zumbrunnen qui fut le principal artisan avec R. Provost et moi-même.

Photographie de la Tour EDF (J. Zumbrunnen et C. D. architectes) à l’architecture sobre et de grande qualité. Le graphisme des murs rideaux est à remarquer. (Photographie C. D.)

L���Hôtel de la Communauté urbaine L’hôtel de la Communauté urbaine voit son implantation confirmée à l’angle des rues Garibaldi et Paul Bert, à la suite d’un échange de terrains avec l’immeuble PDG. Il doit, en principe, compléter l’ensemble administratif, en ménageant une solution de continuité dans les emprises publiques. Lieu de décision, de coordination et d’information, l’hôtel est programmé pour accueillir les représentants des 55 communes que comporte la Communauté122, les services administratifs et techniques nécessaires au fonctionnement de ce nouvel organisme, créé pour traiter des problèmes inhérents aux communes. Le bâtiment fait l’objet d’un concours (1971) qui garantit le respect des contraintes urbanistiques. Les meilleurs cabinets d’architectes de la région participent au concours à deux degrés qui donne lieu à des débats intéressants au niveau du jury, qui délibérera longtemps avant de trouver un lauréat. Au terme des délibérations, deux projets d’à peu près égale valeur, du point de vue de la réponse au programme fonctionnel et de l’architecture, se disputent les voix. In fine, le projet qui, d’après l’un des membres du jury, risque de prêter le moins à critique est retenu de préférence à l’autre plus novateur et plus audacieux. De conception architecturale et technique originale (R. Gimbert et J. Vergely architectes), l’hôtel de la Communauté s’élève sur cinq niveaux au-dessus d’un socle. Il comprend, outre 20 700 m² de bureaux où travaillent plus de 600 personnes, les

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La réalisation

À l’origine. 57 depuis 2007.

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Les Célestins.

Vaise, Croix-Rousse, Mutualité…

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La réalisation des divers éléments du programme

multiples salles de réunions nécessaires au fonctionnement de l’institution et des locaux annexes. Le projet respecte les contraintes du plan d’ensemble, mais n’exprime pas suffisamment son rôle ni ses importantes fonctions, car dépourvu de parvis et d’entrée prestigieuse. De plus, lors de la réalisation, les architectes et les services se sont permis de prendre quelques malencontreuses libertés. Pour des raisons de facilité, je suppose, l’accès à partir de la rue Paul Bert et de la Place des Martyrs est malcommode, éloigné des transports et sinistre. Les arbres, qui devaient agrémenter la façade ouest et ombrager le petit parc de stationnement prévu, à l’origine, pour les seuls visiteurs, ont été “oubliés”. En d’autres termes, on retrouve, avec le siège de l’administration qui réalise l’opération de la Part-Dieu, les mêmes défauts que partout ailleurs. Le Maître de l’ouvrage et ses architectes réalisent un objet de belle facture qui n’apporte aucune valeur ajoutée au projet d’ensemble, qui n’exprime pas son rôle et qui, par conséquent, ne constitue pas le repère qu’il aurait dû être pour la lecture instinctive du plan de l’opération. C’est un bel immeuble de bureaux qui n’est pas l’“hôtel” qu’il aurait dû être. Autrement dit, une occasion perdue parmi d’autres…

Malgré la présence de l’hôtel de la Communauté, malgré les améliorations apportées à l’environnement, les lots qui devaient accueillir l’annexe de l’hôtel de ville, sis entre les rues Paul Bert et Desaix, n’ont pas trouvé d’acquéreur. Quelques années plus tard, la SERL prendra l’initiative d’une opération bureaux et logements (lot H), traitée comme une porte dans l’axe de la rue des Cuirassiers.

Qui sonne le glas du complexe culturel ? Au début des années 1960, les équipements culturels de la ville de Lyon sont incompatibles avec les ambitions de rayonnement de la métropole : un théâtre vieillot123, un opéra ou “Grand Théâtre” vétuste, une petite salle de concert mal équipée et très inconfortable, la salle du Conservatoire de Musique et quelques salles des Fêtes124. Les salles d’expositions et les salles de réunions n’existent pour ainsi dire pas. La seule salle de réunions pouvant accueillir 300 personnes est celle de la chambre de commerce. La bibliothèque municipale est, quant à elle, très à l’étroit dans le prestigieux Palais Saint-Jean.

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

La même technique utilisée par le centre de congrès de Berlin, dans le Tiergarten, a été rénovée de belle façon.

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P. Chemetov et associés.

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En cours d’études sous la tutelle de l’Éducation Nationale.

