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Philippe Meirieu

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Rédacteur en chef : Joël Genard

Les fantasmes des jusqu’au-boutistes…

Le hollandisme à l’épreuve

Florange et la chimère de la nationalisation… Le refus de Notre-Dame-desLandes et la théorie ténébreuse de la décroissance… Le droit de vote des Édito étrangers et le rappel incessant à Thierry Guerrier ses promesses de campagne… Sur sa gauche, rouges, verts et jaunes, les démagogues de tous calibres se surpassent depuis quelques semaines pour submerger François Hollande sous leurs surenchères, supposées vertueuses. Héritiers d’une gauche tribunitienne toujours fâchée avec le réalisme économique, enfants gâtés d’une société qui n’ose plus assumer (et promouvoir) son développement, éternels théoriciens d’un antiracisme de salon, ils préfèrent manier l’anathème à l’égard du nouveau pouvoir (qu’ils avaient pourtant appelé de leurs vœux et au sein duquel nombre de leurs camarades tentent d’agir), l’anathème plutôt que la bienveillance, a minima, à défaut évidemment d’un soutien politique clair. Jusqu’où ces tenants d’une « vraie gauche », celle qui déteste le réel et s’y salir les mains, irontils dans leur escalade faussement angélique ? Combien de temps la schizophrénie qui a saisi le gouvernement et la majorité va-t-elle continuer à affaiblir son chef, au point de miner le fragile équilibre sur lequel s’appuie le président de la République ? Et surtout, comment faire prévaloir le sens des réalités sur les fantasmes des jusqu’au-boutistes ? Qui, par exemple, au sein de la gauche de gouvernement osera rappeler à Arnaud Montebourg et à ses thuriféraires qu’une nationalisation à un milliard d’euros pour sauver six à sept cents emplois, à Florange ou ailleurs, entraînerait la nation dans une spirale suicidaire, déclenchant des revendications similaires et tout aussi légitimes dans d’autres industries en difficulté ? Qui aura le courage d’exiger de Cécile Duflot la « cohérence » entre son mandat ministériel et son soutien aux opposants au projet de transfert de l’aéroport de Nantes sur une plateforme indispensable à l’essor économique de tout le Grand Ouest pour les trente ans à venir ? Qui, enfin, aura l’autorité morale suffisante pour fermement suggérer aux dirigeants de SOS Racisme de ne pas exiger « tout, tout de suite » du chef de l’État, le droit de vote des étrangers n’étant pas, et de loin, la première préoccupation des Français ?! Certes, des voix comme celle de Michel Rocard tentent bien un rappel à la sagesse ou, tout au moins, au pragmatisme. Le « sage » de la deuxième gauche a-t-il jamais été entendu… Il est tout de même une institution et un personnage, dont c’est bien la mission de monter sans cesse en première ligne pour défendre l’exécutif et expliquer ses choix : le Parti socialiste et son premier secrétaire. Passée la période de réorganisation de la direction du PS, Harlem Désir va devoir très vite assumer pleinement ce rôle. Aussi délicat soit-il. Si les ministres les plus « hollandais » s’évertuent aujourd’hui à l’intégrer davantage dans leur cercle, c’est pour mieux l’y pousser. Il y a urgence.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault ont fait le choix du pragmatisme et de la prudence dans le dossier Florange. Le chef de l’État et le Premier ministre définissent peu à peu un socialisme davantage tourné vers le compromis. Quitte à déboussoler la gauche « ouvriériste ». PHILIPPE WOJAZER/AFP

Gérant-Directeur de la publication : Bruno Pelletier

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On va continuer le combat et on sera votre malheur. » Aux cris de colère et aux larmes du syndicaliste de Florange Édouard Martin, Jean-Marc Ayrault répond qu’il « assume parfaitement ce qui a été décidé… je ne mens pas aux Français ». Comment mieux illustrer la fracture entre un gouvernement qui revendique sa ligne social-démocrate et une gauche « ouvriériste » qui, depuis plus d’un siècle, a épousé tous les combats des sidérurgistes lorrains? Cette même « première gauche », comme on

Y aura-t-il des huîtres à Noël ?

Et aussi

Rebsamen, des révolutions latino-américaines à Mitterrand La politique chevillée au cœur, François Rebsamen est imprégné du romantisme révolutionnaire latino-américain. Sa rencontre avec Pierre Joxe l’a beaucoup marqué. Ce dernier a toujours été « son maître à se comporter ». > Lire l’Admiroir d’Éric Fottorino en p. 15

www.lhemicycle.com

la qualifie, qui réclame du pouvoir d’achat, rêve de nationalisations, prône toujours plus d’État face à une économie ouverte… c’est-à-dire une politique inverse de celle que mène le gouvernement Ayrault. On comprend le désespoir des ouvriers de Florange à qui Arnaud Montebourg a fait miroiter une nationalisation temporaire. On sait d’expérience que Mittal ne tient pas ses promesses. Mais Jean-Marc Ayrault, au-delà de ses erreurs de communication, n’a pas tort de rappeler qu’il n’y aura pas de

Dossier

JEFF PACHOUD/AFP

STÉPHANE DE SAKUTIN/AFP

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George Pau-Langevin

Touchée depuis 2008 par une surmortalité des huîtres, l’ostréiculture française fait face à une crise durable. Soutenue par l’État et les collectivités, la filière espère beaucoup du programme Score, dont les résultats ne sont pourtant pas attendus avant plusieurs années. > Lire l’enquête de Jean-Marc Engelhard en p. 6 et 7 Au sommaire • Le Sénat va statuer sur l’immunité parlementaire de Jean-Noël Guerini > p. 4 • Emprunts toxiques : Les villes moyennes haussent le ton par Florence Cohen > p 5 • Hollande en Algérie pour tourner la page par François Clemenceau > p. 10 • Un rapprochement entre l’Arcep et le CSA ? par Tariq BefnecCuriel > p 12 • Du coco de mer à la « graine de vie » > p. 14

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licenciements et que les nationalisations des années 1980 n’avaient pas empêché des milliers de suppressions d’emplois. Le réalisme qu’incarne le Premier ministre a dicté le choix retenu: l’expropriation de Mittal aurait pris des mois et mis en danger les 20 000 autres salariés de Mittal en France. Elle aurait coûté un milliard, suscité des vocations dans d’autres sociétés en difficulté, avec le risque d’effrayer les investisseurs étrangers.

Gérard Leclerc > Lire la suite en p. 4


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PHILIPPE MEIRIEU PROFESSEUR EN SCIENCES DE L’ÉDUCATION À L’UNIVERSITÉ LUMIÈRE-LYON 2

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Nous devons passer de “l’égalité des chances”, qui prétend, selon la formule célèbre, “faire émerger un Einstein dans le 93”, à une véritable “égalité des droits” »

Philippe Meirieu a participé à la concertation pour la refondation de l’école de la République. Le pédagogue regrette qu’elle n’ait su produire un « projet d’ensemble ». Vous avez jugé que les résultats de la concertation qui a duré trois mois ne portaient pas un « projet fort ». Ce ne sera qu’une réforme de plus ?

Les résultats de la concertation ont été présentés comme une « boîte à idées » pour la refondation de l’école. Et, même si la plupart des idées étaient déjà formulées ici ou là, c’est une collecte utile. Mais – et cela est sans doute inhérent à la méthode utilisée – cette « boîte à idées » ne permet pas d’identifier un projet d’ensemble. Il reviendra donc au politique – et c’est précisément sa fonction – de proposer des principes unificateurs et des perspectives mobilisatrices. Les mesures techniques nécessaires devront être assujetties à des finalités capables de redonner confiance aux personnels comme aux parents et aux élèves… Impossible donc de savoir encore si la loi d’orientation ne sera qu’une « réforme de plus » ou sera, comme je l’espère, un vrai moment de refondation, comparable à celui de Jules Ferry ou, mieux encore, de Jean Zay, d’Alain Savary ou de Lionel Jospin – dont la loi de 1989 reste, pour moi, un texte essentiel, malheureusement mal lu et, finalement, assez peu appliqué… Vous avez pointé le manque d’acteurs de terrain dans le choix des participants à cette concertation…

L’école française vient de vivre une période très dure où la mise en concurrence systématique à tous

les niveaux, associée à un contrôle technocratique généralisé et à une caporalisation sans précédent des acteurs, a conduit à une véritable « dépression collective ». Le sentiment d’impuissance à la base n’a jamais été aussi grand. Il me semble que, en ne faisant appel, pour l’essentiel, qu’aux cadres et responsables des grands appareils, on s’est privé d’un signal fort en direction de tous les personnels et les parents. Une concertation plus

de travailler dans un établissement pacifié, d’être pris en charge par une équipe éducative solidaire, d’accéder à des pratiques artistiques et culturelles exigeantes, de bénéficier d’une évaluation qui aide à progresser, etc. La semaine de quatre jours et demi, la limitation du redoublement, la modification du système de notation, des devoirs : de bonnes idées ?

matique par « unités de valeur », seul moyen de changer les modalités de travail et de faire disparaître le redoublement. Pensez-vous qu’il existe une crise de la transmission aujourd’hui ? Que penser de l’enseignement d’une morale laïque ? Comment refonder l’école ?

Il existe une crise de l’institution scolaire, qui peine à trouver sa légitimité auprès des enseignants,

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UNE CONCERTATION PLUS VASTE AURAIT ENGAGÉ UNE DYNAMIQUE SUR LAQUELLE LE MINISTÈRE AURAIT PU S’APPUYER »

vaste aurait engagé une dynamique sur laquelle le ministère aurait pu s’appuyer : de multiples rencontres décentralisées, sous forme d’universités d’été par exemple, auraient été un beau moyen de se mettre en route collectivement. Vous mettez en doute la pertinence d’une quête d’une plus grande « égalité des chances ». Pourquoi ?

Nous devons passer de « l’égalité des chances », qui prétend, selon la formule célèbre, « faire émerger un Einstein dans le 93 », à une véritable « égalité des droits ». C’est le défi d’aujourd’hui : comment garantir le droit à l’éducation pour tous ? Et le droit à l’éducation, ce n’est pas seulement l’acquisition du « socle commun », c’est le droit

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Oui, à condition de regarder comment tout cela va se faire et dans quel esprit. Il faut que le retour à quatre jours et demi dans le primaire s’accompagne de vrais progrès : nous devons repenser globalement le temps de l’enfant avec l’ensemble des partenaires concernés ; nous devons travailler à la mise en œuvre d’une vraie « pédagogie de la réussite », car ce qui fatigue le plus l’enfant, en réalité, c’est l’échec ! D’où, effectivement, la nécessité de repenser l’évaluation pour en faire un outil de progression et non d’exclusion… Mais, pour cela, il ne faut pas s’arrêter en route : il faut aller jusqu’à ce qui pilote finalement tout le système : les examens, le brevet et le baccalauréat. Je suis favorable à une évaluation systé-

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des élèves et des parents… Cette crise est, bien évidemment, liée à des facteurs sociaux plus larges : déliaison intergénérationnelle, montée des individualismes, surexcitation pulsionnelle d’enfants et d’adolescents considérés essentiellement comme des « cœurs de cible », triomphe de l’immédiateté et de l’efficacité à tout prix, etc. Mais l’école, justement, doit représenter un contrepoison à tout cela et en faire sa vraie légitimité. Ce doit être un espace de décélération où des groupes d’élèves à taille humaine sont encadrés et suivis par des équipes d’enseignants cohérentes. Ce doit être un lieu où l’on prend le temps d’apprendre et de comprendre, où l’on met en place les « belles contraintes » qui permettent

d’accéder à la réflexion et à la pensée. Ce doit être une institution où se construit du « commun » et où se prépare « l’avenir du commun »… Cela passe par un travail de fond sur les contenus d’enseignement, qui ne doivent pas être réduits à un chapelet de compétences techniques mais s’inscrire dans une culture qui mobilise les élèves et leur permette de comprendre comment les humains ont construit, tout au long de leur histoire, les moyens de leur émancipation. Il faudra, pour cela, réinterroger les programmes et les méthodes, faire de la maîtrise de l’écrit une priorité absolue, donner une plus grande place à l’histoire, introduire clairement le droit comme discipline à part entière… puisque, dit-on, « nul n’est censé ignorer la loi ». Quant à la morale laïque, je ne suis pas hostile à son enseignement, mais à condition qu’on s’astreigne aussi à la vivre. Car ce que l’école enseigne d’abord, c’est elle-même ! Qu’attendez-vous du passage de ce texte au Parlement ?

Qu’il permette de bien faire ressortir, dans la loi d’orientation, tout à la fois, les finalités et les modalités. Car la crédibilité d’une politique éducative tient à cela : des finalités fortes et mobilisatrices et des modalités d’application en cohérence avec elles. Et une lisibilité maximale pour tous les citoyens.

