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l’Hemicycle

Agora Guillaume Peltier

Gérant-Directeur de la publication : Bruno Pelletier Rédacteur en chef : Thomas Renou

BERTRAND GUAY/AFP

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LIONEL BONAVENTURE/AFP

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Admiroir

Laurent Bouvet

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Christian Jacob

P. 3

P. 13 JOHN THYS/AFP

par Éric Fottorino

Barnier, président ? Lire p. 10

Aux Quatre Colonnes

International

Le FN au centre du jeu

Budget : la tension monte

Iran : et s’ils renonçaient Quand l’inventeur du diesel à la bombe ? disparaissait mystérieusement

par Gérard Leclerc

par Pascale Tournier

par François Clemenceau

CHATIN/EXPANSION-REA

Édito

p. 6

Impôts : les mots contre la politique Le coupable habite au sommet. Les impôts ne constituent pas un couac gouvernemental, ils forment d’Éric Mandonnet le dossier noir du Président. Pourtant, François Hollande aime la fiscalité – mais l’inverse n’est pas vrai. Depuis son élection, le socialiste ne cesse d’aggraver son cas. C’est lui qui, en 2012, invente une formule censée justifier les hausses fiscales : « Neuf Français sur dix ne seront pas concernés. » Dans la foulée, le ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, dégaine un autre élément de langage : « L’effort fiscal, nous le demandons en 2013.

L’opinion

www.lhemicycle.com

p. 4

Passé-présent

p. 12

Il n’y aura pas d’effort fiscal supplémentaire ensuite. » La phrase ferait presque sourire au moment où est présenté le PLF pour 2014. Un peu comme « la pause fiscale », autre création sémantique du Président. Plus les impôts montent, plus la crédibilité de l’exécutif baisse. Les promesses d’aujourd’hui ne valent rien, aussi parce que les engagements d’hier n’ont pas été tenus. C’était le quatorzième du candidat Hollande : « La contribution de chacun sera rendue plus équitable par une grande réforme permettant la fusion à terme de l’impôt sur le revenu et de la CSG dans le cadre d’un prélèvement simplifié sur le revenu. » Inutile d’être binaire sur le sujet, inutile, pour l’opposition, d’avoir la mémoire qui flanche. Le tandem SarkozyFillon a montré la voie de la hausse des prélèvements obligatoires, et l’opinion connaît l’écart entre les mots et les actes, à droite comme à gauche. Voudrait-on tuer la parole politique que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

par Bruno Fuligni

p. 6

Au sommaire • Gens du voyage : La guerre d’usure entre les élus et les communautés > p. 7 • Un appel aux dons lancé pour le canal du Midi > p. 8 • La décentralisation au Royaume-Uni, par Éric Maulin > p. 9 • Un autre regard, le bloc-notes de Patrick Poivre d’Arvor > p. 14

The World’s First Business School (est. 1819)

Here you find real European managers and entrepreneurs Parliament immersion confronting the complexities of Europe in a globalised world Induction Seminar at the European Parliament

NUMÉRO 468 — MERCREDI 25 SEPTEMBRE 2013 — 2,15 ¤


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Agora

GUILLAUME PELTIER VICE-PRÉSIDENT DE L’UMP

« Nous avons mené et gagné la bataille des idées » Le mouvement La Droite forte est aujourd’hui, selon son cofondateur, « la colonne vertébrale » de l’UMP. À propos de la polémique lancée par François Fillon sur la consigne de voter FN aux municipales, un simple communiqué de l’UMP peut-il suffire à effacer un tel point de désaccord ?

Oui, absolument. Un grand parti comme l’UMP, et en l’occurrence le premier parti de France, qui gagne toutes les élections partielles et qui est en tête des intentions de vote pour les municipales, ne peut pas passer son temps à parler de droit d’inventaire comme au mois d’août, ou de ses adversaires comme au mois de septembre. La priorité est de parler aux Français et je suis heureux que cette polémique, qui nous a fait perdre beaucoup de temps, soit refermée.

le communiqué, pour reprendre le mot de François Fillon. Quels sont ces « sectarismes » ?

Nous sommes évidemment tous d’accord pour combattre le sectarisme, comme une majorité écrasante de Français. Je ne crois pas que ce soit la principale préoccupation de nos sympathisants, qui attendent qu’une droite des idées se substitue à la droite des ego. En tant que vice-président de l’UMP, et au nom de la nouvelle génération, ma priorité est de travailler sur le fond et de porter des idées neuves.

« Nous combattons avec la même vigueur tous les extrémismes et les sectarismes », indique

Votre mouvement, La Droite forte, est celui qui a obtenu le plus de suffrages au congrès de l’UMP de 2012. Qu’avez-vous fait de cette victoire ?

Nous avons mené et gagné la bataille des idées. La Droite forte, qui

taire, et aujourd’hui, la colonne vertébrale de l’UMP. Il faut, bien entendu, que notre grande famille politique soit rassemblée, avec son aile droite – la droite populaire –, les gaullistes et les centristes. Grâce aux élections internes (les prochaines sont en 2015), grâce à la primaire de 2016, qui désignera notre candidat à l’élection présidentielle, c’est le peuple de droite qui tranche les enjeux, les lignes politiques, les stratégies. Nous sommes très attachés à cette démocratie militante.

«

NOUS SOMMES ÉVIDEMMENT TOUS D’ACCORD POUR COMBATTRE LE SECTARISME, COMME UNE MAJORITÉ ÉCRASANTE DE FRANÇAIS. JE NE CROIS PAS QUE CE SOIT LA PRINCIPALE PRÉOCCUPATION DE NOS SYMPATHISANTS, QUI ATTENDENT QU’UNE DROITE DES IDÉES SE SUBSTITUE À LA DROITE DES EGO »

Quand 49 % des sympathisants de l’UMP, selon une étude récente, disent souhaiter des accords avec le Front national aux élections locales, peut-on parler d’une simple polémique ?

C’est un appel au secours de nos sympathisants. Ils veulent une droite unie et courageuse: une droite qui s’assume. Il n’y a pas d’autre ligne que celle qui a été définie par Nicolas Sarkozy en 2011, puis portée par JeanFrançois et tous les ténors de notre parti par la suite, à savoir le « ni-ni ». Cette ligne a permis à notre mouvement d’arrêter de se positionner par rapport au Parti socialiste, qui refuse de voir les problèmes des Français, ou par rapport au Front national, qui n’apporte aucune solution crédible à ces problèmes.

national. Par contre, j’assume et revendique le droit de m’adresser aux électeurs oubliés, déçus, exaspérés qui sont tentés par ce vote. Je ne les méprise pas, je veux juste les convaincre que seules nos idées sont justes et efficaces.

Selon vous, le Front national fait-il partie de « l’arc républicain » ?

Je n’ai pas à délivrer des brevets de républicanisme. Vous avez été un membre du Front national, n’avez-vous pas un avis sur la question ?

J’ai été un militant du Front national au siècle dernier, il y a 15 ans. Je suis toujours étonné qu’on me pose cette question. Pose-t-on cette question à Pierre Moscovici, qui fut l’un des responsables de la Ligue communiste révolutionnaire jusqu’à l’âge de 27 ans ? Je ne crois pas. Je ne suis pas un spécialiste du Front

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a obtenu une victoire incontestable en novembre 2012, est aujourd’hui le premier mouvement de l’UMP. Avec cette victoire, nous avons pu intégrer les instances de l’UMP, multiplier les conventions thématiques et nos actions de terrain. Et surtout porter un projet courageux pour les Français avec 80 propositions. L’UMP doit assumer son positionnement à droite, selon vous, mais si elle penche trop à droite, peut-on imaginer un départ des centristes de l’UMP ?

La Droite forte n’est pas l’aile droite de l’UMP, c’est la motion majori-

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L’identité est-elle au centre de cette ligne politique ?

De nombreuses questions qui préoccupent nos concitoyens peuvent se résumer par celles touchant à l’identité : qu’est-ce que le « vivre ensemble » ? Quel est notre patrimoine commun ? Comment redonner à tous nos compatriotes la fierté d’être Français ? Pour répondre à ces questions, il faut donner des propositions claires dans le domaine de la justice, de la sécurité et de l’immigration mais aussi sur la fiscalité, les PME, l’école, l’Europe…

Les axes prioritaires de ce «projet courageux pour les Français » ?

Je souhaite que la droite de demain mette fin à la société du laxisme et la remplace par celle du mérite. C’est la valeur clé. En un mot, aider tous ceux qui travaillent, font des efforts, s’accrochent. Et sanctionner ceux qui fraudent et trafiquent. Sur l’immigration : il faut enfin freiner les flux migratoires, en conditionnant à 10 ans de présence sur le territoire toute aide sociale aux étrangers, que l’on remette en cause l’aide médicale d’État pour donner un signal clair : la France n’a pas vocation à attirer toute la misère du monde, et notre priorité doit être d’abord d’intégrer celles et ceux qui sont déjà sur le territoire national. Sur la justice, il faut tourner le dos à la politique absurde et laxiste de Mme Taubira. Nous avons un objectif précis : disposer de 100000 places de prison. Dans le domaine économique et social, la priorité, ce sont les PME et la réforme scolaire. Le grand défi de la société nouvelle que nous voulons créer se résume vraiment en un mot : le mérite. Un mot qui était au cœur des discours de Nicolas Sarkozy, dont vous êtes un fervent soutien. Si ce dernier souhaitait présenter à nouveau sa candidature à la présidentielle, devra-t-il, selon vous, participer à la primaire de 2016 ?

Oui, car c’est la règle commune. Il est sain que nos sympathisants désignent notre candidat à l’élection présidentielle de 2017. L’organisation de cette primaire est même un atout pour Nicolas Sarkozy.

Propos recueillis par Thomas Renou


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Agora

LAURENT BOUVET PROFESSEUR DE SCIENCES POLITIQUES À L’UNIVERSITÉ UVSQ

« La ligne de Patrick Buisson s’est imposée à l’UMP » Selon l’auteur du Sens du Peuple (Gallimard), la « droitisation » de l’UMP pourrait causer sa perte. Cette « crise structurelle » rend possible, selon lui, le fait qu’un jour, le FN puisse remplacer l’UMP comme parti dominant à droite. Comment avez-vous lu la séquence née de la polémique lancée par les propos de François Fillon sur le Front national ?

Premier élément : « la barrière d’espèce » entre la droite de gouvernement et le Front national est en train de s’estomper. Si leurs électorats se rapprochent, leurs dirigeants pourraient les suivre de plus en plus massivement. Deuxième élément : cette séquence n’est pas très rassurante sur l’état de l’UMP. La guerre entre François Fillon et Jean-François Copé, ces deux chefs sans véritable légitimité, se poursuit, l’UMP est toujours au bord de la crise de nerfs. Qu’est-ce qui a changé, depuis une dizaine d’années ?

Un électeur de l’UMP hésite de moins en moins à voter pour le Front national. Pourquoi ?

Nicolas Sarkozy avait réussi en 2007 à capter une partie de l’électorat FN. Il a tout fait pour le conserver en suivant la ligne Patrick Buisson en 2010-2012. Battu, on pouvait penser qu’il n’y aurait plus de dirigeant de droite pour suivre cette ligne politique. Or au congrès de l’UMP, la motion de Guillaume Peltier, La Droite forte, s’est imposée. Et on a vu ensuite les deux prétendants au leadership, Copé et Fillon, tout faire pour tenter de recoller à leur électorat séduit par le FN. Ce qu’on appelle « la droitisation » de la droite de gouvernement n’est donc pas le seul fait de l’équation particulière de Nicolas Sarkozy,

c’est un mouvement plus profond. Il s’agit d’une crise structurelle qui rend possible qu’un jour le FN puisse remplacer l’UMP comme parti dominant à droite. Par quoi se caractérise selon vous cette « droitisation » ? Ne s’observe-t-elle pas ailleurs qu’en France ?

La « droitisation », c’est un mouvement qui peut s’opérer à l’inté-

il s’agit d’une convergence d’électorats divers pour défendre des valeurs conservatrices. Ce ne sont pas spécifiquement des militants du FN et de l’UMP qui se sont retrouvés mais plutôt un ensemble de personnes qui ne voient pas de différences entre ces deux formations et qui ne s’intéressent pas aux querelles partisanes. Ils semblent en outre moins attentifs aux questions économiques qu’aux

ouvrage sur le sujet en février chez Fayard –, ne mettez-vous pas en avant ces questions d’identité ?

