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Alain Vidalies

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Christian Jacob P. 3

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Gérant-Directeur de la publication : Bruno Pelletier

Rédacteur en chef : Joël Genard

La XIVe législature installée

Hollande, du normal au réel

Les députés dans le vif du sujet

Cinquante jours après son élection, le plus dur commence pour François Hollande. C’est vrai qu’il a commencé par le plus facile. Un bref état de grâce Édito qu’il a mis à profit pour distribuer les Bruno Jeudy cadeaux de sa campagne : augmentation de l’allocation de rentrée scolaire, élargissement de la retraite à 60 ans, minicoup de pouce au Smic. Instruit par les débuts calamiteux de son prédécesseur, le Président socialiste a ensuite géré au millimètre son entrée en fonction, ses premiers pas internationaux, la formation de son gouvernement et surtout la campagne législative. L’ancien patron du Parti socialiste est un bon manœuvrier politique. On le savait. Il l’a encore prouvé jusqu’à obtenir tous les leviers du pouvoir. Un « Grand Chelem » inédit dans l’histoire de la Ve République. C’est entendu : ce Président « normal » n’aura aucune excuse s’il échoue. Mais voilà, l’arrivée au pouvoir de la gauche coïncide avec une nouvelle dégradation de la situation économique et sociale déjà mal en point. Et à la clé une inévitable dégradation des comptes publics. Lundi et mardi prochain, le quinquennat de François Hollande va passer de la « normalité » à la réalité. De la présidence normale à la présidence réelle. La Cour des comptes rendra son audit en début de semaine prochaine. L’occasion pour l’exécutif de s’appuyer sur l’héritage sarkozyste pour justifier le probable tour de vis budgétaire. L’argument est classique à chaque alternance. François Hollande et JeanMarc Ayrault ne vont pas s’en priver. Ils devraient même en abuser pour laisser en route quelques-unes de leurs coûteuses promesses. Car les factures c’est maintenant. Le Premier ministre les détaillera mardi lors de son discours de politique générale à l’Assemblée nationale. Avant même d’entendre Jean-Marc Ayrault présenter l’addition, François Hollande a commencé à préparer l’opinion en parlant « d’efforts ». Un mot qu’il suffit de remplacer par rigueur ou austérité pour imaginer ce qui attend les Français : un choc fiscal annoncé pendant la campagne. Déterminé à tenir sa parole sur la réduction des déficits, François Hollande ne pourra pas éviter le sale boulot. Dans le même temps, son gouvernement va devoir affronter une vague de plans sociaux. Le volontarisme du ministre Arnaud Montebourg ne suffira pas. François Hollande devra toucher aux coûts de fabrication en France. Sans mesure en faveur de la compétitivité des entreprises, point de redressement productif.

JOËL SAGET/AFP

Avec le coup d’envoi de la nouvelle législature, un copieux menu attend les députés avec le vote de la loi de finances rectificative. Quant au projet de loi de finances pour 2013, ce sera le véritable plat de résistance mais aussi le début d’un casse-tête budgétaire.

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Territoires

sous la IV e ou la V e République : l’Assemblée nationale, le Sénat, une majorité de régions, de départements, de grandes villes… Les équipes qui vont diriger le pays ont été constituées à sa main : un gouvernement essentiellement socialo-

Interview JEAN-PIERRE MULLER/AFP

Cahier spécial région Aquitaine PIERRE ANDRIEU/AFP

C

’est au pied du mur qu’on voit le maçon », dit le dicton. Nous y sommes. Et le chantier peut donner le vertige. François Hollande a au moins un atout : il détient plus de pouvoir qu’aucun de ses prédécesseurs de gauche

Un fin stratège au perchoir Parlementaire depuis plus de trente ans, Claude Bartolone connaît parfaitement tous les rouages de l’Assemblée nationale. Il en est désormais le tout nouveau président. Il entend moderniser l’institution parlementaire en exerçant une présidence de caractère comme il le confie dans sa première interview à l’Hémicycle. > Lire p. 4

• Alain Rousset : fervent défenseur d’un nouvel acte de la

décentralisation • Alain Juppé plaide pour un renforcement des régions et des structures intercommunales • Le TGV Sud Europe Atlantique presque sur les rails • Lacq : du gaz à la « carbone vallée » • L’Aquitaine équipée des rames Régiolis • Vin : les bordeaux, leaders à l’export

www.lhemicycle.com

Au sommaire • Les dures réalités économiques et financières par Florence Cohen > p. 6 • Une guerre de l’eau à 184 millions d’euros par Tatiana Kalouguine > p. 7 et 8 • Les SAFER accompagnent les collectivités par Richard Kitaeff > p. 9 • Numérique : Les trois défis du nouveau gouvernement par Manuel Singeot > p. 15

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socialiste, guetté par l’embonpoint, avec quelques places ou strapontins pour les alliés écologistes et radicaux de gauche. À sa tête, Jean-Marc Ayrault, choisi pour sa fidélité au Président.

Gérard Leclerc > Lire la suite p. 5


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ALAIN VIDALIES MINISTRE DÉLÉGUÉ AUX RELATIONS AVEC LE PARLEMENT

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L’ordre du jour du Parlement ne sera plus pollué par des lois de circonstance, inspirées par des faits divers, pratique qui avait gêné le travail parlementaire durant la dernière législature. Il n’y aura plus de lois émotionnelles »

Le ministre délégué aux Relations avec le Parlement ne fera pas « table rase » de la réforme institutionnelle de 2008. Il entend donner de véritables pouvoirs au Parlement comme s’y est engagé le chef de l’État. Les modalités de vote en commission de certaines nominations devraient être modifiées. Quel bilan tirez-vous des élections législatives ?

Les Français ont choisi d’apporter au président de la République une majorité large à l’Assemblée nationale. Nous mesurons la confiance qui nous a ainsi été accordée et sommes conscients de notre responsabilité : mettre en œuvre les engagements pris par François Hollande afin de conduire le redressement du pays dans la justice. Une trop forte majorité à l’Assemblée peut-elle gêner l’exécutif ?

L’idée qu’une majorité bien établie soit une gêne pour le gouvernement ne résiste pas à une comparaison avec l’idée contraire. Certes, il peut exister des moments où cette majorité est en discussion avec le gouvernement. Il s’agit simplement du fonctionnement normal des institutions, sauf à considérer que l’Assemblée et le Sénat sont des chambres d’enregistrement. Ce n’est pas la vision du président de la République et ce n’est pas la vision du Premier ministre. L’essentiel, c’est la mise en œuvre de la politique choisie lors de l’élection présidentielle. La majorité est l’expression de la souveraineté populaire, nous n’avons pas à la craindre. Le PS dispose à lui seul d’une majorité. Quels vont être les rapports avec vos alliés à gauche ?

Ce sont des partenaires précieux, qui ont appelé à voter François Hollande lors de l’élection présidentielle. Nous souhaitons développer un partenariat de qualité avec tous les groupes de gauche, aussi bien à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. L’existence d’une majorité au Palais-Bourbon pour le seul groupe socialiste ne change pas notre exigence d’un dialogue permanent et constructif. L’UMP a pointé, à l’occasion de ces législatives, le risque que le PS concentre tous les pouvoirs en France. Ne doit-on pas craindre « l’État PS » ?

Ceux qui ont émis des craintes sur cette situation où le Sénat, l’Assemblée, et le gouvernement sont en cohérence, ont la mémoire courte. Les mêmes ont bénéficié durant des années de cette situation. Ce qui est vrai, c’est qu’être majoritaire dans les deux chambres nous donne encore plus de responsabilités. Nous saurons les assumer. Le groupe PS a été très offensif quand il était dans l’opposition. Craignez-vous une « guérilla parlementaire » venant de la droite ?

Je pense que ce n’est pas au gouvernement d’établir la feuille de route de l’opposition. Le respect commande de laisser l’opposition seule en décider, dans le respect

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naturellement du règlement de l’Assemblée nationale et de la Constitution. La réforme des institutions mise en œuvre par la précédente majorité a changé le travail parlementaire. Qu’allez-vous perpétuer de ces changements ?

Notre objectif n’est pas de faire une politique de la table rase, mais de constater ce qui n’a pas véritablement fonctionné. Nous souhaitons donner de véritables pouvoirs au Parlement. Nous comptons notamment modifier les modalités de vote en commission de certaines nominations. C’est un engagement ferme du président de la République. Selon la procédure imaginée par la précédente majorité, si la majorité est d’accord avec l’exécutif sur une nomination, l’opposition ne peut s’y opposer. Imposer une majorité qualifiée dans les commissions compétentes supposera que la nouvelle majorité devra convaincre une partie de l’opposition du bienfondé de cette nomination. Il s’agit d’une réforme à mon avis fondamentale pour les droits de l’opposition et donc pour la qualité de la démocratie. Une loi visant à interdire le cumul d’un mandat de parlementaire avec celui d’un exécutif local est en préparation. Qui concernera-t-elle ?

Elle concernera toute appartenance

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à un exécutif local. Les maires et ses adjoints, les présidents de conseils généraux ou régionaux mais aussi les vice-présidents. Elle intégrera également les intercommunalités. Vous avez confié la présidence de la commission des finances à l’opposition, usage créé par Nicolas Sarkozy…

Naturellement, comme nous l’avons fait en pratique au Sénat, où nous sommes devenus majoritaires à l’issue du dernier renouvellement. Réserver à l’opposition la présidence de la commission des finances de l’Assemblée nationale nous semble être une bonne chose. Lors de la précédente mandature, le groupe PS à l’Assemblée s’était vu refuser l’ouverture de commissions d’enquête parlementaires. Allez-vous étendre la capacité d’ouverture de ces enquêtes ?

La question mérite d’être posée, car c’est un pouvoir important accordé aux parlementaires, et ce pouvoir doit être renforcé. À l’instar du contrôle des nominations institué par la précédente majorité, cela avait l’apparence d’un pouvoir nouveau, mais n’en était pas vraiment un, puisqu’il était quasiment impossible pour le Parlement de s’opposer à une nomination.

Allez-vous poursuivre les efforts engagés pour moderniser le Sénat, dont M. Jospin disait qu’il était une « anomalie dans les institutions » ?

L’effort de modernisation du Sénat a été engagé par son nouveau président, Jean-Pierre Bel. Le Sénat doit tenir toute sa place dans notre architecture institutionnelle, c’est une revendication légitime. Il faut attendre le ré sultat des « états généraux de la démocratie locale », pour voir comment la Haute Assemblée pourra associer plus largement les citoyens et les corps intermédiaires à sa mission. L’utilisation répétée par le précédent gouvernement de la procédure d’urgence avait été critiquée. Donnerez-vous aux parlementaires le temps de légiférer ?

Nos intentions, en tout cas, sont claires. La procédure accélérée doit retrouver son objectif initial et ne doit en aucun cas devenir une procédure systématique. De la même manière, l’ordre du jour ne sera plus pollué par des lois de circonstance, inspirées par des faits divers, pratique qui avait gêné le travail parlementaire durant la dernière législature. Plus de « lois émotionnelles », donc ?

Non, il n’y aura plus de « lois émotionnelles ».

Propos recueillis par Thomas Renou


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CHRISTIAN JACOB DÉPUTÉ DE SEINE-ET-MARNE, PRÉSIDENT DU GROUPE UMP À L’ASSEMBLÉE NATIONALE

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Le débat qui va se dérouler dans notre parti va renforcer le groupe UMP et non l’affaiblir. À son terme, nous pourrons aborder la phase de reconquête, d’abord dans nos territoires puis à l’échelle nationale »

Christian Jacob entend présider le groupe UMP dans un esprit d’unité et récuse l’idée que sa réélection soit la première victoire dans la compétition entre Jean-François Copé et François Fillon. Il préconise le maintien du statut actuel sur le cumul des mandats pour ne pas supprimer l’ancrage territorial du parlementaire. Quel bilan tirez-vous des élections législatives ?

Nous sommes dans l’esprit des institutions de la Ve République : les Français ont voulu donner une majorité au Président élu. Le PS a la majorité absolue, ce qui génère pour lui l’obligation de la clarté. Les socialistes vont devoir mettre en œuvre les promesses démagogiques de leur campagne. Concrètement, la réforme des retraites, par exemple, va se traduire par une augmentation du coût du travail et une baisse nette du pouvoir d’achat. Les masques vont tomber jour après jour, lors du débat sur le collectif budgétaire. C’est le rendezvous de la crédibilité. Vous avez été élu à la présidence du groupe UMP dès le premier tour, c’est une satisfaction…

J’ai présidé et je présiderais le groupe dans un esprit de rassemblement et d’unité. Plus de 60 % au premier tour, c’est à la fois une grande satisfaction personnelle mais cela confère une responsabilité importante. Comment avez-vous fait campagne ?

Dans une élection pour la présidence d’un groupe parlementaire, le sujet n’est tant pas de faire campagne. Les députés donnent leur suffrage en leur âme et conscience. Les trois candidats n’avaient pas de problème de

notoriété. Nous sommes connus tous les trois, bien identifiés. Pour ma part, j’ai été député de l’opposition, de la majorité, président de commission, membre d’un gouvernement durant cinq ans… Vous avez eu du mal à faire croire qu’il ne s’agissait pas du premier round entre Jean-François Copé et François Fillon pour la présidence de l’UMP…

Cette grille d’analyse n’est pas la bonne. Le groupe, ce n’est pas le parti. Porter le groupe, c’est porter le fer contre la gauche, mais c’est aussi être en permanence en initiative : valoriser dans cette période d’opposition les idées qui sont les nôtres. Le parti sera sur une réflexion de fond qui démarre, et qui aboutira à l’automne. Ce sont des rendez-vous de nature différente. Dans ce milieu, tout le monde se connaît : mes amitiés, mes fidélités ne sont pas secrètes, elles sont assumées et revendiquées. Celles de Xavier Bertrand et d’Hervé Gaymard le sont également. Le comptage de ses soutiens n’est-il pas une donnée importante, dans l’optique de ce congrès ?

Imaginez-vous qu’un député attende une consigne pour savoir pour qui voter ? Il a généralement son idée sur la question. Les députés connaissent bien le rôle et la responsabilité d’un président

de groupe, ils ne fonctionnent pas comme cela. Les divisions à l’UMP ne vont-elles pas handicaper le groupe ?

Ce ne sont pas des divisions ! Nous avons perdu l’élection présidentielle, et les élections législatives. Il est normal qu’un grand parti politique comme le nôtre, en s’appuyant sur le bilan du quinquennat précédent, travaille sur un nouveau projet et se mobilise pour de nouvelles victoires. Établir le socle qui nous rassemble requiert un travail de fond. Il y aura des divergences, mais viendra le temps de choisir les différents candidats, et cette confrontation sera démocratique et ouverte. Le groupe parlementaire, c’est autre chose. Il lui revient de mener la bataille contre la gauche dans le cadre des sessions parlementaires. Le débat qui va se dérouler dans notre parti va renforcer le groupe et non l’affai blir. À son terme, nous pourrons aborder la phase de reconquête, d’abord dans nos territoires puis à l’échelle nationale. Le ministre délégué aux Relations avec le Parlement, Alain Vidalies, nous indique qu’il ne sera pas fait « table rase » de la réforme institutionnelle de 2008. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que ça a mal commencé :

Jean-Marc Ayrault a sommé sa ministre, Marisol Touraine, il y a quelques semaines, de ne pas venir se présenter devant une commission parlementaire. Et M. Vidalies n’a pas pris la peine de m’appeler après mon élection à la présidence du groupe – c’est pourtant l’usage, quand on est ministre des Relations avec le Parlement. Qu’il ne veuille pas faire table rase de la réforme de 2008, c’est bien le moins. À l’initiative de Nicolas Sarkozy, nous avons donné des droits importants à l’opposition. L’ordre du jour, dit M. Vidalies, ne sera plus « pollué » par des « lois émotionnelles »…

C’est au pied du mur qu’on voit le maçon, nous attendons de voir. C’est le gouvernement qui est maître de l’essentiel de l’ordre du jour. Voterez-vous la loi sur l’interdiction du cumul des mandats ?

Je suis totalement opposé à cette loi. Je pense que c’est vraiment affaiblir le Parlement que d’aller dans cette voie, car cela supprimera l’ancrage territorial du parlementaire. Si on veut avoir une Assemblée qui ne soit composée que d’apparatchiks de tous les partis, de gens qui n’ont plus aucun lien avec le terrain, il faudra voter cette loi. Je suis très attaché au maintien du statut actuel.

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L’idée d’introduire une dose de proportionnelle dans l’élection des députés est-elle bonne ?

J’ai toujours été opposé à la proportionnelle et je le reste. Elle déconnecte aussi les parlementaires du territoire. Pour être retenu sur des listes à la proportionnelle, il faudra d’abord être apprécié du chef de son parti, quel que soit ce parti. L’expérience du terrain ne sera pas prise en compte. Ne doit-on pas trouver un moyen de donner une représentation au Front national, par exemple, qui a recueilli près de 20 % à la présidentielle ?

Les dernières législatives ont montré que notre mode de scrutin n’empêchait pas à cette formation d’obtenir des sièges. Au-delà de tout, le scrutin majoritaire permet de constituer une majorité solide, et c’est cela qui doit être préservé. Durant la dernière législature, le groupe PS avait été très offensif. En sera-t-il de même avec le groupe UMP ?

Notre détermination sera sans faille, d’autant plus que nous nous attendons à des textes qui mériteront une opposition résolue. Nous serons très vigilants, mais également dans l’initiative. En espérant que la gauche ne remette pas en cause les droits que nous avons donnés à l’opposition.

Propos recueillis par T.R.


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Interview

Claude Bartolone : un président de caractère Monsieur le président, vos collègues du groupe socialiste vous ont désigné dès le premier tour de scrutin interne pour être le candidat du groupe socialiste à la présidence de l’Assemblée nationale. Élu député et réélu sans discontinuer depuis 1981, en aviez-vous souvent rêvé ? Quels arguments avez-vous mis en avant pour emporter l’adhésion de vos collègues nouvellement élus ?

cessite caractère et autorité. Mes premières mesures seront orientées vers deux impératifs : moralisation et modernisation. La transparence dans la gestion, la parité et le renouvellement dans la répartition des responsabilités seront parmi mes premiers chantiers. Je veux que l’Assemblée vive avec son temps.

Tout dans ma vie me conduit à cette fonction. Mes origines modestes m’ont donné l’amour de la République et la connaissance de ce qu’elle peut apporter à tous ses enfants, quelle que soit leur naissance. Ma longue expérience de parlementaire m’a permis de gravir tous les échelons de l’Assemblée nationale, d’y avoir exercé toutes les fonctions, d’en connaître les rouages, d’en maîtriser la technicité. Alors, durant cette campagne, j’ai souhaité non pas me situer par rapport à mes compétiteurs, mais me présenter devant mes collègues socialistes tel que je suis. Avec mon expérience, avec mon caractère, avec ma loyauté. Sans m’adresser à telle ou telle catégorie d’âge, de genre ou de territoire. J’ai souhaité être un président qui rassemble tous les députés : les anciens et les nouveaux, pour qui je veux être un passeur d’expérience ; les femmes et les hommes ; les urbains et les ruraux. Tous réunis par une même préoccupation : la République partout et pour tous.