Propos recueillis par Thomas Renou


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GEORGE PAU-LANGEVIN MINISTRE DÉLÉGUÉE À LA RÉUSSITE ÉDUCATIVE

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La revendication de l’égalité des chances engendre de nouveaux droits pour nos jeunes, celui d’accéder notamment à des dispositifs qui viendront lutter contre les déterminismes sociaux, économiques, culturels et géographiques » La ministre déléguée à la Réussite éducative se félicite de la concertation engagée par le gouvernement. Toutes les solutions proposées lors de cette concertation ne se retrouveront pas nécessairement dans la loi de programmation et d’orientation, car dans ce domaine, dit-elle, « tout ne relève pas du champ législatif ». Philippe Meirieu n’a pas réussi à identifier un « projet d’ensemble » dans les résultats de la concertation sur l’école. Il dit attendre des politiques des « principes unificateurs et des perspectives mobilisatrices ». Que lui répondez-vous ?

Je comprends l’impatience de M. Meirieu tant l’école a pu être malmenée ces dernières années, mais la loi de programmation et d’orientation s’est inscrite dans un calendrier. Nous parlons de l’avenir de nos enfants et il est important que nous prenions un temps, le temps pour le définir. Vincent Peillon et moimême avons lancé, le 5 juillet dernier, la refondation de l’école dans le cadre de la grande concertation à laquelle nos concitoyens, l’ensemble de la communauté éducative, ont fortement participé. Le rapport qui en a résulté a été remis au président de la République, le 9 octobre dernier. Alors que vient de s’achever la phase de discussion engagée auprès des partenaires de l’Éducation nationale, le travail interministériel a permis la finalisation de la loi de programmation et d’orientation. Le texte, connu de tous depuis la semaine dernière, sera présenté en conseil des ministres au plus tard à la fin du mois de janvier, comme l’a annoncé Vincent Peillon. La loi de programmation et d’orientation a ainsi pour objet à la fois de mobiliser

les moyens financiers accordés à l’Éducation nationale mais également de préciser la philosophie et les objectifs de l’école. Aussi, tout n’est pas dans la loi car tout ne relève pas du champ législatif. C’est pourquoi d’autres chantiers, nourris notamment par la concertation, s’ouvrent en parallèle. Selon Philippe Meirieu, il faut préférer « l’égalité des droits » à « l’égalité des chances »…

L’une ne va pas sans l’autre. La revendication de l’égalité des chances engendre de nouveaux droits pour nos jeunes, celui d’accéder notamment à des dispositifs qui viendront lutter contre les déterminismes sociaux, économiques, culturels et géographiques ou liés à des problèmes de santé. La République a l’obligation de donner à tous ces enfants, quel que soit le milieu d’où ils viennent, quelle que soit leur histoire, la chance d’accomplir un bon parcours scolaire, afin de pouvoir demain s’épanouir professionnellement. L’égalité des chances passe notamment par une aide en direction des jeunes issus de catégories sociales défavorisées qui, au quotidien, affrontent en dehors de l’école des situations de vie très difficiles, mais également par un soutien auprès des jeunes qui, à l’intérieur de l’école, ne trouvent pas leur compte.

Vous avez promis que vous seriez « le poil à gratter du système scolaire ». Qu’est-ce qui ne fonctionne pas bien dans notre système éducatif ?

Notre école sait motiver les meilleurs mais elle ne sait pas suffisamment faire progresser ceux qui sont en difficulté. Vous le savez comme moi, 150 000 élèves sortent chaque année du système scolaire sans diplôme ou qualification. Notre système éducatif n’assure pas la réussite de tous. L’école ne réduit plus les inégalités mais, au contraire, elle les reproduit, voire les accroît. Aussi, le passage à la semaine de quatre jours a fragilisé les jeunes chez lesquels les savoirs fondamentaux sont les moins maîtrisés. Nos élèves travaillent beaucoup sur des temps très courts. C’est pourquoi nous allons rétablir la semaine de quatre jours et demi et repenser l’organisation des journées. Quels seront vos domaines d’intervention prioritaires ?

J’entends apporter une attention particulière notamment aux dispositifs d’éducation prioritaire et d’accompagnement éducatif, aux questions d’absentéisme et de décrochage scolaire, aux problèmes de discrimination qui se sont développés ces dernières décennies dans l’école de la République, à la santé scolaire ainsi qu’au sport, élément porteur

de valeurs essentielles pour fonder le vivre ensemble, la scolarisation des enfants en situation de handicap. Parce que nombre de ces sujets ne sont pas le monopole de l’Éducation nationale, mon action sera donc transversale et interministérielle. En ce sens, j’ai mis en place, le 16 octobre dernier, avec Marie-Arlette Carlotti [la ministre déléguée aux personnes handicapées et à la lutte contre l’exclusion, NDLR], un groupe de travail sur la professionnalisation des accompagnants pour la réussite des enfants et adolescents en situation de handicap afin de leur garantir un meilleur appui au sein de l’école. Vous avez jugé la loi Ciotti, qui autorise la suspension des allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire, « inefficace ». Comment comptezvous lutter contre ce problème ?

Dans le cadre de la lutte contre l’absentéisme, il est important, tout d’abord, de revenir à un dispositif efficace et juste, tout l’inverse de la loi Ciotti. Inefficace, la loi Ciotti l’est puisqu’elle n’a aucun effet dans 77 % des cas. En 2011-2012, 619 suspensions d’allocations familiales ont été opérées et 142 rétablissements. Injuste, la loi Ciotti ne prend pas en compte le tiers des élèves concernés par l’absentéisme pour lesquels les familles ne perçoivent pas d’alloca-

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tions. La proposition de loi de la sénatrice Françoise Cartron* visant à abroger cette mesure va dans le bon sens. Aussi, l’absentéisme doit en revanche être traité comme un symptôme à prendre très tôt en considération. Si l’absentéisme touche fortement le lycée professionnel, c’est que, la plupart du temps, l’élève est mécontent de son orientation. Je trouverais intéressant que l’on approfondisse l’idée d’une seconde professionnelle indifférenciée qui permette à l’élève de faire son choix plutôt que d’en subir un. Le président de la République a souhaité faire de cette réforme de l’éducation un axe fondamental de son quinquennat ; elle sera bientôt examinée au Parlement : qu’attendez-vous des députés et des sénateurs ?

Les parlementaires se sont déjà approprié le débat sur la refondation de l’école dans le cadre de la concertation. Ils auront l’occasion d’exprimer leur vision de l’école dans le cadre du débat parlementaire. Je sais que Vincent Peillon et moi-même pouvons compter sur eux pour porter cet acte de refondation de l’école de la République.

Propos recueillis par T.R. *Adoptée au Sénat le 25 octobre, elle sera examinée à l’Assemblée le 17 janvier 2013.


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MARTIN BUREAU/AFP

Plan large Aux Quatre Colonnes

Les collaborateurs parlementaires… L’opinion

Ils ont le titre de collaborateur parlementaire à l’Assemblée nationale ou d’assistant au Sénat. Ils s’impliquent avec enthousiasme dans leur fonction. Claude Bartolone s’est engagé à l’amélioration de leurs conditions de travail. n régime de croisière, il y a environ 2 000 collaborateurs parlementaires à l’Assemblée nationale. La fonction a été créée par Edgar Faure lorsqu’il occupait le perchoir, dans les années 1970 ; ce dernier avait été impressionné par les moyens dont disposaient déjà les sénateurs et les représentants au Congrès des États-Unis. S’ils ont tous le même titre, ils sont loin d’assurer les mêmes fonctions : secrétariat du député, traitement juridique ou politique des dossiers, voire les trois à la fois. On peut difficilement comparer l’assistant bardé de diplômes (certaines universités parisiennes ont même créé un master d’administration du politique), exclusivement chargé de la rédaction des discours ou des amendements défendus par « son » député, avec celui ou celle qui est une véritable « nounou » (tenue de l’agenda, gestion du courrier, voire préparation d’un discours ou d’un amendement législatif). Le premier fait généralement partie d’une petite équipe, le second est collaborateur unique

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du député à Paris (les autres se trouvant dans sa circonscription). Député et collaborateur travaillent dans le même bureau, ce qui nécessite une bonne entente et une grande confiance. Les assistants parlementaires sont des salariés relevant du droit privé recrutés directement par les élus, qui peuvent les licencier en cas de conflit (en respectant la réglementation du droit du travail, bien entendu). C’est une fonction dans laquelle on ne s’improvise pas du jour au lendemain, surtout si on n’y est pas préparé. En matière de salaires, ce sont les élus qui fixent le montant de la rémunération de leurs collaborateurs (cinq au maximum), en répartissant la dotation mensuelle de 9 138 euros. Et, dans ce domaine, les disparités sont parfois importantes. En présentant les grandes lignes de son action à la présidence de l’Assemblée fin septembre, Claude Bartolone s’est engagé à œuvrer à l’amélioration de leurs conditions de travail et de salaires. Mission

confiée au premier questeur, Bernard Roman. Celui-ci a d’ailleurs fait campagne sur ce thème auprès de ses collègues pour être élu à la questure. « Nous ne pouvons pas tolérer d’avoir des assistants qui subissent des conditions de travail que l’on combat dans l’hémicycle », explique-t-il. Claude Bartolone a annoncé que les 10 % amputés de l’IRFM des députés seraient affectés à la rémunération des collaborateurs. Quant aux assistants, ils ont déjà obtenu la mise en place de quelques mesures. Ainsi vont-ils bénéficier des mêmes tarifs de cantine ou de restauration que les fonctionnaires de l’Assemblée ; dorénavant ils peuvent de nouveau circuler dans toute l’enceinte de l’Assemblée et accéder au fameux « périmètre sacré », c’est-à-dire toute la partie située autour de l’hémicycle dont l’accès est restreint. Cette interdiction, datant de quelques années, avait été particulièrement mal vécue. D’autres mesures sont à l’étude, comme la reconnaissance de leur ancienneté ; jusqu’à présent, si un assistant

de Gérard Leclerc PRÉSIDENT DE LCP

Suite de la page 1

change d’employeur, il perd son ancienneté. La situation est particulièrement douloureuse après le décès d’un élu ou lorsque le député est battu aux élections. Mais les élus sont unanimes pour maintenir le statut de salarié de droit privé aux assistants parlementaires, car, explique-t-on, leur employeur est l’élu et non pas l’Assemblée. Les assistants parlementaires s’impliquent en général avec enthousiasme dans leur fonction, parce que politiquement proches de leur député ou sénateur. Et puis une bonne entente peut aussi mener à une succession. Plusieurs anciens ministres, dont François Fillon en personne, ont été attachés parlementaires. La jeune élue UMP Virginie Duby-Muller a pris la suite du député Claude Birraux qui ne souhaitait pas se représenter en Haute-Savoie, et la coprésidente du groupe écologiste, Barbara Pompili, élue dans la Somme, a longtemps travaillé aux côtés de Noël Mamère avant de briguer à son tour les suffrages des électeurs.

A.H.