Combattre cette « droitisation » en considérant que ces préoccupations de valeurs et d’identité n’existent pas, que seules comptent les questions sociales et économiques, expliquer par exemple que tout s’arrangera si le chômage disparaît, s’avère inefficace voire contre-productif. C’est une des

«

COMBATTRE CETTE « DROITISATION » EN CONSIDÉRANT QUE CES PRÉOCCUPATIONS DE VALEURS ET D’IDENTITÉ N’EXISTENT PAS, QUE SEULES COMPTENT LES QUESTIONS SOCIALES ET ÉCONOMIQUES, EXPLIQUER PAR EXEMPLE QUE TOUT S’ARRANGERA SI LE CHÔMAGE DISPARAÎT, S’AVÈRE INEFFICACE VOIRE CONTRE-PRODUCTIF. C’EST UNE DES CHOSES QUE LA GAUCHE A DU MAL À COMPRENDRE. » rieur d’un parti comme dans un système politique tout entier. Par exemple, aux États-Unis, les conservateurs sociaux l’ont emporté sur les libéraux au sein du Parti républicain. En France, on a assisté à la naissance de nouveaux mouvements, à l’occasion du débat sur le mariage pour tous : « La Manif pour tous » ressemble-t-elle au Tea party ?

Comme dans le cas du Tea party,

questions identitaires ou de valeurs. Cette « droitisation » se traduit par un changement des priorités de l’action publique, suivant la ligne Buisson qui souhaite que soient mises en avant les questions des valeurs et de l’identité. Mais au final, ce type de priorités risque de favoriser un seul parti : le Front national. Avec votre concept d’« insécurité culturelle » – vous publierez un

Les thèses développées par la Gauche populaire – dont vous avez fait partie avant qu’elle ne devienne un simple club d’élus PS – ont-elles irrigué le débat au sein de la majorité ?

choses que la gauche a du mal à comprendre. Une partie de la gauche s’est emparée des questions identitaires…

Oui bien sûr, c’est le cas de la gauche qui promeut les spécificités identitaires de minorités (ethnoraciales, sexuelles voire religieuses…) et une politique dite « multiculturaliste » contre les principes de l’égalité républicaine par exemple.

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Sur ce terrain identitaire, cette gauche s’oppose à l’extrême droite mais en mettant en avant le même type d’argument : celui de la prévalence d’identités particulières (l’immigrant pour cette gauche, le « Français de souche » pour l’extrême droite). Cette double radicalisation identitaire, c’est la défaite de la République. L’idée d’insécurité culturelle permet justement de mettre au jour cette lutte entre identités concurrentes et de montrer ses dangers. Elle permet ainsi d’envisager son dépassement qui s’appelle en France la République.

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La compréhension de ce qui est train de se jouer en France commence à se diffuser à gauche, heureusement, mais cela reste encore marginal dans une gauche qui pense toujours que si l’on réussit à inverser la courbe du chômage, tout sera résolu. On voit par exemple que les deux pays qui, avec la France, ont les partis néo-populistes de type Front national les plus forts, ce sont la Suisse et la Norvège ; deux pays qui ne sont pas dans l’Union européenne, et qui comptent parmi les plus prospères d’Europe. On peut donc considérer, a minima, que l’équation n’est pas uniquement économique.

Propos recueillis par T.R.


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Aux Quatre Colonnes

Budget : la tension monte ès le 15 octobre, la majorité défend dans l’Hémicycle son premier budget censé traduire (enfin) les engagements présidentiels. Pris en étau entre les aspirations de son aile gauche, les diktats de Bruxelles et un contexte économique très contraint, le gouvernement s’est surtout livré à un savant exercice d’équilibrisme. Présenté en Conseil des ministres aujourd’hui, le projet de loi de finances 2014 allie une baisse des dépenses publiques à hauteur de 15 milliards d’euros (9 milliards pour l’État et les collectivités locales et 6 milliards pour la Sécurité sociale), des mesures de soutien à l’emploi et au pouvoir d’achat et une volonté de stabilisation des prélèvements obligatoires. Alors que les Français viennent de recevoir leur relevé d’imposition, l’opposition s’est engouffrée dans la brèche. La première attaque est dirigée contre la « pause fiscale » défendue par le président de la République. Le décalage des propos au sommet de l’exécutif a donné du grain à moudre. Dans une interview accordée à Metronews, JeanMarc Ayrault annonce, en effet, l’entrée en vigueur de la pause en 2015… La semaine dernière, le président de la commission des finances Gilles Carrez s’est fendu

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de deux communiqués démontrant, chiffres à l’appui, que François Hollande oubliait de lister l’ensemble des impôts que vont subir les ménages en 2014. Dans les couloirs de l’Assemblée nationale, les commentaires perfides allaient aussi bon train. « Le Président est dans l’affabulation la plus totale », a lancé devant les médias le patron des députés UMP Christian Jacob. « Quand on met sur pause sur un lecteur de DVD, c’est pour mieux reprendre après », a ironisé de son côté le député UMP Philippe Gosselin (Manche), qui entend préparer un contre-budget avec les députés de la sensibilité humaniste. Le chef de file de l’UDI JeanChristophe Lagarde a carrément accusé le président de la République de « pratiquer le mensonge d’État ». Certains élus de l’UMP ont aussi concentré leurs tirs sur l’absence de cohérence du projet. Pour l’ancien conseiller à l’Élysée Henri Guaino « il n’y a ni ligne directrice ni stratégie économique ». Pour sa part, Julien Aubert, l’un des tenants des jeunes Cadets-Bourbon, « le texte ne présente aucun tournant budgétaire susceptible d’engager le pays sur la voie de réformes structurelles nécessaires face à la crise. La majorité est dans la position de

THOMAS SAMSON/AFP

Présenté en séance publique le 15 octobre, le projet de loi de finances promet de vifs débats. Tandis que l’UMP raille la « pause fiscale » annoncée par le gouvernement, une cinquantaine de députés PS mettent la pression sur l’exécutif, en appelant à un rééquilibrage en faveur du pouvoir d’achat. Par Pascale Tournier

Le député communiste André Chassaigne votera contre le projet de loi de finances en l’état.

celui qui demande à son bourreau d’attendre une minute de répit avant son exécution ». Du côté des partenaires de gauche, les insatisfactions se font également déjà entendre. Sans surprise, les communistes sont vent debout. La hausse de la TVA et la baisse des dépenses publiques de 15 milliards d’euros sont contraires à leur doxa. « Le gouvernement poursuit sa volonté de mettre en œuvre une politique de rigueur », s’est énervé André Chassaigne, qui votera contre le PLF en l’état. C’est la pétition lancée par une cinquantaine de députés PS et trois

élus écologistes en faveur d’une CSG progressive qui a surtout agité les rangs de la majorité et perturbé l’exercice de communication politique auquel se livre le sommet de l’État depuis plusieurs semaines. Le club de la Gauche populaire a enfoncé le clou, en appelant à revenir sur le dispositif du crédit d’impôt pour les entreprises. Le coup de force est avant tout un signal envoyé au gouvernement. Le CICE, qui marque pour l’aile gauche du PS un tournant en faveur d’une politique de l’offre, et aujourd’hui, la compensation pour les entreprises de l’augmentation

des cotisations retraite ne passent décidément pas. « Je ne me reconnais pas à ce stade dans le budget. Le pari de la politique de l’offre, fait par le gouvernement, est contestable. Il faut donner un signe en faveur du pouvoir d’achat », tempête le député des Français de l’étranger Pouria Amirshahi, qui, à l’instar de nombreux de ses collègues, déplore l’absence d’une vraie réforme fiscale. « La progressivité de l’impôt est un engagement de campagne », a rappelé l’élu de l’Essonne Razzy Hammadi. Survenue dès le lendemain de la prestation télévisée de François Hollande, la démarche a rendu fébriles les responsables du groupe PS. Lors de son point presse, le porte-parole des députés socialistes Thierry Mandon a tout de suite annoncé qu’il n’y aurait pas de CSG progressive, démontrant par a+b qu’elle toucherait les classes moyennes, mais qu’une mesure lisible en faveur du pouvoir d’achat pourrait être élaborée de concert par le gouvernement et les parlementaires. Hausse de la prime pour l’emploi, rétablissement d’une demi-part fiscale supplémentaire pour les veuves et de la niche fiscale de parents d’enfants scolarisés dans le secondaire, la chasse aux idées est ouverte. Tout comme le débat houleux d’idées.

« Le budget n’a pas de ligne directrice » Le député-maire UDI Jean-Christophe Fromantin a monté un groupe PLF Entrepreneurs. Rassemblant des représentants de syndicats d’entreprise (CGPME, Medef…), des fiscalistes et des avocats, il a pour objectif de suivre le débat budgétaire.

DR

Quel regard portez-vous sur le budget 2014 ?

JEAN-CHRISTOPHE FROMANTIN DÉPUTÉ-MAIRE UDI DE NEUILLY-SUR-SEINE

Je suis frappé par l’absence de ligne directrice. La majorité ne cesse de procéder à des allersretours parfois très radicaux, sous l’effet des différents lobbys. J’en veux pour preuve le cas des plus-values de cessions pour les entreprises, qui ont été modifiées plusieurs fois. Au-delà de ces hésitations assez surréalistes, ce budget trahit une absence de constance qui est nuisible pour la confiance des entrepreneurs comme des investisseurs. Autres remarques : on oppose les entre-

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prises aux ménages ; enfin, face à la dépense publique qui est bien trop importante, le gouvernement reste sur une politique d’ajustement et de court terme. Alors qu’il faut envisager de vraies réformes de structure, notamment dans notre organisation territoriale. Vous avez réuni un groupe d’entrepreneurs autour de la question du budget. Quels sont les champs d’inquiétude des membres ?

La création d’un nouveau prélèvement sur l’excédent brut d’exploitation, telle que le gouverne-

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ment l’avait annoncée au préalable, était un non-sens économique. Le gouvernement est revenu en grande partie sur cette proposition. Mais tout cela reste incertain et aléatoire. L’idée du Medef de faire des états généraux sur la fiscalité des entreprises me paraît intéressante. Enfin la refonte de la fiscalité des plus-values de cession nous inquiète. Un tel saucissonnage du barème ne correspond à aucune réalité économique et produit des effets de seuil. Nous proposons une seule distinction sur la base d’une cession avant ou après deux ans de détention.

Votre démarche n’est-elle pas sous l’emprise des lobbys ?

Il s’agit pour nous de faire rentrer les entrepreneurs dans le débat parlementaire. On a besoin d’eux, alors autant les consulter et essayer de prendre en compte leurs propositions.

Propos recueillis par P.T. Une première réunion du groupe PLF Entrepreneurs a eu lieu le 10 septembre. Le 26 septembre, les députés sont invités à venir le rencontrer. Le 11 octobre, des amendements résultant des ateliers de travail seront présentés.


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Michel Pouzol, un exRMIste à l’Assemblée

selon l’un de ses proches, qui met en avant la cohérence de l’ancien Premier ministre : « Il n’a pas un double discours, un pour Paris, un pour Moscou. » « Il est le seul à droite à vouloir une vraie diplomatie fidèle à l’héritage gaulliste », n’hésite pas à lancer ce proche de l’ancien Premier ministre, qui pointe la différence avec Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.

DR

PIERRE VERDY/AFP

Petits papiers

PATRICK KOVARIK/AFP

Éditorialiste star en Colombie

François Hollande invité à célébrer le 55e anniversaire de la Constitution Pour fêter le 55e anniversaire de la Constitution de la Ve République, le président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré, a invité François Hollande le 3 octobre rue de Montpensier. Un discours du président de la République est prévu. Le président du Conseil constitutionnel a également convié tous les ministres et secrétaires d’État de la Ve République, soit 394 personnalités.

Quand il se rend en Colombie, qui figure dans sa circonscription des Français de l’étranger, le député EELV Sergio Coronado est régulièrement appelé par la radio nationale de Colombie. Sur la tranche 6h-9h, il décrypte pour les Colombiens l’action française et européenne. Lors de son dernier voyage, il s’est longuement étendu à propos de la position française sur la Syrie.