Le Parlement est souvent montré du doigt dans l’opinion, pas uniquement à cause de l’absentéisme des députés qui ne sont présents que deux ou trois jours à Paris ; l’interdiction du cumul des mandats permettrat-elle d’y remédier ?

Chaque président de l’Assemblée nationale a son propre style. Quel sera le vôtre ? Avez-vous déjà une idée des premières mesures que vous comptez prendre pour imprimer votre marque ?

J’entends exercer une présidence de caractère. Présider l’Assemblée nationale, c’est faire vivre en ses murs un débat démocratique équilibré et serein. Pour ce faire, plusieurs conditions doivent être réunies : un législateur conforté dans son rôle, une opposition respectée dans ses droits et une Assemblée reconnue comme exemplaire. Cette triple charge né-

Probablement. Mais l’essentiel est ailleurs. On semble parfois oublier que la France est une république parlementaire. Mon pari est de réinstaller dans la société l’idée d’un Parlement utile. La République a trop souffert du sentiment d’une assemblée godillot, réduite à une chambre d’enregistrement des desiderata du gouvernement. Je ne veux pas d’une chambre godillot mais d’une assemblée pivot, capable de se mettre au centre du débat politique, de s’ouvrir davantage sur la société, les corps intermédiaires, les collectivités locales, et de jouer pleinement son rôle de législation et de contrôle. Un Parlement utile, voilà la meilleure manière de remplir l’hémicycle. Comptez-vous présider les séances de questions d’actualité ? en modifier le déroulement ?

Oui, je les présiderai. C’est un rite démocratique et télévisuel auquel je crois les Français attachés. Je ne vous promettrai pas de séances apaisées ni de grands moments œcuméniques… Ces séances demeureront vives, âpres. Cela procède d’une tradition politique française et c’est un moment important pour l’expression de l’opposition. Néanmoins, chaque député doit avoir à l’esprit que c’est l’image de l’institution parlementaire dont il est question chaque mardi et mercredi.

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KENZO TRIBOUILLARD/AFP

Le nouveau président de l’Assemblée nationale entend moderniser l’institution parlementaire : son pari est de « réinstaller dans la société l’idée d’un parlement utile ». Claude Bartolone ne veut plus légiférer dans l’urgence. Il veut aller plus loin en contrôlant l’action du gouvernement et en renforçant les moyens du comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques. Il s’en explique en détail pour sa première interview dans l’Hémicycle. Le nouveau président du groupe socialiste, Bruno Le Roux, a déclaré que l’Assemblée ne doit pas être une « simple chambre d’enregistrement des projets de loi ni l’expression de rapports de force ». Comment voyez-vous votre rôle en cas de tensions entre le gouvernement et sa majorité ?

Les rapports personnels et politiques qui existent entre le Premier ministre et moi-même ont l’avantage d’être fondés sur le rapport de confiance, et c’est heureux. Ajoutez à cela la parfaite osmose dans laquelle Bruno Le Roux et moi travaillons, je ne crains franchement pas les tensions. Je conçois le lien entre l’Assemblée nationale et le gouvernement de façon très simple et très saine : en loyauté et en liberté. La majorité parlementaire a été chargée par les Français de mettre en œuvre la feuille de route présidentielle, et cela réclame donc une parfaite loyauté à l’égard de l’exécutif. Dans le même temps, j’entends les engagements pris par le président de la République quant au nécessaire renforcement du pouvoir législatif et au strict respect du principe de séparation des pouvoirs. Aussi, mon rôle est de permettre à l’Assemblée nationale de jouir de toute sa liberté. J’ai l’intention de le jouer pleinement, dans une interaction fructueuse avec le gouvernement. Dans l’opposition, les députés socialistes critiquaient « une avalanche de lois » votées et souvent inappliquées. Comment trouver le bon équilibre ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 264 textes ont été adoptés par le Parlement sous la XIIIe législature, pour 27 % des règles non appliquées. Le constat est cruel : l’accumulation de lois votées couplée au recours abusif par les gouvernements à la procédure accélérée permise par l’article 45 de la Constitution ont affaibli la loi et l’État. Pour que la République retrouve force et respect, la loi doit être mieux préparée, mieux discutée, mieux amendée en amont, mieux contrôlée en aval.

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Le contrôle de l’action du gouvernement est essentiel à une démocratie moderne. J’en ai fait l’expérience en 2010 comme corapporteur de la mise en application de la loi pour le développement économique des outre-mer et comme rapporteur spécial du projet de loi de finances. Les instruments utiles à cette mission doivent être améliorés pour que les parlementaires se les approprient davantage. Je souhaite ainsi que le comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques, créé en 2009, devienne un véritable outil au service des députés et que l’assistance de la Cour des comptes devienne enfin effective. Quels seront vos rapports avec les groupes de l’opposition ? Qu’attendez-vous de leur part ? Jean-Marc Ayrault a souvent déploré le manque d’écoute du gouvernement précédent, et fustigé la réforme du règlement issue de la réforme constitutionnelle. Allez-vous proposer une nouvelle réforme ? Faut-il revenir sur le temps législatif programmé ?

L’opposition n’est pas l’ennemie de la majorité. C’est précisément leurs rôles respectifs qui font battre le cœur de la démocratie qu’est par nature l’Assemblée nationale.

La modernisation du règlement est donc un chantier constant qui doit être conduit dans la concertation : je conçois le règlement comme un bien commun et non comme une arme contre l’opposition. Le règlement évoluera donc à la lumière des retours d’expérience des parlementaires. Force est ainsi de constater que les questions à un ministre, réintroduites en 2009 par la conférence des présidents suivant des modalités proches des « questions cribles » mises en œuvre entre 1989 et 1992, ont été un échec puisqu’elles n’ont été mises en œuvre que trois fois en trois ans. Les questions écrites et orales sans débat ne peuvent cependant plus être le cœur de notre mission de contrôle de l’action du gouvernement : c’est pour cela que l’amélioration des outils de contrôle me paraît fondamentale. Dans la présidence de caractère que j’entends mener, j’estime enfin que la pratique d’un règlement rénové sera tout aussi essentielle que sa lettre. La durée maximale fixée pour l’examen d’un texte doit par exemple être augmentée par la conférence des présidents lorsqu’elle s’avère insuffisante, ce que le règlement prévoit déjà.

propos recueillis par Anita Hausser


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Plan large MARTIN BUREAU/AFP

Aux Quatre Colonnes

Le copieux menu des députés de Gérard Leclerc PRÉSIDENT DE LCP

suite de la page 1 Des « hollandais », historiques ou ralliés, ont été placés aux postes clés d’une Assemblée féminisée, plus ouverte à la diversité, mais guère rajeunie : Claude Bartolone à la présidence, qui devra faire respecter les droits de l’opposition, et Bruno Le Roux pour encadrer le groupe socialiste. Ce sont les mêmes critères qui avaient prévalu au Sénat avec JeanPierre Bel au plateau et François Rebsamen au groupe. François Hollande l’assure : l’hyperprésidence a vécu, les pouvoirs sont rééquilibrés avec un gouvernement qui a les coudées franches, un Parlement que l’on veut – comme toujours ! – revaloriser, une justice qui serait indépendante : nous verrons bientôt si la réalité se conforme aux intentions. Le dispositif est en place, il reste à passer à l’action. Les douceurs, toutes relatives, prennent fin. Après les postes d’enseignants, un peu de retraite à 60 ans et l’allocation de rentrée scolaire, un très léger coup de pouce au Smic servira de solde de tout compte des promesses électorales. Nous allons entrer dans le dur des réponses à la crise, sur fond de risque d’explosion de l’euro, de croissance 0, de déferlante de plans sociaux et de PME au bord de l’asphyxie. Le gouvernement doit trouver la bagatelle de 8 milliards d’euros cette année et d’une trentaine l’an prochain. Autant dire que l’on n’échappera pas à une forte augmentation des impôts. Un « matraquage fiscal » selon l’opposition, qui compte bien en faire le péché originel du nouveau pouvoir comme l’avait été le bouclier fiscal de 2007 pour Nicolas Sarkozy. Mais il faudra aussi couper dans les dépenses : non-remplacement de fonctionnaires partant à la retraite, réduction drastique des budgets de fonctionnement et d’intervention… Le gouvernement est-il prêt à dire la vérité et à assumer pleinement une politique de rigueur inévitable, même si elle doit être justement partagée et ne pas tuer la croissance ? Ou préférera-t-il, une fois encore, se cacher derrière des artifices, comme la pseudo-parenthèse de 1983 ? On jugera alors de la qualité de sa gouvernance. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Albert Camus.

Par Pascale Tournier ’Assemblée nationale monte peu à peu en régime. Après la bataille pour les postes qui a défrayé la chronique la semaine dernière, place aux rituels. « On est encore dans les figures convenues », ironise le député PS du Finistère Jean-Jacques Urvoas. Hier, assis par ordre alphabétique dans l’hémicycle – les places définitives n’ont pas encore été attribuées – les députés ont écouté François Scellier. Tout un symbole : issu du Val-d’Oise, le nouveau doyen de l’Assemblée nationale est aussi le plus jeune de l’histoire de la Ve République. Les questeurs et les vice-présidents seront officiellement nommés cet après-midi. Jeudi sera arrêtée la constitution des huit commissions permanentes. Les noms ont été déterminés en bureau politique mardi, mais il peut y avoir encore des surprises. Gilles Carrez doit normalement diriger la commission des finances, Jean-Jacques Urvoas, la commission des lois. De son côté, Catherine Lemorton prendra les rênes des affaires sociales, Patricia Adam est pressentie pour la défense et François Brottes aux affaires économiques. Le véritable coup d’envoi de la nouvelle législature ne sera donné qu’avec le discours de politique

L

générale de Jean-Marc Ayrault le 3 juillet et l’arrivée du premier texte à l’Assemblée. Le droit de vote des étrangers, la réforme du mode de scrutin, l’abrogation du conseiller territorial, seront examinés plus tard, en 2013. Le projet de loi sur le harcèlement sexuel est en revanche une priorité. En vertu d’une procédure accélérée, il doit être voté avant la fin de la session extraordinaire. Examiné d’abord au Sénat, le texte devrait passer sans encombre. Malgré quelques points de divergence, un relatif consensus entre la gauche et la droite devrait se dégager. Ce ne sera pas du tout le cas sur le collectif budgétaire, présenté après la publication début juillet de l’audit de la Cour des comptes sur les perspectives budgétaires. « Aucun accord n’est possible avec la majorité présidentielle », avertit tout de go François Scellier. Pour le nouveau gouvernement, l’enjeu est de taille. Il s’agit non seulement de trouver 10 milliards d’euros supplémentaires mais d’affirmer sa crédibilité. « Le collectif budgétaire est notre plat de résistance, parce que c’est là que se traduiront nos premiers engagements », a confirmé le ministre délégué aux Relations avec le Parlement, Alain Vidalies. Modification du barème sur l’ISF, annulation des exonérations des charges

sociales des heures supplémentaires, retrait de la TVA sociale, alourdissement de la fiscalité sur les donations… La loi de finances rectificative sonne déjà comme l’anti-loi Tepa, voulue par l’ex-président de la République Nicolas Sarkozy. Trop sujette à polémique, la fameuse mesure des 75 % d’imposition appliqués aux revenus supérieurs à 1 million d’euros est en revanche reportée à la rentrée. Pour plus d’efficacité, une étude d’impact a été lancée. La déclaration du Premier ministre britannique David Cameron de la semaine dernière, qui dit vouloir dérouler le tapis rouge aux entreprises françaises fuyant le matraquage fiscal français, n’aide pas la majorité. Elle se prépare déjà à une séquence de pédagogie. « Il faudra montrer que la réforme fiscale est comprise et juste », précise le nouveau président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone. Du côté de l’opposition, on organise l’offensive. Les anciens ministres François Baroin et Valérie Pécresse seront bien sûr en première ligne. Les slogans sont déjà affûtés. L’ancienne ministre Nathalie Kosciusko-Morizet (Essonne) annonce d’emblée la couleur : « Les propos de David Cameron sont une triste

réalité. À nous de limiter les dérapages de la gauche. » Pour Hervé Mariton (Drôme), le collectif budgétaire constitue le « premier moment d’alerte ». « On joue gros à un moment où il faut redéfinir notre modèle de développement et mettre en œuvre l’efficacité de la gouvernance territoriale », estime pour sa part le député du nouveau groupe centriste UDI Jean-Christophe Fromantin (Hauts-de-Seine). Si la présentation du collectif budgétaire s’annonce houleuse, elle constitue aussi un bon tour de chauffe pour l’opposition. Ce texte va permettre à l’ancienne majorité de définir le ton qu’elle voudra adopter pendant la nouvelle législature. Une opposition constructive, tel est en tout cas le maître mot (un peu creux) qui circule actuellement aux Quatre Colonnes. L’objectif est atteignable, à condition que le match Copé-Fillon dans la perspective du leadership de l’UMP ne parasite pas les prises de parole. Respecter « le temps du parti et celui du groupe », a d’ailleurs invité François Baroin. Mais il a peu de chances d’être entendu. Le jour de la victoire de Christian Jacob à la tête du groupe, on entendait déjà : « c’est un point gagné pour Copé ».

La profession de foi de Jean-Jacques Urvoas Jean-Jacques Urvoas est donné grand favori pour prendre la tête de la commission des lois. Toutefois la décision ne sera officialisée que jeudi. Le député PS du Finistère a déjà son programme en tête pour rendre plus efficace le travail parlementaire. Il entend d’abord renforcer la mission d’évaluation du Parlement pour lutter contre l’inflation législative. « C’est un champ qui est investi par l’opposition ou externalisé, la majorité doit s’en saisir », soutient le socialiste. Trois domaines pourraient être concernés : la question prioritaire de constitutionnalité, la prévention pour la récidive et la procédure

de garde à vue. Urvoas veut aussi aider le gouvernement en amont pour mieux anticiper. Le socialiste cite plusieurs exemples : « Le gouvernement a l’intention d’instaurer des zones de sécurité prioritaire. Le Parlement pourrait l’aider à définir ce concept. La démarche pourrait être la même pour la réforme du statut pénal du chef de l’État. » Pour mener à bien ces changements, le spécialiste des questions de sécurité souhaite s’appuyer sur des outils déjà existants comme les missions d’information, le parlementaire en mission et les procédures d’audition. « Il s’agirait de les rendre un peu plus solennels et de les travailler un peu plus

MICHEL GANGNE/AFP

L’opinion

La session extraordinaire démarre le 3 juillet et se prolongera jusqu’à début août. Le vote de la loi de finances rectificative, le match interne à l’UMP et la crédibilité du nouveau gouvernement domineront les débats. Le collectif budgétaire demeure toutefois le plat de résistance.

en amont », détaille-t-il. Pour l’élu, toutes ces modifications sont simples à faire : « Elles ne

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nécessitent aucun changement de règlement mais des évolutions d’accords d’usage. »


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Économie

Les dures réalités économiques et financières Alors que le gouvernement doit annoncer ses premières mesures fiscales le 4 juillet prochain, le sénateur UMP Philippe Marini a fait les comptes : il accuse les pouvoirs publics de dissimuler 30 milliards d’euros d’effort budgétaire supplémentaire.

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Questions à

PHILIPPE MARINI SÉNATEUR DE L’OISE, PRÉSIDENT DE LA COMMISSION DES FINANCES DU SÉNAT Comment arrivez-vous à ces 30 milliards ?

Pierre Moscovici [le ministre de l’Économie et des Finances, NDLR] a déclaré que la tendance pour 2012 était à un déficit non de 4,5 % de PIB, mais de 5 %, ce qui représente un écart de 10 milliards. En 2013, le gouvernement doit faire passer la croissance des dépenses de plus de 2 % par an en volume à un peu plus de 1 %, ce qui représente une économie de 10 milliards par an, non documentée. Enfin, les conjoncturistes prévoient une croissance de 1 % en 2013, contre 1,7 % selon François Hollande, ce qui aggraverait le déficit de 10 milliards. Cela veut dire qu’un nouveau plan d’austérité nous attend ?

Le programme de François Hollande prévoit déjà 30 milliards d’augmentation nette de recettes dès 2013. Les 30 milliards supplémentaires que j’évoque portent l’effort à 60 milliards. Toutefois, ils comprennent 10 milliards en 2012. En 2013 l’effort total serait de « seulement » 50 milliards. Un effort de 50 milliards, soit 2,5 points de PIB, est à ma connaissance sans précédent en France. Quid de la réduction des dépenses ?

Le programme de François Hollande prévoit pour 2013 un effort reposant presque exclusivement

fiance. À l’intérieur de nos frontières, l’UMP dénonce la « folie » des cadeaux électoraux de l’actuel chef de l’État. Même Jean-Luc Mélenchon ne s’y retrouve pas, pour d’autres raisons… Après avoir annoncé les bonnes nouvelles (revalorisation de l’allocation de rentrée scolaire, rétablissement de la retraite à 60 ans pour ceux qui ont commencé à

travailler tôt) et maintenant qu’il a une majorité, le gouvernement Ayrault désormais remanié doit maintenant entrer dans le dur. Le collectif budgétaire de la semaine prochaine pourrait se solder par un retour à l’ancien barème de l’ISF et par un prélèvement sur les dividendes versés aux actionnaires des entreprises, mais il sera loin d’être suffisant. D’autres me-

sures sont attendues à l’automne, dont la très controversée taxe à 75 % sur les revenus de plus de 1 million d’euros par an. Mais François Hollande va très vite se retrouver pris en tenailles entre sa promesse de ne viser fiscalement que les plus aisés et la mauvaise situation économique du pays. Chaque dixième de point de croissance de moins que

prévu représente une perte d’un milliard d’euros de recettes fiscales. Or l’objectif d’un déficit public de 3 % du produit intérieur brut (PIB) l’an prochain reste immuable. Pour l’instant, personne ne parle d’un plan de rigueur, qui toucherait inévitablement les classes moyennes. Mais pour combien de temps ?

Florence Cohen

« Des mesures douloureuses sont à prévoir » sur les recettes. Le gouvernement va donc devoir s’attaquer aux dépenses. Les mesures possibles sont connues : gel du point d’indice de la fonction publique, des pensions de retraite de l’État, réduction des dépenses de fonctionnement, quasi-stagnation des dépenses d’assurance-maladie en volume, non-revalorisation des prestations légales de retraite et de famille… Toutefois, l’ensemble de ces mesures risquent de seulement ramener la croissance des dépenses à 1 % par an. Des mesures douloureuses sont donc à prévoir. Du côté des recettes, je ne vois pas comment il serait possible d’aller beaucoup au-delà des réductions de niches fiscales et sociales prévues par le programme de François Hollande (25,5 milliards d’euros selon Terra Nova). On ne peut donc exclure une augmentation de la TVA d’ici la fin de l’actuelle législature… Quelle frange de la population risque d’être la plus touchée par la rigueur ?