Le Sénat va statuer sur l’immunité parlementaire de Jean-Noël Guerini Le bureau du Sénat va statuer ce mercredi sur une nouvelle demande de levée de l’immunité parlementaire du sénateur PS Jean-Noël Guerini, que la justice souhaite placer en garde à vue pour l’interroger sur un dossier « à caractère mafieux ». Pour le juge marseillais Charles Duchaine, à l’origine de la demande, il existe « une ou plusieurs raisons plausibles » de soupçonner le président du conseil général des Bouches-du-Rhône d’avoir commis les délits de corruption passive, de trafic d’influence et d’association de malfaiteurs. Il n’envisage toutefois « aucune mesure de détention ou de contrôle judiciaire » à l’issue de l’interrogatoire. L’association Anticor a annoncé dimanche à Marseille qu’elle se constituerait partie civile pour « représenter la voix des citoyens » du département contre la corruption dans ce dossier. La demande de levée d’immunité a été transmise

par le parquet général d’Aix-enProvence le 9 novembre à la Chancellerie, qui l’a envoyée au Sénat le 21 novembre. Elle concerne une information judiciaire parallèle à celle où M. Guerini a été mis en examen le 8 septembre 2011 – et qui a débouché sur une première levée de son immunité parlementaire en mars après qu’il eut refusé, un temps, de répondre aux questions du magistrat. Ce dossier porte sur des entreprises qui ont remporté des marchés publics « dans des conditions suspectes » auprès de collectivités. Des gérants, des élus et des fonctionnaires ont été mis en examen. Mais surtout il recèle des liens avec le grand banditisme. Patrick Boudemaghe, dirigeant des sociétés incriminées, arrêté en Espagne fin 2010, Bernard Barresi « malfaiteur notoire » vivant sous de fausses identités, arrêté en juin 2010 après dix-huit ans de cavale, et Alexandre Guerini, frère

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du sénateur et dirigeant de décharges, formaient, selon le juge, un groupement « permanent ». Le trio aurait eu recours à des potsde-vin pour décrocher ou faire obtenir des marchés publics auprès des conseils généraux des Bouchesdu-Rhône et de Haute-Corse, ainsi que de l’agglomération de Salonde-Provence. Quant au rôle de Jean-Noël Guerini, il est « difficile à cerner et surtout à critiquer », reconnaît le juge. Mais il aurait assuré de façon « systématique » le succès des entreprises de son frère et de ses amis « par ses interventions influentes, ses actions ou ses abstentions », dénoncées aux enquêteurs par d’anciens collaborateurs. C’est le centriste Jean-Léonce Dupont, président de la délégation en charge des conditions d’exercice du mandat du sénateur, qui instruit cette demande et la présentera au bureau du Sénat. Le bureau doit rendre sa décision « dans le respect de trois principes :

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présomption d’innocence, séparation des pouvoirs et secret de l’instruction ». Il doit vérifier que « la demande indique précisément les mesures envisagées ainsi que les motifs invoqués » et que l’autorisation qu’il donne « ne vaut que pour les faits mentionnés dans la requête ». Le régime de l’immunité parlementaire est régi par l’article 26 de la Constitution. Un parlementaire ne dispose d’aucune protection spécifique dans deux cas : crime ou délit flagrant et en cas de condamnation définitive (voies de recours – appel, cassation – épuisées). Hormis ces deux cas, il ne peut pendant la durée de son mandat être arrêté ou soumis à une mesure privative (garde à vue, détention provisoire, emprisonnement) ou restrictive de liberté (contrôle judiciaire) qu’avec l’autorisation du bureau de son assemblée. Il bénéficie donc, pendant son mandat, d’une immunité, relative puisque le bureau peut la lever à tout moment.

Le drame de Florange et sa gestion chaotique par le pouvoir – la ministre Filippetti refuse même de participer à une réunion avec les élus lorrains – ont fini de jeter le trouble à gauche. En témoigne le mauvais score des candidats socialistes aux 3 élections partielles de dimanche. Le Premier ministre en ressort « laminé », et le Président est accusé de naviguer à vue. C’est justifié pour la « méthode Hollande », qui consiste à toujours rechercher le compromis et à emprunter des voies tortueuses pour atteindre le but qu’il s’est fixé. Mais ça ne l’est pas sur le fond. François Hollande et son Premier ministre appliquent avec détermination, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, une ligne résolument socialdémocrate (d’autres diront sociallibérale). Un réalisme assumé comme jamais auparavant par la gauche, et qui pour l’instant ne mollit pas : le déficit public est programmé à 3 % grâce à des coupes sévères dans les dépenses publiques, le traité européen est adopté, le pacte de compétitivité rend 20 milliards d’impôts aux entreprises, les partenaires sociaux négocient sur les questions ultrasensibles du marché du travail, le ministre de l’Intérieur revendique la fermeté, enfin les réformes de société sont engagées avec l’égalité hommesfemmes, le mariage pour tous ou le non-cumul des mandats. La gauche en est tourneboulée. JeanLuc Mélenchon compare Hollande à Louis XVI. Les communistes, en s’abstenant ou en votant contre le gouvernement, abandonnent leur rôle d’aiguillon de la majorité pour se poser en alternative, au risque de mesures de rétorsion pour les prochaines municipales. Certains écologistes comme Jean-Vincent Placé ou Noël Mamère posent ouvertement la question de leur participation au gouvernement. Mais les deux ministres écologistes et la majorité des parlementaires ne sont pas (encore ?) dans cette logique. Au PS aussi ça grince. La vieille gauche étatiste et les jeunes « démondialistes » ne cachent pas leurs états d’âme. Mais ils ne seraient pas plus d’une quinzaine dans un groupe de près de 200 députés suffisamment disciplinés pour voter au pas de charge le pacte de compétitivité et la hausse de la TVA. Il y a peu, certains auraient rejeté « un cadeau aux entreprises » et un impôt antisocial…


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Économie Emprunts toxiques

Les villes moyennes haussent le ton Par Florence Cohen

Une ville moyenne sur trois serait dans une situation financière tendue à cause des emprunts structurés. Les négociations avec les créanciers s’étant révélées infructueuses, la Fédération des villes moyennes (FVM) incite ses adhérents à lancer des actions en justice avant que la prescription quinquennale liée à ces prêts ne soit dépassée.

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D’un mauvais coup de baguette magique, en effet, les collectivités passent d’une phase de prêt bonifié à des taux raisonnables (5 ou 7 %) à une phase conditionnelle, où les taux dépendent des fluctuations du marché. Et c’est là que l’ascenseur s’emballe : les taux peuvent culminer à 20 %, voire bien plus. Sur un an, la charge liée aux intérêts atteint alors plusieurs centaines de milliers d’euros, de quoi grever un budget et freiner considérablement l’investissement. Devant cette envolée devenue incontrôlable, les collectivités ont, bien souvent, tenté de négocier avec leurs créanciers, Dexia et les Caisses d’Épargne en tête. Mais la discussion s’est soldée par une ultime proposition dissuasive des banques : les villes ont été sommées de payer une soulte astronomique pour sortir du contrat, parfois 75 % du capital restant dû. Insoutenable.

Reste alors une seule arme : le recours à la justice. Sauf que le temps presse : la prescription quinquennale ne va pas tarder à arriver à échéance (parfois, il est même déjà trop tard). Alors, la FVM incite ses 155 villes adhérentes à opter pour l’action contentieuse. Et l’État dans tout ça ? Certes, les députés viennent de voter une enveloppe de 50 millions d’euros pour venir en aide aux victimes de ces emprunts nocifs. Mais c’est une

Questions à

goutte d’eau au regard des 19 milliards d’euros que représente le volume de ces prêts pour l’ensemble des 1 600 administrations locales touchées, selon la commission d’enquête parlementaire dirigée l’an passé par Claude Bartolone. En rendant public leur rapport, les élus avaient aussi déposé une proposition de loi visant à interdire les produits structurés aux collectivités. Belle initiative, jamais entrée dans les faits. Ce rapport proposait aussi de faire

jouer la solidarité nationale, idée que la FVM reprend à son compte. Maintenant, le problème financier se double d’une angoisse politique : les équipes dirigeantes voient arriver les élections municipales de 2014 avec un budget en berne et l’épée de Damoclès de leur emprunt au-dessus de la tête. Délicat virage : difficile de se faire réélire si on doit augmenter la pression fiscale parce qu’on s’est rendu compte que le malheur était dans le prêt…

on fixera concrètement la part des intérêts au cours des douze mois suivants et ça peut modifier complètement la structure du budget.

prêts toxiques. C’était une spirale infernale. Comme il n’y a pas eu de négociation possible, nous sommes entrés en procédure contentieuse dès le 5 août 2011.

Quelles conséquences ces emprunts ont-ils sur votre gestion ?

ROMAIN PERROCHEAU/AFP

es produits hautement toxiques qui attaquent le système nerveux. Rien à voir avec des matériaux industriels abrasifs, ces substances-là sont financières et elles s’en prennent au nerf de la guerre pour les collectivités locales : le budget. Selon une étude de la Fédération des villes moyennes (FVM), un tiers des communes de 20 000 à 100 000 habitants sont dans une situation économique préoccupante à cause de leur recours à des emprunts toxiques. En moyenne, un quart de leur encours de dette (estimé à une dizaine de milliards d’euros) est constitué de produits plus ou moins risqués. Dans certains cas extrêmes, comme à Saint-Étienne, la proportion est montée à 70 %. Si les villes moyennes sont dans l’œil du cyclone, les petites communes, a fortiori, sont touchées de plein fouet.

PHILIPPE LAVAUD MAIRE PS D’ANGOULÊME ET PRÉSIDENT DE LA COMMUNAUTÉ D’AGGLOMÉRATION DU GRAND ANGOULÊME De quelle façon votre ville pâtit-elle des emprunts toxiques ?

Aujourd’hui, près de 52 % de l’encours global de notre dette est touché par des produits toxiques, cela représente environ 37 millions d’euros. Angoulême était déjà une ville très endettée et, pour nous, la difficulté est qu’il n’y a aucune lisibilité d’une année sur l’autre sur l’évolution des taux. En deux ans, nous avons déboursé ou consigné sur ces emprunts 863 000 euros de plus que ce qui aurait dû l’être pour un taux fixe. De plus, la sincérité de notre budget primitif peut sans cesse être remise en cause, parce que nous faisons un calcul approximatif au moment du vote du budget, mais en fonction de l’échéance que l’on aura

Cela a des conséquences directes sur l’épargne nette, donc sur l’autofinancement que l’on peut dégager pour les investissements d’une année budgétaire. Comme les intérêts augmentent, notre épargne disponible diminue. Cela a des conséquences aussi sur les actions que nous menons dans le cadre du budget de fonctionnement puisqu’on est toujours obligé d’anticiper les fluctuations éventuelles, et donc de geler des crédits pour pouvoir faire face aux intérêts qui risquent de grimper en cours d’année. De plus, lorsque nous faisons des demandes de financement aux banques, il faut bien reconnaître qu’avec 52 % de notre encours sur des prêts hors charte Gissler [c’està-dire risqués, NDLR] ce n’est pas favorisant pour que les banques nous prêtent des liquidités. On imagine que vous avez tenté de vous retourner vers vos créanciers…

Nous avons négocié avec Dexia pour essayer de sortir de ces prêts toxiques. À l’époque, nous étions à un peu plus de 39 millions d’euros de capital restant dû. Dexia nous demandait 20 millions d’euros de soulte ; c’est-à-dire que pour solder ces 39 millions il fallait en payer 59. Sur l’endettement de la ville, c’était pour nous insupportable, sachant qu’en plus on nous proposait des prêts à des taux plus élevés que le taux fixe initial de ces

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Où en est la procédure ?

Nous espérons le jugement pour le premier semestre 2013. Angoulême ferait partie des premières villes dont le dossier serait traité. Nous attendons ces conclusions avec un certain espoir : nous avons recalculé le TEG* et nous avons pu prouver qu’il y a un écart significatif entre le TEG tel qu’il a été signé dans le contrat et tel qu’il a été appliqué dans les échéances, à savoir que nous avons payé légèrement plus que ce qui était prévu à la signature. D’après les experts qui ont travaillé sur le dossier, l’erreur viendrait du fait que Dexia a calculé les intérêts sur 360 jours alors que les années civiles sur lesquelles on paie les échéances sont de 365 ou 366 jours. Or, dès qu’il y a eu une erreur infime dans le calcul du TEG, le contrat – toutes les jurisprudences le montrent – a été cassé et le taux a été fixé au taux légal au moment de la signature. À un an et demi des élections municipales, ces emprunts toxiques vous placent-ils dans une posture délicate ?

Oui, car si les taux venaient à s’envoler, nous n’aurions pas d’autre solution, pour maintenir les services publics tels qu’on les a aujourd’hui, que d’augmenter les impôts. *Taux effectif global, qui représente le coût réel d’un prêt.


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Y aura-t-il des huîtres à Noël ? Touchée depuis 2008 par une surmortalité des huîtres, l’ostréiculture française fait face à une crise durable. Soutenue par l’État et les collectivités, la filière espère beaucoup du programme Score, dont les résultats ne sont pourtant pas attendus avant plusieurs années. Par Jean-Marc Engelhard TRIPELON-JARRY/AFP

I

l y a vingt-sept ans que JeanLuc Perea s’est installé à Mèze, au bord de l’étang de Thau, comme ostréiculteur. Aujourd’hui, ce professionnel ne cache pas son inquiétude. Pas pour lui, puisqu’il va partir à la retraite dans les années qui viennent, mais pour son fils qui travaille avec lui et souhaite reprendre l’activité. « Il y a toujours eu de la mortalité dans l’élevage des huîtres, entre 5 et 10 % de la production, explique-t-il. Mais aujourd’hui, elle atteint un niveau inquiétant, elle représente près de la moitié de la production. Et comme le prix des naissains, nécessaires pour reconstituer le stock, augmente, la moitié de mon parc est aujourd’hui vide. » Résultat, cet ostréiculteur a dû arrêter la vente en gros, auprès des grandes surfaces, des courtiers et des mareyeurs, et se concentre sur la vente au détail, auprès des particuliers et des restaurateurs. Il vient même de lancer meshuitres.com, un site de vente sur Internet. « Puisque la production est de moins en moins importante, il faut vendre en direct, sans passer par des intermédiaires », constate-t-il, avant d’ajouter : « On ne sait plus comment travailler ! » À l’autre bout de la France, le constat est le même. « En Bretagne Sud, un tiers des entreprises de la filière connaissent de grosses difficultés. Certaines vont disparaître, leurs patrons proches de la retraite ne trouvant pas de repreneur », constate Hervé Jenot, président du Comité régional de la conchyliculture Bretagne Sud. « La baie de Quiberon est le premier centre d’élevage d’huîtres en eaux pro fondes, poursuit-il. Autrefois, il y avait 2 500 hectares de parc exploités. Aujourd’hui, autour de 500 hectares seulement. Sur les 70 entreprises qui y travaillaient, elles ne sont plus qu’une dizaine, les autres ont choisi de se replier sur l’estran », expliquet-il. La raison ? Toujours la surmortalité qui, depuis 2008, de l’estuaire de la Gironde à Cancale, en passant par Arcachon, vient plomber la rentabilité des 3 700 exploitants français qui emploient près de 11 000 personnes et réalisent un chiffre d’affaires annuel d’environ 680 millions d’euros. Et comme l’activité est concentrée dans quelques zones, elle n’est pas sans inquiéter les élus locaux concernés.

dans un milieu ouvert, il est impossible de traiter leur environnement. Et il est également impossible de les vacciner », précise Jean-Pierre Baud.