127

Le seul équipement récent à la hauteur des ambitions de la ville est le nouveau Palais des Congrès, construit par les frères Salagnac en 1961 : bâtiment audacieux du point de vue du parti constructif, puisque sa couverture est constituée d’une voûte en “selle de cheval”, dont je regrette la disparition, car elle était un témoin d’une forme typique et novatrice de l’époque125. Ce sont les raisons pour lesquelles les premiers programmes élaborés pour l’extension du centre-ville comportent un important “centre culturel”, pôle du centre-ville restructuré dont le contenu est alors assez flou car l’Équipe d’Études n’a pas la compétence pour définir le programme avec précision : les seuls éléments dont elle était certaine étant la bibliothèque, ainsi que l’opportunité offerte par la “Maison de la Radio”. La chance nous sourit : la ville de Villeurbanne, qui avait envisagé de construire une “Maison de la Culture”, abandonne le projet pour des raisons budgétaires. Le maire de Lyon ne laisse pas échapper l’opportunité et propose un terrain de la Part-Dieu sur lequel le ministre de la Culture, André Malraux et ses services, ont l’idée de réaliser un véritable “complexe culturel”, incluant la Maison de la Radio. Ils chargent alors les jeunes architectes de l’AUA (Atelier d'Urbanisme et d'Architecture) d’établir un projet à proximité immédiate de la bibliothèque municipale et de l’ORTF. L’AUA126 présente un très joli projet que nous nous empressons d’intégrer au plan de masse que l’urgence de la création de la bibliothèque127 nous a déjà fait modifier. Le programme de cette Maison de la Culture prévoyait une grande salle à vocation musicale pour 2 000 auditeurs réductible à 1 200, des salles de répétition, un théâtre de 1 000 places et ses divers ateliers, une petite salle à vocation de cinéma, des salles d’expositions, un petit centre de documentation, un atelier d’art dramatique, une galerie de liaison avec la bibliothèque, un jardin d’enfants. Le tout en liaison avec l’ORTF pour permettre l’enregistrement d’émissions publiques. Le dossier est à la fois approuvé par le ministère et retenu par le conseil municipal. Hélas, un tel projet implique la libération d’un vaste terrain, qui reste pour l’instant partiellement occupé. Le projet de bibliothèque, rendu urgent en raison du financement par l’Éducation nationale, est en cours de réalisation (1969-73). Mais alors que la bibliothèque était prévue intégrée au complexe culturel, elle se trouve en une position excentrée, à l’alignement d’une voie de circulation rapide et sans contact possible avec le projet de l’AUA. Nous espérons pouvoir résoudre le problème du “centre

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La réalisation

La réalisation des divers éléments du programme

culturel” ultérieurement, d’autant que Louis Pradel est satisfait d’édifier la deuxième bibliothèque d’Europe, qui compte 2 millions de volumes. L’évolution de la conception du centre commercial, en particulier la rotation de 90° de son axe et son extension, impose aux urbanistes et aux architectes une “gymnastique” de rattrapage périlleuse. Cette situation posera, durant de longues années, de sérieux problèmes de fonctionnement à la Municipale, aujourd’hui partiellement résolus par la création d’une nouvelle entrée sur le boulevard Vivier Merle, redevenu un boulevard digne de ce nom.

Le conte désenchanté de l’auditorium Cette “révision” de la programmation et de l’organisation spatiale est compliquée par l’absence de programme culturel car la “belle Maison de la Culture”, rapidement oubliée, laisse planer l’incertitude sur certains de ses composants essentiels. L’auditorium, cher au directeur de la Musique du ministère, au maire de Lyon et à son adjoint à la culture, Proton de la Chapelle, n’a toujours pas trouvé de possibilité d’implantation. À l’origine, avec l’assentiment de l’ORTF qui devait l’utiliser, l’auditorium était logiquement implanté à proximité immédiate de la Maison de la Radio, sur le tènement qu’elle utilisait et qu’elle utilise toujours – comme parc de stationnement… Les négociations semblaient prendre une bonne tournure lorsque nous nous sommes heurtés à un refus catégorique et avons été dans l’obligation de rechercher un autre terrain. Ce n’est qu’en 1969 que nous pouvons faire une proposition d’implantation pour cet équipement dont on peut regretter qu’il n’ait été le phare du centre culturel, à l’image de ce qui existe aujourd’hui dans quelques villes européennes. Considération toute parisienne du niveau culturel lyonnais !

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Malgré une rue Garibaldi en trémie, l’implantation proposée pour l’auditorium sur une place, en un point sensible du quartier, pouvant être vu et, donc, connu du plus grand nombre, séduit Louis Pradel qui “veut” une salle de 2 000 sièges. La municipalité et le ministère parviennent à un accord sur le principe d’un financement partagé. Hélas, difficulté de dernière minute, l’auditorium “enfant de la direction de la Musique” et de M. Landowski, le créateur des Orchestres nationaux, n’aura qu’une capacité de 1 500 places. Le conflit au plus haut niveau est inévitable. M. Druon, ministre de la Culture, prétend qu’“il n’y aura jamais, à Lyon, un public pour remplir deux mille places !”128. Le ministère établit donc un programme de

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Via la création d’une cloison mobile sous forme de rideau acoustique, qui a rarement été utilisée.