Il ne faut pas se leurrer : ce sont l’ensemble des Français qui vont supporter les effets de la réduction du déficit. En particulier, quand on réduit le déficit, on réduit à moyen terme la croissance et donc on crée du chômage. Si on réduit le déficit structurel de 1 point de PIB par an (ce que prévoit le programme de François Hollande), on augmente le taux de chômage d’environ 0,5 point chaque année. Les mesures déjà annoncées sont-elles les bonnes ?

Le gouvernement souhaite revenir à l’ancien barème de l’ISF sans

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JEAN-PIERRE GILSON

éfiance. De la chancelière allemande Angela Merkel qui parle de « médiocrité » au Premier ministre britannique David Cameron qui veut dérouler « le tapis rouge » pour accueillir « plus d’entreprises françaises qui paieront leurs impôts au RoyaumeUni », il semble que les débuts de François Hollande sur le terrain économique suscitent de la dé-

rétablir le bouclier fiscal. Ce barème comprenait un taux supérieur de 1,8 %, qui correspondait en pratique à une imposition du revenu de plus de 50 %… Dans le cas des retraites, je ne vois pas l’intérêt, dans le contexte actuel, d’une mesure qui coûte 3 milliards d’euros par an et qui a un effet désastreux sur l’image que nous donnons à nos partenaires. Dans le cas de la hausse du Smic, c’est de la pure démagogie. Heureusement que, selon le gouvernement, cette augmentation doit être inférieure à 5 % ! Une augmentation de 5 % supprimerait environ 100 000 emplois. Quand vous dites que le gouvernement dissimule cet effort de 30 milliards, cela signifie qu’il le fait volontairement ?*

Le gouvernement cherche à éviter tout débat parlementaire sur la programmation des finances publiques. Contrairement à ses engagements de campagne, il n’y aura cet été ni loi de programmation des finances publiques (renvoyée à l’automne) ni nouveau programme de stabilité. Il n’y aura peut-être même pas de débat d’orientation des finances publiques. Circulez, il n’y a rien à voir ! Faut-il absolument tenir nos engagements budgétaires face à Bruxelles ?

Les 3 % de PIB en 2013 sont un objectif intangible, quelle que soit la croissance. Les années suivantes, le pacte de stabilité et le traité signé début mars prévoient que seul importe l’effort que l’on

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fait (schématiquement, la France devra réduire son déficit structurel de plus de 0,5 point de PIB par an). Si la croissance était négative en 2013, l’effort nécessaire pour atteindre l’objectif serait très douloureux. Mais ce pourrait être le prix à payer pour préserver l’axe franco-allemand.

Maintenant, faut-il conserver l’euro à tout prix ? C’est une autre question, qui mériterait un vrai débat sans tabou…

Propos recueillis par F.C. * Le gouvernement a admis la semaine dernière être en quête de 10 milliards d’euros pour boucler le budget 2012.


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Dossier Irrigation

Une guerre de l’eau à 184 millions d’euros Des retenues d’eau artificielles de très grande taille se multiplient en France à l’exemple de la région Poitou-Charentes. Cent trente « bassines » seraient en projet. Contestées par les écologistes, elles provoquent l’ire de certains élus. Principal grief : leur coût vertigineux, supporté à 70 % par des fonds publics. La nouvelle ministre de l’Écologie Delphine Batho devra trancher dans cet épineux dossier. haque printemps tombent les arrêtés préfectoraux interdisant le pompage dans les nappes phréatiques ou les prélèvements en rivière. Les petits agriculteurs pestent contre ces décisions, qui font chuter leurs rendements. Mais les « gros » irrigants ont eux trouvé la parade : stocker l’eau à grande échelle l’hiver, lorsqu’elle est abondante, pour pouvoir arroser toute l’année, y compris en période d’étiage. C’est ainsi qu’en PoitouCharentes – l’une des régions où l’on irrigue le plus alors que la sécheresse est plus prégnante qu’ailleurs – apparaissent ici et là d’immenses piscines à ciel ouvert destinées à l’arrosage des cultures. Le coût de ces ouvrages n’est pas négligeable. Compter environ 1,75 million d’euros pour une de ces « retenues de substitution » de 350 000 m3, dont 70 % apportés par des fonds publics : agences de l’eau, conseils généraux, État français, Europe. Depuis plusieurs années cette subvention aux irrigants soulève un vent de protestation dans la région. Parmi les plus virulents opposants figure Delphine Batho, députée socialiste des Deux-Sèvres depuis 2007 (lire encadré). Ironie, c’est à cette rebelle que revient désormais de gérer ce dossier en qualité de ministre de l’Écologie depuis le 21 juin.

C

Sa nomination tombe à pic, car une vague de nouveaux projets se profile : 130 de ces « bassines » devraient être construites au cours des cinq prochaines années, avec 184 millions d’euros de fonds publics.

Une assurance contre la sécheresse Sur place, les nouveaux projets de retenues attisent la rancœur contre les grands céréaliers. Les petits agriculteurs, qui n’ont pas le droit d’arroser en été, les accusent de privatiser des millions de mètres cubes d’eau. « L’idée de stocker l’eau n’est pas idiote en soi, mais à ce prix et pour cet usage ça le devient totalement, affirmet-on à la Confédération paysanne. Si on remplaçait, en partie, ce satané dieu-maïs par d’autres cultures, même irriguées, on économiserait infiniment plus d’eau en été qu’avec ces bassines. » Les associations écologistes, en tête desquelles France nature environnement (FNE), déposent recours sur recours, jugeant « ces dispositions catastrophiques pour la gestion de l’eau ». Et les associations de consommateurs montent à leur tour au créneau. Dans le département de la Vienne, l’UFC-Que Choisir envisage de saisir la justice pour contrer 25 projets de bassines qui vont mobiliser 50 millions d’euros de fonds publics.

Les irrigants qui en bénéficient se défendent en expliquant que ce mode de stockage est la seule réponse si l’on souhaite nourrir un maximum de personnes sans porter atteinte à l’écosystème. Dans leur grande majorité, les céréaliers préfèrent investir des sommes considérables dans ces retenues plutôt que de revoir leurs systèmes de culture centrés sur le maïs, plus rentable économiquement. « Ces retenues, c’est une sécurité pour nous, une forme d’assurance », explique Philippe Charles, président de l’association des irrigants des Deux-Sèvres, copropriétaire de 5 bassines en 2007 avec un collectif de 20 agriculteurs : « Je suis aujourd’hui assuré d’avoir une production de 100 quintaux de maïs par hectare, contre 20 à 50 quintaux auparavant, les années de grande sécheresse. »

Une affaire qui divise les politiques L’affaire a rapidement pris un tour politique. Dès 2004, en prenant le siège de Jean-Pierre Raffarin à la tête de la région Poitou-Charentes, Ségolène Royal avait décrété que la Région ne mettrait plus un euro dans le financement des retenues de substitution. Même décision pour les présidents des conseils généraux de Charente et des Deux-

Delphine Batho à l’Écologie, mauvaise nouvelle pour les céréaliers Figure de proue des « anti », Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres et fraîchement nommée ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, devrait certainement peser dans le dossier des retenues de substitution. Le 18 avril dernier – avant son entrée au gouvernement – la députée publiait une lettre ouverte au président de l’agence de l’eau Loire-Bretagne pour protester contre la construction de 27 de ces retenues dans son département (avec 45 millions

d’euros de fonds publics) : « Ce projet s’apparente à une fuite en avant, très onéreuse en termes d’utilisation d’argent public, et qui n’apportera pas la sécurité attendue par les agriculteurs face à un manque d’eau structurel », regrette-t-elle. Fin 2010 déjà, la socialiste proche de Ségolène Royal avait interpellé à l’Assemblée le ministre de l’Écologie, Jean-Louis Borloo, lui demandant de « bien vouloir indiquer si le gouvernement compt[ait] durablement soutenir la création de retenues de substitution alors que leur

impact est contraire aux objectifs de la directive-cadre européenne [sur l’eau, NDLR*] ». Un espoir pour les écologistes avant la réunion du conseil d’administration de l’agence de l’eau Loire-Bretagne, le 28 juin, où sera arrêté le programme d’intervention de l’Agence pour les cinq prochaines années. * Directive DCE 2015, qui impose le retour à un bon état qualitatif des eaux souterraines et de surface pour 2015.

La surface d’une « bassine » peut atteindre la taille de dix terrains de football réunis. PHOTO DR

Sèvres, les socialistes Michel Boutant et Éric Gautier. Aujourd’hui, le sujet divise les élus locaux de gauche comme de droite, certains prenant le parti des grands agriculteurs, d’autres se rangeant derrière celui des paysans, des associations écologistes, pêcheurs et autres ostréiculteurs courroucés. Le gouvernement en revanche y a toujours été favorable. Sans jamais céder aux revendications des « anti », les ministres successifs ont pris toutes les mesures nécessaires pour encourager la construction de ces bassines depuis dix ans, au nom de la devise de la FNSEA selon laquelle la France doit se doter de « moyens permettant de répondre aux défis : produire plus en impactant moins les milieux ». « On a un problème structurel de gestion de l’eau », affirmait ainsi Nicolas Sarkozy le 9 juin 2011, en visite chez des agriculteurs charentais, avant d’annoncer un plan à cinq ans pour la création de retenues d’eau pour « mieux assurer l’équilibre entre les besoins de l’irrigation et les ressources disponibles ». Le 29 mars dernier, à Montpellier, à l’occasion du congrès de la FNSEA, le Président en campagne annonçait la parution prochaine de deux décrets visant à alléger les barrières administratives à la construction de grandes réserves de substitution. L’un de ces décrets soumettrait notamment les retenues supérieures à 350 000 m3 (7 hectares pour 5 mètres de profondeur) à un régime de « décla-

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ration » et non plus « d’autorisation », ce qui les dispenserait d’étude d’impact environnemental et d’enquête publique.

Deux décrets en suspens Le changement de majorité et surtout l’arrivée de Delphine Batho à l’Écologie vont-ils changer la donne ? Pour le moment, rien ne bouge. Les deux décrets en suspens « sont actuellement en cours d’examen au Conseil d’État. La décision sera prise ensuite », faisait-on savoir au ministère de l’Écologie et du développement durable de Nicole Bricq. Quant au principe du financement public à 70 %, il n’est pas sur la table. « À ce stade, il n’est pas prévu de revenir sur cet engagement », ajoute la porte-parole du ministère, où la question des retenues de substitution créait manifestement un certain embarras. Jusqu’à maintenant, François Hollande ne s’était jamais clairement distingué de son prédécesseur sur ce sujet délicat. Lors du « grand oral » des candidats à la présidentielle devant la FNSEA le 29 mars, il s’était bien gardé de critiquer le stockage de l’eau, cher à Xavier Beulin, président du syndicat d’agriculteurs. Mais le Président semble avoir tranché le 21 juin, en choisissant une personnalité aussi marquée que Delphine Batho comme ministre de l’Écologie. Une nomination qui sonne comme une fin de non-recevoir adressée aux céréaliers français.

Tatiana Kalouguine


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Dossier

Pour ou contre le retour des « bassines » ? Les réserves de substitution ressortent la tête de l’eau… Elles présenteraient un impact positif sur l’écosystème selon les spécialistes. Elles constituent selon leurs détracteurs des rentes de situation pour les grands irrigants, qui perçoivent en moyenne 150 000 euros de fonds publics par « bassine ». es retenues de substitution seraient la meilleure technique existante pour faire face à la crise de l’eau qui sévit depuis 2003 dans la région. C’est la conclusion de Francis Bichot, hydrogéologue et directeur régional du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), l’organisme public en charge de la gestion des ressources et des risques du sol et du sous-sol : « Les nappes de Poitou-Charentes se caractérisent par des cycles annuels de rechargevidange plus importants qu’ailleurs, affirme-t-il. Nous faisons des tests, et c’est un fait, de façon générale les retenues de substitution soulagent les nappes et les cours d’eau l’été. Elles ont donc un impact positif sur l’écosystème. » Le scientifique précise que le sol calcaire perméable empêche de construire les retenues collinaires qui permettent de stocker l’eau des rivières à l’aide de petits barrages, comme on le fait ailleurs.

L

Cent trente « bassines » en projet Il existe une cinquantaine de ces ouvrages subventionnés dans les quatre départements de la région Poitou-Charentes (sur un total d’environ 500), et 130 nouveaux

dossiers de financement seraient à l’étude. Appelées « retenues de substitution » ou « bassines de rétention », ces réservoirs géants à ciel ouvert sont creusés en plein champ et étanchéifiés par une membrane synthétique. Leur surface peut représenter jusqu’à dix terrains de football pour une profondeur allant de 5 à 10 mètres. Les propriétaires, des agriculteurs regroupés pour en mutualiser

moins consommateurs en eau. À l’échelle européenne, un programme de « désirrigation » permet aux agriculteurs volontaires de percevoir 253 euros d’indemnité par hectare et par an sur cinq ans. Avec, à ce jour, peu de résultats probants. Mais certains irrigants réussissent quand même à réduire drastiquement – voire à abolir – l’irrigation, tout en maintenant leurs revenus…

s’adapter à la baisse de pluviométrie dans son département : « Si un jour la lame d’eau de la nappe passait sous les seuils de pompage, je ne pourrais plus travailler. » Changeant totalement de stratégie il y a une dizaine d’années, il a opté pour une technique de rotation des cultures sur cinq ans avec blé, blé dur, colza, pois et maïs, car celui-ci « enrichit le sol en matière orga-

«

CERTAINS AGRICULTEURS PRÉFÈRENT ÉRADIQUER LE MAÏS POUR DIMINUER LES VOLUMES D’IRRIGATION » l’usage et le coût, les alimentent à l’aide de forages qui puisent dans les nappes phréatiques. Parler d’irrigation amène forcément à poser la question de la culture intensive du maïs, plante tropicale gourmande en eau, réputée procurer la meilleure marge aux exploitants. L’État a mis en place des actions pour favoriser une transition vers des systèmes culturaux et des filières

« Le maïs, c’est la formule 1 des cultures », considère Emmanuel Gerbier, agriculteur et président de l’Association des professionnels de l’irrigation de l’Indre. « Quand on a investi dans un système de production qui nécessite de l’eau, il est très difficile de tout arrêter du jour au lendemain », précise-t-il. Sur son exploitation, il a cependant réduit sa surface cultivée en maïs irrigué de 105 à 35 hectares pour

nique ». Cette diversification a aussi permis d’arrêter insecticides et fongicides, et de réduire de moitié l’apport en azote. Ses revenus nets sont presque identiques, « avec parfois des années de baisse, mais plus de cohérence sur le long terme ». Emmanuel Gerbier n’exclut pas d’investir dans une bassine pour sécuriser son approvisionnement en eau. « Dans l’Indre, plusieurs projets sont à

« Si on met autant d’argent public, il faut

l’étude, notamment dans le bassin de la Ringoire », affirme-t-il. Plus radical, Benoît Biteau, agriculteur sur la commune de Sablonceaux en Charente-Maritime, a complètement éradiqué le maïs de l’exploitation familiale et stoppé l’irrigation en moins de cinq ans. Ce militant écologiste, vice-président du Conseil régional de Poitou-Charentes, a fait de l’exploitation paternelle un modèle de reconversion. Utilisant ses compétences d’ingénieur agronome, il a remplacé 180 hectares de maïs autrefois irrigués en grand (300 000 m3 par an, soit la consommation d’une ville de 8 000 habitants) par des parcelles de lentilles, tournesol, pois chiches, pois verts, sarrasin, blé, orge ou sorgho, ainsi que 40 hectares de prairies où paissent chèvres, bovins et autres baudets du Poitou. Économiquement le modèle tient la route avec des produits 100 % bio vendus deux fois plus cher, aucune dépense en eau ou en produits chimiques : « Mes marges sont proches de celles de mon père, avec des aides de la PAC réduites à moins de 10 % », souligne-t-il. T.K.

Questions à

le répartir entre tous les agriculteurs » Que pensez-vous du principe de stocker l’eau en hiver pour soulager les rivières l’été ?

Ce principe est vérifié dans certains bassins en effet, mais pas partout. À certains endroits, le débordement des nappes l’hiver permet des crues utiles des rivières qui alimentent les zones humides. Une zone humide comme le Marais poitevin est faite pour être inondée l’hiver. Si on pompe trop d’eau à cette période, elle ne peut plus fonctionner normalement. Je déplore qu’il n’y ait pas eu à ce jour d’étude globale à l’échelle de la région, ou d’évaluation des volumes réellement disponibles pour l’irrigation, hiver comme été. Mais davantage que le stockage en soi, ce qui me choque c’est la rente de situation que ce système implique pour les grands irrigants.

Qu’entendez-vous par « rente de situation » ?

Un agriculteur perçoit en moyenne 150 000 euros de fonds publics par bassine. Or la population d’irrigants ne représente que 5 % des agriculteurs du bassin Loire-Bretagne. À côté de ceux qui en profitent pour irriguer des monocultures de maïs sur plus de 100 hectares, d’autres, bien plus nombreux, peuvent avoir un besoin vital d’irriguer 2 ou 3 hectares pour leur cheptel. C’est totalement inéquitable. Si on met autant d’argent public sur la table il faut le répartir entre tous les agriculteurs du bassin concerné. Que peut-on proposer aux agriculteurs qui ne peuvent pas irriguer l’été et attendent une sécurisation de leurs revenus ?

Nous considérons que l’eau est un bien public, particulièrement rare et cher en Poitou-Charentes.

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Elle doit être distribuée équitablement, avec une priorité donnée à une agriculture qui crée des emplois, qui n’utilise pas de pesticides et ne porte pas atteinte à la ressource elle-même. La puissance publique doit s’intéresser à l’usage qui est fait de cette eau chèrement stockée. Et ne pas en abandonner la gestion à une association d’irrigants, un groupement d’intérêts privé. DR

L’UFC-Que Choisir de la Vienne s’oppose à ces projets. Quel est le coût pour le consommateur ?

Le consommateur apporte 70 % du budget de l’agence de l’eau. Le montant des dossiers de financement en cours à l’agence de l’eau Loire-Bretagne sur les départements de Vendée, des Deux-Sèvres et de la Vienne représentent déjà le double de la ligne budgétaire consacrée au stockage de l’eau

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SERGE MORIN VICE-PRÉSIDENT (EELV) DU CONSEIL RÉGIONAL DE POITOU-CHARENTES, PRÉSIDENT DE LA COMMISSION EAU, LITTORAL, BIODIVERSITÉ pour les six prochaines années (ce budget sera validé le 28 juin en conseil d’administration). Ce qui veut dire que si l’on réalise ce qui est annoncé, il va falloir trouver d’autres moyens de financer les retenues de substitution, en prenant sur d’autres lignes budgé-

taires : dépenses d’assainissement de l’eau potable, financement des stations d’épuration, etc. Ce qui se traduira par une hausse du coût de l’eau pour le consommateur. C’est une inversion du principe du pollueur-payeur qui se produit ici.

Propos recueillis par T.K.


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Territoires

TRIPELON-JARRY/AFP

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spécial

AQUITAINE par Elsa Nathan

« Décentraliser, c’est plaider pour un pacte renouvelé entre le pouvoir politique et les citoyens, entre l’État et les territoires » Fervent défenseur d’un nouvel acte de la décentralisation, le président de l’Aquitaine milite pour un renforcement des pouvoirs exécutif et législatif ainsi qu’une plus grande autonomie financière des régions. Vous êtes de ceux qui réclament depuis longtemps une étape supplémentaire de la décentralisation, qui renforcerait les régions avec des compétences accrues qui ne seraient plus partagées avec l’État. C’est toujours ce que vous espérez ?