Faire émerger des familles d’huîtres plus résistantes

« C’est une activité vitale pour le bassin d’Arcachon, assure ainsi Michel Sammarcelli, maire de LègeCap-Ferret et président du Syndicat intercommunal du bassin d’Arcachon (SIBA). Elle concerne environ 360 entreprises, fait vivre des familles d’exploitants, des ouvriers, des saisonniers, des entreprises de sous-traitance. Et au-delà de l’aspect économique, l’ostréiculture joue un rôle de vigie en matière de qualité des eaux et de l’environnement. Depuis une vingtaine d’années, le nombre d’entreprises ostréicoles est en diminution constante et la crise actuelle n’arrange évidemment rien. » Si, pour l’heure, les patrons d’exploitation arrivent peu ou prou à préserver les emplois durables, les saisonniers, eux, trinquent. En Bretagne, par exemple, sur la saison 2009-2010, l’emploi saisonnier a chuté de 50 % par rapport à la saison précédente.

La faute à l’herpès virus OsHV-1 ? Le principal accusé de cette surmortalité qui n’épargne aucun pays producteur ? L’herpès virus OsHV-1, qui frappe principalement les huîtres de moins de 1 an, encore fragiles, dès que la température de l’eau dépasse 16-17 °C. En 2008, la mortalité atteignait 63 % et, en 2011, 73 %. « La piste infectieuse est

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privilégiée et, maintenant, avérée », assure Jean-Pierre Baud, coordinateur transversal conchylicole (CTC) à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Mais elle est aussi liée au changement climatique. « L’élévation de la température de l’eau active les agents infectieux », complète-t-il. Pour autant, ce virus particulièrement virulent n’est pas le seul à être en cause. « Nous étudions également l’impact des activités humaines, qu’elles soient agricoles ou industrielles. Certaines molécules, par exemple celles des pesticides, pourraient contribuer à fragiliser les huîtres », explique Jean-Pierre Baud. Certains émettent d’autres hypothèses. Par exemple le trop grand nombre de bateaux de plaisance, dont les peintures empoisonneraient les coquillages et qui, en brassant l’eau, perturberaient le captage des larves. Sans compter la pollution due aux hydrocarbures… Dans un contexte tendu, les polémiques vont bon train. Également au banc des accusés, la « triploïde » – appelée aussi « quatre saisons », une huître stérile mise au point par l’Ifremer se caractérisant par une absence de substance laiteuse et une croissance accélérée, pouvant être commercialisée tout au long de l’année. On la soupçonne

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de ne pas être entièrement stérile et d’engendrer une descendance fragilisant l’ensemble de la population. De son côté, l’Ifremer assure que dans le cadre de sa mission de biovigilance, aucune trace de cette descendance supposée n’a été détectée. Dans tous les cas, le problème est particulièrement complexe. « Les huîtres évoluent

Pour faire face à cette situation critique, un plan de sauvegarde a été mis en place en 2010 et reconduit les années suivantes. Fruit d’une convention entre le Comité national de la conchyliculture (CNC), les écloseurs privés, le ministère en charge de l’Agriculture et l’Ifremer, il permet à ce dernier de mettre à disposition des écloseries une variété d’huîtres plus résistantes développée par l’Ifremer, dite « à survie améliorée ». Une solution d’urgence pour apporter un peu d’oxygène aux professionnels… « Le gain de survie pour ces animaux est de l’ordre de 20 % à 25 % en 2011. C’est une étape de transition, cette variété n’a pas vocation à être déployée à grande échelle », précise Jean-Pierre Baud. C’est sur le programme national de Sélection collective de l’huître creuse à des fins de captage orienté (Score) que portent beaucoup d’espoirs. « L’objectif est de créer une cinquantaine de nouvelles familles plus résistantes pour favoriser la diversité à grande échelle », explique JeanPierre Baud. Un projet lancé cette année, d’un montant total de 6,5 millions d’euros, financé par

L’élevage en bref Avant que les huîtres n’arrivent enfin dans notre assiette, trois à quatre années sont nécessaires.

Le captage G En été, l’huître pond de minuscules larves qui errent au gré des courants à la recherche d’un endroit où se fixer. En milieu naturel, elles sont « captées » sur des supports appelés collecteurs : tuiles romaines, tubes, lamelles, pieux d’ardoise, coquilles… Elles peuvent aussi naître dans des écloseries, autrement dit des installations où l’on « produit » des larves. Une fois fixées, ces larves deviennent des naissains.

L’élevage G L’élevage proprement dit dure encore de un à deux ans. Les huîtres sont déposées dans des zones aquatiques riches en plancton afin de favoriser leur croissance. Selon les régions, elles sont élevées sur estran (la portion de côte découverte par la mer lors des marées), à plat (réparties à plat sur le sol sablonneux) ou encore en eau profonde (soit semées au fond de l’eau, soit suspendues à des cordes amarrées à des systèmes flottants). Elles peuvent ensuite être placées dans des bassins d’affinage.


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l’Union européenne au titre du Fonds européen pour la pêche (22,5 %), l’État (33,7 %) et cinq des six Régions ostréicoles. Après avoir annoncé sa participation (avec un financement à hauteur de 754 392 euros) la Région PoitouCharentes a annoncé son retrait du projet en septembre dernier, arguant du fait que « l’implantation de naissains issus d’un programme de sélection génétique pourrait affecter la qualité des écosystèmes ». Un programme de recherche dont les premiers résultats ne sont pas attendus avant 2015, mais qui n’est pas le seul puisque, dès 2010, des écloseurs privés se sont lancés dans une démarche similaire. « D’autres pays, notamment l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ont lancé des programmes identiques, remarque Hervé Jenot. Et finalement, la sélection des variétés les plus résistantes se fait depuis des centaines d’années dans l’agriculture. Pourquoi ne pas le faire dans l’ostréiculture ? »

DAMIEN MEYER/AFP

Dossier

L’État et les Régions à la rescousse En attendant les résultats de ces travaux, l’État et les collectivités territoriales soutiennent la filière. En 2009 et 2010, la filière a bénéficié de dispositifs de calamités agricoles. Un fond d’allégement des charges a également été mis en place, permettant la prise en charge des intérêts bancaires. Dès le début de la crise, les exploitants ont également bénéficié d’une exonération de la redevance domaniale. Lors de la séance des questions d’actualité au gouvernement du 27 novembre dernier, le ministre délégué aux Transports, à la Mer et à la Pêche, Frédéric Cuvillier, assurait

Récolte des huîtres dans la ria d’Étel, à Locoal-Mendon, près de Lorient (Morbihan).

à Philippe Le Ray, député (apparenté UMP) du Morbihan, que tous les dispositifs d’aide seraient reconduits, prévoyant notamment 1,5 million d’euros d’allégements de charge. De leur côté les Régions du littoral ont également mis en place des dispositifs d’accompagnement. En Bretagne, par exemple, dès la fin 2009, le Conseil régional votait la mise en place d’un dispo-

sitif exceptionnel de soutien à la profession prévoyant notamment une aide au réensemencement de 3 000 euros (bonifiée à 5 000 euros pour les jeunes entreprises) afin de contribuer à la reconstitution des cheptels ainsi qu’un « chèque conseil-gestion » de 1 000 euros destiné à la réalisation d’un audit de la situation des exploitations. Résultat : la moitié des ostréiculteurs

bretons se sont engagés à ce jour dans une démarche d’audit et ont déposé un dossier de demande d’aides au réensemencement. Coût total pour cette collectivité qui compte quelque 520 entreprises ostréicoles : 1,1 million d’euros sur 2010-2011. « L’État comme les collectivités territoriales, qu’il s’agisse des Régions ou des départements, se sont mobilisés et continuent à le

Comment peut-on qualifier la situation de la filière ostréicole ?

Quelle est, selon vous, la cause de la surmortalité des huîtres ?

Malgré le phénomène de surmortalité persistant, les entreprises peuvent continuer à travailler grâce à l’augmentation des cours de l’huître et les aides. Mais il n’y a plus d’investissements, et nous travaillons au jour le jour. Nous sommes aujourd’hui sur le fil du rasoir. Si les cours venaient à baisser ou qu’un problème inattendu surgissait, entre 30 et 40 % des entreprises pourraient disparaître dans un délai rapide. Notre chance, c’est que la demande reste forte et la confiance des consommateurs ne faiblit pas. Mais nous ne sommes plus en situation de fournir le marché et de proposer des huîtres toute l’année. Du fait de la baisse de la production, de nombreux petits points de vente ne sont plus approvisionnés, ce qui entraîne la perte de consommateurs occasionnels.

Elle ne peut pas se résumer à l’herpès virus OsHV-1, elle est multifactorielle. Elle est sans doute aussi liée à l’évolution du climat, en particulier à la hausse des températures. Celle-ci a un impact sur le cycle de croissance du phytoplancton, ce qui n’est pas sans effet sur le développement des huîtres. Par ailleurs, cette hausse des températures contribue à rendre les pathogènes plus virulents. De plus, la qualité dégradée de l’eau et des sédiments n’est pas sans effet sur la biologie et la physiologie des coquillages. Enfin, la profession a peut-être une responsabilité : pour répondre aux attentes des consommateurs, nous avons, par le biais de la sélection génétique, créé des huîtres à la croissance plus rapide, et avec davantage de chair. Ce faisant, il n’est pas exclu que nous ayons affaibli leur base génétique.

Êtes-vous ressorti plus confiant du Congrès mondial de l’huître* que vous n’y étiez entré ?

dans le milieu une huître avec des capacités de résistance restaurées, dans lequel sont impliqués de multiples acteurs : les professionnels, les centres techniques sur tout le littoral, l’État, au travers de l’Ifremer, et les collectivités territoriales. Nous n’espérons pas de résultats avant 2014. Ce qui veut dire, en tenant compte du cycle de vie de trois ans des huîtres, que les effets sur la production ne devraient pas se faire sentir avant 2018.

faire, remarque Philippe Le Ray. Ce qui n’est pas toujours simple car il y a des situations disparates. Il y a de très petites entreprises et des structures plus importantes, certaines connaissent des difficultés extrêmes alors que d’autres s’en sortent mieux. » Dans tous les cas, quelle que soit leur santé financière, elles aimeraient tourner la page de cette crise au plus vite.

« La profession est sur le fil du rasoir » Personne n’espérait qu’il en sortirait une solution miracle. Néanmoins, cet événement organisé par la profession, qui a permis à des ostréiculteurs et à des chercheurs du monde entier de se rencontrer, a permis de créer une synergie et de faire émerger plusieurs constats intéressants. D’abord il est apparu que la France était plutôt en avance en matière de recherche et, ensuite, que la profession était mieux structurée ici qu’ailleurs. Ce qui n’est pas sans importance lorsqu’il faut faire face à une crise comme celle que nous traversons. Le CNC joue un rôle majeur dans le programme Score. Quand pourra-t-on en voir les premiers résultats concrets ?

Nous coordonnons ce programme, qui a pour objectif de réintroduire

Questions à

En attendant, les dispositifs d’aide sont-ils suffisants ?

Les dispositifs mis en place par l’État et les Régions ont permis aux entreprises du secteur de perdurer. Cela dit, notre objectif n’est pas de vivre indéfiniment de ces aides. Nous souhaitons avant tout être soutenu par un effort en matière de recherche, ce qui est le cas aujourd’hui.

Propos recueillis par J.-M.E.