La commission des affaires économiques « n’est pas un bunker » JACQUES DEMARTHON/AFP

BERTRAND GUAY/AFP

Les espoirs de Didier Migaud

Le président de la Cour des comptes, Didier Migaud, n’a pas renoncé à reprendre un jour sa carrière politique : il espère même une nomination à un poste clé au gouvernement. Il n’est certes pas un élu – un handicap aux yeux de FH – mais l’a longtemps été : député pendant plus de vingt ans (de 1988 à sa démission, en 2010).

Le président PS de la commission des affaires économiques François Brottes défend l’instance d’être sous l’emprise des lobbys. 1 500 auditions ont été menées depuis juin. « C’est bien la preuve qu’on n’est pas un bunker », a-t-il confié. Depuis la nouvelle législature, la participation citoyenne est même intégrée dans le processus de décision. Ont été reçus notamment plus de 200 courriers questionnant le bonus-malus énergétique finalement censuré par le Conseil constitutionnel.

François Fillon, le dernier gaulliste ? « Je souhaite que la France retrouve cette indépendance et cette liberté de jugement et d’action qui, seules, lui confèrent une autorité dans cette crise. » Le discours de François Fillon sur la crise syrienne – critique sur la politique étrangère de la France –, prononcé devant Vladimir Poutine en Russie, a suscité la même incompréhension que ses propos sur le Front national. À tort,

Il n’avait rien dit à ses collègues. Rien de son passé de RMIste, de ses nuits froides passées avec sa famille dans un cabanon en Algeco en 2002, puis de sa remontée lente des enfers de la précarité. Le député socialiste Michel Pouzol a tout révélé dans son livre « Député pour que ça change, du RMI à l’Assemblée nationale » (Cherche Midi). À la lecture de son ouvrage, beaucoup de ses condisciples ont été surpris mais aussi émus. « C’est rassurant », a aussi entendu Michel Pouzol de la part de députés issus de tous bords. Si l’élu de l’Essonne de tendance hamoniste sait combien de jours de survie dans un mois représentent deux cents euros, il n’a pas envie pour autant de représenter la France d’en bas. Il préfère défendre ce qui lui semble juste. « Je suis un député comme les autres, qui veut améliorer la vie des Français », confie celui qui, après un passé de jeune militant au mouvement de Jeunesse ouvrière chrétienne, a replongé dans le bain, en 2007, lors d’un discours de François Hollande à Brétigny-sur-Orge. Depuis son élection en 2012, Michel Pouzol est membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation. Il a défendu des amendements dans la loi de refonte de l’enseignement scolaire en faveur de la langue des signes et des aides de vie scolaire. Dans le débat qui s’annonce sur le PLF, il a rejoint ses collègues qui plaident pour un rééquilibrage de la politique économique en faveur du pouvoir d’achat des ménages. Moins rompu que ses collègues aux manœuvres politiciennes, Michel Pouzol a en tout cas la carapace qui sied bien : « Les batailles de politique interne ne me touchent pas vraiment. La vraie dureté est ailleurs. »

MICHAEL KLIMENTYEV/AFP

Bataille d’auteurs entre Hammadi et Benbassa Depuis fin juillet, le député PS Razzy Hammadi (Essonne) et la sénatrice EELV Esther Benbassa (Valde-Marne) se disputent la paternité d’un projet de loi, visant l’instauration d’un possible recours de groupe en matière de discrimination. Le premier, qui a lancé le débat le 24 juillet, revendique un travail de longue haleine, effectué depuis un an. L’élu de l’Essonne, qui déposera le texte sur le bureau de l’Assemblée nationale le 25 septembre, s’étonne du côté quasi conforme de la proposition de loi déposée par Esther Benbassa le 25 juillet, au Sénat. Pour avoir l’appui du groupe Verts, un brouillon du projet de loi aurait été envoyé à la sénatrice Esther Benbassa, mi-juin. De son côté, Esther Benbassa creuse son sillon. « Razzy Hammadi communique avant de déposer sa PPL », confie-t-elle, tout en précisant que la sienne est déjà inscrite dans la prochaine niche écolo. NUMÉRO 468, MERCREDI 25 SEPTEMBRE 2013 L’HÉMICYCLE

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Édito

L’opinion de Gérard Leclerc PRÉSIDENT DE LCP ’est une rentrée de rêve que vit le Front national: un gouvernement vilipendé, une opposition déchirée, et l’insécurité à la une des médias: Marine Le Pen n’a qu’à engranger, en évitant les provocations, ce qu’elle a parfaitement réussi à son université de Marseille. La crise perdure, le chômage progresse toujours, et, bien obligé de

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réduire les déficits, le gouvernement augmente comme jamais les impôts, taille dans les dépenses et majore les cotisations retraite. Ce n’est à l’évidence pas la meilleure façon d’être populaire, surtout quand les résultats tardent à venir ! Mais le message passerait peut-être mieux si la politique était plus lisible. Le refus de parler de rigueur et d’assumer une politique de l’offre en faveur des entreprises, le cafouillage surprenant sur la pause fiscale, et les signaux contradictoires envoyés sur l’écologie ou le pouvoir d’achat se paient au prix fort dans les sondages. Le président de la République, critiqué par ailleurs sur la Syrie – peut-être injustement, mais peu importe – devient inaudible et atteint des sommets d’impopularité. Le paysage n’est guère plus brillant à droite. François Fillon a mis

le feu en conseillant de voter pour le moins sectaire, en cas de second tour entre un socialiste et un Front national. Des propos en totale contradiction avec tous ceux que tenait jusque-là cet héritier du gaullisme social et du séguinisme : N’est-ce pas lui qui faisait au printemps dernier des relations avec l’extrême droite « une approche irréconciliable » avec Nicolas Sarkozy ! François Fillon, en brisant le tabou du vote pour le FN – tout en jurant que lui-même ne le ferait jamais ! – a fait un coup politique. Il a voulu envoyer un signal aux électeurs du Front national et surtout aux militants de l’UMP de plus en plus réceptifs aux thèmes et aux accords électoraux avec l’extrême droite. Et persistant dans son désir d’apparaître comme premier opposant à François Hollande, il a, contrevenant aux usages,

critiqué à Moscou la politique française en Syrie, devant son « cher Vladimir » Poutine, principal soutien de Bachar al-Assad. Mais ces transgressions ont un coût politique. Elles brouillent l’image de l’ancien Premier ministre ; elles divisent profondément la majorité : Alain Juppé regrette le tohubohu et Jean-Pierre Raffarin menace de quitter l’UMP. Surtout, elles remettent au cœur du débat politique le Front national dont les thèses sur l’identité, l’immigration ou l’insécurité peuvent paraître validées par la campagne de Nicolas Sarkozy et la « droite décomplexée » de Jean-François Copé. Une stratégie suicidaire quand Marine Le Pen poursuit patiemment sa conquête du pouvoir. La dédiabolisation est acquise, elle est passée à la construction, en créant un maillage territorial et

en élargissant ses thématiques vers l’emploi, le pouvoir d’achat, la désertification rurale et, bien sûr, le rejet de l’Europe. Peu importe que derrière le visage avenant de « Marine » le FN véhicule toujours les mêmes obsessions, boucs émissaires et stigmatisations : son discours est entendu par des Français qui souffrent de la crise que n’ont pas su résoudre les habituels partis de gouvernement. Le Front national pourrait bien créer la surprise aux municipales et arriver en tête aux élections européennes, illustrant de façon spectaculaire la crise profonde de la démocratie française. Au même moment, l’Allemagne vient de reconduire triomphalement Angela Merkel, et le seul parti qui rejette l’Europe, l’AFD, nettement plus modéré que le FN, n’a pas atteint les 5 %…

SIDONIE MANGIN

MARTIN BUREAU/AFP

Le FN au centre du jeu

Passé-présent

Quand l’inventeur du diesel disparaissait mystérieusement C

RUDOLF DIESEL (1858-1913)

AFP

e « diesel » qu’on veut taxer est un anthroponyme, c’està-dire un mot formé sur un nom de personne. Il s’agit même d’un double anthroponyme puisque, par facilité de langage, le terme « diesel » nous sert aussi bien à désigner un type de moteur que le carburant qu’il consomme. Mais que sait-on de Rudolf Diesel, mystérieusement disparu il y a tout juste cent ans ? Né de parents bavarois, ce brillant ingénieur aurait dû être une gloire de la science française : son père, relieur, a immigré à Paris, où le petit Rudolf voit le jour en 1858. La guerre de 1870 oblige la famille à quitter la France : les Diesel, établis à Londres, envoient leur rejeton étudier en Allemagne. Formé à l’école industrielle d’Augsbourg, le jeune homme sort avec le titre d’ingénieur de l’université technique de Munich. « À Augsbourg, il a particulièrement observé le ‘‘briquet pneumatique’’, instrument dont l’étincelle ne venait pas d’une pierre, mais de la chaleur que produisait la compression de

l’air dans un minuscule cylindre », écrit Gilles Henry dans son Petit Dictionnaire des mots qui ont une

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histoire (éd. Tallandier). Sur le même principe, Diesel a l’idée d’un « moteur par compression »,

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peu gourmand en énergie, qui équipe bientôt des automobiles et même des bateaux. Ses affaires prennent une dimension internationale et c’est pourquoi, il y a un siècle, il s’embarque sur le Dresden qui relie Anvers à Londres. Or, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1913, se produit un drame qui, cent ans plus tard, demeure inexpliqué. Après avoir dîné avec ses collaborateurs, Rudolf Diesel se retire dans sa cabine. Le lendemain matin, celle-ci est vide : l’inventeur n’est plus à bord et nul ne le reverra vivant. Quelques jours plus tard, des pêcheurs trouveront en mer un corps décomposé, méconnaissable, mais portant des effets de l’ingénieur disparu. On ne passe pas accidentellement par un hublot, de sorte que la volatilisation de Rudolf Diesel fera l’objet de multiples thèses. S’est-il suicidé, redoutant le déshonneur d’une faillite ? Ou bien les services secrets d’une puissance européenne ont-ils éliminé un

La concordance des temps de Bruno Fuligni HISTORIEN

inventeur dont les découvertes risquaient de révolutionner la propulsion des navires de guerre ? Une main criminelle a-t-elle empêché la livraison d’un plan de moteur stratégique aux Anglais ? À moins que la mort du savant ait été mise en scène, avec un faux cadavre : et Diesel aurait fini sa carrière sous un autre nom, dans un lieu discret… Pauvre Diesel ! Pour le centenaire de sa disparition, il est proposé de surtaxer le carburant qui a rendu son nom synonyme d’échappements polluants et de particules fines. Terrible injustice au demeurant : l’invention de Rudolf Diesel, son grand œuvre, c’est le moteur par compression et rien d’autre… Il n’a jamais préconisé l’utilisation du gasoil. Au contraire : son brevet porte sur un « moteur à huile lourde » et lui-même a toujours cru en l’avenir des huiles végétales. Sa fin prématurée nous a sans doute fait prendre des décennies de retard dans le domaine des biocar burants.