Et comment ! Le nouveau président de la République, François Hollande, a dit à plusieurs reprises au cours de la campagne électorale qu’une nouvelle étape de la décentralisation – il a parlé d’un « nouvel acte » – figurait parmi les priorités du quinquennat. Il dispose aujourd’hui à l’Assemblée nationale d’une majorité nette pour avancer dans cette direction. Marylise Lebranchu, ministre de la réforme de l’État, de la Décentralisation et de la Fonction publique, a été chargée au sein du gouvernement de préparer cette réforme capitale qui s’articulera donc avec celle de l’État. Elle s’y est attaquée avec une belle ardeur et a commencé à recevoir, à consulter les partenaires de cet immense chantier qui s’ouvre. À votre avis, quand doit intervenir cette réforme ?

Il n’y a plus de temps à perdre. Regardez ce qui se passe en Europe : partout, les régions jouent un rôle capital. C’est vrai en Espagne et en Italie mais plus encore en Allemagne où les länder (16 au total, contre 22 régions en métropole) pèsent d’un poids inconnu chez nous. Leur budget donne la mesure de leur importance : il est treize fois supérieur à celui des régions françaises réunies. Le décalage entre les deux donne la mesure du fossé qui sépare région française et land allemand. Côté allemand triomphe le fédéralisme.

Chaque land est un État, doté d’une constitution, d’un parlement (le Landtag), d’un gouvernement, et d’un appareil judiciaire. Les compétences du land sont étendues. Et que dire de l’importance du rôle économique des länder ? Par le biais des caisses d’Épargne régionales dont ils sont les actionnaires de référence, les länder sont les architectes du développement économique des territoires. Ils sont au cœur du capitalisme rhénan. Autre « scandale » pour un esprit jacobin : l’État régional de BasseSaxe est l’un des principaux actionnaires du groupe automobile Volkswagen ; plusieurs autres sont actionnaires d’EADS, le constructeur aéronautique. Rien de tel en France. Les régions ne sont que des collectivités territoriales dépourvues de compétences législatives. Qu’il s’agisse des outils financiers de capital-risque ; qu’il s’agisse de la formation ou des outils d’aménagement des territoires : les régions françaises font figure de nains même si, au fil des années, depuis François Mitterrand, elles ont réussi à arracher des compétences accrues. Qu’attendez-vous du gouvernement en matière de renforcement des compétences des collectivités territoriales ?

Qu’il mette la France au diapason des États modernes ! À mes yeux, décentraliser, c’est plaider pour un pacte renouvelé entre le pouvoir politique et les citoyens, entre l’État et les territoires. Ce pacte passe tout d’abord par une rupture institutionnelle. Il s’agit de réformer le Sénat de telle sorte qu’il reflète la France urbaine de ce début de XXIe siècle et non

plus celle rurale qui prévalait au siècle. Autre impératif : supprimer le cumul entre fonctions exécutives locales et mandats nationaux de façon à couper ce lien de dépendance pervers entre les élus locaux et le pouvoir central. Bien entendu, cette réforme ira de pair avec celle du statut de l’élu. À travers elle, il s’agit d’assurer le renouvellement d’une classe politique aujourd’hui déconnectée de la société française, coupée du monde associatif et de celui de l’entreprise dont les cultures, faites de solidarité et d’anticipation, sont, ou devraient être, à la source de l’action politique. XIXe

Qu’en est-il du transfert de ressources de l’État vers les collectivités locales ?

Il faut réformer la fiscalité locale et trancher entre deux conceptions opposées de la décentralisation : soit continuer à réduire l’autonomie financière des collectivités en leur substituant des compensations ou des dotations de l’État ; soit jouer la carte de la responsabilité en instaurant l’autonomie fiscale des collectivités. Il ne s’agit plus, comme il y a près d’un quart de siècle, de s’en tenir à un réglage technocratique des institutions, à un banal problème de clarification, aussi nécessaire soit-il, des compétences dévolues aux échelons territoriaux. Mais de se doter, comme dans la plupart des pays de l’Union européenne, d’un pouvoir local capable d’impulser une dynamique au pays. Est-il logique que les services de l’État continuent à irriguer nos territoires comme si une étape majeure dans la décentralisation n’était pas intervenue en 1982 ?

Alain Rousset, député de la 7e circonscription de Gironde, président de la région Aquitaine et de l’Association des régions de France (ARF) : «Il ne s’agit plus, comme il y a près d’un quart de siècle, de s’en tenir à un réglage technocratique des institutions, à un banal problème de clarification, aussi nécessaire soit-il, des compétences dévolues aux échelons territoriaux. » PHOTO PIERRE ANDRIEU/AFP

Il faut mettre un terme à cette anomalie, à ces doublons de fonctionnaires que rien ne justifie. La décentralisation n’est pas antinomique d’un État fort. Je suis convaincu que les deux vont de pair. Mais l’État doit être ramassé sur ses compétences prioritaires, celles qu’il ne viendrait à l’esprit de personne de contester : la sécurité, la justice, la santé, l’éducation, la péréquation territoriale… Pour le reste, qu’il s’agisse des régions, des départements ou des communautés de communes, les relais existent, les compétences sont là qui ne demandent qu’à se déployer. La prise en charge, par exemple, par les régions des lycées, et par les

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départements des collèges, a permis de moderniser en quelques années les conditions de vie et de travail des enseignants et des élèves. C’est un défi du même ordre que nous sommes en train de relever avec le monde universitaire. J’en suis convaincu : c’est en jetant les bases d’une décentralisation hardie, synonyme d’une démocratie audacieuse, que la France peut espérer crever l’abcès du jacobinisme. Et changer la nature de la Ve République. Alors, parions sur un nouvel acte de la décentralisation. C’est une chance pour notre pays. Les socialistes et ses alliés de la gauche revenus aux affaires, nous allons la saisir.


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Le TGV Sud Europe Atlantique presque sur les rails Le précédent gouvernement a validé le 30 mars dernier le tracé des futures lignes à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Bilbao, qui doivent permettre de désenclaver l’Aquitaine à l’horizon 2020. Mais en ces temps de crise, le financement et les réticences de certains élus laissent planer encore quelques doutes sur le calendrier des travaux. ’est le Grand Projet ferroviaire du Sud-Ouest (GPSO), lancé en 2005 et inscrit dans la loi de programmation du 3 août 2009 relative à la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement. Concernant deux régions, l’Aquitaine et le Midi-Pyrénées, il s’agit de poursuivre la ligne à grande vitesse entre Tours et Bordeaux (302 km), dont les travaux ont débuté en 2012 et qui doit mettre Paris à un peu plus de deux heures de Bordeaux dès 2017, par deux nouvelles lignes TGV vers Toulouse et la frontière espagnole à Biriatou. Les 430 km de nouvelles lignes permettront de faire le trajet entre les capitales d’Aquitaine et de MidiPyrénées en une heure, au lieu de deux actuellement, et de relier Bilbao en un peu plus de deux heures depuis Bordeaux contre près de dix heures aujourd’hui, grâce à la connexion avec l’« Y basque », la ligne à grande vitesse côté espagnol (voir encadré en page III). Ces gains de temps sont très attendus par les industriels aquitains, car ils permettront de dynamiser les échanges et d’attirer les investisseurs dans la région. « Rapprocher les grandes métropoles donnera une dynamique indispensable aux entreprises », estime Laurent Courbu, président de la Chambre de commerce et d’industrie de région (CCIR) Aquitaine, qui insiste sur le fait que la LGV « rendra possible la création d’une véritable eurorégion entre Bordeaux et Bilbao en permettant des échanges économiques considérables ». Les perspectives en termes d’emploi sont aussi alléchantes. Le chantier de la LGV Rhin-Rhône (140 km de lignes nouvelles inaugurées en 2009 après soixante-quatre mois de travaux) a généré en moyenne 6 100 emplois par an dont plus de 2 000 directs (un tiers occupés par du personnel local). Pour la construction de la LGV Sud Europe Atlantique (SEA) entre Tours et Bordeaux, LISEA, qui s’est vu confier la concession pour cinquante ans, prévoit de mobiliser 4 500 personnes au plus fort du chantier, dont 1 300 embauches

JEFF PACHOUD/AFP

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locales. « Une manne dont l’Aquitaine ne peut se passer en période de crise », remarque Laurent Courbu. Mais toutes les études réalisées en France et en Europe montrent que l’arrivée d’une nouvelle infrastructure ferroviaire de ligne à grande vitesse (LGV) ne produit pas d’effets automatiques mais a tendance à accélérer les dynamiques en cours, notamment dans les quartiers accueillant les futures gares (Agen et Mont-de-Marsan) ou des gares actuelles. Tel est l’enjeu de l’opération d’intérêt national (OIN) Bordeaux Euratlantique, construit autour de la gare Saint-Jean. À cheval sur les communes de Bordeaux, Bègles et Floirac, elle couvre un périmètre de 738 hectares où, d’ici 2030, 2,5 millions de m2 vont être aménagés, répartis de façon équilibrée entre logements (15 000 logements majoritairement aidés, dont 25 % de locatifs sociaux), bureaux (500 000 m2), commerces et équi-

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pements publics, afin d’attirer des entreprises souhaitant bénéficier de la nouvelle donne géographique offerte par la grande vitesse ferroviaire. La gare SaintJean, qui a fait l’objet d’un récent réaménagement, va aussi s’agrandir pour accueillir chaque année les 20 000 de passagers estimés à l’horizon 2030, contre 9 000 aujourd’hui. La SNCF prévoit de « construire un nouveau bâtiment avec un grand parking, explique Frédéric Michaud, directeur du développement de Gares & Connexions à la SNCF. Il sera situé de l’autre côté des voies, à l’opposé de la gare historique qui est désormais bien connectée notamment au tramway, et accueillera les voyageurs dans la grande galerie longitudinale déjà inaugurée. » Bayonne, qui va devenir « la gare du Pays basque », « va faire à son échelle ce que fait Bordeaux », annonce son maire Jean Grenet (Union des radicaux, centristes,

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indépendants et démocrates). La gare sera réaménagée avec un pôle d’échanges multimodal pour la désenclaver : un grand parking pour les voitures et les taxis, ainsi qu’un meilleur accès pour les circulations douces (vélos et piétons). Par ailleurs, la requalification urbaine d’environ 300 hectares sur les berges de l’Adour est à l’étude afin d’y implanter des activités tertiaires et des logements de qualité.

Développer le fret ferroviaire La création d’une nouvelle voie devrait permettre le report d’une partie du trafic fret routier vers le ferroviaire. En effet, la route arrive saturation avec 9 000 camions qui franchissent chaque jour la frontière franco-espagnole dans le Pays basque. « Seulement 4 % du trafic international de marchandises sur l’axe atlantique est écoulé par le train, contre 32 % à travers l’arc alpin, dans des conditions similaires de franchissement d’un massif mon-

tagneux », avance Réseau ferré de France (RFF). Selon l’Observatoire franco-espagnol des trafics dans les Pyrénées, le transport ferroviaire de marchandises entre la péninsule Ibérique et l’Europe représentait 3,1 millions de tonnes en 2008 alors que sur la route transitaient 107,8 millions de tonnes. Un rapport que les tenants du projet aimeraient bien voir s’inverser. Or « sur la ligne actuelle, on peut faire passer toute la LGV, les trains actuels (Pau-Orthez-Puyoô-Bayonne), le tram-train Bayonne-Saint-Sébastien (qui doit arriver d’ici 2020), le fret en direction du port de Bayonne ainsi que celui en direction du centre européen de fret de Mouguerre. Et il n’y a plus de place pour le fret international », indique Jean Grenet. Le projet, chapeauté par RFF et validé le 30 mars 2012 par François Fillon, prévoit que la voie actuelle accueille les trains de voyageurs régionaux (TER et Eurocité) ainsi que le fret local. Sur la


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Spécial Aquitaine nouvelle ligne circuleront les trains à grande vitesse (13 allers-retours quotidiens vers Paris et 8 vers l’Espagne, selon les estimations de RFF), le service régional à grande vitesse (environ 32 passages journaliers en gare de Bayonne) et le fret international entre Bayonne et la frontière. Grâce à ce schéma, ainsi qu’à la mise aux normes européennes par les Espagnols

L.121-12 du Code de l’environnement qui prévoit qu’une enquête d’utilité publique doit être réalisée dans les cinq ans maximum après le débat public. Or le débat sur le GPSO a eu lieu en 2005 et l’enquête d’utilité publique ne devrait être lancée qu’à la mi-2013, à la suite du comité de pilotage sur les derniers tracés en suspens (au Pays basque,

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RAPPROCHER LES GRANDES MÉTROPOLES DONNERA UNE DYNAMIQUE INDISPENSABLE AUX ENTREPRISES »

de l’écartement de leurs voies de chemin de fer en 2017, le fer pourrait ainsi atteindre d’ici 2030 25 % des parts de marché du trafic de fret, soit 20 millions de tonnes par an.

Pour les anti-LGV, la ligne actuelle suffit Mais ces estimations de besoins et ces projets ne font pas l’unanimité. Roland Hirigoyen, maire (divers droite) de Mouguerre et président de la communauté de communes Nive-Adour, considère ces chiffres bien supérieurs à la réalité, puisque « depuis 2005, le trafic de fret ferroviaire a été réduit de moitié et ne représente plus qu’un million de tonnes aujourd’hui ». Aux côtés de ses collègues des communautés de communes Errobi et sud Pays basque, il réclame le gel de la portion de 34 km qui doit courir au Pays basque, estimant que la voie actuelle est suffisante. Les trois édiles ont fait réaliser deux études par un cabinet indépendant suisse, Citec, qui confortent leur position. Le rapport note tout d’abord qu’une fois tous les travaux réalisés en Espagne, le réseau pourra accueillir au maximum 124 trains quotidiens de fret en provenance de France, alors que les voies existantes de ce côté de la frontière pourront en accueillir 250. Par ailleurs, le temps de trajet pour les liaisons locales (BayonneSaint-Sébastien) serait identique. Le maire de Mouguerre s’interroge donc « sur l’intérêt d’investir dans ces conditions pour une dizaine de trains par jour ne s’arrêtant pas au Pays basque ». Dans le Lot-et-Garonne, les opposants font aussi entendre leurs voix. Le collectif d’associations anti-LGV Coordination 47 a envoyé fin mai à la ministre de l’Écologie et des Transports d’alors, Nicole Bricq, un recours gracieux pour une annulation de la validation du tracé LGV Bordeaux-Toulouse, en s’appuyant sur l’article

en Lot-et-Garonne et dans le Tarnet-Garonne) prévu pour septembre 2012. De plus la Coordination 47 souligne douze points de modifications ou d’incohérences entre ce qui a été débattu en 2005 et ce qui a été validé en 2012, comme la fréquentation « surestimée » par RFF (entre 34 et 40 trains par jour sur l’axe Bordeaux-Toulouse), les perspectives de saturation de la ligne actuelle ou le coût des travaux, évalué à 2,5 milliards en 2005 contre plus de 12 milliards aujourd’hui. L’association a d’ores et déjà prévenu que si elle n’obtient pas gain de cause, à savoir le lancement d’un nouveau débat public avec tous les acteurs concernés, elle déposera une requête devant le Conseil d’État.

Qui va financer ? La LGV pourrait se trouver nez à nez avec un autre problème capable de la faire dérailler : le financement des deux lignes. Alors que le mode de financement du GPSO (entièrement public ou par le biais d’un partenariat public-privé) n’a pas encore été arrêté et que le tour de table financier est prévu durant l’année prochaine, les élus s’inquiètent de leurs contributions. Les grandes collectivités de MidiPyrénées ont accepté de payer pour le tronçon reliant Tour à Bordeaux financé par un partenariat publicprivé avec RFF, en tablant sur son prolongement vers Toulouse. En échange, celles d’Aquitaine se sont engagées à contribuer à cette ligne. Mais la réduction des dotations publiques aux collectivités dans le budget 2012 a mis à mal cette solidarité. Le président (PS) du Lot-etGaronne, Pierre Camani, a jeté un premier pavé sur les rails en annonçant qu’il n’était « pas envisageable » pour le conseil général, qui est déjà engagé à hauteur de 34 millions d’euros, de participer davantage au financement des tronçons de Bordeaux-Espagne et

Bordeaux-Toulouse. Le Gers lui a emboîté le pas : son président, Philippe Martin (PS), estimant qu’il s’agit « d’un chantier d’État […] qui ne relève pas de nos compétences ». Alertée par ces désistements, la région Midi-Pyrénées, la ville de Toulouse et le département de la Haute-Garonne ont tout de suite proposé par courrier au Premier ministre François Fillon de considérer leur contribution à ToursBordeaux (environ 250 millions d’euros) comme une avance que les collectivités d’Aquitaine rembourseraient quand commenceraient les travaux de BordeauxToulouse, soit de cesser de payer pour Tours-Bordeaux pour ensuite assumer la totalité de la participation des collectivités à BordeauxToulouse. Quelques jours plus tard, Alain Rousset, président (PS) de l’Aquitaine et de l’ARF, s’adressait à son tour au Premier ministre, l’enjoignant à prendre « une initiative majeure pour reprendre le rôle de pilotage qui lui revient », tout en pointant du doigt « la fragilité du mécanisme financier » choisi par l’État, « consistant à faire porter la moitié de la charge sur un très grand nombre de collectivités locales ». Reste à savoir si le nouveau gouvernement arrivera à stopper l’effet domino afin que les travaux débutent comme prévu en 2017 et que la LGV ne déraille pas avant son inauguration au début de la décennie 2020.

De l’autre côté de la frontière, les Espagnols sont prêts uelques semaines avant la validation du tracé du GPSO, Alain Rousset s’interrogeait publiquement, lors d’une réunion de soutien au projet organisée à la Chambre de commerce et d’industrie de Bayonne, sur l’image que donnerait la France si elle ne se dotait pas de cette nouvelle ligne à grande vitesse : « Nous serions beaux avec l’arrivée de nos TER à Hendaye, tandis que l’Espagne et le Pays basque vont arriver à quelques kilomètres. » Car en effet, la ligne à grande vitesse espagnole devrait rejoindre en 2016 ou 2017 Biriatou, située à moins de 15 km d’Hendaye. C’est là que se connectera ultérieurement la LGV française, ce qui permettra de relier Paris à Bilbao en moins de six heures. Le projet espagnol, appelé communément « Y basque » car les lignes dessinent cette voyelle, reliera grâce à une nouvelle ligne de 172 km les trois capitales basques de Bilbao, San Sebastián et Vitoria-Gasteiz dans un parcours moyen de trentecinq minutes. Au Sud, il sera connecté à la ligne allant à Valladolid et Madrid. La crise ne semble pas refroidir les ardeurs espagnoles. Dans le budget général de l’État pour 2012, le projet est toujours qualifié de

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« prioritaire », même si en avril dernier la ministre espagnole de l’Équipement, Ana Pastor, se refusait à donner une date de fin de travaux. Il faut dire que pour l’Espagne ce projet est vital, puisqu’il permet de désenclaver la région et de relier enfin le Pays basque au réseau européen à grande vitesse. Dans un paysage très accidenté, qui a imposé de construire 80 tunnels et 71 viaducs, pour un coût estimé à 6 milliards d’euros, les premiers coups de pioche ont été donnés en 2006, sans attendre la France qui venait seulement de clore son débat public. Malgré quelques retards, qui ont poussé la Commission européenne à diminuer une partie de ses aides, les travaux continuent donc et la livraison des premiers tronçons se précise. Côté méditerranéen, la jonction s’est faite en décembre 2010 avec l’inauguration par la SNCF et son homologue espagnol, la Renfe, d’une ligne TGV entre Paris et Figueras. À la même époque, l’Espagne détrônait la France en devenant leader européen du train à grande vitesse, avec à l’époque 2 200 km de lignes. Pour faire face à la crise, elle a donc choisi le rail et ses liens avec l’Europe.