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Sans doute le meilleur Français pour cette tâche.

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la salle et de ses annexes (exiguës), arrête le montant de la subvention en évaluant la surface de terrain nécessaire à 3 600 m². Le maire, quant à lui, campe sur ses positions et entend forcer la main au ministre en faisant approuver par le conseil municipal le principe d’une étude pour une salle de 2 000 places, que les services de la Musique acceptent à la condition que la salle soit modulable129. Le financement du ministère demeurera celui arrêté initialement. C’est alors que surgit un nouveau conflit : la désignation des architectes. Le ministère exige H. Pottier, Grand Prix de Rome. Louis Pradel exige P. Bourdeix et C. Delfante. Le ministère cède et l’équipe d’architectes est constituée comme le souhaitait le maire. Leur sont adjoints : un acousticien, Conturie130, un bureau d’études pour l’électricité et le génie climatique et un ingénieur de structures, T.J. Bloch, qui a réalisé la remarquable structure du Palais des sports de Gerland. Les architectes entreprennent de visiter à l’étranger quelques salles de concert renommées afin d’éviter les pièges dans lesquels ils pourraient tomber. Toutes les salles visitées ont fait l’objet de corrections acoustiques après les premiers concerts. Nous avons, en conséquence, prévu dans le budget une provision pour ces corrections éventuelles que le ministère considère comme un dépassement et qu’il supprime. De même, un projet de salle de 2 050 places réclame un terrain plus vaste que les 3 600 m² initiaux. Le terrain a, in fine, une contenance de quelque 10 000 m², devenus d’autant plus indispensables que l’adjoint Proton de la Chapelle demande, assez logiquement, de prévoir une salle de répétitions. De ce fait, le coût de l’auditorium n’a plus rien de commun avec les prévisions du ministère, qui demeure sur ses positions et nous accuse d’avoir dépassé le budget. Autre ennui, les deux Prix de Rome de l’équipe d’architectes constatent rapidement leurs divergences de vues et P. Bourdeix claque la porte, malgré les efforts de diplomatie déployés par Louis Pradel et moi-même. Je demeure donc seul face à H. Pottier, qui me considère comme son employé, jusqu’au moment où je parviens, avec l’aide de C. Monin et M. Relave, à résoudre l’épineux problème des accès. Malgré les conflits d’usages et les souhaits contradictoires des uns et des autres, je propose la réalisation d’une place formant “petit théâtre” en plein air bordée au sud et en partie supérieure par un jardin largement planté de paulownias. Traitée avec de beaux matériaux, agrémentée d’une fontaine sur la rue

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La réalisation

Toujours non résolus.

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Les règlements interdisaient l’usage du bois.

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#03

La réalisation des divers éléments du programme

Garibaldi, cette place est rapidement adoptée et reçoit le nom prestigieux de “place du Général de Gaulle”. L’auditorium, malgré ses problèmes d’accès131 est inauguré en grande pompe et donne satisfaction malgré certains défauts évidents d’acoustique132. Quinze ans plus tard, le maire Michel Noir entreprendra une “rénovation”, sans que ni H. Pottier ni moi-même ne soyons consultés. Il transforme un auditorium personnalisé reconnaissable, en une grande salle des fêtes sans intérêt architectural. Alors qu’il était connu à l’étranger pour ses caractéristiques originales, nul ne parle plus de l’auditorium de Lyon à l’étranger. L’auditorium devait être la première pierre d’un complexe culturel à l’échelle d’une métropole. Les changements intervenus dans les diverses politiques et surtout la densification outrancière de l’opération Part-Dieu ont fait que ce soit la dernière. Les salles d’exposition, les lieux d’échanges culturels et tout ce qui faisait l’attrait de ce pôle, n’ont jamais vu le jour. Aussi, les manifestations de toutes natures qui devaient trouver là une possibilité de développement continuent, hélas, à s’abriter dans des structures éphémères dont le confort est pour le moins douteux.

La Part-Dieu : une opération d’urbanisme banale Cette première phase de réalisation peut être résumée ainsi : de modifications en ajustements, d’adaptations en recherches de rentabilité, le projet initial de la Part-Dieu qui devait être partie d’un centre s’étendant du Vieux Lyon à La Villette, voire au-delà, a été progressivement détourné de son objectif et même, n’ayons pas peur des mots, vidé de son sens. De mon point de vue, évidemment très partial, je demeure convaincu que le projet, établi pour des hommes vivant avec les hommes, n’a été finalement qu’une vaste opération immobilière écrasée par des limites, qui ont fait d’une magnifique opportunité foncière une île où les profiteurs de l’immédiat ont seuls trouvé leur intérêt. On ne peut que regretter l’abandon par le ministère de la Culture du projet initial de l’AUA, ou la non-disponibilité de la totalité des terrains militaires nécessaires, causes évidentes de l’éclatement du programme. L’implantation de la bibliothèque, à l’écart des cheminements alors qu’elle devait être un pôle d’attraction, les errements de l’auditorium qui n’a pas la place qui aurait dû lui revenir, ont bloqué dans les faits la notion

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

En particulier la liaison avec la Presqu’île.