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Initiatives Accueil et accompagnement des gens du voyage

La guerre d’usure entre les élus et les communautés Au cœur des tensions de l’été, les occupations sauvages de terrains ont conduit plusieurs maires à la démission. À Nice, la stigmatisation des groupes de voyageurs a déclenché les réactions des associations de défense des tsiganes. À six mois des élections municipales, l’accueil des gens du voyage est devenu un enjeu politique. a guerre d’usure entre les élus et la communauté des gens du voyage n’est pas nouvelle. Mais elle semble s’envenimer à chaque rassemblement évangélique estival. Déjà au printemps, le maire (UMP) de Montévrain (Seine-et-Marne) Christian Robache avait mobilisé les habitants de sa commune via un message sur le réseau social Facebook pour faire face à l’installation d’environ 180 caravanes. À Paris, après le projet d’aire de voyage retoqué à Boulogne, la fronde s’organise désormais contre un programme à Vincennes. Exaspérés par le problème et les dégradations parfois occasionnées par les occupations de terrain, comme à Gassin dans le Var, certains élus s’appuient sur les recours en justice. D’autres agitent désormais la menace d’une démission symbolique. En Loire-Atlantique, le maire (UMP) de Guérande Christophe Priou explique : « Aujourd’hui, nos concitoyens nous demandent des comptes, mais on est totalement incapables de les rendre, on est impuissants. » Pourtant en conformité depuis 2006 en matière d’aires d’accueil, le maire (sans étiquette) de Colombier-Saugnieu dans le Rhône Pierre Marmonier a rendu également les armes, ou plutôt son écharpe. « Ce n’est pas un acte de désespoir, mais véritablement un acte de contestation », confie l’élu qui juge le cadre réglementaire actuel insécurisant pour les communes remplissant leurs obligations en matière d’accueil des gens du voyage. « Tous les moyens mis à disposition pour faire respecter la loi ne sont pas efficaces et on voit trop souvent la préfecture déboutée devant le tribunal administratif. » Estimant que « la loi doit être aménagée », il observe : « Ces situations sont génératrices de risques en matière de sécurité, de salubrité et de tranquillité publique », et provoquent « l’exaspération » des habitants. Si le ministre de l’Intérieur Manuel Valls reconnaît des « problèmes » entre collectivités locales et gens du

plupart des communautés du voyage refusent de s’installer sur les aires qui leur sont dédiées parce qu’elles sont payantes », même si dans certains départements comme les Côtes-

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Pour le gouvernement, ses propositions présentées le mois dernier doivent permettre notamment de supprimer le livret de circulation, et de définir « les principes directeurs

«

TANDIS QUE CERTAINS FONT DES DÉCLARATIONS TONITRUANTES, NOUS AVONS CHOISI DE RESPECTER LA LOI, ET CELA NOUS SOURIT »

SOPHIE LOUVET

Claude Gilardo, maire DvG de Brignoles

voyage, il rappelle chacun à ses « droits et devoirs », concernant l’instauration d’un schéma d’accueil et l’occupation illicite de terrains.

Une loi Besson peu respectée Treize ans après la loi Besson du 5 juillet 2000 (complétant celle du 31 mai 1990) qui impose la construction de lieux d’accueil aux communes de plus de 5 000 habitants, le taux de réalisation s’avère en effet particulièrement faible. Seules 52 % des aires d’accueil et 29,4 % des aires de grand passage (AGP) ont vu le jour d’après le dernier rapport de la Cour des comptes, avec de fortes disparités selon les régions et les départements. La Basse-Normandie fait figure de modèle, le Calvados dépassant même ses obligations légales, tout comme la Vienne et les Côtes-d’Armor. En revanche, le Sud-Est reste le plus mauvais élève. La ProvenceAlpes-Côte-d’Azur et, en particulier les Alpes-Maritimes, n’avait réalisé fin 2010 qu’un quart des places nécessaires. La Cour des comptes souligne d’ailleurs que les territoires ayant manqué à leurs obligations légales sont ceux qui ont pourtant

les plus grandes obligations. « Tandis que certains font des déclarations tonitruantes (en référence aux propos du maire de Nice, Christian Estrosi, qui appelait cet été à la révolte des maires de France face aux gens du voyage, N.D.L.R.) nous avons choisi de respecter la loi, et cela nous sourit », se réjouissait récemment dans la presse le président de la communauté des communes du Comté de Provence, Claude Gilardo, maire (DvG) de Brignoles. « Et depuis l’ouverture de cette aire, nous n’avons pratiquement plus vu de gens du voyage investir des stades ou des terrains privés sur nos territoires. » Mais pour Christian Robache, « la

d’Armor, la gratuité est de mise. Les gens du voyage doivent aussi respecter le règlement intérieur de l’aire d’accueil. À Saint-Jeande-Luz (Pyrénées-Atlantiques), la durée de stationnement est limitée ainsi à un mois.

Favoriser l’inclusion sociale des voyageurs Si la question de la création et de la réhabilitation des aires d’accueil reste encore un sujet central, pour l’ancien préfet de Mayotte Hubert Derache – auteur d’un rapport sur l’amélioration des politiques publiques concernant les gens du voyage – « il ne faut pas sous-estimer pour autant la question de la sédentarisation des familles avec la mise en place d’un parcours résidentiel qui démarre du terrain familial jusqu’au logement de droit commun en passant par toutes les étapes intermédiaires ».

d’une politique d’accès aux droits sociaux, à la santé et à la scolarité ». Car les outils mis en place pour apporter des solutions à l’itinérance, à la semi-sédentarisation ou à la sédentarisation d’une communauté évaluée à 350 000 personnes majoritairement françaises apparaissent « étroitement complémentaires ». Lorsque les projets d’infrastructures sont réalisés, « le travail ne fait que commencer. Tout investissement mené sur le terrain n’est viable que s’il s’accompagne d’un projet de développement social construit et solide ». Hubert Derache de constater encore : « Là où l’accueil et l’inclusion sociale des voyageurs se font le mieux, ce sont les régions où les élus dans leur grande majorité se sont mobilisés quel que soit leur engagement politique. »

Ludovic Bellanger

« Un sujet politique au niveau local » Après les propos offensifs de Jean-Marie Le Pen (président d’honneur du FN) sur les Roms, les attaques de Christian Estrosi (UMP) contre les gens du voyage ont provoqué la polémique, partis de gauche et associations lui reprochant de se livrer à une « surenchère nauséabonde » à moins

d’un an des élections municipales. « Au niveau local, ça peut devenir un sujet politique, particulièrement dans le Sud-Est où l’UMP et le FN sont en concurrence, et en position de force tous les deux », estime Bruno Jeanbart, de l’institut OpinionWay. « Cette stratégie de droitisation à l’UMP n’est pas nouvelle », analyse

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pour sa part Gilles Ivaldi, chercheur au CNRS et enseignant à l’université de Nice-Sophia Antipolis. « Elle existe depuis 2010, mais à Nice le climat est assez particulier : Christian Estrosi doit faire face à un FN plutôt en progression » dans un contexte « d’offre politique à droite éclatée. »


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Initiatives

Un appel aux dons lancé pour le canal du Midi L’abattage des platanes malades le long du canal historique s’accélère. 2 000 arbres supplémentaires seront coupés d’ici à novembre. eliant la Garonne à la Méditerranée, le canal du Midi pourrait présenter un visage différent dans quelques dizaines d’année. En cause, le chancre coloré : un champignon tueur de platanes importé des États-Unis en 1942 via le port de Marseille. La bactérie fait des ravages depuis plusieurs années sur le parcours du canal entre Castelnaudary (Aude) et Béziers (Hérault), imposant l’abattage progressif des 42000 arbres plantés à l’époque de Napoléon Ier. Commencée en 2006 à raison de quelques dizaines d’arbres coupés par an, la campagne d’éradication a connu un premier coup d’accélérateur en 2011 avec 530 platanes abattus. Il faut « changer de braquet » pour atteindre l’objectif de 4 000 abattages par an, reconnaissait alors Jacques Noisette, porteparole de Voies navigables de France (VNF) pour le Sud-Ouest, gestionnaire du canal appartenant à l’État « Nous avons abattu 1584 platanes depuis le début 2013 contre 1629 sur l’ensemble de 2012. Nous devrions atteindre le cap des 3 000 abattages avec une deuxième campagne menée jusqu’au 1er novembre. »

PASCAL GUYOT/AFP

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Un plan évalué à 200 millions d’euros Selon VNF, 215 foyers contaminés supplémentaires ont été découverts en 2012, principalement dans la partie orientale entre Carcassonne et l’étang de Thau, « une zone qui est perdue » d’après Jacques Noisette. La partie occidentale entre Toulouse et Castelnaudary demeure pour l’heure indemne. Face à l’épidémie, 436 arbres, des platanors résistants au chancre ou d’autres essences comme le tilleul

argenté, ont été replantés. 300 de plus seront réintroduits cette année. Les arbres de 4 à 5 mètres de haut devraient mettre une vingtaine d’années pour redonner au canal l’aspect ombragé qui lui a valu en partie son classement par l’Unesco au patrimoine de l’humanité. Le plan, évalué à 200 millions d’euros au cours des vingt prochaines années, sera pris en charge à 60 % par l‘État et les collectivités territoriales. Le précédent gouvernement misait aussi sur l’apport de

mécènes à hauteur d’un tiers du budget total. Mais cet aspect du financement a pris du retard. « On a lancé une première campagne de sensibilisation sur le mécénat cet été auprès des grands mécènes nationaux comme les fondations, auprès du tissu industriel national et régional et en direction du grand public », détaille Jacques Noisette. Bordés par près de cent mille arbres, les 240 kilomètres du canal du Midi accueillent chaque année quelque 10 000 bateaux de plaisance. L.B.

Élections dans les métropoles : un « guet-apens parlementaire » Le président de l’Association des maires de France, Jacques Pélissard, dénonce des mesures préoccupantes pour les communes. lors que l’Assemblée nationale a ouvert la voie à la création d’une dizaine de métropoles (aux côtés de Paris, Lyon et Marseille) dans le cadre du projet de loi de décentralisation, le président de l’Association des maires de France, Jacques Pélissard, qualifie de « guet-apens parlementaire » le vote d’un amendement prévoyant l’élection d’une partie

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des conseillers des métropoles au suffrage universel direct. Une disposition qui n‘est pas encore définitive. Le projet de loi devant repartir au Sénat en deuxième lecture. « Elle a été mise en place via un amendement du gouvernement en séance à l’Assemblée nationale sans même que l’on ait été informés ou consultés. Ce n’est pas une façon convenable de faire », estime

Jacques Pélissard. « Le gouvernement veut restaurer les relations de confiance entre l’État et les collectivités locales. Cela ne va pas dans ce sens. » D’un point de vue juridique, une élection au suffrage universel direct est synonyme de nouvelle collectivité. « Cela va créer un niveau supplémentaire avec un enchevêtrement de compétences et un manque de lisibilité », ajoute le président de l’AMF.

Critique, il dénonce aussi l’instauration d’une dotation globale de fonctionnement territorialisée dévolue à la métropole, qui « pourra être mise en place contre la volonté d’une commune membre », de sorte que « le lien financier entre État et communes serait supprimé ». Des mesures jugées « préoccupantes, sur le plan opérationnel comme sur le plan éthique » par le député (UMP) du Jura. L.B.

EIP l’Hémicycle, Sarl au capital de 12 582 ¤. RCS : Paris 443 984 117. 55, rue de Grenelle - 75007 Paris. Tél. 01 55 31 94 20. Fax : 01 53 16 24 29. Web : www.lhemicycle.com - Twitter : @lhemicycle GÉRANT-DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Bruno Pelletier (brunopelletier@lhemicycle.com) RÉDACTEUR EN CHEF Thomas Renou (thomasrenou@lhemicycle.com) ÉDITORIALISTES/POINT DE VUE François Ernenwein, Thierry Guerrier, Gérard Leclerc, Éric Maulin AGORA Thomas Renou ADMIROIR Éric Fottorino UN AUTRE REGARD Patrick Poivre d’Arvor AUX QUATRE COLONNES Pascale Tournier DOSSIERS Jean-Marc Engelhard INTERNATIONAL François Clemenceau EUROPE Jean Quatremer INITIATIVES Ludovic Bellanger COLLABORENT À L’HÉMICYCLE Guillaume Debré, Brice Teinturier CORRECTION Véronique Tran Vinh MAQUETTE David Dumand PARTENARIATS Violaine Parturier (violaineparturier@lhemicycle.com - Tél. : 01 45 49 96 09/06 28 57 43 16) IMPRESSION Roto Presse Numéris, 36-40, boulevard Robert-Schumann, 93190 Livry-Gargan. Tél. : 01 49 36 26 70. Fax : 01 49 36 26 89 ACTIONNAIRE PRINCIPAL Agora SASU Parution chaque mercredi ABONNEMENTS abonnement@lhemicycle.com COMMISSION PARITAIRE 0418I79258 ISSN 1620-6479 Dépôt légal à parution