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Spécial Aquitaine

« La question de la pertinence de l’échelon départemental devra être posée sans tabou » Alain Juppé, ex-ministre d’État en charge des Affaires étrangères et européennes, ne s’est pas présenté aux élections législatives. Il se consacre à sa ville de Bordeaux. Dans le débat qui s’ouvre sur la réforme des collectivités territoriales, il plaide pour un renforcement des régions et des structures intercommunales. Afin de respecter la future loi sur le non-cumul des mandats, vous avez décidé de ne pas vous présenter aux élections législatives de juin. Pourquoi ce choix ?

J’ai souhaité me mettre, par anticipation, en accord avec le noncumul des mandats. Il était question de l’adoption d’une telle mesure avec le précédent gouvernement. L’actuel Président l’a incluse dans son programme, même s’il semble que son application soit reportée à 2014. C’est par ailleurs ce qui m’avait été reproché en 2007 : vouloir être élu député alors que j’occupais déjà d’autres fonctions. J’ai donc anticipé et décidé de me consacrer pleinement à la belle ville de Bordeaux. Le nouveau gouvernement a annoncé une nouvelle étape dans la décentralisation. Comment voyez-vous à l’avenir les relations avec vos partenaires de la communauté de communes, le département et la région ?

Trente ans après les premières lois de décentralisation et après les réformes portées par JeanPierre Raffarin, une nouvelle étape est nécessaire. Il ne s’agit pas de donner de nouvelles compétences aux collectivités locales, mais de rationaliser et de simplifier le paysage institutionnel. Aujourd’hui, les citoyens sont perdus,

ils ne savent plus qui fait quoi et les regroupements intercommunaux, loin de simplifier la gestion, ont rajouté une couche au millefeuille des institutions locales. Cela pose un double problème : - un problème de légitimité démocratique, puisque l’exécutif des structures intercommunales, qui gèrent des budgets considérables, n’est pas élu par les citoyens. - un problème de lisibilité de l’action publique locale du fait de la pratique des cofinancements, mais aussi, et surtout, de l’absence d’autonomie fiscale des collectivités et établissements intercommunaux. Leur financement provient en majorité des dotations de l’État. De mon point de vue, les compétences de chaque niveau devront être clarifiées et la question de la pertinence de l’échelon départemental posée sans tabou, comme le prévoit la réforme engagée par le gouvernement Fillon. Deux pôles doivent se renforcer : la région, compétente pour le dé veloppement économique, et les structures intercommunales permettant de mutualiser les moyens en termes d’urbanisme, de réseaux et de transports locaux. Celles-ci devront évoluer dans le futur vers une gouvernance plus démocratique. Bordeaux est membre d’une des toutes premières communautés

urbaines. Une réflexion est menée sur un éventuel élargissement des compétences. C’est un enjeu important pour la ville-centre qui rassemble un tiers de la population de l’agglomération et assume d’importantes charges de centralité dans le domaine de l’aide sociale, de l’hébergement d’urgence, du sport et de la culture. Dans ce domaine, il ne faut pas se précipiter, mais, avec des expérimentations, se donner le temps de trouver le meilleur équilibre. Bordeaux a connu ces dernières années une croissance rapide qui devrait perdurer avec notamment l’arrivée de la LGV. Comment voyezvous l’avenir de la métropole ?

Alain Juppé, maire de Bordeaux : «Il ne s’agit pas de donner de nouvelles compétences aux collectivités locales, mais de rationaliser et de simplifier le paysage institutionnel. » PHOTO JEAN-PIERRE MULLER/AFP

Bordeaux a une croissance soutenue. La population croît de 1 % par an, après des décennies de recul. L’arrivée de la ligne à grande vitesse Bordeaux-Paris, dans un premier temps, puis BordeauxEspagne et Bordeaux-Toulouse renforcera encore l’attractivité de la ville. Nous avons la chance de disposer d’un foncier important avec les anciennes friches portuaires et ferroviaires. L’opération d’intérêt national Euratlantique, mais aussi plusieurs autres opérations sur la rive droite – au bord du lac et aux bassins à flots, par exemple – nous permettront d’accueillir une nouvelle population dans la ville de demain.

Bordeaux se rêve millionnaire… en habitants Aujourd’hui forte de 730 000 âmes, la communauté urbaine de Bordeaux (CUB) devrait atteindre le million d’habitants en 2030. n dix ans (1999-2008), la communauté urbaine de Bordeaux, qui regroupe 27 communes, a vu arriver 25 000 nouveaux habitants. C’est par ailleurs une population qui rajeunit, 43 % de ses habitants ayant moins de 29 ans, 62 % moins de 43 ans (chiffres de 2009). Après un premier projet urbain centré sur une rénovation des quartiers historiques et des berges, la ville a lancé en 2009 un nouveau plan, baptisé Bordeaux 2030, qui vise à

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faire de Bordeaux une métropole européenne, forte d’un million d’habitants pour lesquels elle projette de construire 60 000 logements d’ici 2030. Plus d’une dizaine de quartiers font ainsi l’objet de renouvellement urbain dans la capitale girondine, avec deux impératifs : la densification de la ville et le développement durable. « Au cours des trois dernières décennies l’étalement urbain a été la règle […]. Le phénomène est aujourd’hui en passe de s’inverser

avec, prise de conscience écologique ou nécessité économique, un vrai retour vers les villes et, donc, l’obligation de repenser l’agencement et le développement de nos cités », explique Alain Juppé, maire (UMP) de Bordeaux. Les nouveaux projets portent donc ces exigences du projet Ginko. Premier écoquartier de Bordeaux, ses 32,6 hectares accueilleront 40 % d’espaces verts – dont un parc de 4,5 hectares – et 2 200 logements répondant aux impératifs de

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Haute qualité environnementale (HQE). Le secteur économique connaît la même vitalité. Entre 1999 et 2007, 16 480 emplois ont été créés et le taux de chômage est passé de 12,6 % en 1999 à 9,2 % en 2011 (chiffres de l’Insee). Mais les pers pectives de croissance dé mographique imposent d’attirer toujours plus d’investisseurs, puisque « 250 000 habitants supplémentaires c’est aussi 75 000 nouveaux emplois à créer », comme

l’explique Robert Ghilardi de Benedetti, directeur général de l’agence Bordeaux-Gironde Investissement. Pour attirer les entreprises dans le département, Bordeaux mise donc sur sa qua lité de vie, mais aussi sur ses pôles de compétitivité comme l’aéronautique, les technologies de la santé, les énergies renouvelables, la construction durable et le secteur tertiaire, qui à lui seul représente actuellement 90 % de l’emploi à Bordeaux.


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Spécial Aquitaine Lacq

Du gaz à la « carbone vallée » e bassin industriel de Lacq ne mourra pas avec la fin de l’exploitation commerciale du gisement gazier prévue par Total en décembre 2013. Total et ses partenaires Sobegi et Arkema ont en effet décidé d’investir 154 millions d’euros, avec l’aide de l’État et des collectivités territoriales (qui apporteront plus de 10 millions d’euros), dans le projet industriel « Cluster Chimie 2030 », une unité destinée à extraire un « filet gazier » de 350 000 m3 par jour (à la place de 3 millions de m3 aujourd’hui) pendant encore trente ans. « Et avec un fort atout industriel, puisque le Cluster Chimie distribuera du gaz en circuit fermé, ce qui permet une économie quasi indépendante des marchés mondiaux », explique François Virely, le président de la Sobegi, l’opérateur de la plateforme qui entrera en service dès la mi-2013. Le prix du gaz fourni par Sobegi restera donc stable sur toute la période. La plate-forme va ainsi permettre de sauvegarder les

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L’histoire industrielle de Lacq aurait pu s’arrêter en 2013 avec la fermeture des puits de gaz, exploités depuis 1957 par Total. Mais l’anticipation du groupe, des industries de la région et des élus locaux a permis d’éviter cette fin annoncée. Le lancement du « Cluster Chimie 2030 » et l’arrivée du groupe japonais Toray permettront d’inscrire Lacq dans la durée.

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activités d’une trentaine d’industriels dépendants de l’extraction du gaz et consolidera les emplois de près de 2 000 personnes. Mais cette installation a aussi permis l’ancrage régional de Toray, déjà présent dans la région à Abidos,

où il produit de la fibre de carbone. Le groupe japonais va ainsi investir 130 millions d’euros dans une usine de production de polyacrylonitrile, matière première dans la fabrication de fibres de carbone, implantée à Lacq.

« Grâce à un alignement de toutes les parties prenantes – l’État, les collectivités territoriales, les industriels, mais aussi les riverains – le plateau a su se diversifier », souligne Nicolas Terraz, directeur de Total Exploitation et Production France. Cette

« Un grand groupe est toujours concerné

évolution a été anticipée dès 1957 avec la mise en place du « franc du Sud-Ouest ». Pendant des années, à chaque fois que Total a extrait 1 m3 de gaz, le groupe a mis 1 franc sur un compte bloqué, afin de financer des projets de développement locaux. Aujourd’hui, le plateau compte 19 entreprises, dans des domaines aussi variés que la pharmaceutique, la cosmétique, la thiochimie, les biocarburants et le carbone. La création du Cluster Chimie et l’arrivée de Toray marquent donc un tournant important dans l’évolution du plateau. « Mais ce n’est pas suffisant pour assurer l’avenir, remarque Didier Rey, maire de Lacq et vice-président de la communauté de communes de Lacq. Il faudrait une entreprise supplémentaire pour que l’on parle de réussite totale. » Un vœu semble-t-il partagé. Comme l’assure Nicolas Terraz, « Total travaille déjà sur le prochain projet », ce qui laisse espérer l’arrivée d’un nouvel industriel sur le plateau.

3 questions à

par son territoire » Le plateau industriel de Lacq entre aujourd’hui dans une nouvelle phase de son développement. Selon vous, quels ont été les éléments déterminants de sa reconversion ?

Lacq est une réussite dans la mesure où ce redéploiement conjugue à la fois un effort historique de soutien à la création d’entreprises et de PME, mais aussi à l’aide et à la reconversion d’entreprises. Il est naturel pour Total de soutenir l’activité et l’emploi. Un grand groupe est toujours concerné par son territoire en tant qu’utilisateur de ressources et de sous-traitances. In fine, c’est la conjugaison des talents de chacune des parties (les pouvoirs publics, la région et des acteurs industriels) qui a permis ce re déploiement. Car c’est mieux qu’une reconversion, c’est un redéploiement. D’autres activités vont venir se greffer sur le plateau

non pas par rapport au métier d’origine de la plate-forme, mais par rapport aux métiers de demain, tirés par le carbone et l’aéronautique que nous apporte Toray. Une nouvelle aventure commence, probablement aussi riche que celle du gaz, la « carbone vallée ». Lacq a su diversifier ses activités pour survivre, grâce, entre autres, au soutien du groupe Total. Est-ce une démarche nouvelle pour le groupe ?

« Total Développement Régional » a été créé il y a trente ans pour accompagner ces évolutions. Nous avons plusieurs objectifs. Tout d’abord, l’aide nécessaire dans le cadre des vitalisations ou revitalisations des bassins d’emploi lorsque le groupe est confronté à des situations de restructuration et de redéploiement industriel, comme à Lacq. De plus, nous

accompagnons la création d’emplois, autour des sites existants, par l’octroi de prêts à des PME. Chaque année, l’ensemble des dispositifs à la fois technique et de financement de prêts contribue à la création de 2 000 emplois, pour un engagement de 6 millions d’euros. Par ailleurs, depuis six mois, nous avons développé une activité complémentaire, car nous avons souhaité aller un peu plus loin dans l’appui aux PME. Avec Oséo et le Centre Technique des industries mécaniques, nous testons une aide aux PME innovantes. Nous identifions des champions qui sont en phase de développement industriel, à qui nous prêtons 200 à 300 000 euros en avance avec un remboursement différé dans le temps. L’idée est de leur permettre de développer leur technologie et faire en sorte qu’elles puissent continuer à se déployer.

Un certain nombre de régions sont aujourd’hui confrontées à la nécessité de se redéployer. La méthode utilisée à Lacq peut-elle être appliquée ailleurs ?

Le savoir acquis à Lacq est aujourd’hui appliqué à Carling ou Dunkerque. Au demeurant, ce savoir est construit sur une histoire, une habitude d’évolution dans la région. Je suis sûr que dans les régions Rhône-Alpes ou Nord-Pas-de-Calais, là où il y a une culture industrielle, cela doit aussi pouvoir fonctionner. La plate-forme de Dunkerque, par exemple, devient un centre des métiers techniques du raffinage. À terme, elle pourra probablement héberger une activité métallurgique différente associée à la plate-forme. Il faut maintenant capitaliser sur nos savoirs et essayer d’attirer des talents nouveaux au lieu de vouloir refaire ce qui se faisait hier.

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YVES TOURNIÉ DIRECTEUR DE TOTAL DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL


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Spécial Aquitaine Arcachon

Les huîtres meurent, le bassin s’inquiète Près d’un tiers des 320 entreprises ostréicoles du bassin d’Arcachon pourraient être menacées de disparition après les diverses crises qui frappent la filière et notamment la mortalité massive des jeunes huîtres. Un espoir pourrait venir d’un ambitieux programme de recherche sur la sélection génétique des huîtres, lancé cette année. ’huître pourrait bientôt devenir un produit rarissime et inabordable. En effet, depuis 2008, les naissains (jeunes huîtres de moins d’un an) succombent à un mal encore peu identifié, l’herpès juvénile. La maladie est d’une ampleur plus qu’inquiétante puisque 80 à 90 % des naissains meurent chaque année en France. Première écloserie naturelle d’Europe, le bassin d’Arcachon n’échappe pas à cette hécatombe qui met en péril les 320 entreprises du secteur et leurs 1 000 emplois. Depuis quelques années, le comité régional conchylicole d’Arcachon-Cap-Ferret (CRC) a mis en place un observatoire de ces mortalités. Quatre lots de naissains d’huîtres ont ainsi été disposés par des ostréiculteurs volontaires sur les parcs, dans cinq endroits du Bassin, et étudiés. Le cycle de production des huîtres étant de trois ans, les premiers effets sur le chiffre d’affaires se

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Olivier Laban, président du comité régional conchylicole d’Arcachon-Cap-Ferret : « Il est grand temps que les pouvoirs publics mettent les moyens et que les scientifiques se mettent au boulot afin de nous permettre de proposer des produits sûrs et en quantité suffisante tous les ans. » PHOTO JEAN-PIERRE MULLER/AFP

sont fait sentir dès l’année dernière. Ces mortalités ont réduit au plus bas les stocks d’huîtres arcachonnaises : alors que le bassin produit en moyenne 8 à 10 000 tonnes par an, ce chiffre tombera bientôt de 4 à 5 000. Pour Olivier Laban, président du CRC, « il est grand temps que les pouvoirs publics mettent les moyens et que les scientifiques se mettent au boulot afin de nous permettre de proposer des produits sûrs et en quantité suffisante tous les ans ». Son appel semble avoir été entendu. En effet, le comité national conchylicole a lancé en avril son projet Score (Sélection collective de l’huître creuse Crassostrea gigas à des fins de captage orienté). Réunissant les instances représentatives de la filière ostréicole française – 7 comités régionaux conchylicoles, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), le syndicat des sélectionneurs avicoles et aqua-

coles français (Sysaaf), les centres techniques régionaux et départementaux) –, ce projet vise à « réintroduire dans le milieu une huître naturelle, et de restaurer ainsi les capacités de reproduction sur les gisements de captage ». Les scientifiques de Score sélectionnent donc actuellement « les souches présentant des caractères de survie améliorée pouvant être introduites dans le milieu naturel ». Estimé à plus de 6,5 millions d’euros, le projet Score est financé à 90 % par des fonds publics (Fond européen pour la pêche 25 %, État 37,5 % et 37,5 % par les 6 régions concernées). Lors de la séance du Conseil régional du 21 mai dernier, l’Aquitaine a décidé de débloquer 228 600 euros. En attendant, les ostréiculteurs d’Arcachon n’ont pas d’autre choix que d’augmenter leurs prix, mais ils ne pourront le faire indéfiniment au risque que les huîtres deviennent « un produit de luxe », prévient Olivier Laban.

La région achète des droits carbone pour reboiser les Landes L’Aquitaine a inauguré début juin le premier marché du carbone forestier de France, afin de contribuer, via l’association Aquitaine carbone, au reboisement de 220 000 hectares de forêt sinistrés en 2009 par la tempête Klaus. lus grande forêt cultivée d’Europe avec 1,8 million d’hectares, la forêt des Landes de Gascogne, qui s’étend sur trois départements (Landes, Gironde et Lot-et-Garonne) ne s’est pas encore relevée de la tempête Klaus, qui affecta 600 000 hectares de la forêt aquitaine, dont 220 000 hectares détruits à plus de 40 %. Quarante millions de m3 de bois ont été décimés, soit près de 50 % de la surface forestière du massif. Grâce aux aides de l’État (415 millions d’euros sur huit ans, jusqu’en 2017, accordés dans le cadre du plan chablis), quelque 15 000 hectares ont déjà été reboisés, selon le syndicat des

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sylviculteurs du Sud-Ouest, alors même que le reboisement vient juste de commencer après trois ans de nettoyage de la forêt. En attendant que les arbres repoussent, la région Aquitaine, le Centre régional de la propriété forestière d’Aquitaine, l’Office national des forêts et la Caisse des dépôts et consignations ont créé, en mai 2011, l’association Aquitaine carbone, dans le but de créer un marché des droits carbone de la forêt. Présidée par la conseillère régionale Béatrice Gendreau, cette association achète des droits carbone aux sylviculteurs. Après certification, elle les revend aux collectivités territoriales, par-

ticuliers ou entreprises souhaitant compenser volontairement leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). Tout en aidant financièrement les sylviculteurs, elle permet donc de favoriser des projets capteurs de CO2. Selon diverses études, la forêt stocke et absorbe 25 % des émissions de gaz à effet de serre en Aquitaine, soit 6 millions de tonnes de CO2. Sur cette base, on considère que les propriétaires qui s’engagent à développer une sylviculture orientée vers le bois d’œuvre, c’est-à-dire inscrite dans la durée, disposent de droits monnayables au regard du service rendu.