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de “projet culturel”. Les objectifs de 1967, se basant sur une implantation compacte et recherchant une apparence qui aurait pu être l’un des attraits du centre de Lyon et, peut-être, l’âme de la cité, ont été, sinon bafoués, du moins oubliés. On a vu comment le plan de circulation a été adapté pour le bon fonctionnement du centre directionnel, ou plutôt du centre commercial, qui a imposé le développement des moyens de transport individuels parce que les idées émises pour une accessibilité à base de transports en commun n’ont pu avoir de suite133. Par ailleurs, on ne peut que regretter le manque d’esprit prospectif de la SNCF et ses ambitions spéculatives. Les conséquences, pour graves qu’elles soient, ne perturbent pas les esprits, alors qu’une occasion unique de donner à l’image de Lyon une portée nationale, voire internationale a été manquée. Personne n’a pris conscience de l’intérêt suscité à l’étranger par le projet de centre de 1967 et l’ensemble de la planification de la région lyonnaise de l’époque. En guise de conclusion partielle, je pourrais dire que les “effets pervers” de la sempiternelle recherche d’une rentabilisation maximale des immeubles de bureaux sont évidents. Ils ont conduit l’opérateur à admettre une densification et une occupation du sol trop fortes, non seulement par rapport au projet initial (1967) mais, également, par rapport aux tissus urbains alentour, avec, pour résultat, des formes et des volumes d’une lourdeur peu commune qui s’entrechoquent et portent préjudice à l’image globale.

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#01 Maquette d’étude qui tient compte de la situation nouvelle créée par l’extension démesurée du centre commercial et tente de retrouver une certaine densité au moyen de grandes barres de bureaux. Cette maquette fournit diverses hypothèses pour l’architecture de la tour. (ATURVIL)

#02 Auditorium Maurice Ravel (C. Delfante et H. Pottier architectes), inauguré en 1975, ministère de la Culture, direction de la Musique. (Photographie C. D.)

#03 Maquette (Ducaroy et Grange) de présentation de l’avancement des études qui reprend l’idée d’une gare au dessus des voies ferrées qui s’accompagne d’immeubles de bureaux de part et d’autre de l’axe est-ouest (photo F. Guy). À noter la tentative d’utilisation de quelques terrains SNCF entre la gare et le cours Lafayette et la disparition progressive des espaces plantés initialement sauvegardés. (ATURVIL)

#01

#02

#03

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Schématisation du plan de masse de 1980. Le projet urbain d’une partie du centre de Lyon est devenu un quartier dénué de composition, entassement chaotique d’équipements au milieu desquels le passant se perd.

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5. LE BILAN : UN PROJET INACHEVÉ ?


La Part-Dieu, le succès d’un échec

#01

#02

La question essentielle posée par ce bilan est, en fait : la Part-Dieu estelle réellement devenue le “centre directionnel” que l’on avait souhaité à l’origine ? Ma réponse est : “non”, parce que la Part-Dieu concentre principalement des directions régionales, dotées de fonctions administratives et techniques, mais beaucoup plus rarement d’une autonomie financière ou encore d’un réel pouvoir de décision rayonnant sur plusieurs départements du sud-est de la France. Grâce à la Part-Dieu, Lyon apparaît néanmoins comme la plus complète et la plus influente des métropoles régionales, où tous les échelons inférieurs, en matière commerciale, technique ou gestionnaire, coexistent, permettant un travail solide, garantissant une ossature économique locale. La ville comporte des faiblesses : avec une minorité de cadres, Lyon demeure une cité de techniciens. Son orientation est trop tournée vers l’industriel par rapport au tertiaire, et il lui manque des femmes et des hommes, moins en nombre qu’en qualité. La Part-Dieu a commencé à combler ce handicap, mais avec des limites. Nous sommes loin des objectifs assignés, en 1966, à la Métropole d’équilibre ! Selon J. Bonnet, “La capitale compose un milieu géographique où circulent des informations que l’on ne trouve pas en région. En revanche, la métropole souffre d’un système administratif, dans le secteur public comme dans les entreprises privées, à la fois trop hiérarchisé pour autoriser les responsabilités régionales et pas assez pour permettre une fluidité des innovations de la capitale vers les départements. Ces blocages obligent à des voyages fréquents à Paris, souvent pour rencontrer d’autres provinciaux”. Dans ce domaine, l’effet TGV aura joué, mais dans les deux sens, en rapprochant Lyon des centres de décision parisiens et en limitant du même coup le contenu de l’autonomie régionale. La gare aura le mérite d’avoir facilité la diversification du marché de bureaux et la transition entre ce que j’appellerais “l’ancienne et la nouvelle Part-Dieu”. Du point de vue de l’urbanisme, le bilan dépend de la nature et des qualités de la personne qui le formule. En effet, les avis d’un urbaniste, d’un administrateur, d’un constructeur ou d’un homme politique, ne peuvent être identiques. Je le constate souvent, car j’ai l’habitude de dire que la Part-Dieu est le contraire d’une réussite urbanistique et je me suis fait systématiquement contredire par des interlocuteurs dont les arguments ne sont pas dénués d’une certaine logique : celle de leurs fonctions.