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En bref LA GUADELOUPE REND LES ARMES  Inspirée des États-Unis, la campagne « Déposez vos armes » sera reconduite en Guadeloupe à partir du 20 octobre pendant cinq semaines. En mars dernier, l’initiative avait permis de récupérer 89 armes et 459 munitions. Le département antillais détient le triste record national d’homicides avec 37 assassinats depuis le début d‘année (contre 17 en Corse et 15 à Marseille). Il est aussi le seul de France à avoir doté un lycée, celui du Lamentin à Basse-Terre, d’un portique de détection de métaux. UN NUMÉRO VERT CONTRE LE BIZUTAGE EN POITOU-CHARENTES  La région a signé avec le rectorat une charte d’engagement contre le bizutage et toute forme de violences en milieu scolaire. Le programme qui prévoit un plan de sensibilisation propose une ligne téléphonique gratuite pour signaler les faits. Les victimes ou les témoins trouveront à leur écoute des professionnels du centre hospitalier Henri-Laborit de Poitiers, spécialisé dans la santé mentale. Le bizutage en milieu scolaire et socio-éducatif est interdit par une loi spécifique de 1998. ABBEVILLE SUPPRIME SES FEUX TRICOLORES  Destinée à fluidifier la circulation, la mesure s’accompagne de la mise en place de carrefours à sens giratoire. Le dernier feu tricolore devrait disparaître d’ici les municipales, et le programme, lancé en 2005, étendu désormais à une partie des panneaux « Stop ». Un aménagement des ronds-points qui n’a pas généré davantage d’accidents selon la ville. UNE TÉLÉCOMMANDE POUR LES NON-VOYANTS NAZAIRIENS  Mis à disposition gratuitement, le dispositif permet de déclencher un signal sonore pour aider les nonvoyants à traverser certains carrefours de Saint-Nazaire (en Loire-Atlantique). La télécommande offre aussi la possibilité de délivrer des messages sonores d’information aux arrêts de bus. À ce jour, seize carrefours de la ville ont déjà été équipés. À LYON, L’APPLICATION FAIT LE CYCLISTE  Baptisé «Géovélo », le navigateur accessible sur Internet et smartphone permet aux 800 000 abonnés de Vélo’V d’éditer une feuille de route en temps réel. Parmi les fonctionnalités offertes par la géolocalisation figurent notamment une carte des 500 km d’aménagements cyclables du Grand Lyon, et des données sur le réseau relatif au trajet envisagé : pistes cyclables ou non, niveau du trafic, environnement urbain…


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Europe La décentralisation en Europe

Dévolution et politique de reconnaissance des autonomies au Royaume-Uni Le Royaume-Uni s’est progressivement transformé en un État centralisateur mais il n’a jamais été, à la différence de la France, un État-nation. our comprendre le processus de décentralisation à l’œuvre depuis la fin des années 1990 en Grande-Bretagne, il convient d’abord de rappeler que le Royaume-Uni est, comme son nom l’indique, né de l’union des différentes « nations » anglaise, galloise, écossaise, irlandaise au cours des siècles. Le Royaume-Uni s’est progressivement transformé en un État centralisateur mais il n’a jamais été, à la différence de la France, un État-nation. Les amateurs de rugby savent qu’il existe au Royaume-Uni quatre nations. Cette situation originale explique pourquoi les différentes nations se sont vu reconnaître certaines spécificités institutionnelles. Par exemple, l’Écosse reste un pays de droit écrit, de type continental, alors que les autres nations sont régies par la Common Law. En ce sens, l’organisation institutionnelle du Royaume-Uni a toujours ressemblé à un jardin à l’anglaise, quand la France s’organisait, elle, selon les axes de symétrie d’un jardin à la française. Cette reconnaissance de la spécificité des différentes nations du Royaume-Uni a été accentuée par le processus de décentralisation – qu’on appelle devolution – mis en place, à partir de 1997, par Tony Blair et le Parti travailliste. Ce mouvement n’est que très superficiellement comparable au processus de décentralisation engagé en France depuis 1982. La décentralisation en France, essentiellement admi-

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nistrative, est une décentralisation symétrique : chaque collectivité territoriale se voit reconnaître la même somme de compétences. Par exemple, toutes les régions, en France, ont le même statut (à l’exception de la Corse). Au Royaume-Uni, au contraire, la dévolution des compétences est asymétrique et fonction de la spécificité des nations, de l’aspiration de leurs populations respectives à l’autonomie, et de leur histoire.

Repères historiques Le Royaume-Uni se compose de quatre nations : l’Angleterre, la plus grande, la plus peuplée (85 % de la population) et la plus riche ; le pays de Galles, absorbé de fait par l’Angleterre au XIIIe siècle ; l’Écosse, entrée dans l’Union en 1707 mais dont la population a toujours nourri une méfiance assez vive à l’endroit de l’Angleterre ; l’Irlande, longtemps dominée par l’Angleterre et tardivement associée, en 1800, au Royaume-Uni. L’Union n’a jamais bien fonctionné en Irlande puisqu’elle a suscité un mouvement d’opposition qui a conduit, en 1921, à la partition de l’île, à l’indépendance de sa plus grande partie et à une longue guerre civile dans sa partie nord. En Écosse et au pays de Galles, les aspirations à l’autonomie sont plus tardives et datent des années 1970. Elles sont contemporaines des revendications des petites nations, un peu partout en Europe, des Flandres à la Catalogne ou à la Corse.

Londres. Le Parlement de Westminster. PHOTO EURASIA PRESS/AFP En 1978, l’Écosse se voit reconnaître l’autonomie législative et le pays de Galles l’autonomie administrative. Mais les structures adoptées par la loi ne sont jamais entrées en vigueur, principalement parce que les consultations référendaires des populations écossaise et galloise n’étaient pas suffisamment concluantes. Le retour des conservateurs au pouvoir, à partir de 1979, inaugure une politique très centralisatrice de sorte qu’il n’est plus question de l’autonomie de l’Écosse ni du pays de Galles jusqu’à la fin des années 1990.

La dévolution depuis 1997

Édimbourg. Le Parlement écossais. PHOTO ANDREW MILLIGAN/AFP

C’est donc avec le retour des travaillistes au pouvoir, en 1997, qu’est initiée et mise en application une grande réforme de décentralisation. Cette réforme porte aussi bien sur la modernisation du Parlement du Royaume-Uni, l’intégration de la Convention européenne des droits de l’homme dans le droit britannique, que sur la modernisation de l’État en général, dont la décentralisation est un des piliers importants. La loi sur l’Écosse, de 1998, réveille le Parlement écossais qui avait été mis en sommeil après l’Acte

d’Union de 1707. Toutes les compétences législatives étaient, depuis, exercées par le Parlement de Westminster. Le Parlement écossais comporte une seule chambre, dont les membres sont élus au suffrage universel pour une période de quatre ans. Le Parlement est compétent pour toutes les matières qui ne sont pas explicitement réservées au Parlement du Royaume-Uni. Il peut ainsi faire des lois appelées Actes du Parlement écossais. Il a donc une compétence de principe et, de ce fait, une véritable autonomie législative. Il a la possibilité, en outre, de modifier le taux de base de l’impôt sur le revenu dans la limite de 3 %. Il dispose ainsi d’une modeste ressource autonome, qui ne représente cependant que 3 % du budget total de l’Écosse. Un gouvernement exerce le pouvoir exécutif et répond de sa politique devant le Parlement. La loi sur le pays de Galles de 1998 va moins loin que la loi sur l’Écosse, puisqu’elle institue une Assemblée nationale du pays de Galles qui ne porte pas le nom de Parlement et n’exerce qu’un pouvoir législatif résiduel, celui que lui consent le Parlement de Westminster. La compétence de l’Assemblée du Pays de

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Galles est surtout administrative. La loi sur l’Irlande, de 1998, fait suite à l’accord de Belfast qui met fin à la guerre civile en Irlande du Nord. Elle consacre le partenariat, l’égalité et le respect mutuel de l’Irlande du Nord et de la GrandeBretagne. Une nouvelle Assemblée d’Irlande du Nord est instituée, qui exerce des compétences très proches du Parlement écossais, mais sans en avoir le titre. Dans le sillage de la dévolution de 1998, le statut des collectivités territoriales a été repensé et simplifié. De manière générale, les collectivités territoriales sont moins nombreuses et plus grandes qu’en France. Les communes ne peuvent avoir moins de 2 500 habitants. L’une des réformes les plus importantes est celle touchant la région du Grand Londres, en 1999. Elle a créé l’Autorité du Grand Londres, composée d’une Assemblée de Londres et d’un maire de Londres élus l’un et l’autre au suffrage universel direct. Cette autorité coordonne l’action des différentes autorités locales, dont celle de la Cité de Londres, et exerce ainsi son autorité sur quelque 1 579 km2 et plus de 8 millions d’habitants.

Éric Maulin


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Un œil sur l’Europe

La chronique européenne de Jean Quatremer

ichel Barnier s’assiérait bien dans le fauteuil de José Manuel Durao Barroso en novembre prochain. Il n’en fait guère mystère. « J’ai quelques idées sur ce qu’il faudrait faire pour remettre l’Union sur les rails », glisse à ses visiteurs, l’air gourmand, le commissaire français au Marché intérieur. Deux fois commissaire européen, ministre délégué aux Affaires européennes puis ministre des Affaires étrangères, négociateur du traité d’Amsterdam (la politique étrangère européenne, c’est lui), Michel Barnier connaît les arcanes communautaires sur le bout des doigts et il sait mieux que personne que le chemin pour parvenir au poste de président de la Commission est semé d’embuches. Le premier obstacle n’est pas le plus compliqué, même s’il devra affronter un minimum de concurGEORGES GOBET/AFP

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Michel Barnier, José Manuel Barroso et François Hollande à Strasbourg le 5 février.

Viviane Reding

sus est, aujourd’hui, bien lancé : tous les partis européens (PPE, PSE, libéraux, Verts et sans doute le Parti de la gauche européenne) vont choisir un candidat à la présidence

eu de débat sur le sujet puisque Barroso était à la fois le candidat du PPE, le parti arrivé en tête, et celui de la grande majorité des États. En outre, les socialistes du PSE ont été incapables de se mettre d’accord sur une tête de liste (Tony Blair et José Luis Zapatero, deux socialistes, soutenant Barroso), ce qui a tué dans l’œuf toute personnalisation des élections… Mais, à la faveur de la crise de la zone euro et des critiques de plus en plus virulentes contre un déficit démocratique grandissant, les partis européens ont décidé, cette fois-ci, de ne pas se laisser faire par les « chefs » : lors d’une réunion organisée par Wilfried Martens, le président du PPE, fin 2011, ils se sont engagés formellement à désigner chacun une tête de liste et à refuser la nomination d’une personnalité autre que celle du vainqueur. Le proces-

Martin Schulz

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liste et que le PPE gagne les européennes comme c’est probable, le chef de l’État devra renoncer à envoyer un socialiste à Bruxelles, chaque pays n’ayant droit qu’à un

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J’AI QUELQUES IDÉES SUR CE QU’IL FAUDRAIT FAIRE POUR REMETTRE L’UNION SUR LES RAILS » Michel Barnier

PATRICK KOVARIK/AFP

FRANCK PENNANT/AFP

Guy Verhofstadt

José Bové

PATRICK HERTZOG/AFP

rence (on parle beaucoup de la Luxembourgeoise Viviane Reding, membre de la Commission depuis 1999) : celui qui est aussi vice-président du Parti populaire européen (PPE, conservateur) devra obtenir l’investiture de son parti comme tête de liste, en mars 2014. Second obstacle, il faut que le PPE gagne les élections européennes de mai 2014, ce qui ne fait pas vraiment de doute, les socialistes n’étant guère en mesure, à l’heure actuelle, de lui ravir la première place. Le dernier obstacle est sans aucun doute le plus périlleux : le Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement devra l’élire, en juin, à la majorité qualifiée avant que le Parlement de Strasbourg ne ratifie sa désignation, à la majorité simple, le mois suivant. Le problème est que plusieurs gouvernements n’ont aucune envie de se voir privés de leur pouvoir de nommer le président de la Commission au profit des partis politiques. Il est vrai que les traités ne prévoient nullement que le Conseil européen nomme la tête de liste du parti arrivé en tête : ils disposent simplement que les États « devront tenir compte du résultat des élections européennes » avant de désigner, à la majorité qualifiée, le chef de l’exécutif. En clair, si le PPE gagne en 2014, ils seront simplement tenus de nommer une personnalité issue de ce parti, rien d’autre. En 2009, il n’y a pas véritablement JOHN THYS/AFP

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Barnier, président ?

de la Commission au premier trimestre prochain. Un casting possible met l’eau à la bouche : outre Michel Barnier, le socialiste allemand Martin Schulz, le libéral belge Guy Verhofstadt, le Vert français José Bové… Voilà qui donnerait du nerf à la campagne qui s’annonce. L’affaire paraissait d’autant plus entendue que François Hollande, le président de la République, s’est engagé, à plusieurs reprises, à suivre la procédure de nomination voulue par les partis européens. Il voyait là un moyen de mobiliser davantage les électeurs en leur permettant de choisir directement le président de la Commission et ainsi de contenir la percée des populistes en France (Front national et Front de gauche, notamment), ceux-ci prospérant sur l’abstention. Mais Berlin a travaillé au corps Paris et François Hollande commence à hésiter. En effet, si Michel Barnier est désigné comme tête de

membre au sein de l’exécutif européen. Même si certains, dans la capitale européenne, font ironiquement remarquer que Barnier est plus à gauche que beaucoup de socialistes, comme le montre l’ensemble des textes réglementant les marchés financiers qu’il a fait adopter depuis quatre ans, il n’empêche qu’un président socialiste devra soutenir un membre de l’UMP… Angela Merkel serait confrontée au même dilemme si les socialistes gagnaient les élections. La partie de bras de fer entre les gouvernements et les partis politiques européens s’annonce incertaine. Une chose est sûre : si ces derniers capitulent, il sera de plus en plus difficile de mobiliser les citoyens en leur promettant davantage de démocratie, mais toujours pour plus tard… Un Parlement européen dominé par les eurosceptiques deviendra possible grâce à la démobilisation qui s’ensuivra.