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La première convention a été signée au cours du salon Forexpo de Mimizan, le 7 juin dernier, entre la région et deux propriétaires forestiers, la mairie de Trensacq (une commune des Landes) et un propriétaire privé, pour respectivement 1 800 et 1 120 euros. En attendant que le marché s’établisse, le conseil régional d’Aquitaine s’est engagé à financer le projet à hauteur de 500 000 euros par an. Un coup de pouce non négligeable pour la filière qui emploie 34 000 personnes, dans les exploitations forestières, les scieries ou encore les fabriques de papiers

et cartons, et génère un chiffre d’affaires de plus de 3,5 milliards d’euros. Bien que le stockage de 7,2 millions de tonnes de chablis, les bois tombés pendant la tempête, ait permis de revaloriser une partie de la matière première, les industriels du secteur s’inquiètent en effet de la vitesse à laquelle se reboise la forêt. Stéphane Latour, directeur général de la Fédération des industries du bois d’Aquitaine (Fiba), prévoit ainsi « un déséquilibre entre la capacité forestière et la capacité industrielle d’ici 3 à 4 ans ». Le spectre du manque de bois plane donc bien sûr la forêt landaise.


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L’Aquitaine équipée des rames Régiolis La région Aquitaine bénéficiait déjà de la technologie Alstom grâce au tramway Citadis implanté à Bordeaux. En juin 2013, elle sera la première région à être livrée en rames Régiolis, plus confortables et plus performantes. Interview du Président d’Alstom Transport, Henri Poupart-Lafarge, qui contribue au développement de la compétence industrielle française. Pouvez-vous présenter Alstom Transport France ?

Alstom est un groupe actif dans les transports et dans l’énergie ; il réalise 21 milliards de chiffre d’affaires et emploie 93 000 personnes réparties dans le monde entier, l’activité Transport re pré sentant environ un quart de l’activité et des effectifs. Alstom Transport compte 8 500 collaborateurs en France et y réalise un chiffre d’affaires de près de 2,5 milliards d’euros. Nous avons dix sites localisés dans neuf régions. Ce maillage nous permet d’être au plus près de nos clients français et de leur garantir ainsi un service à la hauteur de leurs attentes tout au long du cycle de vie – qui peut atteindre quarante ans ! – de leurs systèmes ferroviaires. La France est notre berceau et y pérenniser notre présence est une priorité pour nous. C’est pour cette raison que plus de 600 personnes ont été recrutées en 2011 et que nous avons investi 56 millions d’euros dans la modernisation de nos sites. Nous avons d’ailleurs récemment inauguré notre tout nouveau site de Tarbes, qui bénéficie des dernières avancées en termes de gestion de flux et de normes environnementales. La France constitue clairement une vitrine qui accompagne la croissance à l’export de l’industrie ferroviaire française. Les succès d’Alstom Transport France sont ceux de nos collaborateurs mais aussi et surtout ceux des 30 000 personnes et

5 000 PME-PMI de toute la filière. Entretenir et soutenir ce réseau de talents installé sur l’ensemble du territoire, avec lequel nous avons tissé une solide relation de partenariat au sein d’une dizaine de bassins d’emplois, contribue de manière significative au déve lop pement de la compétence industrielle et de l’emploi en France. En quoi consistent les activités d’Alstom Transport ?

La gamme de produits et de services d’Alstom Transport est la plus complète du marché ferroviaire. Les trains régionaux, les trains à très grande vitesse, les métros, les tramways que nous concevons et développons sont performants et éprouvés, ont un design unique, sont tous tournés vers le confort et l’accessibilité des voyageurs. Nous proposons aussi des systèmes de signalisation, des infrastructures, des services de maintenance et de modernisation. Alstom Transport associe tous les savoir-faire. Nous intervenons sur l’ensemble du cycle de vie des produits et recherchons en permanence à innover au service de nos clients, notamment dans un esprit d’écoconception. L’un des meilleurs exemples pour illustrer cette démarche, c’est Coradia Polyvalent, baptisé Régiolis par les régions françaises. Doté d’une grande modularité, c’est un train régional à un niveau qui offre plusieurs types de configurations techniques et d’aména-

Henri Poupart-Lafarge, Président d’Alstom Transport. PHOTO DR

Régiolis. Le nouveau train régional d’Alstom. PHOTO DR gements pour les passagers. Son plancher bas intégral permet aux voyageurs de bénéficier d’une accessibilité maximale et d’une visibilité totale en tout point renforçant la sécurité. Coradia Polyvalent consomme environ 15 % d’énergie de moins que ses concurrents – d’où une réduction du CO2 émis – et est conçu avec des matériaux écodurables. Un autre exemple, récemment présenté aux agglomérations par Alstom Transport, est Citadis Compact. Il s’agit du premier tramway issu de la gamme Citadis Nouvelle Génération. La proximité des centres de compétence R&D d’Alstom Transport, localisés en France, avec le marché hexagonal des tramways particulièrement dynamique a permis l’aboutissement de cette nouvelle gamme. Elle s’appuie sur le succès et la qualité reconnue par nos clients des 1 600 tramways Citadis déjà vendus à près de 40 villes dans le monde – dont 20 en France – et sur les technologies et les équipements qui font leur preuve depuis plus de quinze ans. Les dimensions du Citadis Compact, 22 mètres au lieu de 30 ou

40 mètres habituellement, rendent possible l’acquisition d’un tramway pour les agglomérations de taille moyenne. En France comme en Europe, nombre d’entre elles marquent un intérêt certain pour cette nouvelle forme de Transport en Commun en Site Propre (TCSP) capacitaire, écologique et souple. Citadis Compact ouvre aussi de nouvelles perspectives pour les grandes agglomérations en leur permettant de déployer un réseau secondaire complémentaire de leurs lignes de tramway.

tation électrique des tramways par le sol grâce à un troisième rail encastré qui permet – à niveau de performance et de confort égal – la suppression des réseaux électriques aériens, limite la pollution visuelle et préserve notamment l’authenticité architecturale des sites traversés par le réseau. En service depuis déjà huit ans à Bordeaux, il a depuis séduit Reims et Angers où les résultats sont excellents. Orléans mettra son système en service le 29 juin prochain et nous l’exporterons ensuite à Dubaï.

Quelles sont les réalisations d’Alstom Transport dans la région Aquitaine ?

Quels sont les projets à venir ?

La région Aquitaine est une région dans laquelle de nombreux trains Alstom circulent, que ce soit nos TGV qui s’arrêtent en gare de Bordeaux ou nos TER qui desservent la région. Il y a aussi bien sûr le tramway Citadis de Bordeaux qui est pour nous une référence mondiale puisque nous y avons développé en partenariat avec l’agglomération le système d’alimentation par le sol APS. Il s’agit d’un système éprouvé d’alimen-

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La région Aquitaine sera la première à être livrée en juin 2013 de ses rames Régiolis, dont nous venons de parler. La région est d’ailleurs notre deuxième cliente pour ce train, en nombre de rames, et je tiens à la remercier pour cette confiance qui nous honore et nous engage. Nous serons au rendezvous de cette mise en service qui, nous le savons, a beaucoup d’importance pour les passagers qui souhaitent bénéficier le plus vite possible de ce nouveau train.


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Spécial Aquitaine

Vin : les bordeaux, leaders à l’export ans le vignoble aquitain, premier producteur mondial de vin d’Appellation d’origine contrôlée (AOC), les bordeaux se portent bien. Après la baisse de 2009, qui avait vu les ventes diminuer de 3,8 % à la suite de la crise économique, les indicateurs sont clairement revenus au vert. Selon le dernier bilan du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), les ventes ont continué de progresser en 2011 en volume, à 5,45 millions d’hectolitres (soit 8 % de plus que l’année précédente), et en valeur (3,9 milliards d’euros, soit 16 % de plus). Cette croissance est portée par l’export pour la seconde année consécutive, avec un nouveau record enregistré en valeur : 2,16 millions d’hectolitres pour 1,97 milliard d’euros, en progression de 30 %.

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La Chine est devenue le premier marché pour le bordeaux Parmi les acheteurs, la Chine fait figure de locomotive. Les médocs, premiers crus classés en 1855 et les châteaux bordelais, font en effet rêver les Chinois férus d’histoire.

Depuis le début de la décennie, les ventes ne cessent d’y augmenter et, en 2011, ce marché est devenu leader en volume, avec 446 000 hectolitres vendus pour 682 millions d’euros (Hong Kong compris). Si bien que le bordeaux paye la rançon de sa gloire avec le développement de la contrefaçon. Pour la combattre, le CIVB a mis en place 33 écoles du vin dans 21 pays afin d’éduquer au goût. 90 % de la contrefaçon venant de Chine, il se tourne surtout vers les autorités chinoises pour qu’elles reconnaissent l’AOC, afin que de réelles sanctions pèsent sur les faussaires. Toutefois ces bons résultats généraux cachent des disparités. Comme le remarque Laurent Bernos, directeur du service Vigne et Vin de la Chambre d’agriculture de Gironde, « les grands crus, comme tous les produits de luxe, se portent très bien. Après pour le gros de la troupe, ce n’est pas aussi simple. » La crise économique de 2008 est passée par le vignoble bordelais et a mis certains opérateurs dans « une situation difficile voire précaire » avec une baisse des cours

ADEME AGENCE DE L’ENVIRONNEMENT ET DE LA MAÎTRISE DE L’ÉNERGIE L’ADEME apporte son soutien aux collectivités, aux entreprises et aux associations pour leurs projets en matière d’énergie, de déchets, de transports, de qualité de l’air, d’urbanisme et de management environnemental. Nous sommes présents sur tous les territoires de métropole et d’Outre-Mer. N’hésitez pas à nous solliciter RENDEZ-VOUS SUR www.ademe.fr Contact en Aquitaine : 6 quai de Paludate – CS 31330 33080 Bordeaux Cedex Tél. : 05 56 33 80 00 Email : aquitaine@ademe.fr Site Internet : http://aquitaine.ademe.fr

PIERRE ANDRIEU/AFP

Après avoir souffert en 2008, les ventes de vin de Bordeaux ont confirmé leur reprise en 2011 avec 728 millions de bouteilles de vin vendus, portées par l’export et notamment vers la Chine qui est devenue son premier marché en volume.

et une augmentation des stocks, explique le CIVB.

Redorer la marque pour encore mieux se vendre Pour sortir la prestigieuse appellation de la crise, l’interprofession viticole bordelaise a donc mis en place un plan de relance en 2010, Bordeaux Demain, afin de repositionner les bordeaux comme « les plus beaux vins du monde », en portant bien sûr une attention toute particulière à ses marchés porteurs (la Chine, les États-Unis et le Royaume-Uni), mais aussi à ses « bastions historiques » que sont la France, l’Allemagne ou la Belgique. Une démarche qui semble avoir porté ses fruits puisque, en Europe, les exportations ont progressé de 10 % en volume (979 000 hectolitres) et de 15 % en valeur (672 millions d’euros). Le CIVB a aussi pour objectif une montée en gamme des produits basiques, en poussant certains producteurs de moindre qualité à quitter l’AOC, ce qui « leur permettra d’être moins contraints par les normes de production et leur coûtera donc moins cher », insiste-t-on au CIVB. De plus, à côté des grands crus, le CIVB met en avant des vins moins connus mais très attractifs pour une clientèle plus jeune, à l’exemple du rosé, dont les ventes en France ont augmenté de 7 % en 2011.

La recherche au secours du merlot Principal cépage cultivé dans les vignobles bordelais (environ 40 % des surfaces plantées), le merlot

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pourrait disparaître et, dans une moindre mesure, le cabernet sauvignon. Avec le changement climatique (hausse constante des températures et sécheresses accrues), les récoltes se font plus tôt, la teneur en sucre augmente, l’acidité baisse et le taux d’alcool est passé de 13,5 à 14° au lieu de 12° il y a à peine trente ans. À tel point que les viticulteurs – qui ont fortement développé l’encépagement depuis le milieu du XXe siècle, parce qu’il mûrissait mieux, plus vite et avait une meilleure teneur en sucre – sont parfois obligés de désalcooliser leur vin après la fermentation, et ce malgré des récoltes de plus en plus précoces. À l’ombre de la vigne, les chercheurs se sont donc attelés au problème. Dans le cadre du projet européen Innovine, qui débutera en janvier 2013, Serge Delrot, directeur scientifique de l’Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV), s’est vu confier la direction du groupe de recherche sur les changements climatiques avec une dotation d’1,2 million d’euros sur les 4 millions alloués à la recherche.

À la recherche d’autres cépages Plusieurs solutions sont déjà à l’étude. À court terme, de nouvelles pratiques agricoles sont préco ni sées pour ralentir le déclin du merlot (limiter l’effeuillage pour laisser les grappes à l’ombre, changer l’orientation des vignes, etc.). Une autre piste consiste à adapter la plante aux changements climatiques. La recherche s’oriente

d’une part vers les porte-greffe, la racine sur laquelle sont greffés les cépages, pour les rendre plus résistants à la sécheresse. Une autre solution consiste à réutiliser des clones de merlot plus anciens, moins précoces et donc produisant moins de sucre. Mais pour Serge Delrot, ces actions risquent de ne pas suffire : « Il semble que les températures vont continuer d’augmenter et à un rythme plus rapide que prévu initialement. Le merlot pourrait disparaître d’ici quelques décennies. » Avec les professionnels du secteur aquitain, il étudie donc la possibilité de changer de cépages. Son laboratoire compare les effets du changement climatique sur 52 d’entre eux, présents en Aquitaine (merlot, cabernet franc, cabernet sauvignon, sauvignon blanc, petit verdot, etc.) et dans des zones plus chaudes (tempranillo en Espagne, sangiovese en Italie ou touriga nacional au Portugal), pour, s’il fallait remplacer le merlot, trouver le cépage s’en rapprochant le plus. Une solution radicale qui rencontrera sans doute des réticences. D’une part, les vignerons continuent à planter du merlot. D’autre part, l’encépagement est lent à modifier dans le Bordelais. « C’est une culture de terroir, indique MarieCatherine Dufour, responsable d’expérimentation à la Chambre d’agriculture de Gironde, où l’on n’a pas l’habitude d’arracher et de replanter. » Toutefois, Nathalie Ollat, chercheuse à l’ISVV, se veut confiante : « l’évolution de l’encépagement bordelais n’est pas un phénomène nouveau ».


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Pratiques Les fiches thématiques de l’Hémicycle par Richard Kitaeff

Les SAFER savent faire pour accompagner les collectivités dans leurs projets d’aménagement durable

Instituées par la loi d’orientation agricole de 1960, les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) sont investies par le législateur d’une mission de service public. Ces sociétés, à l’échelle régionale, soutiennent le monde agricole dans la préservation de ses équilibres politiques et sociaux. Le rôle des élus y est essentiel. ne Safer a comme objectif principal de dynamiser les espaces forestiers et agricoles, de protéger l’environnement et les ressources, et d’accompagner le développement de l’économie locale. Mais, en ligne de mire, il y a la permanence d’un objectif constant compte tenu de la crise de l’agriculture : aider les jeunes agriculteurs à s’installer. D’ailleurs, le syndicat des Jeunes Agriculteurs a été partie prenante lors de la création des Safer, en 1960, sous l’impulsion du Premier ministre Michel Debré. Il en existe aujourd’hui 26 sur toute la France dont 3 dans les départements d’outre-mer. La Fédération nationale des Safer (FNSAFER) regroupe tout l’ensemble avec près de 1 000 collaborateurs. Pour améliorer les structures foncières du secteur agricole, et optimiser les critères de gestion de la politique

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agricole, la loi du 5 août 1960 précise que les Safer « peuvent être constituées en vue d’acquérir des terres ou des exploitations mises en vente par leurs propriétaires, ainsi que des terres incultes destinées à être rétrocédées après aménagement éventuel ». Autrement dit, l’axe majeur de l’interventionnisme desdites sociétés est l’aménagement de l’espace rural au service de l’avenir de l’agriculture. Le rôle du politique est essentiel car des élus siègent dans le conseil d’administration de la Safer de leur région, et leurs pairs peuvent se rapprocher d’eux pour attirer l’attention de la structure sur tel ou tel problème qu’il faut prendre en compte au regard d‘un territoire donné. La Safer est ainsi un opérateur foncier des collectivités locales et 86 000 hectares de terres sont urbanisés chaque année dans le cadre de ses missions.

Bulletin d’abonnement 1 an (42 numéros*) pour 72 ¤ au lieu de 90,30 ¤ 2 ans (84 numéros*) pour 126 ¤ au lieu de 180,60 ¤ Tarif étudiant : 54 ¤ pour 42 numéros* Offre valable en France métropolitaine jusqu’au 31/12/2012

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Date et signature Bulletin d’abonnement à retourner sous enveloppe affranchie à l’Hémicycle, 55, rue de Grenelle, 75007 Paris courriel : abonnement@lhemicycle.com Conformément à la loi informatique et libertés du 6 janvier 1978, vous disposez d’un droit d’accès et de rectification pour toute information vous concernant.

Une composition mi-politique, mi-professionnelle Le statut des Safer est précisé dans les articles L.141 à L.143 du Code rural. Ses principaux actionnaires sont les organisations professionnelles agricoles (FNSEA, Mutualité sociale agricole…) et sont placés sous le contrôle de l’État avec deux commissaires du gouvernement (le directeur du Trésor public et celui de l’Agriculture et de la Forêt). Sans but lucratif, les Safer ont comme originalité (vu leur statut juridique) de rassembler aussi des élus, représentant leurs collectivités territoriales (conseils généraux et régionaux) en tant qu’« actionnaires » de la société. C’est cet élément organisationnel qui permet au politique d’intervenir au cœur des pouvoirs (nombreux) des Safer. Orienter l’activité agricole française dans ses déterminants économiques et environnementaux nécessite, en effet, de disposer d’une véritable force d’imposition juridique : un droit de préemption entendu au sens large. Lors des ventes de fermes ou de terrains agricoles, les Safer utilisent ce droit pour les rétrocéder aux tenants de l’activité, qu’il s’agisse de jeunes ou d’agriculteurs déjà installés. Observer le foncier rural est donc le premier volet du travail d’une Safer, qui se réalise par la connaissance en temps réel des projets de vente et l’état de la consommation de l’espace. S’informer du prix des terres, des prés ou des vignes est également utile comme le fait de mesurer les zones de pression foncière. La Safer se révèle être le meilleur partenaire des élus lorsqu’il est question de mettre en place une politique foncière durable : étudier la faisabilité d’un PLU, éviter les conflits d’usage, gérer des biens en attente, anticiper l’organisation du territoire communal…

Le droit de préemption comme soutien direct Toute intention d’aliéner à titre onéreux une terre classée en zone agricole ou naturelle doit être notifiée, par l’officier ministériel compétent, à la Safer du ressort territorial concerné. Celle-ci dis-

Un éleveur de charolais installé à Saint-Firmin (Saône-et-Loire) grâce à la Safer. PHOTO JEFF PACHOUD/AFP

pose de deux mois pour se prononcer et, éventuellement, utiliser son pouvoir préemptif. Elle appuiera son droit de préemption sur des objectifs fixés par le législateur dans le Code rural : installation et maintien des agriculteurs ; remembrement des exploitations existantes ; sauvegarder le caractère familial de l’exploitation ; lutter contre la spéculation foncière ; protéger la forêt ; projets de mise en valeur des paysages approuvés par les collectivités territoriales… Dans certains cas, la préemption ne pourra pas être effective. C’est le cas si l’État désire se porter acquéreur ou si des fermiers locaux sont évincés (parents du vendeur, etc.). Les terres préemptées par la Safer doivent être revendues cinq ans maximum après la préemption. Il existe aussi l’hypothèse d’une acquisition amiable. Ce droit de préemption est souvent, pour de nombreux élus alertant une Safer, le meilleur moyen d’aider les agriculteurs de leur territoire. Ils agissent ainsi en bloquant toute utilisation ou destination non agricole de terres qui doivent le rester pour des raisons historiques ou sociétales. Par le biais de la Safer, les élus fournissent un coup de pouce au monde agricole tout en s’assurant de protéger la nature et la vitalité des territoires.