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Le bilan : un projet inachevé ?

FR3, Fondation Anémone Giscard d’Estaing, cité administrative.

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Dans le cadre du vingtième anniversaire du début du projet de la PartDieu, la SERL a fait éditer deux plaquettes. L’une rend compte des réalisations par une série de photographies complétées par un court texte de présentation de l’opération. L’autre, que j’ai eu l’honneur de concevoir et dont j’ai dirigé l’exécution, est un historique de l’évolution du quartier, de son développement, des études auxquelles il a donné lieu et des éléments de programme réalisés.

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introduction

Je me limiterai donc à la logique du concepteur, puisque vingt ans après la publication du projet original, la Part-Dieu apparaît comme un des grands projets de Lyon. Mais les hasards de la réalisation du centre d’affaires ont fait “oublier” quelques terrains, qui sont autant de réserves foncières qui peuvent pallier les carences de la rénovation urbaine et créer les conditions d’une possible évolution réclamée à l’origine de la conception. La décentralisation aidant, une adaptation de ce “morceau de ville” aux conditions du temps présent, une correction des dysfonctionnements constatés, une amélioration des relations avec les quartiers voisins et singulièrement avec le centre-Presqu’île, tout comme une extension vers l’est demeurent envisageables. Les terrains laissés libres ou sous-utilisés172 peuvent accueillir de nouveaux équipements, des administrations, des immeubles d’affaires et des logements, dont nous ne pouvions prévoir la nécessité au temps de l’élaboration du premier projet. De nouveaux utilisateurs peuvent être autant d’occasions d’animer le paysage, de le rendre plus conforme à l’idée que l’on se fait aujourd’hui de la ville, en imposant l’adaptation des circulations, des stationnements, de la signalisation, etc. Sans remettre en cause la hiérarchisation des communications et des dessertes, comme la spécialisation des espaces, le projet peut se trouver réorienté, afin de perpétuer dans un esprit contemporain la perception de la ville traditionnelle par les habitants, tout en sauvegardant l’identité reconnue du projet. Ainsi, cela semble évident : le centre commercial doit s’ouvrir sur la ville, la “dalle” doit offrir les mêmes caractéristiques qu’offrent les espaces publics urbains, les liaisons entre les deux niveaux de circulation doivent être densifiées, les rythmes existants entre les volumes construits et les volumes vides doivent être affirmés et les rues doivent faciliter une identification de la ville et de ses lieux.

L’histoire continue Au vu des divers bilans173 et autres constats, la SERL me charge en 1987 d’une mission “d’actualisation possible” de la Part-Dieu qui se traduit par “Un essai destiné à permettre la rédaction d’un Livre Blanc”. Cette étude commence, de manière logique, par un inventaire des terrains disponibles et des divers projets auxquels ils ont donné lieu. J’exprime alors l’avis selon lequel cette analyse est insuffisante et qu’il serait nécessaire, sinon

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La Part-Dieu, le succès d’un échec

Réseaux de transports, circulations piétonnes…

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Projet aujourd’hui à l’ordre du jour des plans de mandats locaux pour la partie nord de la rue Garibaldi, dans l’attente d’une connexion avec la requalification de la caserne Sergent Blandan.

