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En attendant la prochaine ère glaciaire réunit huit chroniques de l’écrivain Maxence Fermine et du photographe Pierre Witt, parues dans la revue Alpes Magazine. Aux enquêtes décalées de l’auteur, répondent les images tendres, originales et souvent inédites du photographe de montagne, offrant un regard truculent et singulier sur la Savoie.

Prix TTC : 25,00 € www.editions-libel.fr Dépôt légal : octobre 2013 ISBN : 2-917659-33-5

En attendant la prochaine ère glaciaire | Petites chroniques de Savoie

« Rassurez-vous, même si le glacier doit se changer en une mer de cailloux, il y aura toujours le petit train du Montenvers pour vous conduire en ce lieu magique. Les hommes comme les glaces sont amenés à disparaître, mais les montagnes, elles, ne bougeront jamais. »

Petites chroniques de Savoie


PIERRE

Toute ma gratitude va à Pierre Monin, à Pierre Crucé et sa famille, Bernadette, Alphonse, Agnès, Fred et Brigitte, à tous mes amis fidèles des Allues pour m’avoir ouvert la porte de leur Savoie MAXENCE

Aux familles Larchevêque, Chaboud, Silvin et Mendez, mes amis savoyards pour l’éternité


Préface Maxence Fermine

Pour rendre à César ce qui lui appartient, je dois bien avouer que ces chroniques n’auraient jamais existé sans le rédacteur en chef d’Alpes Magazine. Le jour où je reçois cette proposition, je suis dans les bureaux de la rédaction, un espace vitré et accueillant où se côtoient une dizaine de journalistes scotchés à leur écran. Le bâtiment en forme de bateau se situe non loin des rives du lac du Bourget, un endroit paisible où rien ne semble pouvoir vous atteindre. Par la fenêtre, j’aperçois une haie de roseaux devant un décor de montagne. Il ne manque qu’un souffle de vent pour larguer les amarres et voguer sur les eaux bleues du lac. Olivier Thévenet n’est pas un marin. Et pourtant, à trente-huit ans à peine, cet homme originaire de La Clusaz tient la barre de ce navire d’encre et d’images contre vents et marées depuis près de deux années. Lorsque je m’assois derrière son bureau encombré de livres, articles et documents, il n’y va pas par quatre chemins : − Une série de reportages sous forme d’enquêtes, ça te dirait ? − Tu veux dire quelque chose à mi-chemin du reportage et de la fiction ? − Oui. En quelque sorte, tu crées un personnage qui revient de manière récurrente. J’ai couvert plusieurs reportages classiques et publié près d’une quinzaine de romans. Je suis savoyard depuis plus de quarante ans. Reste à trouver ce personnage et, surtout, à l’incarner. − Pourquoi pas ? C’est à voir… Olivier se penche en arrière sur son siège, se passe les mains dans les cheveux et, coiffé en iroquois, poursuit d’un air décontracté :


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− Tu seras accompagné de Pierre Witt pour la photo… Vous avez l’habitude de travailler ensemble et vos univers collent bien… Et je vous laisse carte blanche. Vue sous cet angle, cette invitation résonne en moi comme une bouffée d’air pur. − Dans ces conditions, c’est d’accord. − Bien, la première enquête commence à Beaufort… Et je veux une chronique par numéro. Et c’est comme ça que tout a commencé. Par la suite, avec Pierre, nous allons connaître bien des joies et des déboires : réveils avant l’aube, trajets en voiture sur des routes sinueuses, abruptes et souvent verglacées, randonnées harassantes pour dénicher un coin de montagne oublié de tous, excepté quelques-uns. Bref, des journées bien remplies et épuisantes, mais aussi des rencontres inoubliables, de superbes paysages et des souvenirs pour la vie entière. Peu à peu, l’idée de rassembler ces chroniques s’est installée en nous. Le corpus des textes, la beauté des images méritaient, nous semble-t-il, de voir le jour sous forme d’ouvrage. Pas vraiment un beau livre. Pas tout à fait un recueil de reportages. Quelque chose d’indéfinissable, tout comme ces enquêtes. Avec le souhait, vivement exprimé, de faire partager notre passion d’un territoire et de ceux qui l’habitent. Seul bémol. Désormais, lorsque je suis en reportage et qu’on me demande quel est mon métier, je ne réponds jamais reporter ou écrivain. Je dis simplement : « Je suis l’enquêteur ».