Les réalisations des Safer De ce point de vue, la Safer peut dégager des terrains pour les projets des collectivités ou acquérir des biens ruraux dans le but d’installer

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des porteurs de projets viables. Les élus sollicitent souvent une Safer pour protéger la biodiversité, lutter contre la déprise agricole, développer les énergies renouvelables ou lutter contre les inondations. La Safer Languedoc-Roussillon, par exemple, a contribué à développer l’agriculture biologique dans de nombreux départements. Les Safer investissent aussi le terrain de l’agriculture biologique et traitent les candidats « biologiques » comme les candidats « traditionnels ». Récemment, la Safer PACA a signé un partenariat de protection de l’eau, le 27 mai 2012, avec l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse. La Safer du Centre a revendu des espaces à des organismes comme les Conservatoires régionaux d’espaces naturels. En 2009, le groupe Safer aura accompagné 1 180 premières installations sur le territoire national. Les Safer sont également sollicitées par des élus pour installer des centrales solaires et aident prioritairement le secteur photovoltaïque. La Safer Bretagne a participé à la généralisation d’une agriculture périurbaine de qualité, notamment dans le département du Morbihan… Par ailleurs, les Safer disposent aussi d’autres outils techniques tels que la régularisation de permis de construire, des études liées à l’activité foncière de la Safer ou de la cartographie pour des besoins opérationnels.

Richard Kitaeff Professeur à Sciences-Po Paris


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Initiatives 37 981 caméras de surveillance scrutent la voie publique en France

Un œil rivé sur la ville Cinq ans après son lancement, le plan national d’équipement génère le développement sans précédent de la vidéosurveillance des espaces publics. Plébiscité dans les régions du Sud, l’œil de Big Brother – dont l’efficacité fait débat – s’invitera dès cet été dans la capitale.

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’est un outil exceptionnel » qui permettra « une plus grande réactivité » des forces de police et de la justice, et « un meilleur contrôle », affirme Jean-Claude Gaudin, sénateur-maire (UMP) de Marseille. Confrontée à une nette augmentation de la délinquance, la Cité phocéenne a inauguré son nouveau centre de supervision urbaine (CSU). Celui-ci s’articule autour de 53 caméras de vidéosurveillance déjà installées dans le centre-ville. Une première étape. D’ici à la fin 2014, 1 800 caméras scruteront l’ensemble des arrondissements marseillais. « Les images sont des supports de preuves remarquables », analyse Marc Labouz, directeur de la police municipale de Marseille, précisant qu’à Paris, en trois mois, près de 700 interpellations en flagrant délit ont été réalisées grâce à un tel système. Afin de combler le retard en la matière sur les grandes capitales européennes, plus d’un millier de caméras y sont installées depuis six mois. À l’été, quelque 13 500 dispositifs fourniront des images visibles dans les commissariats et centralisées à la préfecture de police, comme le prévoit le plan de vidéosurveillance de la capitale. Le maire (PS) de Paris, Bertrand Delanoë, a néanmoins refusé « que le déploiement de ces caméras puisse s’accompagner d’une baisse des effectifs de police ». « On pense que la caméra sans l’homme est aveugle », poursuit Myriam El Khomri, en charge de la prévention et de la sécurité de la ville. Président du groupe EELV au Conseil de Paris, Sylvain Garel a pour sa part affirmé ressentir « une double tristesse », témoignant de la division de la majorité municipale. « Ce plan est installé avec la

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complicité des élus socialistes. Pour nous c’est contraire à toute l’éthique de la vie en collectivité d’être surveillés à notre insu par des caméras. »

Dans la ligne de mire de la Cour des comptes Éternel objet de controverse entre la droite et à la gauche, la vidéosurveillance – initiée à LevalloisPerret au cours des années 1990 – poursuit son essor dans de nombreuses villes françaises, à l’instar de l’Angleterre. Et si l’objectif affiché par le précédent gouvernement de tripler le nombre de caméras destinées à la protection des espaces publics ne sera pas atteint après avoir été reporté d’un an, près de 40 000 installations, contre 20 000 en 2008, sont aujourd’hui opérationnelles. Face à cette escalade, la Cour des comptes a d’abord dénoncé dans un rapport publié l’été dernier une « connaissance approximative du nombre de caméras ». Elle souligne également « une répartition géographique inégale », la région PACA se révélant particulièrement friande d’un tel investissement. Précisément, la Cour fustige le coût de tels dispositifs pour les collectivités locales. Elle estime que le plan national d’équipement représente 300 millions d’euros d’investissement, financé à 60 % par les collectivités locales, auxquels s’ajoutent 300 millions d’euros en coût de fonctionnement entièrement à la charge des communes. Dans ce contexte, les magistrats estiment qu’il aurait été « souhaitable qu’une évaluation de l’efficacité de la vidéosurveillance accompagne, sinon précède, la mise en œuvre de ce plan de développement accéléré ». Quant aux études menées à l’étranger, elles « ne permettent pas globalement

Des caméras localisables sur Internet À partir d’une interface de programmation (API ou Application Programming Interface) Google Maps, le site owni.fr a géolocalisé chaque dispositif de surveillance futur et existant de la capitale. En cliquant sur un Google Pin, on accède grâce au Street View à l’angle de vue des installations. Il est ainsi possible de se représenter les images prises à partir d’une caméra. Le site annonce par ailleurs la mise en ligne d’une carte des villes sous surveillance réactualisée grâce aux internautes.

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Nice. La vidéosurveillance est l’un des outils de contrôle et de verbalisation utilisés par la police municipale. PHOTO SÉBASTIEN NOGIER/AFP

de conclure à l’efficacité de la vidéosurveillance de la voie publique ». Sans concession, la Cour des comptes pointe par ailleurs la faible professionnalisation des agents communaux chargés d’exploiter les images.

Des caméras rejetées par référendum Si certaines communes restent rétives à la vidéosurveillance, d’autres ne jurent que par l’œil de Big Brother. La palme revenant au village de Baudinard-sur-Verdon (Var), avec 12 caméras pour 156 habitants. Moins anecdotique, la ville de Nice – où 85 % des habitants plébiscitent la vidéosurveillance (avec 1 caméra pour 553 habitants) – s’est dotée d’un véritable laboratoire de la vidéoprotection. Un dispositif qui tisse aujourd’hui sa toile dans les Hauts-de-Seine. Sous l’impulsion de son maire (DVD) Jean-Christophe Fromantin, la commune de Neuilly-surSeine a présenté ses 24 caméras, devenant la 22e commune du département à être équipée d’un tel système. Saint-Cloud et Le PlessisRobinson devraient prochainement suivre. « Neuilly est déjà bien sécurisée », reconnaît son maire. La ville dispose en effet de 40 policiers municipaux et de 120 policiers nationaux. « La prévention et la vi-

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gilance restent néanmoins nos priorités, c’est pour ça que ces caméras nous semblent être une bonne idée », poursuit Jean-Christophe Fromantin, qui justifie son choix par une « étude de pertinence ». À Nérac (Lot-et-Garonne) en revanche, la municipalité a renoncé à cette solution après un référendum local qui a vu 59 % des votants se prononcer contre le projet l’automne dernier. Un scrutin boycotté par l’opposition. « Pour que la question du choix de l’installation d’un système de vidéoprotection ne se transforme en référendum pro ou anti-municipalité, nous avons fait le choix de ne pas prendre position publiquement sur le sujet », souligne Nicolas Lacombe, maire (PS) de la commune. « Dans la vie de nos concitoyens, ce sont les incivilités du quotidien qui peuvent donner parfois ce sentiment d’insécurité. Dans le cadre du conseil intercommunal pour la sécurité et la prévention de la délinquance (CISPD), nous proposerons des actions certes moins médiatiques, mais plus efficaces que la mise en place de caméras. »

Une sécurité « low cost » À Bayonne, la démarche fait aussi débat. Pour Henri Etcheto, conseiller municipal socialiste, « la vidéosurveillance renvoie à une conception inquiétante de la société, notamment

du point de vue des libertés publiques ». Son recours tend « plutôt à susciter ou amplifier les paranoïas individuelles ou sociales qui vont à l’encontre de ce que doit être une société sereine ». Il estime : « C’est de la sécurité illusoire, de la sécurité “low cost”. » La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) hausse également le ton face au risque de dérives. Elle a ainsi mis en demeure cinq établissements scolaires de revoir leurs dispositifs de caméras de surveillance jugés excessifs. La Cnil s’est vue aussi confier en mars dernier, par la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure (LOPPSI), le contrôle des dispositifs sur la voie publique et dans les lieux ouverts au public. « S’il est illusoire de vouloir contrôler l’ensemble des dispositifs de vidéoprotection », reconnaît la commission, elle plaide en faveur du contrôle « d’un pourcentage raisonnable de ceux-ci ». Selon le ministère de l’Intérieur, si le nombre de caméras mises en œuvre par les collectivités a considérablement progressé, il représenterait à ce jour moins de 5 % de la vidéosurveillance soumise à autorisation (banque, commerce, gare, parking…). Un parc que la Cnil chiffre à 835 000 caméras. Souriez, vous êtes filmés !

Ludovic Bellanger


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En bref

Marseille adopte la vidéoverbalisation pour fluidifier la circulation des bus

LA HAUTE-VIENNE MISE SUR LE COVOITURAGE G Avec plus de 4 000 personnes inscrites sur le site Internet de covoiturage du département et près de 5 000 trajets réalisés, la Haute-Vienne confirme sa préférence. Revers du succès, les lieux de covoiturages improvisés se sont multipliés. Trente espaces spécifiques verront donc le jour d’ici à 2015. Situé à proximité immédiate des axes routiers majeurs et des transports en commun, le premier d’entre eux ouvrira en fin d’année.

Le stationnement sauvage en double file est dans le collimateur de la régie des transports marseillais. À la clé, pas moins de 5 millions d’euros d’économies par kilomètre-heure gagné. de la régie des transports espère gagner 1 km/h sur la moyenne commerciale de circulation du réseau. Chaque kilomètre-heure gagné génère ainsi 5 millions d’euros d’économies. Comme à Nice, la vidéoverbalisation a permis de faire diminuer les embouteillages : « les émissions de CO2 ont chuté de 60 % et le recours à cette technologie a permis à nos policiers municipaux de se consacrer à d’autres tâches comme des missions d’îlotage », souligne son maire (UMP) Christian Estrosi. Un système testé à présent à Cagnes-surMer, Antibes et Aix-en-Provence. Pour que la contestation reste possible par l’automobiliste, les villes ont l’obligation de conserver les Du temps et de l’argent Marseille veut aussi tirer profit de images de verbalisation pendant cette opération. Le directeur général un an. près Nice, Valenciennes, Cannes ou encore Asnièressur-Seine, la deuxième ville de France fait un nouvel usage de ses caméras. Installées pour lutter contre la délinquance, elles servent désormais à faire la chasse aux incivilités routières, notamment aux stationnements en double file dans les rues. Pour Eugène Caselli, président de Marseille Provence Métropole, « La vidéoverbalisation permet d’enrayer ce phénomène, et donc d’augmenter la vitesse commerciale des bus et des tramways, et d’améliorer la sécurité sur le réseau en évitant les conflits liés à la circulation. »

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« LE VOYAGE À NANTES » G Soucieuse de s’imposer dans le concert des villes européennes, Nantes mise sur la culture et son patrimoine à travers un parcours urbain de 8,5 km. Pour séduire les visiteurs potentiels, un étonnant combiné van a fait la promotion de l’événement au cours du printemps dans chacune des villes directement connectées à Nantes par l’avion et le TGV. Le roadshow a ainsi fait étape à Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon ou encore Paris et Lille. RENNES LANCE LE LABEL NOVOSPHÈRE G Initié par Rennes Métropole, le réseau social dédié à l’innovation a pour objectif de soutenir le développement sur l’agglomération des projets créatifs, collaboratifs et d’utilité sociale. Grâce au soutien d’une trentaine de partenaires (économiques, sociaux et culturels), la Novosphère accompagne les créateurs sélectionnés dans la mise en valeur de leur projet.

Marseille. Eugène Caselli, président PS de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, est partisan de la vidéoverbalisation. PHOTO GÉRARD JULIEN/AFP

Les villes séduites par les navettes fluviales Malgré l’échec de l’expérimentation parisienne, les bateaux-bus lancés à Nantes s’étendent à présent à Marseille et à Lyon. u prix d’un ticket de métro, le nouveau quartier de La Confluence – situé au sud de la presqu’île de Lyon – est relié depuis le printemps au centreville par une navette fluviale.

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Le Vaporetto navigant sur la Saône vise à fluidifier le trafic tout en jouant la carte de la séduction. Le bateau à moteur hybride et propulsion électrique complète les services offerts par le pôle commercial.

À défaut de rentabilité, la navette qui assure la liaison toute l’année, sauf en période de crue, « peut devenir un vrai moyen de transport », note son capitaine Christian Desbois, dont la navette séduit les Lyonnais. À condition que leur maire (PS) Gérard Collomb fasse clairement le pari du transport fluvial de passagers.

À l’automne, des catamarans sur la Garonne

Lyon. Le Vaporetto relie le nouveau quartier de la Confluence au sud de la presqu'île de Lyon. PHOTO JEFF PACHOUD/AFP

Un pari que relève aujourd’hui la métropole marseillaise malgré l’opposition de l’UMP locale. Depuis le 1er mars, une navette maritime est à l’essai entre le Vieux Port et le quartier de la Pointe-Rouge. Avec un taux de remplissage de 52 %, soit le double de celui escompté, le « batobus » a transporté 1 300 passagers dès le premier jour. Un succès confirmé depuis, Eugène Caselli, président (PS) de la communauté urbaine, soulignant

que « seules 62 traversées n’ont pu être effectuées, pour raisons météorologiques ». À Paris, après l’échec de l’expérimentation Voguéo, une consultation publique vient d’être lancée. Le nouveau projet attendu pour 2013 prévoit 31 escales dont une quinzaine dans la capitale. Le parcours proposé s’étend sur 13 communes, du Val-de-Marne aux Hauts-de-Seine. L’UMP demandant que « soit étudiée la possibilité d’utiliser des bateaux électriques avec un système de recharge sur les quais de Seine comme c’est le cas sur la chaussée pour Autolib’ ». De son côté, Bordeaux a entamé la construction de deux catamarans qui navigueront sur la Garonne, venant compléter le réseau de bus et de tramways. La mise en service des navettes, capables de transporter 45 passagers, est prévue à l’automne. Et l’initiative fait à présent des émules à Martigues… L.B.

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ORLÉANS SE CHAUFFE À LA BIOMASSE G Intérêts économiques, sociaux et environnementaux : Orléans prépare sa transition énergétique. Dès 2014, 25 000 équivalents logements (les écoles, les commerces et les hôpitaux sont aussi concernés) seront chauffés à la biomasse. Prélevées dans un rayon de 150 km autour de la ville, les briquettes de bois économiseront près de 100 000 teq CO2 par an. Signataire du pacte de Mexico 2011, Orléans figure parmi les cinq villes et agglomérations françaises (avec Paris, Nantes Métropole, la communauté d’agglomération Plaine Commune, Brest Métropole) qui illustrent les initiatives locales pour lutter contre le changement climatique. LE DOUBS EN E-TRICKS G Afin de développer l’attractivité

« 4 saisons » des stations de ski du Doubs, le conseil général a investi dans une trentaine d’e-tricks. Une première en France. Disponibles à la location au départ de Métabief tout l’été, les vélos électriques tout chemin affichent une autonomie de 40 km. Ils ne nécessitent aucun pédalage, et sont rechargeables en deux heures.


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L’admiroir

Henri Guaino : de l’ombre à la lumière Par Éric Fottorino

e jour-là, un jour au tout début du mois de mai, Henri Guaino nous avait donné rendez-vous dans son bureau de l’Élysée encombré de cartons. Une petite pendule sonnait discrètement les quarts d’heure de son carillon aigrelet. Le temps était bel et bien compté pour le conseiller spécial du président de la République sortant. Une heure plus tard, la « plume » de Sarkozy rejoindrait une réception donnée par son « patron », une sorte de verre d’adieu avant que chacun ne s’égaie sans gaîté vers de nouveaux horizons. Pour Henri Guaino le séguiniste, le gaulliste social, l’ombrageux, Guaino l’homme aux accents de Malraux, l’homme du « non » à Maastricht (rayer ou non les mentions inutiles…), le point de chute devait être non celui d’une chute mais une manière de renaissance, de nouveau départ. Ses espoirs se cristallisaient dans l’onction encore jamais connue pour lui du suffrage universel. Précisément la 3e circonscription des Yvelines qu’il allait remporter le 17 juin, qui fut un peu son 18-Juin. Ce jour de mai, avec son battement d’œil caractéristique et sa voix tranquillement posée, Henri Guaino évoquait, serein, ses « grandes figures ». Ce ne fut pas une surprise de l’entendre d’abord citer le nom du général de Gaulle. Plus étonnante était en revanche sa précocité en la matière. « Je suis devenu gaulliste enfant », précisa ainsi l’auteur de tant de discours du candidat puis du Président Sarkozy. Et de revivre ces moments toujours vivaces dans sa mémoire où, à 11 ans, il découvrit dans ses manuels d’Histoire la figure du Général. « Pas des photos mais des dessins en forme d’images d’Épinal. » Écoutant cette formule, comment ne pas rapprocher son de Gaulle né de l’enfance de l’homme d’Épinal, Philippe Séguin, qui devait enrichir plus tard son imagier et sa geste politique ? Mais pour en rester au fondateur de la Ve République, Henri Guaino se souvenait qu’en

ÉRIC FEFERBERG/AFP

Henri Guaino a quitté les ors de la République pour le Palais-Bourbon après avoir passé cinq ans comme conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Il ne cache pas son admiration pour le général de Gaulle, qui avait « de l’estomac » pour transcender toutes les fractures de notre pays. Il a aussi une tendresse particulière pour Lazare Carnot, l’homme des Lumières.