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indispensable, de reprendre toutes les études de base qui datent de plus de vingt ans. En effet, de mon point de vue, le but fixé dans les années 1960 n’a pas été atteint : restructurer le centre ancien pour en faire un centre de métropole. Néanmoins, notre connaissance de l’opération et de son histoire, des avis et critiques qui ont pu être émis et de l’inventaire établi, débouche sur une sorte de rapport en trois parties : la définition des objectifs essentiels à poursuivre, la liste des carences (manques, faiblesses, défaillances, imperfections, dysfonctionnements, etc.), et une série de propositions. La première partie est relativement simple à rédiger, car chacun sait qu’il faut renforcer le centre de Lyon, en tenant compte de la décentralisation en marche, donc améliorer les liaisons entre la Part-Dieu et la Presqu’île, corriger “l’insularité” de la Part-Dieu, en d’autres mots : fabriquer la ville en orientant la politique de manière à ce que la Part-Dieu soit partie d’une véritable composition urbaine. Pour atteindre les nouveaux objectifs, il faut : améliorer les “images” internes et externes, supprimer les dysfonctionnements les plus criants174, rendre le repérage et l’orientation plus faciles en créant de véritables unités de paysages, améliorer partout l’urbanité, créer des rythmes, des références… La seule vue doit faire percevoir les battements du cœur de la ville ! Mais il faut aussi : faire en sorte que les Lyonnais s'approprient la Part-Dieu, en tant que quartier et non en tant que centre commercial, mettre en œuvre des moyens simples relevant de l’art et de la poésie. D’un point de vue pratique, il faut d’urgence reprendre la rue Garibaldi, son profil en travers, pour tenter de lui donner le statut qui lui était dévolu et faciliter sa traversée ; inventorier tous les points de la voirie à améliorer ; inventer des utilisations rationnelles des terrains libres dans le double but de conférer à Lyon un rôle plus élevé et de créer une silhouette et une volumétrie (“épannelage”) de grande ville175. Afin de rendre sensibles les intentions, tant aux responsables politiques qu’à la population, la SERL finance la construction d’une nouvelle maquette, qui exprime à la fois le dernier état des opérations (Part-Dieu + gare + environs) et une figuration des possibles développements. Les constructions futures, donc virtuelles, sont matérialisées par des structures filaires de couleur pour mieux mettre en évidence, d’une part, la densification que les terrains disponibles peuvent permettre et, d’autre

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Le bilan : un projet inachevé ?

introduction

part, la nouvelle silhouette qui pourrait être vendue aux investisseurs potentiels. Elle fournit également une nouvelle image des quartiers sis à l’est de la gare où les plantations sont systématiquement densifiées, car la réalisation de l’opération Part-Dieu a oublié l’un des objectifs de base : “les espaces verts devront occuper le tiers de la surface et seront conçus comme des espaces biologiques permettant d’agrémenter les cadres de vie et de travail !”

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L’opération “Vingtième Anniversaire”, outre qu’elle donne à voir l’état de l’ensemble des quartiers vingt ans après la présentation de l’opération “restructuration du centre–ville”, entend affirmer à nouveau que la Part-Dieu doit être une opération jamais finie, un projet en perpétuelle mutation. Le groupe de direction se déclare satisfait et engage la SERL à poursuivre la réalisation… Ce qui me laisse espérer quelque temps que, peut-être, nous allons atteindre le but, mais hélas pour moi, quelques mois après, Michel Noir est élu maire de Lyon et affirme qu’il lui faut, avant tout, réparer toutes les erreurs commises par ses prédécesseurs et “remettre tout le dossier à plat”. Son équipe entreprend donc, dans un premier temps, de limoger tous les hommes qui ont servi les précédents maires. Ce fut pour moi un grand honneur d’être révoqué parmi les premiers, sous le prétexte que “dans le commerce, on ne fait pas reprendre l’échec d’une opération par la personne qui l’a lancée”, selon les propos d’Henri Chabert. Quelques semaines après, le directeur général de la SERL est à son tour remercié de ses bons et loyaux services. Mon remplacement ne fait pas l’objet d’un concours et la mission d’architecte en chef de la Part-Dieu est confiée à notre ancien collaborateur – à J. Zumbrunnen et à moi-même – R. Provost, qui tente de faire évoluer l’opération, mais qui, de mon point de vue, ne peut apporter que des améliorations de détail, car il n’a pas derrière lui les hommes politiques capables de mettre en œuvre de grandes idées. Non seulement je l’ai plaint, mais encore, j’ai admiré son courage d’accepter une mission vouée à l’échec. Je n’émettrai aucun jugement sur la suite de l’histoire de la Part-Dieu et j’arrêterai ici mon propos malgré les quelques réussites constatées. La page était tournée et je n’étais plus d’âge à poursuivre un combat sans enjeu.

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#01 Recherche d’une amélioration du projet par l’utilisation des terrains non affectés et laissés inoccupés par leurs propriétaires. (Archives C. D.)

#02 Première maquette (Ducaroy et Grange) du plan de 1988 (photographie Ruter). (Archives C. D.)

#03 Essai d’amélioration du précédent plan et extension du projet urbain aux périphéries, singulièrement côté Villeurbanne (C. Delfante et M. Macary, architectes en chef). (AML, fonds Delfante)

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#04 – #05 Photographies (Ruter) de la maquette réalisée en 1988 (Ducaroy et Grange) à l’occasion du vingtième anniversaire : il s’agissait, d’une part, de présenter l’évolution du projet et, d’autre part, d’établir un bilan afin d’évaluer les mesures qui devaient être prises pour améliorer le projet dans tous les domaines. Cette maquette a été complétée par des ajouts filaires permettant d’imaginer une possible silhouette future. (Archives C. D.)