Beaufort

le joli

crime du mercredi


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Beaufort

le joli

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crime

du mercredi

Je suis arrivé à Beaufort le lendemain du crime. C’était un mercredi matin, jour de marché. Le ciel était délavé, avec ça et là des amas de nuages blancs que la pluie abondante de la veille n’avait pas encore tout à fait essorés. Mais dès que le soleil s’est mis à pointer le bout de son nez, inondant de lumière la vallée et faisant briller l’herbe verte des pâturages alentour, j’ai perçu une note d’espoir. Le crime n’allait pas rester longtemps impuni. Déjà, les commerçants, venus de tous les environs, avaient installé leurs stands autour de la halle et attendaient le chaland. Mon enquête pouvait commencer. J’ai d’abord pris mes quartiers à l’hôtel-restaurant du GrandMont. La jolie serveuse, avec ses cheveux noirs et son regard de braise, m’a servi la première salve. − Vous arrivez trop tard. On l’a tué hier. − C’est toujours comme ça, lui ai-je rétorqué dans un sourire que je voulais charmeur, ceux qui doivent témoigner n’ont jamais rien vu. Mon humour est tombé au milieu de la conversation comme un cheveu sur la soupe. La serveuse était ailleurs, occupée par sa clientèle d’habitués qui buvaient Apremont sur Apremont, alors que pour l’heure je n’étais qu’un amateur de café. − Revenez à midi si vous voulez en savoir plus. En attendant, allez faire un tour au marché. Peut-être que là-bas vous apprendrez quelque chose. J’ai ravalé mon sourire, acquiescé à ses propos et, après avoir avalé d’un trait mon petit noir, je suis sorti de l’hôtel.


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En face de la coopérative laitière, le long du Doron, se situe le centre d’attraction du bourg. Une large place bordée de géraniums où fleurit, une fois par semaine, le marché. Je me suis aussitôt dirigé vers le premier stand, celui des volailles. Ce lieu était le rendez-vous des gens vrais, des paysans, de ceux qui travaillent la terre de leurs mains calleuses et n’ont jamais appris à mentir. Ceux-là viennent pour acheter des poules (12 euros la pièce), des canards (4,50 euros) ou des oies (10 euros), mais guère pour parler. À une vieille dame qui venait de faire l’acquisition de dix canards et autant de poules, et à qui j’ai demandé si elle savait quelque chose au sujet du crime, j’ai obtenu cette réponse tout à la fois obscure et terrienne : − Des fois, on se donne du travail pour je ne sais quoi. Parole de paysanne. Je n’ai jamais su si elle parlait de son labeur ou du mien. J’avais oublié une chose : les gens de la terre, s’ils ne sont pas des menteurs, sont surtout des taiseux. À la poissonnerie, mon enquête n’a guère avancé. Claudine, la patronne, ne m’a rien appris de plus au sujet du crime. − Si ce n’est que les Savoyards préfèrent les filets de cabillaud et de carrelet aux crevettes de Madagascar, aux daurades royales de l’Atlantique ou aux féras du Léman, car dans le filet il n’y a pas d’arêtes. Autrement dit, s’abstenir d’évoquer des sujets épineux devant elle. Pas plus de chance avec le fromager, un gaillard courtois qui devait aimer la bonne chère vu l’éventail de ses produits, du Beaufort au Saint-Nectaire tout en passant par une gamme complète de tommes de Savoie. Et rien à me mettre sous la dent chez le marchand de fruits et légumes, le marchand de chaussures, la dame de la maroquinerie, la mercière ou le rôtisseur. Une fois, pourtant, j’ai cru toucher au but. C’était avec Noël, le rempailleur de chaises. Une vraie force de la nature, celui-là, avec un sourire franc, des épaules de colosse, des yeux rieurs et