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DR

GOULVEN BREST PRÉSIDENT DU COMITÉ NATIONAL DE LA CONCHYLICULTURE (CNC) * Ce premier Congrès mondial de l’Huître s’est déroulé du 28 novembre au 2 décembre à Arcachon.


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Initiatives Les zones rurales misent sur les espaces de « coworking » pour accroître leur attrait

Le télétravail rebat les cartes des territoires 012, année du télétravail ? Malgré l’engorgement des villes, les embouteillages et la pollution, la tendance peine pourtant à émerger en France. Le télétravail plafonne à 8 % de l’activité totale, contre 30 % aux États-Unis et dans le reste de l’Europe. « La Région veut faire de 2012 l’an I du télétravail en Île-de-France », annonce le conseil régional francilien, qui prévoit de subventionner une partie des dépenses d’investissements des projets des collectivités ou des associations d’entreprises. En Seine-et-Marne, le conseil général souhaite faire émerger un réseau de télécentres dès l’an prochain. Marne-la-Vallée, Melun et Fontainebleau sont évoqués pour les accueillir. « Le travail à distance est particulièrement adapté au territoire de l’Île-de-France », estime Jean-Paul Planchou, viceprésident (PS) chargé du développement économique. « Nous pouvons y gagner en qualité de vie en écourtant les temps de transport, tout en préservant l’environnement. » Les centres de télétravail seront créés en zone urbaine ou périurbaine, contrairement à la majorité des sites de l’Hexagone – une quarantaine –, construits en zone rurale.

SIMON POTTER/AFP

Dans le Massif central, en Ardèche ou encore en Normandie, les initiatives se multiplient afin d’attirer les télétravailleurs indépendants. Un levier de développement local et de lutte contre la désertification rurale qui se heurte aux lenteurs de la mise en place du très haut débit.

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Un enjeu crucial pour les territoires ruraux Une évolution soutenue par les pouvoirs publics, qui ont lancé un appel à projets en faveur des télécentres. Un enjeu crucial pour le pays de Murat, dans le Cantal, prologue du tour de France du travail à distance organisé jusqu’au 18 décembre prochain à travers onze villes. Ce territoire rural de moyenne montagne a perdu la moitié de sa population depuis les années 1950. Pour séduire de nouveaux habitants, les élus locaux misent sur Internet, et le télétravail. Avec un credo : concilier cadre de vie et activité professionnelle. « Il y a cinq ou six ans, nous avons fait le pari que l’essor du télétravail pouvait être un outil pour reconquérir des habitants », explique Bernard Delcros, président (divers droite) de la communauté de communes.

Grâce à des conditions d’accueil privilégiées, le pays de Murat, précurseur dans le déploiement du haut débit, a attiré une quinzaine de nouveaux télétravailleurs, essentiellement des indépendants, soit une cinquantaine de personnes. « À l’échelle de la région parisienne, c’est très peu, mais pour nous ce n’est pas marginal. Certaines communes ne comptent que 100 habitants. » Le télécentre de Murat contribue « efficacement au maintien de la population et au développement économique du territoire », confirme l’Observatoire des territoires numériques (OTeN). Au-delà de la croissance de leur population, l’arrivée d’actifs au mode de vie urbain constitue une source de dynamisme pour les communes. « Si un élu peut installer dix ou quinze télétravailleurs grâce à ses télécentres, à un bon réseau ADSL ou de fibre optique, cela permettra d’attirer des gens plus jeunes, avec une famille et des enfants : c’est la revitalisation d’un territoire », explique Gérard Amigues, président (PS) de la communauté de communes

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de Lot-Célé, en Midi-Pyrénées. Il prévient néanmoins : « La commune doit être en mesure de proposer des commerces, des écoles, et des services de santé de proximité : c’est la base fondamentale de la réussite de l’installation de télétravailleurs. »

Un impact qui reste limité Dans l’Orne, les élus locaux voient dans la démarche un levier pour désenclaver le département sur le plan économique. Chaque famille de télétravailleur y est accompagnée par un parrain qui leur fait découvrir la région et les aide dans leur recherche de logement. Pour sélectionner les candidats télé travailleurs, un partenariat a été établi avec l’association Sicler, spécialisée dans l’implantation d’activités commerciales en milieu rural. « Nous veillons en priorité à préparer les citadins à leur nouvelle vie rurale. Nous vérifierons que leurs souhaits sont réalistes et que conjoint et enfants sont bien intégrés au projet de déménagement », indique Xavier de Penfentenyo, directeur de Sicler. L’organisme sensibilise

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également les habitants de la région à l’accueil de cette nouvelle communauté urbaine. Des initiatives qui font des émules. Le conseil général de Lozère inaugurera ainsi le premier de ses cinq télécentres en janvier 2013.

Le département mise sur un potentiel de 100 à 200 emplois générés par le télétravail. Sur le plan national, le phénomène pourrait créer 400 000 emplois dans les cinq ans à venir. Afin de favoriser son développement, la communauté de communes de la vallée de Clisson, près de Nantes, a lancé une vaste enquête de terrain portant sur l’intérêt de la création d’un lieu spécialisé, au sein de l’agglomération, dédié aux télétravailleurs. Première commune meusienne à recevoir le label « Ville Internet », Bras-surMeuse, près de Verdun, étudie également son projet de coworking. L’impact de l’arrivée de nouveaux télétravailleurs se révèle pourtant encore limité. « L’attractivité des métropoles se poursuit », observe Tristan Klein, chef de projet au Conseil d’analyse stratégique (CAS) et coauteur d’un rapport sur le télétravail. Il analyse : « Pour l’instant, le numérique ne modifie cette tendance qu’à la marge. Ces initiatives sont tout à fait positives à l’échelle locale. Les territoires concernés ont tout à y gagner. Mais il ne faut pas oublier que les indépendants ne représentent que 8 % de la population active. L’accent mis sur le télétravail est complémentaire des stratégies axées sur les activités agricoles ou touristiques. »

Ludovic Bellanger

Palaiseau, première ville 100 % fibre optique Alors que le gouvernement ambitionne le très haut débit (THD) pour tous en 2022, à Palaiseau, dans l’Essonne, France Télécom expérimente le basculement complet de son réseau cuivre vers un réseau 100 % fibre optique. D’ici fin 2013, l’ensemble des 30 000 habitants, des professionnels et des entreprises aura accès à la nouvelle technologie de connexion à THD. La migration définitive sera achevée en 2014. Pour Stéphane Richard, présidentdirecteur général de France Télécom, « cette expérimentation est

une étape qui sera riche d’enseignements ». Il explique : « Nous allons pouvoir observer avec pragmatisme les modalités du passage d’un réseau en cuivre vers un réseau 100 % fibre. C’est aussi une immense opportunité : la ville de Palaiseau sera un laboratoire d’évolution des usages et de développement économique de nos territoires auquel nous serons tous attentifs. » Le déploiement à l’échelle d’une ville doit permettre en effet d’évaluer l’impact du très haut débit sur l’e-santé, le numérique à l’école ou encore le télétravail.


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En bref

L’avenir des départements en question Face au millefeuille territorial, l’UMP a relancé le débat sur la suppression des départements. EELV prône une réduction du nombre de Régions. territoires, comme au Pays basque où le projet de collectivité refait surface. Selon EELV, les six Régions qui composent actuellement l’ouest de la France devraient également se limiter à quatre : la Bretagne avec la Loire-Atlantique, Poitou-Charentes avec la Vendée, une seule Normandie au lieu des deux actuelles, et le Val-de-Loire qui remplacerait la Région Centre.

i Jean-François Copé et François Fillon et assument leurs différences, les deux hommes se sont déclarés en revanche unanimement favorables ces dernières semaines à une fusion départementRégion. Une démarche soutenue par Europe Écologie-Les Verts (EELV) encourageant « la suppression progressive du conseil général » par la voix de François de Rugy, coprésident du groupe écologiste à l’Assemblée nationale. Le sénateur de LoireAtlantique (EELV) Ronan Dantec de préciser : « Il est évident que le couple intercommunautés-Régions doit sortir renforcé » de la réforme territoriale. Il estime : « Les Régions ont un rôle stratégique à jouer », mais « elles ne sont pas en position de tout faire. C’est pour cela qu’il faut renforcer les intercommunalités, qui constituent une échelle pertinente, pour en faire des collectivités de plein exercice. » La commune, « l’échelon du quotidien, reste un échelon clé », poursuit Ronan Dantec. La réforme doit aussi répondre aux spécificités de certains

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UN PLAN D’URGENCE POUR LES DÉPLACEMENTS BORDELAIS G Alors que la métropole bordelaise souffre, en matière de déplacements, d’un retard qui n’a jamais été rattrapé, le Grenelle des mobilités lancé par la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB) a abouti à l’élaboration de 18 mesures. Parmi elles, un programme d’optimisation et de régulation de la rocade, l’amélioration de l’accès aux zones d’activité en transport collectif, l’organisation du covoiturage et le télétravail.

« Aller vers de grandes Régions » « Face à la crise, la France a besoin des départements ! » défend Claudy Lebreton. Le président (PS) de l’Assemblée des départements de France (ADF) rappelle que « la Constitution de la Ve République reconnaît trois niveaux de collectivités territoriales : la commune, le département et la Région ». Par conséquent, « une modification de notre organisation territoriale nécessiterait soit un référendum, soit une majorité des 3/5e au Congrès ». Pour le président du conseil général des Côtes-d’Armor, les Français « souhaitent avant tout

Claudy Lebreton. « Face à la crise, la France a besoin des départements !» PHOTO JOËL SAGET/AFP que nous construisions quotidiennement avec eux une véritable cohésion sociale ». Dès lors, l’alternative est peut-être à rechercher dans un nouvel équilibre. « Puisqu’on n’a pas choisi de rapprocher départements et Régions, je pense qu’il faut maintenant séparer les deux, aller vers des grandes Régions pour faire de la vraie stratégie, et

garder les départements pour faire de la cohésion territoriale », affirme JeanPierre Raffarin. Pour l’ancien Premier ministre UMP, « la Région et le département ont des périmètres trop voisins, et donc ils sont concurrents. Les décentralisateurs doivent travailler à une réforme qui nous fera faire des économies sur une meilleure rationalisation des compétences ». L.B.

Musiques anciennes et musique contemporaine cohabitent à Versailles

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STUDIO GEHIN

Depuis la rentrée, des étudiants venus du monde entier ont été sélectionnés pour suivre un enseignement hors norme au conservatoire régional dans le cadre d’une licence consacrée aux musiques anciennes et au monde contemporain. ette année, pour la première fois, les étudiants inscrits en licence vont pouvoir concilier le baroque et le contemporain. En complément, des cours d’histoire, de langues et de littérature suivis à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines sont proposés pour éclairer leur connaissance des répertoires musicaux anciens et contemporains. À ces cours d’érudition s’ajoutent des travaux dirigés conduits par d’éminents praticiens de la musique : Ornementation et improvisation par Patrick Bismuth (violoniste et chef d’orchestre), accords historiques et tempéraments par Pierre Cazes (claveciniste), danses Renaissance et baroques par Irène Ginger, pratiques orchestrales par Olivier Schneebeli (chef d’orchestre)… Ces cours et les travaux de musique de chambre menés sous la direction de Blandine Rannou, Benjamin Perrot (répertoires anciens) et Alexandre Ouzounoff (répertoires

contemporains) donnent lieu à des présentations en public dans le cadre des Lundis baroques du Conservatoire, des Chemins de musique (sous la direction artistique de Pierre Boragno) ou des Jeudis musicaux de la Chapelle royale. Ainsi, les musiques de consorts à la

cour des rois de France et Il Combattimento di Tancredi e Clorinda, de Claudio Monterverdi, seront donnés en représentation publique le 31 janvier à la Chapelle royale. Les étudiants seront également associés à la programmation de La Reine des neiges, sous la direction de Jean-

UN PARCOURS CULTUREL À TOULOUSE G Organisé sur le temps scolaire, le dispositif vise à favoriser l’accès à la culture des jeunes écoliers toulousains en leur permettant de suivre chaque année, de la grande section au CM2, un parcours de sensibilisation à une activité artistique. Gratuits, les six parcours d’une douzaine d’heures au total sont constitués de rencontres avec des artistes, de spectacles et de visites d’expositions.

Claude Picard, le 21 décembre au Théâtre de l’Onde, et se produiront en lever de rideau de Parfums de scandale, de Franck Krawczyk, le 12 janvier, et d’Iphis et Iante, d’Isaac de Benserade, le 21 mars au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines.