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International Céline Sissler-Bienvenu :

« Le braconnage des espèces sauvages est devenu une menace pour la sécurité mondiale » Le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) a publié un rapport alarmant sur les conséquences du commerce illicite d’espèces sauvages : « La nature du crime ». Entretien avec la directrice France et Afrique francophone de cette organisation non-gouvernementale, Céline Sissler-Bienvenu. Non, malheureusement ! Mais l’affaire Bouba N’Djida a constitué un électrochoc et l’implication de groupes violents (mafias, terroristes) est l’élément déclencheur d’une prise de conscience nouvelle de la communauté internationale de la gravité et de l’urgence du problème. Que pouvez-vous faire ?

Nous collaborons avec Interpol pour permettre le démantèlement des filières, nous formons, équipons des rangers mais, face à la puissance des réseaux criminels internationaux, aucune ONG, ni aucun État n’est en mesure, aujourd’hui, d’œuvrer seul.

Vous avez bon espoir ? Que fait la France ?

L’ampleur de cette criminalité est telle que l’inertie n’est plus permise. Alors oui, j’ai l’espoir que les États et notamment la France prendront leurs responsabilités. Aucun État ne peut s’affranchir de s’engager car le problème est mondial. Cette année, les États-Unis ont déclaré publiquement faire de la lutte contre cette criminalité une priorité. Nous attendons le même engagement de la France qui réfléchit encore au rôle qu’elle peut jouer sur cette question alors que ses homologues anglais et allemand

R.GANGALE/IFAW

CÉLINE SISSLER-BIENVENU DIRECTRICE FRANCE ET AFRIQUE FRANCOPHONE D’IFAW

Pouvez-vous nous expliquer en quoi le crime contre les espèces sauvages constitue désormais une menace pour la sécurité mondiale ?

Aujourd’hui, les groupes criminels organisés sont devenus les principaux acteurs de la criminalité contre les espèces sauvages menacées, mettant non seulement la survie de ces espèces en péril mais aussi la sécurité mondiale. Cette forme de criminalité est transnationale, liée à la corruption, la fraude, le blanchiment d’argent, le radicalisme et le terrorisme. Ce qui change la donne, c’est l’implication de ces bandes criminelles ?

En effet, l’existence de marchés non réglementés, les faibles risques de détection, les sanctions quasi inexistantes et les profits très élevés engrangés ont attiré les mafias vers le crime contre les espèces sauvages. Aujourd’hui,

le braconnage, par exemple des éléphants et rhinocéros, est hors de contrôle et le trafic de leurs parties (ivoire, corne) s’est industrialisé. 2007/2008 est une période charnière et IFAW, comme d’autres ONG, s’est inquiétée de la récurrence et du volume des saisies réalisées dans le monde. Les milices rebelles et groupes terroristes déciment aussi les espèces dans certaines régions pour financer leurs actions. Début 2012, des rebelles soudanais déterminés à prélever le plus d’ivoire possible ont braconné, en dix semaines, plus de la moitié des éléphants du parc de Bouba N’Djida au nord du Cameroun. Cette colonne de cavaliers lourdement armés a traversé la Centrafrique et le Tchad sans être inquiétée. Nous avons documenté ce massacre et expertisé des carcasses d’éléphants. Les informations collectées affilient ces rebelles aux Janjawids.

Vous souhaitez que ce type de criminalité obtienne le statut de « criminalité grave ».

Oui, il faut élever cette criminalité au même rang que le trafic de drogue ou d’êtres humains. La criminalité contre les espèces sauvages est polymorphe mêlant la drogue, les armes et impliquant le blanchiment d’argent. Le statut de « criminalité grave » permettra de renforcer les cadres politiques et législatifs, les capacités de lutte contre la fraude et de développer des systèmes judiciaires plus efficaces.

Le rapport « La nature du crime » est consultable sur

www.ifaw.org

LA NATURE DU CRIME

LE COMMERCE ILLICITE D'ESPECES SAUVAGES MENACE LA SECURITE NATIONALE ET MONDIALE

VIOLENCE, RADICALISME ET TERRORISME

Et que peut faire la communauté internationale ?

Il est fondamental que la lutte contre la criminalité ciblant les espèces sauvages devienne une priorité pour les gouvernements. Pour eux, le braconnage, le commerce illicite ne représentent qu’un problème environnemental et non un problème de sécurité. Les États doivent établir une approche multilatérale, des pays sources à ceux de destination en passant par les pays de transit tels que la France. À l’heure actuelle, il n’y a ni coordination des agences de lutte contre la fraude, ni partage des informations, une faille largement exploitée par les réseaux criminels qui, eux, sont organisés.

en sont à l’élaboration de leur plan d’action national. Il y a urgence à agir. Ce n’est plus seulement un problème environnemental. Le commerce illicite des espèces sauvages menace la sécurité mondiale. Des écosystèmes entiers sont fragilisés, des efforts de bonne gouvernance ruinés, des populations humaines déjà démunies encore plus appauvries. Et chaque espèce que nous perdons l’est pour toujours.

Le trafic d'espèces sauvages est lié au trafic de drogue et au blanchiment d'argent dans des zones déjà fragilisées.

Les syndicats criminels sont attirés par le trafic d'espèces sauvages en raison des risques faibles, des profits élevés et des sanctions légères.

Le trafic d'espèces sauvages est lié à de nombreux groupes et milices rebelles en Afrique.

CE QUE VAUT LE TRAFIC D'ESPECES SAUVAGES Le trafic d'espèces sauvages pèse au moins 14,5 milliards €/an et se classe au 4ème rang des activités illicites mondiales les plus lucratives.

DROGUES

CONTREFAÇON

TRAFIC D'ÊTRES HUMAINS

ESPÈCES SAUVAGES PROTÉGÉES

PÉTROLE

OEUVRES D'ART

OR

Les braconniers ont abattu au moins 1000 écogardes dans 35 pays différents lors d'incidents liés au trafic d'espèces sauvages.

43 200 € /kg PLATINE

ORGANES ARMES DIAMANTS HUMAINS DE PETIT CALIBRE

LES ECOGARDES

51 000 € /kg

37 900 € /kg

OR

MARCHE NOIR DE LA CORNE DE RHINOCEROS

LES PRODUITS LES TRAFIQUANTS EXPLOITENT GENERALEMENT... LA CHAINE D'APPROVISIONNEMENT DE LA DEMANDE. VIANDE DE BROUSSE

FOURRURES DE FÉLINS

ARTISANAT TRADITIONNEL LAINE D'ANTILOPE DU TIBET

TROPHÉES DE CHASSE

MAROQUINERIE

VÉSICULES BILIAIRES D'OURS VÊTEMENTS IVOIRE D'ÉLÉPHANT

CORNES DE RHINOCÉROS

BIJOUX METS DÉLICATS ECAILLES DE TORTUE BIBELOTS & ORNEMENTS

AILERONS DE REQUIN

CAVIAR

ANIMAUX DE COMPAGNIE

ECAILLES DE PANGOLIN

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MÉDECINE TRADITIONNELLE ASIATIQUE

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Le risque de disparition d’espèces menacées ne suffisait-elle pas à la prise de conscience des États ?

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International

Iran : et s’ils renonçaient à la bombe ? Pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir du président Rohani, l’Iran s’apprête à reprendre les négociations sur son programme nucléaire. Le changement de ton s’entend. Cela augure-t-il, en pleine crise syrienne, d’une nouvelle donne sur le fond ? Par François Clemenceau ’était le 6 septembre dernier. La haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Catherine Ashton, venait de convaincre, non sans mal, les 28 pays membres de soutenir politiquement une option de « fermeté » pour répondre au « massacre chimique » du 21 août en Syrie. Conjuguée aux menaces de frappes, cette prise de position des Européens a permis à la Russie de rebondir diplomatiquement en saisissant la perche tendue sans trop y croire par John Kerry : en proposant le démantèlement sous contrôle international de l’arsenal chimique du régime de Bachar alAssad, la Russie a engagé ses interlocuteurs dans une nouvelle phase. Rien ne dit, à ce jour, que ce processus fonctionnera, surtout s’il n’est pas assorti d’une résolution des Nations unies autorisant l’usage de la force (chapitre VII) en cas de manquement syrien aux engagements pris. Mais ce nouvel épisode est suivi de très près à Téhéran où le nouveau président, Hassan Rohani, a achevé la mise en place de son équipe. Avec des signaux qui partent dans

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économiques, l’Iran a accordé une ligne de crédit au gouvernement syrien de 4 milliards de dollars en juillet dernier.

Le diplomate en chef connaît l’Amérique Dans le même temps, le président Rohani a nommé un nouveau ministre des Affaires étrangères en la personne de Mohammad Javad Zarif. L’homme a étudié à San Francisco et Denver, deux de ses enfants sont nés sur le sol américain, et il connaît bien les milieux politiques de Washington pour avoir négocié la libération des otages de l’ambassade américaine en 1979. Après avoir servi l’Iran en tant qu’ambassadeur à l’ONU entre 2002 et 2007, il a été invité aux États-Unis pour débattre de la relation entre les deux pays aux côtés du républicain Chuck Hagel devenu aujourd’hui le secrétaire à la Défense de Barack Obama. Au début de ce mois, il s’est même permis de twitter des vœux de nouvel an à Israël, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait fait, ajoutant même que l’Iran ne déniait pas la réalité de l’Holocauste.

a confirmé là qu’il avait échangé une correspondance avec son homologue. Rohani a également demandé à rencontrer François Hollande. Dans une interview à la chaîne américaine NBC, le nouveau président a répété jeudi que l’Iran ne cherche pas à se doter de la bombe, ce que ses prédécesseurs tentent de faire croire depuis toujours. Mais selon des services de renseignement cités par l’hebdomadaire allemand Spiegel, Rohani envisagerait de fermer le site nucléaire de Fordo, la plus secrète des installations iraniennes, enfouie à plusieurs dizaines de mètres sous terre et où près de 700 centrifugeuses fonctionnent à plein pour enrichir de l’uranium à des fins militaires.