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des mains d’étrangleur. Il en savait un rayon sur la vie. Et peut-être aussi un peu sur le mort en question. − Rempailleur. Un métier à finir sur la paille, m’a-t-il lancé en s’esclaffant. Moi, j’ai appris en regardant. Mais attention, je ne me laisse pas faire, je suis un lion. Sauf à la maison où c’est ma femme la dompteuse. Un drôle de numéro, ce rempailleur. Il avait le profil du meurtrier. D’ailleurs, c’était peut-être lui. Mais lorsque j’ai évoqué le crime, son doigt s’est crispé sur la corde qu’il avait en main et j’ai senti ma gorge se serrer comme sous l’emprise d’un nœud coulant. J’ai préféré lui laisser le bénéfice du doute. En fin de matinée, avec la tournée de vin blanc offerte par le poissonnier et le fromager (j’ai appris plus tard que ces deux lascars avaient leur habitude au restaurant du Grand-Mont où ils saucissonnaient dur chaque mercredi vers 9 h 30), les langues ont commencé à se délier. Je me suis alors mêlé à la foule des commerçants et les ai interrogés. − Première remarque : à quoi sert la halle puisqu’aucun stand n’a le droit de s’y installer ? À protéger les clients ? − Elle ne sert à rien d’autre qu’à faire joli dans le paysage, m’a confié quelqu’un sous réserve d’anonymat. Et pendant ce temps, la piscine reste découverte toute l’année… Il y a des coups de pied au cul qui se perdent du côté de la mairie ! Ambiance. Certains hochèrent la tête, d’autres firent la moue. Rien n’est jamais simple dans un bourg de montagne. Il y a toujours quelqu’un dont le beau-frère, l’oncle ou la nièce fait partie du conseil municipal. Un long silence s’ensuivit, lourd de sens. Profitant de l’accalmie, j’ai posé la question qui me brûlait les lèvres : − Que pouvez-vous me dire à propos du crime commis hier à l’hôtel du Grand-Mont ? Ç’a été la phrase de trop. Les visages se sont soudain fermés comme des tombes et chacun, verre en main, s’est éloigné de moi. J’étais redevenu un étranger.


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Une fois seul, pourtant, j’ai entendu la musique d’une petite voix douce. C’était la boulangère qui, derrière ses yeux bleus et le parfum des blés anciens, s’adressait à moi. − Pour votre enquête, il faut aller visiter les cuisines du restaurant. C’est là que ça se passe. Comme chaque mercredi… J’ai quitté en toute hâte la place du marché pour gagner les cuisines de l’hôtel. Que venait donc de m’apprendre la boulangère ? Qu’un crime avait lieu tous les mercredis ? Je ne savais plus que croire. − Oui. Et ça fait des années que ça dure ! C’est Jacques, le cuisinier, presque trente ans de métier, qui m’a révélé le secret de l’énigme. − Le crime du mercredi, c’est la tête de veau que je prépare avec Olivier, mon commis de cuisine. C’est une tradition. Les gens viennent de partout pour en manger. Ce n’était donc que ça ? Et moi qui étais venu de loin pour enquêter à ce sujet. Un peu penaud, j’ai jeté comme une bouée de sauvetage en pleine mer : − Et quelle est votre responsabilité dans le crime ? Jacques, dans un grand sourire, m’a confié : − D’abord, je blanchis la tête de veau, puis je la nettoie et ensuite je l’écume. Deux heures de cuisson et c’est prêt.  Il n’y a plus qu’à servir. La tête de veau était là, sous mes yeux. Le veau d’or du Grandmont. L’Iphigénie de Beaufort. C’est alors que la serveuse, me voyant un peu perdu, m’a glissé à l’oreille comme une confidence : − Le meurtrier, c’est Didier Favre, le boucher du village. Sa boutique est de l’autre côté de la rue. Mais vous ne le verrez pas aujourd’hui. Il est en congé. Évidemment, comme tous les meurtriers, il avait quitté la scène avant mon arrivée. J’avais fait chou blanc. Je n’étais décidément pas un habitué des lieux. Et puis ce n’était pas vraiment un crime, ou alors un joli, un très joli crime, de ceux qui justifient les plaisirs de l’existence. La serveuse m’a alors tancé :