#06 Vue, à partir de l’ouest, de l’éventuelle silhouette future de la Part-Dieu. Après la rédaction d’un livre blanc faisant suite logique des constats effectués lors du bilan du vingtième anniversaire, la SERL m’a demandé de faire des propositions d’aménagement qui pourraient améliorer les conditions de vie à la Part-Dieu et l’image de marque de Lyon. C’est la raison pour laquelle, après avoir dressé un inventaire des terrains disponibles (dont certains, comme ceux demeurés libres dans l’emprise de la cité administrative d’État, avaient déjà fait l’objet d’études par des promoteurs), j’ai esquissé une série de silhouettes possibles parmi lesquelles la SERL en a choisi une qui a fait l’objet d’une diffusion. (Archives C. D.)

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ÉPILOGUE Quoique l’on puisse dire, je pense que l’opération Part-Dieu est, du point de vue de l’urbanisme, un échec remarquable, ne serait-ce que pour n’avoir jamais ressenti cette sensation qui paie de tous les efforts consentis : celle que procure le sourire d’un enfant, d’une femme ou d’un vieux qui donne l’impression qu’il ou qu’elle se trouve bien dans ce lieu qui est, pour moi, l’expression d’un résultat contraire à l’objectif recherché. Peu importe d’ailleurs, parce que la valeur pourtant incommensurable de ce seul sourire ne sera jamais prise en compte dans un budget. Un journaliste me posait récemment la question : “Si je vous comprends bien, avoir inventé et réalisé la Part-Dieu n’est pas, pour vous, flatteur ?” J’ai répondu : “Certes, NON !” Par ailleurs, l’opération Part-Dieu a finalement été une occasion perdue de doter Lyon d’équipements culturels indispensables à une métropole de sa dimension : salles d’exposition, salles de réunion, salles de concert, théâtres, et bien sûr une “Maison de la culture”. Ce programme culturel, petit à petit abandonné, était pourtant au cœur du projet initial. Au-delà de ma petite personne, il reste que : la propriété collective des sols sans cession possible est la condition sine qua

Inscrit dans la déclaration des droits de l’homme.

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non pour imposer des règles de construction et obtenir des architectures de qualité ; qu’en conséquence, il faut tenter de dissocier le droit de propriété176 et le droit d’usage, condition essentielle pour obtenir l’homogénéité d’une

La Villette et autres.

opération d’urbanisme de qualité ; l’idée même de composition urbaine a été oubliée et elle seule aurait pu ryth-

Avais-je eu l’imprudence de dire.

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mer l’espace pour relier la Part-Dieu à la Presqu’île et au Vieux Lyon, qui sont l’histoire ; la valeur vénale n’a pas, contrairement à ce qui peut se passer ailleurs, pris en compte les qualités de l’architecture, du paysage et de l’environnement ; le refus initial de la SNCF a conduit à faire du boulevard Vivier Merle une voie périphérique à grande circulation, qui n’avait pas lieu d’être, et a isolé un peu plus les quartiers est177 ; son changement de politique nous a contraint à la seule méthode possible : celle du raccommodage de faïences et de porcelaines ; la transformation de la rue Garibaldi – futurs “Champs-Élysées de Lyon”178 – en toboggan de transit a fait de la Part-Dieu une île qui n’a pu rendre les services que les plans d’origine lui avaient assignés ; l’évolution de la politique de la Société des Centres Commerciaux qui a in-

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duit le changement d’orientation du centre commercial, ses exigences de desserte et l’obligation dans laquelle elle nous a mis de faire un urbanisme de dalle, ont dénaturé le sens du projet d’origine, les objectifs affichés lors de l’adoption du Plan d’Urbanisme de Détail n’ont pas été atteints et, par conséquent, notre projet initial ne peut apparaître que comme une utopie, dont le seul mérite est de constituer une leçon qui devrait interdire, dans le futur, l’acceptation de projets dépourvus des qualités d’architecture et de service, caractéristiques de la plupart des opérations immobilières réalisées… En témoigne le conflit d’usage des panneaux de signalisation indiquant le centreville de Lyon, qui jusqu’à récemment orientaient simultanément les automobilistes vers la Presqu’île et vers la Part-Dieu.

La Part-Dieu est une occasion perdue, simple juxtaposition d’opérations sans

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lien les unes avec les autres, une sorte de chaos urbain dans lequel je ne saurais voir aucun signe de satisfaction. Nous avons le Vieux Lyon, le centre-Presqu’île, les quartiers Préfecture, Saxe-Paul Bert, la gare, les quartiers de la Villette largement entendus et cette addition ne saurait faire un centre même si chacun d’eux recèle une part de “centralité” !179 Je regrette l’abandon de toute idée de “style Part-Dieu” qui recherchait la richesse dans la nouveauté et l’innovation et j’espère que, pour faire pièce à la concurrence, un relatif luxe dans le traitement des constructions180, des espaces libres181 et surtout

Volumes, façades, entrées.