La France veut rester prudente Mieux, le président Rohani serait d’accord, selon ces sources, pour autoriser une inspection de l’AIEA sur ce site controversé. Il demanderait en échange une levée des sanctions pétrolières et bancaires prises contre son pays. Cela signifie-t-il que l’on s’approche d’une nouvelle ère entre Américains et

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RÉHABILITER L’IRAN ? À QUEL PRIX ? AVEC QUEL DEGRÉ DE CONFIANCE POSSIBLE ? POUR LA DIPLOMATIE FRANÇAISE, « IL FAUT RESTER TRÈS PRUDENT » TANT L’HISTOIRE NOUS A APPRIS À QUEL POINT LE DOUBLE LANGAGE ET LES FAUX ESPOIRS CRÉÉS PAR L’IRAN ÉTAIENT LÉGION DEPUIS PLUS DE 30 ANS »

toutes les directions en fonction des sujets prioritaires. L’Iran n’a jamais en effet pris autant fait et cause pour la Syrie face aux menaces occidentales. « Après l’Irak où Téhéran dispose désormais d’une base de soutien politique et stratégique grâce au gouvernement chiite en place, le régime iranien a accentué son emprise sur la Syrie et cela inquiète toute la région », confie une source diplomatique française. L’allusion au soutien militaire au régime de Damas, via le Hezbollah et la fourniture de conseillers techniques, est claire. Sans parler du soutien financier : malgré ses déboires

Mohammad Javad Zarif est en charge du dossier de négociation sur le nucléaire iranien. Son ambition est de « lever les inquiétudes » internationales à ce sujet. Il renouvellera cette démarche en rencontrant Catherine Ashton en marge de l’Assemblée générale des Nations unies qui entame ses travaux cette semaine à New York. Le nouveau chef de la diplomatie iranienne accompagne le président Rohani qui s’exprime à la tribune le même jour que Barack Obama. Une rencontre entre les deux chefs d’État n’était pas exclue la semaine dernière mais le président américain

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Iraniens ? La spécialiste de l’Iran à la Brookings Institution, Suzanne Maloney, note que « deux émissaires se sont rendus à Téhéran en août. L’un, Jeffrey Feltman, est un proche collaborateur de John Kerry. L’autre est le sultan d’Oman en personne, habitué depuis des années à servir de passeur de messages entre l’Iran et les États-Unis ». Réhabiliter l’Iran ? À quel prix ? Avec quel degré de confiance possible ? Pour la diplomatie française, « il faut rester très prudent » tant l’histoire nous a appris à quel point le double langage et les faux espoirs créés par l’Iran étaient légion

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Hassan Rohani. PHOTO ATTA KENARE/AFP depuis plus de 30 ans. Surtout si une participation de la République islamique à une conférence internationale sur la Syrie (Genève 2) servait de hors-d’œuvre à un marchandage sur son programme nucléaire. Ou l’inverse : l’Iran prête à lâcher du lest sur le nucléaire pour mieux protéger sa tutelle sur la Syrie de Bachar, seule passerelle avec le Hezbollah libanais dans l’arc chiite régional.

Le jeu de Poutine Dans les deux cas de figure, la négociation sera difficile. Surtout, comme on le rappelle à l’Élysée, si l’on tient du compte du fait que « Rohani n’est pas seul maître à bord, c’est le guide Khamenei qui a le vrai pouvoir ». Elle risque de ne pas enchanter non plus Israël pour qui la menace d’un Iran nucléaire est existentielle. « Si les États-Unis et la France ont été obligés de faire marche arrière pour les frappes en Syrie, qui dit qu’Israël ne prendra pas les choses

en main si Benyamin Netanyahou sent que la dissuasion américaine n’est plus crédible ? », confiait récemment l’experte des relations transatlantiques Alexandra de Hoop Scheffer. Dans ce vaste chantier diplomatique qui s’annonce, le nouveau rôle de la Russie est crucial. Le président Rohani l’a bien fait comprendre au reste du monde en se rendant au Kirghizstan pour y rencontrer Vladimir Poutine à l’occasion d’un sommet de l’organisation de Shanghai dont l’Iran est un pays observateur. Outre que les deux pays sont inquiets de ce qui se prépare à leurs portes, en Afghanistan, une fois que les troupes étrangères en seront parties fin 2014, la Russie est juge et partie face au programme nucléaire iranien et arbitre fournisseur pour la Syrie. Ce mélange des genres crée à l’évidence un conflit d’intérêts stratégique. Nul doute que l’Iran saura s’en servir.


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L’admiroir

Les trois Chirac de Christian Jacob Par Éric Fottorino

Avec le patron des députés UMP à l’Assemblée nationale, l’hommage à l’ancien Président, au père en politique, est permanent. ur les murs de son bureau, le chef du groupe parlementaire de l’UMP Christian Jacob annonce clairement la couleur. Trois grands portraits de Jacques Chirac sont accrochés en majesté, signe d’une dévotion quasi filiale pour celui qui, de son propre aveu, amena le syndicaliste paysan dans l’arène politique. C’était en 1994, lorsque le désormais maire de Provins conquit son premier mandat de député européen. « Je traînais les pieds pour aller là-bas, reconnaît aujourd’hui Christian Jacob. Le Parlement de Strasbourg, j’en avais régulièrement été dégagé par les CRS et des camions à eau… » Mais il ne regrettera pas l’insistance de Chirac pour qu’il se présente dans l’institution dont il sera le benjamin. Sa relation avec « le grand » remonte à la fin de 1988. Le CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs) traverse alors une crise interne. Le maire de Paris, battu aux présidentielles la même année, veut rencontrer ce trublion. « J’ai entendu parler de vous, pas toujours en bien », lui dit Chirac qui le reçoit longuement. Christian Jacob garde le souvenir de ce premier entretien. « Quand on est avec lui, il vous accorde une telle attention qu’on a l’impression d’être la personne la plus importante au monde. Certains restent condescendants. Ce n’était pas le cas de Chirac. Son épaisseur humaine était tangible. Et il connaissait tout de l’agriculture. » Pour le jeune homme qui a « plaqué ses études » à 17 ans avec un BEP, cette reconnaissance du chef est un puissant moteur. Il appartient à une famille qui a toujours voté à droite sans être encartée, chiraquienne plutôt que gaulliste. Et voilà justement que Chirac s’intéresse de près à Christian Jacob, l’incitant à accomplir sa mue politique. Dans les années 1988-1994, manifestations agricoles obligent, la route des deux hommes va souvent se croiser. Quand le jeune leader du CNJA prend publiquement position pour le traité de Maastricht, Jacques Chirac lui sait gré de ce soutien. C’est pourquoi il figurera en numéro quatre sur la liste des européennes, et deuxième RPR,

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derrière Dominique Baudis, Hélène Carrère d’Encausse et Jean-Pierre Raffarin. Pour celui qui a fait ses armes dans les négociations avec les caisses locales du Crédit Agricole, l’accélération est rapide, tout entière nourrie par la relation de confiance qu’il a su tisser avec le futur président de la République. Mais ce dernier voit encore plus loin pour son « poulain ». Un appel chez Christian Jacob décide de la suite : « Il faudrait penser à faire vraiment de la politique », lui souffle un Chirac pressant. Une occasion se présente à Melun, mais il ne la sent pas, lui dont la famille est connue sur les registres de Provins depuis 1664… Qu’à cela ne tienne. En septembre 1995, Alain Peyrefitte rejoint le Sénat. Une législative partielle est

programmée. « J’ai gagné en duel contre le Font national, rappelle Jacob. 53/47. » Et de souligner au passage le score déjà très élevé du parti lepéniste. Réélu député après la dissolution de 1997, l’ancien patron du CNJA consolide le lien avec un président amoindri par la cohabitation. Christian Jacob a l’âme d’un fidèle. Il sera de ce petit cercle qui entoure Chirac dans les moments difficiles. Aujourd’hui encore, il lui rend visite au moins deux fois par mois, proche parmi les proches, après bien sûr l’irremplaçable Jean-Louis Debré. Conformément aux vœux de son mentor à l’Élysée, l’enfant du pays devient maire de Provins en 2001. Entre-temps, Jacques Chirac a élargi son champ d’intervention en lui confiant un de ses domaines

réservés : l’Afrique. Voilà Christian Jacob en missi dominici du président pour exposer les positions françaises dans les négociations de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). L’élu se rend dans une trentaine de pays du continent noir et mesure chaque fois le rayonnement de Chirac en Afrique. L’enjeu est sensible : ramener ces pays dans l’orbite de la France, après que certains ont lorgné du côté des États-Unis. À partir de 2002 s’ouvre pour lui une période gouvernementale. Il espère la Coopération ou le Commerce extérieur. Il n’obtient ni l’un ni l’autre. Il dit trois fois non quand Jean-Pierre Raffarin lui propose le ministère de la Famille. « Chirac m’a appelé, il m’a embobiné », se souvient-il tout sourire. Il ne regret-

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tera pas puisque son passage à ce poste sera marqué par des réformes importantes en matière de divorce, d’adoption et de justice pour les enfants. Il enchaînera avec le ministère des PME (frustré qu’un remaniement le prive de son projet de loi sur l’entreprise) puis le ministère de la Fonction publique. Quand Nicolas Sarkozy est élu en 2007, le ministre des gouvernements Raffarin sait qu’il ne sera pas de la future équipe. La loyauté à Chirac, cela se paye. « Par rapport à Sarkozy, le président n’a pas joué la politique du pire, tient à souligner Christian Jacob. Sa ligne était claire. Nous devions collaborer. » Devenu président du groupe parlementaire UMP, il garde à l’esprit les raisons de son admiration pour Chirac, au-delà de sa « pâte humaine ». Il évoque sa « capacité à réformer », soulignant que la première loi Fillon sur les retraites, c’était bien le président qui l’avait voulue. Il cite « la dissuasion nucléaire, la restructuration de l’armée, le passage à l’Euro, la résistance aux États-Unis dans la guerre du Golfe, et le refus que les soldats français se fassent canarder au Kosovo ». Deux phrases lui reviennent, qu’il livre avec gourmandise. La première de l’écrivain Denis Tillinac : « Si vous voulez détester Chirac, ne le rencontrez jamais. » Et ce propos de Françoise Giroud à Mitterrand : « Méfiez-vous de ce type capable de lire de la poésie chinoise planqué derrière le magazine Play-boy. » On se retourne vers les trois visages de Chirac accrochés aux murs. L’un, en noir et blanc, remonte à 1986. « C’est la droite dure, le Chirac bretteur, coupant, il a existé aussi. » Le second n’est pas une image mais un texte stylisé : les premiers mots du président élu le 7 mai 1995, sous forme d’affiche à l’encre de Chine : « Ce soir je pense à mes parents. Je pense aux patriotes simples et droits dont nous sommes tous issus. » Vient enfin la photo de campagne de 2002, un Chirac souriant, serein, rassembleur : « La France en grand, la France ensemble.» Tous les visages, toutes les expressions d’un homme à travers son temps.


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CITIZENSIDE/AFP

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Un autre regard

Chaque semaine, cinq pistes pour s’évader avec Patrick Poivre d’Arvor

UN ESSAI

Derrière le voile de Nahida Nakad (Éditions Don Quichotte) Voilà un livre fort bienvenu en ces temps chahutés où un simple morceau de tissu est devenu l’objet de féroces batailles et même le symbole de ce que représente l’islam. Nahida Nakad, que j’ai connue grand reporter à TF1 avant qu’elle ne dirige les rédactions française, arabe et anglaise de France 24 (elle est aujourd’hui consultante en relations internationales), se penche sur la question du voile dans cet essai essentiel pour comprendre le débat. Elle fait preuve de pédagogie pour distinguer tout d’abord les différentes sortes de voile : le hijab (un foulard qui couvre les cheveux, une partie du front et les oreilles, et qui peut être de toutes les couleurs), le jilbed (un hijab qui recouvre les épaules et la poitrine, porté avec une longue tunique très ample), le tchador (large et noir, qui recouvre le corps, à l’exception du visage et des mains), le niqab (voile intégral qui ne laisse apparaître que les yeux et qui nous vient d’Iran) et la burqa (portée surtout en Afghanistan, au Pakistan et en Inde, c’est un niqab qui intègre aussi un grillage en tissu sur les yeux). Vient ensuite la question qui fâche : le voile est-il une obligation, une prescription coranique, pour les musulmanes ? Réponse de l’auteur : « oui » pour les pratiquants qui se fondent sur l’avis des oulémas les plus en vue, « non » pour ceux qui interprètent différemment le Coran, et notamment le verset 31 de la sourate dite de « La lumière » : « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile

connaître le dénouement, des personnages attachants, pas des vainqueursnés, des acteurs excellents. Le couple formé par Denis Podalydès et Mathieu Demy, deux demi-frères que tout semble séparer, est très crédible. C’est à l’enterrement de leur père qu’ils vont véritablement se découvrir et, par respect d’une promesse qu’il leur a fait tenir, ils se lancent dans une aventure de Pieds nickelés un peu déjantés. On aimerait croiser des randonneuses telles que celles qu’ils frôlent, on aimerait traverser les paysages que nous montre Xabi Molia, on aimerait pouvoir chacun partir à la découverte d’un Graal qui nous changerait la vie.