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EMPRUNT TOXIQUE : LES PAYS DE LA LOIRE S’OPPOSENT À SASSENAGE G La chambre régionale des comptes des Pays de la Loire estime que Saumur ne peut contester aujourd’hui le montant des intérêts liés à un emprunt renégocié auprès de Dexia, justifiant que la différence d’interprétation dans le calcul du taux d’intérêt « ne pouvait être considérée comme une contestation sérieuse ». L’argent manquant est consigné à la Caisse des dépôts « pour bien montrer qu’il ne s’agissait pas d’un problème de trésorerie, mais bien d’un problème de fond », note son maire UMP, Michel Apchin. Un avis de la chambre régionale opposé à celui rendu par la chambre d’Auvergne, Rhône-Alpes relatif à la commune de Sassenage, en Isère. PARIS SOUHAITE INTERDIRE LES OGM DANS LES CANTINES SCOLAIRES G Le Conseil de Paris a adopté un vœu du groupe PCF-PG demandant que la Ville « propose à chaque caisse des écoles d’introduire une clause spécifique dans les marchés qu’elles passent avec leurs fournisseurs excluant totalement les OGM » des menus. Bien que rejetées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), les conclusions de l’étude du professeur de biologie moléculaire Gilles-Éric Séralini ont récemment relancé l’inquiétude sur les OGM. LE NORD-PAS-DE-CALAIS SE MOBILISE POUR L’EMPLOI DES JEUNES G Un maillage de 14 plateformes associant les entreprises, les collectivités et les services de l’emploi est en cours de déploiement dans la Région la plus jeune de France. « Ce n’est pas une nouvelle institution, c’est une méthode de connexion entre le jeune et l’entreprise », analyse Pierre de Saintignon, vice-président (PS) du Conseil régional. Les plateformes doivent permettre à 12 000 jeunes d’accéder à un emploi durable dans les trois ans.


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À distance

Hollande en Algérie pour tourner la page Le chef de l’État se rendra à Alger le 19 décembre prochain et à Tlemcen le lendemain pour regarder l’Histoire en face. Avec Abdelaziz Bouteflika, il signera la Déclaration d’Alger, cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie.

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quelle ville de province le Président français pourrait marquer positivement non plus la relation d’État à État mais le lien avec le peuple algérien. Jacques Chirac s’était rendu à Oran et ce fut un succès populaire. Nicolas Sarkozy s’était déplacé à Constantine, il y avait discouru à l’université Mentouri sur le défi lancé par la jeunesse algérienne. Lui aussi avait voulu jeter des ponts vers l’avenir et dénoncer la colonisation. Mais, dès son retour à l’Élysée, il avait témoigné aux harkis « la dette de la France et un devoir de réparation » à leur égard. Un enchaînement que les Algériens avaient vécu comme une volte-face, même si le hasard du calendrier faisait de ce 5 décembre la journée d’hommage national aux harkis. Certains officiels algériens ont suggéré que François Hollande aille à Sétif, mais il est impossible de s’y rendre sans évoquer la répression des émeutes qui avaient suivi la manifestation nationaliste du

ÉRIC FEFERBERG/AFP

rançois Hollande l’a dit à ses proches et à tous ceux qui préparent le rendez-vous capital d’Alger, il est hors de question de donner dans la « repentance ». Selon l’un de ceux qui a été consulté lors des préparatifs, « la France ne va pas venir s’agenouiller et battre sa coulpe » en demandant pardon pour les crimes de la colonisation comme certains officiels algériens le fantasment encore. D’abord parce que, dès l’élection de François Hollande, « les Algériens ont su qu’on venait d’entrer dans une nouvelle phase », expliquait l’historien Benjamin Stora, au lendemain de la reconnaissance par le Président des violences « sanglantes » du 17 octobre 1961 à Paris. Ensuite parce que reconnaissance ou lucidité ne sont pas synonymes de repentance ou de demande d’excuses, plaide-t-on dans l’entourage du chef de l’État. C’est la raison pour laquelle, à Alger, François Hollande enfoncera le clou. Devant les parlementaires des deux chambres réunies, le président de la République, « avec ses mots », reviendra sur l’Histoire des deux pays et sur les blessures et les traumatismes causés par cette longue parenthèse de plus d’un siècle. Il reconnaîtra qu’il y a eu une France coloniale et une Algérie colonisée. Qu’il y a eu une guerre durant laquelle des atrocités ont été commises sans que quiconque en ressorte indemne. Tourner la page, c’est cela, le simple fait de se dire les choses, on ne peut pas « foncer vers l’avenir sans purger l’histoire ancienne », plaide Georges Morin, président de l’association Coup de soleil, qui milite depuis des décennies pour une réconciliation des cœurs et des esprits. Au premier jour de sa visite, François Hollande ira déposer une gerbe de fleurs au cimetière des Martyrs, un geste que seul jusqu’à présent François Mitterrand avait fait. Il se rendra également dans l’un des deux cimetières chrétiens d’Alger. Comment marquer sa différence par rapport à ses prédécesseurs ? Pour le deuxième jour de la visite, la question se posait de savoir dans

FAYEZ NURELDINE/AFP

Par François Clemenceau

François Hollande et Abdelaziz Bouteflika à la veille d’un rendez-vous capital. L’Algérie d’Abdelaziz Bouteflika attend beaucoup de ce voyage. Trop peut-être, comme à chaque fois que la France se dote d’un nouveau Président. Bouteflika luimême, après plus de treize ans au

l’entourage de Laurent Fabius que l’Algérie consentirait à cette opération à ses portes et qu’elle pourrait même y participer si les islamistes d’Aqmi ou du Mujao venaient se frotter à ses forces frontalières

«

LES DOSSIERS AU CŒUR DE LA RELATION FRANCO-ALGÉRIENNE SONT “CONSIDÉRABLES”. SUR LE PLAN ÉCONOMIQUE, LA FRANCE EST EXTRÊMEMENT DEMANDEUSE »

8 mai 1945. Les forces de l’ordre françaises sont accusées d’y avoir tué plus de 1 000 personnes. François Hollande ira donc à Tlemcen, dans le nord-ouest algérien – « la perle du Maghreb », la région natale du président Bouteflika, 150 000 habitants, capitale de l’islam andalou, l’une des villes à proximité de la frontière marocaine où la présence coloniale française a été la moins brutale. La semaine dernière encore, les ouvriers municipaux accéléraient les travaux de rénovation de la place du 1er-Mai, l’une des haltes de François Hollande au cours de son périple. C’est à Tlemcen que le chef de l’État devrait s’adresser à la jeunesse algérienne pour y parler d’éducation, d’avenir économique et de tolérance culturelle et religieuse.

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plus haut sommet de l’État, souhaite quitter son dernier mandat « par le haut ». « Les Algériens ne nous ont rien demandé de particulier, ils n’ont pas exprimé de revendication propre », confie un diplomate français. Pour ne pas mettre François Hollande dans l’embarras mais également pour ne pas insulter l’avenir. Car les dossiers au cœur de la relation franco-algérienne sont « considérables », assure PierreRené Lemas, secrétaire général de l’Élysée et natif d’Alger. Sur le plan sécuritaire, d’abord. Si dans le creux de l’été l’Algérie se montrait hostile au projet d’une intervention militaire africaine de la Cédéao, mandatée par l’ONU et avec le soutien des Européens, il n’en allait plus de même à l’automne. On disait à la mi-octobre dans

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du Sahara. Aujourd’hui, il semble que l’on ait de nouveau reculé de quelques cases. La menace d’intervention, qui aurait conduit le MNLA et l’organisation Ansar Dine à négocier avec les autorités maliennes, et l’attentisme des ÉtatsUnis, qui souhaitent que le régime transitoire malien se démocratise davantage, ont conduit Alger à temporiser. Il faudra donc à François Hollande un fort pouvoir de persuasion pour obtenir a minima des Algériens qu’ils ferment les yeux sur cette guerre jugée désormais indispensable par la France et l’Union européenne. Sur le plan économique, la France est extrêmement demandeuse. François Hollande emmènera avec lui des dizaines de chefs d’entreprise. Pas forcément toutes du CAC 40,

mais nombre de PME intéressées par le potentiel phénoménal d’une jeunesse algérienne mieux qualifiée que par le passé et par le besoin de l’Algérie en investissements étrangers. François Hollande se rendra, à Alger, aux Rencontres économiques franco-algériennes pour y parler de colocalisation, un concept qui permettrait à des produits d’être fabriqués des deux côtés de la Méditerranée en offrant du travail de part et d’autre. Il est toujours question que Renault inaugure une usine dans la région d’Oran et que Total finalise un accord avec la Sonatrach (Société nationale pour la recherche, la production, la transformation et la commercialisation des hydrocarbures) pour la construction d’une usine de méthanol à Arzew. La nouvelle directrice de l’ÉNA, la diplomate Nathalie Loiseau, sera également du voyage pour lancer des projets de coopération dans le domaine de la formation. À l’issue de la visite, la France et l’Algérie signeront la Déclaration d’Alger, « un texte fort qui relance la dynamique d’un partenariat stratégique », selon les mots du porte-parole de l’Élysée. Regarder l’Histoire cette fois en face et non plus dans le rétroviseur des souffrances. Il restera à inscrire cette vaste ambition dans les faits.


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Pratiques

Le soutien financier pour la formation des élus

Les fiches thématiques de l’Hémicycle par Richard Kitaeff, Maître de conférences de l’IEP Paris

La formation des élus locaux est très encadrée. C’est le Conseil national de la formation des élus locaux (CNFEL), créé par la loi du 19 février 2007, qui est chargé de donner un avis préalable au ministère de l’Intérieur pour l’habilitation des organismes de formation des élus membres des collectivités territoriales. Les demandes d’agrément des organismes publics ou privés, indépendants ou non d’un parti politique, sont examinées par ce conseil qui définit aussi les orientations générales de la formation et formule des recommandations annuelles. omme n’importe quelle formation, la formation des élus se comprend aux deux sens du terme : se former et surtout se reformer. Car c’est bien la nouvelle forme de la politique qui est prise en charge aujourd’hui par les formateurs. L’élu doit assumer des contraintes nouvelles de communication et devenir un véritable programmeur de l’avenir de son territoire. Ses fonctions ne sont plus celles du paisible notable exerçant des fonctions d’état civil et elles sont souvent beaucoup plus observées et critiquées. Le souci et l’angoisse de l’élu sont bien réels face à la multiplicité des demandes sociales, l’impossibilité de les satisfaire toutes et l’importante technicité des actes administratifs et des techniques politiques actuelles. Pour commencer, un exemple pratique : le conseil général de la Meuse organise des formations d’élus de son département depuis plus de quinze ans. Décentralisées dans diverses communes du territoire, ces formations sont gratuites mais ce n’est pas le cas, la plupart du temps, au niveau des organismes autres que les collectivités. Les compétences de gestion réelle ne s’improvisant pas, les élus bénéficient d’un droit individuel à la formation (DIF) qui est ainsi directement financé par leur collectivité d’exercice. Il existe un grand nombre d’organismes agréés, souvent au moins un par département, avec de nombreuses associations caractéristiques mais aussi des organismes comme l’ÉNA (Strasbourg), l’École nationale supérieure de la police (Rhône), les éditions Dalloz (Paris), l’université de la Polynésie française… C’est la loi n° 92-108 du 3 février 1992 qui a institué le droit à la formation des élus locaux. Selon l’article L. 2123-12 du code général des collectivités territoriales, les « membres d’un conseil (municipal, général ou régional) ont droit à une formation adaptée à leur fonction ». Ce droit constitue une

JEFF PACHOUD/AFP

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obligation pour les collectivités car l’intérêt des élus et de leurs institutions est d’augmenter leurs compétences d’experts de la chose publique, et leur rayonnement public.

Crédit-formation et principaux organismes Le montant du crédit-formation bénéficiant à l’institution locale est variable en fonction de sa personnalité juridique et de sa population. Pour avoir une idée du seuil de limitation, la loi fixe un montant qui ne peut excéder 20 % du montant total des crédits ouverts au titre des indemnités de fonction allouées aux élus de la collectivité. En moyenne, le crédit-formation global est donc égal à 20 % de la somme des indemnités versées annuellement aux élus de la collectivité, chacun pouvant disposer de cette somme divisée par le nombre d’élus. Les formations internes à destination du personnel municipal ou la formation délivrée par des organismes non agréés ne peuvent pas être imputées sur le budget de formation des élus.