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primaire il lut cette phrase associée à son héros : « La France a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre. » Plus tard, ce contempteur de Charles Maurras dont il récuse « la conception féodale de la France » exprima ainsi son adhésion au de Gaulle né de l’histoire : « Il n’y a pas le gaullisme de guerre, puis le gaullisme politique, puis le gaullisme de gouvernement. Le gaullisme, c’est comme la Révolution pour Clemenceau, c’est un bloc. La légende napoléonienne ne serait pas la légende napoléonienne si elle s’était arrêtée en 1802 ou en 1810. Le gaullisme ne serait pas non plus le gaullisme s’il s’était arrêté en 1946 ou en 1957. » Dans son bureau de l’Élysée, Henri Guaino revint sur cette vision de « bloc gaulliste » par une image inattendue tirée d’une pièce d’un grand

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dramaturge français : « De Gaulle, insista-t-il, est comme ce Louis XVIII auquel Jean Anouilh fait dire en 1815 aux émigrés à peine rentrés : “Les guerres de l’Empire, je les prends à mon compte ! Et la Révolution pareil. Je la digère. Je suis l’estomac de la France. Il faut que je digère tout.” De Gaulle lui aussi digérait toute l’histoire de la France. “On dirait que l’Histoire de France s’est engouffrée dans ce dernier vivant !” s’exclamait Mauriac. Il aimait la France comme Michelet et comme Péguy, c’està-dire comme une personne. » Nul doute que pour Henri Guaino, de Gaulle avait « de l’estomac » pour transcender toutes les fractures de notre pays, pour se situer au-dessus de la mêlée si souvent sanglante de l’histoire, se refusant d’incarner la « France de l’Ancien

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Régime contre celle de la Révolution, le parti de l’ordre contre le parti du mouvement », récusant le clivage gauche droite, ne croyant « ni à la lutte des classes, ni aux partis politiques ». Henri Guaino s’est persuadé que « le gaullisme en acte était un accomplissement de l’histoire de France ». Il y a vu cette capacité unique à rapprocher le peuple, les féodalités (on dirait aujourd’hui « les corps intermédiaires »), et l’idée de Nation dans sa diversité, rejetant le repli sur soi du pétainisme. « Le gaullisme, lança aussi Guaino, c’est une histoire qui commence et qui finit avec de Gaulle. » C’est ainsi que notre entretien prit résolument une tonalité historique, sous ces ors de la République que le conseiller spécial s’apprêtait à

quitter. Il parla de sa « passion de l’histoire » incarnée par ces personnages qui construisirent et représentèrent l’État, celui-ci « se confondant avec l’idée de Nation ». Il cita dans un même souffle SaintLouis, Louis XIV, Henri IV, et Richelieu. Ajouta que la connaissance du « roman national » exigeait l’enseignement de l’Histoire. Avant d’avouer avoir à une époque « tout lu sur Napoléon ». Il exprima encore son aversion pour Robespierre, pour « ces excès de la vertu qui mènent à la guillotine », pour « la pureté dangereuse débouchant sur la terreur, le totalitarisme et l’absolutisme ». De la Révolution, Henri Guaino a gardé une tendresse particulière pour Lazare Carnot qui représentait à ses yeux « l’homme des Lumières, la raison, la science, l’engagement au service de l’État, le génie de l’organisation, la vision d’une grande école publique qui sera l’embryon des lois Ferry ». Il n’a pas oublié que Carnot sut refuser les honneurs et n’eut pas de sang sur les mains. On pourrait encore ajouter ses dons de visionnaire, lui qui jeta les bases de la première… armée de l’air, croyant aux aérostats qui permirent la victoire à Fleurus en 1794, grâce à l’observation sans pareille des mouvements de l’armée ennemie… Pour terminer par un grand bond dans le temps, le « provençal » Guaino ne pouvait oublier deux personnages méditerranéens : Charles Pasqua et Philippe Séguin. Au premier il reconnaît « son sens de l’État et de l’autorité », son « authenticité ». « Si on peut discuter sur les moyens, ses fins sont toujours limpides », affirme-t-il à propos de ce mentor « attachant, venu de la Résistance ». Quant à Séguin, empli de « l’orgueil du pauvre », Guaino est convaincu que « par son être, il apportait quelque chose à l’idée républicaine », une manière d’idéal, de destin collectif, de défense de la Nation, avec la conscience de l’ancien ministre des Affaires sociales que « le problème du mouvement gaulliste était de résister à la droitisation ».


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Culture

Le musée Soulages de Rodez escompte une deuxième donation de l’artiste Le futur musée Soulages de Rodez devrait bénéficier d’une nouvelle donation qui conforterait son statut unique d’établissement dédié à l’un des plus grands artistes français vivants. En revanche, l’ouverture de ce qui est l’un des grands projets muséaux français en cours ne devrait pas avoir lieu en juin-juillet 2013 comme cela était initialement prévu, mais fin novembre 2013. es travaux de gros œuvre sont en cours d’achèvement. Terminé, le musée s’étirera dans un jardin au bord du piton rocheux sur lequel est construite Rodez. Ouvrant sur le paysage aveyronnais, il constituera un long socle sur lequel s’élèveront des parallélépipèdes bardés d’acier Corten prenant une teinte rouille avec le temps. Le projet voit le jour grâce à la donation faite, en 2005, à Rodez par Pierre et Colette Soulages de 500 pièces : des peintures sur toile et sur papier, dont de précieux Brous de noix, toute l’œuvre imprimée ou encore les cartons préparatoires aux fameux vitraux

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de Conques, l’abbatiale voisine où, tout jeune, Soulages décida que « l’art serait la chose la plus importante de [sa] vie ». Le musée présentera la vie et l’œuvre du peintre de L’Outrenoir. Mais, loin de devenir un mausolée, il sera un lieu vivant pour des expositions temporaires consacrées au processus de création artistique contemporaine, selon le souhait de Soulages, 92 ans. « Il y aura très certainement une deuxième donation » de la part de Soulages, et très probablement avant l’ouverture du musée, précise le conservateur en chef, Benoît Decron. Il invoque le souci extrême que l’artiste a de la gestion

et de la représentation de sa production. M. Decron escompte ainsi que Soulages voudra voir verser aux collections ruthénoises des Outrenoirs qui y manquent. Quant aux travaux, le président socialiste de la communauté d’agglomération du Grand Rodez, Ludovic Mouly, a demandé au maître d’œuvre, l’étude espagnole RCR Arquitectes, « de tout faire pour que les délais soient respectés », à commencer, si nécessaire, par travailler en août. Le cabinet invoque des « mises au point » indispensables au lancement des travaux, la découverte, lors du terrassement, que la roche était fissurée ou encore

Pierre Soulages sur le chantier de construction du musée de Rodez. PHOTO ÉRIC CABANIS/AFP

les intempéries. Du côté de la collectivité, on ajoute les atermoiements dus au changement politique à la mairie, passée de droite à gauche en 2008, au moment où RCR était désigné pour réaliser le projet. Mais, plus discrètement, on souligne surtout les défaillances du bureau d’études avec lequel travaillait RCR. Cependant, les enveloppes budgétaires sont tenues pour l’instant, indique-t-on. L’opération est chiffrée à environ 25 millions d’euros, supportés pour l’essentiel par l’agglomération et les collectivités locales avec l’aide de l’État.

Pierre-Henry Drange

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PRÉVOYANCE SANTÉ ÉPARGNE RETRAITE

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Politics online

L’alternance rebat les cartes sur la Toile politique Les uns arrivent aux manettes, les autres quittent le pouvoir. L’alternance change aussi la donne sur Internet, brisant les habitudes et les stratégies de communication forgées durant les cinq dernières années. Voici venu le temps des hésitations. leurs comptes sur Internet. Les messages désobligeants seront plus retenus et enregistrés que les autres. À gauche, la situation est différente mais présente cependant des points communs. Beaucoup de responsables politiques ont obtenu des responsabilités importantes. Le premier d’entre eux, François Hollande, était suivi par plus de quatre cent mille personnes sur Twitter, et près de trois cent mille sur Facebook. Cependant, ces deux comptes ont été mis en sommeil et renvoient désormais vers les sites et comptes officiels de l’Élysée.

JEAN-PIERRE MULLER/AFP

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sont en sommeil depuis la fin des élections législatives. Nadine Morano est elle aussi une figure de poids de la Toile politique. Avec près de cent mille abonnés à son compte Twitter, l’ancien membre du gouvernement est une « twitta » influente. Loin du langage policé et soigneusement contrôlé de la plupart de ses collègues, Nadine Morano a choisi au contraire d’utiliser le ton badin, léger et souvent polémique qui règne sur Twitter. Très citée, elle est cependant aussi très critiquée pour ses dérapages en cent quarante caractères qui ont alimenté un buzz quasi constant. Cependant, l’ancienne ministre a choisi de continuer l’aventure sur les réseaux sociaux, son compte est régulièrement mis à jour, mais d’une manière nettement moins fréquente par rapport à la période précédant la défaite de la droite. Ces silences temporaires ou définitifs, le ralentissement de la communication sur les réseaux sociaux qui pourtant poussent à la multiplication des messages sont autant de signes de l’hésitation des responsables politiques de droite sur la conduite à tenir vis-à-vis de la communication sur Internet. Certes, les campagnes électorales présidentielles puis législatives ont été longues et rudes et la nouvelle donne politique conduit naturellement à prendre du recul. Conjugué avec l’envie légitime de repos, cela peut expliquer en partie ce silence soudain des anciens membres du gouvernement. Mais d’autres responsables politiques de l’Union pour un mouvement populaire, notamment Jean-François Copé, continuent à utiliser le Web pour relayer leur action politique. Une chose est sûre : le principal danger du moment pour la droite est de voir ses responsables régler

François Fillon et Alain Juppé. Des deux anciens

JACQUES BRINON/AFP

a victoire de François Hollande et l’arrivée au pouvoir de la gauche ont des conséquences importantes dans le petit monde de la politique en ligne. Le Web n’est pas encore soumis aux règles strictes imposées aux médias audiovisuels par le CSA et l’opposition a su y trouver un relais utile à ses prises de position. Nicolas Sarkozy a bénéficié d’une très forte présence sur les réseaux sociaux durant les cinq années de son mandat. Plus de sept cent mille personnes sont abonnées à sa page Facebook et son fil Twitter compte plus de deux cent soixante mille followers. En outre, le site officiel de l’Élysée et le compte Twitter de la présidence ont également relayé son action politique. Cependant, en accord avec sa décision de retrait de la vie politique, ses comptes Facebook et Twitter semblent en sommeil, aucun message n’a été posté depuis le 8 mai. Après cinq années passées à Matignon, François Fillon a débarqué sur Twitter le 18 mai. L’ancien Premier ministre a, comme beaucoup de candidats aux législatives, relayé sa campagne personnelle sur ce réseau social. Quatre cent soixantedeux messages en un mois lui ont permis de gagner plus de dix mille abonnés. Cependant, le compte de François Fillon est inactif depuis le 18 juin. Twitter ne serait-il utile qu’en période électorale ? Nathalie Kosciusko-Morizet est un autre poids lourd de la politique en ligne. Avec près de cent mille followers sur Twitter et treize mille sur Facebook, l’ancienne ministre a régulièrement fait le buzz avec des messages exprimant le fond de sa pensée sur des dossiers importants, démontrant sa capacité à maîtriser cet outil délicat que sont les réseaux sociaux. Cependant, là encore, les comptes

Premiers ministres, seul le maire de Bordeaux est un blogueur influent.

François Hollande et Jean-Marc Ayrault ont tous les deux mis leurs comptes Twitter et Facebook en sommeil.

Or, le compte Facebook de la présidence ne compte que trentecinq mille abonnés et le fil Twitter cent quarante-deux mille. Le nouveau Président se coupe ainsi de centaines de milliers d’internautes, signe d’une lacune dans la stratégie de communication sur Internet. Lacune partagée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui a lui aussi choisi de mettre en sommeil ses comptes sur les réseaux sociaux, alors que l’hôtel de Matignon ne dispose pas de

comptes sur ces médias en ligne. Le poids médiatique de la compagne du président de la République, Valérie Trierweiler, est un autre signe de la difficulté – pour la gauche – de l’alternance sur la Toile. Son compte officiel est en effet suivi par plus de cent vingtcinq mille personnes alors qu’elle n’a posté que deux cent trente messages. La twittosphère est en réalité à l’affût du prochain message polémique, attitude sans doute renforcée par le silence

soudain des comptes des responsables en charge de l’État. À droite comme à gauche, Alain Juppé est peut-être celui qui a le mieux compris le fonctionnement du Web. Son blog, ouvert en 2004, est régulièrement alimenté et l’ancien Premier ministre est également présent sur les réseaux sociaux. Sur Facebook depuis 2010, il a su fédérer plus de dix mille personnes. Utilisant Twitter avec parcimonie mais constance depuis mars 2011, il y compte trente-deux mille abonnés. Par cette présence constante depuis des années, Alain Juppé s’est forgé une image de blogueur aguerri et influent. Qu’il soit au gouvernement ou non, dans la majorité ou l’opposition, l’ancien Premier ministre s’exprime sans excès mais avec beaucoup de liberté. Constance, sincérité, en dehors des polémiques, et s’il détenait la recette de la véritable influence sur le Web ?

Manuel Singeot

EIP l’Hémicycle, Sarl au capital de 12 582 ¤. RCS : Paris 443 984 117. 55, rue de Grenelle - 75007 Paris. Tél. 01 55 31 94 20. Fax : 01 53 16 24 29. Web : www.lhemicycle.com - Twitter : @lhemicycle GÉRANT-DIRECTEUR DE LA PUBLICATION Bruno Pelletier (brunopelletier@lhemicycle.com) RÉDACTEUR EN CHEF Joël Genard (joelgenard@lhemicycle.com) ÉDITORIALISTES/POINT DE VUE François Clemenceau, Bruno Jeudy, Gérard Leclerc, Fabrice Le Quintrec, Éric Maulin, Marc Tronchot AGORA Thomas Renou DOSSIERS Tatiana Kalouguine, Elsa Nathan INTERNATIONAL Philippe Dessaint, Patrick Simonin L’ADMIROIR Éric Fottorino COLLABORENT À L’HÉMICYCLE Ludovic Bellanger, Jean-Louis Caffier, Florence Cohen, Antoine Colonna, Axel de Tarlé, Pierre-Henry Drange, Anita Hausser, Richard Kitaeff, Manuel Singeot, Guillaume Tabard, Brice Teinturier, Philippe Tesson, Pascale Tournier CORRECTION Aurélie Carrier MAQUETTE David Dumand PARTENARIATS Violaine Parturier (violaineparturier@lhemicycle.com - Tél. : 01 45 49 96 09) IMPRESSION Roto Presse Numéris, 36-40, boulevard RobertSchumann, 93190 Livry-Gargan. Tél. : 01 49 36 26 70. Fax : 01 49 36 26 89 ACTIONNAIRE PRINCIPAL Agora SASU Parution chaque mercredi ABONNEMENTS abonnement@lhemicycle.com COMMISSION PARITAIRE 0413C79258 ISSN 1620-6479 Dépôt légal à parution

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L’HÉMICYCLE NUMÉRO 447, MERCREDI 27 JUIN 2012


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2.0 Numérique

Les trois défis du nouveau gouvernement À peine installé, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault devra se pencher sur les trois dossiers clés de l’économie numérique : l’explosion du trafic mobile et son financement, la confiance des investisseurs dans ce secteur et l’avenir de l’édition. Revue de détail. i le nombre d’internautes continue de croître au niveau mondial, cette croissance se fait de plus en plus via les technologies mobiles qui permettent à des populations entières d’accéder au réseau mondial malgré l’absence ou la vétusté du réseau téléphonique. Près d’un milliard d’habitants ont déjà accès à une connexion 3G, un chiffre en hausse de 37 % en un an. Au Brésil, la croissance est de 99 % et en Inde, le pourcentage atteint le chiffre vertigineux de 841 %. Cependant, l’Internet mobile n’a pas encore trouvé un mode de financement stable. Si les revenus générés par ses supports sont en forte croissance (+ 153 % en trois ans), le CPM (coût pour mille, barème de calcul des prix des espaces publicitaires) sur terminaux mobiles est encore cinq fois moins élevé que sur l’Internet fixe ; un

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chiffre jugé encore trop faible par les analystes. Plus grave, les revenus par internaute sont eux aussi en forte baisse. Cette nouvelle donne a des conséquences sur le marché français alors que les opérateurs mobiles font face à la recomposition du marché suite à l’arrivée d’un quatrième opérateur. Alors que des investissements sont nécessaires pour le passage en 4G – Bouygues Télécom se déploie à Lyon, Orange à Marseille –, la faiblesse des revenus engendrés par l’Internet mobile, couplée à une tension sur les prix des abonnements, va avoir des conséquences sur les chiffres d’affaires des entreprises du secteur et donc sur l’emploi. Une donnée inquiétante lorsqu’on se souvient que depuis quinze ans un emploi sur quatre créé en France est lié à Internet.

Livres et journaux électroniques, défis pour les éditeurs Le secteur des médias et des loisirs va connaître une croissance mondiale entre 2011 et 2016, selon une récente étude de PricewaterhouseCooper, mais à des taux très variables selon les pays. Si les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) verront leur marché croître d’environ 12 % par an d’ici 2016, la France aura une croissance annuelle plus modeste de 3,4 %. Avec la très forte croissance du marché des tablettes électroniques, le secteur de l’édition va connaître un bouleversement qui pourrait être comparable à celui qu’a connu l’industrie du disque. En effet, dès cette année, près d’un Américain sur trois dispose de ce nouveau terminal et la tendance européenne est équivalente. Elle s’accompagnera d’une baisse continue de la

diffusion papier, dont l’augmentation des prix de vente devrait limiter quelque peu l’impact. Cependant, c’est tout le monde de l’édition qui est désormais en face du défi de la dématérialisation : la part de marché des livres électroniques va passer de 4,9 % en 2011 à 17,9 % en 2016. Là encore, c’est tout un pan de l’économie française qui va devoir faire face à un bouleversement majeur. En 2010, le marché du livre réalisait un chiffre d’affaires de 4,19 milliards d’euros pour près de 8 000 entreprises.

Bulle Internet ou manque de confiance des investisseurs ? Face à ces défis, l’industrie numérique rencontre des difficultés pour se financer auprès des marchés. L’introduction en Bourse mouvementée de Facebook n’est que le

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cas le plus médiatique de la défiance des investisseurs face à un secteur en pleine restructuration. Des nouveaux poids lourds du secteur que sont Zynga, Groupon ou Pandora, seul LinkedIn, réseau social professionnel, a réussi à faire croître la valeur de son titre audessus de son cours d’introduction. Le risque de bulle Internet n’est pour le moment pas d’actualité, au contraire, ces sociétés ont tendance à tirer les marchés financiers vers le bas. Va-t-on alors assister à une crise du financement privé de l’économie numérique ? Là encore, le gouvernement va devoir suivre ce dossier de très près, les finances publiques n’étant pas en état de faire le relais pour assurer à ce secteur économique stratégique pour la France une croissance soutenue et durable, synonyme d’emplois.

Manuel Singeot


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l'Hémicycle - #447  

l'Hémicycle numéro 447 du mercredi 27 juin 2012 Au sommaire : - Les dures réalités économiques et financières par Florence Cohen >p. 6 - Une...

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