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Places, placettes, pieds d’immeubles.

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des détails, devienne une nécessité. Je déplore enfin que la Part-Dieu n’ait pu devenir cette extension du centre de Lyon, lui permettant de jouer le rôle que nous lui avions assigné dans la région et l’agglomération, que nos idées et la qualité des projets d’origine (qui avaient suscité un certain enthousiasme chez mes collègues étrangers) n’aient pas connu un meilleur sort, ce qui a conforté l’idée, qu’en France, en matière d’urbanisme, nous disposions d’un arsenal législatif de grande valeur, d’idées de politique urbaine excellentes, mais que les réalisations n’étaient jamais à la hauteur des projets. Il faut dire que la politique des grands ensembles a largement contribué à cette appréciation défavorable. Il reste que l’augmentation sans précédent des valeurs foncières laisse l’illusion d’une réussite. Bien maigre satisfaction, en vérité ! “Vanités des vanités, tout n’est que vanité” selon l’Ecclésiaste.

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PAVANE POUR UNE IDÉE DÉFUNTE

 a Part-Dieu, “centre directionnel”, une opération de jeunesse pour le cœur de Lyon : L le centre de Lyon développé, restructuré, accessible… ! La Part-Dieu, paysage urbain contemporain, intégré au Lyon de toujours… La Part-Dieu, une volonté de mieux vivre, de faire mieux vivre, de mieux servir… La Part-Dieu, mieux qu’une tendance, en “esprit” basé sur le meilleur : la nouveauté, la créativité, l’agrément pour tous… La Part-Dieu, la Ville telle qu’on voudrait en jouir : l’Urbanisme et l’Architecture au service des hommes.

LA P  ART-DIEU Le succès d’un échec

Charles Delfante

Pour cela, il fallait changer les mentalités, il fallait modifier les procédures, il fallait inventer, prendre des risques… Tout cela fut fait ! Merci Messieurs ! Puis vint le temps des difficultés, des équilibres budgétaires, des actes notariés, des cahiers des charges de vente, des dérogations, de la vision globale limitée à la parcelle, de la courte vue baptisée « réalisme », des promoteurs, des architectes d’opérations… Le brouillard réapparut, et seules les masses financières importantes seront de plus en plus visibles.  a Part-Dieu, îlot de rénovation isolé dans le “chaos” lyonnais par les voies rapides, L coupée d’une partie du cœur de la ville par une gare qui veut demeurer bastion solide des triages et des marchandises… La Part-Dieu, redevenue lotissement banal par la volonté des lotis, dépourvue d’esprit, privée de piétons parce que privée d’espaces libres…  a Part-Dieu, accumulation de tunnels sans joie dans lesquels on s’emmerdera L au point de qu’il faudra passer très vite, très vite, à une vitesse telle que les trottoirs roulants seront indispensables… La Part-Dieu, labyrinthe indescriptible, désert humain, vide social où le sentiment d’appartenance sera utilement remplacé par ce merveilleux sentiment d’isolement angoissé… La Part-Dieu, juxtaposition d’architectures origino-banales conçues dans des clôtures, par des architectes d’un talent tel qu’il leur permet d’écraser l’environnement visuel… La Part-Dieu, mal meublée comme la ville partout ailleurs, éclairée tristement comme la ville partout, réminiscence de banlieue, mère de tristesse, tes pères ne te reconnaîtront pas… Lyon aurait pu avoir un Centre, Lyon aurait pu préparer le XXIe siècle, Lyon aurait pu s’adapter, modestement, certes… Les profiteurs de l’immédiat ne l’ont pas voulu et Lyon risque de rester dans sa grisaille triste et demeurer sans grand attrait (sauf lorsqu’on la quittera)… Lyon ne retrouvera ni sa préfecture, ni sa place Bellecour, ni sa rue de la Ré ! Tout au plus, verrons-nous un chaos importé d’Amérique pour mieux consommer… Mais l’espoir fait vivre… Il est peut-être temps encore…

Lyon, le 10 mai 1971 Charles Delfante

Dans ce roman autobiographique richement illustré, l’architecteurbaniste Charles Delfante revient sur la conception et la réalisation du quartier de la Part-Dieu, dans les années 1960-1980. Il y relate l’aventure qu’il a vécue alors qu’il dirigeait l’équipe chargée d’édifier un nouveau centre à la ville de Lyon. Au-delà de l’histoire et des truculentes anecdotes, le texte laisse entrevoir la façon dont sont conçus les projets et propose une réflexion sur le métier d’urbaniste, nous faisant revivre l’enthousiasme et la foi des concepteurs dans leur mission de service à la ville et à ses habitants.

Dépôt légal : octobre 2009 20,00 € TTC

ISBN 978-2-917659-03-8

9 782917 659038

LA P  ART-DIEU Le succès d’un échec


La Part-Dieu. Le succès d'un échec