Pour ce qui est des frais remboursés, sont concernés le déplacement, le séjour et l’enseignement. La loi du 3 février 1992 a réglementé la question des voyages d’études, souvent considérés comme des voyages d’agrément. De tels voyages ne font plus directement partie du droit à la formation et doivent faire l’objet d’une délibération particulière de la collectivité, qui précisera l’objet et l’intérêt pour la collectivité. Le décret n° 92-1208 du 16 novembre 1992, fixant les modalités d’exercice du droit à la formation des élus locaux, précise les frais de déplacement des élus dans les conditions définies par le décret n° 90-437 du 28 mai 1990, réglementant la prise en charge des frais de déplacement de fonctionnaires de l’État. Ils comprennent, d’une part, des frais de transport, d’autre part, des frais de séjour, appelés encore frais de missions, comportant des frais d’hébergement et de restauration. Ceux-ci sont remboursés forfaitairement dans la limite des indemnités journalières allouées aux fonctionnaires de l’État, elles-mêmes fixées

par arrêté des ministres du Budget et de la Fonction publique. La loi relative à la démocratie de proximité (loi n° 2002-276 du 27 février 2002) précise que le volume des compensations des pertes de revenu des élus en formation, qu’ils soient salariés ou non salariés, est remboursé forfaitairement sur la base d’une fois et demie la valeur horaire du Smic. Cette loi a aussi renforcé le droit à la formation en prévoyant que les assemblées délibératives fixent les orientations de la formation en début de mandature. Les élus sont sûrs de pouvoir bénéficier de crédits prévus à cet effet et d’une formation gratuite. C’est évidemment dans les plus petites communes que le problème du financement se posera avec le plus d’acuité, puisqu’elles auront vite fait de dépasser leur quota indemnitaire. La formation en ligne est, par ailleurs, reconnue par le CNFEL (voir les offres de France Action Locale sur inform-elu.com). Les élus de droite, proches de l’UMP ou non rattachés à un parti, sont la plupart du temps formés

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par l’association nationale pour la démocratie locale (ANDL), actuellement présidée par Michèle Tabarot. Les élus du PS bénéficient de formations organisées par l’association Condorcet, dirigée par Serge Bossini, également directeur de cabinet de Marylise Lebranchu, ministre de la Fonction publique, de la Décentralisation et de la Réforme de l’État. Les 13 000 élus du Parti communiste français disposent de l’association nationale des élus communistes et républicains (Anecr), dont le président est Dominique Adenot, maire de Champignysur-Marne. Par ailleurs, il existe d’autres associations plus proches d’une sensibilité ou d’une autre. Précisons que la loi relative à la démocratie de proximité a limité à dix-huit le nombre de jours de congés de formation auxquels peut prétendre un élu, quel que soit le nombre de mandats dont il est investi. Mais cela ne réduit pas son nombre total de jours de formation. Un élu bénéficie donc d’autant de jours de formation qu’il a de mandats.


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Communications

Un rapprochement entre l’Arcep et le CSA ? L’Arcep assure une fonction de régulation technique et économique des communications. Depuis la transposition du dernier cadre législatif européen, en 2011, elle doit aussi garantir le respect des principes structurant la neutralité de l’Internet. Le gouvernement a lancé une réflexion sur un éventuel rapprochement entre l’Arcep et le CSA. Jean-Ludovic Silicani s’en explique dans l’Hémicycle. Votre rôle est-il purement technique ou aussi, voire surtout, politique, comme l’a évoqué le ministre Arnaud Montebourg ?

L’Arcep est une instance technique et économique. Elle met en œuvre, en tenant compte des réalités du marché, les missions que lui confie la loi. On a trop longtemps pensé que cette régulation économique pouvait se substituer à l’élaboration d’une politique, notamment industrielle, pour le secteur des communications électroniques. Cela a pu conduire, dans le passé,

par les seuls réseaux hertziens terrestres, sont désormais acheminés par l’ensemble des réseaux, fixes comme mobiles, et sont visionnés sur une diversité d’écrans : téléviseur, ordinateur, tablette ou téléphone. Mais la généralisation de l’utilisation d’Internet modifie également les équilibres économiques du secteur des communications électroniques, puisque la valeur se déplace aux deux extrémités des réseaux, c’est-à-dire les terminaux et les services en ligne, ceci au bénéfice d’acteurs qui, à

le législateur pourrait créer une instance commune à l’Arcep et au CSA, afin de traiter les sujets intéressant les deux autorités de régulation. Les changements constatés ou anticipés (mutations technologiques, habitudes de consommation, etc.) auront, selon vous, quel impact économique et social ?

On sous-estime souvent le dynamisme et le caractère innovant du secteur des télécommunications.

«

L’ARCEP A PRÉSENTÉ TROIS SCÉNARIOS DE RAPPROCHEMENT CORRESPONDANT AUX DIFFÉRENTES HYPOTHÈSES D’ÉVOLUTION DE FOND DE LA RÉGULATION AUDIOVISUELLE » à attendre du régulateur des réponses qu’il ne lui revenait pas d’apporter. Le pilotage national des déploiements de la fibre optique, le financement des réseaux dans les zones rurales et, plus largement, l’aménagement numérique du territoire, ou encore le développement des usages du numérique, le soutien à l’innovation et l’adaptation du régime fiscal dans le secteur du numérique, sont autant de sujets sur lesquels le régulateur ne peut qu’être favorable à un réinvestissement du politique, comme, semble-t-il, le souhaite le gouvernement. On parle d’un rapprochement Arcep-CSA. Pourquoi ? Qu’en est-il au juste ?

Il est essentiel de bien comprendre les mutations en cours : le développement rapide d’Internet, soutenu par la modernisation des réseaux et le passage au très haut débit (THD), bouleverse profondément les fondements du paysage audiovisuel : les contenus audiovisuels ne se limitent plus à des grilles de programmes ; ces contenus, qui ont longtemps été diffusés

l’image de Google ou d’Apple, sont présents sur ces deux segments. Ces mutations sont à l’origine de la réflexion engagée, en août, par le Premier ministre. Il a confié aux ministres concernés une mission sur l’évolution de la régulation de l’audiovisuel et des télécoms et a souhaité interroger également les autorités qui assurent aujourd’hui cette régulation : l’Arcep et le CSA. L’Arcep a salué cette démarche et présenté, début octobre, sa position au gouvernement. Nous avons souligné que la réflexion devait, en premier lieu, porter sur les finalités mêmes de la régulation, notamment celle du secteur audiovisuel, dont le contexte a profondément changé depuis la loi de 1986 [dite « loi Léotard », relative à la liberté de communication, NDLR]. C’est dans cet esprit que l’Arcep a présenté trois scénarios de rapprochement correspondant aux différentes hypothèses d’évolution de fond de la régulation audiovisuelle. Il ne faut pas, en effet, « mettre la charrue avant les bœufs ». L’organisation institutionnelle doit être la résultante de choix de fond et non l’inverse. En tout état de cause,

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Ce qui est devenu banal aujourd’hui – accéder à Internet à son domicile, sur son lieu de travail, mais également sur son mobile, et disposer d’offres de communications sans limitations de volume – était inenvisageable il y a quelques années seulement. Or, un nouveau cycle d’innovation s’ouvre avec le passage au très haut débit. Toutes les conséquences n’en sont pas aujourd’hui connues. Ce qui est certain, c’est que la demande de nos concitoyens, même en temps de crise, reste élevée, ce dont témoigne la forte croissance des volumes consommés, notamment sur les réseaux mobiles, enregistrée ces derniers mois. Le déploiement des réseaux à très haut débit constitue aussi un chantier mobilisateur, porteur d’emplois non délocalisables, de valeur, pour des entreprises de plus en plus dépendantes du numérique, et enfin d’amélioration des services publics en ligne. L’Arcep est évidemment attentive à ces changements, afin de préserver un équilibre permettant à la fois la croissance des opérateurs, le maintien de l’investissement, de l’emploi et

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de l’innovation dans les services, au bénéfice du consommateur, ainsi que la couverture équilibrée du territoire. Plusieurs de vos condisciples appartenant à la promotion Voltaire de l’ÉNA, notamment François Hollande, font de la politique active avec des mandats importants. En tant que major de cette promotion, votre influence aurait-elle été plus déterminante si vous aviez suivi la même voie ?

Plus de trente ans après notre entrée dans la vie active, environ 85 % des membres de notre promotion exercent des responsabilités dans la sphère publique non politique : c’est mon cas. Une minorité d’entre nous a des responsabilités politiques ou dans le secteur privé. J’ai le plus grand respect pour ceux qui ont fait le choix d’une carrière politique. C’est un métier très difficile et l’opinion publique est souvent versatile. L’État a besoin d’hommes et de femmes politiques forts et de fonctionnaires forts eux aussi : ils ne sont pas concurrents mais complémentaires. J’ai personnellement fait le choix de servir l’État en entrant au Conseil d’État, à la sortie de l’ÉNA, puis en occupant à peu près toutes les fonctions de responsabilité que l’on peut exercer au sein de l’État : directeur d’administration centrale, directeur de cabinet de ministre, directeur général et président d’établissements publics, commissaire à la réforme de l’État, président d’une importante autorité indépendante de régulation. Ce qui est passionnant, c’est de mêler intimement la réflexion stratégique et l’action opérationnelle. Cela a été possible dans tous ces postes : rénover en profondeur, (pendant cinq ans), sous l’autorité de François Léotard puis de Jack Lang, un ministère, celui de la Culture ; puis diriger la préfiguration de la nouvelle grande bibliothèque nationale ; élaborer, sous l’autorité de Simone Veil, la première

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JEAN-LUDOVIC SILICANI PRÉSIDENT DE L’AUTORITÉ DE RÉGULATION DES COMMUNICATIONS ÉLECTRONIQUES ET DES POSTES (ARCEP) réforme des retraites, en 1993 ; concevoir et engager, auprès d’Alain Juppé puis de Lionel Jospin (1995-1998), le grand chantier, qui se poursuit sans interruption depuis lors, de la réforme de l’État ; exercer au Conseil d’État le double métier de légiste et de juge administratif suprême ; aujourd’hui, agir pour que le cœur de l’économie de demain – le numérique – se développe, afin que notre pays soit plus compétitif et qu’il s’engage résolument dans un cycle durable de développement. Toutes ces responsabilités successives m’ont passionné et, pour répondre à votre question, j’ai vraiment le sentiment d’avoir eu une influence, que j’espère positive, dans tous ces domaines concrets pour nos concitoyens. Ma triple formation d’ingénieur, d’économiste et de juriste m’a sans doute permis de balayer un spectre large d’activités. Si c’était à refaire, je n’hésiterais pas un instant.

Propos recueillis par Tariq Befnec-Curiel


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Cybercriminalité : des entreprises encore mal protégées Contre la cybercriminalité, l’arsenal juridique et prudentiel à disposition des entreprises françaises existe bel et bien, mais reste incomplet. ol de données personnelles, piratage de comptes bancaires, vente de produits contrefaits, Internet présente un certain nombre de dangers pour les internautes. Les entreprises, elles aussi, s’exposent à des risques, qui peuvent avoir des conséquences économiques importantes. Si les moyens technologiques sont indispensables, la loi et le secteur de l’assurance sont également deux armes essentielles à leur protection. Maître Émilie Bailly, spécialiste du sujet, travaille sur les dossiers de cybercriminalité des clients du cabinet Vigo. « En droit français, aucun texte législatif ou réglementaire ne définit la cybercriminalité en tant que telle. Il existe toutefois un consensus autour d’une définition de la cybercriminalité qui englobe l’ensemble des infractions pénales commises via les réseaux informatiques, et notamment sur le réseau Internet. Cette définition recouvre deux

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grandes catégories d’infractions : celles qui utilisent les réseaux pour porter atteinte aux droits des personnes (usurpation d’identité, escroquerie, pédopornographie, etc.) et celles qui portent atteinte aux réseaux (piratage, intrusions, vol de données…). » Multinationales et PME sont vulnérables à ces attaques, dont l’origine n’est pas toujours externe. Au sein des PME par exemple, la plupart des intrusions viennent de l’intérieur : un collaborateur indélicat récupère des données auxquelles il n’est pas habilité à accéder. Si l’accès par erreur à des données sensibles ne constitue pas un acte cybercriminel, pour maître Bailly, « le fait d’accéder frauduleusement à une information requiert une volonté de mal faire sans qu’il soit nécessaire de passer une barrière ». Les dossiers impliquant des cyberattaques ne sont pas encore nombreux. Cependant, selon maître