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− Allez, ne faites pas cette tête-là, on dirait un veau qu’on mène à l’abattoir de Beaufort. Tenez, allez donc vous asseoir à cette table, on va vous en servir une assiette. J’ai obéi, un peu hagard, et me suis noyé dans un verre de roussette en attendant qu’on me serve le plat incriminé. Lorsqu’il est arrivé, j’ai compris bien des choses. Il y a des crimes atroces et d’autres, délicieux. Un arôme de pot-au-feu de grand-mère, mijoté avec amour, est venu me titiller les narines. Au milieu d’une mer de légumes, la tête de veau me regardait. Je n’ai jamais bien su ce qu’elle me reprochait, si même elle avait des reproches à me faire. Mais dès la première bouchée, j’ai su que je faisais, moi aussi, partie des meurtriers. Pire encore, j’en ressentais une joie profonde. En partant, j’ai posé à la serveuse une dernière question : − Et vous, qu’en pensez-vous de cette fameuse tête de veau ? Êtes-vous oui on non du côté des meurtriers ? Elle m’a regardé alors de ses beaux yeux noirs et, tout en essuyant un verre d’un geste appliqué, elle m’a répondu d’une voix assassine : − Je ne sais pas. Depuis que je suis ici, je n’y ai jamais goûté.


Beaufort

L’homme qui m ­ urmurait

à l’oreille des

vaches


Beaufort

L’homme qui ­murmurait

à l’oreille des

vaches

Je suis arrivé au gîte d’alpage de Plan-Mya, sur la route du cormet de Roselend, vers cinq heures de l’après-midi. C’était un mercredi de septembre, premier pas vers l’automne. La pluie du matin avait balayé les derniers nuages vers les contreforts des Alpes, laissant la place à un soleil froid. Après avoir garé la voiture en face du refuge du plan de la Lai, j’ai compris que je me trouvais désormais au cœur du problème. L’homme que je cherchais n’était plus très loin. Mon enquête pouvait commencer. À 1 800 m d’altitude, les premiers frimas de l’hiver se faisaient déjà sentir. J’ai donc enfilé mon anorak et commencé mon ascension vers plan-Mya. Cinq cents mètres à peine séparent le refuge de la route, pourtant c’est un tout autre univers où ne viennent que les randonneurs et les amateurs de montagne, et où règne un silence incroyable, à peine perturbé par la présence de cinq cochons et de quelques poules. En entrant dans le refuge, première désillusion. Le berger n’était pas là. − Vous arrivez trop tard, m’a confié la gérante du gîte d’un ton dépité. − Où est-il ? ai-je demandé. J’ai des questions à lui poser. − C’est l’heure de la traite. Et pendant le travail, mon mari n’aime pas être dérangé. Comme je restais planté devant elle, impassible, elle a fini par ajouter : − Si vous voulez le voir, il faut aller en alpage, à vingt ­minutes à pied d’ici.


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Après avoir posé mon sac à dos sur un des lits du dortoir et enfilé des chaussures de montagne, j’ai écouté les explications de la gérante pour me rendre à l’alpage puis suis sorti du refuge. Dans un silence impressionnant, j’ai gravi le sentier jusqu’à un vaste plan où le berger avait installé sa machine à traire dans un paysage sublime et subalpin. Les deux chiens, Douce et Bart, m’on accueilli en premier. Contre quelques caresses, j’ai pu passer ce premier barrage. Un peu plus haut, le berger, accroupi au milieu de ses bêtes qu’il trayait d’une main assurée, m’attendait. − Bonsoir. Excusez-moi, vous êtes en plein travail. − Oui. Joli bureau, n’est-ce pas ? Yvon Bochet, un gaillard à l’œil vif et aux cheveux grisonnants, a englobé d’un large geste toutes les montagnes alentour. La perspective valait le coup d’œil. Il est vrai qu’en comparaison des 20 m² du mien, le sien s’étendait sur des milliers d’hectares. De là, on pouvait contempler la pointe du Mont-Blanc, l’aiguille du Grand-Fond et le plateau des Saisies. Avec cela une hauteur sous-plafond qui dépassait toutes les espérances puisqu’elle allait jusqu’aux étoiles. Seul bémol, la moquette. Il s’agissait d’un tapis de bouses fraîches sur lesquelles je manquais déraper. − Oui. Un peu froid, peut-être. − Ça, il n’y a que la climatisation qui ne marche pas très bien, a-t-il rétorqué dans un sourire. Il s’est relevé, a libéré une vache de ses entraves et a appelé la suivante qui lui a aussitôt obéi. − Vous parlez aux vaches ? Le berger m’a regardé comme si je tombais de la lune. − Oui. À qui d’autre voulez-vous que je parle, ici ? − Et elles vous écoutent ? − Si elles ne font pas la sourde oreille, oui, bien entendu. Il s’est penché vers la bête et lui a soufflé à l’oreille quelques mots. Aussitôt, la bête s’est mise à meugler, comme si elle se moquait de moi.