UNE PIÈCE

L’Anniversaire

Justine Augier sur leur poitrine… » Dans ce verset, on le voit, il n’est pas précisé ce que la femme doit cacher. Et qu’appellet-on « atours » ? Nulle part dans le Coran, ici ou ailleurs, il n’est question de cheveux… Au terme de son livre, Nahida Nakad propose le dialogue et une réflexion. Il faut à la fois enseigner ce qu’est l’islam et ce qu’est la laïcité. Pour nous réconcilier avec l’esprit français qu’elle définit ainsi : ouverture, tolérance, respect des différences.

UN ROMAN

La Confession de Massoud

J’ai connu Massoud et plus tard son fils Ahmad, qui, à l’époque de notre rencontre avec Patrick Bourrat, avait alors une douzaine d’années. Mais il était déjà incroyablement mûr pour son âge. Et j’imagine très bien ce qu’il aurait ressenti en recevant cette longue lettre de son père. « Je t’écris pour que tu dises au monde ces quelques vérités, pour que l’islam vive et se renouvelle, pour que la concorde entre les croyances demeure ». Ces quelques lignes, le commandant Massoud ne les a jamais écrites mais je suis sûr qu’il les a pensées. Et Olivier Weber a bien raison de nous rappeler cette phrase de Romain Gary : « Si la mort n’existait pas, les hommes inventeraient quelque chose d’encore plus dégueulasse. »

d’Olivier Weber (Flammarion) UN PORTRAIT S’agit-il d’abord d’un roman? Oui, si l’on en juge par la mention sur la couverture. Non, si l’on connaît bien les deux hommes, l’auteur et son sujet. Le journaliste Olivier Weber, (auréolé du prix Albert Londres et du prix Joseph Kessel) a imaginé une lettre du commandant Massoud à son fils. On sait que Massoud fut en Afghanistan un opposant de toujours à l’obscurantisme et que son assassinat (à l’avant-veille des attentats du 11 septembre) ne doit rien au hasard dans ce pays aujourd’hui rongé par le fondamentalisme et bientôt abandonné par les Occidentaux. Les deux assassins, déguisés en journalistes, savaient très bien ce qu’ils faisaient.

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Jérusalem de Justine Augier (Actes Sud) Il y a autant de visions de Jérusalem que d’habitants de la Ville sainte. Quant aux visiteurs, ils ne sortent jamais indemnes d’un passage dans cette ville qui fait tout à la fois peur, rêver et fantasmer. Reste la frange intermédiaire des étrangers que ne font qu’y passer, tout en y restant plusieurs années. C’est le cas de Justine Augier qui vit aujourd’hui à New York mais qui s’est passionnément éprise pendant cinq ans de Jérusalem. Le portrait qu’elle nous en livre colle au plus près à la ville : à multiples

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facettes. Elle a en effet choisi l’écriture chorale pour nous la faire connaître. Il y a d’abord de multiples citations: Amos Oz, Primo Levi, Mahmoud Darwich, Mourid Barghouti, Elias Sanbar, David Grossman, Aharon Appelfeld, etc… Tous, Israéliens, Palestiniens et autres, nous apportent un regard différent, percutant et poétique. Il y a surtout les différentes voix qui s’entrecroisent dans ce livre et qui nous le rendent attachant, même si, forcément, l’approche est ardue. Identifiées par des caractères typographiques singuliers, ces voix nous donnent le point de vue d’une Israélienne, d’une Palestinienne, d’une Française… Mais toutes au fond nous disent la même chose : « Les lignes de fracture qui traversent la ville, ses quartiers, ses rues, ses familles et ses habitants, sont innombrables, mouvantes, et se changent parfois en des miroirs fendus qui révèlent un curieux mimétisme des discours et des postures. » Traduit en langage métaphorique par le grand poète palestinien Mahmoud Darwich, cela donne ceci : « Il n’existe pas chez moi de vision unique et définitive de l’Autre. Celui qui m’a éduqué était juif, celui qui m’a persécuté l’était aussi. La femme qui m’aima était juive. Celle qui me détesta aussi ».

UN FILM

Les Conquérants de Xabi Molia Un film à voir parce qu’il réconcilie avec la griffe « made in France ». C’est tout ce que l’on aime dans le cinéma dit populaire mais de qualité : une histoire dont on a envie de

d’Harold Pinter (Théâtre du Vieux-Colombier à Paris) Pendant longtemps, Pinter n’a pas eu le droit d’entrer au répertoire de la ComédieFrançaise. Ainsi le voulait un décret de 1946 qui interdisait à la troupe de la Maison de Molière de jouer un auteur étranger de son vivant. Heureusement, un demi-siècle plus tard ledit décret est abrogé. Il était temps : dix ans après, le dramaturge britannique allait recevoir le prix Nobel de littérature. C’est donc dans la salle très accueillante du Vieux-Colombier que L’Anniversaire, l’une des toutes premières pièces de Pinter (1958), fait son entrée au Français. Comme toujours avec cet écrivain qui fut lui-même comédien et metteur en scène, le code d’accès n’est pas livré avec les clés. D’où un flottement gênant pour le spectateur qui s’accroche avant de se laisser prendre à son tour, comme les comédiens qui ont l’air de se régaler. Cécile Brune, Éric Génovèse, Nicolas Lormeau, Nazim Boudjenah, Jérémy Lopez et Marion Malenfant nous prennent par la main pour nous faire entrer dans un univers où l’on rit un peu avant d’être glacé d’effroi. Claude Mouriéras, le metteur en scène, nous explique très bien pourquoi il n’y a rien à comprendre des liens qui unissent ces six personnages en quête d’auteur. Mais la pièce démontre très vite que, favorisé par les liens de soumission des uns aux autres, l’arbitraire pousse au totalitarisme.


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À la tribune

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L’innovation en santé, pourquoi toutes ces peurs ?

Par Guy Vallancien, professeur de médecine à l’université Paris-Descartes, Président de CHAM

out progrès comporte des risques dont il peut être difficile, voire impossible, de préjuger de l’importance. Le désir de sécurité maximale qui prédomine dans les aspirations de notre société hyperprotégée est-il en contradiction avec cette part incompressible de dangers et

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ceptives. On en arrive à retirer du marché, dans la précipitation la plus totale, un médicament diurétique sous prétexte d’une supposée erreur de conditionnement, qui s’est avérée n’être qu’une bêtise de préparatrice en pharmacie novice qu’il aurait suffi d’interroger un peu plus précisément et rapidement pour savoir la vérité. Jamais ne seront répertoriés les éventuels morts secondaires à l’arrêt brutal du traitement, mais l’administration dira qu’elle a fait son boulot ! Visant au départ les risques écologiques, le principe de précaution s’est rapidement étendu à toutes les sphères scientifiques et médicales. Générant des peurs alimentées par autant de fantasmes transmis à la vitesse des réseaux Internet par des prêcheurs d’apocalypse au savoir confus, ce concept de protection a relégué le progrès au rang de danger menaçant la planète. Alors même que les projections de destruction massive de notre écosystème les plus alarmistes n’ont jamais tenu compte de l’évolution du progrès des techniques pour y pallier, les films à sensation (Al Gore, Hulot, et autres) ont fait le tour du monde, amplifiant d’autant ce rejet d’une analyse scientifique sereine tout en figeant le

fusent leurs innovations sont considérés les premiers comme des charlatans et les seconds comme d’épouvantables capitalistes avides. Peur des technologies nouvelles, comme la génomique, les cultures de cellules humaines, les nanotechnologies et la robotique. Présentés comme des moyens de soigner l’homme malade ou blessé, ces moyens scientifiques ne vontils pas dépasser leur objectif et nous entraîner vers une augmentation des capacités physiques et mentales de l’homo sapiens ? Allongement de la durée de vie, recul du vieillissement, accroissement de nos capacités sensorielles, combinaisons variées de nos possibilités anatomophysiologiques associées à de nouveaux capteurs et effecteurs implantables nous reliant à des systèmes d’actions et de contrôles téléguidés, toutes ces évolutions nous amènent à penser l’homme comme un cyber-organisme aux possibilités accrues. Jusqu’où irons-nous, et pour quelle eschatologie individuelle et collective ? Internet et la télémédecine sont-ils des moyens adaptés de communication entre les soignants et les soignés ? Faut-il craindre une perte, même partielle du rapport à l’autre, ou au contraire espérer son renforcement grâce à la rapidité et

de transparence et d’éthique sont à démontrer, et ce, au prix d’un ostracisme croissant vis-à-vis d’une industrie globalement honorable et indispensable. La même problématique se retrouve dans l’industrie agroalimentaire où les scandales cachent les efforts énormes consentis par cette activité, elle aussi indispensable, dans l’amélioration des biens qu’elle produit. Dans ce capharnaüm où les plus culottés font le plus grand buzz médiatique, il est difficile aux responsables politiques de faire le bon choix, bringuebalés entre les visions d’horreur des altermondialistes et les discours des experts, souvent considérés comme achetés, de moins en moins écoutés. Les peurs de la population, manipulée par de petits malins qui font fructifier leurs associations ou autres officines de terreur à longueur de dénonciations, ont-elles déjà contaminé les décideurs politiques ?

Au fond, nos élus auraient-ils peur des peurs sanitaires ? Faut-il réviser le principe de précaution : la réponse est oui ! Trois fois oui, afin de sortir de cette impasse dans laquelle ces peurs nous entraînent irrémédiablement. La science est parfois productrice de dangers majeurs, est-ce une raison pour la museler, détruire les laboratoires que sont les champs d’OGM, refuser le débat sur les nanotechnologies, empêcher le progrès de la biologie et de la génomique humaine ? Curieusement ce sont les plus furieux thuriféraires du tout écologique qui réclament à cor et à cri le développement des thérapies géniques. La contradiction ne les étouffe pas, sûrs qu’ils sont de leurs droits. Nous devons en appeler à la lucidité et nous barder de la ferme conviction de vouloir sortir de l’impasse dans laquelle nous nous sommes collectivement enfermés.

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de nuisances temporaires ou définitifs qui accompagnent les innovations ? Depuis l’affaire du sang contaminé, les crises sanitaires ont pris en France une tournure particulière dans la surexpression de la protection aux dépens de l’invention. L’inscription du principe de précaution dans la Constitution a amplifié cette crainte de la nouveauté, alliée à un rejet irrationnel de tout essai scientifique, qu’il s’agisse des OGM, du gaz de schiste, des nanotechnologies, ou que l’on ait affaire à des prothèses de hanche ou à des pilules contra-

débat. Tout récemment une vidéo grand public d’Artus Bertrand montra la colère d’un pécheur sénégalais dont la maison était menacée de destruction à cause de l’érosion océane locale, dont l’origine était, évidemment, le réchauffement climatique lié à la consommation énergétique européenne et américaine. De telles inepties pullulent sans qu’aucune voix ne s’élève vraiment pour tenter de rétablir une certaine part de vérité. Les chercheurs qui conçoivent et balisent les voies du progrès et les industriels qui développent et dif-

à l’immatérialité de ces nouvelles relations induites qui bouleversent nos habitudes ? La virtualité est-elle compatible avec l’humanisme ? Quels rapports envisager entre l’industrie et les patients ? Faut-il entretenir un clivage entre ceux qui produisent les médicaments et les matériels de santé et ceux qui les utilisent, ou, au contraire, doit-on renforcer leurs liens sans y voir une collusion systématique entre deux univers incompatibles ? Les affaires récentes ont poussé le législateur à une rigueur stérilisante dont les bénéfices en termes

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NUMÉRO 468, MERCREDI 25 SEPTEMBRE 2013 L’HÉMICYCLE

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* Soit environ un an, en fonction du calendrier parlementaire.

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FAUT-IL RÉVISER LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION: LA RÉPONSE EST OUI ! TROIS FOIS OUI, AFIN DE SORTIR DE CETTE IMPASSE DANS LAQUELLE CES PEURS NOUS ENTRAÎNENT IRRÉMÉDIABLEMENT »



l'Hémicycle - #468