Bailly, « ils sont en croissance importante. En termes de gravité, ce sont des dossiers extrêmement sensibles pour les clients. Même si, dans les faits, le préjudice financier subi n’est pas forcément significatif, ils touchent le cœur du fonctionnement des entreprises et le dommage potentiel en termes d’image est très important. L’information est une valeur indiscutable du patrimoine de l’entreprise. » Peu de sociétés sont assurées contre le risque de cyberattaque. Cependant, comme l’explique M. Jean Cazeneuve, directeur au sein de la société Verlingue, courtier en assurances spécialisé dans les risques industriels, « si la plupart des entreprises du CAC 40 se sont organisées en interne pour faire face à ces nouveaux risques, auxquels elles ont probablement déjà été confrontées à défaut d’en avoir été victimes, la plupart des entreprises de taille moyenne ne se sont pas nécessairement prému-

nies contre ce type de risque ». Plusieurs raisons existent : les entreprises privilégient une approche réactive plutôt que proactive face à la menace et développent peu de dispositifs particuliers de prévention et de détection de ces risques. Enfin, beaucoup d’entre elles pensent être déjà assurées pour ce type de risque à travers leurs contrats d’assurance. Il ajoute que « les solutions d’assurance existent et quelques acteurs sont aujourd’hui capables d’offrir un dispositif complet permettant précisément de répondre aux attentes des entreprises, mais rares sont les entreprises qui se sont réellement équipées pour ce type de risque ». Les garanties proposées par les assurances ne sont pas très généreuses. Zurich Assurances offre actuellement la meilleure couverture avec une garantie qui peut aller jusqu’à 25 millions d’euros. Malheureusement, le pillage des données d’une

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multinationale peut avoir un coût nettement plus élevé. Selon maître Bailly, le législateur peut améliorer la protection juridique des entreprises. Une loi sur la protection du secret des affaires offrirait une meilleure sanction du vol d’informations. Mais elle réclame aussi un arsenal juridique cohérent : « On légifère beaucoup dans l’émotion, y compris sur la cybercriminalité : le législateur doit prendre le temps de la réflexion, de la concertation. » Elle ajoute enfin : « Une commission permanente au Parlement serait une idée intéressante et totalement justifiée. » La cybercriminalité est un risque sérieux qui menace les entreprises françaises, petites et grandes. Dans le contexte actuel de guerre économique globale, le législateur français peut, sur ce sujet et à peu de frais, renforcer le tissu économique national. Manuel Singeot


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Culture

Bon anniversaire, monsieur le Président ! Jacques Chirac a fêté le 3 décembre ses 80 ans en compagnie de ses amis politiques au Conseil constitutionnel.

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Paris Match quelques jours au paravant en compagnie de son épouse. Selon Jean-Louis Debré, très proche de l’ancien président de la République, Jacques Chirac « ne s’intéresse plus à la politique ». Au cours de ce dîner, une sculpture de Marie-Laure Viébel lui a été offerte.

MARTIN BUREAU/AFP

acques Chirac était entouré, entre autres personnalités, de François Baroin, Christian Jacob, Bernard Accoyer, Michèle Alliot-Marie ou encore Alain Juppé. Son épouse, Bernadette Chirac, était également présente. Visiblement affaibli, Jacques Chirac va « aussi bien que possible avec la santé que chaque Français connaît désormais », témoigne François Baroin, considéré comme l’un des plus fidèles chiraquiens. Si ses sorties publiques sont de plus en plus rares, Jacques Chirac faisait la une de l’hebdomadaire

Pierre-Henry Drange

Jacques Chirac quittant le Conseil constitutionnel après sa fête d’anniversaire, le 3 décembre.

Du coco de mer à la « graine de vie » es formes premières sont sa source d’inspiration. MarieLaure Viébel a été fascinée en découvrant la plus grosse graine du monde, le mythique et mystérieux « coco de mer » venant exclusivement des Seychelles, pièce maîtresse des cabinets de curiosité d’antan. Prodige de la nature, cette graine est double à plusieurs titres. Constituée de deux lobes (comme pour le cerveau ou les poumons), elle associe l’humain et le végétal, le féminin et le masculin, rappelant également le yin-yang chinois, la nuit s’opposant au jour, le froid au chaud, la mort à la vie. Elle s’est lancé le défi de jeter de la lumière sur ces graines au bois terne et mat en les dorant. Dans un premier temps, elle les transforme, arrondit les courbes. Puis, elle façonne de nouvelles matières, rugueuses ou lisses, elle grave des écailles de serpent, des plumes d’oiseaux, des nuages, des poils de chat ; elle invente des arabesques, des tourbillons, des labyrinthes, racontant des histoires, réinventant, rebaptisant ainsi chaque graine.

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En s’appropriant le coco de mer, Marie-Laure Viébel tisse un imaginaire qui parle de symboles, de rencontres. Un dialogue inattendu entre l’homme et la nature.

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Marie-Laure Viébel Chacune d’entre elles revêt alors une dimension artistique pour devenir création unique. Marie-Laure Viébel se tourne aussi vers d’autres matières : le bronze, dont les patines variées évoquent la peau et la douceur des femmes créoles. Elle poursuit son aventure artistique vers le verre dans le secret des ateliers séculaires de Murano (Venise). Là, un maître verrier,

Gianni Seguso, réalise avec elle des pièces sorties des fours en exemplaire unique. Magie et mystère de la lumière jouant sur les transparences, les gammes colorées et les gravés. Marie-Laure Viébel métamorphose ses graines de bronze en leur donnant de nouvelles dimensions : certaines atteignent plus de deux mètres de haut pour peser jusqu’à 800 kg. Ainsi, elles peuvent retourner à la nature dans des jardins fleuris, bercées par le souffle du vent, caressées par les pluies, sur d’autres continents et sous d’autres latitudes. La graine par où tout commence se répète et perpétue le cycle de la vie. Marie-Laure Viébel a exposé en 2010 à Aix-en-Provence, en 2011 à Strasbourg et à Venise, en marge de la Biennale. Prochaine exposition : une installation avec l’artiste Barthélémy Toguo à Barbizon (en Seine-et-Marne), de mai à septembre 2013. P.-H.D.

Plus de renseignements : marielauredevillepin@hotmail.com

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L’admiroir

Rebsamen, des révolutions latino-américaines à Mitterrand Par Éric Fottorino

La politique chevillée au cœur, François Rebsamen est imprégné du romantisme révolutionnaire latino-américain. Sa rencontre avec Pierre Joxe l’a beaucoup marqué. Ce dernier a toujours été « son maître à se comporter ». « Mitterrand est là »

es lieux ne doivent pas tromper. On a beau se trouver au Sénat, dans le vaste bureau du président du groupe socialiste, l’œil de François Rebsamen brille de la malice toute révolutionnaire qui marqua très tôt son intérêt pour la chose publique. Mais avant ses rêves de grand soir qui l’orientèrent vers les salles fiévreuses de la Ligue communiste, dans le sillage d’Alain Krivine et d’Henri Weber, le maire de Dijon eut d’abord la politique chevillée au cœur. Fils de chirurgien tendance « rad-soc », il se souvient que la télévision fit son apparition au foyer dès son plus jeune âge. Certaines images vont s’imprimer à jamais dans son esprit : la Coupe du monde de football en 1958 – il a 7 ans – ; l’intronisation du général de Gaulle, en 1962, après la réforme instituant l’élection du président de la République au suffrage universel direct ; et enfin la campagne de 1965, qui verra de Gaulle être mis en ballottage. « À cette époque-là, je n’avais pas de fondement à mon engagement politique », se souvient l’élu socialiste. Cela ne saurait tarder.

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Dans cette période fiévreuse de militantisme révolutionnaire, qu’il situe entre 1968 et 1973, « Mitterrand est là », lâche sobrement celui qui fut longtemps le numéro deux de François Hollande à la tête du Parti socialiste. « On parlait beaucoup de lui dans ma famille », rappelle-t-il. Une époque de refondation pour François Mitterrand, avant qu’il ne rassemble à Épinay, en 1971, les fragments de la gauche non communiste. « Il venait déjeuner à La Grande Taverne, un établissement de Dijon. » Peu à peu, Rebsamen se lasse de cette vie de militant qui, de son propre aveu, l’épuisait. « J’étais le provincial », ajoute-t-il avec une pointe de dépit. Le temps a passé mais il se souvient avec une petite douleur de la condescendance des « Parisiens »… Même à l’extrême gauche, on pouvait se montrer hautain envers les camarades montés de leur campagne. C’est encore en 1973 qu’il est allé écouter Pierre Joxe en Saône-et-Loire. Il en est revenu impressionné par cet homme rigoureux dont il deviendra plus tard le directeur de cabinet, place Beauvau, lorsque ce protégé de Mitterrand, fils d’un ancien ministre du général de Gaulle, deviendra ministre de l’Intérieur. Se dessinent alors ses choix qui feront ses admirations. « J’ai basculé en 1974, explique François Rebsamen. J’ai voté Krivine au premier tour. Puis Mitterrand au second tour. Dans un soutien critique au leader socialiste. J’ai rompu avec la Ligue car je n’aimais pas cette impression d’embrigadement. Et cette forme de militantisme ne correspondait plus à mon mode de vie. »

L’étincelle vient avec 1968 et la passion de la philosophie transmise par un professeur qui voit en lui un brillant sujet qui aime à réfléchir et à brasser des idées. « Je suis devenu “révolutionnaire”, passionné par la politique de manière militante, se souvient Rebsamen. Je voulais lutter contre les dictatures. » Si le jeune homme est marqué par l’impérialisme américain au Viêt Nam, il réagit aussi aux dictatures européennes encore puissantes au Portugal, en Espagne et en Grèce. Mais son militantisme va vraiment se révéler avec la terreur qui règne dans certains pays d’Amérique du Sud. « J’étais imprégné du romantisme révolutionnaire latino-américain », dit-il, avec un net penchant pour le Che. Il devient « pion » pour payer ses études, mène une vie de militant au service d’une action et d’une réflexion collectives qui laisse peu de place à son travail universitaire. La mort du Chilien

FRED DUFOUR/AFP

Révolutionnaire

« Penser par moi-même » Salvador Allende, en 1973, sera, selon son expression, « un de [s]es matins les plus tristes », suivie par le coup d’État militaire. L’année suivante, l’étudiant en droit passera cinq mois au Pérou. Sa fibre militante ne se renforce pas seulement sur le terrain. Elle se nourrit de lectures encore peu répandues en

France. Il dévore la littérature latino, celle de Vargas Llosa, de García Márquez, comme plus tard il se jettera sur les romans d’Arturo Pérez-Reverte dont il loue, entre autres, La Reine du Sud (paru au Seuil). Il vouera aussi une affection toujours vive au cinéaste engagé Costa-Gavras.

Commence alors un cheminement qui le conduira au PS. « Au départ, j’ai suivi l’activité du parti sans y entrer. Je voulais absolument poursuivre le combat de la gauche. » Il éprouve vis-à-vis des communistes la même réticence qu’à l’égard de ses anciens camarades trotskistes : la crainte de l’embrigadement. « Je voulais penser par moi-même. »

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Le parcours de Pierre Joxe l’intéresse au plus haut point. Comme celui de Mitterrand. « C’était un peu irrationnel, admet-il à présent. Depuis 1965 je voulais qu’il batte de Gaulle. J’avais un sentiment d’injustice. Je pensais que la gauche au pouvoir serait plus favorable aux pauvres. » Lorsque, en 1979, il est recruté sur titre par le préfet de la région Bourgogne, Yves Burgalat, un giscardien bon teint, l’homme au cœur de gauche a des états d’âme. Rencontrant pour la première fois Mitterrand, alors président du conseil général de la Nièvre, il s’ouvre de son cas de conscience. « Faites votre travail de fonctionnaire », le rassure le futur chef de l’État.

Le romantisme littéraire Avec le recul des années, le patron des socialistes au Sénat sait précisément ce qu’il doit à ces personnalités dont il a croisé la route. « Chez Mitterrand, c’est sa culture qui m’impressionnait. Il était pétri d’une culture très française, très littéraire, avec un charisme qui s’exprimait dans ses talents d’orateur. Mon romantisme révolutionnaire était passé, mais Mitterrand m’apportait une émotion. J’aimais son écriture, ses petits mots que je gardais. Pour Mélenchon et moi, c’était notre idole… » Et d’ajouter qu’à l’évidence il voyait en Mitterrand, jusqu’à l’aveuglement, ses capacités à faire gagner la gauche… Comme dans un rêve éveillé, cette évocation le renvoie à son romantisme littéraire, lui qui précise avoir écrit sa thèse sur la Commune de Paris et s’être passionné pour les « Cahiers libres » édités par François Maspero. Quant à Pierre Joxe, « il m’a appris à travailler », dit-il. « Il n’a pas été mon maître à penser mais mon maître à me comporter. Il m’a appris que la politique était un métier. Combien de notes retoquées, corrigées. Sans me décourager, mais par simple exigence envers moi-même. » La conversation s’achève sur François Hollande, « le plus complexe de tous », affirme son vieil ami qui, n’en déplaise au nouveau Président, veut jouer pleinement son rôle de parlementaire.


l'Hémicycle - #457  

l'Hémicycle numéro 457 du mercredi 12 décembre 2012 Au sommaire : - Le Sénat va statuer sur l’immunité parlementaire de Jean-Noël Guerini >p...

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