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− Quand redescendez-vous dans la vallée ? − Je ne sais pas encore. On verra, ça dépend de la météo et des bêtes. Quand l’eau gèle dans les bassins, il faut partir. − Et à quelle température l’eau gèle dans les bassins ? Après un long silence, le berger a repris : − Vous posez toujours autant de questions ? − Oui, c’est mon métier. Je suis enquêteur. − Et sur quoi enquêtez-vous ? Comme je restais de marbre, l’homme a repris : − Qu’est-ce que vous voulez savoir ? − Tout. Et surtout, je voudrais savoir quel est votre ­secret. Le berger a éclaté de rire et a éludé : − Un secret, justement, ça ne se divulgue pas. La traite s’achève, on retourne au refuge ? Le soir, autour d’un repas savoyard (soupe de pâtes, diots-crozets, fromage, tarte au chocolat et de deux verres de vin rouge de Savoie) servi par Fanny, la charmante serveuse employée par les Bochet pour la saison d’été, j’ai cru que les langues allaient se délier. Mais le berger, le dos appuyé contre le poêle, harassé par sa journée, était peu enclin à la parole. − Alors, quel est votre secret ? − Vous savez, j’ai bien peur que vous ne soyez venu enquêter pour rien. Il n’y a pas de secret…  Comme j’étais défait par cet aveu, le berger a tranché : − Il est 9 h 30, extinction des feux. C’est qu’à 5 h, c’est l’heure de la traite. Et encore, je ne me plains pas. Je n’ai que 80 bêtes. Mon voisin alpagiste en à 200. Lui, il est au travail à 3 h pour pouvoir livrer le lait à 7 h au camion de la coopérative. Bonne nuit. Après un sommeil agité à tenter de digérer un repas roboratif en comptant les génisses, je me suis levé peu avant l’aube. Le berger, lui, était déjà au labeur depuis longtemps. Au sortir du refuge, le givre recouvrait le sol et les premières rougeurs du soleil illuminaient les sommets. Sans hésiter un seul instant, je suis retourné à l’alpage.


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− Alors ce secret ? ai-je demandé au berger sans préambule. Je dois repartir aujourd’hui dans la vallée et je voudrais savoir. − Vous êtes plus têtu qu’une mule, vous. − C’est bien possible. Épuisé, il a fini par capituler et me livrer tout en bloc. − Ce que vous voulez savoir, c’est le secret de ce lait ­d’exception, c’est ça ? − Oui. Le lait d’alpage a un goût unique. Je voudrais comprendre comment vous faites. Il m’a tendu un broc rempli de lait encore chaud, tout juste sorti du pis de la vache. − Il n’y a rien à comprendre. Goûtez-moi ça. J’ai bu et j’ai retrouvé l’odeur de la gentiane, du lis martagon, de l’ancolie et de la campanule, ainsi qu’un de ces parfums d’enfance perdus dans le labyrinthe de la mémoire. – C’est délicieux. Il n’y a pas besoin d’y ajouter du ­chocolat. L’homme m’a lancé un regard noir. − Ce serait un crime. Un temps, puis le berger a continué : − Vous savez, il suffit de mettre de la passion dans ce qu’on fait. Cela fait trente ans que j’exerce ce métier et que je refais les mêmes gestes, et pourtant je ne m’en lasse toujours pas. Et puis il y a la relation avec les bêtes. L’art du berger, c’est d’emmener les animaux où on veut quand ils le veulent. Je ne fais pas que leur parler. Je les écoute aussi. − Un peu comme pour un enquêteur. Au fond, on fait un peu le même métier. La relation à l’autre est importante. Le berger a paru un peu surpris. − Je ne dirais pas ça comme ça. Puis cette conclusion : − La réponse est -5 degrés Celsius. − Comment ? − La température où l’eau des bassins se met à geler.


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J’ai compris qu’il était temps de partir. Comme je m’en allais, le berger m’a dit une dernière chose. − Ne dites rien à propos de ce lait. Si on explique trop les choses, la magie disparaît. J’ai acquiescé d’un signe de tête, puis j’ai quitté le bureau du berger sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, pour ne pas réveiller les étoiles.


biographies

Maxence Fermine est né en 1968 à Albertville, enfance et adolescence à Grenoble, puis installation à Paris jusqu’à ses 30 ans.

De retour en Savoie, il publie Neige, roman qui sera traduit en 17 langues et deviendra culte. Ayant la chance de pouvoir vivre de son écriture, il publie désormais un livre par an – près d’une vingtaine à ce jour. Son prochain livre paraîtra aux éditions Michel Lafon en novembre 2013. Il collabore depuis 2010 au bimestriel Alpes Magazine pour des reportages et des chroniques.

Pierre Witt est né à la photographie et à la Savoie quand, en 1981, il passe une saison comme aide-gardien au refuge du Couvercle dans le massif du Mont-Blanc.

Diplômé de l’École nationale Louis-Lumière à Paris, il travaille depuis 1988 pour la presse magazine, l’édition et la communication. La montagne, les Alpes en particulier, nourrissent son regard depuis trente ans. En travaillant sur ces territoires, ces vallées, à la rencontre de leurs habitants, il tente de comprendre et de témoigner des enjeux contemporains, des mutations culturelles, sociales, économiques et environnementales du monde alpin. Il développe par ailleurs un travail photographique plus personnel autour de la marche. Enfin, il dirige la collection Pérégrine aux éditions Libel.


remerciements

Les auteurs

remercient :

Olivier Thévenet et toute l’équipe d’Alpes Magazine (Élise, Adeline, Philippe, Pauline, Anne...) la famille Frison-Roche de l’hôtel du Grand-Mont à Beaufort, Didier Favre, boucher à Beaufort, Yvon et Françoise Bochet de l’alpage de Plan-Mya à Roselend, Jean-Paul Shafran et Géraldine de la librairie Le Bouquetiniste à Val-d’Isère, Jean-François Marie de La Savoyarde, la Folie Douce et la Société des Téléphériques de Val-d’Isère, Gabriel et Marie-Ange Blanc à Bonneval-sur-Arc, la Compagnie du Mont-Blanc à Chamonix, Luc Moreau, glaciologue au Montenvers, Arnaud Delerce, conservateur de l’abbaye de Saint-Jean-d’Aulps, Virginie Dupé à Avoriaz, pour leur accueil, leur disponibilité, Benoît et son équipe, Estelle et Charline, qui ont donné forme à ce livre, Laure pour le design et Jacques pour le travail des images. Et adressent une pensée émue au chamois du cirque des Évettes... Les éditions Libel s’associent aux auteurs pour remercier toutes celles et ceux qui ont cru au projet et participé à sa souscription.

Enfin, auteurs et éditeur adressent toute leur gratitude au Conseil général de Savoie et à son président, Hervé Gaymard, dont le soutien à permis à ce livre de voir le jour.


En attendant la prochaine ère glaciaire réunit huit chroniques de l’écrivain Maxence Fermine et du photographe Pierre Witt, parues dans la revue Alpes Magazine. Aux enquêtes décalées de l’auteur, répondent les images tendres, originales et souvent inédites du photographe de montagne, offrant un regard truculent et singulier sur la Savoie.

Prix TTC : 25,00 € www.editions-libel.fr Dépôt légal : octobre 2013 ISBN : 2-917659-33-5

En attendant la prochaine ère glaciaire | Petites chroniques de Savoie

« Rassurez-vous, même si le glacier doit se changer en une mer de cailloux, il y aura toujours le petit train du Montenvers pour vous conduire en ce lieu magique. Les hommes comme les glaces sont amenés à disparaître, mais les montagnes, elles, ne bougeront jamais. »

Petites chroniques de Savoie

En attendant la prochaine ère glaciaire (extrait)  

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